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Wilfrid Lupano, le bédéiste indigné

Scénariste de BD à succès, Wilfrid Lupano a refusé la médaille des Arts et Lettres. Adressant au ministère de la Culture un courrier cinglant pour dire sa « honte » de la politique du gouvernement. Explications d’un bédéiste indigné.

 

Cyrielle Blaire – Dans votre lettre adressée au ministère de la Culture, vous énumérez les raisons pour lesquelles ce gouvernement vous fait honte. Et il y en a beaucoup…

Wilfrid Lupano – Je ne me voyais pas accepter une récompense d’un gouvernement avec lequel je n’ai vraiment rien à faire. Il y avait eu cette phrase violente de Macron sur le fait qu’il n’y aurait pas d’« argent magique » (en réponse à une soignante, ndlr). Mais avec la suppression de l’ISF, le refus d’aller chercher les évadés fiscaux, le CICE qui n’en finit plus d’être inefficace et, avant cela, le sauvetage des banques, on se dit que pour certaines choses, on en trouve de « l’argent magique » !

C.B. – Vous citez également les violences d’État auxquelles vous avez assisté

W.L. – En mars 2018, je suis allé à Notre-Dame-des-Landes après l’abandon du projet d’aéroport, au moment de l’opération policière menée sur la ZAD par 2500 gendarmes et des véhicules blindés. Le bilan de l’opération, qui a duré trois semaines ? Trente cabanes détruites et six personnes expulsées, des gens éborgnés et un étudiant qui a eu la main arrachée… Il s’agissait d’une pure démonstration de force, mais aussi de permettre à la police et à la gendarmerie de se venger. C’est remonté un peu dans les médias, mais comme avec la violence dans les banlieues, les gens ne se sentent pas concernés. Ils se sont dit que c’était des radicaux, qu’ils l’avaient sans doute un peu cherché. Et puis, il y a eu le déni médiatique face à la répression du mouvement des « gilets jaunes ». Alors que tout défilait sur les réseaux sociaux.

C.B. – Vous revenez aussi sur la politique migratoire de Macron et le refus d’accueillir les réfugiés de l’Aquarius.

W.L. – L’été dernier, pour l’ONG Première Urgence Internationale, j’ai fait un reportage au Liban dans les camps de réfugiés. Là-bas, il y a 1,5 million de réfugiés syriens pour 4,5 millions d’habitants. Le pays fait front comme il peut. Alors que nous, on se demande si faire entrer l’Aquarius avec 160 personnes à son bord, ce ne serait pas « le grand remplacement » ! (il rit). Le gouvernement joue toujours le même jeu : garder le débat en permanence sur l’étranger, le musulman, le voile, le terrorisme, pour diviser les pauvres. Pendant ce temps-là, il fait passer ses mesures de casse des services publics, de l’hôpital, des retraites… Quand tu as tous les médias aux ordres qui véhiculent le message, ça marche formidablement bien. On est classé au 39ème rang mondial en matière de liberté de la presse. Ça pique… Le problème, c’est qu’on n’a plus aucun organe de presse qui n’appartienne à un grand groupe proche du pouvoir, à part Le Canard enchaîné et Mediapart…

C.B. – En 2016, une polémique a secoué le festival d’Angoulême : aucune auteure dans la sélection du Grand prix ! Est-ce que la représentation des femmes progresse en BD ?

W.L. – Longtemps, la bande dessinée se résumait à des histoires écrites par des mecs, avec des mecs, pour des mecs. Ce qui n’a pas donné très envie à des jeunes femmes de s’y mettre. Mais, depuis dix ou quinze ans, on a de plus en plus d’auteures et le marché a évolué : 52% des acheteurs sont désormais des acheteuses. Ça fait du bien à tout le monde. On a aussi besoin que les auteures se réapproprient des secteurs qui sont des chasses gardées masculines, comme la science-fiction et la fantaisy, où pullulent les meufs qui vont à la baston en talons aiguilles, avec de gros seins. Ce qui doit pas mal les gêner pour manier l’épée (il rit à nouveau). Ça aidera le genre à se renouveler ! Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Le courrier de Wilfrid Lupano au ministère est à lire sur son blog, hébergé par Mediapart

 

Parcours :

Wilfrid Lupano est l’auteur et cocréateur des Vieux fourneaux, publiés aux éditions Dargaud. Une série de BD qui rencontre un très gros succès depuis son lancement en 2014, dépassant le million d’exemplaires vendus. La série raconte les tribulations d’une bande de papis anarchistes, d’anciens ouvriers et syndicalistes orchestrant des actions en mode « guérilla festive » contre des multinationales.

Wilfrid Lupano a également cofondé en 2016, avec Laure Garancher et Mayana Itoïz, The Ink Link (Le lien de l’encre, en français) : un réseau de professionnels de la BD et du développement pour mettre en valeur des actions menées par des ONG.

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La lettre d’Ariane Ascaride

Dans le quotidien L’Humanité en date du 30/10, la comédienne Ariane Ascaride commente les termes de l’allocution télévisée d’Emmanuel Macron. Une lettre ouverte où la citoyenne de Montreuil (93) exprime son incompréhension, son amertume et sa désespérance. Chantiers de culture la propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat.

Monsieur le Président,

Je sais que vous êtes au four et au moulin et ma lettre ne pèse pas bien lourd face à cette marée épidémique.

Mais je ne peux pas m’empêcher de l’écrire, Monsieur le Président. Hier soir, devant ma télé, je vous écoutais avec une grande attention, mon espoir bien avant l’allocution était réduit à néant, mais ce qui fait un trou à mon âme est l’absence dans votre discours du mot culture. Pas une fois il n’a été prononcé. 

Nous sommes la France, Monsieur, pays reconnu par le monde entier et envié par tous pour la présence de sa créativité culturelle, la peinture, la musique, la littérature, la danse, l’architecture, le cinéma, le théâtre, vous remarquez, je cite mon outil de travail en dernier. Tous ces arts sont dans ce pays des lettres de noblesse que les hommes et les femmes du monde admirent. C’est un pays où marcher dans les villes raconte l’histoire du monde, où la parole dans les cinémas et les théâtres apaise, réjouit, porte à la réflexion et aux rêves ces anonymes qui s’assoient dans le noir pour respirer ensemble un temps donné. Nous sommes indispensables à l’âme humaine, nous aidons à la soigner, je ne parle même pas de tout le travail que nous faisons avec les psychiatres.

Nous sommes des fous, des trublions mais tous les rois en ont toujours eu besoin. Et hier soir silence total…

Je pensais à Mozart hier soir, au fond le regard des dirigeants n’a pas tellement changé et ça me désespère. Nous faisons du bruit, nous parlons et rions fort, nous dérangeons certes mais sans nous l’expression de la vie est réduite à néant.

Aujourd’hui je suis perdue, je sais, je veux le croire, les lieux de cultures ouvriront à nouveau et on pourra retourner dans les librairies acheter un livre que l’on glissera dans la poche de son manteau comme un porte-bonheur, un porte-vie. Mais hier soir quelque chose s’est brisé dans mon cœur. Je ne sais pas bien quoi, peut-être l’espérance, et c’est terrible pour moi, car c’est l’espérance d’écrire un beau livre, de construire un bel édifice, de faire entendre un texte magnifique, de peindre l’aura des humains, de faire chanter et danser nos spectateurs, qui nous pousse tous à travailler comme des fous, à faire des sacrifices de salaire, des sacrifices familiaux, demandez à nos familles ce qu’elles acceptent parfois pour que nous puissions donner de la joie à ces anonymes.

Voilà, Monsieur le Président, je ne pouvais pas me taire, moi, votre silence m’a démolie. Mais je me relèverai et mes amis aussi. Je voulais juste que vous mesuriez avec cet oubli combien vous avez écorché les rêves de ceux qui font rêver et se sentir vivant.

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La Mousson, une moisson de lectures

Jusqu’au dernier jour, de jour en  jour à l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (54), la Mousson d’été n’a cessé de livrer ses pépites ! Des lectures servies par une bande de comédiens fidèles, un festival incontournable au service des auteurs contemporains. D’ici et d’ailleurs.

 

Chaque journée, de l’après-déjeuner jusqu’à tard la nuit tombée, entrecoupées d’entretiens ou de conférences, trois ou quatre lectures/mises en espace à l’affiche : sur les pelouses ou sous les arcades de l’abbaye des Prémontrés, comme en son amphithéâtre ou au gymnase ! Ainsi file le temps sous le soleil mosellan, au fil des mots et des notes venues d’ici et d’ailleurs, de France ou de lointains continents… La Mousson d’été ? « Le lieu de culte des fanatiques du texte contemporain », avoue le metteur en scène David Lescot. « C’est là que je suis venu voir comment on pouvait refaire du théâtre avec rien, juste la base : des acteurs et quelque chose à dire ».

Des choses, il s’en est dites encore à la Mousson en cette année du XXVème anniversaire, du 21 au 27/08 ! Parfois pas toujours abouties, mais peu importe, le plus souvent de vraies perles et pépites dans l’audace et l’urgence de dire : bonheur du texte, merveille de la découverte, qualité de l’interprétation ! L’imaginaire en éveil, néophyte ou averti, amateur ou professionnel, chacun est le bienvenu à la Mousson d’été. L’art le plus novateur est vraiment à la portée de tous dans une authentique ambiance de partage. Ainsi en va-t-il avec Chien-fusil, le texte de l’anglais Simon Longman, « une tragédie pour quelques hommes et de nombreux moutons ». Dirigée par Charlotte Lagrange (avec Etienne Galharague-Romain Gillot-Emma Meunier-Charlie Nelson et Alexiane Torrès, tous épatants), la mise en espace d’un monde rural en pleine déshérence, en totale décadence… Comme aucun agneau ne survit à l’heure de la délivrance, les filles et fils de la ferme couchent alors leurs illusions sur un tas de paille couleur sang. Vendre, tout quitter, partir ? Fort est l’attachement à la terre, peu enthousiasmantes les lumières de la ville.

Un texte dérangeant, au  même titre que Gloria Gloria du jeune auteur français Marcos Caramès-Blanco. L’histoire d’une femme qui, entre deux clopes, pète les plombs, met le feu aux poubelles, tue mari et vieille dame dont elle s’occupe pour terminer la nuit dans les bras de sa meilleure amie et s’enfuir au final à Paris… La « sortie de route » d’un être las d’une existence routinière, quand « les choses se passent dans le même ordre que tous les jours, dans le même sens que tous les jours et dans le même silence que tous les jours ». Avec Frédérique Loliée, éclatante de présence dans le rôle de Gloria, une lecture dirigée par Laurent Vacher. Pour nous retrouver plus tard, dirigé par François Berreur, « À l’ouest de mes trois sœurs », un texte désopilant quoique mortifère de l’argentine Laura Cordoba, une variation de la pièce de Tchekhov au lendemain de la dictature militaire ! De la fin de règne des tsars à l’après Videla, les désillusions de trois vies demeurées cloîtrées dans la banalité du quotidien, la terreur de l’inexistence, la noirceur de l’à venir… D’où les trois alternatives proposées au spectateur en point final, le suicide de chacune des sœurs, Olga-Macha-Irina (Maud Le Grevellec, Odja Llorca, Alexiane Torrès), le saut dans le vide et l’inconnu !

Cette année encore, sous la conduite éclairée de Michel Didym  et de toute son  équipe, la Mousson a confirmé sa place essentielle, indispensable, dans le paysage festivalier français et européen. Au service des auteurs contemporains, pour aiguiser l’imaginaire du public et réveiller la frilosité des metteurs en scène et directeurs de théâtre qui n’osent, par facilité ou peur de l’échec, risquer le pas de la nouveauté. Yonnel Liégeois

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Un Bondieu pour les hommes

Du 29/08 au 20/09, Bernard Bondieu expose ses œuvres à l’abbaye de Prébenoit (23), près de Guéret. Des sculptures et des peintures inspirées par un texte d’Henri Michaux, Voyage en grande Garabagne. Puis, du 25/09 au 5/10, l’artiste creusois participe à une exposition collective consacrée à la Commune de Paris. Deux manifestations qui traduisent l’intérêt que le plasticien porte à l’espèce humaine.

 

« Les Ématrus s’enivrent avec de la clouille, mais d’abord ils se terrent dans un tonneau ou dans un fossé où ils sont trois et quatre jours avant de reprendre connaissance. Naturellement imbéciles, amateurs de grosses plaisanteries, ils finissent parfaits narcindons ». Le portrait grinçant de ce peuple imaginaire et l’utilisation de néologismes illustrent l’univers loufoque dépeint par Henry Michaux. Dans Voyage en grande Garabagne, le poète invite donc son lecteur à découvrir modes de vie et mœurs de femmes et d’hommes au cours d’une promenade jalonnée de 31 escales. L’exposition de Bernard Bondieu reproduit ce cheminement. À chaque escale correspond un peuple, à chaque peuple un texte, à chaque texte une toile, une sculpture.

Auteur d’un livre consacré à l’exposition, l’historien d’art David Czekmany précise qu’il ne s’agit pas là d’une simple illustration. « Bondieu aime dialoguer avec la littérature (…) Ainsi les œuvres réalisées dans le cadre de cet hommage, si elles prennent pour source le voyage en grande Garabagne n’en sont pas complètement subordonnées, l’artiste ne cherchant pas à coller absolument aux mots mais à les interpréter selon sa vision intime de l’art ». L’exposition s’apparente donc à une collaboration artistique entre deux  autodidactes. Comme Michaux, Bondieu se singularise par un rejet de toute forme d’appartenance à une école, à des techniques : il qualifie son style de naïf, de brut. Il revendique un art d’abord basé sur l’expression de l’imagination, de l’originalité, de l’instinct. Tout ce que réalise Bernard Bondieu, note David Czekmany est le résultat d’un chemin personnel tirant l’expérience de ses échecs et réussites. Ainsi se crée un dialogue permanent entre l’artiste et son œuvre.

« Il faut laisser libre cours au geste qui s’impose dans la création, et en même temps il faut prendre du recul. J’aime le moment où je retrouve le travail laissé la veille. Je peux poser un regard neuf pour concevoir la suite », explique Bernard Bondieu. Pour Michaux et lui, l’expression artistique est avant tout chemin de rencontre avec l’espèce humaine : si les communautés peuplant la grande Garabagne sont nées de l’imagination de Michaux, leurs comportements souvent vils et immoraux ne sont pas sans rappeler ceux de nos contemporains ! En témoignent la violence des combats à mort qui réjouissent les « Hacs », la mise en vente des femmes comme sur un marché aux esclaves chez les Omanvus, les persécutions dues à la religion chez les Mazanites et les Hulebures… L’imaginaire rejoint la réalité. Une réalité qui touche la sensibilité de Bernard Bondieu. Surtout lorsque les hommes sont liés à de grands événements historiques tel que la Commune de Paris.

« De nombreux maçons creusois ont migré sur Paris à cette époque », explique Bernard, « ils se sont retrouvés mêlés à l’insurrection, certains y ont participé ». Passionné par le sujet (il est membre de l’association « Les amies et amis de la Commune de Paris 1871 »), il tient à commémorer cet événement trop souvent méconnu par l’expression artistique. Du 25/09 au 05/10, toujours à l’abbaye de Prébenoit, il participe donc à une exposition collective organisée sur ce thème. L’attachement aux idéaux des communards n’a rien de surprenant de la part d’un homme investi très jeune dans le mouvement syndical et politique. Né à Auzances, ses parents travaillant à Montluçon, il est élevé en partie par ses grands-parents. Des années dont il garde un souvenir ému. Il retient de  cette période la chance d’avoir été le petit-fils d’un homme exceptionnel. Son grand-père était un touche-à-tout : bricoleur, amoureux de la nature, conteur, peintre, sculpteur, musicien. « Pour lui, toutes les choses ou événements de la vie étaient formidables », confie Bernard qui a écrit un livre consacré au grand-père Gaby. C’est auprès de lui, dès son plus jeune âge, que Bernard commence à crayonner. Un plaisir artistique qui ne le quittera plus. Mais pour le loisir, sa scolarité le conduisant dans un collège technique où il décroche un CAP d’électricien… Il est embauché chez Michelin, à Clermont-Ferrand, qui recrute beaucoup d’électriciens à ce moment-là.

Dans cette grande usine de fabrication de pneus, il prend conscience des conditions de travail difficiles. « Des ouvriers usés par une vie de boulot, relégués au balayage. Nous sommes en 1966, c’était 54 heures de travail par semaine pour seulement deux semaines de congés payés, ça ouvre les yeux, tout ça », confie-t-il. Rapidement, il côtoie le syndicalisme et la politique : militant à Lutte Ouvrière, syndiqué à la CFDT. L’attrait pour d’autres activités l’incite à tenter sa chance aux beaux-arts, il y décroche un diplôme de commis architecte. Las, l’expérience professionnelle n’est pas concluante. En 1971, il est recruté par la Sagem, un promoteur immobilier, où il adhère à la CGT et au PCF. Engagement social, prise de responsabilités dans le mouvement associatif : une implication totale dans l’action collective qui ne l’empêche pas de suivre sa propre route. Il décide de rentrer à l’AFPA, « c’est extraordinaire ce que réalisait la formation professionnelle », s’enthousiasme-t-il. Il met donc en place des formations sur des secteurs tels que la domotique ou l’immotique. Il n’en oublie pas pour autant la défense des intérêts communs, il est délégué du personnel au CHSCT. Il reste à l’AFPA jusqu’à son départ à la retraite.

Retour aux sources : il s’installe à Jouillat, petit village proche de Guéret, dans une maison réhabilitée par ses soins. La demeure est bien plus qu’une habitation. Fidèle à sa soif d’échange, de partage, de fraternité, il fait de ce lieu un espace dédié à la culture et aux rencontres. Il crée une association « Ateliers et vie au Coudercs ». Les locaux accueillent tous ceux qui souhaitent partager leur expression artistique. Y sont organisées des expositions de peintures, de sculptures, des soirées cabaret, des conférences. Une maison d’édition voit le jour, « Les Éditions des Coudercs », qui  publie un recueil de textes de chansons de Gaston Couté, un livre de poésie de Gérard Chevalier « Poésie en vers et bleu », un pamphlet sur le pillage des ressources des campagnes « Requiem pour un pays sauvage » de Julien Dupoux, le livre de Bernard Bondieu consacré à son grand-père « Gaby Jazz ». L’aïeul a de toute évidence légué à son petit-fils une énergie sans limite, qui met sur pied un salon des arts à Chéniers, toujours dans les environs de Guéret. Chaque année, depuis 2015, soutenue par le conseil municipal de Chéniers, son Maire Gilles Gaudon en tête, l’exposition s’est imposée au sein de la vie culturelle creusoise. « Avec une cinquantaine d’artistes, le salon est la principale manifestation de ce genre  dans le département », se réjouit Bernard.

Se nourrir de l’apport des autres, cultiver l’amitié et créer : l’artiste poursuit inlassablement sa route avec ces valeurs comme unique boussole. Le hasard des rencontres, des circonstances et de l’inspiration déclenchent la mécanique de la création. Ainsi, à la suite d’une photo fortuite prise de dos, il photographie des centaines de personnes avant de réaliser des tableaux. De la trace laissée par un pinceau essuyé sur un papier, germe l’idée d’une autre série de tableaux, « Traces de vie » : des individus seuls, en couple, en groupe, de face, de dos, en vague silhouette ou plus détaillé, le plus souvent sans visage ! La série constitue une suite impressionnante de personnages révélant une diversité de situations, de sentiments et de caractères.

Une série chasse l’autre… Lorsqu’il s’embarque dans un cycle de création, Bernard Bondieu a toujours la pensée fixée plus loin, au loin. « Ce qui me préoccupe, c’est le sujet qui va m’inspirer après ». Une façon d’anticiper ses futurs voyages. Philippe Gitton

Michaux, hommage

« Quelles raisons ont porté Bernard Bondieu vers ce Voyage en grande Garabagne et pas vers un autre texte ? Son côté débridé, farfelu, profondément humoristique et satirique, fou et imaginatif, délirant même, et pourtant si juste et vrai, ne pouvait que parler directement à sa sensibilité. Le récit est propice à une exploration quasi infinie de la nature humaine dans ses nombreuses subtilités, et pour un artiste chez qui l’humain se place au centre de toute la démarche, il ne pouvait que trouver une résonance parfaite.

Michaux (…) n’est pas un auteur et un artiste facilement abordable. L’expérience de son œuvre, autant dessinée que peinte ou écrite, exige un engagement personnel et du temps de réflexion (…) Michaux est un artiste singulier, à part dans la littérature et dans l’histoire de l’art. Son travail ne pouvait que plaire à Bernard Bondieu ».

David Czekmany, in Bernard Bondieu, hommage à Henri Michaux (Éditions des Coudercs, 148 p., 26€50).

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Caen, le musée voit rouge !

Dans le cadre du festival Normandie impressionniste, jusqu’au 22 novembre, le musée des Beaux-Arts de Caen consacre une surprenante, et passionnante, exposition sur le travail. Sous le label « Les villes ardentes. Art, travail, Révolte. 1870 – 1914 », des chantiers de la ville au feu des aciéries, le regard des peintres sur l’avènement d’un nouveau monde : industriel et ouvrier.

 

En haut de la butte, l’homme est assis. Songeur, pensif, divers détritus autour de lui… Un ouvrier assurément, l’habit ne trompe pas : en balade, en pause, au chômage ou en congé ? Au premier plan une terre de désolation, au loin se détachent dans un ciel gris les cheminées des usines avec leurs nuages de fumée. Le tableau date de 1902, Les usines est l’œuvre de Jean-Emile Laboureur… Si le paysage urbain a fait sa révolution, les peintres dits impressionnistes font aussi la leur : adieu paysages marins et vagues écumantes, falaises et galets, bains de mer et belles de jour, toiles et pinceaux braqués désormais sur d’autres réalités, le regard tourné vers ce nouveau monde industriel, urbain, ouvrier !

Lassés des règles de l’Académie, exclus des Salons parisiens, ils sont une poignée d’artistes en cette seconde moitié du XIXe siècle à se rebeller ! Monet et Renoir ont ouvert la voie : place à la lumière, à l’explosion des couleurs, à la pointe légère du pinceau qui désormais fait tache… Sus aux grandes batailles du passé ou aux scènes bibliques, il est temps de peindre la vie de tous les jours ! Certes, la querelle entre anciens et modernes n’est pas aussi simple, le cadre des débats pas aussi caricatural, mais les points de rupture ainsi exposés s’affichent désormais au tableau. Au Salon des Refusés, le Déjeuner sur l’herbe de Manet fait scandale en 1863. Face aux critiques, violentes et répétées, les réprouvés se révoltent et s’organisent. Leurs noms ? Degas, Pissaro, Sisley, rejoints plus tard par Guillaumin, Luce, Signac, Steinlen…

Une révolte qui n’est point étrangère aux bouleversements de l’époque, à ce monde qui change et bouge à vue d’œil, sous leurs yeux : la manufacture cède la place à l’usine, la mère au foyer devient femme à l’atelier, les grands chantiers urbains exposent corps et métiers en pleine rue. De quoi nourrir l’imaginaire, libérer le pinceau et bousculer la nature du tableau ! De la Commune à la veille de la première guerre mondiale, de 1870 à 1914, la vision de cette nouvelle ère industrielle inspire alors peintres et plasticiens, affichistes et caricaturistes. « Les impressionnistes, post-impressionnistes et naturalistes se retrouvent autour de ce même motif qu’est le travail, marqués par une sensibilité à la réalité de leur temps », commentent les deux commissaires de l’exposition, Emmanuelle Delapierre et Bertrand Tillier, directrice – conservatrice en chef du musée pour l’une et professeur à la Sorbonne pour l’autre. « En s’attachant à la représentation des scènes de travail en ville, le musée des Beaux-Arts de Caen souhaite tout autant déplacer les oppositions habituelles de style, de genre et d’école, qu’élargir le regard porté sur l’art impressionniste, plus volontiers considéré comme un art d’agrément, attentif à la société de loisirs plus qu’à celle du travail ». Un pari osé mais gagné, le public surpris et conquis par ce qu’il découvre d’une salle à l’autre !

Sur les quais de Seine où sont déchargées les marchandises, dans le ventre de Paris où s’activent sous terre les forçats du métropolitain, du haut des chantiers sur les grands boulevards, dans la fournaise des aciéries, partout des hommes à la tâche, forts en gueule et en muscles… Point de misérabilisme dans le regard des artistes, leurs tableaux expriment d’abord la grandeur de l’effort, la beauté du chantier, la qualité du métier : un hymne aux « Premiers de corvée », plus d’un siècle avant l’heure ! Beauté des flammes et majesté des usines explosent sur la toile, du lever au coucher du soleil, comme Monet le fit à Rouen avec sa série de cathédrales. Ainsi, Armand Guillaumin multiplie les regards sur Les forges d’Ivry, sous la neige ou au printemps. Aciéries et chantiers de construction semblent s’imposer dans l’imaginaire des peintres : force des couleurs et rectitude des lignes ! Certes, mais pas seulement… Les regards esthètes deviennent regards engagés, d’aucuns affichant leurs convictions libertaires et anarchistes. Du haut de l’échafaud à la chaleur du four, leurs représentations symbolisent par excellence cette nouvelle condition humaine qui plie et broie les corps : la misère, la maladie, le chômage mais aussi l’accident et la mort. Autant de thèmes dont s’emparent artistes et affichistes, plus qu’œuvre d’art le tableau ou l’imprimé devenant comme vecteur de la revendication sociale ! Les femmes ne sont pas en reste. Têtes baissées, dans le noir de la nuit toujours pas dissipé, elles s’en vont trier le charbon. D’autres empruntent le chemin de la filature, déjà pour des salaires au rabais, plus souvent encore celui des fabriques de porcelaine, des ateliers de taille de faux diamants ou de repassage : là, Degas les immortalisera !

Mêlant quelques cent cinquante œuvres (peintures, affiches, dessins, cartes postales…) réparties en huit grandes sections, l’exposition embrasse vraiment cette époque charnière sous tous les angles. Du défilé mortuaire à la manifestation populaire, du chômeur prostré sur sa chaise à l’arrogance des bourgeoises en visite à l’usine, du fardier au cheval blanc aux plis chaloupés du drapeau rouge, de la blanchisserie nivernaise à la filature du Nord, de l’affiche de L’assiette au beurre à celle de La bataille syndicaliste, de la grève de Fougères à celle de Graulhet, de l’enfant à la forge au jeune verrier… Quelques signatures marquantes, et pourtant méconnues du grand public ? Armand Guillaumin bien sûr, Maximilien Luce, Gaston Prunier originaire du Havre, Théophile-Alexandre Steinlen. Pour ne point se perdre sur le chemin de l’usine ou à l’embauche du chantier, celui du Sacré-Cœur ou du Métropolitain,  d’une salle l’autre, sont aussi placardées au mur les heures mouvementées qui scandèrent ce temps nouveau : la création du corps de l’inspection du travail en 1874, le premier congrès féministe en 1878 pour l’égalité des salaires, la naissance de la CGT en 1895 au congrès de Limoges, la loi Millerand de 1900 abaissant à onze heures la durée journalière du travail, le Code du travail instauré en 1910 parmi un large éventail de dates marquantes !

Une exposition superbement agencée, brûlante et ardente comme les chaleurs de l’été ! Quand le musée voit rouge, quand le tableau devient ainsi œuvre vivante et page d’histoire poignante, du beau travail, de la belle ouvrage : aussi ludique que pédagogique, aussi plaisant qu’émouvant, un regard toujours d’actualité en ces temps mouvementés. Yonnel Liégeois

À savoir :

« Les villes ardentes. Art, travail, Révolte. 1870 – 1914 » : jusqu’au 22/11/20. Fermé le lundi, ouvert en semaine de 9h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h, le week-end de 11h à 18h. À consulter, sur le site du musée, les originales et succulentes « chroniques ardentes » : musiciens, comédiens, écrivains, plasticiens ont choisi une œuvre et la mettent en regard d’un texte littéraire, d’une partition musicale, d’une création plastique… À feuilleter le magnifique catalogue coédité par le musée et les éditions Snoeck  (200 p., 25€), avec une étonnante huile sur toile de Paul Louis Delance en couverture, Grève à Saint-Ouen (1908), mêlant procession religieuse et défilé révolutionnaire.

Une balade au temps d’avant que le visiteur prolongera, non sans plaisir, à l’écoute des « Cris dans la ville, Paris et Bologne », l’exposition organisée conjointement : « une centaine d’estampes issues de la collection du musée montrant les petits métiers de la rue, métiers de service et de commerce peu qualifiés mais qui paradoxalement constituent une réelle source d’inspiration pour les graveurs du XVIe siècle jusqu’à l’ère industrielle ». Des artisans et marchands ambulants de la ville de Bologne aux dessins du petit peuple parisien d’Edme Bouchardon gravés par le comte de Caylus.

Dans le cadre du festival Normandie impressionniste 2020, parmi une multitude de propositions au label « La couleur au jour le jour » (à Dieppe, Fécamp, Honfleur…), deux autres expositions à visiter : Les nuits électriques au MuMa du Havre, François Depeaux-L’homme aux 600 tableaux au Musée des Beaux-Arts de Rouen. Sans oublier de faire halte au Musée des impressionnismes à Giverny !

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Vitez, un Soulier à son pied !

Antoine Vitez s’est éteint le 30 avril 1990 à l’âge de 59 ans. Cela fait trente ans et trois mois. En ce mois de juillet, l’Ina lance la réédition du DVD qui restitue sa mise en scène du Soulier de satin de Paul Claudel. Un spectacle-monde éblouissant.

 

Ce que nous vivons ces jours-ci ne nous fait pas oublier que le temps n’est pas un, mais plusieurs. Nous le vivons contradictoire et éclaté. Pour ceux qui ont connu Antoine Vitez, il est donc loisible de revoir l’artiste, l’homme et le citoyen tel qu’il fut, de le remémorer dans la levée d’images du souvenir : son théâtre, sa pensée née d’une intelligence si vive, ses sentences devenues proverbiales (« Un théâtre élitaire pour tous », « On peut faire théâtre de tout… ») . Entre le 12 et le 16 juillet, devaient avoir lieu, à la Maison Jean-Vilar d’Avignon, deux journées à lui consacrées, tandis que le 7 aurait déjà vu là-bas, sous l’égide de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), le lancement du DVD tant attendu qui restitue sa mise en scène du Soulier de satin, de Paul Claudel, sans conteste un spectacle-monde éblouissant, à l’échelle du génie pléthorique du poète. L’INA a maintenu néanmoins la sortie du DVD, sans toutefois l’inauguration officielle.

Il est prévu que plus tard, au gré d’un mieux envisageable des circonstances sanitaires, une plus grande visibilité médiatique soit rendue possible pour la promotion de ce film, qui permettra à d’autres générations d’en être émues à leur tour. Ces informations émanent de la Société des amis d’Antoine Vitez, qu’animent avec ferveur ses filles, Jeanne et Marie. Elles font également savoir que la traduction en langue russe de textes d’Antoine, regroupés sous le titre l’École, vient d’être achevée par Elena Naoumova. Elle doit être envoyée pour relecture au Gitis (Institut national des arts du théâtre), la grande école moscovite. L’Institut français de Russie soutient cette traduction et son édition. En France, nous disposons chez Gallimard d’un fort ouvrage (612 pages), Le théâtre des idées, constituant une anthologie d’écrits d’Antoine Vitez proposée par Danièle Sallenave et Georges Banu.

À l’heure où le théâtre dans son ensemble, qu’il soit public ou privé, du haut en bas de l’échelle, se trouve frustré du droit de cité, n’est-il pas juste de ranimer la flamme des maîtres ? Vitez en fut un, comme Jouvet et Vilar, à ce titre digne d’être lu, médité, dorloté dans la mémoire nationale de l’art dramatique, qu’il a dûment enrichi et rénové, au fil d’expériences joueuses et graves qui ont engendré une dynastie d’acteurs souplement aguerris, infiniment libres qui, à leur tour, essaiment. Jean-Pierre Léonardini

Un coffret d’anthologie

Le chef d’œuvre incontournable, les douze heures de la mise en scène historique du Soulier de satin de Paul Claudel. Pour la première fois, audacieux Vitez, la pièce était montée en intégrale : une nuit magique, Cour d’honneur du Palais des papes, en juillet 1987 ! Signée Yves-André Hubert, la captation fut réalisée au Théâtre national de Belgique en 1988. Une mise en scène lumineuse, une magistrale interprétation, des comédiens inoubliables : Ludmila Mikaël, Didier Sandre, Robin Renucci, Jean-Marie Winlig, Anne Benoît, Valérie Dréville… (Un coffret de quatre DVD, avec un livret de 36 pages. 39,95 €).

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Génolhac, la guerre des palettes

Dans les rues de Génolhac (30), charmant petit village cévenol de quelques huit cents âmes, l’humour n’est plus de mise depuis que certains habitants ont décoré leurs demeures d’originales palettes. Pas au goût de la nouvelle municipalité qui ordonne leur enlèvement… Un nouveau Clochemerle !

 

Dûment approuvé lors d’un conseil municipal tenu à huis-clos pour cause de confinement, l’arrêté est catégorique : propriétaires et locataires qui avaient trouvé bon de poser ces petits bouts de bois aux couleurs de leurs espoirs et de leurs imaginaires étaient priés de procéder à leur enlèvement avant le 1er juillet ! Sous peine d’amende… Une urgence absolue, semble-t-il, au regard du caractère pittoresque du village et du préjudice que pourraient causer ces modestes œuvres d’art. On pense aussitôt à  ce roman satirique devenu un classique de la littérature, le fameux  Clochemerle publié en 1934 sous la plume de Gabriel Chevalier, où une pissotière déchaînait les passions. Cela prêterait donc à rire.

Palette, ô ma palette !

La diligence mise à « régler le compte » de ces innocentes palettes étonne et inquiète. En effet, le petit village cévenol, sis au pied du mont Lozère, n’est pas épargné par les difficultés que traverse la population française. Après deux mois de confinement sans pouvoir travailler, les plus précaires de nos concitoyens sont dans la galère. Certains peinent à retrouver un emploi. Une partie des commerçants a dû fermer boutique ce printemps, mais beaucoup de charges n’ont pas été suspendues et la reprise est lente. Selon les plus récentes études, la France devrait détruire environ un million d’emploi d’ici à 2021. Combien dans les Cévennes ? Le confinement a aussi aggravé l’isolement des personnes seules, nombreuses dans les villages. Subsistent de profondes séquelles, qui ne semblent pas avoir ému les nouveaux élus ni alimenté leurs premières réflexions.

Une « grande affaire », donc, que ces jardinières colorées et palettes poétiques ! Quels motifs ont présidé à la décision d’enlèvement de ces objets décoratifs ? Sur les réseaux sociaux, « l’affaire » a fait tache d’huile, un élu s’est donc fendu d’une réponse. Il avance la sécurité, en voie publique, pour les jardinières suspendues (l’arrêté qui demande l’enlèvement fait exception des jardinières et des pots de fleurs). Il évoque ensuite le projet de classement du village à caractère médiéval que ces objets risquent de contrecarrer aux yeux des autorités. À la lecture, l’arrêté avance aussi d’autres considérants. Dont « l’effet sur le voisinage, les sites, les paysages », « les modifications de façades soumises à autorisation » … Une précision d’abord, le village n’est pas classé et il ne risque guère de le devenir, car il ne dispose point de monument foncièrement remarquable. Quant au Plan local d’urbanisme (PLU), il recommande simplement de veiller à respecter « l’harmonie » du lieu. Pas harmonieuses, les jardinières ? Qui décide de l’harmonie ? Enfin, l’arrêté fait mention « des modifications de façades soumises à autorisation » : les jardinières n’en font pas partie, à notre connaissance (ce serait nouveau).

Un arrêté contesté.

Les propriétaires et locataires concernés ont donc décidé de contester l’arrêté. Leur recours gracieux auprès du maire est resté sans réponse officielle ; une contestation hiérarchique a été adressée au Préfet du Gard… Comme le temps pressait et que la date butoir approchait, les citoyens ont procédé à leur enlèvement, mardi 30 juin.  La mort dans l’âme. Sous les regards étonnés des villageois et des visiteurs. L’occasion pour Pierre Buchberger, par qui la première palette est arrivée, d’expliquer la démarche. Cet ancien agriculteur bio, un précurseur en la matière dans les Cévennes, a pris sa retraite à Génolhac après avoir cédé l’exploitation à son fils. Depuis, il multiplie ses engagements en faveur de la permaculture, des circuits courts, du recyclage en tout genre… Les palettes entraient dans ce cadre : des jardinières recyclées constituant un refuge à la flore locale. « Ce sont les habitants qui ont choisi les maximes humoristiques, poétiques ou philosophiques qui les ont ornées. Parfois avec leurs enfants, ce qui a donné lieu à des moments de création et de pédagogie en famille : On n’arrête pas un peuple qui danse ; nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas brûlées ; Pour éduquer un enfant, il faut tout un village… Même le sous-préfet, en visite dans notre village, avait apprécié à titre personnel ces petites manifestations d’inventivité populaire et avait souhaité qu’on lui en confectionne une portant une phrase de Saint-Exupéry ».

Indignée, Talie, une habitante de la Grand’rue, a décidé d’apposer le panneau « À vendre » sur sa façade à la place de la palette fleurie où s’inscrivait « Soyez réalistes, demandez l’impossible ». « C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je vais quitter ce village où je vis depuis plus de quarante ans », confie-t-elle. « Le petit souffle de vie qui semblait souffler sur Génolhac depuis quelques années, grâce à des initiatives solidaires, artistiques… risque fort d’être étouffé ». Depuis des années, Talie anime une friperie, lieu d’échange et de rencontre très prisé des habitants comme des touristes.

Lui aussi choqué par l’arrêté du maire, Hervé Valat de Chapelin, ami des arts et de la culture, a ouvert sa propriété au cœur du village pour qu’on y dépose, visibles depuis la rue, les palettes proscrites. Un autre artiste, Olivier Calderon, propose d’y organiser une initiative marquante où plasticiens et citoyens viendraient réaliser des œuvres à partir de palettes : il ne reste plus qu’à décider d’une date !

Pourquoi tant de haine ?

Parmi les habitants, l’incompréhension domine. Pourquoi cet acharnement ? Apparemment, il ne date pas d’hier. D’aucuns se souviennent que les élus du précédent conseil municipal avaient reçu d’un ancien collègue, l’actuel maire aujourd’hui, un courriel accusateur. C’était l’an dernier. Le message se félicitait de plantations réalisées en pied de façade. Mais il raillait aussitôt « une nouvelle variété » de plantes qui venait d’éclore : « le palettier ». « Je ne connaissais pas cette plante mais on en voit de plus en plus sur les façades. Quelle est cette espèce colorée sans goût, avec des expressions ineptes autant les unes que les autres ? Que dire (…) de cette plante peinte aux couleurs de la Roumanie, avec les inscriptions Liberté-Égalité-Fraternité », ironisait-il… Le courriel concluait : « Je pense, Mesdames et Messieurs les élus, qu’il faudrait réagir et ne pas laisser faire n’importe quoi, avant d’être la risée de l’arrondissement ».

On comprend mieux pourquoi le dialogue, toujours préférable aux oukases d’où qu’ils viennent, soit aujourd’hui dans l’impasse. Quel avenir pour la démocratie locale ? Décidément, à Génolhac comme ailleurs, le monde d’après ne s’annonce pas mieux que celui d’avant : quand le pire s’améliore, il empire encore… Mieux vaut en rire, n’est-ce pas, monsieur le Maire ! Marie-Claire Lamoure

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Culture, le flou d’un plan de relance

Vague et sans ambition pour l’avenir, le « plan culture » d’Emmanuel Macron inquiète autant les intermittents du spectacle que le silence qui l’a précédé. Comme d’autres salariés et privés d’emploi, ils refusent d’être précarisés. État des lieux

 

Qu’auraient été nos jours confinés en l’absence des artistes ? Sans l’Orchestre de Radio France « à la maison », le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visioconférence ou bien encore les très virales Goguettes… Et sans France.tv qui a renoué pour l’occasion avec la culture : documentaires, théâtre, cinéma… Las ! Pendant tout ce temps, les tournages étaient à l’arrêt, les salles de répétition et de spectacle fermées, les festivals annulés, des projets abandonnés… En raison du risque sanitaire, le spectacle fut l’un des premiers secteurs mis à l’arrêt, il comptera parmi les derniers à retrouver des conditions d’activité normales. D’où l’inquiétude à propos de la reprise puisque – et c’est une lapalissade –, afin de créer, tout artiste doit pouvoir vivre.

Depuis que les salles furent contraintes de fermer leurs portes début mars, les syndicats, en particulier la CGT spectacle, n’ont cessé d’alerter sur la situation précaire des auteurs et des intermittents, des techniciens et des artistes. Outre la tenue régulière de manifestations, ils ont contribué à la signature d’une pétition par plus de 200 000 personnes, ils ont participé à l’écriture de « propositions pour la continuité des droits à l’assurance-chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle ». Celles-ci ont été transmises à l’Élysée, faute de réponse du ministère de la Culture. Ajoutant leurs voix à celle de la CGT, des collectifs ont été créés, des tribunes publiées, la colère du comédien Samuel Churin – une figure historique de la lutte des intermittents – diffusée sur YouTube… Mais, tel qu’en lui-même, Emmanuel Macron, président de la République, ne sortira du bois que lorsque les stars s’en mêleront.

Droits sociaux incertains pour la reprise

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends. L’État continuera de les accompagner, protégera les plus fragiles, soutiendra la création», twitte le chef de l’État le 2 mai suite à la tribune publiée dans Le Monde signée par près de trois cents personnalités : Jeanne Balibar et Catherine Deneuve, Jean Dujardin et Omar Sy… : « Comment feront les intermittents pour pouvoir continuer à acheter à manger après la prolongation [de la durée des droits à l’allocation chômage jusqu’au 30 juin 2020, ndlr] qui a été décidée ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce système ? » Dédaignant une fois de plus la place des syndicats, Emmanuel Macron s’entretient le 6 mai avec douze artistes avant de dévoiler son « plan pour la culture ». Il annonce que les droits des intermittents du spectacle seront « prolongés d’une année » au-delà des six mois où leur activité aura été « impossible ou très dégradée », soit jusqu’à fin août 2021.

Ce qui introduit incertitudes et oublis : vu le contexte, peu d’intermittents parviendront à travailler les 507 heures requises sur douze mois pour obtenir l’assurance-chômage (ARE). D’où la revendication CGT d’un report d’un an de toutes les dates anniversaires qui interviendraient avant la date butoir du 31 août 2021. Par exemple, quelqu’un qui a ses droits à l’assurance-chômage ouverts jusqu’en janvier 2021 pourrait les voir prolonger jusqu’en janvier 2022. Si le projet de texte élaboré début juin par le gouvernement semble répondre à cette demande, il oublie encore du monde : les femmes de retour de congé maternité, les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence, ceux qui sont en rupture de droits… « Je redoute qu’il ne leur soit proposé qu’une indemnité forfaitaire de 1000 euros », s’inquiète Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, « c’est le cas pour les auteurs, une aumône ! ».

Du chômage et des luttes

Dès le mois de mars, le syndicat a bataillé pour que les intermittents bénéficient de l’activité partielle comme leurs collègues permanents. De grandes entreprises privées, tel Disney, ont ainsi fini par s’y résoudre quand, en dépit de la demande du gouvernement, des institutions subventionnées comme l’Opéra de Bordeaux ont refusé. « De toute façon, même si on obtient des avancées sur l’assurance-chômage pour les intermittents », précise le syndicaliste, « dans les métiers de la culture, des tas de gens ne sont pas à ce régime ». Ce sont les CDD et ils n’ont pas eu droit à l’activité partielle. « Nous mènerons des luttes pour que tous ceux qui devaient bosser sur les festivals en bénéficient », prévient-il.

La mise à l’arrêt du spectacle impacte aussi les activités connexes. « Comment feront tous ceux dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu : travailleurs engagés en extra (restauration, hôtellerie, nettoyage, commerce), tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ? », interrogeait aussi la tribune des personnalités. En cas de maintien de la « réforme » de l’assurance-chômage, le durcissement des règles d’indemnisation les mènera au RSA. Alors, en amont des discussions avec le ministère du Travail, la CGT « fait monter la pression ». Fédérations du commerce et du spectacle, union des syndicats de l’intérim, comité des privés d’emploi et précaires, à l’instar de divers collectifs, dont celui des saisonniers CGT, ont multiplié les initiatives, telle la pétition pour l’abandon de la réforme ou l’organisation de manifestations inopinées…

Relance… Quelle relance ?

Les intermittents du spectacle sont au croisement de deux sujets, l’assurance-chômage avec leur régime spécifique et la culture puisqu’ils la font vivre au quotidien. Selon le site du ministère, le secteur contribue pour 2,2% au PIB du pays. Pourtant, bien que celui-ci soit probablement sinistré pour longtemps, les annonces présidentielles concernant sa relance se révèlent pingres, vagues et sans ambitions. Les intermittents sont ainsi incités à mener des actions dans les écoles. « Une tartufferie ! », s’agace Denis Gravouil. « Les artistes et techniciens le font déjà, une augmentation de leurs interventions ne fera pas la maille en volume d’emplois ». Autre chose serait une politique sur le long terme visant à développer l’éducation artistique et culturelle avec des enseignants spécialisés.

Le cinéma va bénéficier d’un fonds d’indemnisation temporaire pour les séries et tournages annulés, le nouveau Centre national de la musique d’une dotation de 50 millions d’euros. Un grand programme de commandes publiques est aussi prévu pour les plasticiens, le spectacle vivant, les métiers d’art… sans précision quant à l’enveloppe allouée. « Du saupoudrage quand il faudrait des milliards, un budget triennal et une loi de programmation pour relancer le secteur », juge le syndicaliste. La crise sanitaire pourrait accentuer en effet le phénomène de concentration qui, depuis une dizaine d’années, mine la diversité du tissu culturel et l’emploi (Fimalac pour les Zénith, Live Nation pour la production de festivals, de concerts ou d’artistes…) en raison de l’amoindrissement des politiques publiques.

Autre point important : la mise à contribution des Google, Amazon et autres Netflix. « La transposition de la directive européenne sur les droits d’auteur s’impose comme une priorité », souligne Denis Gravouil. Ce serait une première avancée concrète : de la valeur créée par la diffusion des œuvres sur Internet, la directive en prévoit le partage avec les auteurs et les artistes. Christine Morel

Roselyne Bachelot, rue de Valois

La main sur le cœur, Roselyne Bachelot l’avait promis et juré sur toutes les ondes et les écrans : la politique, plus jamais ! La native de Nevers, ancienne ministre de la santé de Nicolas Sarkosy et fringante égérie des Grosses têtes, prend donc la direction de la « maudite » rue de Valois, comme la qualifie le quotidien Le Monde : depuis 1995, la douzième locataire du ministère de la Culture !

À l’annonce de sa nomination, la férue d’opéra et coqueluche des média confie qu’elle sera « la ministre des artistes et des territoires ». Une déclaration qui réjouira le chef du gouvernement, ajoutant vouloir « approfondir les liens avec les élus locaux, les acteurs économiques » et « décloisonner le public et le privé ». Des propos qui ont plu à Jean-Marc Dumontet, l’influent producteur et ami des époux Macron, propriétaire de six théâtres à Paris et en province ! « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… », déclarait Jean Vilar quelques décennies plus tôt, « le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Yonnel Liégeois

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Avignon 2020, le trou noir

En ce 3 juillet, Avignon ne lèvera pas le rideau sur la 74ème édition du festival ! Le cœur du spectacle vivant, auquel Jean Vilar donna en 1947 un élan vital avec un bel idéalisme, demeurera inerte cette année à cause du virus. Qu’en sera-t-il dans l’avenir, en un  temps où le théâtre de service public, tout comme la culture dans son ensemble, ont de plus en plus la part maudite ?

 

Le doute n’est plus permis. Le « monde d’après » sera celui d’avant en plus moche, quand bien même le fléau semble battre en retraite sous nos climats. Quand le pire s’améliore, c’est qu’il empire encore. Les symptômes abondent d’un retour à la « normale » sous les auspices d’une politique néo-libérale revancharde, résolue à ne rien concéder dans l’ordre d’un progrès social ardemment souhaité par ceux qui souffrent le plus. Licenciements sous le prétexte de la relance économique, allongement de la durée de travail, réduction des salaires, plans sociaux gratinés, suppression de postes d’apprentissage, surveillance généralisée au motif de veiller sur la santé publique, passablement bafouée par les atermoiements – confinant par instants à la bouffonnerie lugubre – d’un gouvernement affolé qui ne sait où donner de la tête. Un semblant de vie réapparu (gestes barrières et masques toujours de rigueur), l’urgence consiste, pour le MEDEF, à moudre l’individu de plus en plus fin pour en tirer le maximum de profits. On se rappelle une sentence d’Ambroise Croizat (1901-1951), secrétaire général de la fédération des travailleurs de la métallurgie CGT, député communiste puis ministre du Travail de novembre 1945 à mai 1947, à ce titre cheville ouvrière de la création de la sécurité sociale. Ne disait-il pas : « Ne parlez pas d’acquis sociaux, mais de « conquis » sociaux, car le patronat ne désarme jamais » ?

L’enlaidissement du monde ne va-t-il pas bon train ?

Il est bien des aspects surprenants (même si l’on s’habitue à tout) à la situation bizarre où nous sommes, surtout si l’on garde un soupçon d’état d’esprit internationaliste, à l’heure des nations repliées sur elles-mêmes. L’enlaidissement du monde ne va-t-il pas bon train, sous la férule de dirigeants d’une vulgarité crasse aux pratiques de malfrats, Trump et Bolsonaro, entre autres, qu’il faut bien nommer dans un haut-le-cœur ? Les plages se repeuplent sous conditions, l’apéro et le bœuf bourguignon retrouvent droit de cité en gardant leurs distances, le bâtiment va un peu mieux, les coiffeurs recoupent les cheveux en quatre, les bagnoles neuves rouillent sur les parkings des constructeurs mais ça va rouler, bref la sacro-sainte consommation reprend cahin-caha. S’il est un domaine auquel échoit toujours la part maudite, c’est bien celui du « spectacle vivant ».

Les chaînes d’information en continu, si fertiles en débats oiseux, ne traitent jamais du désastre qui frappe le théâtre public, dont aucun représentant digne de ce nom n’est cité à comparaître. Tout se passe, sur le petit écran, comme si le théâtre en France n’avait d’existence réelle que dans le champ restreint de la propriété privée. C’est à ce titre qu’on a pu entendre et voir M. Jean-Marc Dumontet, proche déclaré du président Macron, chef d’entreprise et producteur de spectacles (il possède le Théâtre Antoine, le Théâtre Libre, le Point-Virgule, le Grand Point-Virgule, Bobino et le Sentier des Halles), afficher ses réflexions et doléances. Et l’on ne peut guère attendre de M. Franck Riester, président du parti Agir dont il est membre fondateur après son exclusion des Républicains, vendeur de voitures héréditaire à Coulommiers, sacré ministre de la Culture transparent, qu’il affirme haut et fort ne fût-ce qu’un zeste de compassion sur l’actuelle hécatombe subie par la politique culturelle nationale, laquelle est le fruit d’une longue histoire contrastée impliquant l’État au fil du temps.

Sans remonter jusqu’au Roi Soleil et à l’Empire (c’est à Moscou, du haut de son cheval, que Napoléon dicta le statut de la Comédie-Française) puis au rôle des républiques successives, on se suffira d’en revenir à l’immédiate après-guerre, dans le droit fil des préconisations du Conseil national de la Résistance. En septembre 1951, sur proposition de Mme Jeanne Laurent (1902-1989), sous-directrice des Arts et Lettres, chartiste, qui fut résistante auprès de Germaine Tillion, Jean Vilar (1912-1971) est nommé à la tête du Théâtre national de Chaillot, qu’il dirigera jusqu’en 1963. En 1947, sous le parrainage du poète René Char et du critique d’art Christian Zervos, avec l’accord du Dr Pons, maire communiste d’Avignon, il y crée une « Semaine d’art », antichambre de ce qui deviendra le plus grand festival de théâtre in the world quant à l’exigence artistique. Débuts spartiates : les spectateurs du cru apportent les sièges, le général commandant le Génie prête ses hommes pour l’édification de gradins dans la cour d’honneur du Palais des papes. Délices des commencements idéalistes.

Avignon et festivals d’été, out !

Cette année, la 74ème édition du Festival d’Avignon, comme la totalité des festivals d’été à l’échelle du pays, a dû être annulée en raison de l’état d’urgence sanitaire lié à l’épidémie de covid-19. Il y aurait bien, retour forcé aux sources, une « semaine d’art » envisagée à l’automne. Olivier Py, acteur, auteur, metteur en scène, qui dirige le festival depuis 2013, parle de « déchirement ». C’est en effet un véritable crève-cœur de saisir que des mois de travail, de conception et d’élaboration d’actes artistiques sont ainsi brutalement annihilés. Cela touche aussi bien les équipes officiellement programmées dans le In que les compagnies, de plus en plus nombreuses, qui avaient prévu de se proposer dans le Off. La déception artistique va de pair avec d’incalculables dommages sociaux et économiques. Quantité de petites et moyennes structures ne pourront survivre. Quant à la ville d’Avignon, dont le festival constitue de longue date le poumon financier, elle va cruellement manquer d’air.

Faut-il rappeler l’importance symbolique du Festival d’Avignon ? En trois quarts de siècle, que ce soit sous la conduite de Paul Puaux, d’Alain Crombecque, de Bernard Faivre d’Arcier, de Vincent Baudriller, d’Hortense Archambault ou d’Olivier Py, Avignon est demeuré le socle vivant d’un « théâtre d’art » susceptible de prêter le flanc à débats, controverses et polémiques, qui sont le lot bénéfique d’une institution démocratique des goûts mis en contradiction. Et que d’œuvres mémorables on doit à cette manifestation née de la vocation affirmée du « théâtre populaire », notion elle-même, dès l’aube vilarienne, sujette à d’interminables discussions ! Quelques noms d’artistes glorieux suffisent, au passage, à ce prodigieux palmarès : de Tadeusz Kantor à Roméo Castellucci, d’Antoine Vitez  à Peter Brook, de Robert Wilson à Pina Bausch, de Maurice Béjart à Iouri Lioubimov, de Frank Castorf à Christoph Marthaler, d’Ariane Mnouchkine et Patrice Chéreau au Living Theatre de Julian Beck et Judith Malina, sans omettre l’immense légion des comédiens et danseurs, célèbres ou pas, et la multitude des talents spécifiques d’artisans et techniciens incorporés, au fil des ans, dans cette si importante confrontation estivale que Vilar, pensant à la Grèce, voulut installer au cœur de la Provence, en une cité puissamment frottée par l’Histoire.

En France, le secteur culturel (expression consacrée), cela signifie au bas mot 700 000 emplois, dont 500 000 salariés. Le coronavirus va y faire de sacrés dégâts, tout en révélant crûment la maltraitance endémique à laquelle il est depuis beau temps soumis. C’est la première fois, depuis son origine, que le Festival d’Avignon n’aura pas lieu. En 2003, quand Bernard Faivre d’Arcier fut contraint à l’annulation par l’impétueux mouvement de rébellion dit des intermittents, lequel révélait déjà un malaise criant dans l’espace d’un « spectacle vivant » massivement sous-prolétarisé, Avignon devint du moins le théâtre d’une lutte exemplaire aux acteurs résolus. Cette fois, c’est le vide, un trou noir béant, le silence abyssal de l’absence. Le besoin et le désir de théâtre – fût-ce, par défaut, pour ceux qui le méconnaissent – sont sans doute, même inconsciemment, aussi ardents que chez les supporteurs privés de football. Pasolini ne disait-il pas que « le théâtre est une forme de lutte contre la culture de masse » ?

Quand il s’agit d’« un projet à la fois poétique et politique »

Faisons un rêve. Et si la suspension obligée du festival, et au-delà la défection provisoire du « théâtre d’art », pouvaient amener à un véritable aggiornamento de sa sphère d’influence ? Jean-Marc Adolphe s’y emploie. Journaliste, conseiller artistique, il a dirigé pendant vingt ans l’importante revue Mouvement (arts & politiques), laquelle permit la découverte de maints artistes, tout en publiant de solides dossiers sur les politiques culturelles. Il a œuvré, depuis un demi-siècle, en qualité de conseiller et directeur de nombreuses manifestations internationales et a créé et animé des événements « atypiques ». Il se définit comme « penseur d’horizons ». Candidat à la direction du Festival d’Avignon, il entend lui « redonner une âme qu’il a perdue », avec un projet « à la fois poétique et politique ». Le festival étant actuellement subventionné (État, région, département, ville) à hauteur de 8 millions d’euros, il prône une forme de décroissance, en proposant que cela passe à 5 millions. Les 3 millions ainsi « économisés » seraient répartis en faveur du soutien aux initiatives d’éducation artistique et d’action sociale et culturelle dans les quartiers de la ville et sur l’ensemble du territoire du Vaucluse. La rémunération du personnel permanent (y compris à la direction) ne devrait pas excéder les barèmes de la convention collective. Les charges du personnel permanent (à présent 6 millions d’euros sur un budget de 10) seraient réduites. Le prix des places, durant le festival, n’excéderait pas 15 euros (5 pour les tarifs réduits). Certains événements seraient gratuits. Les Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation actives (CEMEA) seraient associés à la direction. Après une consultation citoyenne, les dates pourraient être modifiées, en les étendant jusqu’en août, ce qui permettrait aux spectacles et aux équipes d’être davantage installés dans la durée.

Un tiers de la masse salariale permanente serait consacré à des écrivains, poètes, artistes. Il y aurait des « artistes en présence », œuvrant toute l’année à l’élaboration du festival, avec pour priorité des projets participatifs. Les principaux lieux du festival seraient confiés à des artistes qui pourraient, d’un à six mois selon les cas, les « occuper » à leur guise avant et pendant le festival (spectacles, répétitions ouvertes, invitation à d’autres artistes, lectures, projections, débats, etc.). La Fabrica, lieu de résidence du festival, serait transformée en « maison des quartiers ». Des projets émanant de ces quartiers pourraient être repris dans le festival. Les théâtres permanents de la ville seraient mobilisés, hors festival, pour accueillir des résidences de création. Une charte de bonnes pratiques communes serait proposée au festival Off. Une convention serait passée avec l’Université d’Avignon, autour des missions qui lui sont propres : culture, patrimoines et sociétés numériques, agroalimentaire et sciences. Jean-Marc Adolphe précise, qu’à ses yeux, « si le Festival d’Avignon est principalement « de théâtre », il doit inclure toute la diversité du « spectacle vivant » : danse contemporaine, arts de la piste, marionnettes, arts de la rue, mais aussi constituer une chambre d’écho pour la poésie vivante et la littérature et une agora ouverte aux philosophes, aux chercheurs et aux scientifiques ». Des coopérations internationales seraient organisées avec l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. De surcroît, devrait être repris et mené à son terme, le projet, tel qu’élaboré en son temps par Alain Crombecque, d’une Cité du théâtre, soit un centre pérenne de ressources, de production et de diffusion de la mémoire du spectacle.

Ces propositions émanent d’un outsider convaincu, visiblement porteur d’une pensée utopique active. Outre ces quelques pistes essentielles que nous signalons ici, elles méritent manifestement d’être prises en compte, discutées et commentées. Jean-Pierre Léonardini

Trois citations fameuses de Jean Vilar :

– « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… Le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ».

– « Il s’agit de faire une bonne société, après quoi nous ferons peut-être du bon théâtre ».

– « La culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné ».

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La culture, avant… et après ?

Salles de concert et cinémas, musées et théâtres : à compter du 22 juin,tout est « déconfiné » désormais ! Une décision plus virtuelle que réelle, pourtant, en raison des consignes sanitaires et d’une fin de saison artistique… Tandis qu’au tableau s’affichent les chiffres clés de l’économie culturelle, artistes et professionnels s’interrogent : quid de la culture, demain ?

 

Des chiffres, pas des lettres…

– Selon l’étude de France créative et EY en date de novembre 2019, l’ensemble du secteur pèse 91,4Mds€ de revenus totaux. Sa valeur ajoutée (47,5 Mds€ en 2017) équivaut à 2,3% du PIB. Un poids comparable à celui de l’industrie agro-alimentaire et 1,9 fois plus important que celui de l’industrie automobile.

– 1,3 million de personnes ont exercé en 2018 une activité, directe ou indirecte, principale ou ponctuelle, dans un secteur culturel ou créatif. La moitié seulement (635 700 personnes) en ont retiré leur revenu principal.

– La part de professionnels de moins de 30 ans est plus élevée que la moyenne de la population active (22,6% contre 18,8% en 2018). Elle est aussi devenue plus féminine et plus représentative de la diversité française : 43% de femmes en 2015, contre 30% en 1991.

– Le territoire français est maillé par des infrastructures culturelles essentielles à la vie des territoires : en 2016, 1450 communes bénéficiaient d’une salle de spectacle ou d’un festival, 850 accueillaient un musée. Le spectacle vivant, les musées ou le patrimoine irriguent une très grande variété d’activités économiques locales, en particulier dans le champ du tourisme.

… la crise, pendant et après

Outre sa richesse inestimable pour l’humain et le citoyen, le secteur culturel est un atout majeur dans le développement économique d’une nation. D’où le malaise croissant devant le silence assourdissant du ministère de la Culture à l’heure de la crise du coronavirus… Rompu le 30 avril par l’appel d’artistes et professionnels au Président de la République. Suivi, le 6 mai, de l’intervention télévisée d’Emmanuel Macron qui annonce une « année blanche » dans le cadre des droits des intermittents du spectacle.

Depuis, les commentaires abondent : « Le secteur de la culture prudent après les annonces d’Emmanuel Macron », titre le quotidien Le Monde. « Discours de Macron pour la culture : aide-toi et l’État t’aidera ! », écrit Télérama. Sans omettre les réactions des artistes : Ariane Mnouchkine (« Je ressens de la colère devant la médiocrité, les mensonges et l’arrogance de nos dirigeants »), Stanislas Nordey (« Je n’attendais pas le New Deal »), Jean-Michel Ribes (« Mr le Président, donnez-nous des rames, nous nous chargerons d’affronter la tempête »).

La culture, demain ?

Festivals d’été annulés, salles de spectacle et de concert toujours fermées pour cause de mesures sanitaires strictes… Alors que le « déconfinement » total est programmé en ce 22 juin, doutes et peurs, questions et incertitudes taraudent artistes et professionnels du secteur : quid de la culture, demain ? De la MC93 de Bobigny au T2G de Gennevilliers, du Théâtre du Nord à la Comédie de St Etienne, qu’ils soient soutiers du spectacle vivant ou directeurs de structures labellisées, tous le reconnaissent. À demi-mots ou à découvert : le malaise autant que le mal-être, voire la colère, sont profonds entre gouvernants et intermittents. Et l’allocution d’Emmanuel Macron, en date du 14 juin, n’a fait que creuser le fossé : des milliards pour l’industrie de l’automobile, aucune mesure concrète pour la culture, le mot prononcé seulement deux fois dans une banale énumération ! Le secteur de la culture n’échappe pas au questionnement généralisé : le monde d’après sera-t-il semblable ou différent, sinon pire, à celui d’avant ?

Personne n’est dupe, ce n’est point seulement affaire de masques et de jauge à respecter ! Jouer ou applaudir avec ou sans, instaurer ou non la distanciation physique, des critères importants mais pas déterminants… Comme en bien d’autres secteurs économiques, la crise du coronavirus met à nu la faillite d’une politique inaugurée il y a trois décennies : sans souffle ni moyens, sans utopie ni perspectives ! Le saupoudrage catégoriel ( la culture à l’hôpital, la culture à l’entreprise, la culture en milieu carcéral…), un Pass culture pour les jeunes et un tarif réduit pour le troisième âge n’ont jamais construit un projet culturel à haute teneur éducative et artistique ! Comme il semble loin le temps où l’on parlait d’exception culturelle, où l’on affirmait urbi et orbi que la culture n’est pas une marchandise comme les autres face aux prétentions de l’OMC…

Les chantiers ouverts par Jack Lang au temps de la Mittérrandie, les États généraux de la culture initiés en 1987 par Jack Ralite ? Des utopies bannies de l’imaginaire collectif au nom de l’immédiateté, de l’efficacité, de la rentabilité ! Déjà en 2018, plus de 200 personnalités du monde des arts et du spectacle s’interrogeaient : « nous ne sommes pas disposés à laisser les logiques marchandes et mercantiles envahir le monde de l’art et de la culture et prendre progressivement le pas sur le service public de la culture sans agir. Nous ne souhaitons pas laisser aux seuls gestionnaires le pouvoir de décider seuls de l’avenir de tous. Nous ne pouvons plus attendre, dans « l’attitude stérile du spectateur » selon Aimé Césaire, sans mot dire et sans agir, la fatale issue de notre silence. Il signe un péril majeur pour les arts et la culture, l’ensemble de ses professionnels et de ses publics ».

Outre les coupes budgétaires et la baisse des subventions, désormais l’État, comme bon nombre de collectivités territoriales, exigent de leurs « prestataires » culturels de se conformer aux règles de l’entreprise privée, de se plier aux aléas du mécénat, de privilégier expositions ou spectacles qui remplissent les caisses, d’accorder des loisirs aux masses à défaut de les ouvrir à d’inavoués désirs : la survie du parc du Puy du Fou vaut bien un Tartuffe ou une Flûte enchantée ! De la colère du monde du spectacle, fort de la complicité présidentielle, monsieur le vicomte Philippe-Marie-Jean-Joseph Le Jolis de Villiers de Saintignon se moque. De sa retraite ministérielle, Aurélie Filippetti s’époumone, « on ferme le Festival d’Avignon mais cet individu d’extrême droite pourra continuer à faire l’apologie de son révisionnisme historique » ! Une décision et des réactions à mourir de rire, illustration parfaite d’un profond vide de la pensée… À ce stade de la réflexion, au risque d’user encore de ce terme, Chantiers de culture s’autorise la publication, hilarante, du billet d’Ève Beauvallet, notre consœur du quotidien Libération :

Revenons un peu sur la « distanciation ». Pas sociale, mais brechtienne – cet effet d’étrangeté produit sur le spectateur, visant à rompre le pacte de croyance en ce qu’il voit. Un exemple type a été donné le 20 mai, lorsqu’à l’occasion d’un conseil de Défense réuni à l’Elysée, le chef de l’État a poussé en faveur de la réouverture rapide – elle sera effective le 11 juin – du Puy du Fou, célèbre parc à thème médiévo-zemmourien de Vendée, fondé par une bonne relation d’Emmanuel Macron, Philippe de Villiers. Voici alors que les acteurs de la culture, et en particulier les directeurs des grands festivals sommés d’annuler leurs événements jusque mi-juillet, échangèrent des regards incrédules pour savoir si, mortecouille, cela relevait ou non de l’hallucination. Aurélie Filippetti leur a confirmé qu’ils avaient bien compris le coup de théâtre : il s’agit bien, selon l’ex-ministre de la Culture, d’un « passe-droit monstrueux […] Copinage relevant de la trahison la plus totale des idéaux républicains, Liberté-Égalité-Fraternité ».

Quelque temps avant la création de cette devise, les royalistes étaient engagés dans la sanglante guerre de Vendée. Est-ce par sympathie monarchiste qu’ Emmanuel Macron dépose aujourd’hui cette offrande aux pieds du Disneyland de la droite identitaire ? Ou, plus prosaïquement, pour adresser un gros « fuck » à tous ces snobinards du théâtre public en même temps qu’une pichenette sur l’oreille de son Premier ministre, Edouard Philippe, puisque ce dernier préférait, paraît-il, temporiser l’annonce ? Nous voilà en tout cas propulsés, comme jadis Jean Reno et Christian Clavier dans le blockbuster gaulois les Visiteurs, en un autre temps, dont on ne sait encore s’il correspond au « monde d’après » ou plutôt au monde de bien, bien avant – soit cette époque d’il y a plusieurs siècles où les privilèges étaient vraiment « okay ». Alors que l’ensemble du secteur culturel pourrait sombrer dans une précarité border Jacquouille-la-Fripouille, on en viendrait à croire que les personnages du film de Jean-Marie Poiré n’inspirent plus seulement l’esthétique du parc à thème vendéen mais aussi la politique du chef de l’État.

Le 17 février 2020, dans un assourdissant silence médiatique, Aurore Bergé, l’ancienne élue LR et nouvelle députée En marche, remet au premier Ministre le rapport que lui avait commandé Matignon Émancipation et inclusion par les arts et la culture. Avançant 60 propositions pour « permettre à chaque citoyen de ressentir l’émotion que provoque la rencontre avec les œuvres et les artistes » à l’heure, selon ses dires, d’un amère et double constat 60 ans après la création d’un ministère de la Culture : « la persistance du sentiment que la culture exclut, en étant réservée à la petite minorité de privilégiés qui en détiennent les codes par héritage […] Ensuite, le décalage entre la réalité de la vie artistique et culturelle sur les territoires, foisonnante d’initiatives et d’occasions de partage grâce à l’engagement des acteurs culturels locaux, et la manière dont l’État appréhende cette réalité, se faisant toujours prescripteur quand on l’attend davantage pilote et soutien de ces actions ». Outre la remise en  cause en termes feutrés de la culture comme service public, de l’éducation culturelle et artistique à l’école à la relance de la mission « Culture et Monde du travail », des recommandations formulées depuis des décennies et qui, en ces temps de tourmente sociale et économique majeure, une nouvelle fois demeureront vœux pieux ! Yonnel Liégeois

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Covid, regards rétrospectifs sur l’après !

Le covid-19 plonge la communauté humaine divisée en un désarroi  universel. Qui a des antécédents flagrants dans l’imaginaire… Penseurs, écrivains et cinéastes en ont déjà témoigné.

 

Depuis Ponce Pilate, on ne s’est jamais autant lavé les mains… À part ça, c’est à toute heure que l’effroi, distillé par d’intarissables canaux, s’insinue en chacun, où qu’il se trouve sur la planète infectée, le pire étant qu’on s’habitue aux annonces aléatoires les plus baroques, fussent-elles aussitôt démenties ou mises au conditionnel. En France, n’a-t-on pas entendu suggérer que le défilé du 14 juillet, vieux rite républicain mangé au mythe, pourrait ne pas être uniquement martial ? Après les armées de terre, de ciel et de mer, après la Légion au pas compté, les gendarmes, les pompiers et la police, serait enrôlée la cohorte des médecins, infirmiers, aides-soignants, suivis des éboueurs et des caissières de Carrefour, tous personnels qui sauvent l’honneur du pays au risque de leur vie au cœur du désastre. Ne pas oublier les fossoyeurs en fin de cortège ! Le covid-19 a déchiré l’espace-temps d’un coup de hachoir. Ci-gît dans les limbes la société d’avant. Ah ! Boire une bière au soleil à la terrasse d’un café en plaisantant avec les amis… Un monde vieux, masqué, sans avenir, sinon celui d’une surveillance généralisée, avec survol de drones mouchards et téléphones mobiles espions. Le Big Brother d’Orwell multiplié par cent. Une ère vide, d’un prosaïsme encore plus terrifiant, sans joie, dans des villes désertes la nuit sans âme qui vive. J’exagère ? A peine.

Rien ne rassure de ce que répandent les informations sur les écrans. Les médecins, consultables à merci dans les journaux télévisés, pas d’accord entre eux, font part de leurs doutes quant à l’essence inexplicable du virus. Un seul émerge, rendu au rang d’icône, le professeur Raoult de Marseille, dont le portrait géant a supplanté, sur un haut mur de la Corniche, face à la mer, l’effigie de Zinédine Zidane. À la Ciotat, on fabrique des bougies parfumées à l’image de Saint Raoult et dans « la vieille cité phocéenne » – comme dit la presse locale – on redécouvre l’industrie savonnière en produisant un « savant de Marseille » avec sa silhouette en relief. Sur les chaînes privées, les blouses blanches étatsuniennes sont plus que jamais de rigueur dans le style « amour et bistouri » (Greys’Anatomy, Urgences, The Resident). Au secours, docteur House ! Nous pouvons au moins, par skype, pratiquer par vidéo-consultation, face à notre toubib, l’anamnèse ; ce bien beau mot précieux signifiant l’autobiographie de nos antécédents médicaux de patients virtuels anxieux.

Les chercheurs cherchent mais n’ont encore rien trouvé. D’une puissance militaro-industrielle à l’autre, on se renvoie la balle toxique. La Chine ment-elle ? Dans ses campagnes, ne décèle-t-on pas une promiscuité coupable avec des animaux bizarres ? Le pangolin, tiens, dont, paraît-il, sont friands les ressortissants de « l’empire du Milieu » (l’expression remonte au XIXème siècle, lorsque les Anglais signèrent avec l’empereur Xianfeng le traité mettant fin aux guerres de l’opium). Certes, la Chine n’est plus un empire, en dépit du fait que son dirigeant suprême, Xi Ping, est élu à vie. Les Chinois goûtent la viande du pangolin en préservant ses écailles à des fins thérapeutiques traditionnelles, notamment pour un genre de Viagra archaïque. Le pangolin, braconné à outrance, serait près de l’extinction. Va-t-on la souhaiter ? On se rappelle soudain ce film de 1962, Mondo Cane (chien de monde), fabriqué par l’italien Gualtiero Jacopetti, lequel, en une suite de brefs documentaires, donnait à ricaner devant des pratiques culturelles exotiques censées aberrantes, sous l’effet d’un voyeurisme ethnocentriste délirant. Trump au front de taureau persiste dans le déni, supprime en éructant l’allocation des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé. Ses partisans, la bave aux lèvres, klaxonnent en faveur de la reprise du travail, quand les pauvres tombent par milliers. En Pologne, le parti calotin met à profit le virus pour prêcher l’arrêt immédiat de l’interruption de grossesse. En Inde, des populations de miséreux affamés se traînent dans des égouts à ciel ouvert en guettant leur fin massive inéluctable. On prévoit que la famine va toucher 250 millions d’êtres humains…

Et l’on scrute à satiété ces images où des espèces de scaphandriers, revêtus des pieds à la tête d’une armure de plastique, se penchent sur des corps en réanimation au bord de l’apnée éternelle. Un seul mot vient aussitôt à l’esprit : science-fiction, surtout qu’au moment où l’on en est de la pandémie, se pose avec acuité la question d’un futur immédiat, quand bien même nous n’en sommes qu’au début de la catastrophe annoncée. Nous voici donc sommés d’envisager sur le champ « le monde d’après ».

La science-fiction n’est-elle pas véritablement issue du XIXème siècle, dans l’élan né de l’idée de progrès, fût-ce au prix de l’exploitation infernale d’innombrables multitudes ouvrières – soit l’invention du prolétariat – accompagnée de l’expansion coloniale ? L’Allemand Leibniz (1646-1716), qui fut à la fois philosophe, mathématicien et philologue, avait auparavant décrété que « le temps présent est gros de l’avenir ». Hegel puis Marx s’en souvinrent. Au plus fort de l’ère scientiste, Jules Verne apparut comme l’incontestable messie populaire d’un avenir gros des plus surprenantes aventures. Quelques titres des Voyages extraordinaires de cet écrivain si prolifique suffisent à ranimer la flamme de son souvenir d’anticipateur émérite : Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre, Autour de la Lune, la Maison à vapeur, etc. On cite moins souvent son roman Sans dessus dessous, de 1889, six ans avant sa mort : il y met facétieusement en doute sa foi en les expériences imaginaires de techniques destinées à domestiquer la non-indifférente nature, dont on voit de nos jours qu’elle se rebelle avec violence. Il y va fort. Les membres de l’équipe internationale des artilleurs du Gun-Club de Baltimore, des mathématiciens, se sont mis en tête, à l’aide d’un canon monstrueux (la Grosse Bertha de 14-18 semblerait à côté une minable pétoire) d’expédier un méga-projectile destiné à redresser l’axe de rotation de la Terre, afin de le rendre perpendiculaire à l’écliptique, lequel, il faut le préciser, n’est autre que le grand cercle représentant la projection, sur la sphère céleste, de la trajectoire annuelle apparente du Soleil sur la Terre. Vaste programme, conçu dans le but de rendre possible l’extraction du charbon des zones arctiques. Une grossière erreur de calcul met fin à ce projet fou qui, par suite de l’aplatissement de la Terre aux pôles, aurait eu pour conséquences, entre autres menus inconvénients, d’assécher totalement l’Atlantique Nord et la Méditerranée, ainsi que d’élever l’archipel des Açores à la hauteur de l’Himalaya.

Entre l’utopie et la science-fiction, il est une sorte de cousinage maudit, lequel se résout dans la dystopie, qui a généralement trait, de nos jours, à la déshumanisation par la science. L’utopie – le mot vient du titre de l’ouvrage de l’érudit anglais Thomas More qui fut décapité en 1535 – tend à l’invention d’une société idéale où les hommes vivraient en harmonie suivant des lois justes, grâce à une organisation sociale dûment adaptée. On sait le rôle de l’utopie dans l’histoire des révolutions. Lénine, par exemple, qui disait « Il faut rêver », lisait la Cité du Soleil, du moine dominicain Tommaso Campanella (1568-1639), lequel prônait une république philosophique héritée de Platon, égalitaire, socialisante, où la polygamie obéirait à des critères astrologiques et où les sodomites marcheraient la tête en bas… Plus tard, Charles Fourier, en qui Marx et Engels virent une figure du « socialisme critico-utopique », théoricien de « l’attraction passionnée » (impulsion fournie par la nature avant toute réflexion) aura la faveur d’André Breton, qui composera son Ode à Charles Fourier. N’est-ce pas face aux échecs irrémédiables de la pensée utopique, mise en demeure devant la réalité brute de la cité politique à transformer, que s’engendre la dystopie ? Ils sont légion, ceux qui la pratiquent à l’heure du néo-libéralisme hégémonique, du transhumanisme agissant et autres joyeusetés. N’y a-t-il pas, notamment, Michel Houellebecq et Boualem Sansal, grand dénonciateur de la menace islamiste ?

Quant à la science-fiction proprement dite, en son « âge d’or » aux États-Unis, qui va de 1938 à 1949, riche d’auteurs devenus classiques (Ray Bradbury, Clifford D. Simak, A.E. Van Vogt, L. Sprague de Camp…) comme chez ses continuateurs, elle ne rayonne pas d’optimisme, car on ne peut transporter ailleurs, fût- ce sur une planète lointaine, que de l’humanité en état perpétuel de péché terrestre. Le film somptueux de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968, année utopique – le romancier et futurologue britannique Arthur C. Clarke a contribué au scénario – constitue sans conteste l’apogée littéral du genre. Dans le feu d’artifice d’effets spéciaux grandioses escortés par le poème symphonique aux accents tellement prophétiques d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, ce chef-d’œuvre cinématographique expose et épuise, en somme, tous les thèmes de rigueur : l’évolution de la technologie, l’intelligence artificielle, la perspective d‘une vie extra- terrestre. Passons, en glissant, sur le module du Space Opera, du type Star Wars, de George Lucas et sur Mad Max, western postapocalyptique de l’australien George Miller, prétextes à de juteuses franchises commerciales, quelles que puissent être leurs vertus spectaculaires. Le film de Kubrick, lui, constitue bel et bien une odyssée de l’espèce. À son début surgit une horde de singes anthropoïdes. Ils découvrent avec stupeur un monolithe noir tombé du ciel. Enigme compacte, sujette à pas mal d’interprétations. Allez savoir. A chacun sa vérité hypothétique. Pierre philosophale originelle ?, bloc minéral d’essence prométhéenne ?, fragment géométriquement découpé de la pierre noire de la Mecque ? En 2001, justement, les tours du World Trace Center n’étaient-elles pas anéanties au nom d’Allah ?

Le poète Fernando Pessoa a défini l’homme comme « un singe avec une montre ». Il n’a pourtant pu voir le film de Franklin Schaffner sorti en 1968, encore, la Planète des singes, d’après un roman de Pierre Boulle. Astronaute, le capitaine Taylor amerrit sur une planète aux mains de singes évolués. Ils ont réduit en esclavage des humains arriérés. Sous la protection de deux chimpanzés amicaux, Taylor, poursuivi par Zaïus, un orang-outan cruel qui est ministre des sciences, découvre les vestiges d’une civilisation humaine avancée… Au championnat des dystopies, la palme revient au roman de l’anglais Aldous Huxley, le Meilleur des mondes (1931) qui dépeint une société où les castes inférieures sont fécondées in vitro, en série (comme les Ford T), tandis que les membres des castes supérieures, les Alpha, sont grands, beaux, intelligents. Huxley remet ça en 1948 avec Temps futurs. En 2108, après la 3ème guerre mondiale qui a pris fin depuis plus d’un siècle, un chercheur en botanique venu de la Nouvelle-Zélande miraculeusement épargnée, découvre, dans Los Angeles atomisée, une société dominée par un clergé vêtu de peaux de bêtes vouant un culte au démon Bélial, autrement dit le seigneur des mouches, lequel se retrouve dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches (1954), dont Brook fit un film neuf ans plus tard ; où l’on voit sur une île un groupe d’adolescents naufragés passer de la barbarie à la tyrannie. Au chapitre de l’espoir relatif, on inscrit Malevil (1972) roman de Robert Merle : six survivants, dans un château, s’efforcent de recréer l’humanité avec les maigres moyens du bord, après une explosion, supposée atomique, survenue le dimanche de Pâques 1977 !

Que sera notre « monde d’après » le covid-19 ? Chi lo sa ? Sans nul doute le théâtre d’âpres luttes, à imaginer en tous sens, sous le sceau du « principe espérance ». Jean-Pierre Léonardini

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Amalric, l’agent déjanté

Jusqu’au 05/06, ARTE.TV invite à revoir la série L’agent immobilier. Signés par Etgar Keret, quatre épisodes qui allient humour grinçant et surréalisme déjanté. Avec, au côté d’Eddy Mitchell, un Mathieu Amalric complètement allumé qui, dans les colonnes de l’hebdomadaire Marianne, répond aux questions de notre confrère Benoît Franquebalme.

 

Benoît Franquebalme – Vous êtes admirateur du travail de l’écrivain israélien Etgar Keret ?

Mathieu Amalric – C’est un immense écrivain. Ses nouvelles sont magnifiques, délirantes… On y passe de situations quotidiennes à des fantasmagories, des poissons qui parlent, des temps qui s’enchevêtrent…. Le scénario est très lié à la vie de ses parents, il l’a écrit en pensant à moi. C’est génial qu’un écrivain qu’on admire vous propose de devenir un personnage de son monde.

B.F. – Qu’y a-t-il d’israélien dans la série ?

M.A. – Ça se sent dans la vitesse, une sorte d’impolitesse. En Israël, on n’a pas le temps, on se dit les trucs cash. Il n’y a pas le filtre de la politesse française, filet de mensonges et d’hypocrisie. On ne sait pas ce que l’autre pense, il faut décoder. En Israël, il n’y a pas ça. Et puis, on a pu faire de l’humour juif, comme se moquer d’un type qui a survécu aux camps. Il y a du belge aussi. On a tourné là-bas, on sent l’esprit gourmand des Wallons.

B.F. – Votre personnage tombe dans les escaliers, se bat, se casse le bras…

M.A. – C’est très proche du slapstick avec des chutes, une succession de catastrophes, des coups dans la gueule. Ça me fait penser à After Hours de Martin Scorsese. Quand on regarde le premier épisode, on ne pense pas qu’on finira avec quelque chose d’aussi bouleversant. Au début, mon personnage met ses parents dans une case : « Ma mère, je la déteste, mon père est inconséquent ». On fait tous ça. L’agent immobilier montre comment passé et avenir sont des notions gazeuses, floues dans nos têtes. Surtout en ce moment.

B.F. – L’immeuble du héros est comme un grand cabinet de psychanalyse…

M.A. – Pendant la préparation, Keret me donnait des choses sur son père mort et sur sa mère en train de mourir. Sur un tournage, en quelques semaines, on accède à des émotions intenses qu’on ne pourra peut-être jamais vivre en famille. Comme quand on parle à des inconnus. On se dit en trois minutes l’essentiel. C’est mille fois mieux qu’une psychanalyse. Finalement, la famille est le pire endroit pour se dire des choses. D’ailleurs, actuellement, on voit bien que le travail est une manière de partir de la maison (rires). Cela dit, à cause de la distance, on arrive parfois mieux à se parler.

B.F. – Vous êtes où en ce moment ?

M.A. – Je vis en Bretagne, près de Morlaix. Il se trouve que je ne suis ni avec mes parents, ni avec mes enfants. Trois garçons de 12, 20 et 22 ans. Je suis avec mon amoureuse, la soprano et cheffe d’orchestre canadienne Barbara Hannigan. Imaginez mon bonheur de l’entendre travailler tous les jours sur Mahler. Je chante aussi du Haendel avec elle. J’essaie d’amener de cette rigueur dans mon métier. On fait du cinéma parce qu’on n’a pas réussi à être un musicien, un peintre, un grand cuisinier, un grand jardinier…

B.F. – Vous venez de consigner une tribune demandant des mesures concrètes pour la culture. Pourquoi ?

M.A. – Nous demandons à l’État un système de sauvetage pour ce secteur qui emploie 1,3 million de personnes en France. Il faut édicter des règles qui ne soient pas absurdes. Sinon, les exploitants de cinéma vont être obligés de ne prendre que des blockbusters. Il n’y aura plus la place pour le reste, comme c’est déjà le cas en Allemagne ou en Italie.

B.F. – Que vous inspire la période actuelle ?

M.A. – C’est une comédie humaine passionnante car elle exalte l’homme dans tous ses côtés, du marché noir à la solidarité. On a des règles faites par des gens qui font semblant de savoir. Ils doivent composer avec le peuple français qui, avant tout, va râler. Va-t-on retourner dans nos réflexes de hamster faisant tourner sa roue ? Que vont devenir ces gens qu’on a nommés « héros », alors qu’avant, on voulait détruire le système d’assistance publique ? Ça va prendre longtemps avant d’avoir un vaccin. En attendant, il paraît qu’il faut aller quelque part, avancer, qu’il faut de la croissance. Pourquoi ? On n’en sait rien. Moi, en ce moment, je regarde le printemps et pousser le lilas. Ça dure peu le lilas…

B.F. – Les réalisateurs racontent avoir choisi Eddy Mitchell en le voyant avaler ses cachets avec du whisky face à eux…

M.A. – (Rires) C’est un sage qui détecte vite ce qu’il va aimer. Il ne se fait pas chier avec des gens avec qui il n’a pas envie d’être. Il m’a donné le virus du cinéma avec l’émission La dernière séance. Avec lui, Claude-Jean Philippe, Patrick Brion… ma cinéphilie a été d’abord télévisuelle. L’avoir comme papa, c’était génial. Mon admiration ? Il l’a reçue comme un ours qui prend un petit peu de miel : « Pas trop de compliments, on va passer à autre chose ». Il a une voix tellement douce… Ses chansons, ce sont presque des aubades (Mathieu fredonne La dernière séance).

B.F. – Vous aussi ne voulez pas vous emmerder avec des gens avec qui vous ne voulez pas être ?

M.A. – Ah oui ! Surtout qu’à la base, je voulais être réalisateur et pas acteur. C’est Arnaud Desplechin qui m’a inventé comme comédien avec Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) en 1996. Donc, je ne joue que quand ce sont des personnes irrésistibles. Sinon, je réalise. Etgar, Éric Rochant, les frères Larrieu, Wes Anderson… ils me hissent vers des zones inexplorées. Ce qui me touche aussi, ce sont les jeunes qui ont envie de me prendre… comme un oncle. Ça me nettoie du poison du « C’était mieux avant ».

B.F. – Après L’agent immobilier, vous avez enchaîné avec le tournage de la dernière saison du Bureau des légendes…

M.A. – Éric Rochant (showrunner du Bureau) est un génie parce qu’il travaille comme un chien. La star de la série, c’est l’écriture. J’y parle russe et c’était troublant. J’ai vécu trois ans à Moscou quand j’étais enfant. Je croisais peu de Russes car, sous Brejnev, tout était fait pour qu’ils ne voient pas les étrangers. J’étais inscrit dans un conservatoire de musique. À 12 ans, je jouais très bien du piano. Quand j’ai présenté mon film Tournée là-bas, j’ai retrouvé ma prof. Elle vivait toujours dans le même appartement.

B.F. – L’agent immobilier évoque très fort Kafka, non ?

M.A. – Oui mais Kafka avec un grand cœur. En ce moment, je suis plutôt plongé dans Robert Musil (1880-1942) et L’homme sans qualités. C’est faramineux, drôle. Je le lis pour la troisième fois. L’histoire se passe en 1913, juste avant la catastrophe. Ça pourrait être écrit aujourd’hui. On pense que les choses changent mais on refait les mêmes conneries. Je conseille aussi Harlem Quartet de James Baldwin, le plus beau roman d’amour du monde. Et les nouvelles d’Etgar Keret.

B.F. – Et votre projet d’adapter Le Rouge et le Noir ?

M.A. – Pour l’instant Musil a gagné. Comme, je n’ai pas fait d’études, que j’ai travaillé dès 17 ans, plancher sur ces livres me permet d’être dans ce bonheur-là. Le Rouge et le Noir, je m’en suis beaucoup servi dans mon film La Chambre bleue, adapté de Georges Simenon. Ce dernier adorait Stendhal. C’est notamment pour ça que j’ai appelé mon héros Julien, comme Julien Sorel. Propos recueillis par Benoît Franquebalme

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Gerty Dambury, propos confinés

Que faire, durant ce temps de confinement ? Outre de coudre des masques, la poétesse et dramaturge Gerty Dambury répond à notre confrère et ami Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb. Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier ce superbe texte de l’auteure antillaise.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Née le 27 février 1957 à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, Gerty Dambury a reçu le Prix SACD de la dramaturgie en langue française en 2008 et la Mention spéciale du Prix Carbet pour l’ensemble de son œuvre en 2011, dont Lettres indiennes, Les rétifs.

 

Quelque chose va-t-il changer, de l’art et du monde, après cette pandémie ? N’est-il pas trop tôt pour déjà tenter de dire demain quand aujourd’hui est déjà tellement inouï ? Comment répondre à cela sans pointer d’où je viens ?

Ma langue et ma pensée viennent du créole, de la Guadeloupe. Dans mon enfance, au moment ou j’apprenais le sens premier des mots, lorsque l’on disait de quelqu’un que « c’était un artiste » ou un « philosophe », ça n’avait rien de majestueux. « Missié, sé on awtis », signifiait que c’était un type pas sérieux. Un « philosophe », c’était un bavard. Peut-être que c’est la raison pour laquelle, je me suis toujours méfiée chaque fois que l’on me disait « Tu es/vous êtes une artiste ». Méfiance vis-à-vis de celui ou celle qui me parle (moquerie ou flagornerie… ?) mais surtout méfiance vis-à-vis de moi-même. Méfiance à mon égard, méfiance vis-à-vis de mon égo.

Pendant que je faisais preuve de cette méfiance, quelque chose grossissait autour de moi, les artistes se multipliaient, l’art gonflait, je me demandais si l’art ne « se » gonflait pas, si la grenouille, le bœuf, etc. Je regardais ce déluge d’annonces de spectacles, de promotion de soi-même sur les réseaux sociaux. Je m’entendais dire par d’autres, administrateurs et autres communicants, que j’étais nulle en communication et que je devais faire un effort. Ce que je tentais, la mort dans l’âme, tout de même. À toute allure, tout au plus vite, au plus bruyant, mais tombant dans un désert grouillant.

Aujourd’hui, coup de frein ! Enfin il y a du silence. Hélas, déjà interrompu par des tentatives de remplir ce silence, de faire à tout prix quelque chose pour que l’art ne s’arrête pas. Films par milliers en accès libre. Musique par tonnes en ligne. Festival des personnes confinées. Numérique à tout crin. Qu’importe qui, finalement, y aura accès ! Comme pour l’école en ligne. Mais que ça ne s’arrête pas !!! Peur du silence. Peur du vide. Peur de ne plus être vu·e et entendu·e. Et à ce jeu, certaines œuvres demeureront encore invisibles, comme elles l’étaient déjà. Les grosses artilleries poursuivent leur canonnade.

J’ai tendance à rapprocher cela de l’obsession de notre gouvernement à faire en sorte que ça ne s’arrête pas, que l’économie gagne encore, quitte à ce que ça crève au tournant. Des morts, des charniers ? Ma foi, c’est déjà fait, le tombeau est ouvert, alors pourquoi ne pas continuer à y déverser des charretées de sans-défense ?

Pourquoi s’arrêter, prendre le temps de se taire, de penser en silence, seul avec soi-même, prendre le temps de…toucher Terre… et de pleurer avec les mort·es et les angoissé·es qui n’ont jamais demandé à être enrôlé.es de force.

De mon côté, je n’espère que le ralentissement du flux, je n’espère que le temps pour entendre ce qui se murmure dans des maisons inconnues, dans des pièces oubliées, des arrière-cours ignorées, des intuitions longuement mûries et qui en aboutissant, deviennent éclairantes pour toustes. N’est-ce pas dans le silence et l’écoute que l’on trouve ce que l’on cherche ? C’est ça. Oui. C’est ça. Silence. Paix-là ! qui, en créole donne « Pé-la ! », pour dire « Tais-toi ».

Alors, je la boucle. Gerty Dambury

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Patrick Chamoiseau, propos confinés

Loin de la Martinique, Patrick Chamoiseau a confié à notre consœur Muriel Steinmetz, journaliste au quotidien L’humanité, ses réflexions sur la pandémie du coronavirus. L’écrivain antillais en appelle à une mise en relation de nos individuations « solitaires et solidaires » pour vaincre le néolibéralisme. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Né en 1953 à Fort-de-France, compagnon de route du regretté Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau est l’auteur de nombreux romans et essais maintes fois primés, dont Texaco pour lequel il a obtenu le prix Goncourt en 1992. Tous ses ouvrages sont disponibles chez Gallimard.

 

Muriel Steinmetz – Comment vivez-vous cette situation inédite ?

Patrick Chamoiseau – Je suis assez contemplatif et immobile, avec tant de lectures, de besognes et d’écritures en retard que cela ne me pose pas de problème particulier. En revanche, je rumine tous les jours sur l’emprise mondiale du néolibéralisme, et comment cette emprise fait montre partout des mêmes imprévoyances, d’une même aptitude à saccager l’intérêt général, le bien commun, ou simplement l’humaine condition. Donc, je ne me demande pas quand ce confinement s’arrêtera, mais plutôt où se trouve la sortie véritable de ce cauchemar planétaire ? On sera forcés de s’accommoder d’une manière ou d’une autre au virus. Mais, pour la survie de cette planète et celle de notre espèce, on est sommés de trouver au plus vite comment se débarrasser du capitalisme et de sa fermentation néolibérale…

M.S. – Souffrez-vous de l’isolement ?

P.C. – Rien de changé fondamentalement. Les situations d’écriture sont des situations de confinement en soi, mais ce confinement est volontaire et créatif : ce n’est pas un isolement, c’est une solitude. Je vis pleinement ce paradoxe qui ramène tout confinement à une possibilité de construire sa solitude. La solitude est une lente élaboration de soi, laquelle autorise une relation sensible à l’ailleurs et au mouvement du monde. La haute solitude, c’est à la fois une étendue et une profondeur.

M.S. – Comment analysez-vous la situation à l’échelle collective ?

P.C. – De fait, comme l’a bien souligné le philosophe Abdennour Bidar, ce « confinement sanitaire » a éjecté la plupart d’entre nous d’un vaste confinement invisible : celui d’une domination de nos imaginaires par le dogme néolibéral. Nous n’avons pas été éjectés du contact avec les autres ou de la vie, mais des mécaniques du boulot-dodo-boulot, des compulsions consuméristes, de la course aux loisirs névrotiques, au driving du caddie, aux grenouillages corporatistes… Une existence sans idéal, sans engagement, sans rien qui dépasse ses propres étroitesses. Cette passion sans ailes a fini par creuser un immense vide à l’intérieur de chacun d’entre nous. Dès lors, de par le monde, en plus d’une immersion dans des réduits de pauvreté et de misère matérielles, des millions de couples se découvrent invivables et morts depuis longtemps. Des familles se révèlent à elles-mêmes incapables de faire famille avec des enfants qui leur apparaissent, au mieux comme des étrangers, au pire comme des monstres. Et quand ces enfants sont des anges, beaucoup de personnes ne savent plus comment faire-parents, vivre-avec, rire-avec, tout simplement œuvrer-avec, sans permissivité démissionnaire ou fuite dans la consommation compulsive de loisirs… Tout cela ne serait pas perçu dans le « confinement à l’ air libre » du néolibéralisme. À contrario, dans l’actuel « confinement sanitaire », en fait un « déconfinement politique et humain », et malgré la pédagogie des psychologues et psychiatres de médias, notre vacuité nous devient perceptible de manière plus ou moins douloureuse, plus ou moins obscure. Ce qui peut laisser craindre le pire…

M.S. – Quel serait le pire ?

P.C. – Peut-être le non-événement. Ce déconfinement politique et humain est paradoxalement pour nous angoissant. Il risque de susciter un immense retour -sauve -qui-peut-général vers la cage anesthésiante du système dominant, comme dans un moment libérateur. Là encore, le néolibéralisme risque de se retrouver triomphant en distribuant une myriade d’aides sociales pour dégripper son économie et l’aider à sortir, non pas d’une crise interne, mais de sa mise volontaire sous coma artificiel. Pourtant, nos réclusions perçoivent bien comment le bien commun, les services publics, l’État protecteur, le souci du plus faible ont été sacrifiés sur l’autel de l’optimisation des profits. On compte les morts et on se voit mourir. Sur le porche des hôpitaux, on trie entre la souffrance-qui-peut et la souffrance-qui-risque-de-ne-pas-pouvoir. On guette des descentes de graphiques. On euthanasie les grandes personnes dans des mouroirs scellés… Des pulsions superficielles nous viennent, on écrit, on proclame, on fait journal, on se persuade qu’une aurore est à nos portes, que les assassins d’aube seront cette fois-ci laminés et vaincus… Hélas, les assassins d’aube risquent de ne pas avoir à sortir leurs coutelas. Le virus a tout bouleversé, mais nos imaginaires sont restés pour ainsi dire sidérés : sans « révolution », ni « ré-évolution », juste en attente du top départ pour le déconfinement…

M.S. – Comment espérer un avenir rénové ?

P.C. – C’est cela qui me préoccupe vraiment. Je pense aux étranges vers d’Aimé Césaire : « Les rêves échoués desséchés font au ras de la gueule des rivières /de formidables tas d’ossements muets / les espoirs trop rapides rampent scrupuleusement/en serpents apprivoisés… » , etc. Ces rêves échoués, ces utopies desséchées, ces espoirs trop rapides et finalement apprivoisés dont parle Césaire au moment de sa douloureuse vieillesse sont pour moi toutes ces idées humanistes et justes, tous ces diagnostics portés sur le capitalisme, toutes ces alternatives possibles au néolibéralisme, toutes les listes minutieuses des voies du changement, de notre rapport au vivant, des recettes pour sauver la planète, redéfinir nos humanismes, respecter le vivant, se changer soi-même avant de pouvoir changer le monde, etc… Tout cela, nos intellects scintillants l’ont déjà formulé. J’ai moi-même écrit de nombreux manifestes. Tout cela nous a été ressorti en masse par les médias durant ce confinement-déconfinement. On est heureux de les entendre, et on s’enivre d’avance d’une fin du néolibéralisme et d’une remise en question radicale du capitalisme… Seulement, ce que l’histoire nous a montré, c’est que ces fulgurances prophétiques si justes et si précieuses se sont seulement accumulées au long des fleuves, rivières et ruisseaux de nos imaginaires. Elles ont fini par constituer des embâcles que nos imaginaires se sont toujours évertués à contourner. Je l’ai vu en 2009 en Martinique, on l’a vu ici avec les Nuits debout ou les gilets jaunes … Notre problème n’est donc pas d’alimenter l’embâcle, comme on le ferait d’un « culte désaffecté », mais de trouver comment l’habiter dans une débâcle qui nous aiderait à concrétiser un « après » véritable. Comment concrétiser ce que nous avons déjà pensé ? Comment en faire un actif partagé ? C’est le plus difficile à régler, cela ne peut plus être différé, et c’est cela qui à présent nous engorge.

M.S. – Que faire ?

P.C. – Vivre la question, peut-être. C’est en l’habitant obstinément qu’on peut envisager de défaire l’embâcle, d’organiser la débâcle génésique de toutes nos pensées et utopies triomphales. Conserver leur principe actif en nous sans la dose de triomphe illusoire. Rappelons-nous ces vers de Césaire : « J’habite l’embâcle, j’habite la débâcle, j’habite le pan d’un grand désastre ! » Ne pas s’enfermer dans une pensée de système ou système à penser des réponses, mais s’installer dans une lucidité qui fait blessure-rapprochée-du-soleil, à la manière de René Char. Une lucidité

Co Bapoushoo

questionnante dont l’inconfort stimule nos imaginations, et rend désirables de vraies accroches aux utopies, aux possibles, aux ferveurs restés noués dessous nos énergies. Habiter cet impossible sans grand récit, vivre la question comme un indépassable qu’il faut à tout prix dépasser, l’éprouver ainsi, au difficile, sans enthousiasme théâtral, dans un devenir -moléculaire, juvénile, placide et obstiné comme l’aurait aimé Deleuze. Ne pas craindre cette désespérance peut servir d’écrin à l’espoir-sans-contraire : ce « décidé-malgré-tout » capable de nous mettre en mouvement contre la gloire du désastre. C’est la tâche d’une haute politique. Sans pathos, réquisitoire ou accusation, avec juste un essaim des possibles et d’images vibrantes. Quand je dis « politique », l’image qui me trotte dans la tête n’est pas celle d’un art du « vivre-ensemble », mais bien du « vivre-en-relation de nos individualités questionnantes, solitaires et solidaires ». La relation comme l’entendait Glissant est une solidarité interactive. Elle demande que chacune de ses composantes accède à un accomplissement optimal… sinon pas de relation !

M.S. – Comment envisager des individualités solidaires sans individualisme ?

P.C. – En soignant l’individuation. L’individualisme est une perversion exacerbée par le néolibéralisme. L’individuation, c’est le soin porté à chacun par lui-même et par les autres. C’est donc la possibilité pour chacun de vivre en responsable les questions de prime abord indépassables, et avec elles de s’accomplir en tant que personne. L’individu néolibéral est isolé, même évidé, il n’a plus de questions sinon celle de sa précarité grandissante. La personne en relation est solitaire et solidaire, et donc pleine de questions à vivre, pleine du souci de soi dans le souci de l’intérêt général. Elle clarifie en elle ce qu’elle veut, ce qu’elle ne veut plus, ce qui l’empêche de s’en débarrasser. Elle fixe sans cligner des yeux ses propres impossibles. Elle identifie jour après jour ce qui est essentiel et ce qu’elle devrait être capable d’abandonner. Quand elle ne sait pas répondre, elle regarde la question, elle en fait une vision. Elle est politique au sens noble, ce sens inconnu du néolibéralisme ! … Il nous faudra aussi faire vision du fait que cette personne devra se surmonter elle-même dans quatre « devenirs » déterminants, au sens où l’entendait Deleuze : « devenir-nature », du fait de la crise bioécologique ; « devenir-urbain », écosystème ­aujourd’hui incontournable ; « de­venir-numérique » avec le risque redoutable du fascisme digital et de l’intelligence artificielle et « devenir-cosmique », où s’activent les forces qui vont conditionner à terme notre survie planétaire. Le « devenir » n’est pas une réponse ni un chemin, c’est un mouvement de soi qui s’accomplit dans un mouvement d’ensemble. Ce qui aura réussi notre mise en mouvement personnel sera la clé offerte à la mise en mouvement de tous. Et je suis persuadé que le moindre mouvement de chacun pourra offrir suffisamment de résonances pour induire la mise-en-mouvement de tous.

M.S. – Quelles leçons y aura-t-il à tirer du désastre ?

P.C. – Juste de se rappeler que les systèmes sont plus fragiles que les poétiques, que les civilisations le sont encore plus, mais que le néolibéralisme, lui, n’est pas un système, ni une civilisation, mais un « blob » de voracités proliférantes, animées par l’idée du profit maximal, aveugle et écocide ! C’est pourquoi il est protéiforme, capable de muter de manière transversale dans presque toutes les situations. C’est lui le véritable virus contre lequel nous n’avons pas encore trouvé de traitement, ni dégagé de vaccin, et face auquel notre

Co Bapoushoo

imaginaire ne dispose pas, hélas, du bouclier d’anticorps utiles à sa disparition.

M.S. – Savez-vous comment cela se passe à la Martinique ?

P.C. – Je suis de loin ce qui se passe dans la Caraïbe et à la Martinique car j’étais à Paris lorsque le confinement a été décidé. C’est du souci. Les incuries du néolibéralisme sont démultipliées par un cadre colonial archaïque que nous n’avons pas encore réussi à dépasser. Notre lutte contre le « cadre archaïque » nous fait oublier que l’ennemi de tout « devenir » est le néolibéralisme. Qu’il faut penser non plus en termes d’indépendance, ni de République-une-et-indivisible, mais de « République unie », là où des peuples responsables gèrent en égale dignité leurs interdépendances. Propos recueillis par Muriel Steinmetz

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Johanny Bert, propos confinés

Que fait un artiste durant le confinement ? Johanny Bert répond à notre confrère et ami Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb. Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier les réflexions du jeune comédien et metteur en scène.

 

Lorsque tout cela a commencé, j’étais en répétitions avec une compagnie pour laquelle je suis engagé comme metteur en scène. Nous étions en résidence. La première devait être deux semaines après. Tout s’est donc arrêté subitement, sans savoir quand nous pourrions reprendre, ni quand aurait lieu cette première et si elle existerait un jour. Du côté de ma compagnie implantée à Clermont-Ferrand, nous avons dû réagir très vite avec mon collègue à la production. C’était une période dense de tournée avec deux spectacles sur les routes. Contacter les théâtres, voir avec eux s’ils veulent reporter, annuler et quid des contrats, des salaires de l’équipe (acteurs, techniciens) que nous avions engagée. À ce jour concernant le seul mois de mars, sur un premier spectacle : 9 représentations annulées (certains théâtres ont décidé d’honorer tout de même le paiement du contrat de cession) et 4 reportées. Cela concerne 6 salariés intermittents. Pour l’autre spectacle, 14 représentations annulées (1 rémunérée, 13 en attente de réponses) et 2 reportées. Cela concerne 9 salariés intermittents. D’autres annulations et reports sont déjà annoncés aussi pour le mois d’avril et de mai. Enfin, nous allions débuter en avril les répétitions de notre prochaine création avec une équipe importante. Cela concerne 18 personnes. Tout est en suspens.

Comme pour d’autres équipes artistiques, ces annulations sont des bouleversements qui auront des répercussions importantes à court et à plus long terme, mais il me semblerait obscène de nous apitoyer aujourd’hui à l’échelle de ce qui se passe autour de nous. Face à ce que vivent d’autres professions – les soignants en particulier qui travaillent dans les hôpitaux pour notre survie dans des conditions déplorables, qui, il y a encore quelques mois criaient une nouvelle fois dans la rue leur besoin de moyens, de personnel pour être en capacité de travailler dans de bonnes conditions et à qui maintenant, on demande une abnégation totale quitte à prendre des risques importants pour eux et pour leurs proches.

Je pense à toutes les professions qui pendant plusieurs semaines doivent fermer boutique et qui n’ont pas de régime particulier leur permettant de combler des jours non déclarés. J’entends les pouvoirs publics nous dire qu’il faut aller voter, même en temps de crise puis qu’il faut rester chez soi à tout prix, que l’employeur pourra imposer une semaine de congés payés à ses salariés. J’entends aussi qu’on doit se déplacer pour continuer à travailler car j’entends que le pays doit continuer à produire, que l’économie ne doit pas s’écrouler, même qu’une prime de 1000 euros doit être donnée par l’employeur à ses salariés pour les encourager, mais qu’on n’a pas assez de masques pour tout le monde (d’ailleurs on sait plus trop où sont ces masques mais les bonnes âmes peuvent en coudre) sinon rassurez-vous, les gestes barrières (nouvel élément de langage) suffisent…(inspirez). Puis, je lis un appel à projet du ministère des armées qui propose une somme de 10 000 000 € (TTC c’est important) pour qui aurait une idée lumineuse contre le COVID-19…(soufflez). Je tombe ensuite sur cette phrase du Pape François, en direct du Vatican qui nous dit « J’ai demandé au Seigneur d’arrêter l’épidémie de coronavirus avec sa main » (souffle coupé, mais je suis pour un temps rassuré, merci François !).

Devant le bar-tabac, il y a une femme assise au sol, confinée dehors pendant qu’à l’intérieur, on vend la photocopie des fameuses attestations à remplir pour sortir de chez soi, 0,50 centimes (Il n’y a pas de petits profits !). Je lis aussi qu’une jeune aide-soignante à Toulouse a eu un petit mot dans son immeuble en rentrant du travail, lui indiquant gentiment d’aller vivre ailleurs, compte tenu de sa profession et pour la sécurité de ses voisins. Et l’auteur de ce petit mot termine son message d’un très cordial « mes amitiés ». Nous sommes en guerre il a dit, et l’air de rien, les informations, les mots prononcés ici et là nous ramènent à nos livres d’histoires, à ce que nous pensions enterré, digéré, assimilé. Ce virus nous oblige à la distance entre humains. Nous sommes potentiellement un danger pour l’autre. Et pourtant, nous avons cette nécessité primaire de nous rapprocher.

La culture, l’art sont là pour aider. Internet nous relie (pour celles et ceux qui ont ce réseau) mais fait aussi exploser les inégalités avec parfois beaucoup de violence. « Je suis en villégiature, je partage mes recettes de cuisine, je fais de la méditation en bord de mer….et, ah oui, je suis devenu poète, j’écris mon journal de confinement où je partage mes réflexions spirituelles sur le vivre-ensemble ». Tout cela sans se soucier de l’indélicatesse de ce déballage face à des personnes qui n’ont pas le choix de travailler avec la peur et le risque au creux du ventre. Notre espace de confinement est aussi un marqueur d’inégalités sociales. Certains artistes en collaboration ou non avec des théâtres inventent des façons de rester actifs, de créer à distance avec les moyens du bord, de partager des textes, des inventions multiples. C’est réjouissant, précieux. Nous espérons tous que cette nouvelle « décentralisation numérique » puisse toucher un public large.

Je tente de le faire aussi à ma façon tout en gardant en tête, sans toujours y parvenir, la réalité de ce que nous vivons, sans catastrophisme car je crois beaucoup au moment où nous pourrons dégager ce virus. Au moment où nous aurons besoin de sortir, de nous retrouver, de nous embrasser vigoureusement femmes et hommes (notre sensibilité non binaire sera alors libérée et respectueuse). Je crois beaucoup à la suite de ce choc que nous traversons, à une nouvelle pensée active, immédiate, sur la politique, sur nos choix de société. Que faire de cette crise qui fait apparaître avec ironie les retentissements positifs sur notre environnement ? J’ai conscience que c’est peut-être naïf, pas nouveau, déjà tenté, toujours à réinvestir, et que nous, humains, avons cette capacité étonnante à vite oublier. Ce mot d’humeur sera déjà sans doute obsolète une fois écrit car les informations vont vite, tout va vite, mais le désir aussi, tout comme l’art et notre pouvoir d’action.

En tant qu’artiste, je ne me sens pas plus légitime de prendre la parole que d’autres personnes. Je cherche peut-être par ces mots parfois maladroits à ne pas creuser encore une fois une brèche entre notre métier d’artiste-artisans et d’autres professions, d’autres vies que les nôtres. Et de rappeler que nous sommes, nous aussi, ancrés dans notre société, les deux pieds dans la même terre. Johanny Bert

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