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1962, les accords d’Évian

Le 19 mars 1962, il y a 60 ans, au lendemain des accords d’Évian est instauré un cessez-le-feu entre la France et l’Algérie. La fin d’une opération de « maintien de l’ordre » décrétée en 1954, d’une guerre coloniale qui n’aura jamais voulu dire son nom… Avec un bilan tragique : 400 000 morts du côté algérien, 30 000 du côté français, plusieurs milliers chez les harkis.

Le 1er novembre 1954, en Algérie, les Monnerot, un couple d’instituteurs français, tombent dans une embuscade dans les Aurès. Auparavant, un jeune Français est abattu devant la gendarmerie de Cassaigne (redevenue Sidi Ali après l’indépendance). Le tout nouveau Front de libération nationale (FLN) vient de donner le coup d’envoi de l’insurrection d’un peuple algérien revendiquant son indépendance. Le gouvernement français, dirigé par Pierre Mendès France, riposte par des opérations de «maintien de l’ordre». Et François Mitterrand, le ministre de l’Intérieur, déclare le 5 novembre 1954 : « La seule négociation, c’est la guerre ». Et guerre il y aura, dont le bilan s’établira à 400 000 morts du côté algérien, 30 000 du côté français, plusieurs milliers chez les harkis.

Référendum pour l’indépendance

En 1956, les premières tentatives de négociation échouent du fait d’une initiative de l’armée de l’air française : le détournement de l’avion qui emmène Ahmed Ben Bella, le leader du FLN, du Caire au Maroc. Sa détention à la prison de la Santé rend impossible la poursuite de la discussion. D’autres suivront, notamment en 1958, qui échouent avec l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir au printemps et la chute de la IVème République à l’automne. Incertain après le « Je vous ai compris » proclamé par le général depuis le balcon du Gouvernement général d’Alger le 4 juin, l’avenir de l’Algérie se précise un an plus tard avec l’annonce d’un référendum d’autodétermination. Ce qui cristallise les oppositions. D’un côté, des civils français alliés à des militaires félons ont donné naissance à l’Organisation armée secrète (OAS) animée par la violence du désespoir. De l’autre, le FLN s’est engagé dans une guerre d’usure en vue de peser sur les inévitables négociations.

Elles auraient dû démarrer à Évian au début de 1961. Mais pressentant le danger, l’OAS assassine Camille Blanc, le maire de la ville qui avait accepté de les héberger. D’autres pourparlers sont entamés quelques mois plus tard, sans résultat. C’est aux Rousses, une station de sports d’hiver du Jura, que tout va se nouer en dix jours à compter du 8 février 1962. Dans le plus grand secret : Louis Joxe, ministre des Affaires algériennes, Jean de Broglie, secrétaire d’État au Sahara, et Robert Buron, ministre de la France d’Outre-Mer, arrivent, déguisés en sportifs, devant le chalet du Yéti, un hangar surmonté d’un étage habitable occupé par le couple Lison, qui assurera l’intendance. La délégation algérienne, conduite par Krim Belkacem, arrive de la Suisse toute proche et y retourne chaque soir. Sur la table : le cessez-le-feu, le sort des pieds-noirs, celui du Sahara et des bases militaires, notamment de Mers el-Kébir.

Les Rousses, avant Évian

Avec un ordre de l’Élysée : il faut aller vite. De Gaulle dit à Louis Joxe : « Réussissez ou échouez, mais ne laissez pas la négociation traîner en longueur ». Tandis que la délégation algérienne joue l’usure, l’OAS multiplie les attentats meurtriers, tant en métropole qu’en Algérie. Le 18 février, à trois heures du matin, Louis Joxe tient son « papier » : un cessez-le-feu sera proclamé, les pieds-noirs auront trois ans pour choisir leur nationalité, la France disposera de la base navale de Mers el-Kébir pendant 15ans (elle en demandait 99) et, pour quelque temps encore, des bases de Reggane et Colomb-Béchar pour les lancements de fusées et les essais nucléaires. L’accord des Rousses est soumis à Ahmed Ben Bella, sorti de prison mais maintenu en résidence surveillée, avant le round final de négociations qui se tiendront à compter du 8 mars à l’hôtel du Parc, un palace d’Évian.

Le 18 mars, les délégations se serrent la main, ce qui leur avait été interdit jusque-là. Le cessez-le-feu est déclaré le 19 mars 1962 à midi. Le 8avril, la métropole vote par référendum l’indépendance de l’Algérie, qui la confirmera par le même moyen le 1er juillet suivant. Alain Bradfer

Pleins feux sur l’Algérie

Signé Benjamin Stora et Georges-Marc Benamou, le documentaire en cinq épisodes C’était la guerre d’Algérie tente de faire la lumière sur un conflit qui exacerbe encore les mémoires d’une rive à l’autre de la Méditerranée : de « l’enfumage des indigènes » par l’armée française à l’élimination par le FLN des rivaux de la lutte anticoloniale…

De 1954 à 1962, une sale guerre de huit ans racontée dans toute sa complexité en près de cinq heures d’images et de commentaires. Fort d’archives inédites et de témoignages de premier plan, un document d’une qualité rare qui explique plus qu’il ne justifie, interroge plus qu’il ne conclue, met en perspective plus qu’il ne schématise… Entre douleurs et rancœurs, une série de haute teneur et au souffle libérateur qui se veut plaidoyer pour une histoire éclairée et assumée par chacun des protagonistes. Yonnel Liégeois

Disponible jusqu’au 12 juillet, sur la plate-forme de France.tv

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Une BD coup de poing !

Aux éditions Marabulles, signé Chloé Célérien et Karim Nedjari, est paru l’album Générations poing levé. Une BD qui raconte le parcours de sportifs qui ont tout risqué pour défendre leurs convictions et combattre les conservatismes. Jusqu’à leur carrière !

Jeux de Mexico, été 1968, retentit l’hymne des États-Unis. Sur le podium, l’Américain Tommie Smith, qui vient de remporter le 200 mètres, brandit en silence son poing ganté. Imité par son compatriote John Carlos, médaillé de bronze… Ce geste de protestation contre la ségrégation raciale aux États-Unis a marqué le monde. Qui sait le prix payé par ces athlètes noirs pour avoir osé braver les forces réactionnaires de leur pays, alors qu’ils dominaient leur discipline ?

Rayé de l’équipe nationale, menacé de mort et considéré comme un danger pour l’État, Tommie Smith entamera une longue traversée du désert avant d’être réhabilité en 2016 par le président Obama. Portrait de dix légendes qui ont marqué leur discipline et risqué leur carrière sportive pour leurs idéaux, l’album Générations poing levé, signé par Chloé Célérien et Karim Nedjari, est bien plus qu’un livre de récits sportifs. La BD s’ouvre sur le plus contemporain d’entre eux. À l’ère des réseaux sociaux, le footballeur anglais de Manchester United, Marcus Rashford, a compris que son statut de superstar pouvait servir une juste cause. En quelques tweets, il réussit à faire plier durant la pandémie le gouvernement conservateur du pays en exigeant le retour des repas gratuits pour les enfants pauvres. Avant lui, d’autres « grands » ont osé mettre en jeu leur carrière. Le plus fameux ? Mohamed Ali, bien sûr. Au firmament, le boxeur préfère risquer la prison plutôt que de servir dans l’armée lors de la guerre au Vietnam. « Aucun Vietcong ne m’a jamais traité de nègre », clame-t-il. Une prise de position qui lui coûte son titre de champion du monde mais le fait entrer dans l’histoire.

Ce récit de « poings » ne s’arrête pas aux figures masculines. Qu’elles s’appellent Nadia Comaneci, Megan Rapinoe ou Caster Semenya, des sportives ont aussi marqué leur temps en affrontant les conservatismes et en refusant l’assignation faîte à leur corps : jugé trop masculin, hors norme, pas de la bonne couleur… Souvenons-nous de la jeune prodige française du patinage, Surya Bonaly, capable d’enchaîner des sauts d’une incroyable difficulté. Cette surdouée a toujours échoué au pied des podiums. Les juges lui reprochant d’être trop musclée, pas assez artistique… En réalité, dans le contexte des années 80, la présence d’une patineuse noire sur la glace ne passe pas. « Le problème ? Surya peut faire tous les efforts du monde, elle ne peut pas changer sa couleur de peau », écrivent les auteurs. Sans jamais se renier, à sa manière, elle a malgré tout ouvert une autre voie. Cyrielle Blaire

Générations poing levé, par Chloé Célérien et Karim Nedjari (éd. Marabulles, 160 p., 17€95).

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Ouvrier, écrivain à l’œuvre

Aux éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Éliane Le Port publie Écrire sa vie, devenir auteur. Docteure en histoire contemporaine, elle analyse les trajectoires et le travail de création d’écrivains-ouvriers. Ses travaux articulent l’histoire culturelle, sociale et politique de l’écriture à celle des représentations des mondes ouvriers.

Jean-Philippe Joseph – Comment est né ce projet d’étudier les écritures ouvrières ?

Éliane Le Port -Le point de départ était un projet de recherche sur la souffrance ouvrière dans l’espace de travail. En me documentant, j’ai découvert une somme de récits importante, des écrits très riches. Le sujet s’est alors déplacé vers les écrits de témoignage. D’autant que les rares études qui existaient sur l’histoire des récits ouvriers mettaient en avant l’écriture au nom d’un groupe, une écriture de militants… Or, dans ce que je lisais, je voyais aussi des gens qui écrivaient pour se raconter. En outre, personne ne s’était vraiment intéressé au phénomène d’écriture lui-même : la trajectoire des auteurs, le moment choisi pour écrire, les pratiques d’écriture, la posture de témoin, le processus de publication… La plupart des auteurs ont installé la lecture très tôt dans leur vie, l’écriture est venue ensuite « naturellement », comme certains le disent. La culture livresque a été fondamentale dans leur formation, les ouvrages politiques – Marx et d’autres -, mais pas seulement, la littérature, aussi.

J-P.J. – À quelles catégories appartiennent les textes réunis pour votre étude ?

É. L-P. -Il y a une grande diversité, à la fois dans les genres et dans les manières d’écrire. Cela va du roman au journal, de l’autobiographie à la poésie, du tract au récit collectif. Les auteur.e.s pouvant maîtriser plusieurs genres. Ils témoignent des conditions de vie à l’usine, à la mine, sur les chantiers. En parallèle, j’ai mené une quinzaine d’entretiens pour comprendre les processus d’écriture et de publication des ouvrages.

J-P.J. – Pourquoi avoir choisi des écrits datant d’après 1945 ?

É. L-P. -La période qui va de l’après-guerre à la fin des années 1970 est marquée par la centralité ouvrière. Les ouvriers comptent politiquement à cette époque, et les éditeurs ont des attentes fortes par rapport à un supposé potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. La deuxième sequence, qui commence au début des années 1980, est celle d’une disqualification des mondes ouvriers. Au point que certains théorisent leur disparition. S’opère à ce moment-là un tournant mémoriel. Les récits de mineurs, qui jusque-là, n’intéressaient plus le monde de l’édition, sont recherchés. Chaque époque porte en quelque sorte des attentes : la souffrance au travail dans les années 1990, les témoignages d’enfants d’ouvriers au début des années 2000 (ceux de Martine Sonnet et Franck Magloire, par exemple), le tertiaire ouvrier aujourd’hui…

J-P.J. – Malgré les discours tendant à effacer le groupe des ouvriers, vous montrez que ces derniers n’ont jamais cessé de publier…

É. L-P. – Oui. Il y a autant de récits, depuis les années 1980, qu’entre 1945 et 1970. À la différence près que le roman, qui était une façon pudique de dire des choses relevant de l’intime, disparaît à mesure que l’autobiographie s’impose dans l’espace littéraire.

J-P.J. – Vous évoquez dans votre livre le fossé qui peut exister entre le « je » intime et le « nous » privé…

É. L-P. – L’écriture ouvrière se fait souvent au nom d’un groupe. Mais il existe une perméabilité permanente entre le « je » et le « nous » au moment de l’écriture. Le « nous » privé fait que des choses sont partagées sur la vie des uns et des autres au sein de l’atelier, mais elles ne sont pas censées en sortir. En parler dans un récit est un arbitrage qui est du ressort de l’auteur. Putain d’usine, de Jean-Pierre Levaray, ou Ouvrière d’usine, de Sylviane Rosière, ont ainsi été très mal reçus par leurs pairs. Comme Enfin, c’est la vie ! de Colette Basile, qui a parlé de la violence des réactions dans un second témoignage. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Écrire sa vie, devenir auteur, par Éliane Le Port (Éd. EHESS. 400p., 23€)

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Avoir ou pas la patate !

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

Si j’ai un point commun à relever entre les invités de ce jour, je dirai qu’ils font la promotion tous les deux des savoir-faire artisanaux quand il ne s’agit pas d’artisans d’art et de créateurs locaux. Le premier se trouve à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain. Il s’appelle l’Atelien, joli nom pour cet atelier qui veut créer des liens. Le deuxième est une vitrine nationale de très petites entreprises de création et d’artisanat. Quand on parle de très petites structures, on devine que le souci de celles-ci est de se faire connaître et de se créer un marché. Justement, la plateforme Un Grand Marché répond à ces besoins.

Jonathan nous donne des nouvelles de son GAEC des Flam’en vert. Pour le nom, vous prenez le F de fruit, le L de légumes, le A d’aromatiques et le M de médicinales, le tout en vert, couleur nature et couleur de l’espoir. Cette ferme, transmise par un agriculteur retraité à ces jeunes paysans, est la preuve que la cession en parcelles de cultures bio, plutôt que la vente au voisin céréalier, est un bon pari économique. « Sur ces terres où un emploi aurait dû être perdu, il y a onze personnes qui y travaillent ». Aujourd’hui, ce sont quatorze hectares qui ont bénéficié en 2020 d’un programme piloté par le Syndicat du Haut-Rhône et cofinancé par l’agence de l’eau : la plantation de trois kilomètres de haies, l’installation d’une centaine de nichoirs et la création de cinq mares afin de restaurer la biodiversité. Suite à ce programme, un suivi scientifique de l’entomofaune (les insectes du milieu) met en avant une explosion du nombre d’espèces, dont certaines remarquables. De multiples auxiliaires de culture ont décidé de s’implanter sur ce domaine grâce au corridor écologique réalisé en 2020. La ferme est à Peyrieu dans l’Ain.

Comme il y a de la solidarité dans l’air sur la page des Flam’en vert, il y a l’annonce d’une campagne de financement pour l’ouverture d’un jardin maraicher à Ceyzérieu. Porté par Camille et Mathieu, tous deux natifs du coin… Avec Choupatates, c’est le nom choisi, il s’agira d’investir une parcelle de 6000m2 et d’y installer une serre-tunnel de 750m2. Comme le couple n’est pas gourmand dans ses besoins, la cagnotte devrait atteindre son objectif d’ici peu avec votre contribution. Philippe Bertrand

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Gérard Paris-Clavel, remède à la fatalité

Jusqu’au 27/02, au musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon, s’expose l’œuvre du graphiste social Gérard Paris-Clavel. Une ode à l’intelligence collective et au pouvoir révolutionnaire de l’image. Paru dans les colonnes du quotidien L’Humanité, un article de Loan Nguyen

C’est un tout petit mot de quatre lettres. Ni un verbe qui consacre l’action, ni un adjectif qui fige la description. Encore moins un nom qui personnifie ou objectifie. Non, c’est une toute petite préposition qu’a choisie le graphiste social Gérard Paris-Clavel pour titrer son exposition au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique à Lyon : « Avec». Un mot si quotidien, si modeste grammaticalement qu’on en oublierait presque le potentiel évocateur et révolutionnaire infini. Une préposition à majuscule. « Avec qui ? Comment ? Pour qui ? Dans quel sens ? AVEC, pour bien marquer le coup dans une année 2021 où le sans (contact) et la passivité (spectacle digitalisé) se déploient toujours un peu plus. Mais où l’envie du chœur et du collectif gronde, monte, s’impose elle aussi chaque jour », tente de résumer Joseph Belletante, le directeur du musée.

Un bain d’énergie militante

Outre un petit clin d’œil en forme de placard à l’aventure Grapus, c’est principalement sur l’œuvre postérieure de ­Gérard Paris-Clavel que se concentre l’exposition, qui rassemble affiches, ­dessins, revues, objets produits sur les trente dernières années, seul ou au sein de ­collectifs comme Graphistes associés, « Ne pas plier » ou le journal Travails.

De l’auto­collant de manif « Rêve générale », ici reproduit sur une bâche de plus de deux mètres, à l’affiche « Mon corps mon choix » exhibant un ­clitoris géant, en passant par le jeu de lettres « Bonjour » manipulable en de multiples anagrammes – dont le très frontal « ­Nobourj » – et le meuble de tampographie participatif, cette exposition « manifestation d’images » agit comme un bain d’énergie militante où la lutte des classes se marie sans complexe à la poésie, le travail des corps à celui des esprits.

« Il faut retrouver le plaisir de lutter ! Si on se fait chier dans une manif, c’est pas la peine », lâche Gérard Paris-Clavel, jugeant la « brutalité » policière pour « ­casser » les manifs particulièrement grave. Il espère bousculer le regard, saisir la réflexion, inciter à ­l’action. « Inventons/Imprimons le présent ! » somme-t-il, comme en écho au Manifeste du Parti communiste, qui soulignait sa conception du communisme comme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel », bien loin des ­invitations à ­attendre un hypothétique jour d’après qui ne viendra jamais seul.

Le labeur physique à l’œuvre dans la conception graphique

Préférant l’appellation d’artisan à celle d’artiste, le graphiste a ­souhaité mettre à l’honneur le travail et les travailleurs dans sa démarche. Le labeur physique à l’œuvre dans la conception graphique, d’une part, mais aussi la créativité des employés et ouvriers, leur vision du travail aux antipodes d’une logique guidée par l’emploi, l’inter­changeabilité et la déqualification des travailleurs. « J’ai trouvé qu’il y avait une qualité supérieure dans l’intelligence des élèves de CAP du lycée professionnel Tony-Garnier avec lesquels on a travaillé à celle de certains étudiants des Beaux-Arts », affirme-t-il.

Fruit d’un atelier mis en place avec l’établissement, qui accueille notamment beaucoup de jeunes primo-arrivants allophones, le projet « Les mots des métiers » a permis à ces jeunes ­apprentis de valoriser leurs savoir-faire techniques et de recueillir leurs réflexions sur leur futur métier. Ce sont aussi les mots des ouvriers dans Travailsla revue créée par le musicien et compositeur Nicolas Frize et un groupe dont Gérard Paris-Clavel fait partie, qui s’étalent sur douze ­numéros et sur les murs du musée.

Artisan du mouvement social, le ­graphiste pouvait difficilement se passer du décor de la rue pour faire vivre ses œuvres et les confronter au regard du public. Quatre affiches, dont la très ­engagée « Vive le service public. Quand tout sera privé, on sera privé de tout », sont offertes aux yeux des passants dans plusieurs endroits de la ville, sans ­référence au musée ni à l’exposition. Une décontextualisation propice à la réappropriation et au partage des images, des réseaux sociaux aux manifestations, par tous ceux qui souhaitent faire ­essaimer la poétique révolutionnaire de Gérard Paris-Clavel. Loan Nguyen

« Avec », de Gérard Paris-Clavel. Jusqu’au 27/02, au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon.

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Arnaud Meunier, nouveau Candide !

Du 09 au 18/02, à l’Espace Cardin (75), se joue Candide de Voltaire mis en scène par Arnaud Meunier, le directeur de la MC2 de Grenoble. Un spectacle créé à la Comédie de Saint-Etienne en 2019. Avant la mise au silence du spectacle vivant pour cause de pandémie, à l’initiative des Scènes du Jura, Pierre-Marie Turcin avait assisté à la représentation ! Un article signé d’un fidèle lecteur des Chantiers de culture, professeur de philosophie à Lons-le-Saunier (39) et animateur d’un café philo à la librairie La Boîte de Pandore.

La verve, l’ironie, la fantaisie de Voltaire au service du théâtre ! Voltaire était connu de son vivant pour des œuvres « sérieuses », jusqu’à la publication de son conte, Candide ou l’optimisme. Qui semble une dénonciation des philosophes développant des théories loin du réel… Tel Pangloss, le disciple de Leibniz pour qui « notre monde est le meilleur des mondes possibles », et qui n’en démord pas parce que « jamais un philosophe ne se dédit ». Dit comme cela, toutes les religions, les métaphysiques, sont des dogmatismes : elles prétendent dire la vérité, et ne font que tromper les hommes sur la réalité, la vie, les émotions, les aventures.

Le metteur en scène Arnaud Meunier l’a bien compris, qui fait de l’odyssée de Candide, qui parcourt le monde à la recherche du sens de sa vie, (c’est-à-dire de son amour perdu, sa Cunégonde) une fuite vaine et absurde. Elle lui fait rencontrer des hommes méchants, imbus de leurs pouvoirs, exploitant les préjugés de condition, de race, de sexe. Et aussi des hommes bons, comme dans le pays d’Eldorado où l’abondance et la richesse produisent…  un ennui profond. Jusqu’à la modestie de la métairie finale, où « il faut cultiver notre jardin », lieu où l’organisation du travail entretient  les inégalités sociales, et les ambitions de vie saine un monde artificiel (l’écologie rêvée et moquée).

La gageure est tenue, le texte est dit avec bonheur par chacun des personnages qui parlent tour à tour d’eux-mêmes, comme s’ils étaient les spectateurs de leur propre vie (le décor est un écran, les costumes vont du baroque échevelé au plus simple appareil… ). Autre trouvaille, la musique d’accompagnement est jouée en direct, et chantée (avec les clins d’œil à des chansons, à la musique de Michel Legrand) pour faire, comme Leonard Bernstein l’avait réalisé en son temps, une véritable comédie musicale. La comédie est partout, alors que les malheurs sont toujours présents : qui a souffert le plus, Cunégonde, Pangloss, la Vieille ? Tragi-comédie de la compétition des souffrances !

Les fatalistes, et autres catastrophistes, en prennent pour leur grade. Les donneurs de leçons et directeurs de conscience sont emportés par leurs contradictions et par leur immoralité. Les penseurs manichéens et les théologiens sont un peu courts. Au fond, le tourbillon des hasards de l’existence dément toute explication rationnelle, et chacun reste avec ses illusions, et face à ses désillusions. Pas de philosophie donc, mais du théâtre ! Pierre-Marie Turcin

Jusqu’au 18/02, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin. Les 22 et 23/02 aux Quinconces-L’Espal, Scène nationale du Mans. Du 9 au 11/03, au Jeu de Paume d’Aix-en-Provence. Les 23 et 24/03, à La Comédie de Saint-Etienne. Candide ou l’optimisme, traduit de l’allemand, de Mr le Docteur Ralph : pour échapper à la censure, le pseudonyme de Voltaire… Publié à Genève en !

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Anne-Laure Liégeois, une femme entreprenante

Du 1er au 05/02, au Théâtre 14, Anne-Laure Liégeois présente L’augmentation de Georges Perec. Une œuvre que la metteure en scène, sous le terme générique Entreprise, avait précédemment adaptée avec deux autres textes sur l’univers du travail : Le Marché de Jacques Jouet et l’Intérimaire de Rémi De Vos. Un entretien que Chantiers de culture propose de nouveau à ses lecteurs.

Yonnel Liégeois – Avec Entreprise, vous portez à nouveau votre regard sur le monde du travail. Une obsession (!), une continuité ?

Anne-Laure Liégeois – Surtout pas une obsession, plutôt une continuité ! Quelques années auparavant, j’avais déjà mis en scène les textes de Perec et de De Vos. Avec, déjà, un bel accueil du public ! La thématique du travail est un sujet qui me tient à cœur, qui m’intéresse de longue date… L’univers du travail m’apparaît par excellence, pour l’humain, comme le lieu de la confrontation et du pouvoir. À l’entreprise, l’usine ou le bureau, se joue un véritable tour ou rapport de force dont l’homme sort grandi ou asservi. D’où l’idée de proposer ce triptyque Entreprise, de faire dialoguer trois textes écrits à trois époques différentes : L’augmentation de Georges Perec en 1967, L’intérimaire de Rémi De Vos en 2011 et Le Marché de Jacques Jouet aujourd’hui. Trois courtes pièces délirantes sur le monde du travail, qui passent au crible ses mécaniques, ses affects, sa novlangue.

Y.L. – Perec et De Vos hier, Jacques Jouet aujourd’hui : qu’est-ce qui vous a conduit à lui passer commande d’un texte ?

A-L.L. – D’abord, comme Georges Perec, Jacques Jouet est membre de l’Oulipo. Jusqu’à la disparition de l’émission en 2018 des grilles de Radio France, il participait aux « Papous dans la tête » sur France Culture ! Il fait partie de ces auteurs qui « travaillent » la langue, ce qui me plaît donc beaucoup. Enfin, il produit une littérature qui m’intéresse évidemment par sa dimension, et sa vision, politique. Dans Le Marché, il présente trois personnages, trois hauts dirigeants qui n’ont qu’un seul mot à la bouche : déréguler, déréguler… Un discours managérial, dans un langage franglais très à la mode, qui reflète bien la situation d’aujourd’hui ! Un texte, au final, qui se marie très bien avec ceux de Perec et de De Vos.

Y.L. – Le monde du travail est peu souvent représenté sur les planches. Vous ne vous sentez pas trop seule ?

A-L.L. – Au contraire, depuis quelques années, j’ai le sentiment que les auteurs contemporains et gens de théâtre sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à la question ! Pour ma part, c’est vrai que j’ai la chance d’être écoutée et d’avoir les moyens de travailler, de défendre ce à quoi je crois. Au fil des ans, j’ai noué des relations durables avec divers responsables de centres dramatiques qui m’accueillent avec plaisir. Certes, comme Jean Vilar et Antoine Vitez qui se sont battus pour çà, il nous faut ne jamais oublier notre relation au spectateur et au public : le théâtre est un combat, nous faisons un métier d’action. Pour toutes ces raisons, je ne me sens jamais lasse. De l’énergie, j’en garde toujours sous la chaussure ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Portrait :

Vive et enjouée, aussi flamboyante que sa chevelure est rousse, Anne-Laure Liégeois est une femme de bonne intelligence et à l’humour communicatif, diplômée de Lettres anciennes ! Son premier spectacle ? Le Festin de Thyeste de Sénèque, qu’elle traduit, adapte et met en scène en 1992. Une œuvre symbolique dans son parcours, puisque c’est aussi le nom qu’elle donne à sa compagnie… Durant trois mandats, de 2003 à 2011, elle dirige le Centre Dramatique National d’Auvergne, sis à Montluçon.

Aussi à l’aise avec les textes des auteurs contemporains qu’avec ceux du répertoire, la metteure en scène a signé moult spectacles qui ont remporté l’adhésion du public. Dont Embouteillage, un spectacle de route pour 27 auteurs, 50 acteurs et 35 voitures, Le bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau à la Comédie Française, The Great Disaster de Patrick Kermann… Lors du Festival d’Avignon 2017, elle propose le feuilleton On Aura Tout au jardin Ceccano avec Christiane Taubira, des amateurs locaux et des élèves du Conservatoire National Supérieure d’Art Dramatique (CNSAD). En 2022, avec Fuir le fléau, elle sillonne les routes de France et de Navarre ! Y.L.

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Goliarda Sapienza, une aventure carcérale

Jusqu’au 16/01, au théâtre de la Tempête (75), Alice Cosson et Louise Vignaud proposent Rebibbia. Une adaptation et une mise en scène, vigoureuse et sensuelle, du livre de Goliarda Sapienza, L’université de Rebibbia. De l’enfermement carcéral à l’évasion littéraire…

Condamnée pour un vol de bijoux, Goliarda Sapienza n’est en fait restée que cinq jours en prison. Contrairement à ce que l’ouvrage pourrait laisser penser, ce qui donne au récit une épaisseur et une acuité saisissantes. « Je voulais seulement en entrant ici prendre le pouls de notre pays ». Un voyage très particulier, dans l’Italie des années  de plomb… Miroir d’une société fracturée et prison romaine tristement célèbre, Rebibbia accueille des détenues de toutes conditions et délits : prisonnières politiques, voleuses, criminelles ou prostituées. C’était une gageure d’adapter ce texte au théâtre, le défi est relevé par Louise Vignaud à qui l’on doit des créations très diverses (Le Misanthrope au TNP, Phèdre au Studio-Théâtre de la Comédie Française mais aussi Caldéron de Pasolini, plus récemment Le Quai de Ouistreham d’après Florence Aubenas au théâtre des Clochards Célestes de Lyon qu’elle dirige entre 2017 et 2021).

D’emblée, le décor est planté, la scénographie nous plonge efficacement dans l’univers carcéral avec le bruit des portes métalliques qui claquent et les sonneries stridentes. Dans le rôle de Goliarda Sapienza, Prune Beuchat impose sa présence digne et sensuelle, animal prostré cherchant à décoder ce monde de contradictions entre brutalité et compassion… Autour d’elle, dans une multitude d’alvéoles d’une ruche hétérogène, gravite une galerie de portraits de chair et de sang aux mots et maux crus. Elle est happée par l’engrenage de la détention avec ses atteintes au physique et au mental, « là, tout va très vite, on est dans une centrifugeuse ». Peu  à peu, des liens se tissent entre codétenues. Outre Prune Beuchat, elles sont seulement quatre comédiennes, remarquables, à jouer plusieurs rôles : Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga.

Entre rivalités et/ou complicités, les rires fusent, le goût de la vie et le désir de liberté reviennent démultipliés. L’une « crève sans son homme … », l’autre refuse de parler d’amour. Celle qu’on surnomme Mamma Roma brutalise verbalement une jeune fille mais la couve affectueusement. Toute à la joie de se découvrir « sortante » pour le lendemain, la dernière avoue finalement à demi-mot « je crois que le désir d’ici me reprendra… ». Musique et lumières nous entraînent dans un tourbillon tandis que les dialogues ciselés et percutants nous ramènent au plancher des vaches et au vécu de ces femmes brisées, ou que l’on veut briser…. Toutes différentes certes, mais l’une d’elles a bien compris ce qui les unit ici et maintenant : « nous sommes le désordre qui menace l’image de la Donna » ! De son côté, Goliarda Sapienza continue son processus progressif d’évasion mentale, nous incitant à faire de même face à d’autres carcans dématérialisés. Chantal Langeard

Rebibbia : jusqu’au 16/01 au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Vincennes.

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L’hôpital au bord du gouffre

Confrontés à une cinquième vague épidémique, les personnels de santé sont épuisés par deux ans de crise sanitaire, écœurés par les fausses promesses du « Ségur ». Le 11 janvier, ils entendent dénoncer les fermetures de lits et les restructurations qui mettent à mal l’ensemble de l’offre de soins dans le secteur public.

Au centre hospitalier intercommunal Alençon-Mamers, dans l’Orne, les personnels sont à bout. « Notre hôpital part en lambeaux », écrit l’intersyndicale (FO-CGT). En grève contre la fermeture de services et la dégradation de l’offre de soins, les agents poussent un cri de détresse et appellent à une journée de mobilisation le 11 janvier. Depuis le début de la pandémie, les conditions de travail ne cessent de se dégrader, les hôpitaux font face à une vague de mises en disponibilité et de démissions sans que les services RH ne parviennent à recruter. « On manque de 43 équivalents temps plein à Alençon. Pour conserver l’ouverture de nos urgences à Namers, les infirmières ont accepté des heures sup et ont repoussé leurs congés. Mais les agents sont épuisés et en colère, la solidarité, ils en ont marre… », constate Pascal Lamarche, délégué syndical CGT des hôpitaux ornois. Depuis le début de la crise sanitaire, 38 lits de soins ont été supprimés à Mamers, 37 à Alençon. Malgré un recours accru à l’intérim et aux heures sup, environ 20 % des lits seraient fermés sur tout le territoire, estime le Conseil scientifique. De l’aveu même du gouvernement, le nombre de postes vacants chez les personnels paramédicaux serait en hausse d’un tiers depuis l’automne 2019.

Urgences saturées

À l’hôpital pédiatrique parisien Necker, des lits sont fermés faute de personnel et les urgences pédiatriques sont saturées. « C’est chaotique. Les collègues nous alertent sur le fait qu’ils sont rappelés sur leurs repos récupérateurs, ils découvrent qu’ils sont au planning du jour au lendemain. Ils se sentent méprisés et traités comme des pions », constate Marie-Rita Pokoudiby, déléguée syndicale CGT de l’hôpital. Et c’est toute la chaîne de l’hôpital qui est impactée par la saturation des services. « Le temps d’attente est passé d’une à deux heures à six-huit heures aux urgences pédiatriques. On déprogramme des opérations sur des petits, faute de personnels, avec des pertes de chances pour les enfants. Il y a un énorme malaise humain… », témoigne-t-elle. C’est moins la reprise du Covid que le manque d’attractivité de l’hôpital qui affecte les établissements. « Il y a une angoisse, une amertume et une grande colère chez les soignants. L’absentéisme est en hausse et on va avoir encore des départs. Les anesthésistes vont dans le privé pour des salaires deux à trois fois plus élevés. Plein de services d’urgences ferment temporairement ou définitivement dans les petits hôpitaux, alors qu’arrive la cinquième vague », alerte Philippe Bizouarn, médecin anesthésiste au CHU de Nantes et membre du Collectif Inter-Hôpitaux.

Au CHU de Dole (39), la direction veut fermer le service de chirurgie d’urgence début 2022. « Le manque de personnel est un prétexte. La chirurgie d’urgence ne rapporte pas assez par rapport à la chirurgie ambulatoire. Mais les CHU les plus proches sont à 45 kilomètres. Si un accouchement se passe mal ou si on a un accident de la route, les patients qu’on devra opérer en urgence vont devenir quoi ? On va les laisser mourir ? » s’indigne Jean-Philippe Zante, secrétaire du syndicat de l’hôpital. Alors que la médecine de ville ne suit plus, les fermetures de petits services d’urgences entraînent un afflux dans les grands CHU. De 180 accueils par jour, les urgences de Rennes sont passées à 200 entrées en moyenne, avec une pénurie de personnel à gérer. « On se retrouve parfois seule avec vingt-cinq patients qui ont besoin de soins imminents », témoigne ainsi une aide-soignante, un brassard “En grève” sur le bras. « Les gens qui arrivent, on les prévient qu’ils sont là pour la journée. On fait des examens à des patients sur des brancards, dans les couloirs. Quand on craque, on va dans les toilettes pour pleurer… Si ça continue on va avoir le dégoût de notre métier.».

Maltraitance institutionnelle

Face à la cinquième vague, l’état d’esprit des soignants n’est plus le même qu’au début de la pandémie. L’absence de reconnaissance a beaucoup découragé. « Ils ont donné de leur personne et sont essorés », constate Virginie Fachon, déléguée CGT du centre hospitalier intercommunal des vallées de l’Ariège (09). Ici comme ailleurs, les fausses promesses du « Ségur» ont déçu. « Ce n’était pas la reconnaissance attendue. 183 euros d’augmentation, c’est dérisoire… », fait-elle savoir. La gestion gouvernementale calamiteuse de la crise sanitaire porte une lourde responsabilité dans la fuite des personnels, fatigués de se sacrifier depuis tant d’années. « Ils ont l’impression de ne plus avoir les moyens de bien faire leur travail, déplore Céline Claude, déléguée syndicale à l’hôpital de Lons-le-Saunier (39). L’obligation vaccinale a été la goutte d’eau. Après les avoir applaudis, on les a montrés du doigt. D’où leur colère ».

Parmi ceux qui ont été suspendus, beaucoup ne souhaitent plus revenir. « Une collègue aide-soignante partie travailler à l’usine m’a dit : quand je sors à 21 heures, à 21 h 05 je suis dans ma voiture et j’ai tous mes week-ends. J’ai gagné en sérénité… », confie la déléguée. Une désaffection qui ne se limite pas aux personnels en poste, les étudiants aussi font défection. D’après le gouvernement, 1 300 étudiants infirmiers auraient ainsi démissionné depuis 2018. « Ce chiffre est sous-estimé. Les étudiants ont été très sollicités lors de la crise, au détriment de leur formation. Et les personnels n’ont pas le temps de les encadrer dans les services. Certains sont écœurés et préfèrent arrêter… », déplore Mathilde Padilla, présidente de la Fédération nationale des étudiant·e·s en soins infirmiers (Fnesi).

Privatisation rampante

Le 4 décembre, dix organisations syndicales – excepté FO et la CFDT, signataires du « Ségur » – ont appelé aux côtés des collectifs Inter-Blocs et Inter-Urgences à des rassemblements pour réclamer des moyens pour l’hôpital et demander l’arrêt des fermetures de lits. « On a atteint un effet de seuil, le système est en train de s’effondrer. On a traversé la crise du Covid car les personnels ont tenu, les étudiants ont interrompu leurs études, les retraités sont revenus… Sauf que tout le monde est épuisé et on a 150 000 à 200 000 infirmiers qui ont abandonné le métier », analyse Christophe Prudhomme, le porte-parole de l’association des médecins urgentistes de France (Amuf) et membre du Collectif Inter-Hôpitaux. Pour l’urgentiste, « il y a une stratégie du gouvernement de laisser le champ libre au privé lucratif. Avec un hôpital public dégradé, qu’on gardera juste pour les pauvres ».

Pour contrecarrer ce projet, la coordination réclame une revalorisation des salaires et la création de 100 000 emplois. « Pour que ça change, il va falloir de grosses mobilisations. On va avoir besoin du soutien de toute la population », affirme Asdine Aissiou, délégué syndical à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Et pas uniquement aux balcons et fenêtres pour une énième salve d’applaudissements. Cyrielle Blaire

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Vacances et lecture pour tous

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

En cette fin d’année, nous vous offrons des initiatives en provenance de tous les départements à commencer par une association récente qui s’inspire des premières écoles Etre, nées il y a 4 ans en France. Dans l’Allier, c’est Etre en Bourbonnais qui nous intéresse plus précisément pour l’aide qu’elle apporte aux jeunes en décrochage scolaire afin de les orienter vers les métiers de la transition écologique. Autre initiative, bien plus ancienne puisque lancée en 1984, l’association Asamla dont le but est de répondre aux besoins d’interprétariat médical et social. La visée globale est de faciliter l’intégration des populations immigrées.

Sans vouloir faire un catalogue d’âges et de générations, régulièrement je m’arrête sur ces jeunes qui créent des activités se voulant d’intérêt général. Je pense en particulier à Luca, 23 ans, créateur de la plateforme mobee travel qui permet aux personnes à mobilité réduite de partir en vacances avec tous les aménagements nécessaires et sans surcoût. La plateforme a recensé et vérifié plus de 30 000 hébergements pour leur accessibilité (hôtels, gîtes, villas, campings ou clubs vacances). L’utilisation est très simple : sur le site, vous tapez votre destination, puis les dates de réservation souhaitées et le nombre de voyageurs. Apparaissent alors les offres labellisées organisées en 4 paliers d’accessibilité. Le premier correspond aux logements accessibles à des personnes qui ont la possibilité de se déplacer seules, le quatrième et dernier palier aux personnes lourdement handicapées. Par ailleurs, la plateforme a adopté le principe de l’arrondi solidaire sur le prix du séjour qui est reversé à Handicap International.

Une invention, ensuite, qui va aider les enseignants. Trois professeurs des écoles en quartier sensible à Rennes ont testé pendant un an un traitement de texte pour apprendre à lire. Il s’appelle Ridisi et selon leur témoignage, les enfants de CP ont acquis un niveau de lecture proche de celui de CE2. Comme l’apprentissage de la lecture est une grande cause nationale en 2021 et 2022, nos correspondants ont inventé une méthode qui permet un gain de temps tout en différenciant les aptitudes de chaque enfant à l’apprentissage de la lecture. Cela se présente sous forme de grille sur laquelle chaque graphème (écriture du son) est associé à un pictogramme, le son ch par exemple à l’image du chat. Quand la création de la grille est terminée, elle s’adapte au traitement de texte qui apporte des éléments de lecture (grisement des lettres muettes ou soulignement des sons complexes et insertion des pictogrammes). Ce logiciel Ridisi sera proposé aux enseignants à la rentrée 2022.  Pour son développement, nos trois professeurs ont réalisé, et réussi, une campagne de financement. Philippe Bertrand

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José Valverde, un militant du théâtre

Le 17 décembre, nous a quitté José Valverde. Fils d’ouvriers espagnols immigrés, un œuvrier du spectacle vivant à moult facettes : comédien, metteur en scène, auteur et directeur de théâtre. De Drame à Toulon au théâtre de l’Essaïon, via le TGP de Saint-Denis, toute une vie en scène.

Nous apprenons, avec tristesse, la mort, à Paris, le 17 décembre, du comédien, metteur en scène, auteur et directeur de théâtre José Valverde. On n’ignore pas qu’il luttait vaillamment contre le cancer, ce, depuis des années. Il est resté fidèle, jusqu’à son dernier souffle, à son adhésion, à l’âge de 16 ans, au Parti communiste français.

Né à Paris, dans le 10e arrondissement, le 28 juillet 1932, fils d’ouvriers espagnols émigrés de la misère (son père, travaillant en Espagne dans une mine de plomb, dut parfois mendier pour survivre), José entrait à 17 ans à l’École de la rue Blanche avec, entre autres condisciples, les frères Roussillon, Jean-Paul et Jacques, Jean Rochefort, Annie Girardot, Claude Rich, Paul Préboist… Il a été l’assistant de Jean-Marie Serreau et a fait partie, à Tourcoing, de la troupe d’André Reybaz, au Centre dramatique du Nord, qui venait d’ouvrir. Au début des années 1950, il avait joué dans Drame à Toulon, la pièce de Claude Martin et Henri Delmas, écrite autour de la figure d’Henri Martin, le marin communiste, ancien résistant FTP, qui dit non à la guerre d’Indochine et fut condamné pour cela à la prison, lors d’un procès infâme. Dure et juste école, quand la police interrompait les représentations partout en France.

Le souvenir d’un homme affable

José avait commencé à mettre en scène dès 1959. En 1966, succédant à Jacques Roussillon, il est nommé directeur du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis. Il y monte, notamment, les Trente Millions de Gladiator, de Labiche, Mère Courage, de Brecht, Kask, de Hans Günter Michelsen, Hop là, nous vivons !, d’Ernst Toller, la Politique des restes, d’Adamov. Je garde de ces réalisations le souvenir d’une belle exigence esthétique et d’un ferme maintien d’idée. Il s’oriente ensuite vers le désir d’une rencontre plus familière avec le public de Saint-Denis. Il quitte le TGP en 1975 et entame, deux ans plus tard, avec sa compagne Alida Latessa, sa belle aventure à Essaïon, poursuivie jusqu’en 2003. De cette cave médiévale voûtée, sise au 6, rue Pierre-au-Lard, dans le Marais, il fait une sorte de théâtre d’essai permanent à l’échelle intime, où il révèle maints auteurs et comédiens. José Valverde en tenait pour un théâtre où le politique, au grand sens, demeure au fond une affaire d’art.

Constant dans ses choix et ses amitiés, il laisse le souvenir d’un homme affable, dont l’élégance de principes ne fut jamais désavouée, jusque dans l’adversité. Le lundi 27 décembre, à 16 heures, on lui dira adieu au crématorium du Père-Lachaise. Jean-Pierre Léonardini

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Cadeaux pour jours de fête !

Tradition oblige, en ces jours de fête revient le temps des cadeaux. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Entre plaisir et désir, quelques gourmandises pour ré-enchanter les papilles !

Chanson : Joli duo pour célébrer Brassens

Dans le concert des célébrations du centenaire du génial Sétois, l’album de François Morel et Yolande Moreau, Brassens dans le texte, est un petit bijou. Les deux comparses s’emparent de 14 titres qu’ils déclament, chantent et jouent non sans humour. Dans leur reprise succulente de Fernande, Yolande commente les humeurs changeantes et bruyantes du mâle en rut quand, dans Hécatombe, elle se délecte à répéter à l’envi au brigadier : « Dès qu’il s’agit de rosser les cognes, tout le monde se réconcilie. » Sa voix se fait plus tonitruante pour nous livrer toute la force de La Complainte des filles de joie. Le duo sait aussi se faire plus tendre pour nous conter La Visite ou, pour rendre hommage à La Chanson pour l’Auvergnat. Grâce à leurs variations bien avisées, les paroles de Brassens se détachent, magistrales, on se régale ! Amélie Meffre

Brassens dans le texte, par François Morel et Yolande Moreau. Fontana, 14 titres, 15,99€.

Essai : Edouard Glissant, le Tout-Monde

Dix ans après sa disparition, Edouard Glissant n’en finit pas d’imposer sa haute stature, littéraire et philosophique, dans le paysage politico-culturel à l’échelle de la planète, pas seulement dans la sphère franco-antillaise… Une pensée à cent lieues des thématiques mortifères et ségrégationnistes qui agitent les média hexagonaux ! Contre les replis nationalistes, l’écrivain-philosophe et poète impose sa vision du Tout-Monde, seule en capacité de faire humanité à l’heure où s’exacerbent les discours sectaires. Avec Déchiffrer le monde, Aliocha Wald Lasowski nous offre une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation. Qui invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Un vibrant plaidoyer en faveur de la créolité, une pensée de la politique qui devient poétique de la pensée quand l’altérité se révèle richesse en pluralité, quand la mondialisation s’efface devant la mondialité. Yonnel Liégeois

Edouard Glissant, déchiffrer le monde, d’Aliocha Wald Lasowski. Bayard éditions, 465 p., 21€90.

Roman : Les folies du père

Sorj Chalandon nous avait déjà cloués avec Profession du père où il racontait son enfance aux côtés d’un père mythomane et fort violent. Le film au titre éponyme de Jean-Pierre Améris, avec un Benoît Poelvoorde époustouflant, est une réussite. Le romancier nous happe cette fois en nous contant les dérives du paternel, résistant, collabo – voire SS –, dont il découvre l’incroyable cheminement alors que s’ouvre le procès de Klaus Barbie. « Mon père avait été SS. J’ai compris ce qu’était un enfant de salaud. Fils d’assassin. Et pourtant, face à lui, je suis resté silencieux. » En même temps qu’il nous relate les rebondissements du procès qu’il couvre comme journaliste, avec Enfant de salaud il nous livre le dossier, dégoté aux archives de Lille, du papa arrêté. Les deux événements ne furent pas concomitants dans la réalité et c’est la force du roman de nous plonger dans la noirceur de ces deux personnages comme dans la souffrance des témoins. Amélie Meffre

Enfant de salaud, de Sorj Chalandon. Editions Grasset, 332 p., 20,90€.

Chanson : Romain Didier, on s’en souviendra !

Seul au piano, la guitare de Thierry Garcia en bandoulière, d’autres copains et coquins convoqués en studio, Romain Didier se souvient et nous revient ! Dix ans de silence sur microsillon, un 11ème album pour revisiter ses paysages intérieurs, 12 chansons à la frontière de l’intime et de l’universel… « Dix ans à nourrir mon besoin de création avec des spectacles, des gammes et de belles rencontres ». Celui qui hait les prédateurs, les assemblées viriles et la loi du plus fort nous conte et chante Le prince sans royaume, ce naufragé aperçu au journal du 13h alors qu’on regarde ailleurs ! Souviens-moi, telle est l’invite du fidèle compagnon de route du regretté Allain Leprest : une voix embuée de nostalgie, sans amertume cependant, juste le temps d’évoquer une chanson de Sylvie Vartan ! Yonnel Liégeois

Souviens-moi, de Romain Didier. EPM musique, 12 titres, 17€.

Essai : Ralite, ils l’ont tant aimé

«Je n’ai pu me résoudre à rayer son numéro de téléphone de mon répertoire. Je sais bien que Jack Ralite est mort le 12 novembre 2017 à Aubervilliers, mais j’entends toujours sa voix, ses appels du matin (couché tard, il se lève tôt) ». Les premières lignes de la préface à Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, signée Jean-Pierre Léonardini, donnent le ton de cet hommage collectif et chaleureux. Journalistes, femmes et hommes de théâtre, élus, chercheurs, ils sont seize à tirer son portrait, pétri de souvenirs et de reconnaissance. Il faut dire que le grand Jack possédait bien des facettes et puis, une intelligence comme la sienne, c’est rare. L’ancien directeur du Festival d’Avignon, Bernard Faivre d’Arcier, le confirme : « […] passez une heure avec lui et vous aviez l’impression d’avoir conversé avec Victor Hugo, Jean Jaurès, Aragon ou René Char… » À propos du travail, alors qu’il fut ministre en charge de l’emploi, le psychologue Yves Clot rend à Ralite ce qui appartenait à Jack : « […] il pensait qu’il ne fallait pas hésiter à se “salir les mains” dans le monde actuel avec tous – syndicats et dirigeants – pour chercher les meilleurs arbitrages […] ». Au final, une bien belle révérence. Amélie Meffre

Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, collectif. Editions Le Clos Jouve, 140 p., 24€.

Roman : Marina la belle

Chez Marina, qui se rêve à la une des shows télévisés, il n’y a pas que la voix qui est belle et envoûtante : un corps à damner les saints du Vatican, une poitrine et des jambes à provoquer des accidents en chaîne dans les rues de Milan, une gouaille aussi à désarçonner les pires gigolos transalpins… Native de cette région montagneuse ravagée par la crise économique et la mort de l’industrie textile, la province alpine de Biella au nord de Turin, Marina ne rêve que d’une chose : fuir cette terre sinistrée, s’enivrer de paillettes à défaut du mauvais vin qui a ruiné sa famille. Une enfant de pauvres qui rêve de cette prospérité qu’elle n’a jamais connue, amoureuse pourtant d’un copain d’enfance qu’elle n’a jamais oublié et qui, fils de bourgeois révolté et en rupture de ban, ne songe qu’à élever des vaches de race dans un alpage déserté ! Un sulfureux récit que ce Marina Bellezza, hoquetant entre soubresauts des corps et colères de la nature, amours égarés et retrouvailles éperdues. Une langue puissante et colorée, ferme et rugueuse, le portrait d’une jeunesse en quête de rédemption face aux promesses d’une génération engluée dans la course à l’audimat et au profit. Signé de la jeune romancière italienne Silvia Avallone, déjà primée pour son premier ouvrage D’acier, un grand roman enragé et engagé, qui vous cogne à la tête et vous colle à la ceinture jusqu’à la dernière ligne. Yonnel Liégeois

Marina Bellezza, de Silvia Avallone, traduit de l’italien par Françoise Brun. Liana Levi, 542 p., 13€.

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La Commune de Paris, du Berry en Calédonie

Dans le cadre de la commémoration du 150ème anniversaire de la Commune de Paris, la médiathèque de Mézières-en-Brenne (36) a récemment consacré une soirée à Alfred Huet. L’enfant du village de l’Indre, que rien ne prédestinait à un tel engagement politique, est loin d’être un cas isolé dans la province berrichonne.

Né le 21 juin 1834, d’un père tisserand et d’une mère couturière, Alfred Huet grandit au sein d’une fratrie de cinq enfants. Une famille berrichonne, depuis plusieurs générations. De sa jeunesse, il ne reste aucune trace. Impossible donc de savoir comment s’est forgée sa personnalité. Un caractère difficile cependant, une forte tête, semble-t-il : insoumis, il est condamné à la prison par un conseil de guerre en juillet 1856. à Mézières, il exerce le métier de cordonnier. En 1871, direction Paris pour trouver du travail… Il se retrouve rapidement au cœur de l’insurrection parisienne et ne tarde pas à rejoindre le combat des insurgés. Il prend le commandement de l’artillerie de Neuilly le 14 avril, le 29 il est rattaché à l’état-major du Général Dombrowski. Sur la suite de sa participation aux combats, aucune information. Tout comme sur les circonstances de son départ de la capitale, la veille de la semaine sanglante.

Arrêté à Mézières le 18 août 1871 et conduit à la prison du Blanc pour attentat à la sûreté de l’État. Il est jugé le 31 janvier 1872 et condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Une traversée de 142 jours puis une installation rudimentaire, sans contact avec la métropole. L’État français veut plonger les communards dans l’oubli. À Paris, néanmoins des pressions s’exercent, d’une part pour obtenir leur amnistie, d’autre part pour l’amélioration des conditions d’existence. Une loi est votée le 28 mars 1873, autorisant la venue des familles. Le 25 octobre 1873, l’épouse d’Alfred et ses deux enfants débarquent au port de Nouméa. Sa peine est commuée en déportation simple. Il reprend son activité de cordonnier avec les outils apportés par sa femme. Une stabilité affective, sans doute salutaire, pour échapper aux ravages de la détention. Sans espoir de retour en France, l’oisiveté et l’alcool poussent de nombreux détenus dans la dépression, les bagarres, voire le suicide. D’autres dans la résistance et la lutte, comme Louise Michel…

Les Huet se reconstruisent une vie comme ils peuvent. Elle durera sept ans. Les insurgés ne seront amnistiés qu’en 1880. Alfred et sa famille posent le pied sur le sol français le 1er août 1880. Quelques communards restent en Nouvelle-Calédonie, c’est le cas de leur fils Andronie. Les autres membres de la famille reprennent leur vie sous le climat de la Brenne. Alfred se convertit à une autre activité professionnelle. Il achète l’emblématique restaurant du village « Le Boeuf Couronné », sa fille Mathilde prend place derrière les fourneaux. Alfred décède le 24 mai 1913. « Ainsi s’achève la vie d’un homme ordinaire au destin extraordinaire », déclare Chantal Kroliczak, la présidente de l’Association Culture Macérienne et coorganisatrice de la soirée, en conclusion de son évocation de la vie d’Alfred Huet.

Le cordonnier de Mézières n’est cependant  pas le seul à connaître un destin chamboulé, suite à sa participation à l’un des plus grands mouvements populaires de l’histoire de France. Tout comme lui, la vie de Marie Mercier sera bouleversée après avoir quitté sa terre natale pour la capitale. Née à Issoudun le 8 janvier 1850, elle est contrainte dès l’âge de 16 ans de partir à Paris, où elle retrouve des gens du pays et du travail. En 1870, elle rencontre Maurice Garreau, avec qui elle partage la vie et le combat révolutionnaire. Les deux amants sont côte à côte jusqu’à la semaine sanglante où Maurice meurt fusillé le 26 mai. Marie fuit Paris, c’est le début d’une longue errance.

« Comme beaucoup de fuyards, elle se dirige vers l’est de Paris occupé par les Prussiens et la place forte de Metz. Ceux-ci sont plus enclins à laisser passer des personnes isolées, encore plus aisément des jeunes femmes assez bien mises », raconte Jean Annequin, le président du comité du Berry des Amies et amis de la Commune. En grande détresse et sans moyens, Marie se souvient que le grand poète et romancier Victor Hugo, chassé de Belgique, est au Luxembourg où il fait bon accueil aux exilés. Elle ose aller le voir. Victor Hugo note à la date du 15 juin 1871: « On me remet une lettre. Une femme m’écrit. Elle était la femme d’un nommé Garreau. (…) Ce pauvre Garreau a été fusillé. Sa veuve qui est ici m’a raconté le fait. Alice (sa belle-fille) lui donne de l’ouvrage et je la secours de mon mieux ». Une relation va s’établir entre la jeune femme et l’homme de lettres. Elle lui apprend la réalité de la semaine sanglante.

Elle ne reste cependant pas au Luxembourg. Elle poursuit sa fuite en Belgique tout en maintenant des contacts avec Victor Hugo. Il l’invite même à assister à une représentation de Ruy Blas au théâtre de l’Odéon en 1872. Une lettre de remerciement en apporte la preuve, dans laquelle elle exprime l’immense regret de ne pas avoir suivi d’études et d’en accuser « la vile société qui me l’a refusé ». Elle s’exile ensuite en Angleterre, avec des déplacements à Guernesey pour rejoindre Victor Hugo. Un journaliste témoigne ensuite de son installation à Paris en 1893 et de son existence extrêmement précaire. Coupée de sa famille, elle décède le 29 août 1921, entourée seulement de deux habitants de son immeuble.

Les parcours de Marie Mercier et Alfred Huet illustrent le chaos dans lequel de nombreuses vies d’insurgés ont été plongées. Ainsi le Castelroussin Pierre-Philippe Lebeau, arrêté le 21 juin 1871 sur dénonciation, sera le seul déporté à réussir son évasion du bateau le conduisant en Nouvelle-Calédonie. Il profite d’une escale au Brésil pour descendre le long de la chaîne d’ancre. Déclaré « présumé noyé », il trouve refuge dans une tribu indienne, en apprend la langue, les coutumes. Marie, Alfred et Pierre-Philippe ont survécu tant bien que mal à la répression et à la soif de vengeance du gouvernement versaillais de Thiers. Trois anonymes qui ont fait vivre la Commune et qui composent, avec des milliers d’autres, l’imposant bataillon des communards originaires de la province. « Les trois quarts n’étaient pas parisiens », rappelle Jean Annequin. En ce qui concerne l’Indre, le Comité du Berry comptabilise 440 natives et natifs du département parmi les insurgés* : maçons, menuisiers, charretiers, terrassiers, entre autres…

Toutes et tous venus à la capitale d’abord pour des raisons économiques, forts aussi d’une volonté de résistance à l’envahisseur prussien, porteurs enfin d’aspirations à une République sociale. Philippe Gitton

* Ce nombre correspond seulement aux gens fichés et connus, arrêtés à la fin de la Commune. Ne sont pas inclus les morts aux combats et fusillés, jetés dans des fosses communes. Selon de premiers travaux de recherche qui s’appuient sur  les listes de chaque bataillon de la garde nationale, on estime le nombre de morts pour l’Indre entre 700 et 1400.

Le Berry et la Commune de Paris

Par leur travail de recherche, les ami-e-s de l’Indre du Comité du Berry œuvrent à la popularisation du combat des Communards. Ils reconstituent, notamment, des biographies. Tout au long de cette année 2021, les célébrations du 150ème anniversaire de la Commune de Paris ont permis d’accroître leur audience. L’association en dégage un bilan très positif.

« En Indre, malgré le contexte sanitaire, la programmation des initiatives toutes en partenariats dont celui du conseil départemental, a pu être quasi maintenue. Le choix d’une diversité de lieux, de formes, de thématiques a été la priorité dans un département sensibilisé depuis cinq ans à l’histoire de la Commune par l’histoire locale. 11 lieux, urbains et ruraux, ont accueilli des événements et ouvert leurs portes. 5 communes ont été directement partenaires ainsi que 12 structures municipales, une structure départementale, un organisme intercommunal, un Centre national de même que 16 associations. 8 Offices de tourisme ont relayé les informations. La couverture médiatique a été assurée par les deux principaux journaux et la TV départementale. Un comité ami a été associé par deux fois. Quatre établissements scolaires (1 école, 2 collèges, 1 lycée) ont participé. Une soirée a été organisée au Centre d’Etudes Supérieures. Une dizaine d’articles ont été réalisés dans des parutions départementales et régionales. Un public très diversifié, estimé à plus de 1200 personnes a été touché à travers l’ensemble des initiatives ».

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Djemaï, l’œillet à la boutonnière

En 2020, l’auteur et metteur en scène Nasser Djemaï a pris la direction du TQI-La manufacture des œillets, le Centre dramatique national du Val-de-Marne. Le Théâtre des Quartiers d’Ivry, créé en 1972 par Antoine ­Vitez, devient CDN en 2015 sous la direction d’Adel Hakim et Élisabeth Chailloux. Rencontre avec son nouveau directeur

Marina Da Silva – Quel a été votre parcours et quel est votre lien avec le TQI, avec Adel Hakim et Élisabeth Chailloux ?

Nasser Djemaï – Adel Hakim m’a accompagné dans mes premiers pas, dès 2004. J’ai présenté à Ivry, il y a dix ans, Une étoile pour Noël, le creuset de toutes les histoires que j’allais déployer au long des années. J’ai mis en scène Invisibles en 2013 au studio Casanova. J’ai été artiste associé dès la première saison du TQI et j’ai inauguré la salle Lanterneau avec Vertiges. J’avais un lien important avec Adel Hakim et Élisabeth Chailloux sur la façon de penser ce métier, aussi bien en ce qui concerne l’écriture que la mise en scène.

M.D-S – Comment avez-vous construit la saison 2021-2022 avec une pandémie qui a mis la création artistique à genoux ?

N.D – Nous avons démarré la saison en inaugurant « l’été culturel » et en investissant le site autrement, notamment en utilisant l’espace à l’air libre, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. Nous disposons d’un outil fabuleux, sur près de 5 000 mètres carrés, pour organiser des concerts, du théâtre, de la danse, des lectures… Nous cherchons à nous associer aux autres théâtres sur le territoire : la Briqueterie, le Théâtre Jean-Vilar, le Studio Théâtre… Nous faisons face à une saison particulière et avons opté pour soutenir les créations qui n’avaient pu voir le jour et les spectacles qui avaient besoin d’être reprogrammés. Avec Anne-Françoise Geneix, ma codirectrice, nous avons ­posé les jalons de l’univers que nous voulons déployer. Quatre artistes sont ainsi associées à la saison : Tamara Al Saadi avec Istigal, élise Chatauret avec À la vie, Estelle Savasta avec Nous, dans le désordre et ­Pauline Bureau, dont nous sommes partenaires avec Pour autrui. Elles prennent à bras-le-corps des sujets de société pour en faire des fables contemporaines. Il s’agit d’une programmation poétique et politique, d’un théâtre en vibration avec le monde.

M.D-S – Quels sont les points marquants de votre programmation ?

N.D – Nous accueillons la Question, d’Henri Alleg, mise en scène par Laurent Meininger en décembre. Cela résonne pour nous avec les angles morts de l’histoire, les pages manquantes. Cela résonne aussi avec Invisibles, que je vais reprendre en janvier. Ces pièces mettent l’accent sur la notion de dominant-dominé qui traverse toute la saison. C’est la notion de dévoration qu’explorent Élisabeth Chailloux avec Hilda ou Jacques Vincey dans les Serpents, deux textes de Marie NDiaye. Ce sont des rapports de lutte de classe, de domination et de vampirisation. J’ai aussi repris  Peer Gynt, d’Ibsen, mis en scène par David Bobée, un texte inouï, une fable inépuisable dans une forme audacieuse qui peut être montrée à tous les publics.

M.D-S – Le TQI est aussi un lieu d’accueil pour des artistes en résidence, une maison des auteurs, un atelier théâtral. C’est une véritable ruche ?

N.D – Permettre aux artistes d’occuper les lieux et de présenter une proposition de travail est toujours plus parlant qu’un dossier d’intention. Je développe des formes itinérantes et de petites formes théâtrales qui ont vocation à aller dans les associations, les maisons de quartier, en milieu scolaire. La maison des auteurs, animée par Thierry Blanc, est un pilier du TQI et en irrigue l’activité, notamment l’atelier théâtral, dont nous présenterons les projets en juin.

M.D-S – Le TQI est reconnu pour accueillir des spectacles étrangers, dont ceux du Théâtre national palestinien. Qu’en est-il aujourd’hui ?

N.D – On est dans un entre-deux, avec des difficultés pour se projeter. Pour les spectacles étrangers, une des créations de la saison prochaine sera celle de Roland Auzet avec une troupe chinoise. Le Théâtre des Quartiers d’Ivry est aussi un théâtre du monde. C’est une notion centrale du projet, las encore clouée au sol par la pandémie. Propos recueillis par Marina Da Silva

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Quand la lune se met à la page

Le 19/12 à 19h30, l’association Caranusca donne rendez-vous aux citoyens de Deneuvre (54), petit village de Meurthe-et-Moselle. En compagnie d’Emmanuel Lascoux, traducteur de L’Odyssée et du comédien Jacques Bonnafé. La culture à la pleine lune, sur les chemins de traverse entre proximité et convivialité.

En cette soirée de pleine lune à Deneuvre (54) le 19 décembre, de nombreuses stars seront au rendez-vous à l’entrée du musée Les sources d’Hercule : Athéna, Télémaque, Ulysse, nymphes et cyclopes… Sera présent aussi Emmanuel Lascoux ! Docteur en grec ancien, membre du Centre de Recherche en Littérature Comparée (Paris Sorbonne), il publie une nouvelle traduction de L’Odyssée d’Homère. Au côté du philologue-chanteur, campera un autre trublion atypique, poète et comédien, le ch’ti Jacques Bonnafé… Un duo qui décoiffe, apte à surprendre les auditeurs-lecteurs de la petite cité de Meurthe et Moselle ! Un nouvel épisode de ces « Lectures et conversations dans le Grand Est », inaugurées conjointement en plein été par le centre littéraire itinérant Caranusca et l’homme de théâtre Charles Tordjman.

Viterne en cette soirée d’août, ses onze fontaines et autant de maisons de caractère… Entre vignobles et terres agricoles, à quelques encablures de Nancy, le village respire la sérénité. Monsieur le Maire, au sortir de sa flamboyante 203 Peugeot 57, est fier d’en arpenter les ruelles et d’en vanter le charme bucolique ! Sous aucun prétexte Agnès Sourdillon, la diva des planches et randonneuse sur les sommets de l’Himalaya, n’aurait manqué la balade. Fiers surtout, Jean-Marc Dupon et les membres du groupe local La Fontaine, d’accueillir cette première « Nuit de la pleine lune » fomentée par l’association Caranusca. Pour une lecture de Rose Royal, en compagnie de l’écrivain Nicolas Mathieu et de l’inoubliable interprète de L’école des femmes dans la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon.

Sur la  pelouse jouxtant l’école maternelle, amis, voisins, copains et coquins se saluent, conversent et se posent. En compagnie des bambins ou du petit chien… Dans un décor simple et naturel, toutes générations confondues. Debout, micro-cravate accroché à la petite laine contre la fraîcheur tombante, espiègle et décontractée, Agnès Sourdillon entame la lecture de la noire nouvelle de Nicolas Mathieu. Pour les autochtones et quelques clandestins venus d’ailleurs, un plaisir non dissimulé de rencontrer, au sortir de la représentation au Théâtre  du Peuple de Bussang, le romancier de Leurs enfants après eux… Un auditoire attentif et réactif, une lecture entrecoupée de dialogues avec l’auteur initiés par Marie-Hélène Caroff, l’animatrice de Caranusca.

« Nous avons créé l’association en 2016  à Thionville », commente l’ancienne médiatrice culturelle à Metz. « Son objectif ? Inscrire culture et lecture dans le temps long, ne pas craindre d’aller à la rencontre des publics ». Marie-Hélène Caroff aime surtout se jouer du temps en prenant le temps, comme à Viterne pour cette première Nuit de la pleine lune, demain à Ormersviller et Saulcy, d’initier  un dialogue au plus proche entre lecteurs et auteurs, hors des lieux labellisés.

Plus fort encore, avec sa bande de lettrés d’eau douce, adeptes de la lenteur en cette époque où la vitesse s’érige en norme première, elle ne craint point d’organiser d’originales et réjouissantes résidences littéraires ou artistiques : en péniche, sur les canaux de Moselle et de la proche Belgique ! Avec escale, au passage d’une écluse, pour une rencontre avec les populations locales et l’organisation d’ateliers, conférences ou projections. Quelques invités de marque, ayant déjà répondu à l’appel du large ? Marie Desplechin, Mathias Énard, Marie-Hélène Lafon, Pierre Michon, … Qu’on se le dise, artistes-auteurs-plasticiens rassurés, Marie-Hélène Caroff a décroché, haut la barre, son permis de marinière !

La lecture s’achève, la nuit est tombée. Trénet l’a chanté, le soleil n’en revient pas. La lune est là, au rendez-vous entre les pages. Qu’elle fut belle, cette nuit de pleine lune à Viterne, nul doute qu’il en sera de même à Deneuvre ! Yonnel Liégeois

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