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Sabine Weiss, une photographe bienveillante

Immense photographe, Sabine Weiss est décédée le 28 décembre 2021. Un documentaire, Le siècle de Sabine Weiss, est à voir le 24/03 sur France 5. D’origine suisse, naturalisée française en 1995, elle était la dernière figure de la photographie dite « humaniste ». Pendant  plus de cinquante ans, avec l’œil infaillible d’un témoin bienveillant, l’artiste a saisi la vie de ses contemporains.

Née en Suisse entre les deux guerres, petite femme mais grande photographe, Sabine Weiss a découvert très jeune son goût pour la photographie. Elle apprend son métier en trois ans à l’atelier Boissonas de Genève. Mais savait-elle qu’elle pourrait en vivre lorsqu’elle monte à Paris à la fin des années 40 ? « On ne pensait pas à l’argent à l’époque, je me suis installée avec un copain dans un petit atelier qu’on louait pour une bouchée de pain », confie-t-elle à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y a quelques années, lors d’une rétrospective de son œuvre à la Maison Européenne de la Photographie.

Peu de femmes exerçaient alors cette activité. Avantage ou handicap ? « Je ne savais pas s’il y avait d’autres femmes photographes, je ne fréquentais pas ce milieu, je travaillais beaucoup… Je n’avais pas le temps ». En 1952, la rencontre avec Robert Doisneau au magazine Vogue sera décisive. Il la présente à Raymond Grosset, directeur de la prestigieuse agence Rapho, à laquelle sont également associés les noms d’Izis, Willy Ronis, Edouard Boubat et Janine Niepce. « Presque tous mes sujets pour Vogue, et les revues étrangères pour lesquelles je travaillais (Time, Life, Newsweek, Esquire…) étaient en couleur ». En fait, ces portraits et instants de vie en noir et blanc, volés avec amour, représentaient pour elle plutôt « des récréations, lorsque j’avais fini mon travail de commande, ce qui explique la présence de nombreux clichés pris le soir et la nuit après ma journée de prises de vues ».

Après avoir sillonné le monde pendant plusieurs décennies, déjà octogénaire mais toujours dévorée de curiosité et pas prête à poser son sac, elle entreprend en 2008 un périple en Chine sur les traces d’une autre femme exceptionnelle, l’exploratrice et écrivaine Ella Maillart. Très ouverte sur le monde et les arts, elle traverse la seconde moitié du vingtième siècle dans une grande complicité affective et artistique avec son mari le peintre Hugh Weiss. Experte des lumières de studio sophistiquées, les monde de la pub et de l’entreprise se la sont arrachée également (les banques, Pathé Marconi, l’Otan, l’OCDE…). Elle n’en excelle pas moins à maîtriser les subtilités de la lumière naturelle, ce sera même l’une des marques de fabrique de ses photos plus personnelles : clarté vacillante des bougies, réverbères, clair-obscur des églises ou phares de voiture seront autant d’alliés pour saisir un regard, un geste émouvant ou simplement la vie qui passe.

Comme ses contemporains et amis Doisneau et Ronis, autres témoins bienveillants de leur époque, l’humain est au centre de son œuvre notamment dans ce Paris d’après-guerre ni bétonné ni aseptisé, avide de jouir de la liberté retrouvée, où règne encore une vraie mixité sociale,. Elle s’intéresse  particulièrement aux gens modestes et aux esseulés qu’elle révèle avec sa douce acuité….  Il était facile à l’époque d’immortaliser un sourire furtif, un chagrin ou n’importe quelle scène de la vie quotidienne sans que personne n’en prenne ombrage. Cela a bien changé comme en témoigne cette anecdote racontée à une journaliste de Télérama. « Il y a quelques années, j’étais assise sur un banc du parc André-Citroën à regarder des enfants qui se faisaient surprendre par les jets d’eau. Puis j’ai sorti mon appareil, un type est venu et m’a interdit de prendre des clichés. Il  a rameuté les gardiens et, moi qui suis une dame déjà âgée, ils m’ont interrogée, demandé mes papiers ! ».

Ses clichés témoignent en tout cas d’une époque bénie pour les photographes. Avant les affres d’un droit de l’image invasif et de sa cohorte d’interprétations abusives à but très lucratif. Chantal Langeard

Le siècle de Sabine Weiss : un documentaire de Camille Ménager, le 24/03 à 22h45 sur France 5. Disponible jusqu’au 03/05 sur france.tv.

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Dakh Daugthers, un bouleversant spectacle

Du 24/03 au 02/04, le Théâtre du Soleil (75) accueille la Danse macabre du groupe Dakh Daugthers. Accompagnées de Tetiana Troitska, dans une mise en scène de Vlad Troitskyi, les artistes ukrainiennes, musiciennes-chanteuses-comédiennes, évoquent la guerre. Beau et puissant. Paru sur son Journal, un article de notre consœur Armelle Héliot.

Le groupe théâtral et musical des Dakh Daugthers, formé à Kiev en 2012 et composé de sept femmes, on le connaît depuis plusieurs années. Ces Drôles de dames, on les admire. Elles ont de fortes personnalités et sont de remarquables musiciennes. Moments de recueillement, dans le fracas de la guerre. De belles images imaginées par Vlad Troitskyi, photographiées par Oleksandr Kosmach… Elles ne sont jamais les mêmes. De spectacle en spectacle, jusqu’à présent, on était plutôt du côté de concerts surpuissants, qui bousculaient. On les interprétait, chacun à sa façon.

Vlad Troitsky a écrit, et met en scène, cette Danse macabre. Un grand homme de théâtre, créateur d’ouvrages lyriques, fondateur de groupes, de compagnies, artiste au travail, soucieux de construire, d’élaborer sans cesse : on le connaît en France, comme on connaît le groupe de femmes qui travaille donc auprès de Lucie Berelowitsch, la directrice du CDN Normandie-Vire Le Préau, qui les a accueillies en mars 2022 et que loge la municipalité. Les Dakh Daughters ont d’autre part, depuis 2010, le soutien de Stéphane Ricordel (metteur en scène et co-directeur du théâtre du Rond-Point, ndlr) qui les a accompagnées en France comme en Ukraine, pour cinq productions.

Que Natacha Charpe, Natalia Halanevych, Ruslana Khazipova, Solomia Melnyk, Anna Nikitina, musiciennes, chanteuses, comédiennes, et Tetiana Troitska, dans un chemin de complément, surgissent, poussant des valises à roulettes, sur lesquelles sont accrochés des panneaux lumineux, comme des façades de maisons, et l’on comprend. C’est de la guerre qu’elles nous parlent. Chacune possède une très forte personnalité. Elles frappent, touchent, qu’elles jouent leur musique ou parlent, prenant en charge des témoignages déchirants. C’est à la fois très beau et très bouleversant.

Elles ont toujours été courageuses. Elles ont de l’énergie et ce sont d’excellentes musiciennes. Toutes. Chacune possède un son très singulier. Des virtuoses. Vlad Troitskyi sait à merveille dessiner d’un trait ferme des scènes qui nous renvoient à la cruelle réalité de la guerre en Ukraine. Il a le sens de la concision. Il sait partager la parole, donner corps aux témoignages puisés dans la réalité, aujourd’hui, maintenant.

Les cinq musiciennes, interprètes virtuoses, et, devant, déambulant, Tetiana Troitska : on les aime toutes, on les admire ! On reçoit avec gratitude ces moments, le groupe, les solos comme la déambulation de Tetiana Troitska. Les lumières d’Astkhik Hryhorian ajoutent au mystère, à la grâce et à la gravité de ce spectacle magistral. Armelle Héliot

Danse macabre : du 24 mars au 2 avril, au Théâtre du Soleil (du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 14h30). Cartoucherie de Vincennes, 2 route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite (Tél. : 01.43.74.24.08).

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Retraite et travail, les deux à repenser

À l’heure du débat houleux sur les retraites, de nombreuses voix tentent de déplacer le curseur. Parmi elles, économistes et sociologues, syndicalistes et chercheurs… Parue dans le quotidien Le Monde, la tribune de Pierre-Olivier Monteil, philosophe et enseignant en éthique à l’université Paris-Dauphine PSL.

Le débat sur les retraites a notamment fait émerger l’idée que le problème de fond était moins le projet de réforme que le travail lui-même. Pour une proportion croissante de salariés, ce dernier est aujourd’hui synonyme d’insatisfaction et de manque de sens. En attestent les manifestations de désengagement que sont l’absentéisme, le turnover [le départ et l’entrée de personnel], la démotivation face à des conditions d’exercice difficiles, les difficultés à recruter… Il n’y faut voir aucune « paresse », mais une critique en actes du travail que l’on fait, au nom de celui que l’on aime. Les salariés ne se résignent donc pas sans aigreur à occuper – parce qu’il faut bien vivre – un emploi essentiellement alimentaire.

Sous ce prisme, le départ à la retraite leur apparaît comme le moment de la « grande compensation » où l’on solde les comptes. D’un côté, c’est la légitime exigence de justice évoquée à propos de l’inégale durée de cotisation, rapportée à l’inégale espérance de vie. De l’autre, on peut cependant se douter que, pour le plus grand nombre, le compte n’y sera jamais. Car, quelles qu’en soient les conditions, comment la pension pourrait-elle remplacer ce qui n’a pas de prix, c’est-à-dire un travail sensé et épanouissant ? L’opposition à la réforme recouvre, à cet égard, un débat escamoté jusqu’ici. Celui qui oppose les partisans d’un signal de « bonne gestion » à adresser aux marchés et les tenants d’une certaine idée de la solidarité qui, à la suite du sociologue Marcel Mauss (1872-1950), considèrent les pensions comme un contre-don versé par la nation à ses retraités, en réponse au don qu’ils ont fourni quand ils étaient en activité.

Le sentiment d’être utile

Ce clivage entre raison gestionnaire et reconnaissance symbolique recoupe celui qui oppose, dans la sphère du travail, culture du résultat et éthique du métier, capitalisme prédateur et aspiration à donner de soi. On comprend, dès lors, l’amertume de ceux que l’argumentaire gouvernemental contraint de se soumettre à une logique qui, à leurs yeux, détourne de l’essentiel. En même temps que la retraite, c’est donc le travail qui est à repenser, en sorte qu’il soit gratifiant en tant que tel et permette, en définitive, une activité qui humanise. Après tout, travailler consiste à produire, certes, mais ce faisant, c’est aussi nous-mêmes qu’en travaillant nous produisons.

À ce titre, le travail devrait favoriser l’autonomie, à l’opposé du néo-taylorisme qui désapprend la responsabilité. Il pourrait être une expérience qui prépare au vivre-ensemble en privilégiant la commune appartenance à l’équipe, au métier, à la société, au lieu de la concurrence et de l’individualisation à outrance qui dissolvent les solidarités. Il devrait accréditer chez chacun le sentiment d’être utile, en permettant le travail bien fait et le sentiment du devoir accompli, aujourd’hui empêchés par l’obsession du chiffre. Une contribution majeure à cet égard peut être celle d’un management exerçant sa mission loyalement, au lieu de privilégier l’évitement en se dissimulant dans des dispositifs anonymes d’inspiration productiviste (production à flux tendu, numérisation…).

Réhabiliter le travail conduirait en outre à considérer les salariés pour ce qu’ils sont, à savoir des apporteurs en travail, à l’égal des apporteurs en capital que sont les actionnaires. Car, si ces derniers sont propriétaires de la société commerciale, ils ne le sont pas de l’entreprise, qui repose sur la double contribution du capital et du travail. C’en serait alors fini du regard suspicieux porté sur les salariés, jugés toujours trop coûteux et pas assez performants.

Simple variable d’ajustement

Ces perspectives pourraient sembler doucement utopiques et, de toute façon, hors de portée d’un gouvernement quel qu’il soit, puisque relevant du pouvoir d’organisation de l’employeur. Mais il n’en est rien. Car la loi Pacte de 2019 prévoit déjà la possible présence de représentants des salariés aux côtés de ceux des actionnaires au sein des conseils d’administration. Il suffirait d’y ajouter qu’ils le sont à parité, comme le prévoit la codétermination qui se pratique en Allemagne dans les entreprises privées de plus de 2 000 salariés. Cette réforme introduirait un souffle nouveau dans le monde du travail. Elle aurait en effet pour conséquence que les salariés, devenus copropriétaires, ne sauraient être traités comme une simple variable d’ajustement. Cela conduirait le management à une conversion du regard qui le porterait à s’intéresser aux réalités concrètes de leur engagement et à mettre au rancart la pédagogie sommaire qui croit pouvoir l’acheter avec de l’argent. Même le plus ignorant des jardiniers sait que les plantes ne poussent pas qu’en les arrosant, mais qu’il y faut aussi de l’engrais, un bon terreau, de l’ensoleillement… et de l’amour.

Nombre de ces préoccupations se retrouvent aujourd’hui dans ce qu’on appelle les « organisations apprenantes ». Des entreprises efficientes parce qu’elles savent que l’énergie qui lance dans l’action ne réside pas dans le formalisme des process, mais dans l’informel de relations que l’on entretient avec plaisir. Au total, si les ressorts du travail humain étaient seulement compris, la retraite ne serait plus attendue par les salariés comme une sorte d’indemnisation et une forme de revanche, mais comme le moment de se reposer de la saine fatigue d’une vie professionnelle accomplie.

Pour l’heure, nous en sommes loin. Remplacer la reconnaissance symbolique par de l’échange monétaire est économiquement très coûteux. L’efficience requiert une part de gratuité, ce que la raison gestionnaire a bien du mal à admettre. Que nos réformateurs l’entendent et se montrent un peu plus raisonnables, est-ce réaliste ? Pierre-Olivier Monteil

Pierre-Olivier Monteil est chercheur associé au Fonds Ricœur, enseignant en éthique à l’université Paris-Dauphine PSL. Il est l’auteur de La Fabrique des mondes communs. Réconcilier le travail, le management et la démocratie (Erès, 416 p., 19€50).

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Dario FO, ça peut rapporter gros !

Jusqu’au 18/03, au théâtre de la Tempête à la Cartoucherie (75), Bernard Levy met en scène On ne paie pas ! On ne paie pas ! Entre satire sociale et théâtre grand-guignolesque, une comédie aussi folle que désopilante de Dario Fo et Franca Rame. Pour dénoncer la vie chère, vilipender le libéralisme du pouvoir en place et inviter chaque citoyen à prendre son destin en main !

Écrite et créée dans les années 70 à Milan, Non si paga, non si paga ! n’a rien perdu de son actualité. Une pièce du célèbre couple italien, à la ville comme à la scène, Franca Rame et Dario Fo, prix Nobel de littérature en 1997 pour avoir « imité les bouffons du Moyen Âge en flagellant l’autorité et en faisant respecter la dignité des opprimés » selon les académiciens de la prestigieuse fondation. Faut pas payer ? Le mot d’ordre est lâché, toute coïncidence avec le temps présent ne peut être fortuite : vie chère, bas salaires, paupérisation des salariés… Un brûlot, une sulfureuse satire politique et sociale qui attise les vents de la révolte et soulève des vagues de contestation sur les planches de la Tempête !

En ce quartier populaire de la banlieue milanaise, c’est le branle-bas de combat au domicile d’Antonia. Il y a le feu sous les jupes des femmes, mais pas que… On y trouve aussi du millet pour canaris et de la pâtée pour chiens. Erreur de casting, pourrait-on dire ! Dans la précipitation, raflant tout ce qu’elle trouvait à portée de main, la maîtresse de maison n’a guère pris le temps de lire les étiquettes: une boîte de conserve ne peut contenir que des denrées alimentaires. Avec ses amies et copines, lasse de la flambée des prix, ne réglant déjà plus son loyer depuis des mois, elle a dévalisé le supermarché du coin. Contre tous les principes de son ouvrier de mari, fort légaliste quoique communiste patenté… Avant son retour imminent à la maison, elle doit donc cacher le butin : sous les jupons de Margherita, sa jeune voisine. Qui, pour justifier un ventre aux rondeurs manifestes, avoue une grossesse subite : encore un coup du pape opposé à tout mode de contraception !

Aussi incroyable qu’invraisemblable, Bernard Levy en maître d’ouvrage qualifié, la supercherie fonctionne au grand bonheur des spectateurs. De quiproquos inattendus en rebondissements hautement improbables, une renversante machinerie burlesque se met en branle dont Chantiers de culture se gardera bien de dévoiler les attendus ! Du jeune marié découvrant la grossesse miraculeuse de sa femme à la dégustation fort appréciée de la pâtée haut de gamme pour toutous embourgeoisés, du gendarme pactisant avec les délinquantes du porte-monnaie à tout un quartier se rebellant contre les profiteurs, entre humour et grosses rigolades, Dario Fo et Franca Rame signent sous couvert d’une folle pochade une critique acerbe et radicale de notre société de consommation. Servie par une succulente bande de joyeux drilles, des épouses à leurs maris sans oublier gendarmes et croque-morts (!), une « énooorme » pièce hilarante d’une brûlante modernité ! Yonnel Liégeois

Les 21 et 22/03 au Volcan, scène nationale du Havre. Les 30 et 31/03 au théâtre Montansier de Versailles. Du 05 au 07/04 au théâtre de Sénart, scène nationale.

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De l’usine au pissenlit

Jusqu’au 18 mars, au Théâtre de la Ville-Paris (Les Abbesses), Olivier Letellier propose  Le théorème du pissenlit. Un conte pour les jeunes et les autres, signé de Yann Verburgh et mis en scène par le nouveau directeur du Centre dramatique national Les Tréteaux de France.

Là-bas, quelque part, « au pays-de-la-fabrique-des-objets-du-monde  », dans de grandes usines où règne une discipline oppressante, de petites mains fabriquent une foule de produits de consommation ordinaires, destinés aux supermarchés de la planète. Ces petits bonshommes, garçons et filles, n’ont souvent pas plus de 12 ans, le même âge que ceux à qui sont destinés les jouets qu’ils assemblent. À partir de ce récit, dont on trouve les racines dans l’histoire vraie des enfants exploités en Chine, évoquée dans plusieurs reportages, Yann Verburgh a écrit Le théorème du pissenlit, un conte destiné aussi bien au jeune public qu’aux adultes. Et pour cause, il n’y a pas d’âge pour être jeune.

Sur la scène, dans les belles lumières de Jean-Christophe Planchenault, des dizaines de grandes caisses de plastique gris, semblables à celles destinées au transport des bouteilles de limonade, sont empilées et emboîtées les unes dans les autres. Décor unique, elles sont aussi boîtes à malice contenant quelques accessoires. Notamment des diabolos, objets prisés des jongleurs qui les font tourbillonner dans les airs et danser sur un fil comme de gros bourdons, qu’ils ne sont pas.

Un voyage entre réel et imaginaire

Le Théorème du pissenlit est un voyage poétique, sensible, drôle et rugueux que met en scène avec précision et tendresse Olivier Letellier. Nommé en juillet 2022 à la tête des Tréteaux de France, Centre dramatique national itinérant, il succède à Robin Renucci parti à la Criée, sur le vieux-port de Marseille. Il revendique sa sensibilité « pour le spectacle jeune public », mais pas que. « J’ambitionne un CDN ancré dans le présent, qui puisse aider à construire les citoyens de demain », avance Olivier Letellier. Dans une forme mélangeant réel et imaginaire, les cinq comédiens – Fiona Chauvin, Anton Euzenat, Perrine Livache, Alexandre Prince, Antoine Prud’homme de La Boussinière, avec la voix de Marion Lubat (également assistante à la mise en scène) – sont les personnages de l’aventure, chacun endossant plusieurs rôles, aucun n’étant attribué à un seul. Pas question pour autant de brouiller les pistes. Au contraire, le propos n’en est que plus vaste.

Tao, né au village du Rocher, doit, le jour de ses 13 ans, se rendre à la grande ville. Li-Na, partie à sa recherche, finira par retrouver sa piste… sur la chaîne de montage, dans l’usine géante et effrayante. Mais, parce que l’avenir appartient aux enfants, quoi qu’en pensent quelques vieilles barbes confites dans leurs privilèges et leur fortune, le désespoir vole en éclats. La colère gronde, l’action s’organise, un vent violent se lève. Si fort que l’usine sera dispersée, envolée. Finies les cadences, l’épuisement, les violences. Les petites fleurs jaunes, qui poussent dans les creux les plus improbables, brillent à nouveau comme des soleils. Gérald Rossi

Le théorème du pissenlit : du 23 au 25/03 au Théâtre de La Manufacture, Nancy. Les 29 et 30/03 à l’Espace des Arts, Chalon-Sur-Saône. Du 5 au 7/04 au Grand T, Nantes. Du 12 au 14/04 à La Maison des Arts, Créteil. Du 19 au 21/04 au Théâtre de Sartrouville. Les 4 et 5/05 au Quai d’Angers. Les 11 et 12/05 au Canal, Redon. Les 15 et 16/05 à la Scène nationale Bayonne Sud-Aquitaine. Les 25 et 26/05 au Théâtre d’Angoulême. Du 1er au 3/06 au Théâtre de Lorient.

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Ode à l’enfance assassinée

Créé au Théâtre de la Ville (75), Julien Fišera met en scène L’enfant que j’ai connu, les 9 et 10/03 à Ajaccio (2A) et le 12/03 à Bastia (2B). Un texte coup de poing d’Alice Zeniter sur la décomposition de la société française et les violences policières.

Elle marche de long en large sur le plateau où sont disséminés des cabas. Comme si elle venait de s’installer dans un studio ou un squat. Elle répète plusieurs fois qu’elle s’appelle Nathalie Couderc et qu’on l’a « peut-être vue à la télévision, il y a deux semaines ». Et puis, elle jette : « À la sortie du tribunal, j’ai dit : “ Je ne savais pas qu’en France on pouvait tuer des enfants blancs ” »Le ton est donné de L’enfant que j’ai connuun coup de poing théâtral et politique à partir d’un texte que Julien Fišera a commandé à Alice Zeniter et qu’il met en scène avec Anne Rotger comme seule et remarquable interprète.

Cédric avait 19 ans. Il a été abattu à l’issue d’une manifestation à Lyon, alors qu’il avait les bras en l’air. Le policier qui a tiré a bénéficié d’un non-lieu. Dévastée, révoltée, Nathalie Couderc, sa mère, ne veut pas se taire. Elle refuse d’appeler au calme contre les émeutes qui, déjà, se profilent. Elle ne plie pas devant les menaces de mort. Elle veut comprendre comment, en France, on a pu en arriver là. Comment les crimes racistes, qu’elle pensait être des « bavures » à cause « de la peur ou de la haine que pouvaient susciter les jeunes garçons à la peau noire ou bronzée » ont pu préparer le terrain à ces permis de tuer que s’octroie toujours davantage la police aujourd’hui.

En état de choc, elle laisse défiler le fil de ses souvenirs, cherche à en rassembler les morceaux, comme si elle pouvait y trouver des éclairages pour décrypter cette violence qui broie sa vie. Elle veut dépasser sa douleur pour Cédric et pour les autres. Les laissés-pour-compte que son fils a toujours accompagnés, ne lâchant rien au désir de transformation du monde qui le tenaillait. Un désir qu’elle avait partagé avec Laurent, le père de Cédric, mais auquel ils avaient finalement renoncé tous les deux, réalise-t-elle soudain. « Est-ce que, quand on est vieux, on ne peut plus être révolté ? Est-ce que nos capacités de révolte sont limitées, quoi qu’on puisse espérer, par les capacités de notre corps ? »

Dans un corps-à-corps avec le passé et le présent, un bout à bout des luttes et des renoncements traversés, elle dénonce un État qui a laissé une situation politique et sociale se décomposer. Qui met des jeunes lycéens à genoux, les mains derrière la tête. Qui élève toujours plus le niveau de répression. Le policier qui a tué a prétendu que Cédric avait un cocktail Molotov dans les mains. Ce que tous les témoignages ont invalidé. « Quand on avait l’âge de Cédric, on n’imaginait pas que la société française pourrait être ce qu’elle est maintenant », dit-elle encore.

Chaque phrase fait mouche et nous interpelle. « Jamais on n’aurait pu imaginer que le Front national aurait 89 députés et que des ministres diraient qu’il faut travailler avec eux, au cas par cas, que c’est un devoir républicain ». Elle nous embarque avec elle dans cette introspection. Nous prend à partie : «  Vous êtes d’accord avec moi ? » Oui, on est d’accord avec elle. Marina Da Silva

L’enfant que j’ai connu : les 9 et 10/03 à l’Aghja, Ajaccio ; le 12/03, à la Fabrique de théâtre-Site européen de création, Bastia. Texte à paraître à l’Arche Éditeur.

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Fabien Dupoux, les damnés de la mondialisation

Aux éditions Arnaud Bizalion, Fabien Dupoux publie Les oubliés. Depuis plus de 15 ans, le photographe parcourt mines, décharges et chantiers à la rencontre des damnés de la mondialisation. Un regard bouleversant sur ceux qui payent de leur vie la violence du travail. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Pablo Patarin

« Où que j’aille, les scènes semblent identiques, atemporelles, révoltantes. je n’ai jamais cherché à être là, j’avais besoin d’être là ». Fabien Dupoux

Un travailleur dans une carrière de granit fait levier avec un pied-de-biche pour faire tomber un rocher. Inde 2015

Du Mexique aux Philippines en passant par l’Inde et la Bolivie, Fabien Dupoux perçoit des scènes similaires, où les précaires subissent le commerce mondialisé, dont ils sont pourtant le rouage essentiel. Dans Les Oubliés, le photographe documentaire rend hommage à ces prolétaires méconnus de l’Occident, qu’ils soient mineurs ou pêcheurs. Lui qui a notamment travaillé sur les discriminations face au handicap, les mouvements sociaux chiliens ou les questions environnementales, il nous confronte aux situations tragiques et révoltantes de ces « petites mains », au travers de 59 photographies d’un noir et blanc contrasté réalisées sur près de dix-sept ans.

Les clichés de Fabien Dupoux s’accompagnent également de textes forts, écrits par Jean-­Christian Fleury, critique d’art et Léo Charles, maître de conférences à l’université Rennes-II et membre du comité d’animation des Économistes atterrés. Ce dernier rend hommage à la sincérité de la démarche du photographe et souligne son propos par un appel à la régulation des marchés, affirmant que le système économique libéral et les injustices qu’il produit n’ont rien d’inéluctable.

Un travailleur contemple la montagne de métal qui va être exportée depuis les Philippines jusqu’en Chine, en Malaisie et à Singapour. Philippines 2017

Pour expliquer le choix de son sujet, Fabien Dupoux invoque la notion de respect : « Ces hommes sont partie intégrante de notre société… Quelles que soient les conditions, regarder ses semblables au fond des yeux semble une question de décence, un acte de reconnaissance et de justice ». Les Oubliés rendent alors hommage à la dignité des travailleurs, sans pour autant éviter la controverse propre à la photographie sociale d’un voyeurisme indécent. Ici, certaines images sont remarquables par leur composition et leur aspect spectaculaire, mais l’ouvrage évite le piège de l’esthétisation des souffrances.

Un mineur de soufre dans la montée du volcan Kawah Ijen. Indonésie 2016

Il nous conte l’histoire des familles burinant dans les carrières de granit de Karnataka, en Inde, dont les corps atrophiés témoignent de l’inhumanité en jeu. On y retrouve aussi les travailleurs informels des mines de charbon, inhalant vapeurs et poussières toxiques à longueur de journée. Dans la décharge de Bantar Gebang, les ramasseurs récoltent des composants électroniques, métaux et plastiques susceptibles d’être transformés avant leur exportation vers la Chine, malgré les risques de contamination au VIH.

Un mineur charge un bloc de charbon sur sa tête, carrières de Jharia. Inde 2015

En Bolivie, les ouvriers d’une mine d’argent et de zinc perpétuent une activité dangereuse, devenue illégale en raison de la surexploitation, mais convoitée en raison de l’état de pauvreté du pays. Au fil de ses errances, Fabien Dupoux partage leur quotidien, guidé par sa curiosité et son émotion. Il documente le labeur de ces travailleurs contraints à œuvrer au péril de leur vie, créateurs d’une richesse dont ils ne profiteront jamais.

Photo d’une photo du chantier de démolition navale d’Alang en Inde en 2015 superposée à la réparation d’un navire de croisière sur le port autonome de Marseille en 2017

Sans culpabiliser le lecteur, l’ouvrage invite à la réflexion en photographiant la suite de la chaîne de production, comme aux chantiers navals de Marseille où le métal est réemployé, avec un constat sans appel : si ces « oubliés » sont contraints à de tels modes de vie, l’Occident en profite largement. Car ce sont bien ces sacrifices qui offrent le mode de vie dont disposent les pays riches, prônant un productivisme effréné dont ils subissent rarement les conséquences. Pablo Patarin, © Fabien Dupoux

Les oubliés, de Fabien Dupoux. Jean-Christian Fleury et Léo Charles pour les textes (Arnaud Bizalion éditeur, 136 p., 59 photos, 35€).

C’est ainsi que les hommes vivent

« On ne parle plus, ou peu, de lutte des classes. La mondialisation semble n’être que flux, purs échanges, liquidité. Pourtant, les travailleurs peinent, se lèvent tôt, font des cadences infernales, s’usent le corps et l’esprit. Les damnés de la terre n’ont pas disparu… Pendant une quinzaine d’années, de la Bolivie aux Philippines, du Mexique à l’Inde, du Pérou à l’Indonésie, le photographe est allé à la rencontre de ces invisibles, documentant leur quotidien, leurs lieux de travail, la réalité des conditions de leur survie économique.

Nous sommes dans des mines de charbon, dans une fonderie d’acier, dans des chantiers de réparation, destruction et construction navales, dans une décharge publique de plastique, dans une mine de soufre, dans une mine d’argent et de zinc, avec des pêcheurs au calmar. Presque partout, une atmosphère d’intense pénibilité, de pollution, d’inhumanité. Il ne s’agit pas de s’apitoyer mais de montrer ce qui est, la dignité des travailleurs et la dureté de leur labeur. Les images sont produites dans un noir et blanc contrasté, ou dans des nuances de gris très fines.

Sisyphe est aujourd’hui un ouvrier indien cassant des blocs de pierre, et se tuant à la tâche. Dialogues muets, et bris de paroles ». Fabien Ribéry, in L’intervalle.

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Femmes, foot et but !

Du 8 au 18/02, au Théâtre des quartiers d’Ivry (94), Pauline Bureau propose Féminines. Au lendemain d’une Coupe du monde au Qatar qui fit polémique, la metteure en scène revisite l’ascension de l’équipe féminine de Reims dans les années 1970. Un spectacle qui a tout pour faire l’unanimité.

Des femmes sur un terrain de foot ? Imaginée en 1968 par un journaliste pour la kermesse du quotidien « L’Union » de Reims, l’attraction va faire événement. S’inspirant de l’histoire de cette équipe devenue championne du monde, dont elle a rencontré plusieurs protagonistes, Pauline Bureau en tire un spectacle haut en couleurs. Elle y questionne l’esprit d’équipe, la soif d’émancipation comme les préjugés. Sur le plateau central transformé en vestiaires, on observe la formation de l’équipe entre Joana, jeune sportive aguerrie, Jacqueline, femme au foyer qui débarque en espadrilles et le coach bienveillant. Sur l’écran vidéo qui surplombe la scène, on suit la progression des joueuses sur le terrain.

Ça court, ça tombe, ça se plante, ça encaisse et ça marque avec les héroïnes de Féminines ! Le décor se transforme, on pénètre dans les foyers : la salle à manger où  la gamine Marinette cache sa passion du ballon à un paternel ras du front, la chambre où Rose se fait cogner par un mari qui refuse qu’elle continue à travailler. En hauteur, l’écran fait place à un plateau où trois ouvrières s’échinent sur les chaînes de l’entreprise Gravix. Elles se mettront en grève en ce printemps 1968. Pas simple de s’affranchir… Les personnages joués avec brio par les acteurs de la compagnie éclairent tous les terrains : sportif, intime, politique. Les scènes sont souvent cocasses telles celle où Marinette se plante copieusement dans ses entrechats, plus sombres quand les ouvrières enchaînées à leur machine répètent les mêmes gestes, voire graves quand la violence se pointe.

Féminines est une pièce enthousiasmante d’autant qu’elle décrit une ascension fulgurante : l’équipe de foot va enchaîner les tournées y compris aux États-Unis avant de gagner la Coupe du monde à Taipei (Taïwan) en 1978. Un exploit à plus d’un titre quand on sait que la passion footballistique fut interdite aux femmes par le régime de Vichy, via une liste des sports qui leur sont prohibés. Grâce à un florilège de figures comme de situations, la pièce souligne aussi les points de tension qui surgissent quand les femmes sortent du cadre. « Si la définition du féminin change, celle du masculin aussi et tout le monde y gagne, dans une identité plus complète », résume la metteure en scène. Après ses pièces tirées d’entretiens avec des habitantes de Sevran, Mon cœur sur le scandale du Médiator et la figure d’Irène Frachon ou Hors la loi autour du procès de Bobigny de 1972, Pauline Bureau et sa troupe signent une fois encore un spectacle salutaire. La bonne nouvelle ? Il repart en tournée nationale un peu partout en France dès février, courez-y ! Amélie Meffre

Féminines : du 08 au 18/02, au TQI. En tournée jusqu’au 09/05, de Bron (le 24/02) à Caluire et Cuire (les 8 et 9/05).

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École, les oubliés du système

Les éditions Le bord de l’eau/Quart Monde publient L’égale dignité des invisibles. Quand les sans-voix parlent de l’école. Marie-Aleth Grard donne la parole à dix « enfants de pauvres » pour qui l’école fut souvent synonyme d’échec. Parue dans le mensuel Sciences Humaines (N°355, février 2023), la chronique de Cécile Peltier

Tous ceux qui s’intéressent à l’école devraient lire ce livre. Il donne la parole à ceux qui d’habitude ne l’ont pas : ces enfants de pauvres, qui sont plus de trois millions en France et dont la scolarité, semée d’embûches, rime trop souvent avec échec.

Âgés de 16 à 63 ans, dix militants d’ATD Quart Monde ont accepté de témoigner. Ils racontent les difficultés familiales, la scolarisation en pointillé, les troubles de l’apprentissage, les humiliations, le sentiment de relégation. « À l’école, j’ai tout de suite eu des difficultés. J’ai redoublé deux fois le CP pour cause de problèmes de surdité », se souvient Élodie, 32 ans. Orientée en section d’enseignement général et professionnel adapté (segpa), qui accueille les jeunes de la sixième à la troisième, elle a ensuite intégré un CAP qu’elle n’avait pas choisi. En dépit de ce passif douloureux, la plupart tentent d’accompagner leurs enfants pour leur éviter la galère qu’ils ont vécue. Comme Franck, issu de la communauté des gens du voyage, qui s’est investi dans le conseil des parents d’élèves pour leur montrer « que ce qu’ils font à l’école l’intéresse ».

Ces témoignages édifiants, souvent durs, viennent très utilement documenter la question des inégalités sociales, au cœur de notre système scolaire. Tous les témoins participent d’ailleurs au Cipes (Choisir l’Inclusion Pour Éviter la Ségrégation). Ce programme de recherche sur l’orientation scolaire des enfants en situation de grande pauvreté a été lancé par ATD en 2019 dans une quinzaine d’écoles primaires. Objectif : « Mieux comprendre les mécanismes de déterminisme social qui privent ces jeunes du droit à choisir leur orientation, à l’origine de nombreux échecs ». Cécile Peltier

L’égale dignité des invisibles (Le Bord de l’eau/Quart Monde (192 p., 10 €). Dès la création de Chantiers de culture, le mensuel Sciences Humaines est inscrit au titre des « sites amis » : une remarquable revue dont nous apprécions et conseillons vivement la lecture.

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D’Ascaride à Loyon…

En ces heures troubles et troublantes, comédiens, musiciens et écrivains, plasticiens et magiciens ne cessent de rêver, chanter, créer. Régulièrement actualisée, une sélection de propositions que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 05/03/23, au Théâtre du Lucernaire, Ariane Ascaride présente Du bonheur de donner. Sagement assise derrière son pupitre, délicieusement accompagnée à l’accordéon par le talentueux David Venitucci, la comédienne lit, et chante parfois, les poèmes de Bertolt Brecht. Une facette trop méconnue du grand dramaturge allemand… C’est en présentant un extrait de La bonne âme du Se Tchouan qu’elle signa son entrée au Conservatoire, c’est encore sous la direction de Marcel Bluwal qu’elle devint la magnifique Jenny de Mahagonny ! Un compagnonnage au long cours avec Brecht, dont elle exhume aujourd’hui pour les jeunes générations beauté de la langue, musique des textes, sens des valeurs telles que fraternité et solidarité. « J’ai relu beaucoup de poésies de Brecht qui est toujours présenté comme un auteur austère, sérieux et théorique », confesse la comédienne, « on connaît moins sa bienveillance, son humour et son sens du spectacle ». Un joli récital, tout en délicatesse et finesse. Sur l’accueil de l’autre notre semblable, sur le bonheur d’être juste dans un monde qui ne l’est pas. Avec ce rappel, lourd de sens par les temps qui courent, pour clore la soirée : « Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu ».

– ENTRE COUPS DE COEUR ET CRIS DE COLERE, CHANTIERS DE CULTURE VOUS INVITE À RÉFLÉCHIR, LIRE ET SORTIR ! UN PETIT CLIC POUR LE GRAND CHOC… GRATUIT MAIS QUI PEUT RAPPORTER GROS, ABONNEZ-VOUS : CHANTIERS DE CULTURE

– Jusqu’au 24/01/23, au Théâtre de la Bastille, Samantha van Wissen interprète Giselle… Les trois points de suspension sont d’un intérêt capital : non pas le fameux ballet écrit par Théophile Gautier, mais la pièce de François Gremaud, cet inénarrable petit Suisse qui nous avait déjà enchanté avec sa désopilante Phèdre ! (ne pas oublier le point d’exclamation…) en ce même lieu ! Accompagnée de quatre jeunes musiciens virtuoses (violon, harpe, flûte et saxophone), la danseuse et comédienne nous conte avec humour et grâce la genèse de ce fameux ballet créé en 1841, sommet de l’art romantique. Une performance de haute volée pour celle qui doit danser et parler sans jamais perdre le souffle, endosser tous les personnages de l’oeuvre, dialoguer avec la musique et le public entre entrelacs et entrechats… Un succulent pas de côté pour pointer avec justesse, souvent avec une subtile ironie, incohérences et mièvreries du livret, se moquer du tutu de la belle Giselle, se gausser de la prétendue virilité du héros ! Prodigieuse Samantha van Wissen qui captive et hypnotise le public près de deux heures durant, égérie suspendue aux pointes des points de suspension de la ballerine à la funeste destinée ! Avec, au sortir de la représentation, le « livret » de François Gremaud offert à chacun.

– Jusqu’au 24/05/23 sur France.tv, Olivier Ayache-Vidal et Agnès Pizzini présentent L’affaire d’Outreau. En quatre épisodes, le récit de l’incroyable fiasco judiciaire qui aura duré quatre années de procédure et deux procès pour arriver à l’acquittement de treize personnes innocentes ayant fait trois ans de prison… Entre documentaire et cinéma, la série décortique erreurs, égarements et fourvoiements d’un système judiciaire englué dans une logique mortifère : d’un petit juge engoncé dans ses certitudes à traiter l’affaire du siècle à un procureur qui valide une instruction menée au pas de charge.Une série réussie entre horreur et sidération, stupeur et réflexion.

– Jusqu’au 05/02/23, au Théâtre de la Tempête, Simon Falguières présente Les étoiles. Lors des obsèques de sa mère, un jeune homme perd la mémoire, plus encore il perd l’usage des mots qui permettent de donner sens à sa vie, d’exister dans son rapport aux autres. Le temps passe et s’écoule sans lui, hors de lui, confiné dans son lit où seuls fantasmes et poésie entretiennent son imaginaire. Absent au monde qui s’agite autour de lui, aux relations qui se défont ou se nouent entre famille, amis ou voisins… Rêves et réalité font bon ménage sur le plateau, les dieux grecs ou indiens sont convoqués, Bergmann et Tchekhov aussi ! Le metteur en scène use de tous les artifices à sa disposition (masques, pantins, changements à vue, décors mouvants) pour emporter le public dans cette originale expédition onirique qui fait la part belle à notre inconscient inavoué, cette quête de l’inaccessible étoile chantée si puissamment par le grand Brel. Le temps s’écoule et s’effiloche à la recherche des mots perdus pour le héros endormi, tandis que la vie s’agite autour de lui. Entre le réel et l’imaginaire, Falguières ne tranche pas, à chacune et chacun de lier l’un à l’autre, de faire sien ces deux pans de l’existence dans un déluge de bons mots et de belles images, tous emportés par l’énergie d’une troupe ( Agnès Sourdillon, Charlie Fabert, Stanislas Perrin…) convaincue et convaincante en cet incongru voyage.

– La plateforme de la Cinémathèque française, Henri, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure initiée au temps du confinement ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

– Jusqu’au 12/02/23, au Théâtre de la Colline, Isabelle Lafon présente Je pars sans moi. Pieds nus, comme égarées devant le public qui leur fait face, les deux comédiennes s’avancent sur la petite scène du théâtre. Seule éclaircie dans le noir de salle, une porte prête à s’ouvrir ou se fermer au gré des mots dits ou balbutiés… « Des mots d’une femme internée en 1882 à Sainte-Anne, les Impressions d’une hallucinée extraits de la revue L’Encéphale, Isabelle Lafon et Johanna Korthals nous dirigent aux frontières du désarroi mental », alerte le dossier de presse. Une juste précision qui emporte le public dans un délire verbal, un dialogue à la frontière de l’audible et pourtant d’une incroyable puissance jouissive et poétique ! Les deux femmes parlent et s’interpellent, se fuient ou s’enlacent, s’affrontent et s’éprouvent au gré d’un dialogue nourri des écrits et paroles de grands spécialistes de la folie, Gaëtan de Clérambault au XIXème siècle et Fernand Deligny un siècle plus tard. C’est intense, beau, lumineux, ce désir et cette volonté de mettre en lumière les paroles de celles et ceux que l’on considère malades, inaptes pour trop aimer l’autre, l’indicible, l’inaccessible ou l’éthéré. Délicatesse et humour s’invitent sur le plateau, une heure de plaisir limpide et fécond avant de franchir la porte, peut-être, qui séparent le monde des bien pensants avec celui que l’on considère à tort des morts vivants. 

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Du 26 au 29/01/23, au Théâtre national de Nice, Sylvain Maurice présente La campagne. Qui est vraiment cette inconnue que Richard prétend avoir recueillie en bord de route pour la conduire en pleine nuit à son domicile ? Telle est la question que pose son épouse avec insistance… Le couple a fui la ville pour s’installer, lui médecin elle femme à la maison s’affairant à des découpages pour les deux enfants, au calme de la campagne. Dans le bonheur de vivre et la sérénité ? Un leurre, pour l’auteur anglais Martin Crimp ! Une pièce acide et amère sur les non-dits d’une vie de couple, où la routine semble avoir étouffé le désir, où le mensonge semble avoir gagné force de loi. Les petits malheurs et grandes peurs d’une famille embourgeoisée qui nous passionnent grâce à l’écriture de Crimp : d’une porte qui s’ouvre sur une vérité pour se refermer sur une autre, jamais nous ne saurons le fin mot d’une histoire aux multiples rebondissements. Un triangle amoureux traité en énigme policière, où Isabelle Carré éclaire la scène de son grand talent en épouse toute à la fois naïve et lucide, complice d’une relation amoureuse qui semble avoir perdu de son intensité au fil du temps. Avec, comme à l’accoutumée dans les mises en scène de Sylvain Maurice, un superbe traitement des mouvements et des lumières.

Jusqu’au 27/02/23, la fondation Louis Vuitton présente l’exposition Monet-Mitchell. Un regard croisé, d’une intense luminosité, entre les deux artistes peintres, Claude Monet et Joan Mitchell, où nature et couleurs aiguisent l’imaginaire et le pinceau de l’un et de l’autre. « Impression » pour l’un, « feeling » pour l’autre : bleues, jaunes, rouges, verts ou mauves, les couleurs explosent d’une salle à l’autre. Jusqu’au final éblouissant, d’un côté L’Agapanthe triptyque monumental de Monet, de l’autre dix tableaux de Mitchel issus du cycle La grande vallée ! Magistral, éblouissant, vu la foule qui se presse aux portes du musée, la réservation est vivement recommandée.

– Du 02 au 20/10, au 100 – établissement parisien, culturel et solidaire, René Loyon présente Le misanthrope. Quelques chaises disséminées sur le plateau pour tout décor, le metteur en scène demeure fidèle à ses principes : le texte seul, tout le texte, rien que le texte ! Et pas n’importe lequel, celui de Molière où un homme, perclus de sa suffisance et de son intégrité, se refuse à toute passion amoureuse et à toute connivence avec le monde qui l’entoure… Un bel exercice de style où Loyon se fait maître en la matière osant déjouer le temps en jouant de l’âge de ses interprètes : des vingt ans de Célimène à l’heure où Molière situe son chef d’oeuvre, nous voilà en présence de personnages entre la cinquantaine et la soixantaine finissantes mis à l’épreuve d’une jeunesse révolue et d’un désir par trop émoussé. Que nenni, nous prouvent les interprètes, d’une audace et d’une vivacité à toute épreuve, rivalisant de talent pour mettre à l’honneur une belle langue déclinée en majestueux alexandrins ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré des fioritures soit-disant indispensables à l’heure de la modernité.

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Histoires d’ici et d’ailleurs, chapitre 1

C’est sous le signe de la variété des genres que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Essai, témoignage, bande dessinée, thriller, roman historique ou policier : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton

Enigma, de Dermot Turing (éd. Nouveau Monde, 402 p., 22€)

« J’ai été soufflé par le travail réalisé »,  explique Jean

Dans la salle de bain d’un hôtel bruxellois, un espion français photographie en 1932 les premiers documents décrivant une nouvelle machine à coder à priori inviolable : Enigma. Une machine que s’apprêtent à adopter les services secrets allemands. Quelques mois plus tard, avec l’aide des Français, un groupe de mathématiciens polonais entreprend de percer à jour le fonctionnement complexe de la machine. Malgré la défaite, Français et Polonais transmettent en 1940 leurs trouvailles aux Britanniques. À Bletchley Park se déploie alors une gigantesque entreprise de décodage.

Pendant ce temps, les U-Boote allemands mènent une traque dévastatrice contre les navires alliés qui ravitaillent la Grande-Bretagne. Si les messages de la marine allemande ne sont pas rapidement décodés, le Royaume-Uni ne tiendra pas. À Bletchley Park, l’un des cerveaux les plus brillants de l’histoire scientifique, Alan Turing, va apporter une contribution décisive… Passionné par l’histoire de son oncle, Dermot Turing a obtenu l’ouverture exceptionnelle des archives de la DGSE française, ainsi que des services britanniques et polonais. Pour la première fois, est ici racontée l’histoire complète d’Enigma : celle d’un extraordinaire passage de relais entre espions, scientifiques et militaires de trois pays.

La laitière de Bangalore, de Shoba Narayan (éd. Mercure de France, 304 p., 23€80)

« Ce livre permet de comprendre le rôle de la vache sacrée dans la vie indienne. Il donne des explications sur toutes les races »,  précise Chantal

Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, Shoba rentre en Inde avec sa famille. Dans les rues de Bangalore, hommes d’affaires côtoient vendeurs à la sauvette, mendiants, travestis et… vaches ! Shoba se lie d’amitié avec Sarala, sa voisine laitière dont les vaches vagabondent dans les champs. Lorsqu’elle lui propose de participer à l’achat d’une nouvelle bête, commence une drôle d’épopée ! Acheter une vache en Inde n’est pas une mince affaire… Il y a des règles strictes et d’innombrables traditions à respecter. Comment choisir parmi les quarante races indigènes de bovins,  sans compter les hybrides ?

De foires aux bestiaux en marchandages sans fin, Shoba redécouvre l’omniprésence de l’animal dans la vie indienne : on boit son lait, on utilise sa bouse pour purifier les maisons, son urine pour fabriquer des médicaments… Dans une succession de scènes cocasses et émouvantes où les vaches ont le premier rôle, Shoba Narayan évoque aussi les mantras, Bollywood, la médecine ayurvédique, le système de castes. Elle dresse ainsi un portrait contrasté de l’Inde d’aujourd’hui.

Le monde sans fin, de Christophe Blain et Jean Marc Jancovici (éd. Dargaud, 196 p., 28€)

« Ce livre regroupe beaucoup de documentations. Il faut par conséquent du temps pour l’assimiler », commente Gilles

La rencontre entre un auteur majeur de la bande dessinée et un éminent spécialiste des questions énergétiques et de l’impact sur le climat a abouti à ce projet comme une évidence, une nécessité de témoigner sur des sujets qui nous concernent tous. Intelligent, limpide, non dénué d’humour, cet ouvrage explique les changements profonds que notre planète vit et quelles conséquences, déjà observées, ces changements parfois radicaux signifient. Jean-Marc Jancovici étaye sa vision remarquablement argumentée en plaçant la question de l’énergie et du changement climatique au cœur de sa réflexion.

Tout en évoquant les enjeux économiques, écologiques et sociétaux, ce témoignage éclairé s’avère précieux et invite à la réflexion sur des sujets parfois clivants, notamment celui de la transition énergétique. Christophe Blain, quant à lui, se place dans le rôle du candide ! Un pavé de 196 pages indispensable pour mieux comprendre notre monde, tout simplement.

Pièces détachées, de Phoebe Morgan (éd. Archipoche, 340 p., 8€95)

« Cette histoire est impressionnante par la tension permanente entre les personnages », décrit Gilles

Corinne, Londonienne de 34 ans, a déjà eu recours à trois FIV : cette fois, elle en est sûre, c’est la bonne, elle va tomber enceinte ! Découverte un matin sur le pas de sa porte, cette cheminée miniature en terre cuite n’est-elle pas un signe du destin ? Elle coiffait le toit de la maison de poupée que son père adoré, célèbre architecte décédé il y a bientôt un an, avait construite pour elle et sa sœur Ashley quand elles étaient enfants.

Bientôt, d’autres éléments de cette maison de poupée font leur apparition : une petite porte bleue sur le clavier de son ordinateur, un minuscule cheval à bascule sur son oreiller… Corinne prend peur. Qui s’introduit chez elle, qui l’espionne : la même personne qui passe des coups de téléphone anonymes à Ashley ? Y a-t-il encore quelqu’un en qui la jeune femme puisse avoir confiance ? Un premier roman aussi brillant qu’angoissant !

Entre fauves, de Colin Niel (éd. Le livre de poche, 384 p., 7€90)

 « En général, je n’aime pas les romans policiers, mais j’ai adoré celui-là »,  confie Yvette

Martin est garde au parc national des Pyrénées. Il travaille notamment au suivi des derniers ours. Mais depuis des mois, on n’a plus trouvé la moindre trace de Cannellito, le seul plantigrade avec un peu de sang pyrénéen qui fréquentait encore ces forêts : pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun poil sur les centaines d’arbres observés. Martin en est convaincu : les chasseurs auront eu la peau de l’animal. L’histoire des hommes, n’est-ce pas celle du massacre de la faune sauvage ?

Quand sur Internet il voit le cliché d’une jeune femme devant la dépouille d’un lion, arc de chasse en main, il est déterminé à la retrouver et à la livrer en pâture à l’opinion publique. Même si d’elle, il ne connaît qu’un pseudonyme sur les réseaux sociaux et rien de ce qui s’est joué, quelques semaines plus tôt, en Afrique ! Entre chasse au fauve et chasse à l’homme, vallée d’Aspe dans les Pyrénées enneigées et désert du Kaokoland en Namibie, Colin Niel tisse une intrigue cruelle où aucun chasseur n’est jamais sûr de sa proie.

Poussière dans le vent, de Léonardo Padura (éd. Métailié, 640 p., 24€20)

« C’est très, très bien écrit. Un livre passionnant,  parsemé de nombreuses histoires »,  commente Chantal

Léonardo Padura est cubain. Il est né en 1955 à La Havane et il y vit. L’histoire débute en 1990,  un an après la chute du mur de Berlin, pour se terminer en 2016. C’est trente ans de la vie d’un clan, un groupe d’amis qui se sont connus au lycée. Ce roman historique traite de l’atmosphère pesante et de la vie difficile des cubains restés sur l’île, des effets déchirants de l’exil pour ceux qui ont choisi de partir, de la force de l’amitié et de la fidélité, mais aussi des trahisons. A travers la vie des héros, l’auteur nous fait voyager de Cuba aux États Unis, à Madrid, Barcelone, en Italie et un peu en France.

Le titre a une double signification : celui d’une chanson du groupe américain de rock  KANZAS célèbre dans les années 1970,  qui est souvent écouté par « les membres du clan » et qui est un lien entre les huit amis qui animent  le roman. Il correspond aussi aux cendres du principal héros dispersées à la source d’une rivière mythique qui alimente La Havane en eau. Le style de Padura, la diversité des thèmes traités, la maîtrise de l’intrigue et du suspense en font un roman émouvant et passionnant. 

Une solution pour l’Afrique, de Kako Nubukpo (éd. Odile Jacob, 304 p., 18€99)

« Ce livre, centré sur l’Afrique de l’Ouest, expose des solutions pour un défi majeur du continent africain »,  résume Michel

L’Afrique est soumise à un défi gigantesque : intégrer en une génération un milliard d’individus supplémentaires dans un contexte de faible productivité, de quasi-absence d’industrie, d’urbanisation accélérée, le tout coiffé par une crise climatique devenue permanente. Cette « urgence africaine » impose d’inventer un nouveau modèle économique. Elle fut trop souvent un continent cobaye, soumis à toutes sortes de prédations. Le huis clos inattendu de la crise du Covid-19 lui a permis de redécouvrir la richesse de son patrimoine.

Forte de cette leçon, elle doit désormais réinventer son développement en s’appuyant sur ses biens communs : mettre en place un néoprotectionnisme africain,  préserver ses ressources propres, assurer sa souveraineté alimentaire, monétaire et financière. Telles sont les pistes pour que l’Afrique se réapproprie son destin. Commissaire chargé du département de l’Agriculture, des Ressources en eau et de l’Environnement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Kako Nubukpo est économiste, opposant déclaré au franc CFA, directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne à la Fondation Jean-Jaurès.

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Les sans-voix de Russell Banks

Le 7 janvier, Russel Banks est décédé à l’âge de 82 ans. L’auteur états-unien laisse une œuvre majeure. Un portrait protéiforme d’un pays où ses héros sont les oubliés du rêve américain.

Il est né prolo, dans le Massachusetts. Il est mort écrivain reconnu dans le monde entier, maintes fois récompensé. Mais il n’a jamais trahi les siens. Dans ses romans, on croise des gens de peu, des hommes et des femmes fatigués et malmenés par la vie, au parcours cabossé, des histoires d’amour qui finissent mal, des rêves inaboutis, des trahisons. Mais pourtant, quel plaisir de partager l’itinéraire de ces enfants peu gâtés par la vie, qui se débattent dans une société qui vend du rêve à vil prix, coincé entre le rayon de lessives et de jouets dans ces Walmart qui pullulent aux abords des villes. La périphérie, la marge, l’histoire mouvementée de son pays, comme ces grands espaces au bout du monde qu’il avait arpentés dans sa jeunesse, étaient la marque de fabrique de cet auteur qui ne s’est sûrement jamais posé la question du « transfuge ». L’ancien prolo qui fut tour à tour plombier, placeur de livres, vendeur de chaussures n’a eu de cesse d’écrire sur les sans-voix de son pays, tous ces laissés-pour-compte pour qui le rêve américain n’était qu’un mirage.

« La vie des gens ordinaires m’attire »

Russell Banks, l’écrivain, leur a redonné ce droit au rêve. En les incarnant, en en faisant des héros ordinaires qui se débattent dans des abîmes de contradictions mais tiennent bon et retrouvent un semblant de dignité. « La vie des gens ­ordinaires m’attire, confiait-il dans nos colonnes. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe ­sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit.  » Il était parvenu à inventer une voix narrative, «  loin des préjugés bourgeois », s’amusait-il à préciser, pour parler « pour ceux qui n’ont pas de voix ».

Lorsque paraît, en France, Continents à la dérive (1987), le rêve américain en prend un coup. On découvre un écrivain qui ne craint pas de regarder dans les yeux les frustrations et le désespoir d’un père de famille ordinaire, réparateur de chaudières, qui gagne quelques centaines de dollars par mois et rêve d’une vie plus confortable pour les siens. Départ pour la Floride où il retrouve son frère. Plus dure sera la chute tant le rêve n’est qu’un mirage qui s’éloigne chaque fois qu’il pense l’atteindre. Dans Pourfendeur de nuages (1998), roman historique puissant, épique, qui se déroule lors de la guerre de Sécession, Banks trace le portrait de John Brown, fermier abolitionniste de l’Ouest américain. Une réflexion politique d’envergure sur les fondements de l’esclavage aux États-Unis, sur l’engagement poussé jusque dans ses retranchements.

Un récit narratif, « loin des préjugés bourgeois »

De beaux lendemains (1993) met en scène une tragédie, la mort de plusieurs enfants d’une même communauté à la suite d’un accident de car scolaire. Quatre voix vont porter tour à tour ce récit pour dire la douleur des familles à travers des flash-back qui vont au plus près des questionnements intimes. Quatre voix pour raconter, après la colère, le sentiment d’impuissance face à une justice de classe et une résilience collective et solidaire. Ce roman a été porté à l’écran par le réalisateur canadien Atom Egoyan, en 1997, et le film a remporté le grand prix au Festival de Cannes, ainsi qu’au théâtre, dans une belle mise en scène d’Emmanuel Meirieu. Parmi les nombreux romans et nouvelles, citons American Darling (2005), l’histoire d’une femme, Hannah, qui fuit son pays, les États-Unis, en raison de ses engagements dans les années 1970, et se réfugie au Liberia. L’occasion pour l’auteur de mener de pair un récit introspectif sur l’Amérique, mais aussi sur ce petit pays africain, où retournèrent d’anciens esclaves des plantations américaines.

Son dernier roman, Oh Canada (2022), est un récit crépusculaire. Celui d’un homme en phase terminale, ­­cinéaste réfugié au Canada parce qu’il avait refusé de faire le Vietnam et qui se confie avant de mourir. On ne sait plus ce qui est vrai ou faux dans ce texte tout en tension et sans concession. Banks semble regarder dans son propre passé comme dans celui de son pays avec ses parts d’ombre et de lueurs d’espoir, nous rappelant que le chemin n’est jamais droit, qu’il se fait en marchant. Russell Banks se situe dans la lignée des Mark Twain, Melville, Faulkner, Jim Thompson. Il aimait la littérature russe et française du XIXe siècle. Il admirait Joyce, Beckett, Garcia Marquez. Écrivain et citoyen, il était de tous les combats progressistes dans son pays, contre la guerre en Irak, le Patriot Act, contre la politique des Reagan, Bush et Trump. Il aura présidé, de 1998 à 2004, le Parlement international des écrivains créé par Salman Rushdie. Un type bien sous tous rapports. Marie-José Sirach

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Stéphane Sirot, historien des grèves

Révolte des Gilets jaunes, grève des agents SNCF, manifestation des agents hospitaliers : lorsque divers mouvements sociaux secouent le pays, quel traitement les médias leur accordent-ils ? Les médias sont-ils encore un contre-pouvoir ? Le décryptage de l’historien Stéphane Sirot, enseignant à l’université de Cergy-Pontoise et spécialiste des mobilisations sociales.

Dominique Martinez – Comment analysez-vous l’évolution du traitement médiatique des sujets sociaux ?

Stéphane Sirot – La déliquescence de l’information spécialisée sur les questions sociales est une évidence. Hormis les grands mouvements sociaux, l’information sociale est reléguée au second plan ou bien souvent intégrée aux pages économiques – c’est le cas dans Le Monde ou dans Le Figaro. Mais le social ne disparaît pas que dans la presse, il disparaît également dans les programmes scolaires, et très largement dans l’enseignement de l’histoire à l’université. Il y a une dilution générale des questions sociales, qui sont de moins en moins traitées pour elles-mêmes et qui, lorsqu’elles sont traitées, le sont au travers des enjeux économiques ou politiques. Peu de collégiens et de lycéens sauraient vous donner une définition de ce qu’est un syndicat. La raison est simple, tout ça n’est guère expliqué : les programmes de sciences économiques et sociales au lycée ont fait débat dernièrement, notamment parce que leur angle est très économique et également très libéral. Alors que les aspects sociaux, qui ont pourtant longtemps fait partie intégrante de cet enseignement, ont été largement dilués, voire carrément évacués.

D.M. – L’arrivée des réseaux sociaux a-t-elle changé la donne ?

S.S. – Ils ont permis de fabriquer un système médiatique alternatif, avec les défauts qui sont les leurs. Les informations publiées ne sont pas toujours vérifiées, et ceux qui les font circuler le font en général auprès de personnes qui ont la même vision qu’eux : on entre alors dans une sphère de l’entre-soi. Du coup, c’est un peu comme si on avait deux entre-soi qui coexistaient, celui des grands médias (car ces médias sont également dans un entre-soi) et celui des réseaux sociaux, les deux ne se répondant que de façon très marginale. En même temps, ces réseaux sociaux, on l’a vu avec les Gilets jaunes, c’est une autre vision possible de l’information, qui peut participer de la construction d’un esprit critique et d’une réflexion sur ce qui est diffusé par les médias dominants, lesquels ne se réduisent d’ailleurs pas à de la propagande gouvernementale et économique.

D.M. – Comment analysez-vous le traitement médiatique du mouvement des Gilets jaunes ?

S.S. – Les grands médias ont donné la parole aux gens de la rue, ce qui est assez rare. On voit souvent les usagers, parfois les représentants syndicaux, les représentants du pouvoir, les éditorialistes et journalistes, mais rarement les acteurs directs de ces mouvements. Dans le mouvement des Gilets jaunes, on a vu débouler sur les plateaux télé les acteurs eux-mêmes, puisque le mouvement refusait d’avoir des représentants et assumait même d’avoir de la défiance envers les organisations politiques ou syndicales. La France d’en bas s’est donc imposée dans la sphère médiatique, ce qui est assez nouveau, comparé aux grands mouvements sociaux traditionnels qui, eux, ont des porte-parole, et sont encadrés par des organisations syndicales.

D.M. – L’évolution du paysage médiatique a-t-elle eu un impact sur le traitement des sujets sociaux ?

S.S. – Les grands mouvements sociaux ont toujours fait parler, écrire et débattre, notamment à la télévision. Ce qui a changé, médiatiquement parlant, c’est la multiplication des chaînes d’information où se succèdent des plateaux, 24 heures sur 24, avec des éditorialistes et des débats répétitifs. Cela a modifié le rapport de l’opinion aux mouvements sociaux. Les médias sont particulièrement attirés par le côté spectaculaire des conflits sociaux s’ils engendrent de la pagaille dans les déplacements et dans l’économie – tout ce qui rend les conflits télégéniques, avec un traitement superficiel et peu de débats de fond sur les revendications portées par les manifestants. On préférera parler de comment se déplacer sans train ou sans métro… et on tendra à chercher à délégitimer l’action gréviste qui n’aurait le droit d’exister qu’à la condition de ne pas être perturbatrice, en oubliant que sa nature même est précisément de rechercher la perturbation pour obtenir satisfaction sur quelque chose.

D.M. – Une remise en question est-elle possible ?

S.S.Les médias ne sont plus le quatrième pouvoir, ils sont devenus le pouvoir lui-même. Ce qui pose le problème des contre-pouvoirs d’une manière plus générale. C’est une des raisons de l’affaiblissement de nombre d’organisations syndicales que l’ordre dominant – c’est-à-dire les institutions – a réussi à intégrer à la sphère du pouvoir. Et ce qui explique que les organisations syndicales, qui n’ont pas réussi à constituer une alternative ni au discours ni à la société dominante, soient rejetées de la même manière que les politiques et les médias. Entretien réalisé par Dominique Martinez

En savoir plus :

Stéphane Sirot est historien, spécialiste de l’histoire des grèves et du syndicalisme. Il enseigne l’histoire politique et sociale du XXème siècle à l’université de Cergy-Pontoise et l’histoire des relations sociales à l’Institut d’administration des entreprises de l’université de Nantes. Il a publié Maurice Thorez (Presses de Sciences Po, 2000), La grève en France. Une histoire sociale, XIXe-XXe siècle (Odile Jacob, 2002), Les syndicats sont-ils conservateurs ? (Larousse, 2008), Le syndicalisme, la politique et la grève, France et Europe, XIXe-XXIe siècle (Éditions Arbre bleu, 2011), 1884, des syndicats pour la République (Éditions Le Bord de l’eau, 2014).

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Sucrée ou salée, la sauce ?

Ancien animateur culturel, féru d’histoire sociale, Jacques Aubert a publié un émoustillant recueil de chroniques. Pour Chantiers de culture, au gré du temps et des vents, il peaufine quelques billets d’humeur à l’humour acidulé. Précédemment publié, celui-là n’a rien perdu de sa pertinence en ces premiers jours de l’année nouvelle et à la veille de chaudes échéances sociales !

Comme on détient notre passe vaccinal, Jeanine et moi, hier nous sommes allés au restaurant.

– Et pour ces Messieurs-Dames qu’est-ce que ce sera ?

– Deux menus présidentiels, s.v.p.

 -Je vous amène la carte…

– Donc sur la page de droite vous avez du Macron, de la Pécresse ou les formules Le Pen-Zemmour. Je précise à notre aimable clientèle que ce dernier menu a eu les honneurs de la presse spécialisée

– Heu, non merci, on ne mange pas de ce pain-là ! Et puis, lorsque nous sommes venus il y a cinq ans, vous n’aviez plus que du Macron : on en a pris, il nous est resté sur l’estomac. Du coup, on préfèrerait la page de gauche

– Alors là, vous n’allez pas être déçus, on a un choix très varié ! Il y a du Poutou, de l’Arthaud, du Roussel c’est cuit au nucléaire mais on peut vous emballer les déchets… Il y a du Mélenchon, c’est vif, relevé, goût sud-américain… Du Jadot, que du bio, des fibres, des graines… Ou alors plus exotique, du Taubira ou de l’Hidalgo : ce sont des menus surprises, c’est plus tard qu’on sait vraiment ce qu’il y avait dans l’assiette

– A vrai dire on hésite, tout a l’air bon et on se demande s’il ne serait pas possible d’avoir un petit peu de chaque, mais dans une seule assiette ?

– Ah non désolé, c’est un problème de sauce ! Entre la verte, la rouge, la rose ça ne se mélange pas bien. Mais si vous pouvez patientez, dans cinq ans, on aura sûrement trouvé une solution

– Bon d’accord, si vous le dîtes, on repassera dans cinq ans. D’ici là, qu’est-ce qu’on mange ?

– De la vache enragée ! Jacques Aubert

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Résister, un bon conseil !

Jusqu’au 22/01, à l’Artistic Théâtre (75), la compagnie La Mouline présente L’entrée en résistance. Sur scène, le comédien Jean-Pierre Bodin, la musicienne et vidéaste Alexandrine Buisson, le chercheur Christophe Dejours. Pour un spectacle atypique où l’image s’allie au concept, la poésie à la science au service du travail bien fait, à l’encontre des diktats managériaux.

En fond de scène, plein écran, la forêt dans toute sa splendeur ! Les feuilles qui tremblent au souffle du vent, les rayons du soleil qui percent la futaie, les oiseaux qui piaillent dans les branches… Et un homme s’avance sur les planches, crinière et barbe blanches, pour déclarer son amour à la nature ainsi offerte, un vivant parmi d’autres vivants entre sève et sang. Qui prend langue avec les arbres, dialogue avec cet héritage multicentenaire dont il a charge, lui le forestier !

Ainsi s’ouvre cette Entrée en résistance peu banale, une introduction poétique à cette conférence théâtrale qui ne l’est pas moins… Du spectacle vivant d’un genre nouveau que la compagnie La Mouline, sous la férule de Jean-Pierre Bodin, son maître à œuvrer, inaugure en la capitale, à l’Artistic Théâtre : le dialogue inédit entre création artistique et analyse critique en sciences du travail ! Entre la voix chantante et admirablement posée du comédien forestier qui avoue son amour du métier bien fait au propos hautement conceptualisé du psychanalyste Christophe Dejours, ancien chercheur au CNAM (Conservatoire nationale des arts et métiers) et titulaire de la chaire Santé-Travail, se glisse le chant mélodieux du violon d’Alexandrine Brisson. Une alliance hors-norme entre le bouffon et l’intello, les saltimbanques et le scientifique pour décrypter et redonner sens au labeur des humains, leur travail au quotidien mis à mal par les logiques capitalistes où rentabilité et course aux profits s’imposent en maîtres-mots.

Comment s’opposer à la logique financière de l’ONF, l’Office national des forêts qui décrète des coupes de bois conduisant à la mort d’un écosystème ? Comment inverser les règles d’un système hospitalier qui institue le règlement à l’acte au détriment de la santé des patients ? Comment, de manière générale, stopper en tout corps de métier ces discours d’un nouveau genre qui, sous couvert d’un vernis pseudo intelligent, génèrent souffrances au travail et suicides de salariés niés dans leurs compétences, longtemps fiers de l’ouvrage bien façonné mais désormais amputés de leur savoir-faire ? En s’organisant et en entrant en résistance, affirme le professeur Dejours, illustrant la rêverie poétique de son compère Bodin de concepts hautement scientifiques qui décortiquent les présupposés linguistiques des décideurs et profiteurs. Des propos qui se risquent parfois aux pièges de la complexité, des paroles qui exigent attention et réflexion du spectateur, une mise au travail et en tension en quelque sorte, un statut inédit pour le public qui devient ainsi un original « consom’acteur » !

Dès 2015 à la Cartoucherie (75), avec le spectacle Très nombreux, chacun seul, en complicité avec Alexandrine Buisson et Christophe Dejours, Jean-Pierre Bodin posait sur scène la question du devenir du travail. En narrant le parcours et le suicide du directeur informatique et délégué syndical de l’usine de porcelaine Deshoulières, sise à Limoges… En rébellion déjà contre les nouvelles normes de management ! Forts de cette nouvelle création, les trois trublions du capitalisme ambiant et de leurs affidés au néolibéralisme dominant font plus et mieux que jeter le trouble dans leurs projets nauséeux. Ils invitent chacune et chacun, avec intelligence et poésie, à ne point désespérer de l’humanité, à oser parler et se rassembler, à défier leurs gouvernants, à entrer en résistance : un « conseil national » bienvenu à la veille d’échéances sociales qui s’annoncent chaudement contestées ! Bodin, Brisson, Dejours ? Une performance qui incite à un sursaut de conscience, qui habille d’incroyable beauté, musique-image-parole entremêlées, un avenir autre pour les générations futures. « Tous ensemble, tous ensemble », ils l’affirment, persistent et signent : la fatalité n’est point de mise ! Yonnel Liégeois

L’entrée en résistance : jusqu’au 22/01/23, à l’Artistic Théâtre, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris (Tél. : 01.43.56.38.32). Avec une rencontre-débat au final des représentations.

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