À l’aube de cette année nouvelle, Charles Tordjman reprend sa mise en scène de La plus précieuse des marchandises, la pièce de Jean-Claude Grumberg : les 5 et 6/01 à Metz (57), le 10/01 à Épinal (88). Un train dans la forêt, un bébé jeté du wagon… La poésie comme arme ultime contre la barbarie.Sans oublier la poursuite de Douze hommes en colère au Théâtre Hébertot (75).
Assis à l’orée de leur cabane, seul dans la forêt, un couple soliloque sur leur vie de misère. L’épouse pleure sur une maternité qui se refuse toujours, l’homme gémit sur l’impossibilité de subvenir aux besoins d’une bouche supplémentaire. Pauvres bûcheronne et bûcheron ne sont pas d’accord, « la chèvre du voisin fournira le lait nécessaire », rétorque la femme, le mari bougonne de plus belle devant la dépense à envisager. Pour couper court, seule distraction dans la solitude de l’immensité forestière, elle s’en va chaque jour regarder passer les trains sur la ligne de chemin de fer nouvellement construite. Jusqu’au jour où… Un paquet bien ficelé tombe du wagon de marchandises, un nouveau-né ! La plus précieuse des marchandises, une petite fille…
« Avec Jean-Claude Grumberg, l’auteur de l’ouvrage, je poursuis un compagnonnage au long cours », raconte Charles Tordjman, « j’ai déjà mis en scène plusieurs de ses textes : Vers toi terre promise, Moi je crois pas, Votre maman, L’être ou pas… Toujours avec bonheur et plaisir ». Le jour où il découvreLa plus précieuse des marchandises, plongé dans sa lecture, l’homme de théâtre en rate son arrêt de bus et c’est le chauffeur qui l’informe du terminus ! « Un petit bouquin, mais un grand texte qui se refuse à faire de la Shoa un espace de lamentation ou d’horreur. Notre responsabilité première ? En parler, ne jamais cesser d’en parler aux jeunes générations qui ignorent l’histoire, contre ceux qui nient l’évidence ».
Pour surmonter l’horreur de la misère familiale et la terreur des trains de la mort dont chacun sait qu’Auschwitz est la gare centrale, Grumberg use de la forme et de la force du conte. Comme si tout cela n’avait jamais existé, tout spectateur sachant que le théâtre ment pour de vrai… « Vraie ou pas, l’histoire nous rappelle qu’au temps de la catastrophe, il y eut des Justes, qu’au tréfonds de la peur et de la noirceur la part d’humanité demeure », affirme avec conviction Charles Tordjman. Pauvre bûcheron, abhorrant les juifs de la tribu des « sans-cœur », ouvrira le sien à la petite fille amoureusement emmaillotée. à la plus précieuse des marchandises, à la vie !
Avec tendresse et délicatesse, Eugénie Anselin et Philippe Fretun mêlent leurs phrasés embués d’humour et d’amour. Tout est symbole, rien de naturaliste dans la mise en scène de Tordjman, « jouer à dire la catastrophe, chanter le désastre ». Juste une machine à coudre aux surprenants accents mélodiques et un minuscule piano pour laisser vaquer notre imaginaire et ne point réveiller le bébé… Qui deviendra une grande et belle jeune fille dont le vrai père, seul de la famille rescapé des camps, découvrira un jour le visage !
Sous forme de conte, la légèreté de la plume pour narrer ce qui relève de l’innommable, des images poétiques pour donner à voir ce qui relève de l’immontrable. Contre la barbarie, une plongée en humanité et fraternité partagées. Yonnel Liégeois
Les 5 et 6/01/23, 20h, à l’Opéra-Théâtre de Metz. Le 10/01/23, 14h30 et 20h30 à Épinal, auditorium de La Louvière.
À voir aussi :
Douze hommes en colère : Jusqu’au 29 janvier 2023, au Théâtre Hébertot (75). Dans une adaptation de Francis Lombrail, une mise en scène signée aussi de Charles Tordjman. Déjà plus de 300 représentations, la pièce de l’américain Reginald Rose à l’affiche pour une nouvelle saison, un chef d’œuvre cinématographique signé Sydney Lumet en 1957. Ils sont douze en charge de juger un jeune homme accusé de parricide. Un seul juré doute de sa culpabilité. Acquittement ou chaise électrique : le verdict exige l’unanimité…
Au siège de l’Union locale CGT de Rouen (76), Mathieu Létuvé interprète À la ligne, feuillets d’usine. Entre réalisme et poésie, une émouvante adaptation de l’ouvrage de Joseph Ponthus décrivant le quotidien de son travail à la chaîne dans les usines agro-alimentaires.
Noir de scène, court silence puis une salve d’applaudissements… Rassemblé dans la salle de l’Union locale CGT de Rouen, à l’invitation du Centre dramatique national de Normandie, le public est debout pour saluer la prestation de Mathieu Létuvé ! Dans une subtile féérie de sons et lumières, le comédien a mis en scène les maux et mots de cet intérimaire enchaîné sur les lignes de production des usines agro-alimentaires. Entre réalisme et poésie, une adaptation émouvante et puissante d’À la ligne, feuillets d’usine, l’ouvrage remarqué du regretté Joseph Ponthus.
Désormais, on ne travaille plus à la chaîne, mais en ligne… Normal lorsqu’on va à la pêche (!), un peu moins lorsqu’il s’agit de trier des crustacés ou de vider des poissons, pas du tout lorsqu’il faut découper porcs et vaches dans le sang, la merde et la puanteur ! En des journées de 3×8 harassantes, épuisantes où bosser jusqu’à son dernier souffle vous interdit même de chanter pendant le boulot. Homme cultivé et diplômé, éducateur spécialisé en quête d’un poste, nourri de poésie et de littérature, Joseph Ponthus n’est point allé à l’usine pour vivre une expérience, « il est allé à l’embauche pour survivre, contraint et forcé comme bon nombre de salariés déclassés », précise Mathieu Létuvé. « La lecture de son livre m’avait beaucoup touché, il m’a fallu faire un gros travail d’adaptation pour rendre sensible et charnelle cette poétique du travail », poursuit le metteur en scène et interprète, « il raconte l’usine en en faisant un authentique objet littéraire, une épopée humaniste entre humour et tragédie ».
La musique électronique d’Olivier Antoncic en live pour scander le propos, des barres métalliques pour matérialiser la chaîne ou la ligne, des lumières blanches pour symboliser la froideur des lieux… Au centre, à côté, tout autour, assis – courbé – debout – couché, un homme comme éberlué d’être là, triturant son bonnet de laine qu’il enlève et remet au fil de son récit : tout à la fois trempé de sueur et frigorifié de froid, tantôt enflammé et emporté par la fougue et le vertige des mots, tantôt harassé et terrassé par les maux et les affres du labeur ! Entre mots et maux, dans une économie de gestes et de mouvements, le comédien ne transige pas, Mathieu Létuvé se veut fidèle aux feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un texte en vers libres et sans ponctuation : de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru, du verbe croustillant de Beckett ou Shakespeare à l’écœurement des tonnes de tofu à charrier, des chansons pétillantes de Trenet ou Brel à l’odeur pestilentielle des abattoirs ! À la ligne ? La guerre des mots contre les maux, de l’usine à tuer de Ponthus dans les années 2000 à la tranchée d’Apollinaire en 14-18 : entre la merde et le sang, les bêtes éventrées et la mort, le même champ de bataille à piétiner du soir au matin. Convaincant, percutant, en ce troisième millénaire Mathieu Létuvé se livre cœur à corps en cette peu banale odyssée de la servitude ouvrière. Le public emporté par ce qu’il voit et entend plus d’une heure durant, magistrale performance, l’interprète ovationné !
Pour Mathieu Létuvé, ce spectacle prend place dans la lignée de ses précédentes créations : dire et donner à voir l’absurdité d’un monde qui nie l’existence des sans-grades, mutile les corps, leur dénie toute humanité et dignité… « Dire tout ça, le politique – l’absurde – le drôle – le tragique, le rythme et la beauté d’un texte à la puissance épique comme un chant de l’âme et de nous, les sans costards et sans culture » ! Il l’assure, telle affirmation ne relève pas de la posture, c’est un engagement au long cours que d’inscrire ses projets dans une démarche d’éducation populaire. La représentation dans les locaux de la CGT ? « Une date très forte, une grande charge émotionnelle pour moi de se sentir ainsi en communauté avec le public ».
Une soirée exceptionnelle aussi pour Handy Barré, le « patron » de la CGT locale, pour qui cette représentation avait une saveur particulière ! Lui-aussi a connu les horaires postés, le travail à la chaîne et ses effets pervers… Son seul regret ? N’avoir pu programmer la pièce pour deux ou trois représentations supplémentaires, « la salle comble, la centaine de spectateurs heureuse, un spectacle qui parle fort aux salariés et fait marcher leur imaginaire, un moment extraordinaire ». La CGT n’en est pas à son coup d’essai, « lors de notre congrès, nous avons accueilli La clôture de l’amour, la pièce de Pascal Rambert. Le syndicalisme se doit de porter les questions culturelles », souligne Handy Barré, « elles participent de l’émancipation des salariés, notre commission Culture y veille ». Les projets de la CGT de Rouen ? « Mettre en scène les lettres de Jules Durand, ce syndicaliste havrais injustement condamné, organiser un événement à l’occasion de l’Armada 2024 »… À l’image de leur responsable local, des syndicalistes rouennais pas seulement à la ligne, surtout à la page ! Yonnel Liégeois, photos Arnaud Bertereau
Ancien responsable de la Commission confédérale Culture de la CGT, engagé au sein du CCP, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (44), Serge Le Glaunec livre ses réactions à l’évocation de la représentation d’À la ligne. Les enjeux d’un dialogue entre artistes et militants, de la rencontre de l’art avec le « petit peuple », d’un outil collectif pour partager les expériences.
« Le récit de cette représentation théâtrale dans les locaux de l’Union locale de Rouen invite à la confiance. Bien que rien de cette nature ne soit évoqué, elle n’a pu exister qu’à la faveur de liens tissés dans le temps entre un Centre dramatique national et des militants de la CGT. Car une telle initiative ne se décrète pas. Elle ne peut être la décision de l’une ou l’autre des parties. Elle est certainement le fruit d’un long processus et de volontés tenaces portées par une reconnaissance, une confiance mutuelle, des dialogues renouvelés sur cela et sur tout, sur tout et sur rien. Il ouvre à une part essentielle de la responsabilité syndicale en matière d’émancipation individuelle et collective du monde du travail. Comme l’écrit Jacques Rancière, « l’émancipation des travailleurs c’est leur sortie de l’état de minorité, c’est prouver qu’ils appartiennent bien à la société, qu’ils communiquent bien avec tous dans un espace commun ».
Cet espace commun, il peut être la rue ou la presse. Avec une intensité particulière, il se joue dans le domaine de la création artistique. L’art offre des formes, des représentations de ce qui fait la vie. Il y a un enjeu de reconnaissance et de transformation sociale, en particulier lorsqu’il révèle les vies les plus modestes ou ce qui se joue sur le lieu du travail. L’œuvre, alors, force le regard, interroge et agrandit le réel. Le quotidien des vies simples est valorisé, renforçant son statut d’espace d’intervention, de création. Le geste est interrogé. Les espoirs et les doutes sont revisités. L’épaisseur des vies reconnues invite à s’y engager à nouveaux frais. En cela, la rencontre de l’art et du « petit peuple » est à proprement parler un acte révolutionnaire. D’aucuns l’ont compris à en juger, par exemple, à la levée de boucliers qu’a suscité le prix Nobel de littérature d’Annie Ernaux.
Il est vivifiant de voir que des organisations de la CGT en portent encore le souci. Il est regrettable qu’il n’existe plus de lieu dans la confédération où partager, interroger, soutenir, développer initiatives et expériences. Il fut un temps où une commission culturelle confédérale avait ce rôle. Que sont devenues les Rencontres Art – Culture – Travail qu’elle a organisées à maintes reprises ? Ces lieux manquent cruellement. Car nous savons aussi comment des initiatives peuvent se réduire à une instrumentalisation de l’artiste par l’organisation ou l’inverse. Le dialogue respectueux de la spécificité et de la liberté de l’un et de l’autre est une dimension essentielle qui ne va pas de soi. Il nécessite une attention développée dans la durée et dans l’analyse de ce qui se joue à cet endroit de la rencontre de la création et de la transformation sociale.
La crise profonde du monde de l’entreprise, autant que celui de la création artistique, pousse à faire vite (et mal, souvent…). Nous oublions qu’en matière d’idées, de pensées et de représentations sensibles, le sillon à tracer requiert de la profondeur, il a besoin d’être creusé à pas d’homme pour être fécond ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Depuis le 21 décembre, s’affiche sur les écrans Godland. Présenté à un Certain regard lors du dernier Festival de Cannes, le film de Hlynur Palmason est une traversée insensée de l’Islande à la fin du XIXe siècle. Un western venu du froid, étrange et fascinant.
C’est un film étrange et fascinant. Un western venu du froid. Un voyage en milieu hostile, dans un paysage lunaire balayé par les vents et la pluie, secoué de spasmes volcaniques venus des entrailles de la Terre. Un pasteur danois, Lucas (Elliott Crosset Hove), est mandaté par ses supérieurs en Islande, alors sous colonisation de la couronne danoise. Il a pour mission de construire une église et de photographier la population. Il aurait pu arriver directement à bon port en bateau mais, on ne saura jamais pourquoi, il décide de débarquer à l’opposé de sa destination et de traverser l’île.
Flanqué d’un interprète et d’un guide, un petit groupe de quelques individus, tous islandais, se forme pour ce voyage. Lucas ne parle pas l’islandais. La langue va s’imposer comme une barrière naturelle mais aussi, imperceptiblement, comme un signe de domination. Conçu comme un diptyque, dans un format carré qui évoque celui des daguerréotypes dont se sert Lucas pour photographier, Godland se déploie dans la première partie comme une succession de peintures sur le motif, hypnotisantes ; puis, dans un second mouvement qui marque une rupture radicale, la nature passe alors au second plan, laissant entrevoir des relations humaines complexes, rudes. Hlynur Palmason filme cette fable au rythme lent de cette traversée, ne nous épargnant rien de la violence des éléments naturels comme des rapports humains. On éprouve dans notre chair cette pluie glacée qui s’abat sur les hommes et la terre ; ces rafales de vent qui soufflent et s’engouffrent par tous les pores de la peau ; la puissance des torrents qui emportent hommes et chevaux.
Conte philosophique et mystique, Godland est un film au réalisme magique, où les personnages apprennent à côtoyer la mort dans un mano a mano impitoyable avec la nature. Le réalisateur a réuni des acteurs dont le jeu atypique, énigmatique, ajoute une dimension mystérieuse à l’ensemble. Le bras de fer entre Lucas et Ragnar (Ingvar Sigurosson), entre ce prêtre et ce vieux loup des mers et des terres islandaises, est troublant, entre attirance et répulsion. Chez Palmason, les bêtes meurent parce qu’elles se perdent dans ces contrées infinies. Il filme alors leur décomposition au long cours, et l’on pense à cette pomme flêtrie filmée par Peter Greenaway dans Zoo… Marie-José Sirach
Trois questions à Hlynur Palmason
– En quoi parler ou ne pas parler l’islandais ou le danois, refuser de parler l’une ou l’autre langue, à la fin du XIXe siècle, révèle-t-il les rapports de domination, de colonisation ?
– Jusqu’à très récemment, les Islandais devaient obligatoirement apprendre le danois. Si la plupart d’entre eux comprennent le danois, la réciproque n’est pas vraie. Les Danois ne s’intéressent pas à l’islandais, c’est une langue qui leur est étrangère. J’avais envie d’explorer cette question, avec les malentendus que cela peut provoquer. Si l’on pense à la colonisation et à l’indépendance de l’Islande, l’histoire est beaucoup moins terrible que pour d’autres pays colonisés. Il n’y a pas eu d’effusion de sang, rien de spectaculaire. Mon film est à l’image de cette histoire : c’est un drame, mais sans grand spectacle.
– Vous filmez une nature puissante, hostile et pourtant spectaculaire. Comment le climat, en Islande, influence-t-il la terre et les hommes ?
– Si l’on remonte dans le passé, on mesure combien les gens autrefois étaient proches de la mort, de la nature. Les montagnes, le paysage, les hommes et les bêtes étaient façonnés par tous les éléments climatiques. Je voulais intégrer ce paramètre dans le film, que l’on ressente le tempérament de ce pays, que l’on mesure aussi le passage du temps, combien il affecte tous les éléments de la nature comme la nature des hommes.
– La poésie est souvent présente dans la littérature islandaise, en particulier dans les romans noirs, tout comme dans votre film. Quels rapports entretiennent les Islandais avec la poésie ?
– C’est un poète qui m’a inspiré pour ce voyage, notamment ces vers : « Me voici abandonné de tout, sauf de Dieu… Même si Dieu n’existe pas. » L’Islande est effectivement un incroyable terreau littéraire. La littérature y a beaucoup plus la cote que le cinéma, les écrivains y sont bien plus admirés et vénérés que les cinéastes. Il n’existe aucune émission de cinéma à la télévision ou à la radio. En revanche, il en existe énormément qui sont consacrées à la littérature. Cela vient de notre très grande tradition de sagas et de récits, et les Islandais y sont particulièrement attachés. Propos recueillis par M-J. S.
Le 24 décembre 1982, s’éteint Louis Aragon en son domicile parisien. Quarante ans après la disparition du poète, sa vie et son œuvre continuent de fasciner toutes les générations. Publié par L’Humanité, un hors-série explore les différentes facettes de l’immense écrivain.
On croit tout connaître de Louis Aragon, mais on est sans cesse en train de le découvrir. Quarante ans après sa disparition, la veille de Noël 1982, l’homme que son meilleur adversaire et fervent admirateur, Jean d’Ormesson, qualifiait de « dernier géant de notre histoire » méritait bien que l’Humanité lui consacre un nouveau numéro hors-série. Cent pages et autant de photos – sans compter les cadeaux – pour retracer l’aventure Aragon, de l’enfance tourmentée à la vieillesse tout sauf sage d’un écrivain à la pensée sans cesse en mouvement. On y découvre un auteur qui n’a pas fini de nous surprendre : « Je ne suis pas celui que vous croyez… »
La vie d’un personnage de grand roman
Il n’a pas seulement laissé une œuvre foisonnante, dont certains écrits restent sans doute encore inédits – à l’image de cette biographie rédigée par Pierre Daix, et annotée dans la marge de la main de l’auteur des Yeux d’Elsa, présentée pour la première fois dans ce hors-série de l’Humanité. La vie d’Aragon est incroyablement riche, digne de celle d’un personnage d’un grand roman. Enfant d’éducation bourgeoise, dont la filiation lui fut cachée jusqu’à ses vingt ans, couverte par le secret de l’adultère. Jeune soldat plein de bravoure, pataugeant dans les tranchées de la « Der des ders » avec de la littérature d’avant-garde et ses propres manuscrits en bandoulière. Écrivain plein de promesses qui forme un duo enragé de surréalistes avec André Breton, brisant toutes les normes, avant de se fâcher avec lui pour s’engager au Parti communiste, auquel il demeurera fidèle toute sa vie. Homme de lettres rompant le silence dans les premiers parmi ses pairs, pour mettre sa plume au service de la Résistance.
Le poète adulé et détesté, attaqué sans relâche
Avocat fougueux et aveuglé de l’imposture stalinienne, avant de prendre le parti définitif de la liberté dans l’art et de la liberté tout court, qu’il défendra avec le même acharnement du haut de sa stature d’écrivain prestigieux et de dirigeant communiste respecté. Le féministe méconnu, et son ombre démesurée qui cache l’écrivaine de génie Elsa Triolet. Le fou d’Elsa et le libertin. Le reporter de terrain à l’Humanité et le militant. Le poète adulé et détesté, attaqué sans relâche pour ses activités politiques. Celui, enfin, qui, jusqu’au soir de sa vie, n’a jamais renié son pacte avec l’éternité de la jeunesse qu’il continuait à côtoyer et à soutenir dans ses révoltes : Mai 68, la nouvelle vague des cinéastes, le printemps de Prague, l’union de la gauche et l’espoir de 1981… Et cette passion intacte pour tout ce que les sciences et les arts inventent de neuf. Sébastien Crépel
Les événements Aragon en 2023 :
– Le continent Aragon : jusqu’au 28/01/23, à la médiathèque Louis Aragon de Martigues
– « Arrachez-moi le cœur, vous y verrez Paris » (Aragon) : jusqu’au 03/01/23, en extérieur, à l’angle de la rue de Lobau et de la rue de Rivoli
– Aragon, les adieux : jusqu’au 11/01/23, à l’Espace Niemeyer, place du Colonel Fabien à Paris
– « Je réclame tout notre héritage humain », Aragon – L’Algérie et le monde arabe : le 19/01/23 à 19h00, une conférence-spectacle à l’Institut du Monde Arabe de Paris
Un hors-série exceptionnel :
Sous la plume des meilleurs spécialistes, ce sont ces mille Aragon en un dont le hors-série de l’Humanité raconte la (les) aventure(s) : Pierre Juquin (biographe d’Aragon) ; Jean Ristat (son éditeur et exécuteur testamentaire) et le poète et critique Olivier Barbarant ; le philosophe Bernard Vasseur ; les plus grands chercheurs ; Patrick Apel-Muller et les journalistes de l’Humanité. Et au milieu coule une rivière : la Rémarde, qui serpente entre les allées du moulin de Villeneuve, la maison d’Aragon, devenue un centre d’art et un musée, dont ce hors-série vous fait la visite commentée, guidée par son directeur, Guillaume Roubaud-Quashie. Une visite « virtuelle » que chacun pourra compléter par la découverte « réelle » de ces lieux magiques, grâce à l’entrée offerte glissée dans chaque exemplaire du hors-série, en même temps que le portrait inédit d’Aragon – offert également – exécuté par l’artiste plasticien Gianni Burattoni sur un luxueux papier.
Disponible en kiosque (100 pages richement illustrées, 9€90) ou à commander en ligne sur la boutique de l’Humanité.
Le 1er décembre 2022, Alain Bashung aurait dû souffler ses 75 bougies : cruel, pour un artiste de cette trempe, de mourir à 61 ans ! Heureusement, albums et bouquins continuent à saluer son talent. Après l’album En amont et Alain Bashung, sa belle entreprise de Stéphane Deschamps sortis en 2018 (éd. Hors collection), voilà En studio avec Bashung, un sacré bouquin signé Christophe Conte, accompagné d’un succulent CD.
« Le tout est parti d’un film avec Fernando Arrabal (*), « il m’avait fait jouer une espèce de Jésus après l’Apocalypse», commentait en son temps Alain Bashung. Le réalisateur lui avait aussi demandé de faire la musique du film sans un rond pour la payer. Il ne restait plus qu’à délirer… Faut dire que l’époque s’y prêtait quand on songe qu’un film d’un génial dramaturge espagnol, et résistant à Franco, était programmé en début de soirée en 1983 et que la chanson Gaby oh Gaby, déjantée à souhait, faisait un carton trois ans plus tôt. On replonge dans ces années-là avec le CD En studio avec Bashung.
La voix du chanteur ressurgit au gré des morceaux ébauchés pour le téléfilm, pour son futur album Play Blessures avec Gainsbourg ou pour d’autres. On croise des brancardiers dans Bistouri Scalpel, unImbécile qui a « encore traîné dans le fond des asiles pour trouver l’amour fou » (un texte très fort pour signifier la marge des uns comme l’égoïsme des autres, signé Boris Bergman). On se balade dans le rock de Strip Now. Au milieu, le chanteur raconte : « C’était du rêve et je ne rigolais pas avec le rêve ou le fantasme. C’était mon moteur. (…) Je veux bien qu’on plaisante avec (…) mais pour moi, ça reste très sérieux tout ça ». En fait, l’album vient appuyer le formidable travail de Christophe Conte qui signe En studio avec Bashungaux éditions Seghers, treize ans après la mort du chanteur.
Photos d’archives et témoignages inédits à l’appui, l’ouvrage retrace au fil des pages une fulgurante carrière : les débuts difficiles jusqu’au premier tube quand il a 33 ans, ses échappées belles mais risquées dans les albums suivants jusqu’à Osez Joséphine en 1991, ceux qui s’ensuivent couronnés de succès, tels Fantaisie militaire ou Bleu pétrole. Le tout, sous l’angle des studios sillonnés et des personnes rencontrées. « Un artiste qui a poussé au plus loin et dans toutes ses dimensions le travail en studio, c’est bien Alain Bashung », écrit Christophe Conte, « je me devais donc d’en faire le récit avec rigueur, en essayant de retranscrire au plus juste ce qui s’était passé entre ces murs capitonnés ». En studio avec Bashung, le livre et le disque ? Deux petits bijoux, littéraire et chansonnier, à s’offrir pour commencer superbement l’année. Amélie Meffre (*) « Le cimetière des voitures », diffusé sur France 2 en 1983.En studio avec Bashung, de Christophe Conte (éd. Seghers, 216 p., 29€). Album Barclay (11 titres, 19€99)
Le samedi 10 décembre à 20h, au Grand Aslon à Lingé (36), l’association Noces de Paroles organise Vin sur vin, une soirée spectacle bien arrosée ! En compagnie de deux conteurs, Kamel Guennoun et Bernard Barbier, qui raconteront des histoires sur le vin et sa dégustation.
Ainsi que le rappelle le site Paroles de conteurs, Kamel Guennoun naît en 1953 à Royan, de mère charentaise et de père kabyle. Il vit en Algérie dans sa prime jeunesse, puis il rentre en France en 1962. Il fut docker, déménageur, ouvrier à l’usine Simca avant de s’investir dans l’animation socioculturelle.
En 1987, il découvre le festival « Paroles d’Alès » et commence son initiation aux arts du récit auprès de conteurs et conteuses. Il replonge alors dans ses racines kabyles, qu’il croise avec sa culture charentaise, pour suivre à son tour les chemins qui font les grands conteurs… Cévenol d’adoption, il devient directeur artistique des « Nuits du conte » de Thoiras et co-fondateur avec Patrick Rochedy de « La Marche des Conteurs ». Sans oublier ses collaborations artistiques avec Les voix de la Méditerranée à Lodève, les médiathèques de Ganges et de Narbonne, le Centre méditerranéen de littérature orale d’Alès.
Sur son blog, Bernard Barbier retrace les étapes principales de son parcours artistique. Il naît en 1952 en Auvergne. Il effectue ses premiers pas sur scène vers 1978 avec la musique folk, où il joue du violon. En 1982 dans le Lot, il rencontre une compagnie de Cirque / Théâtre /Clown. C’est le début d’une belle aventure artistique : spectacles de rue, sur scène, pour enfants et adultes… De 1990 à 2003, avec son ami Christian Coumin, il parcourt le monde (télés, galas, cabarets…) avec un numéro visuel « Le vidéo clown ».
En 1987, il fait la connaissance du conteur Kamel Guennoun. « Là fut ma vraie rencontre avec l’univers infini des contes », confie-t-il, « j’avais en moi ce besoin de dire des histoires ». Il suit plusieurs stages avec Michel Hindenoch, Didier Kowarsky, Kamel Guennoun. Il profite de l‘aide précieuse de Jihad Darwiche et de la formation du Centre méditerranéen de littérature orale d’Alès. Depuis 2001, il conte et raconte donc le monde, les histoires qu’il a écrites (menteries) comme celles qu’il a revisitées (Petit Poucet.com)… « Apprendre par la plante des pieds, voila une belle université », affirme Bernard Barbier. Philippe Gitton
Jusqu’au 11/12, au Théâtre de la Tempête, Guy Régis Junior propose L’amour telle une cathédrale ensevelie. L’auteur et metteur en scène haïtien signe le deuxième volet de sa Trilogie des dépeuplés, sur la dislocation de son pays et la dispersion des familles. Un uppercut poétique et politique.
Nous avons déjà recensé L’amour telle une cathédrale ensevelie. Toutefois, devant la puissance et la beauté du spectacle, c’est avec grand plaisir que nous publions la chronique de notre consœur, et contributrice à Chantiers de culture, Marina Da Silva. Y.L.
Lorsqu’on pénètre dans la petite salle du Théâtre de la Tempête, à Paris, on arrive sur un autre rivage. Un sol de sable doré, délimité par une frontière d’eau. En fond de scène, la mer et ses vagues comme une grande langue qui vient lécher le sable. À jardin, le guitariste et compositeur haïtien Amos Coulanges ne quittera pas le plateau, accompagnant de ses rythmes et de son chant envoûtants l’oratorio douloureux de L’amour telle une cathédrale ensevelie, écrit et mis en scène par son compatriote Guy Régis Junior. Le spectacle a été créé fin septembre aux Francophonies de Limoges, au Théâtre de l’Union, et trouve ici un écrin qui le place dans un contact rapproché et puissant avec le public.
C’est le deuxième volet de la Trilogie des dépeuplés, une épopée sur l’arrachement et l’exil où Guy Régis poursuit sa radiographie poétique et non documentaire de l’effondrement de son pays et de la dislocation des familles. L’écran, si loin, si proche, nous fait pénétrer dans le salon d’un couple mal assorti, habitant au Canada. Lui, le retraité Mari (Frédéric Fahena et François Kergoulay, en alternance) ; elle, la Mère du fils Intrépide, magnifique et bouleversante Nathalie Vairac. Elle se tord de colère et de douleur. Elle a fui son pays dont la nostalgie l’empêche de vivre pour atterrir dans ce qui est censé être une vie meilleure, confortable, dans un appartement de Montréal. Elle a tenté d’accepter ce mari plus vieux qu’elle, qui l’achetait en quelque sorte, dans la perspective de faire venir son plus jeune fils. L’Intrépide. Celui-là même qui l’avait poussée à quitter l’île, douce mais misérable, qui n’est jamais nommée. Toutes les démarches administratives n’ayant pas abouti, il a pris la mer avec ses compagnons d’infortune.
Alors, « l’amour, monté haut comme une cathédrale, s’est pulvérisé comme poussière ». On passe de ce huis clos où une histoire intime se raconte à bas bruit pour revenir à la mer où les images vidéo de Dimitri Petrovic se mêlent à celles plus vraies que vraies du combat collectif des damnés de la terre sur des embarcations à la dérive. Des images tournées par Guy Régis et Fatoumata Bathily, et des extraits du film Fuocoammare, par-delà Lampedusa, de Gianfranco Rosi. Une petite foule d’hommes, de femmes et d’enfants y sont agglutinés au-delà de l’irreprésentable. Dans l’espace de sable des comédiens-chanteurs, Derilon Fils, Déborah-Ménélia Attal, Aurore Ugolin, Jean-Luc Faraux accompagnent leur lutte à mort dans un chœur créole de toute beauté. Leur chant dit à la fois le désespoir et la résistance. Lorsqu’ils scandent « Canada, Canada, Canada », le mantra du fils pour cette traversée, on mesure la détermination de ces êtres qui ont derrière eux « leur vie à effacer » et pour horizon cette projection dans un futur et un ailleurs. Marina Da Silva
Jusqu’au 11/12, au Théâtre de la Tempête (la Cartoucherie), route du Champ-de-Manœuvres, 75012 Paris (Tél. : 01 43 28 36 36). La Trilogie des dépeuplés est publiée aux Solitaires intempestifs.
Jusqu’au 11/12, au Théâtre de La Tempête (75), le metteur en scène haïtien Guy Régis Jr propose L’amour telle une cathédrale ensevelie. Un émouvant poème, épique et lyrique, pour conter pleurs et douleurs d’une mère, fureur et terreur de la mer. Dans le ressac des océans, d’Haïti au Canada, d’Afrique en Europe, ami, entends les cris sourds qui montent à l’écume des jours.
En bord de scène, la guitare du talentueux Amos Coulanges égrène ses lignes mélodiques. Tantôt piquantes, tantôt cinglantes à l’heure où la colère explose sur le plateau… Se tenant à bonne distance l’un de l’autre, un homme et une femme, épouse et mari, s’insultent et s’invectivent, se crachent au visage haine et désespoir. Pas de dialogue, réconciliation impossible, des cris à la puissance crescendo comme les doigts pinçant les cordes de l’instrument de musique, une litanie de reproches hystériques et définitifs… Un amour brisé, noyé à l’image de ces gouttes de pluie qui saturent l’écran.
Femme, elle a quitté son île, Haïti, pour s’en aller fleurir les vieux jours d’un Canadien argenté. C’est son fils qui lui a déniché la perle rare sur les réseaux sociaux : adieu bidonville, misère et insécurité, bonjour l’aisance et l’appartement cossu à Montréal, contre échange d’un peu de tendresse l’assurance d’un bien-être convenu ! Pas de coups portés, sinon deux claques au visage de l’homme contrit et incompris, la violence des mots suffit. Qui emplit l’espace, sans espoir de fuite, il nous faut l’entendre et la supporter, la douleur et la souffrance de cette femme. De cette mère, avant tout. Un amour dévasté, anéanti, enseveli, en ruines comme la cathédrale de Port-au Prince toujours à terre… Ah, Notre-Dame, ici nous ne sommes pas à Paris, nous sommes en Haïti !
La nouvelle s’affiche à l’écran : de frêles embarcations à la dérive, hommes-femmes et enfants, fuient les côtes caribéennes pour atteindre l’eldorado canadien ! Depuis des semaines, le couple est sans nouvelle du fils, les autorités locales lui ont interdit l’exil légal. Il s’est embarqué pour rejoindre sa mère, clandestinement. Le naufrage guette, le naufrage est imminent. S’avancent alors au devant de la scène deux femmes et deux hommes, tout de noirs vêtus, s’élève alors la complainte poignante de quatre conteurs au chanter créole. Quatre voix d’une beauté sidérante, déchirante : « Un boat-people, c’est comme un caveau au cimetière… Un sans-manman, il ne sait pas ce qui l’attend… De grosses vagues nous fracassent, le petit voilier tangue… Sur ce bateau-sauve-qui-peut, celui ou celle qui se laisse plonger se noiera tout seul, pour ses propres yeux… Au beau milieu des mers qu’on va périr, au beau milieu des mers qu’on va mourir ». Le fils est mort, le corps du fils est devenu soupe pour les requins.
Les gouttes d’eau, cette fois, tombent des cintres. La mer engloutit tout, espoir et devenir. Pour celles et ceux qui sont restés à terre, spectateurs nantis mais anéantis devant tel spectacle aussi émouvant que percutant, la question demeure : l’exil, la fuite, la mort sont-ils seuls ressorts de ces peuples en mal d’humanité ? Lors de sa création aux Francophonies de Limoges en septembre sur la grande scène du Centre dramatique national du Limousin, le Théâtre de l’Union, la pièce triompha. En la petite salle parisienne du théâtre qui porte bien son nom, la tempête fait rage en toute proximité avec comédiens, chanteurs et musicien : à voir expressément, absolument ! Yonnel Liégeois
L’amour telle une cathédrale ensevelie : jusqu’au 11/12, au Théâtre de La Tempête. Avec des images tournées par Fatoumata Bathily et Guy Régis Jr et des extraits du film documentaire Fuocoammare, par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi. Second volet de La trilogie des dépeuplés, la pièce est publiée aux Solitaires intempestifs.
Le 15/11 à L’Odéon du Tremblay (93) et le 18/11 au Théâtre Aleph d’Ivry (94), Mireille Rivat revisite l’univers chansonnier de Bertolt Brecht. Sur les musiques de Kurt Weill, Hanns Eisler et Daniel Beaussier, un récital et un livre-CD, De quoi l’homme vit-il ?, pour celle qui demeure fidèle à ses convictions : fraternité et solidarité.
Les années ont passé depuis cette époque que les ménagères de moins de cinquante ans n’ont pas connu… Celle des années 70 où la jeune Mireille fait un tabac à la télé au « Jeu de la chance » de Raymond Marcillac !
Depuis lors, la « chanteuse, comédienne, auteure et metteur en scène » n’a pas varié d’une virgule dans son propos. « Y a-t-il un autre chemin que d’être solidaire, donc révoltée ? Être artiste, ce n’est pas un fond de commerce, être artiste c’est réfléchir au sens de ce que l’on fait, au message qu’on souhaite faire passer. Ma vision du monde, aujourd’hui, c’est de se battre contre les règles du jeu dessinées par les financiers. Tout cela dans une certaine joyeuseté… Je suis une passeuse d’histoire et c’est dans ce cadre que j’essaie d’y mettre une touche, un regard, un son, une voix ». D’où l’envie prenante de Mireille Rivat à revisiter l’univers chansonnier de Brecht, ce grand homme de théâtre que l’on ne joue plus guère de nos jours…
« Dans un monde terriblement changé en ses desseins collectifs, Bertolt Brecht demeure pourtant un classique qui ne dort que d’un œil », soulignait avec justesse l’éminent critique Jean-Pierre Léonardini, lors du récent festival d’Avignon. « Ses poèmes, un hasard malicieux les rappelle à notre bon souvenir : de sa voix nette et chaude – aussi bien dans Je suis une ordure, Comme on fait son lit ou la Ballade des pirates, entre autres rugueux chefs-d’œuvre – , Mireille Rivat distille les mots du jeune poète aux accents voyous en toute complicité ! ». Lors d’un passionnant et fort instructif entretien au mensuel La Vie Ouvrière/Ensemble (N°8/Octobre 2022, NDLR), la petite dame au grand talent le confesse à notre confrère Jean-Philippe Joseph, « Brecht est en quelque sorte le liquide amniotique dans lequel je baigne en tant qu’artiste ». Et d’ajouter, sans fausse pudeur pour ces camarades de luttes et manifs, « mon éducation politique s’est faite davantage au contact de ses écrits que des slogans partisans »…
La petite fille d’immigrés espagnols sait de quoi elle parle. Un père, « résistant à l’âge de 17 ans » et ouvrier aux usines Berliet de Vénissieux (69), une enfance pauvre mais aimante. Et la gamine chante, depuis sa plus tendre enfance. Pratiquant ensuite le cirque en Bulgarie, le théâtre avec Roger Planchon à Lyon et Gildas Bourdet au Havre, enchaînant les rôles sur scène et les tournages pour le cinéma. Sans nostalgie sur les temps de vache maigre qui se profilent à l’horizon, toujours fière de sa vie d’artiste !« Je n’ai plus de carrière à défendre, mais je n’ai pas envie que des répertoires meurent. Les média anéantissent, ignorent l’histoire populaire ». Même si elle a bien conscience qu’une ritournelle ne changera pas à elle-seule la face du monde, la rousse chantante n’en démord pas. « Il faut relancer l’espoir social, les luttes et les chansons de lutte traduisent cette vitalité du peuple ».
Un répertoire, une histoire dont les organisations syndicales et politiques, à ses yeux, ne sont pas assez curieuses, « il ne s’agit pas de faire dans la nostalgie, il importe d’abord de convoquer et de ré-évoquer ces périodes essentielles pour nos droits ». Car la dame de scène use du « nous » avec justesse : pour l’intermittente du spectacle qu’elle est, sans différence avec les autres salariés, le problème est le même pour tous, celui du monde du travail. La chanteuse et comédienne l’affirme, persiste et signe, il n’est donc pas question de baisser les bras, réduire la sono ou couper le micro : sans relâche, continuer à défendre et chanter ses droits, artiste ou non…
Nous vous prions instamment, ne dîtes pas : c’est naturel, devant les événements de chaque jour.
À une époque où règne la confusion, où coule le sang,où on ordonne le désordre, où l’arbitraire prend force de loi, où l’humanité se déshumanise,
Ne dîtes jamais : c’est naturel, afin que rien ne passe pour immuable.
Bertolt Brecht
Jamais déconnectée de l’actualité, les paroles de La complainte de la paix toujours en mémoire, Peuples, vous êtes vous-mêmes le destin du monde / Souvenez-vous de votre force / Nous, les millions d’hommes, serons-nous plus puissants que la guerre ?… Telle est Rivat la rousse, la diva révoltée ! Yonnel Liégeois
De quoi l’homme vit-il ? Le 15/11 à 20h30 à L’Odéon du Tremblay, le 18/11 à 20h30, au théâtre Aleph d’Ivry-sur-Seine. Le livre-CD au titre éponyme (20€), superbe objet musical et littéraire, disponible à l’adresse courriel : rivatmireille@gmail.com
Du 16 au 19/11, au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines (78), Bérangère Vantusso propose Bouger les lignes-Histoires de cartes. Un texte de Nicolas Doutey, joliment cartographié par Paul Cox et formidablement interprété par les comédiens de l’Oiseau-Mouche. Une invitation à emprunter les chemins de traverse, explorer le monde au cœur de nos différences : avec humour et gravité !
En surplomb de la grande carte colorée, étalée au sol, ils sont quelque peu déboussolés ! Une petite faim les tenaille, un paquet de gâteaux ferait l’affaire : par où passer, quel chemin emprunter, comment se rendre au magasin d’alimentation sans crainte de s’égarer ? Certes, il y a bien ce gros point rouge, cercle unanimement reconnu pour se situer : Vous êtes ici !
Pour l’heure, nous sommes là, à Roubaix, dans le cocon du théâtre de l’Oiseau-Mouche (59)… Un peu perdus, égarés mais bien vite remis sur le droit chemin, paradoxe, dès le noir de salle ! Quatre énergumènes, en d’étranges bleus de travail et nous tendant la main, nous invitent à les suivre en leur singulier périple. Celui des cartes pour seule boussole, point de repère pour certains, objet d’égarement pour d’autres. Il faut donc s’y pencher, y regarder de plus près, aller voir sous les cartes peut-être, comme nous y invite à sa façon une certaine émission de télévision. Avec humour mais non sans gravité, maîtrisant leur jeu à la perfection, les comédiens se livrent donc à une déambulation commentée de leur pérégrination. N’hésitant point à fouler la carte de leurs désirs, décrochant ici ou là une flèche ou un symbole géographique accrochés à une palissade de bois, grimpant à l’échelle pour élargir leur point de vue, usant de la machinerie théâtrale pour baliser leur itinéraire…
Sobre et chatoyante, tirée au cordeau entre les lignes, la mise en scène de Bérangère Vantusso, la directrice du Studio-Théâtre de Vitry (94), nous entraîne dans un voyage extraordinaire. Comme envoûtés par les couleurs cartographiées, décollant notre regard des planches aux cintres pour mieux nous perdre et nous retrouver sur les chemins de traverse : le vert de la forêt, le bleu du fleuve, le rouge des rues. à la conquête des couleurs métissées de notre planète ! Mathieu Breuvart, Caroline Leman, Florian Spiry et Nicolas Van Brabandt égrènent avec gourmandise la gouleyante poétique de Nicolas Doutey. Sans forcer le trait, avec naturel et talent. Ils sont tous issus de l’Oiseau-Mouche, une compagnie de comédiens en situation de handicap mental ou psychique.
Fondée en 1978 et unique en France, la troupe de vingt permanents confie son sort, au fil de la saison et des spectacles, à un metteur en scène invité : David Bobée, Nadège Cathelineau, Boris Charmatz, Noëmie Ksicova, Michel Schweizer… « Chacune de ces créations reflète l’originalité et la complicité d’une rencontre entre un-e artiste et la compagnie », témoigne Léonor Baudouin, la directrice du lieu. « Ce mode de travail permet une diversité de formes et de formats artistiques qui symbolise nos valeurs d’ouverture et de diversité ». Un ancrage sur le territoire qui déborde la région Nord pour mieux bouger les lignes, brouiller les cartes et porter, en France comme en terre étrangère, la richesse de démarches artistiques plurielles. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Édité par la Revue d’histoire du théâtre, André Benedetto, la chute des murs rend hommage au fondateur du Théâtre des Carmes en Avignon. Explorant l’apport trop méconnu du dramaturge à l’art théâtral, ce riche ouvrage collectif révèle son engagement sans compromission.
Le 13 juillet 2009, en plein cœur du Festival d’Avignon, on apprenait la mort d’André Benedetto. Cette année-là, il jouait dans son Théâtre des Carmes, qu’il avait fondé au début des années 1960, la Sorcière, son sanglier et l’inquisiteur lubrique.
Sa disparition soudaine marque la fin d’une histoire, d’une aventure théâtrale audacieuse, à contre-courant du théâtre bourgeois qu’il conspuait, dès 1966, dans un manifeste où il revendiquait « les classiques au poteau » et « la culture à l’égout ». Plus qu’une simple provocation, l’affirmation d’un théâtre populaire, écrit sur le vif de l’Histoire, joué par des comédiens professionnels et amateurs. Dans le théâtre de Benedetto, on croise des Palestiniens, des Vietnamiens, des Africains-Américains, Che Guevara, Rosa Luxemburg, Nelson Mandela ou Giordano Bruno. Mais aussi des dockers, des cheminots et toutes sortes de prolos. Sans oublier les représentants du grand capital.
Dans le théâtre de Benedetto, on parle, on entend la langue de la révolte et de la solidarité. Cette langue emprunte à l’espagnol, à l’italien, à l’occitan, au français. Jamais, au grand dam des puristes de la diction académique, son théâtre ne cherche à masquer son accent, un accent qui charrie la dialectique marxiste, révolutionnaire. Que ce soit dans Emballages, Napalm, Statues, Zone rouge,la Madone des ordures, les Drapiers, le Siège de Montauban, Mandrin, Geronimo, Jaurès, la voix, Un soir dans une auberge avec Giordano Bruno… ou encore Médée, son théâtre casse les codes, manie la dialectique. Ses personnages sont nos semblables, nos frères de colère et de combat, des personnages qui foncent, hésitent, se trompent, recommencent, refusent l’ordre établi, l’injustice, ne se soumettent pas. André Benedetto ne nous a pas légué un théâtre clés en main pour révolutionnaires en panne d’utopie. Son théâtre dérange, nous dérange, car il n’hésite pas à nous mettre face à nos propres contradictions.
André Benedetto n’est pas le créateur du off d’Avignon, il est le créateur d’un théâtre politique et poétique, qui emprunte à la langue populaire, paysanne, prolétaire, révolutionnaire. Une langue où l’humour s’invite là où on ne s’y attend pas, où l’autodérision est présente, y compris dans les moments les plus tragiques ; une langue poétique qui n’assène pas mais révèle et s’adresse au public sans flagornerie. Dès son installation, la troupe de Benedetto joue dans les rues de la cité et hors les murs de la ville, pratiquent la « décentralisation » en s’invitant dans les quartiers populaires et forcément excentrés, là où la bourgeoisie avignonnaise ne s’aventure pas, dans cette fameuse « zone rouge »…
L’ouvrage est un « cahier » édité par la Revue d’histoire du théâtre. Petit par son format, il s’avère d’une grande richesse, tant par les contributions de Lenka Bokova, Kevin Bernard, Émeline Jouve et Olivier Neveux que par les documents et photographies inédits qu’il contient. Marie-José Sirach
André Benedetto, la chute des murs, un cahier de la Revue d’histoire du théâtre (144 p., 11€).
Jusqu’au 12/11, au Studio Hébertot (75), Jean-Paul Farré propose Dessine-moi un piano. Un spectacle où le comédien se joue des touches noires et blanches dans un concert en solo. Une performance artistique où l’humour et la virtuosité font bonne note.
Lauréat du Molière musical en 2010 pour Les douze pianos d’Hercule, Jean-Paul Farré fait à nouveau son cirque sur la scène du Studio Hébertot, sans nez rouge mais avec sa jaquette de concertiste. Sautant de touches blanches en touches noires, dans un spectacle haut en couleurs mais tout aussi déjanté, Dessine-moi un piano… En fond de scène, une immense portée de notes animées où croches et double-croches se décrochent à volonté, un bel instrument à queue faisant office de partenaire à celui qui se présente comme chauffeur de piano, voire tourneur de pages, blanchisseur de touches ou accordeur de tabouret au service de la prétendue vedette qui ne saurait tarder à faire son entrée ! Dans l’attente, tignasse blanche au vent, le concertiste improvisé enchaîne alors dérapages musicaux et verbaux avec un aplomb superbement orchestré sans baguette ni trompette !
L’homme en jaquette ne se refuse rien, pour notre plus grand bonheur, osant escalader son instrument pour mieux l’astiquer et briller en sa compagnie, jouer d’un gros ballon rond à l’image de Chaplin dans Le dictateur ou brandir un chapelet de touches défuntes à la main… Farré est de cette trempe de comédiens qui ne reculent devant aucune incongruité pour surprendre leur public, allant jusqu’à tourner en trottinette autour de son engin de torture, risquant un malencontreux tête à queue. Tout à la fois clown et musicien virtuose, il use d’un talent certain pour masquer son jeu et apparaître comme le fada de l’orchestre. Un spectacle à la tonalité foncièrement poétique et surréaliste, qui enrichit d’une bien belle note la partition de Saint-Exupéry. Entre facétie et folie, un « curieux concert burlesque » selon l’appellation officielle, un récital aussi allumé que son interprète où l’on se demande, avec force humour, si la musique adoucit vraiment les mœurs ! Yonnel Liégeois
Jusqu’au 12/11, au Studio Hébertot. Les jeudi, vendredi et samedi à 19h.
Donner de l’écho à un édito de saison ? Un acte quelque peu incongru que nous assumons et dont nous nous réjouissons. Lorsqu’un texte, amoureusement sérieux sans jouer au prétentieux, nous pique les yeux, nous ne pouvons résister… Au cours de nos pérégrinations théâtrales, nous en avons pourtant lu des éditos de saison, rarement plaisants et souvent bien pédants !
Entre le cinéma Méliès et le Théâtre Public de Montreuil (93), d’un pas conquérant nous arpentions la place Jean-Jaurès alors que des ouvriers montaient leur échafaudage pour apposer trois majuscules lettres noires sur la façade du théâtre. Un nouveau label, banal pour les uns, mais qui veut dire beaucoup pour d’autres à l’heure où les services dits publics sont bradés à l’appétit des financiers… Énoncé par Pauline Bayle, la nouvelle directrice, un libellé alphabétique d’une incroyable puissance « poïétique » selon le qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, offert ainsi à la vue des passants !
Que de chemin parcouru depuis l’époque du TJS, le Théâtre des Jeunes Spectateurs-CDN Jeune Public dans les années 90, avant que cette filière si créative et prometteuse ne soit réduite à la portion congrue par le ministère de la Culture… En ce troisième millénaire, riche de projets solidaires, Montreuil demeure une cité colorée au fort potentiel culturel avec son cinéma public, sa Maison Populaire, ses multiples ateliers d’art, ses diverses scènes dédiées à la musique ou au spectacle vivant. Chantiers de culture ne peut qu’applaudir aux perspectives gourmandes qui s’affichent et se profilent à l’horizon. Yonnel Liégeois
TPM
T comme Théâtre, cela va de soi M comme Montreuil, ville dont nous sommes fièr·e·s et P comme
Public parce que ce théâtre appartient à tou·te·s Poétique parce que la poésie changera le monde Palpitant parce que au théâtre, « le diable c’est l’ennui » (Peter Brook) Paritaire parce qu’en 2022, c’est le minimum Pailleté parce que les paillettes c’est la fête Politique parce que tout, oui, tout est politique Profond parce qu’en matière de création, il est toujours nécessaire de creuser Permanent parce que nous voulons faire du théâtre partout, tout le temps Pluriel parce qu’il y a une multitude de théâtres Paranormal parce que nous voulons vous emmener dans de nouvelles dimensions Puissant parce que avec peu de moyens on peut dire de grandes choses Piquant parce que nous aimons ne pas être brossé·e·s dans le sens du poil Populaire parce que nous nous adressons à tou·te·s Poignant parce que, lorsque l’art émeut, il emporte tout Pacifique parce que nous souhaitons défendre un théâtre qui rassemble Passionné parce que dans la création d’un spectacle il y a mille histoires d’amour
Alors nous y voilà.
Avant de faire du théâtre le métier de mes rêves, je fus une spectatrice invétérée. Aujourd’hui encore, chaque fois que le noir se fait, je ressens le même frisson d’excitation à l’idée que ma vie soit sur le point d’être bouleversée. J’attends toujours d’un spectacle qu’il ouvre une brèche, et c’est avec cet horizon plein de promesses que j’aborde toute expérience de théâtre.
C’est donc d’abord en tant que spectatrice que je souhaite vous accueillir au TPM et partager avec vous ce lieu pensé comme une maison qui abrite les vastes étendues de nos imaginaires. Une maison où l’hospitalité règne en reine et qui accueille des spectacles, évidemment, mais également un bar, un restaurant, une librairie éphémère, des expositions, des débats ou des ateliers. Cette saison inaugurale est une rencontre. Une rencontre entre des artistes plus vivant·e·s que jamais, et vous, habitué·e·s du lieu ou futur·e·s spectateur·rice·s.
Et je me réjouis, car nous n’en sommes encore qu’aux prémices.
Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro de septembre/octobre à Georges Bataille. Selon les commentateurs et exégètes, un auteur « insaisissable » qui a mêlé tous les genres : poésie-récit-essai.
C’est paradoxalement que les postérités s’établissent parfois. Celle de Georges Bataille (1897-1962), plus qu’aucune autre. De cette œuvre dont on avait parlé si peu, lui vivant, il y avait peu de chances que l’on parlât davantage, lui mort. Il faut dire qu’il semble s’être plu à semer le trouble chez ses lecteurs, lui qui affirmait : « Je dirai volontiers que ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir brouillé les cartes. » Insaisissable Bataille.
Passant sans cesse en contrebande les frontières établies entre les disciplines, traitant les sujets les plus sulfureux, exposant les vues les plus originales, il aura tout fait pour déstabiliser ses lecteurs les plus bienveillants. En effet, poésie, récit ou essai, quel que soit le genre exploré, Georges Bataille s’est employé à transgresser systématiquement les usages. Il aura abordé, toujours de manière originale, des questions qui appartenaient traditionnellement à l’économie, la politique, l’anthropologie, l’histoire de l’art, la sociologie, et ce avec une manière unique de travailler la langue.
C’est sans doute cette singularité qui, précisément, lui valut l’admiration et l’amitié d’écrivains et de penseurs parmi les plus importants de notre XXe siècle. Et qui, de nos jours encore, fait de son œuvre multiple, intense et hétérogène, une référence pour de nombreux lecteurs. Jean-Baptiste Para
Dans ce même numéro, la rédaction consacre un cahier au poète Jean-Luc Steinmetz qui questionne la possibilité qu’aurait encore la poésie de dire notre monde actuel.En prélude au Salon de la revue (les 15 et 16/10, Halle des Blancs-Manteaux à Paris), Ent’revues organise, le 22/09 à 18h30, une rencontre avec l’auteur qui aura lieu au siège de l’association (54 bd Raspail, 75006 Paris, entrée libre).
Du 20/09 au 01/10, à Limoges (87) et alentour, se déroulent les Zébrures d’automne ! Sous la férule du metteur en scène et directeur, Hassane Kassi Kouyaté, un hymne à la francophonie dans une myriade de propositions artistiques et culturelles… De la Haute-Vienne à l’archipel caraïbéen, de l’ouest africain aux territoires ultra-marins, un festival aux saveurs épicées et aux paroles métissées.
« En ces temps identitaires, où certains remontent obstinément le cours du temps à la recherche d’une source « pure », où la complexité du monde n’a jamais provoqué de réponses aussi simplistes », commente Alain Van der Malière, le président des Francophonies, « il ne faut pas manquer ce rendez-vous de septembre à Limoges » ! Au menu, rencontres, débats, expos, musique, lectures, cinéma et théâtre : autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie, une langue et son pouvoir de création, dans une riche palette multiculturelle. Comédiens et musiciens de Guadeloupe et de Martinique, du Mali et de Guinée, de France et de Belgique, de La Réunion et de Haïti, femmes et hommes de toutes couleurs, ils sont au rendez-vous de cette nouvelle édition des Zébrures d’automne. Pour donner à voir et entendre, danser et chanter une humanité métissée et une fraternité partagée…
« Les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre », proclame avec enthousiasme Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur du festival. « La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert ». Selon l’homme de théâtre, il devient donc urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine, se réjouissant que par leur existence les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens ! Qui ouvre ensuite son propos à un horizon plus large encore : veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’O.I.F, l’Organisation internationale de la francophonie. « L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française ».
Le festival ouvrira les réjouissances le 20/09 par un hommage appuyé, et mérité, à Monique Blin disparue en janvier 2022. Une soirée en mémoire de celle qui, avec Pierre Debauche alors directeur du Centre dramatique national du Limousin, créera le premier festival des Francophonies en 1984 et le dirigera jusqu’en 1999 ! Sous sa houlette, émergeront des talents aujourd’hui reconnus : Robert Lepage, Wajdi Mouawad… Pour se clore, le 01/10, avec une « conversation » en compagnie de Daniel Maximin, le poète et romancier antillais qui partagera son regard sur les mondes artistiques et littéraires contemporains. Entre ces deux dates, dans un florilège de créations, quatre spectacles qui s’attarderont sur le territoire métropolitain : La cargaison du 22 au 24/11 au Théâtre du Point du Jour à Lyon, Anna, ces trains qui foncent sur moi les 13 et 14/10 à l’Opéra-Théâtre de Metz, Mon Élidu 09 au 13/05 au Glob Théâtre de Bordeaux, L’amour telle une cathédrale ensevelie du 11/11 au 11/12 au Théâtre de la Tempête à Paris. Yonnel Liégeois