Carrefour des cascades, au cœur du Bois de Boulogne (75), le cirque Gruss a planté son chapiteau pour sa 52ème Folie. Un spectacle où le cheval est maître de la piste, où voltigent cavaliers, acrobates et chanteuse. De père et mère en fille et fils, une comédie musicale et équestre pour conter l’histoire d’une célèbre famille de circassiens.
Haut perché, l’orchestre donne la cadence. Le cheval galope, crinière blanche il galope avec grâce sur la cendrée. Tantôt seul, souvent en bande organisée, quatre ou cinq équidés en démonstration de leur dextérité ! De la petite dernière à la maîtrise déjà assurée de la piste à son père cavalier émérite, toute la famille Gruss a revêtu la casaque au célèbre patronyme pour inaugurer sous chapiteau leur 52ème Folie. Avant même de franchir l’entrée sous toile, Sirius, le fier étalon noir, accueille le public. Que les enfants, mais aussi les grands, sont autorisés à caresser : la belle et la bête, l’union sacrée ! Les numéros s’enchaînent, sous le sabot des chevaux s’élèvent musiques et chansons. Après la disparition d’Alexis le père en 2024, l’émotion est à son comble : comment perpétuer l’œuvre accomplie, sans se répéter ni se renier ? Comment faire partager toujours plus et mieux cet amour du cheval que l’ancien, il y a plus de 50 ans, a transmis aux enfants et petits-enfants ?
La réflexion collective accouche d’une folle idée : Gipsy la matriarche couvrira de bienveillance filles et garçons, Firmin coiffera la bombe de « patron » de troupe, Maud assumera la direction de la cavalerie et des cinquante chevaux chouchoutés dans leur box, peignés et dressés, Stéphan aura charge de faire rayonner l’extraordinaire héritage transmis par les parents… Ainsi, conçoit-il l’utopique projet d’un spectacle original, une comédie musicale et équestre ! Un premier tour de piste grandiose avec toute l’écurie dans le cercle de sciure, acrobaties et sauts périlleux – jongleries sur la croupe – numéros fantaisistes – ballets synchronisés des sabots – voltiges et cabrés alternent en folles embardées qui fascinent le public.
De temps à autre, s’impose une pause bienvenue, partie intégrante de la soirée, où l’une et l’autre content la genèse de l’histoire Gruss et de l’acquisition des apprentissages depuis le plus jeune âge. Une école de l’effort, du travail sans cesse recommencé, des chutes et des réussites, de l’amour partagé surtout entre le compagnon cheval et tous les membres de la fratrie. Proche de l’orchestre ou sur la piste, tantôt douce tantôt conquérante, une voix s’élève, céleste et cristalline : celle de Margot Soria, interludes chansonniers sur des musiques originales. La magie opère, fiers cavaliers et cavalières enchaînent prouesses techniques, poétiques et artistiques.
L’ovation retentit lorsque les projecteurs s’éteignent, quand les salutations se prolongent. Pour ce nouveau récital, fantaisie et émotion sont fidèles au rendez-vous, étalons et poneys aussi aux robes métissées, marron-blanche-noire. Rejoignez le chapiteau au triple galop, les chevaux vous saluent bien ! Yonnel Liégeois, photos Olivier Brajon
Les Folies Gruss, Gipsy-Firmin-Svetlana, Stephan-Maud : jusqu’au 29/03/26. Du jeudi au samedi à 21h, les samedi et dimanche à 15h et 21h, tous les jours pendant les vacances scolaires à 15h et 21h. Carrefour des cascades, Bois de Boulogne, 75016 Paris (Tél. : 01.45.01.71.26).
Au théâtre du Pays de Morlaix (29), Charlie Windelschmidt présente …Et les sept nains ? Une déconstruction du célèbre et fameux conte des frères Grimm, un original et fantasque tribunal des flagrants délires revisité au temps de la belle époque sur les ondes de France Inter ! Loin des images doucereuses de Blanche-Neige à la Walt Disney, la troupe mord dans la pomme à belles dents.
Ils se nomment N1, N2, N3… Au final, ils ont bien grandi, les Sept nains du conte ! Pas si joviaux, sympathiques et innocents qu’ils en avaient l’air au détour d’un bel album pour enfants ou de leur gentille image colportée à foison sur petits et grands écrans… Tels des précurseurs, Bruno Bettelheim et Mélanie Klein, psychanalystes, avaient déjà fortement et intelligemment perturbé et interrogé le beau livre d’images. Charlie Windelschmidt, à la manœuvre de la compagnie Derezo, offre à son tour un original et truculent retour à la réalité. Il est vrai qu’il est coutumier de spectacles hors norme, loin des mises en scène stéréotypées !
Les garçons n’ont vraiment aucune raison de se plaindre. Quand ils rentrent du boulot, les lits sont faits, la vaisselle et la cuisine aussi, la maison balayée, la table dressée… À petite taille, grande fortune ! Sauf que la révolte gronde sur la scène de Morlaix, précédemment au Quartz de Brest où les garnements devenus grands furent convoqués en justice, le tribunal siège en appel selon la formule consacrée. Tour à tour, l’un après l’autre, chaque nain est invité à s’expliquer ou se justifier devant la procureure. Un procès en bonne et due forme, fort coloré en mots, lumières et musique, mimes et pantomimes, éclats de voix et dérobades incontrôlées. Rien ne va plus dans le meilleur des contes ! Les masques tombent, la boîte à rêves se fissure devant la force de la réalité. Devenus de jeunes adultes, encore assoupis dans le mythe et chaudement serrés en groupe, chacun est convié plusieurs fois à la barre pour témoigner et faire la vérité sur ses comportements passés.
Dans un rectangle lumineux surplombant la scène, montent les questions de plus en plus précises et pressantes : pourquoi avoir hier agi ainsi, qu’en est-il aujourd’hui ? Pour les évincer, plaisanter ou minauder, plaider non coupable ou rejeter la faute sur la société… « L’enfer, c’est les autres », mine de rien, ils maîtrisent les Belles Lettres, citent Sartre le sulfureux. Bien d’autres, sans gêne ni remords, ont croqué dans la pomme, ensorcelé leur belle qui n’est pas toujours blanche ! Ils sont du « populo », les nains d’aujourd’hui, ils causent la langue des bandes de quartier. Pas forcément coupables, le délit de faciès n’est pas loin, ils sont même instruits : Kafka et Montaigne ne leur sont pas des auteurs méconnus ! Des planches à la salle, l’interpellation percute le public : fantasmer ou assumer nos singularités de vie ? Prendre ses désirs pour des réalités ? Quelle place pour la femme librement acceptée ? Comment casser le poids des habitudes ? Accepter ou non de grandir en reconnaissant ses propres doutes et contradictions ? Entre humour décomplexé et vérités prononcées, la mise au jour de nos présupposés éclate sous la lumière tamisée des projecteurs.
Une mise en scène détonante et fragmentée, comme à l’accoutumée avec Derezo ! Sur l’Adagio d’Albinoni, voire de la musique punk, se déploie la narration dans une écriture à trois imaginaires : Garance Bonotto, Lisa Lacombe, Morgane Le Rest. Les ombres chinoises découpent en noir et blanc les lumières changeantes et démultipliées, les dépositions se suivent et se complètent à l’envie dans une mise en espace à l’identique, répétitive au risque de lasser l’écoute… Il est une qualité pourtant à reconnaître : l’imagination débridée et débordante de Charlie Windelschmidt. Entre rire et sérieux assumés, la troupe et le public mordent à pleines dents dans ce nouveau livret d’images. Yonnel Liégeois
… Et les sept nains ?, Charlie Windelschmidt et la compagnie Derezo : le 12/11 à 19h et le 13/11 à 20h au Théâtre du Pays de Morlaix, 20 rue de Brest, 29600 Morlaix (Tél. : 02.98.15.22.77). Le 11/12 à L’Atelier à Spectacle, scène conventionnée de Vernouillet (78). Le 02/04/26 à L’Archipel, pôle d’action culturelle, Fouesnant (29). Le 09/04/26 au Manège, Scène nationale de Maubeuge (59).
En cette année 2025, marquée par des crises humanitaires sans précédent, Clowns Sans Frontières lance une grande campagne Pour le meilleur et pour le rire. L’objectif ? Récolter 30 000 € d’ici la fin de l’année pour offrir des moments de joie et de magie à des milliers d’enfants vivant dans des zones de conflit ou de vulnérabilité.
Dans un monde où 1 enfant sur 6 vit dans une zone de conflit, les conséquences sur leur santé mentale et leur bien-être sont dévastatrices. Les conflits, les catastrophes naturelles et la pauvreté privent des millions d’enfants de leur droit fondamental : le droit de rire, de rêver et de grandir en sécurité. La Convention internationale des droits de l’enfant stipule que chaque enfant a le droit de vivre, que les États doivent être garants de leur survie et de leur développement dans les meilleures conditions possibles. Les enfants qui fuient leur pays d’origine doivent recevoir l’aide et la protection dont ils ont besoin. Clowns Sans Frontières croit en la puissance du rire et des arts vivants pour apaiser les traumatismes, renforcer la confiance en soi et redonner de l’espoir. Les chiffres sont implacables : à la fin de l’année 2023, près de 50 millions d’enfants étaient déplacés en raison de conflits, de violences et de catastrophes naturelles, soit 40 % de l’ensemble des personnes déplacées de force dans le monde. À l’horizon 2026, 213 millions d’enfants dans 146 pays auront besoin d’une aide humanitaire au cours de l’année.
Depuis 1994, les artistes clowns sont intervenus dans les zones les plus fragiles du monde pour apporter de la légèreté et du réconfort : Congo, Gaza en Palestine, Haïti, Liban, Soudan… En 2024, grâce à toutes leurs actions, 14 710 enfants ont bénéficié de spectacles, d’ateliers et de moments de partage : spectacles gratuits (clown, musique, acrobatie, théâtre) dans les bidonvilles – camps et orphelinats, ateliers d’expression artistique pour les enfants et les travailleurs sociaux, formation d’artistes locaux pour pérenniser les initiatives mises en place. En 2024, ce sont 40 spectacles, 96 ateliers, 2 229 heures de bénévolat, 53 artistes et logisticiens mobilisés. Clowns Sans Frontières veut aller plus loin. Aussi, lance-t-il une grande et intense campagne de collecte de dons. L’objectif ? Récolter 30 000 € d’ici la fin de l’année pour offrir des moments de joie et de résilience à des milliers d’enfants en situation de vulnérabilité.
Avec le soutien de chacune et chacun, alors il sera possible :
De toucher 10 000 enfants supplémentaires en 2026.
De former des artistes locaux pour qu’ils puissent continuer à semer la joie dans leurs communautés, même après le départ des intervenants.
de créer des souvenirs qui soignent : des moments de magie et de légèreté, portés par des artistes dont le talent apaise et inspire.
Chaque don compte, chaque sourire compte, ensemble faisons la différence ! Soutenir Pour le meilleur et pour le rire, c’est offrir plus qu’un moment de joie, c’est redonner de l’espoir à des enfants qui en ont cruellement besoin. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Au théâtre La Flèche (75), Claire Lasne Darcueil présente Petit traité de toutes vérités sur l’existence. La mise en espace du texte de Fred Vargas, au titre éponyme… Prétendument sérieuse, entre humour et dérision, la plainte de tout cœur en manque ou mal d’amour.
Devant son panneau de feuilles blanches, comme désemparée et prenant l’auditoire à témoin, la femme hésite puis se ravise. Griffonnant au feutre noir les mots-clefs de la conférence dont elle va nous abreuver… Pour l’heure, aux aguets mais l’instrument toujours silencieux, un saxophoniste veille au bon déroulé de la soirée.
Les paroles fusent, des propos tenus avec le sérieux scientifique qui en impose, l’affaire est entendue, historiens et chercheurs en attestent, « le sens de la vie déboussole l’homme depuis l’origine et son isolement dans le néant ». La conférencière n’en démord pas, convaincue et convaincante ! Feuillets en main, le regard concentré mais, semble-t-il, tout de même quelque peu perdu ou égaré face à son public fort attentif, Claire Lasne Darcueil déclame son Petit traité de toutes vérités sur l’existence avec aplomb ! Noircissant les feuilles de phrases ou mots aussi foireux que sentencieux, d’une évidente vérité comme relevant d’une phraséologie fort verbeuse !
La leçon première, essentielle, capitale de tout ce beau discours ? Apprendre à être aimé de l’être aimé, conserver l’amour envers et contre tout, « comment éviter de le rater »… Une tâche qui n’est pas de tout repos, y compris pour la conférencière qui paraît en souffrances de cœur, interrompant régulièrement son énoncé pour s’en aller quérir d’un ailleurs : un interlocuteur manquant, un amour absent, nul ne sait, respiration bienfaisante, le saxophone couvre le silence. Tombe l’oracle au final, Socrate et Nietzsche en ont débattu sûrement, comme l’ombilic qui aère la terre, il nous faut respirer et nous libérer de la bouse qui sèche le sentiment amoureux, l’empêche de fleurir !
Espiègle, tendre ou mutine, Claire Lasne Darcueil subjugue son auditoire entre esprit de sérieux, humour et dérision. Entre emballements et échecs, nature à la dérive ou souffles au cœur, hasard et nécessité, empressons-nous d’aimer, homme ou femme il n’est nullement interdit de rêver debout ! Yonnel Liégeois
Petit traité de toutes vérités sur l’existence, Claire Lasne Darcueil et Bruno Texier au saxo : jusqu’au 18/12, les mercredis à 21h. La Flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40). Le texte de Fred Vargas est disponible aux éditions Flammarion (96 p., 3€).
Au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), Lucie Nicolas présente Le dernier voyage (Aquarius). Du pont d’un bateau aux planches d’un théâtre, l’épopée de 629 réfugiés en quête d’une terre d’accueil. Du théâtre documentaire de belle facture.
« Il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts
et ceux qui sont en mer »
Anacharsis, philosophe, VIème siècle avant J.C.
La sirène retentit, stridente. Le bateau reçoit l’ordre de couper les moteurs, interdiction lui est signifiée d’entrer dans les eaux italiennes… L’Aquarius, le fameux navire humanitaire affrété par S.O.S. Méditerranée, erre de côte en côte en ce terrible mois de juin 2018. Dans l’attente d’une réponse positive d’un port d’accueil, au risque d’une pénurie alimentaire et de graves conséquences sanitaires pour les 629 migrants à son bord…
Pour tout décor une forêt de micros haut perchés, en fond de scène un comédien-technicien-musicien ( Fred Costa) s’active entre lumières, bruits et sons. Sur les planches du théâtre Jean Vilar de Vitry, pas encore chahutés par les vagues de la haute mer, s’embarquent trois matelots peu ordinaires. Bénévoles engagés dans une mission humanitaire à grands risques, ils changeront de rôles au fil de la représentation : membre d’équipage, secouriste, capitaine, journaliste… Embarquement terminé, destination la mer Egée, et vogue la galère ! Avec force convictions et dotés d’une folle énergie, les trois comédiens (Saabo Balde, Jonathan Heckel, Lymia Vitte) nous content de la voix et du geste cette dernière mission de l’Aquarius à l’heure où les autorités italiennes lui refusent le droit de débarquer les centaines de rescapés à son bord.
Une tragique odyssée qui, entre émotion et réflexion, navigue dans les remous de questions en pleine dérive : comment justifier ce manquement au droit maritime international de prêter assistance à toute personne en détresse ? Comment expliquer ce silence des autorités européennes sous couvert de protéger les frontières des états membres ? Pourquoi criminaliser les actions des humanitaires et laisser croire que des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants embarquent sur des canots de fortune au titre d’une immigration sauvage ? L’angoisse monte sur le pont, les conditions de sauvetage sont toujours périlleuses, naufragés – matelots et bénévoles croulent de fatigue et d’épuisement. Le bonheur explose en cale lorsque une femme sauvée des eaux retrouve son mari, une mère son enfant, un frère sa sœur. Point de discours lénifiant ou compatissant au cœur de ce spectacle conçu par le collectif F71, qui s’inspire du travail du philosophe Michel Foucault pour qui l’année 1971 fut celle d’un engagement résolu aux côtés des détenus et contre les violences policières ou racistes, juste un rappel des propos tenus par les diverses autorités gouvernementales avant que l’Espagne n’accepte avec ferveur d’accorder accueil et assistance aux migrants rescapés d’une mort programmée.
Une superbe épopée qui, entre musique et chants entremêlés, offre vie, lumière et couleur à ces hommes et femmes de bonne volonté qui osent engager leurs existences, planche ou bouteille à la mer, sur des voies d’eau solidaires. Qui interpellent chacune et chacun, au travers d’une création artistique de belle et grande facture, sur la place à prendre ou à trouver à la sauvegarde de notre humaine planète, océan de vivants aux valeurs partagées. Yonnel Liégeois
Le dernier voyage (Aquarius), Lucie Nicolas avec le Collectif F71 : Le 06/11 à 20h. Théâtre Jean Vilar, 1 place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine (Tél. : 01.55.53.10.60). Les 04-05/02/26, au Moulin du Roc, scène nationale de Niort (79). Du 19 au 21/03/26 au Théâtre Aimé Césaire, Fort-de-France (972).
Au Fort d’Aubervilliers (93), le théâtre Zingaro présente Les cantiques du corbeau. La mise en selle du recueil au titre éponyme de Bartabas, le metteur en scène et grand maître de la troupe équestre. Quand les mots dansent sur la croupe des chevaux, la poésie fait un flamboyant tour de piste.
Il tourne en rond, droitement dressé sur le dos de son fier destrier ! Tel un sphinx, il veille à la pureté de l’eau qui submerge la piste circulaire. Le cycle du temps est engagé, immuable, imperturbable : contre vents et marées, séismes ou intempéries, la nature est calme, reposée. La quiétude envahit l’espace, quelques lumières vacillent dans la minuscule fosse aquatique. Le cheval tourne, fait une pause, repart. Bride relâchée, le cavalier se révèle tête-corbeau. En d’autres temps lointains, d’autres cultures, d’autres mythes, cet oiseau-là est vénéré en terre Inuit comme créateur de l’univers. Le cheval, le volatile et l’homme : entre vie et mort, protecteurs et prédateurs, l’osmose, les rôles s’inversent seulement au fil des saisons et des besoins. Le corbeau s’envole, les Cantiques tourbillonnent, les lumières s’étiolent.
Alors s’élève du haut des cintres, perdue dans les étoiles, la voix de la femme-enfant. Cristalline, tantôt pressante tantôt chuchotante… La chevauchée poétique est engagée : est-ce l’homme ou l’animal qui fait résonner les mots ? Peu importe, l’histoire de l’humanité se fait entendre. Le verbe haut, épique, chevaleresque, femme ou homme récitant. Presque deux heures durant, les paroles vont tambouriner dans le superbe décor du Fort d’Aubervilliers. Et entonner quelques longs extraits des Cantiques du corbeau, le livre-poème du maître céans. Il n’est point question de s’attarder sur les attendus scientifiques de l’apparition de l’univers. L’essentiel est ailleurs, le tout est partie de chacun, chacun est partie du tout dans cette fantasmagorie des quatre éléments : le feu et l’air, l’eau et la terre. De la bactérie flottante à la bête rampante, de l’animal rugissant au sapiens se redressant…
Sur les petites tables disséminées autour de la piste, bougie, vin chaud et petits gâteaux accueillent le public. Tendre la main à l’aveugle pour ne point quitter des yeux la sérénade verbale et musicale ! Dans l’eau, au milieu de l’eau s’enchaînent tableaux vivants et scènes de vie, superbement parées et mises en lumière. Le minotaure minaudant avec l’enfant, la danse envoûtante d’une belle féline qui roule et s’enroule autour d’elle-même, jusqu’au bout des doigts et les pieds dans l’eau, des torches vivantes et virevoltantes mais aussi des squelettes caracolant sur la croupe des chevaux… La vie est là, la mort aussi, l’homme a rompu le pacte avec le vivant, sa bestialité a coloré l’eau rouge sang, asservir l’animal et la terre conduit inéluctablement au néant. Le dépaysement est complet, tambours, chants et instruments balinais scandent le tempo de cette originale chorégraphie naturaliste. De temps à autre, le cheval entre dans la danse, toujours aussi libre de ses mouvements. Chez Zingaro c’est lui qui dicte la cadence, le dressage est caresse, assentiment.
Le verbe a libéré le galop du bel équidé : une césure, un saut qualitatif et inattendu dans l’imaginaire de Bartabas ! Comme présent-absent, la cendrée poétique supplante la rythmique du sabot et s’empare de la piste, tel un message prophétique. D’une parole l’autre, les animaux se font langage, aigles et lions, petits ou puissants vertébrés déclament l’alphabet de leurs silhouettes sous les arcades de bois. Goûtons les battements d’ailes des oies, le chant des brins d’herbe au vent couchant, l’appel du corbeau croassant, le parfum et la saveur du vivant. Ils sont bien plus que bruissements aimants. Yonnel Liégeois, photos Sacha Goldberger
Les cantiques du corbeau, Bartabas : Jusqu’au 31/12. Ouverture des portes à partir de 18h (spectacle à 19h30) les jeudi/vendredi/samedi, 16h (spectacle à 17h30) le dimanche. Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean Jaurès, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.39.54.17). Le livre est disponible chez Folio-Gallimard (96 p., 7€).
Le 29 octobre 1981, disparaissait Georges Brassens. En compagnie de Rémi Jacobs, coauteur avec Jacques Lanfranchi de Brassens, les trompettes de la renommée, une petite balade amoureuse dans l’univers du grand poète et chanteur populaire. Sans oublier les deux conférences musicales, le 15/11 et 06/12, initiées par Philippe Gitton, contributeur aux Chantiers de culture.
« Auprès de mon arbre », « Fernande », « La cane de Jeanne », « Le gorille », « Une jolie fleur » : pour l’avoir fredonnée un jour, qui ne connaît au moins une chanson du répertoire de l’ami Jojo ? De son vivant déjà, nombreux sont encore aujourd’hui les interprètes qui s’amourachent des rengaines finement ciselées de Brassens. Une pléiade de textes toujours d’actualité, vraiment pas démodés qui font mouche là où ils touchent : les cocus, les cons, les curés, les pandores, les juges… En décembre 2021, pour le centième anniversaire de sa naissance, Sète, la ville natale du poète, organisait de nombreux événements. En particulier sur le bateau du centenaire, Le Roquerols. Compositeur et interprète, Brassens a marqué son époque par son regard incisif sur notre société. Avec, en fil conducteur, deux mots qui lui étaient chers : fraternité et liberté !
« Je fréquente Brassens dès mon plus jeune âge », avoue Rémi Jacobs, « je me souviens encore du scandale que ma sœur déclencha à la maison le jour où elle rentra avec le 45 tours du « Gorille » en main ! ». Le ver est dans le fruit, à cette date et en dépit des interdits familiaux, le coauteur de Brassens, les trompettes de la renommée ne cessera d’écouter le signataire de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». C’est en cette bonne ville du Sud, marine et ouvrière, que Georges Brassens naquit en octobre 1921. D’une mère d’origine italienne et fervente catholique, d’un père maçon farouchement laïc et libre penseur : déjà un curieux attelage pour mettre le pied à l’étrier, une enfance heureuse cependant pour le gamin à cheval entre règles de vie et principes de liberté, qui connaît déjà des centaines de chansons par coeur (Mireille, Misraki, Trenet…). Une rencontre déterminante au temps du collège, celle d’Alphonse Bonnafé, son professeur de français qui lui donne le goût de la lecture et de la poésie, Baudelaire – Rimbaud – Verlaine, avant qu’il ne découvre Villon, Prévert et bien d’autres auteurs… « On était des brutes à 14-15 ans et on s’est mis à aimer les poètes, tu mesures le renversement ? » confessera plus tard à des amis « Celui qui a mal tourné ».
« Des auteurs qui nourriront l’imaginaire de Brassens et l’inspireront pour composer des textes splendides et indémodables », souligne Rémi Jacobs. « Une versification, une prosodie qui exigèrent beaucoup de travail, on ne s’en rend pas compte à l’écoute de ses chansons, et pourtant… Brassens, ce grand amateur de jazz et de blues, révèle une extraordinaire habilité à poser des musiques sur les paroles de ses chansons ». D’où la question au fin connaisseur de celui chez qui tout est bon comme « tout est bon chez elle », il n’y a « Rien à jeter » : Brassens, un poète-musicien ou un musicien-poète ? « Les deux, tout à la fois », rétorque avec conviction le spécialiste patenté ! « Brassens est un musicien d’instinct, qui a cherché ses mélodies et a parfois cafouillé, mais il est arrivé à un statut de compositeur assez original. Musicien d’abord ou poète avant tout : d’une chanson l’autre, le cœur balance, il est impossible de trancher. Historiquement, hormis quelques chansons, on ne sait pas ce qui précède, chez Brassens, du texte ou de la musique ».
« Sauf le respect que je vous dois », ne sont que mécréants et médisants ceux qui prétendent que Brassens se contentait de gratouiller son instrument… « De même qu’il a su créer son style poétique, il est parvenu à imposer un style musical que l’on reconnaît d’emblée. Il me semble impossible de poser d’autres musiques sur ses textes. Par rapport à ses contemporains, tels Brel ou Ferré, il m’apparaît comme le seul à afficher une telle unité stylistique. Hormis Nougaro peut-être, plus encore que Gainsbourg… Brassens travaillait énormément ses mélodies, fidèle à son style hors des époques et du temps qui passe. D’une dextérité extraordinaire à la guitare au point que ses partenaires musiciens avaient du mal à le suivre sur scène », note Rémi Jacobs.
Un exemple ? « La chanson « Les copains d’abord » dont nous avons retrouvé le premier jet de la musique. Très éloigné du résultat que nous connaissons, la preuve qu’il a cherché longtemps avant d’arriver à cette perfection ». Et le musicologue de l’affirmer sans ambages : « Les copains d’abord ? Le bijou par excellence où Brassens révèle tout son acharnement au travail pour atteindre le sommet de son art, où il révèle surtout son génie à faire accéder ses musiques au domaine populaire dans le bon sens du terme. Ses chansons ont pénétré l’inconscient collectif, elles y demeurent quarante ans après sa disparition, elles y resteront encore longtemps pour certaines d’entre elles, comme « Les copains » ou « L’auvergnat ». Des chansons finement ciselées, au langage simple à force de labeur sur le vers et les mots ».
D’où la censure qui frappa certaines de ses chansons, jugées trop subversives et interdites de diffusion. En attestent les « cartons » des policiers des Renseignements Généraux, notant cependant que ce garçon irait loin… Il est vrai que « Le Gorille » fait fort là où ça peut faire mal ! Libertaire, anarchiste Brassens ? « Il s’élève avant tout contre l’institution, toutes les institutions, le pouvoir, tous les pouvoirs : la justice, la police, l’armée, l’église. Il suffit de réécouter « La religieuse », un texte ravageur, destructeur… Un vrai scud ! », s’esclaffe Rémi Jacobs.
Celui qui célébra « Les amoureux des bancs publics » au même titre qu’il entonna « La complainte des filles de joie » est avant tout un humaniste, tolérant, défenseur du mécréant et de la prostituée. Avec, pourtant, des sources d’inspiration étonnantes parce que récurrentes dans son oeuvre (Dieu, la mort…) et l’appel au respect d’un certain ordre moral. « Brassens ? Un homme d’une grande pudeur, fidèle en amitié, pour qui la parole donnée est sacrée », affirme en conclusion notre interlocuteur, « un homme qui se veut libre avant tout, qui prend fait et cause pour les causes désespérées. à l’image de François Villon, le poète d’une grande authenticité et d’une grande liberté de ton qui l’inspira tout au long de sa vie ».
Georges Brassens ? Au final, un ami peut-être, un complice d’accord. Un copain d’abord qui, plus de quarante ans après, coquin de sort, nous manque encore ! Yonnel Liégeois
Le 15/11 à 16h, en la salle des fêtes de Mézières (36), Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet proposent une conférence musicale en hommage à Georges Brassens : le rappel de quelques dates essentielles dans la vie de l’artiste par l’un, une douzaine de chansons interprétées par l’autre. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt y compris parmi les nouvelles générations. Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967, Georges Brassens a mis en musique des poèmes de François Villon, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort, Antoine Pol, Théodore de Banville, Alphonse de Lamartine ou encore Louis Aragon.
Le 06/12 à 16h30, à la salle polyvalente de la Résidence AVH, 64 rue Petit, 75019 Paris (Métro Ourcq, ligne 5). Philippe Hutet et Alain Martial interpréteront les chansons. Le rendez-vous musical est organisé par le GIPAA (Groupement pour l’Information progressiste des Aveugles et Amblyopes). Réservation indispensable auprès de Sylvie et Yves Martin (07.81.91.37.17).
Poète et musicien
Qu’il soit diplômé du Conservatoire de Paris en harmonie et contrepoint pour l’un, titulaire d’un doctorat d’histoire pour l’autre, les deux l’affirment : Brassens fut tout à la fois un grand poète et un grand musicien ! Avec Brassens, les trompettes de la renommée, Rémi Jacobs et Jacques Lanfranchi signent un ouvrage passionnant et fort instructif. Un livre à double entrée aussi, analysant successivement textes et musiques. Révélant ainsi au lecteur des sources d’inspiration littéraire inconnues du grand public (Musset, Hugo, Aragon, Montaigne…), au même titre que les filiations musicales de celui qui voulait bien « Mourir pour des idées », mais de mort lente : l’opérette qui connaissait encore un grand succès dans les années 30, les musiques de films, le comique troupier et surtout le jazz, celui de Sydney Bechet et de Django Reinhardt…
Un essai qui permet véritablement de rentrer dans la genèse d’une œuvre pour assister, au final, à l’éclosion d’une chanson. Deux autres livres à retenir, à l’occasion du 40ème anniversaire de la mort de Georges Brassens : Le libertaire de la chanson de Clémentine Deroudille qui narre par le menu la vie du poète, le Brassens de Joann Sfar qui illustre avec talent et tendresse le texte des 170 chansons écrites et enregistrées par celui qui souffla plus d’une « Tempête dans le bénitier ». Y.L.
Elle est à toi, cette chanson…
Diffusé en exclusivité à la Fnac, le coffret de quatre albums Georges Brassens, elle est à toi cette chanson… conçu par Françoise Canetti surprendra les oreilles de celles et ceux qui pensent avoir écumé l’ensemble de l’œuvre.
Le premier album permet, explique Françoise Canetti « de découvrir Brassens autrement, à travers ses interprètes », pour damer le pion à celles et ceux persuadé·es qu’avec Brassens, deux accords de guitare et un « pom pom pom » final suffisent. « Mon père disait que ceux qui pensaient ça avaient vraiment des oreilles de lavabo, sourit Françoise Canetti. C’était en fait un immense mélodisteet les arrangements jazz, rock ou encore blues d’Arthur H, Sandra Nkake, Olivia Ruiz, Françoise Hardy ou encore Nina Simone révèlent toute la force de ces mélodies. »
Le deuxième album est consacré aux années Trois baudets, ces fameux débuts dans lesquels Brassens doit être littéralement poussé sur scène par Jacques Canetti. « Mon père a créé le phénomène d’artistes-interprètes, poussant les auteurs de chansons à interpréter leurs textes, parce qu’il croyait en eux, explique Françoise Canetti. Brassens, Brel, Vian : tous étaient à la base très mal à l’aise de se donner en spectacle mais mon père les encourageait avec bienveillance, parce qu’il avait vu leur immense potentiel. C’était un accoucheur de talent, qui ne dirigeait pas ses artistes comme d’autres dans le show business mais préférait suggérer en posant des questions, du type : Georges, pensez-vous que cette chanson soit à la bonne tonalité ? De fait, Brassens, qui aimait donner des surnoms à tout le monde, l’appelait Socrate. » Dans cet album, au milieu des classiques sont intercalées des morceaux d’interviews de l’artiste particulièrement émouvants.
Le troisième album est consacré aux artistes des premières parties de Brassens (Boby Lapointe, Maxime Le Forestier, Barbara, Rosita…) pour souligner le grand sens de l’amitié du chanteur. « Il s’est toujours rappelé que Patachou en premier puis mon père lui avaient tendu la main vers le succès et a mis un point d’honneur à faire de même pour de nombreux artistes débutant en retour. » Quant au quatrième CD, il rend grâce à son inséparable meilleur ami, le poète René Fallet. Une série de textes amoureux inédits de l’homme de lettres, mis en musique, à la demande de Brassens, par la mère de Françoise Canetti Lucienne Vernet, sont interprétés par Pierre Arditi. Exquis ! Anna Cuxac, in le magazine Causette (21/10/21)
Au théâtre de La reine blanche (75), Laurène Marx présente Jag et Johnny. L’auteure et metteure en scène inaugure un style théâtral nouveau genre, le « stand-up triste ». Où l’on rit cependant en compagnie de Jessica Guilloud, lors de retrouvailles avec son chien Johnny et sa famille d’origine rurale.
Jessica, dite Jag, préfère ne pas prévenir ses parents lorsqu’elle décide de leur rendre visite à la ferme familiale. Pour éviter les refus ou remontrances, juste un coup de fil à sa mère pour qu’elle la récupère en voiture… Le dialogue entre les deux femmes se réduit au minimum, l’état de santé du cousin ou de la grand-mère, les potins du village… Jessica retrouve frère et sœur sans émotion particulière, ravie surtout de batifoler avec son chien Johnny malade du cœur. Une « famille de beaufs », comme elle la qualifie elle-même, sa famille dont l’immersion en épisodiques allers-retours lui permet de mesurer décalage et distance entre ce qu’ils sont et ce qu’elle est devenue.
Une transfuge de classe, selon l’expression consacrée, qui se remémore l’ambiance familiale dont elle est l’héritière : un beau-père qui ne cesse de la harceler, une grand-mère raciste et une tante homophobe… Elle raconte aussi l’alcoolisme d’un cousin, la maladie mentale d’un autre, les fêtes d’anniversaire à la salle communale, les rires grossiers et les histoires insipides narrées par les uns les autres. Un univers terne entre bouses de vaches et chemins boueux, sans éclaircie ni lueur d’avenir, des hommes et des femmes engoncés dans un quotidien sans relief. La seule embellie pour Jessica ? La tendresse et l’amour dans les yeux de son chien au cœur trop gros, qui va bientôt en crever. Un texte âpre, violent, sans concession, qui frappe là où ça fait mal : le désespoir d’une ruralité abandonnée des gouvernants et des pouvoirs publics, le mépris affiché à l’encontre des classes populaires, la misère sociale et la déchéance morale d’une population sans perspectives d’un ailleurs autre.
Laurène Marx orchestre la partition avec justesse. Seul un micro sur pied, des gestes mesurés, de judicieux clins d’œil au regard du public, quelques chansons fredonnées, Johnny le chien très présent dans l’imaginaire de la récitante… Le rire, bienvenu, évite de sombrer dans le pathos le plus morbide, la flûte traversière de Jessica Guilloud scande avec grâce ce « seule en scène » qui donne fort à penser. Sur le désir de « raconter toutes les histoires et pas juste celle qui nous arrange », sur les questions de classe et de féminisme, sur l’enjeu impérieux de ne point oublier d’où l’on vient sur le chemin où l’on va. Yonnel Liégeois
Jag et Johnny, Laurène Marx : jusqu’au 15/11, les mardi et jeudi à 21h, le samedi à 20h. La reine blanche, 2bis passage Ruelle, 75018 Paris (reservation@scenesblanches.com). Le 16/04/26, au théâtre Jean Vilar de Montpellier.
Au Théâtre 14, jusqu’au 18/10 à Paris, Véronique Vella, la magnifique comédienne et 479ème sociétaire de la Comédie Française squatte les planches avec Poètes, vos papiers, un fabuleux récital poétique. En compagnie de Benoît Urbain au piano et à l’accordéon, mais aussi à la guitare et à la voix, elle clame et déclame, commente et joue, danse et chante les mots et maux des plus grands poètes. Mis en musique par Léo Ferré, Mathieu Chedid ou son complice de scène : Louis Aragon, Antonin Artaud, Charles Baudelaire, Andrée Chedid, Jean Genet, Nazim Hikmet, Victor Hugo, Marie Noël, Arthur Rimbaud, Paul Verlaine… Entre humour et émotion, un spectacle à ne surtout pas manquer, d’une rare puissance évocatrice quand la vie en vers, et contre tout, ouvre à la liberté, la fraternité, la combativité ! Merci à André Malamut pour son poème découvert sur les réseaux sociaux. Yonnel Liégeois, photo Vincent Pontet
Sur la scène des Plateaux sauvages, à Paris, Marcial Di Fonzo Bo met en scène Il s’en va portrait de Raoul (suite) et Au Bon Pasteur, peines mineures. D’un comédien narrant sa vie de l’au-delà à des filles mineures placées en institution religieuse, deux « solo » d’une incroyable puissance et beauté. Entre poésie et réalisme, avec Raoul Fernandez et Inès Quaireau.
Ils sont trois, inséparables et complices depuis de nombreuses années : Philippe Minyana l’auteur, Raoul Fernandez l’acteur et Marcial Di Fonzo Bo le metteur en scène… Qui font cause commune, une nouvelle fois, sur la scène des Plateaux sauvages avec Il s’en va ! Le second volet du portrait de Raoul, le premier Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ?créé en 2018 à la Comédie de Caen. Cette fois, ouverte ou fermée, il n’y a plus d’issue, la mort a frappé, Raoul est mort. Il n’empêche, avec humour et poésie, en musique et chansons, miracle du spectacle vivant, il nous revient, le spectacle peut commencer.
Et quelle sarabande ! Grimé et déguisé en histrion de cirque, Raoul Fernandez explose les codes de la comédie. Un hommage à l’art théâtral, le défilé d’une vie consacrée au plaisir des planches… Le bel et grand Raoul, d’une incroyable vitalité pour un mort-vivant, se souvient de sa vie au Salvador, de son arrivée en France et de son amour de la langue. La mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo, entre couronne de fleurs mortuaire et paillettes, est toute à la fois légère et profonde comme le texte de Minyana : sans prise de tête ni poncifs, virevoltante et enchantée ! Raoul devenue Raoulita, costumière et habilleuse du génial Copi, nous livre quelques secrets d’existence, tel « bien se nettoyer les oreilles et entre les orteils », pour faire société ou communauté. Dans le partage, la joie et la bonne humeur : réjouissant !
En ce jour de septembre 1954 par contre, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant.
Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Une mise en scène colorée de Di Fonzo Bo pour ne point sombrer dans le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge, salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes religieux et éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois
Il s’en va portrait de Raoul (suite), Marcial Di Fonzo Bo : jusqu’au 18/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 16h30 (relâche du 10 au 12/10). Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).
Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial Di Fonzo Bo : le 10/10 à 19h30, le 11/10 à 16h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70). Les 24 et 25/11 au Qu4tre-Université d’Angers, les 29 et 30/01/26 au Quai-CDN d’Angers.
À lire pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).
À voir le film remarquable de Peter Mullan, Les Magdalene Sisters : Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise en 2002 et disponible sur le site Arte TV, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. Le travail de blanchisserie et sa pénibilité symbolisaient la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast).
Au théâtre Montmartre-Galabru (75), Grégory chante Mouloudji. Un récital où il ressuscite les chansons de Marcel, son père. Sans oublier celles de Vian et Prévert, partie intégrante de son répertoire.
Nous l’avions découvert en 1997 à La Pépinière Opéra lors d’un spectacle qu’il qualifiait de « promenade, chemin des écoliers dans l’univers de Jacques Prévert ». L’émotion était forte, son père était décédé trois ans auparavant laissant orphelins tous les admirateurs de cet artiste romantique si talentueux et si modeste a la fois. La ressemblance était troublante : même visage, même tignasse noire mais sans les boucles de Moulou… Mais, surtout, même voix sensuelle et ce phrasé unique si particulier ! Enfant de la balle, né en 1960 des amours de son père avec la danseuse Lilia Lejpuner, Grégory suivit sa mère dans ses tournées à Lisbonne où il vécut jusqu’à l’âge de huit ans. Dans le livre Athée, Oh grâce à Dieu ! écrit à quatre mains avec sa sœur Annabelle, ils retracent à tour de rôle la relation particulière qu’ils ont eu respectivement avec leur père.
Nés de deux mères différentes et n’ayant pas grandi ensemble, ils confrontent leurs souvenirs avec tendresse… Grégory y évoque ses retrouvailles à Paris avec un père au sommet de sa carrière qui va le familiariser avec Vian, Dimey, Bruant et Prévert et son propre univers poétique. Le jeune homme suit une formation de chant au Conservatoire ainsi que des cours de mime et d’art dramatique. Ce qui fait de lui cet interprète complet. Pour ce récital, nous le redécouvrons. L’homme a mûri, s’est enrobé. La voix s’est amplifiée, avec un très beau velouté dans les graves. Le regard tour à tour rieur ou sombre selon la chanson, il a une forte et chaleureuse présence scénique.
Si les Mouloudji père et fils ont même timbre et même phrasé, ils partagent aussi cette façon de tenir le micro : comme une fleur, comme un p’tit coquelicot ! Chantal Langeard
Grégory chante Mouloudji : les mercredis 08 et 15/10, 19h30. Théâtre Montmartre-Galabru, 4 rue de l’Armée d’Orient (face au 53 rue Lepic), 75018 Paris (Tél. : 01.42.23.15.85).
En six épisodes, le quotidien Le monde consacra sa série d’été au Chevalier de Saint-George. Aux éditions Actes Sud, en mars 2025, Alain Guédé publiait Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart. Passionné de musique classique, l’ancien journaliste du Canard Enchaîné se consacre à la réhabilitation du « Mozart noir » et « Nègre des Lumières », injustement ignoré des musicologues patentés.
Alain Guédé voue une passion immodérée pour Mozart ! Jusqu’à ce qu’il découvre que le virtuose s’est fortement imprégné, lors de ses séjours à Paris alors place forte de la création musicale, du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne, jusqu’à ce qu’il écoute le premier enregistrement des musiques de Saint-George réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. Pour lui, une révélation, « une musique absolument magnifique et très expressive, avec un sens de la ligne mélodique qui confine au génie ». Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite qu’il suit pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour le journaliste un choc terrible. « Dès le lendemain, je décidai d’écrire pour montrer qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! » Et de publier alors la première biographie du Maestro…
En ce mois de mars 2025, fort des recherches conduites par la section historique de l’association Le concert de Monsieur de Saint-George, trône en librairie Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, sa biographie revisitée dans une édition revue et augmentée, nouvelle couverture et nouveau titre. Un personnage hors du commun que ce Chevalier, une véritable célébrité de son temps choyée par les grands comme par les petites gens, homme de cour comme des faubourgs, un génie aux multiples facettes : brillant cavalier et meilleur escrimeur du royaume de France, galant danseur et fatal séducteur, violoniste virtuose et talentueux compositeur, chef d’orchestre adulé par les foules parisiennes… Un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !
Le seul tort de l’enfant né en Guadeloupe en 1739 ? Être mulâtre, fruit des amours interdites entre une esclave sénégalaise débarquée des cales d’un navire négrier et un riche propriétaire terrien installé aux Antilles. La chance de sa vie ? La fierté que Guillaume-Pierre Tavernier de Boulogne éprouve pour un fils aux talents précoces. Quoique métis, le petit d’homme est donc confié dès son retour en métropole aux meilleurs précepteurs et bénéficie de l’éducation d’ordinaire réservée aux rejetons de l’aristocratie de sang et de rang. À l’aube de ses vingt ans, il brille par ses qualités de corps et d’esprit ! Il dirige le Concert des amateurs puis la société des concerts de L’Olympique, considérés comme les meilleurs d’Europe.
À Londres, il se bat en duel contre le chevalier d’Eon, avant de s’engager corps et âme pour la Révolution Française : il crée alors un régiment de Noirs et de métis, la légion de Saint-George, qui combat sur les frontières du Nord. Bien avant, sur l’insistance de la reine Marie-Antoinette dont il fut le maître de musique, Louis XVI envisage en 1776 de le nommer à la direction de l’Académie royale de musique, le futur Opéra de Paris. Un « Noir » dans le fauteuil de Lulli et de Rameau ? À la nouvelle, quelques divas mal embouchées orchestrent une véritable cabale contre le « demi-nègre », déclarant publiquement dans un placet que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ».
La polémique enfle. À l’égal de la querelle des « Bouffons » hier et de la future « bataille d’Hernani » demain… Des jardins de Versailles à ceux du Palais-Royal, elle embrase le tout-Paris jusqu’à ce que le roi recule devant l’ampleur de la contestation. « Cet épisode constitue sans doute la première grande affaire de racisme de la société moderne », souligne Alain Guédé, le biographe du Chevalier et fondateur de l’association qui se bat pour la réhabilitation de sa mémoire et de son œuvre. Pour le journaliste du Canard Enchaîné, « c’est le premier interdit professionnel de l’histoire liée à la discrimination raciale ». Et d’affirmer qu’avec l’affaire Saint-George, le monde civilisé est invité pour la première fois à répondre à une question de fond : quand on ne les réduit pas à l’état de bétail ou de domestique, les Noirs peuvent-ils développer les mêmes qualités que les Blancs ?
Face à Saint-George, la réponse ne prête même pas à débat : homme des Lumières, franc-maçon éclairé, ardent défenseur de la Révolution Française en 1789, il composera au total 12 symphonies, 25 concertos pour violon, un concerto pour clarinette, 18 quatuors à cordes et divers opéras, déclenchant les passions à la direction d’orchestre et imposant un style musical qu’on finira par confondre avec celui de Mozart, son contemporain. C’est peu dire de la grandeur et du talent du personnage ! « Les valeurs dont Saint-George est porteur sont des valeurs qu’il nous faut continuer à défendre », reprend Alain Guédé. « Saint-George est un personnage fabuleux, tant pour son humanisme que pour sa musique. C’est pourquoi notre association se bat pour réhabiliter sa mémoire et inviter à la (re)découverte de cet oublié de l’histoire pour cause de racisme ». Une victime de la double peine au lendemain de sa mort en 1799 : il est banni des manuels, tant par les historiens que par les musicologues, lorsque le perfide Napoléon rétablit l’esclavage en 1802 ! Le nègre des Lumières, « Voltaire de la musique » selon l’abbé Grégoire, « Watteau de la musique » selon La Laurencie, s’enfonce alors dans une nuit de deux siècles.
Un vrai défi à relever désormais pour l’association Le concert de Monsieur de Saint-George qui organise moult manifestations en l’honneur du Chevalier : permettre à un public mélomane ou non de goûter aux grandes œuvres du répertoire, réhabiliter la mémoire d’un artiste de haute stature, signifier à chacun que la couleur de peau n’est pas une référence sur l’échelle du talent, affirmer haut et fort qu’en chaque petit d’homme sommeille un Mozart blanc, noir ou basané, qu’il est interdit d’assassiner… « La vie du Nègre des Lumières invite quiconque à prendre son destin en main », souligne avec force conviction Alain Guédé, « chacun est invité à se battre, comme Saint-George l’a fait durant la Révolution Française, pour un idéal de fraternité et de liberté ». Yonnel Liégeois
Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, par Alain Guédé ( éd. Actes Sud, 352 p., 24€50). Le concert de Monsieur de Saint-George, 172 boulevard Vincent Auriol, 75013 Paris (Tél : 06.80.64.02.50).
En tournée jusqu’à l’automne, les Mécanos sortent Usures, leur premier album. Ces dix chanteurs, percussionnistes et stéphanois, reprennent et réinventent les chants de lutte en occitan et en français. Les Mécanos ? Un plein de vitamines garanti !
Musicien de formation, Sylvère Décot avait envie de chanter en occitan, la langue de ses grands-parents. On lui a alors parlé d’un groupe de copains du côté des Monts du Pilat qui bringuaient en reprenant des chants traditionnels du coin. Il les a rencontrés et le groupe s’est peu à peu monté. « Au début, on était quatre, maintenant, on est dix », explique-t-il. « Nous sommes nés au sud de Saint-Etienne à la frontière de l’Occitanie venant d’un milieu ouvrier ou paysan. Nous voulions parler de là d’où nous venions et défendre l’idée de classes sociales ». Parmi les membres des Mécanos dont la moyenne d’âge avoisine la trentaine, peu étaient musiciens à la base, certains étaient boulanger, menuisier ou employé à la poste. Beau parcours, depuis quatre ans ils sont tous devenus professionnels, intermittents du spectacle.
Pour célébrer la mémoire ouvrière comme les luttes actuelles, ils réaménagent les chants traditionnels comme « Les Canuts » d’Aristide Bruant et en inventent d’autres qu’ils chantent en français et en occitan. « Deman matin me levarai pas/Me’n anirai pas trabalhar » (Demain matin je ne me lèverai pas/Je ne m’en irai pas travailler). « Avec le titre Demain matin, on a imaginé la réaction des ouvriers de la manufacture d’armes fraîchement installée au lendemain de la fusillade du Brûlé en 1869, encore présente dans la mémoire des Stéphanois », explique Sylvère Décot. « Face à cette répression de la grève des mineurs de La Ricamarie qui a fait 14 morts, on les a imaginés refusant de fabriquer des munitions qui servaient à tuer leurs confrères ».
« Vènon coma lo tronaire que baronta/Dins lo boès tot es pasmens tant tranquile » (Ils viennent comme le tonnerre qui gronde/Dans le bois tout est pourtant si tranquille). Avec « Tronaire » (le tonnerre), leurs voix s’élèvent contre la déforestation qui sévit un peu partout et notamment dans le Massif central. « Et le monde subit les décisions des riches et leur soif de profit». Les Mécanos sont aussi un peu métallos. Outre les éléments classiques de batterie, ils fabriquent de nouveaux instruments faits de clés, de bidons ou de pots d’échappement. Leurs voix savamment mêlées sont rythmées par des trouvailles de percussions, ce qui inscrit leur polyphonie dans la modernité et la rend joyeuse et dansante même si les sujets sont graves. Dès le départ, le groupe s’est frotté au réel en allant dans les prisons, les écoles, les maisons de retraite où les aînés ont partagé leurs souvenirs. Des rencontres qui nourrissent leur répertoire et leur réflexion. Sylvère se souvient ainsi d’une Ardéchoise qui racontait ne pas oser parler « patois » tellement il paraissait « pouilleux »…
En 2023, ils ont participé à un projet sur la mémoire industrielle à Chazelles-sur-Lyon et Feurs (42). Tels des ethnologues, ils ont mené l’enquête auprès des musées et des médiathèques pour élaborer des chansons qu’ils ont travaillées avec les élèves de deux collèges pour créer un spectacle sur place. Maintenant, les voilà embarqués pour deux ans sur un projet à Givors (69) où fut implantée l’usine Fives-Lille qui fabriqua des charpentes métalliques ou le moteur des avions Hispano. Ils récolteront les témoignages des anciens ouvriers sur leurs grèves et leurs métiers. Et de créer alors livret sonore et podcasts, ensuite un concert spectacle… Comme l’on dit en occitan, boulégan ! Amélie Meffre, photos Wilfried Marcon
Usures, les Mécanos (L-EMA, L’Eclectique Maison d’Artistes / InOuïe Distribution). Les Mécanos en tournée
Au théâtre 11-Avignon (84), Morgan.e Janoir présente L’ouvrir. Un trio de femmes, interprètes et musicienne, pour narrer avec humour et sensibilité les choix de vie de chacun, libérer la parole de chacune. Une invitation au public à assumer préférences et engagements.
Elle sourit, la jeune femme, pleinement heureuse et épanouie ! Qui l’affirme, persiste et signe : un boulot durable, un appart à Paris, un petit ami qui l’invite à déménager et à le rejoindre pour une vie à deux… « La ville brille de mille feux, J’ai jamais été aussi heureu…se. Je me réjouis de commencer. Commencer ce qui m’est dû – commencer ma vie à Paris ». Alors, pourquoi cette hésitation, ce doute qui l’envahit à l’heure où son chéri lui fait si belle proposition ? Elle qui peine à mettre des mots sur les maux profonds qui la taraudent, sans trop comprendre encore, elle ose L’ouvrir. « Ouvrir sa gueule pour dire non, un cri hurlé du plus profond de ne pas faire ça, de ne pas dire oui et emménager avec chéri » !
Ainsi parle Alex, alias Pauline Legoëdec convaincante de vérité et de sensibilité dans sa confession, ce dévoilement public. Accompagnée sur les planches par Valentine Gérinière à la flûte traversière, et de Morgan.e Janoir l’auteure de la pièce et confidente de l’héroïne… Qui libère enfin sa parole, non sans humour, pour annoncer la couleur. Une surprenante révélation depuis qu’elle a poussé un soir la porte d’un bar à l’ambiance particulière : Alex préfère et aime les filles ! Un « coming out », tout en finesse et tendresse, pour se libérer des interdits et non-dits, trouver et prendre sa place : être soi enfin, vivre en pleine liberté sans crainte du futur ni du regard des autres. Un trio lumineux qui invite chacune, chacun à ne jamais hésiter à emprunter le chemin qui lui convient, d’assumer son devenir quoi qu’il en coûte. Yonnel Liégeois, photos Thalie Alvesteguie
Le 19/07, au festival Jean Ferrat d’Antraigues (07), Annick Cisaruk et David Venitucci présentent Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Riche des compositions originales de l’accordéoniste, un récital à forte intensité où la chanteuse épouse les rimes et vers de Louis Aragon, l’immense poète du XXème siècle.
Public collé-serré, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en noir enchaîne de la voix sur la scène de l’espace culturel Christine Sèvres d’Antraigues… Regard complice, œil malicieux, la Cisaruk se révèle convaincante, émouvante ! Après Ferrat, Ferré et bien d’autres, elle ose à son tour visiter et se mettre en bouche la poésie d’Aragon. Un spectacle conçu avec le regretté Bernard Ascal, lui-même poète et porteur de moult gènes artistiques. Pour la plupart, des poèmes méconnus, posés sur les mélodies inédites de David Venitucci, permettant ainsi au public enthousiaste de porter un regard neuf sur la grande œuvre du poète. La preuve ? Ici, il ne sera pas question de ses yeux, mais de La main d’Elsa, « Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé (…) que je sois sauvé / Lorsque je les prends à mon pauvre piège / De paume et de peur de hâte et d’émoi ».
Un Aragon surprenant, détonant, loin de l’image figée du communiste intransigeant ou du dandy décadent, un homme de lettres et poète pris en étau entre doctrine et idéaux libertaires, amoureux des arts et de la beauté, s’enivrant des mots et des corps de l’autre, hanté par le souvenir de la guerre… Chantre de la femme et des étoiles, « des vertes et des pas mûres (…) un bateau /Des bonbons des fleurs /De toutes les couleurs ».
Une palette d’émotions qui s’évade du micro pour toucher sa cible plein cœur, spectateurs esbaudis par tel surplus de sensations !
La question, Aragon se la pose : « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Chaque mot que je dis me découvre (…) me trahit ». La belle interprète la fait sienne. En compagnie de Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, elle aura découvert théâtre et littérature. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale.
Un moment crucial pour la chanteuse et… l’amoureuse ? Sa rencontre avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, le musicien compose et libère moult mélodies enchanteresses. Lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes. De l’Olympia au caboulot de quartier, elle éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter. « Je prends tout de la vie », affirme avec conviction la fiancée du poète.
« C’est une chose étrange à la fin que le monde / Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit », clame Louis Aragon, le grand poète. « Ces moments de bonheur ces midi d’incendie (…) N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci / Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ».Le récital l’est aussi ! Yonnel Liégeois
Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Louis Aragon, Annick Cisaruk et David Venitucci : le 19/07, à 17h30.Festival Jean Ferrat, Place de la Résistance, 07530 Antraigues (Tel : 06.99.11.54.88).