Au théâtre de l’Atelier (75), Valérie Lesort propose Que d’espoir ! La mise en scène des textes du dramaturge israélien Hanokh Levin, disparu en 1999. Un propos toujours cru, un univers poétique et comique totalement imprévu.
Par définition, le genre cabaret est une succession de sketches, plus ou moins musicaux, plus ou moins emplumés, plus ou moins délirants, plus ou moins hors du temps. Que d’espoir !, mis en scène par Valérie Lesort, coche toutes les cases, et d’autres aussi. En s’emparant des textes écrits par Hanokh Levin (mort à 55 ans en 1999), elle surfe en parallèle sur l’humour de ces textes et sur l’amertume de la destinée humaine. Le dramaturge israélien a écrit de nombreuses pièces de théâtre, des romans et poèmes. Ainsi que des textes assez inclassables, comme ce Que d’espoir ! paru aux éditions théâtrales en 2007 dans la traduction française de Laurence Sendrowicz. « Hanokh Levin dépeint avec un humour décapant et une grande tendresse notre misérable condition humaine. Il explore, comme personne, nos angoisses existentielles, notre course effrénée derrière un bonheur chimérique », commente Valérie Lesort.
Sur la scène, Hugo Bardin, David Migeot, Céline Milliat-Baumgartner, en alternance avec la metteure en scène, sont tous excellents dans leurs rôles décalés et totalement déjantés. Sans oublier le remarquable Charly Voodoo au chant et au piano. Depuis 2015, le chanteur qui officie au cabaret parisien de Madame Arthur fait ici la démonstration de ses ondes positives pour ensorceler toute une salle. Tout ce petit monde bénéficie des étonnants costumes et prothèses multiples créés par Carole Allemand. Car si Que d’espoir ! doit beaucoup au texte des scènes qui se succèdent et au jeu de chacun, les tenues sont autant délirantes. Qu’il s’agisse des plus que généreuses poitrines féminines, des pectoraux masculins, ou des fessiers rebondis comme peuvent l’être ceux des peintures et sculptures du colombien Fernando Botero. Le tout dans des couleurs franches, vertes, jaunes, rouges… Des masques complètent le tableau avec des chevelures bien peignées qui pourraient faire penser à des personnages en plastique de la compagnie Playmobil sous ecstasy.
On croise des individus qui n’ont plus qu’un rapport distendu avec le sens commun. Tel ce client de l’hôtel demandant à la réception qui le bordera dans son lit, ou cette femme qui refuse de « passer le sel » et pique une crise reprochant à son mari d’être « tout ramolli », pas seulement dans son attitude d’homme courtois en public, mais au lit bien sûr ! Le sexe, comme d’autres thèmes, est source de plaisanteries imagées. Le propos est cru, sans ambiguïté, avec des urgences pipi-caca en prime. Impossible de ne pas rire devant ce burlesque assumé. Avec, dans le même viseur, un regard vers le bout du chemin inévitable pour tout un chacun. Le rire est réservé aux vivants ! Gérald Rossi, photos Frédéric Robin
Que d’espoir !, Valérie Lesort : jusqu’au 13/07, les mardi et jeudi, vendredi et samedi à 21h. Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24).
Au théâtre des Abbesses (75), Caroline Guiela Nguyen présente Valentina : une enfant roumaine se fait interprète pour sa mère, venue se faire soigner en France. D’un battement de cœur l’autre, la froideur du monde médical et l’inflexibilité du système scolaire.
Avec les outils du conte et aux frontières du documentaire, Caroline Guiela Nguyen nous entraine dans le parcours tortueux qui mène une jeune Roumaine à jouer les interprètes pour sa mère malade, venue se faire soigner en France. La fillette de neuf ans est confrontée à une série d’épreuves, à l’école comme à l’hôpital, dont elle sortira non sans encombres. Après des pièces chorales, comme Lacrima dont l’action a lieu au cœur d’un atelier de haute couture à Paris, de dentelle à Alençon et de broderie à Mumbaï, Carolyne Guiela Nguyen se focalise sur un récit plus intime, présenté en ouverture des Galas du Théâtre national de Strasbourg, qu’elle dirige depuis 2023.
Exil et santé
Ce nouveau festival rassemble dans tous les lieux du TnS « des artistes qui ont créé leurs spectacles avec des personnes dont les trajectoires de vie n’ont pas encore rencontré nos plateaux ». Y fut programmé Marius, d’après Marcal Pagnol, créé par Joël Pommerat avec des détenus. Dans le même esprit, Valentina est joué par une mère (Loredana Iancu) et sa fille Angelina (en alternance avec Cara Parvu), rencontrées parmi des personnes de la communauté roumaine et rom venues passer des auditions pour le projet. La metteuse en scène souhaitait explorer une langue latine, proche du français, mais pas suffisamment pour être comprise quand il s’agit de parler de pathologie complexe, de patient à médecin. La pièce est née d’une rencontre avec l’association Migrations Santé Alsace qui favorise l’accès des populations exilées aux soins de santé, notamment grâce à des interprètes. C’est là qu’elle a appris que, « faute de professionnels pouvant assurer la traduction, les familles avaient recours à leurs propres enfants ».
« Il était une fois », annonce une voix off qui accompagnera les épisodes de Valentina. Mais cet appel à l’imaginaire et au merveilleux est vite rompu par une question bien réelle. Comment, une fois arrivée en France avec sa fille, la maman va-t-elle se débrouiller pour se faire entendre du médecin et saisir ses explications ? Arrivera-t-elle a faire réparer son cœur qui flanche ? Après de vaines tentatives par gestes ou traductions de son téléphone, elle n’a d’autre solution que de s’en remettre à Valentina qui a vite appris le français à l’école. La fillette est alors confrontée à la gravité de la maladie maternelle et se sent également obligée de mentir à l’école pour couvrir ses absences et garder secret l’état de sa mère. La tâche est trop lourde pour la petite : elle est prise au piège de ses propres mensonges, sa mère la voit dépérir sans rien y comprendre, isolée dans sa langue. Seul un miracle pourra sauver la situation. Il advient par la magie de l’amour et la narration se boucle sur un happy end.
Du conte au documentaire
Le réalisme de la mise en scène, appuyé par la présence constante d’une caméra qui projette en gros plan les faits et gestes des comédiens, entre en contradiction avec l’univers du conte. D’autant que les battements de cœur qui, au plateau, soulignent les émotions des personnages, tirent la pièce vers le pathos. La féérie a du mal à opérer. Pour autant, on se laisse davantage convaincre par l’aspect documentaire du projet. Il renvoie à des histoires bien réelles : face au droit fondamental de se soigner que les institutions publiques devraient leur garantir par souci d’égalité, certaines personnes allophones n’y ont pas accès faute d’interprètes. Les questions de langue et de traduction sont l’autre fil rouge qu’on peut suivre pour apprécier ce spectacle.
La metteuse en scène s’y entend à passer d’un idiome à l’autre, à faire valser les sonorités chez les acteurs. Les mots s’entrelacent et se mêlent aux accents des violons de Marius Stoian et Paul Guta, deux autres Roumains embarqués dans cette aventure. On entre en sympathie avec Loredana Iancu, parfaite en femme vaillante et mère dévouée. Angelina Iancu pétille de malice et d’intelligence : elle excelle dans son rôle d’interprète simultanée et de petite menteuse, jouant avec nuance et retenue les épreuves que traverse l’héroïne. Chloé Catrin, tour à tour cardiologue et directrice d’école, incarne la froideur du monde médical et l’inflexibilité du système scolaire. Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez
Valentina, Caroline Guiela Nguyen : jusqu’au 15/06, du lundi au samedi à 20h (relâche le jeudi), le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Du 16/09 au 03/10, TNS de Strasbourg. Du 08 au 12/10, Célestins de Lyon. Valentina ou la vérité est paru chez Actes-Sud-Papiers.
Jusqu’au 01/06, au Lucernaire (75), Philippe Person propose La ménagerie de verre. Le premier grand succès de Tennessee Williams, avec des comédiens sensibles et attachants. Un univers familial banal, mais plutôt déglingué.Sans oublier la 12ème édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette organisée en Île-de-France par le théâtre Mouffetard.
Quelque chose ne tourne pas rond chez les personnages de cette Ménagerie de verre, écrite en 1944 par un auteur jusque-là méconnu, un certain Thomas Lanier Williams III pour l’état civil. Tennessee Williams, c’est son nom de plume, devient célèbre du jour au lendemain avec ce texte, pensé d’abord pour le cinéma. Il a trente-quatre ans. S’enchaînent alors les succès et les récompenses, comme pour le toujours célèbre Tramway nommé désir, joué 885 fois à New York puis porté à l’écran par Elia Kazan. Tennessee Williams est un auteur prolifique, en même temps qu’un homme qui affronte la vie avec difficulté. S’en suivent traitements médicaux, vie sentimentale tendue, drogue et boisson…
Entre fiction et monde réel
Son œuvre en témoigne, dès cette Ménagerie de verre, souvent présentée comme en bonne partie autobiographique. Le père de Tennessee était un homme imprévisible et celui évoqué dans la pièce en est un reflet aux contours acides. Sur la scène du Lucernaire, la photo accrochée au mur pourrait être la sienne. C’est en fait celle de l’auteur, ce qui a pour effet d’accentuer l’intimité, la proximité entre la fiction et le monde réel. La mise en scène de Philippe Person veille à cette sensibilité confortée par le jeu des acteurs.
Tom Wingfield, interprété par Blaise Jouhannaud, travaille dans le service des expéditions d’une usine de chaussures. Comme l’auteur dans sa jeunesse. Tom veut fuir sa condition misérable et l’univers familial, souvent drôle mais étouffant. Le soir, il dit aller au cinéma. Peut-être ment-il ? Peut-être va-t-il retrouver quelque ami ou compagnon d’infortune ? Amanda Wingfield, la mère, interprétée par Florence Lecorre, tente de maintenir le groupe à flot. Tâche ardue depuis la fuite du père. Alors elle se réfugie dans son passé, quand elle savait parler aux garçons et les ensorceler. Mais c’était hier. Avant-hier même. Aujourd’hui, il est plutôt question de caser Laura, interprétée par Alice Serfati. La jeune fille boitille, mais surtout souffre d’une timidité paralysante. Ce qui ne rebuterait pas Jim (Antoine Maabed) jeune homme invité un soir, mais déjà engagé auprès d’une autre demoiselle.
Pas désespérés, juste broyés
Laura n’est pas en phase avec les espoirs des uns et des autres. Elle n’est pas une demeurée, juste une jolie jeune fille perdue dans le monde. Tom essaie d’exister sans éteindre trop tôt sa jeunesse, Amanda tente toujours d’éviter le naufrage. Même si elle sait qu’elle écope parfois le Titanic avec une petite cuillère… On l’aura compris, et ce n’est pas dévoiler un peu plus l’intrigue, que de dire que rien ne va en s’améliorant. Il faut souligner le dynamisme et la délicatesse du jeu de chacun, jamais réduit à des inadaptés à la vie sociale. Les personnages de cette ménagerie ne sont pas désespérés, rien que broyés par une société où les salaires sont misérables, les emplois rares et les rêves vraiment innombrables. Gérald Rossi, photos Juliette Ramirez
La ménagerie de verre, Philippe Person : jusqu’au 01/06, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h30. Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris 6e (Tél. : 01.45.44.57.34).
La marionnette dans tous ses états
Jusqu’au 28/05, le théâtre Mouffetard (Centre national de la marionnette) organise la 12ème édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette. Des spectacles qui font la part belle à la création contemporaine, engagée et militante, à voir à Paris ou en divers lieux d’Île-de-France : Pantin, Noisy-le-Sec, La Courneuve, Montreuil. Fontenay-sous-Bois, Ivry-sur-Seine. Réservation sur place ou au Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, 75005 Paris (Tél. : 01.84.79.44.44).
Dès que pointe un espoir de reconnaissance des crimes commis pendant la guerre d’Algérie, une nouvelle polémique enflamme le débat et la propagande se met en branle. Jean-Marie Le Pen, un para respectable ? Jean-Michel Apathie, un révisionniste ? La guerre chimique, une chimère ? Les travaux des historiens démontrent le contraire. Il est temps de stopper les surenchères.
« La bataille d’Alger », film de Gillo Pontecorvo (1966)
« Chaque année, en France, on commémore ce qui s’est passé à Oradour-sur-Glane, c’est-à-dire le massacre de tout un village. Mais on en a fait des centaines, nous, en Algérie. Est-ce qu’on en a conscience ? », déclarait Jean-Michel Apathie le 25 février sur RTL. Suspendu d’antenne, il a décidé de quitter la radio, non sans explications. « J’ai été roulé dans le mépris et l’injure par le « Bolloréland ». Cyril Hanouna m’a insulté, c’est un réflexe. Pascal Praud m’a insulté, c’est corporate », écrit-il sur le réseau X. « Jean-Michel Apathie a eu l’audace extraordinaire de faire une comparaison qui ne choque absolument pas les historiens », déclarait le 6 avril Fabrice Riceputi dans l’émission La Dernière sur Radio Nova. L’élève de Pierre-Vidal Naquet, auteur récemment de Le Pen et la torture. Alger 1957, l’histoire contre l’oubli (Le Passager clandestin, 2024) sait de quoi il retourne. « Il y a avec l’Algérie une pathologie française spécifique, de tout ça les gens ont eu comme récit une mythologie qui date de l’époque coloniale ». Fabrice Riceputi démonte sans mal « la théorie des torts partagés », mettant sur le même plan les crimes commis par les indépendantistes et ceux perpétrés par un État surpuissant. Comme lui, ils sont nombreux à avoir dénoncé et rétabli les faits : Pierre Vidal-Naquet, Jean-Luc Einaudi, Benjamin Stora, Alain Ruscio, Raphaëlle Branche, Sylvie Thénault et tant d’autres. Torture, viols, meurtres, enlèvements perpétrés par l’armée française et couverts par les autorités de l’époque sont largement avérés.
En 1999, le terme de guerre qualifia enfin les crimes commis par l’armée françaises. Les événements médiatiques ont suivi. Il faut lire à ce propos Algérie, une guerre sans gloire de Florence Beaugé qui vient de reparaître au Passager clandestin. Elle y détaille par le menu – et ça remue les tripes – ses six ans d’investigations dès 2000 pour informer les lecteurs du Monde des atrocités commises en Algérie. Le témoignage de Louisette Ighilahriz sur les sévices et les viols qui l’ont à jamais traumatisée fera boule de neige. La journaliste interroge les généraux Aussaresses, Bigeard, Massu et ça rue dans les brancards. Jean-Marie Le Pen intente des procès à tout va à l’encontre des médias qui relatent ses atrocités. « Le Monde » n’y échappe pas. Les responsables du journal comparaissent avec Florence Beaugé qui a retrouvé le poignard égaré dans la Casbah d’Alger en pleine Bataille par l’ancien para. Un couteau des jeunesses hitlériennes avec une croix gammée et un fourreau siglé « J.M.Le Pen, 1er RP ». Henri Alleg, auteur de La Question, fait sa déposition et déclare : « Florence a fait davantage avec ses enquêtes pour rapprocher la France et l’Algérie que quarante ans de diplomatie franco-algérienne ».
C’était il y a vingt ans. Aujourd’hui, la diplomatie continue à vaciller. Si en 2020, Emmanuel Macron charge Benjamin Stora de « dresser un état des lieux juste et précis » sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, il se fait vite girouette. Il accuse la nation algérienne de s’être construite sur « une rente mémorielle » et décide de réduire le nombre de visas accordés aux pays du Maghreb, en raison de leur « refus » de rapatrier leurs ressortissants en situation irrégulière. Maintenant, c’est la course à l’échalotte entre le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau qui menace de démissionner si le bras de fer faiblit sur la question, Laurent Wauquiez qui évoque la réouverture d’un bagne à Saint-Pierre-et-Miquelon quand le garde des Sceaux Gérald Darmanin veut expulser les prisonniers étrangers on ne sait où.
Pendant que les uns et les autres se tirent la bourre pour choper la première place sur le podium, France Télévisions déprogramme un documentaire sur l’usage des armes chimiques durant la guerre d’Algérie. Prévue mi-mars dans l’émission La Case du siècle sur France 5, l’enquête de Claire Billet et Christophe Lafaye Algérie, sections armes spéciales ne sera visible que sur le site de la chaîne, dans un premier temps. Elle révèle « un crime de guerre inconnu sauf de quelques spécialistes. Des milliers de Français ont utilisé des gaz contre des milliers d’Algériens. C’est une information majeure dont on parle très peu. On tape dans un édredon, c’est effrayant », dit Fabrice Riceputi. D’autant que si on ne peut toujours pas faire toute la lumière sur la tragédie de la colonisation française en Algérie, on laisse faire n’importe quoi dans les colonies actuelles, de la Nouvelle-Calédonie à Mayotte. Amélie Meffre
Fabrice Riceputi et ses confrères animent deux sites pour faire la lumière sur la colonisation passée et présente (histoirecoloniale.net) et sur les enlèvements lors de la Bataille d’Alger (1000autres.org).
Aux Plateaux sauvages (75), la metteure en scène et comédienne Lou Wenzel présente Amor(t). Entre théâtre et danse, la directrice artistique du Garage théâtre en terre nivernaise s’interroge sur les arcanes de la relation amoureuse : de la séduction au rejet, de la tendresse à la violence. De la beauté formelle à la puissance charnelle, un spectacle d’une rare intensité.
Devant le miroir de la chambre, joliment vêtue dans sa robe d’un rouge éclatant, la jeune femme s’apprête et soliloque tout en fignolant son maquillage. Une ultime petite touche et la voilà parée, enjouée mais inquiète tout de même… « Heureuse », dit-elle, « même si ça ne se voit pas », s’empresse-t-elle d’ajouter ! Son rendez-vous amoureux semble contrarié, il n’est pas encore arrivé, il ne va certainement pas tarder. Comme Madeleine que le grand Jacques attend là avec ses lilas, il n’arrive pas, pour elle son Amérique et son espoir. Une attente qui fait poindre en la mémoire de l’amante un passé autrement plus anxiogène : amour, à mort, Amor(t) ? À dire vrai, une précédente relation sentimentale qui semble générer des souvenirs douloureux : des mots dits et maudits, maux dits ou maux réels, violences physiques ou verbales… Est-ce phantasme ou réalité ? Tandis que l’éprise s’efface en fond de scène, surgis des coulisses ou dessous la couche, jaillissent alors deux couples de danseurs. Qui s’enlacent et se repoussent, s’embrasent et s’éloignent, s’embrassent et s’égarent. Pour toujours, pour un instant seulement ? Nul ne sait encore.
La danse, solo ou duo, prend le pas sur la parole. Tendresse à fleur de peau ou mouvements hachés et saccadés, tantôt langoureuse, tantôt tumultueuse, la gestuelle des corps supplée la litanie des mots. Outre la beauté des êtres animés ainsi ballotés entre passion et répulsion, une chorégraphie ciselée au cordeau qui embarque le public en un ballet de questions : il n’y a pas d’amour heureux, a chanté Aragon le poète, entre force et faiblesse rien n’est jamais acquis ! « Qu’est-ce qui fait que l’amour dérape, nous échappe ? Où se niche la violence en nous, en l’autre ? », s’interroge Lou Wenzel. « Qu’est-ce qui fait aussi qu’on reste debout, qu’on résiste ? ». Un spectacle où la sensualité des corps irradie le plateau, cinq talentueux interprètes sur le fil de l’inconscient qui habillent l’espace scénique de leur imaginaire charnel. Des figures d’une rare intensité où perle l’émotion, parlent les corps : le geste brise le silence, entrelacs et chutes bruissent sur le parquet. En toute intimité, la vérité d’un langage autre qui révèle la face cachée de nos amours. Yonnel Liégeois, photos Pauline Le Goff
Amor(t) de Lou Wenzel, avec Hortense Monsaingeon et les danseurs-danseuses de la compagnie Yma : Jusqu’au 24/05, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 17h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).
Jusqu’au 21/05, le CDN de Normandie-Vire, Le Préau, organise À vif, l’édition 2025 de son festival en direction de la jeunesse. Des spectacles, des rencontres et débats autour d’une thématique commune, « surprenante » : comment on réinvente sa vie dans un faire ensemble porteur d’avenir et de richesses partagées.
Jamais peut-être, le festival À vif n’aura aussi bien porté son nom depuis l’arrivée de Lucie Berelowitsch à la direction du Préau, le Centre dramatique national de Normandie-Vire ! Hérité des précédents dirigeants, Pauline Sales et Vincent Garanger, des « ados » ciblé comme public privilégié il s’élargit alors à l’appellation Jeunesse pour favoriser la rencontre sous tous les modes : le dialogue avec les parents, l’approche des divers milieux sociaux et des territoires, la découverte des cultures venues d’ailleurs… Durant une dizaine de jours, jusqu’au 21/05, la fête et le partage sur le parvis du théâtre, en salle et dans les communes du Bocage normand.
Mettre tous les partenaires en mouvement, impliquer toutes les forces vives du territoire, tel fut l’objectif de Lucie Berelowitsch en cette nouvelle édition : favoriser échange et partage entre conservatoire de musique, section théâtre des lycées, école de danse. Plus et mieux encore : associer intensément les femmes ukrainiennes réfugiées dans la région, les musiciennes-chanteuses et danseuses du groupe Dakh Daughters. L’argument rassembleur ? La découverte de La chanson de la forêt, un conte écrit par Lessia Ukraïnka (1871-1913), grande poétesse et féministe, considérée comme l’une des auteures les plus importantes de la littérature ukrainienne. Au cœur de ce texte qu’elle affectionne particulièrement, la metteure en scène retrouve ses axes de prédilection : le théâtre musical, la force de l’imaginaire, le lien entre réel et invisible, le conte et la fable politique.
Dans la forêt, entre plaines et montagnes, le jeune joueur de flûte Lucas rencontre Dryade, la belle protectrice des arbres ! L’amour naît et grandit entre le petit d’homme et la divine jeune fille. Las, contrarié par une multitude de personnages qui ne voient pas la romance d’un bon œil et préfèrent des noces plus « humaines »… Entre conte poétique et drame social, fol espoir et désillusions terrestres, au public d’en découvrir l’épilogue, texte et pièce ouvrent à des interrogations de portée universelle : l’accueil de l’autre, le respect des différences, la conquête de la liberté ! Sur le vaste plateau du Préau, se mêlent alors les énergies de tous, petits et grands, acteurs professionnels et amateurs, musiciens et danseurs pour qu’éclatent magie, féérie et puissance du conte. Sur la scène, pas moins de 70 garçons et filles qui ont travaillé toute l’année avec enthousiasme et sérieux, un spectacle qui s’affinera au fil des représentations, un pari déjà gagné pour les intervenants : la mise en commun des potentiels et richesses de chaque groupe, le « faire ensemble » promu et reconnu comme force vitale, humaine et citoyenne.
Le public en est témoin : malgré faiblesses et manque de fluidité entre les tableaux, seulement trois jours de répétition en commun pour les divers groupes, plaisir d’être ensemble et joie de la créativité ont fait l’unanimité ! Une jeunesse qui prend sa vie en main et n’a plus envie de lâcher celle de l’autre, quel qu’il soit, est tout bonheur ! Qui se répand à vif, de la ville au bocage environnant, un festival comme temps privilégié avec le fol espoir de perdurer ! Yonnel Liégeois
Le festival À vif, jusqu’au 21/05 avec cinq spectacles à l’affiche : La chanson de la forêt ( du 16 au 20/05, 14h au Préau), I’m deranged (les 16 et 20/05, 11h à la Halle Michel Drucker), Les Histrioniques (les 16 et 20/05, 11h au lycée Marie Curie), My Loneliness in killing me (les 16 et 20/05, à 11h au lycée Mermoz. Le 21/05, 20h30 à St Germain-du-Crioult), L’arbre à sang (le 17/05, 20h30 à La Ferrière-Harang. Le 20/05, 20h30 à Domfront). Le Préau, 1 place Castel, 14500 Vire (Tél. : 02.31.66.66.26).
Au théâtre Châteauvallon-Liberté à Toulon (83), puis à Poitiers (86), Karelle Prugnaud présente On purge bébé de Georges Feydeau. Une mise en scène qui épouse l’esprit tordant du grand auteur comique qu’elle assortit, avec la complicité de Nikolaus Holtz, d’un jeu de clowns hardiment prononcé.
Karelle Prugnaud (Cie l’Envers du décor) met en scène On purge bébé(1910), de Georges Feydeau, en collaboration artistique avec Nikolaus Holtz, qui anime la compagnie Pré-O-Coupé. De cette pièce brève, d’emblée fameuse, Jean Renoir fit un film en 1931. Feydeau n’y va pas de main morte. Un beau matin, chez les Follavoine, Madame s’émeut, en brandissant un seau hygiénique, que leur fils, Hervé, dit Toto (7 ans) « n’y a pas été ». Le père ambitionne d’obtenir le marché des pots de chambre pour l’armée française. Il compte sur le piston de M. Chouilloux, haut placé dans les sphères, ancien constipé réputé cocu. Lancés contre le mur, les pots de chambre, soi-disant incassables, se brisent. La scène de ménage reprend de plus belle, d’autant que cet animal de Toto refuse mordicus de prendre sa purge… Georges Feydeau, mirobolant artificier, place des mines antipersonnel sous les pieds de ses personnages, idéales figures d’une société grotesque, à deux pas de la boucherie en gros de 1914-1918.
Karelle Prugnaud épouse l’esprit tordant du grand auteur comique, qu’elle assortit d’un jeu de clowns hardiment prononcé. La scénographie de Pierre-André Weitz (il signe aussi les costumes), constitue un parfait modèle de persiflage d’un intérieur bourgeois de ladite Belle Époque. On retrouve les rayures criardes des murs sur le pyjama de Patrice Thibaud, qui joue un Follavoine aux gestes furieusement saccadés, face à l’épouse, Anne Girouard, exquise pétardière en bigoudis et savant négligé. Cécile Chatignoux campe Rose, la servante bougonne à grosse voix, tandis que Nikolaus Holtz (Chouilloux), auguste impérial long comme un jour sans pain, jongleur émérite, se balade avec quatre pots de chambre sur la tête sans les laisser choir. Et puis il y a Martin Hesse (Toto), acrobate et cascadeur adulte, expert en sauts périlleux et roulades expressives.
Avec un masque de chimpanzé, il a déjà bondi dans la salle avant que ça ne commence. À la fin, pas purgé, il passe à travers les murs et va du stade anal au stade œdipien, en tétant goulûment la prothèse mammaire de sa mère. Freud et Feydeau sont contemporains ! Bien sûr, les portes claquent et le rire jaillit à grands flots à ce spectacle superbement pensé et millimétré, entamé sous l’égide de Mack Sennett, bouclé sur un saccage digne de Dada. Peu avant sa mort, Feydeau, qui avait vu Charlot soldat, saluait le génie de Chaplin. Jean-Pierre Léonardini
On purge bébé, Karelle Prugnaud et NiKolaus Holtz. Du 14 au 16/05, à 20h : Châteauvallon-Liberté, Grand Hôtel – Place de la Liberté, 83 000 Toulon (Tél. : 09.80.08.40.40). Du 20 au 22/05, à 20h30 : TAP, 6 rue de la Marne, 86000 Poitiers (Tél. : 05.49.39.29.29).
Jusqu’au 18 mai, à la Maison Elsa Triolet-Aragon (78), sont exposées quelques œuvres emblématiques de Miss.Tic. L’irrévérence et l’audace de la pionnière du street art, frondeuse et indocile, manquent cruellement depuis sa disparition en 2022.
Il fut un temps, du côté de la Butte-aux-Cailles, où, au détour d’une rue, sur un mur ou une porte de garage, on tombait nez à nez sur un dessin réalisé au pochoir ou à la bombe aérosol signé Miss.Tic. Geste artistique clandestin, il faudra attendre le passage à l’an 2000 pour que le street art soit « reconnu », l’artiste imprime dans les rues de la capitale des silhouettes de femmes longilignes à la chevelure brune, sexy, provocantes et libres. Libres de clamer des phrases-poèmes, des haïkus féministes qui amusent les passantes et peuvent décontenancer les passants. Se jouant des stéréotypes masculins avec une apparente légèreté, Miss.Tic prend un malin plaisir à détourner les mots, semant des éclairs poétiques facétieux qui claquent sur les pavés parisiens. « Sorcière égarée dans un monde sans magie », Miss.Tic est une artiste totale, frondeuse et indocile. Son audace comme son irrévérence manquent cruellement depuis sa disparition en 2022.
Provocation et fantaisie pour ne pas sombrer
L’exposition que lui consacre la Maison Elsa Triolet-Aragon comprend une trentaine de ses œuvres qui donnent un aperçu de son talent. Elle est intitulée « L’homme est le passé de la femme », ce pochoir réalisé en 2011 sur des affiches lacérées façon Jacques Villeglé qui renvoie forcément au vers d’Aragon chanté par Ferrat « la femme est l’avenir de l’homme ». Clin d’œil amusant et amusé d’une artiste au poète où la femme le prend au mot et reprend la main. D’autres œuvres sur affiche, comme De l’ego au Lego, témoignent, au-delà d’une filiation certaine avec le pionnier du street art qu’était Villeglé, d’une reconquête de l’espace urbain pour raconter le monde. Qu’elle parle d’amour et de désamour, du machisme ou de la guerre, Miss.Tic use de la provocation et de la fantaisie pour ne pas sombrer. Mains sur les hanches, regard noir, une femme nous somme de choisir : « To yield or resisting », céder ou résister. Une autre, lunettes noires, robe fendue laissant entrevoir de longues jambes musculeuses, prête à l’assaut, affirme : « Pas d’idéaux, juste des idées hautes », tandis que celle-ci, en débardeur, tient une hache à la main, prête à en découdre : « Cette ville a les folles qu’elle mérite ». Il y a là une colère muette qui ne demande qu’à éclater.
Au moulin de Villeneuve, l’exposition permet de découvrir une autre facette de Miss.Tic. Avec ses détournements plastiques et poétiques, le visiteur mesure sa connaissance des grands maîtres, qu’elle n’a pas hésité à copier. Que ce soit cette Maja desnuda de Goya sur un mur, avec « Demain j’enlève tout » pour légende ; un pastiche de Toulouse-Lautrec, Femme au bord d’elle même ; une Joconde qui murmure « pour sourire il faut avoir beaucoup pleuré » ou cette femme en crinoline aux bras d’un danseur tout droit sortie d’un tableau de Renoir, dans ces dessins qui font partie d’une série réalisée pour l’exposition « Muses et hommes » en 2000, on mesure combien Miss.Tic connaissait jusqu’au bout de son pochoir l’histoire de la peinture. Marie-José Sirach
L’homme est le passé de la femme, Miss.Tic : Jusqu’au 18/05, tous les jours de 14h à 18h. Maison Elsa Triolet-Aragon, moulin de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines (Tél. : 01.30.41.20.15).
Les 24 et 25/04, en partenariat avec la Cité des arts de St Denis de La Réunion (97), le Centre dramatique national de l’Océan indien présente Grand blanc. Une pièce mise en scène par Vincent Fontano, auteur de grands récits qui interrogent la société réunionnaise au regard des traumatismes qui parcourent l’Océan indien.
Après Le feu et Loin des hommes (Prix Tarmac 2019, avec la comédienne Véronique Sacri), sur les planches de la Scène nationale d’Amiens, se joue le Grand Blanc. Pour tout décor, un long arbre abattu qui symbolisera une sorte de frontière entre les trois protagonistes : une jeune femme est venue rendre visite à son père dans une étrange forêt ! Les retrouvailles avec ce géniteur oublié se révèlent âpres et houleuses quand soudain, au cœur de la nuit, surgit un homme blanc qui n’est autre que son père adoptif. Au centre de ce conflit de loyauté, sur fond de racisme et de maladie, elle devra choisir lequel de ses pères elle pourra sauver. Désormais, la pièce de Vincent Fontano vogue son chemin sur les berges de l’Océan indien. Sous la houlette du Centre dramatique national sis à St Denis de La Réunion, sous la protection du piton de la Fournaise qui culmine à plus de 2600m d’altitude…
Dernier né des 38 centres dramatiques, le seul implanté hors de la métropole, le CDN de l’Océan Indien développe un projet culturel et artistique axé sur les écritures et la création théâtrales contemporaines. Soucieux de rayonner sur l’ensemble de son territoire insulaire mais aussi au-delà des océans, il propose un projet solidaire et participatif axé sur l’Ici et l’Ailleurs, la langue et la culture créole, les espaces de confrontation artistique entre culture de référence et culture populaire. Première réunionnaise diplômée de l’école nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt) à Lyon, comédienne et metteure en scène, Lolita Tergemina en assure la direction depuis 2024. « Ce qui m’anime véritablement ? L’avenir de la filière théâtrale à La Réunion, actuellement en pleine effervescence », confie-t-elle. En l’espace d’une dizaine d’années en effet, de nombreuses compagnies s’y sont établies, suscitant d’importants besoins en accompagnement.
Au cœur du projet « Faire ensemble » de la nouvelle directrice, les dynamiques de coopération se voient renforcées par la nécessité imposée au CDN de quitter ses murs jusqu’en 2028, le Théâtre du Grand Marché étant inopérant pour cause de reconstruction. Tel le partenariat engagé avec la Cité des arts pour le Grand blanc… Entre compagnies associées et résidences de création, en dépit des coupes budgétaires qui frappent l’ensemble des structures culturelles, le CDNOI affiche envers et contre tout un bel avenir. Yonnel Liégeois
Grand blanc : les 24 et 25/04, à 20h. La cité des arts, 23 rue Léopold Rambaud, 97400 Saint-Denis (Tél. : 02.62.92.09.90). Le CDNOI, 2 rue du Maréchal Leclerc, 97400 Saint Denis (Tél. : 02.62.20.33.99).
Au TNP de Villeurbanne (69), Émilie Capliez présente Le château des Carpathes. Une mise en scène et en images d’un Jules Verne gothique et romantique sur la musique d’Airelle Besson. Un défi relevé avec talent par une équipe artistique en harmonie et porté par huit comédiens et musiciens. Publié sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.
Émilie Capliez, codirectrice de la Comédie de Colmar, a un penchant pour le fantastique : après Little Nemo ou la vocation de l’aube, d’après la bande dessinée de Winsor McCay et L’Enfant et les sortilèges, opéra de Ravel sur un livret de Colette, elle s’attaque à un roman peu connu de Jules Verne, inclus dans la série des cinquante-quatre Voyages extraordinaires. Moins épique que Vingt mille lieues sous les mers ou Voyage au centre de la terre, le Château des Carpathesflirte avec le romantisme gothique et nous entraîne dans un petit village, au cœur de la lointaine Transylvanie, dominé par un mystérieux château. Pas de vampires, ici – Dracula de Bram Stoker sera écrit cinq ans plus tard, en 1897 – mais de la sinistre bâtisse parviennent des bruits insolites, s’échappent d’étranges fumées. De quoi terroriser les habitués de la petite auberge où se prépare une noce…
Du conte populaire à la science-fiction
Dans ce paysage pittoresque de montagnes et de forêts, survient un voyageur, Franz de Telek. Le hasard fait bien les choses, le jeune homme ayant eu maille à partir avec le propriétaire du château, le baron de Gortz. Il a rencontré cet inquiétant personnage à Naples, dans le sillage d’une jeune et belle cantatrice à la voix envoûtante : la Stilla. La fascinante jeune femme, qu’il voulait épouser, est morte en scène, comme foudroyée. De terreur ? D’amour ? On ne sait. Mais son image et son chant continuent de hanter la suite du roman, par la magie d’un savant de génie, inventeur d’une machine extraordinaire. Nous basculons alors en pleine science-fiction. Les trois cents pages de Jules Verne sont ici ramenées à un spectacle d’une heure et demi qui met en tension l’ambiance rustique des Carpathes, l’univers sophistiqué de l’opéra italien et un futurisme technologique. Une narratrice omniprésente nous guide d’un monde et d’une péripétie à l’autre. Condensé grâce à des scènes dialoguées et le recours à des images vidéo, le récit se double de bribes de texte, souvent en caractères gothiques, projetées sur le décor. Ils donnent une couleur d’époque à ces aventures palpitantes et renvoient à la lecture du roman.
Coupant court à de longues descriptions, la scénographie nous balade d’un lieu à l’autre. Elle utilise un vieux procédé qui consiste à faire descendre les décors des cintres. Un toit de chaume avec une cheminée qui fume, et nous voici à l’auberge du village. Une maquette de château convoque notre imaginaire. Un panneau où se découpent des balcons d’opéra nous transporte au Teatro San Carlo de Naples… Le spectacle s’ouvre sur un paysage à la Caspar David Friedrich : les pieds dans les nuées, un berger vêtu d’une houppelande rencontre un colporteur. Le marchand ambulant lui vend une « lunette d’approche » qui va permettre aux villageois de voir au-delà de leur vallée, et d’observer le château maudit… Ainsi commence le Château des Carpathes, introduisant d’entrée la technologie dans ce coin perdu. C’est qu’il y a toujours, dans les romans de Jules Verne, le goût du voyage et de l’aventure mêlé à la science et à une quête de modernité. Ce mélange des genres permet à la metteuse en scène de jongler avec les styles. Elle utilise avec parcimonie la vidéo pour des effets spéciaux, correspondant aux subterfuges technologiques visuels et sonores que l’auteur introduit dans son récit.
Un conte musical illustré
La musique emprunte le même trajet. La trompettiste Airelle Besson, lauréate des prix Django-Reinhardt de l’Académie du jazz et Révélation des Victoires du Jazz, a composé des thèmes jazzy pour ponctuer les différentes séquences dont, en ouverture, un magnifique solo de trompette. Elle a écrit, pour la mort de la Stilla, un air d’opéra baroque, chant du cygne spectaculaire interprété en direct par Emma Liégeois, figure évanescente comme la cantatrice du roman. Les scènes napolitaines sont dialoguées en italien, plongeant le spectateur dans l’univers des grandes divas. Les instrumentistes Julien Lallier (piano), Adèle Viret (violoncelle) et Oscar Viret (trompette) se fondent dans le récit : leurs apparitions et disparitions subreptices contribuent à la magie des trucages. De même, les comédiens, qui endossent plusieurs rôles, jouent à cache-cache avec leur image qu’ils voient démultipliée sur des écrans mobiles.
Pour subvertir le point de vue du romancier sur les femmes, male gaze qui n’a rien d’étonnant à son époque, Émilie Capliez et Agathe Peyrard opèrent de subtils changements, attribuant aux héroïnes d’ailleurs peu nombreuses, une part plus active dans cette histoire. L’aubergiste devient un personnage féminin, Carmen (interprétée par Fatou Malsert), et assure aussi la narration. La pièce donne la parole à la Stilla, muette et réduite à un pur fantasme masculin, dans le roman. Les deux amoureux de la diva, chacun à sa manière, tentent de posséder l’objet de leur désir. Franz en l’épousant, le baron de Gortz en la poursuivant d’un regard fasciné d’oiseau de proie, qui la tuera, et en se l’accaparant, post-mortem, via des artifices technologiques. « Je suis une artiste, je suis libre », répond la diva à Franz quand il lui demande sa main. Et quand, au final, son image et sa voix disparaissent à jamais, elle est, dit la narratrice, « libérée » des regards masculins. Cette élégante touche de féminin ne gâte nullement le fantastique et le suspense convoqués par le Château des Carpathes, rendus sur les planches avec justesse et talent. Mireille Davidovici, photos Simon Gosselin
Le Château des Carpathes d’après Jules Verne, Émilie Capliez : Jusqu’au 17/04, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h30, le dimanche à 16h. Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00).
Tournée nationale : les 06 et 07/05, Opéra de Dijon (21). Les 15 et 16/05, Bonlieu, Scène nationale Annecy (74). Les 08 et 09/10, Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence (13). Les 14 et 15/10, Théâtre d’Arles (13). Du 05 au 07/12, Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux (92). Du 10 au 14/12, Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne (94). Du 16 au 19/12, Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie (31). Les 14 et 15/01/26,Théâtre de Lorient, CDN (56). Le 27/01, Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan (57).
Au théâtre de la Reine blanche (75), Deborah Banoun présente Yalla. Le dialogue impossible entre une jeune soldate israélienne, fusil mitrailleur en bandoulière et un adolescent palestinien, caillou à la main. Dans un dispositif scénique original, un spectacle fort émouvant et percutant.
Une longue table, à chaque extrémité une fille et un garçon tête baissée et les mains sur les yeux…Atmosphère sombre, silence de mort. Elle se lève, parle. Soldate novice, elle regrette presque d’être là, le doigt sur la gâchette. Ses compagnons d’arme l’ont prévenue, elle n’est ni à sa place ni à la hauteur. Dans les bureaux ou monter la garde à la caserne, oui… Elle refuse, elle a dit non, elle veut défendre sa terre, sa patrie. Quelle terre, à qui ? Le gamin la regarde, l’observe, la fixe. Il est chez lui, on l’en a chassé. Comme les grands, il veut récupérer ce qu’on lui a volé, peut-être cette maison ou cette plantation d’oliviers que l’on imagine au loin. Caillou en main, comme les anciens, comme sa mère qui tremble pour lui, il veut défendre sa terre, sa patrie. La peur au ventre, balle qui va siffler ou pierre qui va voler, ils entrecroisent leurs monologues. Paroles intérieures proclamées à voix haute, à tour de rôle, sans jamais se rencontrer ou dialoguer : bouleversantes et pathétiques, poignantes et dramatiques, une jeunesse sacrifiée, un avenir sabordé !
Le temps suspendu entre deux visions d’une même réalité, la tragédie dont s’est inspirée l’auteure Sonia Ristic. En mai 2011, lors de la commémoration de la Nakba (les Palestiniens chassés de leurs terres au lendemain de la création de l’état d’Israël en mai 1948), les exilés se massent à la frontière libano-israélienne. Une manifestation pacifique, pour toute arme des drapeaux, l’armée tire : une douzaine de morts et des centaines de blessés sous les balles de Tsahal. De chaque côté de la table, symbole de partage et de convivialité dans un ailleurs, les paroles fusent. Tantôt acerbes et violentes, tantôt douces et presque poétiques sur ce chemin caillouteux où chaque pas crisse, frontière imaginaire à la mort supposée… Peur et douleur nous sont contées, sans pathos superflu, pour l’une et l’autre la vérité d’un conflit qui les ronge et les dépasse. Jeune fille en uniforme, jeune garçon en jean, ne pourront-ils donc jamais se parler, dialoguer, peut-être s’aimer ?
Entre foi en la terre promise et colère d’un peuple déraciné, Pauline Étienne et Mohamed Belhadjine maîtrisent leur jeu à la perfection. Le public est submergé, subjugué. Immergé surtout dans un dispositif scénique original, et fort prégnant, dont nous ne dirons mot. Yalla pour l’un, « en avant, allons-y » en langue arabe, Yalla pour l’autre que l’on peut traduire aussi en hébreu par « Dieu, le divin », résonnent cruellement à l’heure d’une nouvelle tragédie. L’humain foudroyé dans la plus sombre inhumanité lorsqu’une jeunesse torpille son futur dans la haine et la violence. Pierre et fusil à terre, nous osons croire encore en un regard partagé l’une envers l’autre. Yonnel Liégeois
Yalla, Sonia Ristic et Deborah Banoun : jusqu’au 20/04, les mercredi et vendredi à 21h, le dimanche à 18h. Théâtre de La reine blanche, 2bis passage Ruelle, 75018 Paris (Tél. : 01.40.05.06.96).
Au théâtre du Rond-Point (75), le trio Cassol-Platel et Vangama présentent Coup fatal. Entre musiques et danses, le chant choral d’une troupe africaine qui mêle répertoire classique et culture congolaise. Un spectacle hors norme, débridé et coloré, qui explose de créativité et d’humanité.
Ils entrent en scène, avec likembé et balafon, au pas de danse et en musique. Brandissant au-dessus des têtes un banal fauteuil en plastique bleu, marque de fabrique chinoise ! Après la désastreuse et mortifère colonisation belge au Congo, le symbole de l’emprise de l’Empire du Milieu sur le continent africain… Ce qui n’altère en rien l’optimisme de la troupe, danseurs et musiciens ont convenu de porter un Coup fatal à toute forme de censure ou de soumission. Libérés des règles occidentales autant que des traditions locales, mêlant allégrement Monteverdi ou Bach aux airs tribaux, colorant de poussières urbaines autant que de terres ocres la sueur des corps dansants.
Il y a de la rumba dans l’air, un concert dansé sans début ni fin, une suite de tableaux qui déserte de temps à autre la scène pour s’en aller quérir quelques spectateurs et entamer, duo collé-serré, un pas de danse improvisé entre les travées ! Une explosion de créativité, l’humanité ensorcelée de pirouettes chatoyantes, le contre-ténor entonnant quelques arias de Haendel ou de Vivaldi tandis que ses partenaires font résonner et vibrer avec virtuosité calebasses et guitares électriques. Un monde s’invente devant nous, sans bornes ni frontières, un univers où fusionnent classique et moderne. Des danses solo aux mouvements collectifs, d’une voix solitaire au chant choral, c’est feu de joie pour la fraternité-totem, l’amour bigarré, le bonheur métissé… La culture libérée de ses chaînes, loin des mains coupées par le scélérat colon, les doigts divaguant désormais d’un instrument l’autre, ricochant sur la peau du tambour, bondissant au sol pour des figures acrobatiques : occuper et partager l’espace pour faire histoire commune !
Plus de dix ans après sa création encensée au festival d’Avignon en 2014, Coup fatal squatte de nouveau la scène au grand bonheur des spectateurs, le triumvirat belgo-congolais (Fabrizio Cassol à la direction musicale, Alain Platel aux chorégraphies, Rodriguez Vangama à la direction d’orchestre), reprend des couleurs ! Sans oublier le contre-ténor Coco Diaz à la divine voix et Jolie Ngemi, la seule femme du groupe et prodigieuse danseuse. De la musique baroque à la rumba congolaise, la fête des sens, corps et cœurs. Yonnel Liégeois
Coup fatal, Cassol-Platel-Vangama : Jusqu’au 05/04, les jeudi et vendredi à 21h, le samedi à 20h. Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin-Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Du 05 au 07/06, au Théâtre de Namur (Belgique).
Au théâtre de la Colline (75), le réalisateur Khalil Cherti adapte à la scène son film T’embrasser sur le miel. L’histoire de deux amants séparés par une guerre qui n’en finit pas de dévaster leur pays, la Syrie. Un manifeste à la poésie et à l’humanité.
L’histoire commence en mars 2011. Tout un peuple manifeste et réclame le départ de Bachar Al Assad. Pas d’image, juste les cris de joie et de colère, les youyous et les chants des manifestants. Siwan pousse une porte dérobée et pénètre dans sa maison. Elle tient entre ses mains un aquarium rond rempli de chewing-gums enveloppés dans du papier blanc qu’elle a confectionnés en prenant soin d’écrire, dans ces enveloppes de fortune, le goût de la liberté. « Pour vous, quel serait le goût de la liberté ? », demande-t-elle aux manifestants. Pour les uns, le goût du miel, pour d’autres celui du jasmin ou du chawarma… Chaque jour, elle offre aux soldats qui encerclent les manifestants un chewing-gum au parfum de liberté, dans un geste aussi dérisoire que poétique.
ولما كنا ما نعرف شو بدنا نقول، لما كنا نغص بالحكي، كنتي تسأليني: شو؟ صرت قدران ما تموت منشاني ، ولّا لسا ؟
[Et quand nous n’avions plus de mots, quand nos gorges se trouaient. Tu me demandais toujours : « Alors aujourd’hui, t’es capable de ne pas mourir pour moi ? »]
Khalil Cherti, dans cette pièce adaptée de son cout métrageéponyme,T’embrasser sur le miel, relève haut la main le défi du passage à la scène. La guerre a séparé les deux amants. Alors Siwan et Emad se filment dans leur quotidien, des vidéos comme des capsules de petits bonheurs volées à la guerre qui leur permettent de maintenir à flot leur amour, malgré la séparation. Des vidéos qui racontent une vie trouée de silences et de points de suspension, où l’on s’aime à distance, où les corps s’enlacent à distance, où l’on partage les rires et les larmes. Les déflagrations nous parviennent, d’abord lointaines, puis se rapprochent, plus fortes, plus violentes, jusqu’à faire basculer le récit et les spectateurs au cœur de la guerre, dans un champ de ruines où les enfants ne peuvent plus jouer, les amants s’aimer.
Comme Siwan et Emad, le public est séparé par un mur érigé par une guerre qui n’en finit pas. Le plateau ainsi divisé nous permet d’être au plus près d’eux grâce à l’intervention de la vidéo. Le jeu sensible et généreux de Reem Ali et Omar Aljbaai, formidables comédiens syriens formés à Alep et Damas et désormais réfugiés en France, confère à leurs personnages une dimension érotique et poétique bouleversante. Dans ce huis clos qui se joue sous nos yeux, c’est l’histoire d’un pays coupé du monde qui se dessine. Face au massacre de tout un peuple, le geste théâtral est bien peu de chose. En redonnant vie aux désirs de rêve et de liberté du peuple syrien sur un plateau de théâtre, Khalil Cherti provoque une catharsis d’une portée politique salutaire. Il nous rappelle combien ce qui se passe là-bas nous concerne tous, ici.
Musique et poésie pour libérer l’imaginaire
Face à une guerre qui déploie ses tentacules meurtriers jusque dans l’intimité des hommes et des femmes, les mots résistent à la haine. Qu’il s’agisse d’un poème de Maïakovski, d’extraits de films en noir et blanc de l’Égyptien Ezz El Dine Zulficar (le Fleuve de l’amour, 1960) ou du syrien Nabil Maleh (le Léopard, 1971), qui ont le goût de l’enfance, celui des glaces achetées au marchand ambulant par des volées de gamins dévalant les rues d’un pays qui n’existe plus. L’art, la poésie, la musique libèrent alors l’imaginaire. Et si la poésie ne prétend pas arrêter les guerres, elle permet aux hommes et aux femmes de rester dignes, debout face à la barbarie. La mise en scène de Khalil Cherti est d’une sensibilité qui défie tous les obscurantismes. Transcendant les peurs et la mort, T’embrasser sur le miel résonne comme un manifeste à la poésie et à l’humanité. Marie-José Sirach, photos Tuong-Vi Nguyen
T’embrasser sur le miel, Khalil Cherti : Jusqu’au 05/04, du mercredi au samedi à 20h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).
Du 25 au 30/03 à Lille (59), la maison Folie Wazemmes accueille Carole Thibaut. La rencontre avec une artiste aux multiples qualités (directrice du CDN Les Îlets à Montluçon, auteure, comédienne et metteure en scène). Petite fille de Lorraine, elle partage ses colères contre le patriarcat et le capitalisme, elle invite à ouvrir les portes d’une émancipation toujours à portée de main.
Le programme
[𝙏𝙝𝙚́𝙖̂𝙩𝙧𝙚] LONGWY-TEXAS: Fille de métallo, de son enfance à l’aujourd’hui, Carole Thibaut retrace l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes. Un récit d’une profonde humanité, la sidérurgie au cœur, cœur vibrant et cœur d’acier. Y.L.
[𝙏𝙝𝙚́𝙖̂𝙩𝙧𝙚] EX-MACHINA : Un « seule en scène » où la comédienne dénonce avec force humour et virulence la puissance du patriarcat depuis la nuit des temps. Contre le pouvoir autoritaire du masculin, une machinerie à déconstruire en faveur de l’égalité des genres. Y.L.
D’une pièce l’autre, Carole Thibaut demeure fidèle à ses convictions. Seule en scène dans Longwy-Texas, forte d’un cheminement allant de l’intime à l’universel, elle interroge héritages symboliques et constructions culturelles (identité, filiation) dans un récit mêlant petite et grande histoire. Des forges de Longwy où elle est née jusqu’aux anciennes forges des Îlets à Montluçon, où elle vit aujourd’hui… Premier acte artistique de la metteure en scène et directrice à son arrivée dans l’Allier en 2016 au Théâtre des Îlets, cœur vibrant et cœur d’acier, une conférence atypique coulée aux fortes chaleurs des hauts fourneaux ! Sans concession pour dénoncer l’absolutisme patriarcal dans Ex-Machina, entre humour et gravité, sincérité et pleine liberté de parole, Carole Thibaut fait œuvre de salut public. Pour qu’émergent un autre possible, un à-venir autre entre homme et femme, les épousailles complices et solidaires du genre humain. Yonnel Liégeois
Au studio Hébertot, à Paris, Franck Salin présente Olympe. Sous les traits de la comédienne antillaise Firmine Richard, dans sa cellule Olympe de Gouges se remémore sa vie et ses combats : les droits de la femme, l’abolition de l’esclavage. Puissante et émouvante, une rencontre inédite entre l’Occitanie et la Caraïbe !
Sur la place de Paris, Olympe de Gouges, la native de Montauban, était moquée pour son accent du Sud-Ouest. Sur la scène du Studio Hébertot, Firmine Richard ravit le public avec son accent des Antilles ! En robe madras, au fond de sa geôle, l’emblématique pamphlétaire, sous les traits de l’icône guadeloupéenne, se morfond sur son lit de fortune. Dans quelques heures, au lendemain de sa condamnation à mort pour ses écrits subversifs, elle sera guillotinée. Le 3 novembre 1793, place de la Concorde, montant à l’échafaud avec courage et dignité. Contrairement à d’aucuns qui la qualifièrent de « virago, femme-homme impudente, être immoral qui voulut politiquer », son nom s’inscrira à jamais à la postérité, aujourd’hui considérée comme la première féministe française !
Dans sa cellule, Olympe tremble de froid. De colère aussi, contre l’injustice sociale et le mépris des hommes, même ceux qui se prétendent révolutionnaires, à l’encontre des femmes… En septembre 1791, elle signe la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenneoù elle affirme l’égalité des droits civils et politiques des deux sexes. Un combat qu’elle conduira sous divers angles : l’instauration du divorce, la reconnaissance des enfants naturels, la création de maternités… Plus fort encore, face aux grands bourgeois et propriétaires terriens, aux seigneurs tout puissants des colonies, elle revendique l’abolition de l’esclavage ! Sa pièce de théâtre, Zamore et Mirza, jouée sur la scène de la Comédie française, ne tient que trois représentations à l’affiche : la pression des colons et des anti-abolitionnistes est la plus forte ! Pourtant, elle demeure fidèle à ses idées jusqu’au bout. Le jour-même de sa condamnation à mort, elle invoque son autre pièce, L’esclavage des Nègres, pour exprimer son opposition à toute forme de tyrannie.
Qui, mieux que Firmine Richard, mêlant parfois occitan et créole sur scène, pouvait endosser un tel rôle ? « Olympienne » dans son interprétation, la comédienne épouse avec talent les causes à défendre : femme et noire ! Convaincante dans l’évocation de la vie de son héroïne, haussant le ton pour affirmer la justesse de ses combats, se grimant de blanc pour dénoncer le racisme, prouvant la modernité d’une pensée qui n’en finit pas d’inspirer le temps présent. Sur un monologue et une mise en scène de Franck Salin, accompagnée par Edmony Krater aux percussions et Eugénie Ursch au violoncelle, une nouvelle Olympe fort émouvante et percutante. Yonnel Liégeois
Olympe, Franck Salin : jusqu’au 06/04, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).