Archives de Tag: Social

Michel Séméniako s’est échappé !

Photographe, Michel Séméniako fut aussi maître de conférences en photographie à l’université d’Amiens. Il publie L’échappée vive, une série de photographies illustrées des textes de Louise L.Lambrichs.

Deux approches principales caractérisent la recherche photographique de Michel Séméniako. Sans doute de nombreux lecteurs de Chantiers de culture connaissent ses portraits partagés, négociés. Images construites, réalisées en concertation créative avec leurs sujets, associant les membres d’une communauté, d’un collectif à la production de leurs images.  « Cette recherche est également un travail sur l’identité », nous dit-il sur son site. « Négocier, c’est commercer, élire un partenaire avec lequel passer contrat à fin d’échanges. Contrat qui sera, dans ce cas, la rencontre photographique. Sujet et photographe discutent et décident à part égale, qui du contenu, qui de l’économie de l’image (..). Le statut de l’image est comme de double obédience, du participant et du producteur. De là, l’effet premier des images obtenues. Impression de translation, d’effective contamination du réel par l’art et inversement ». C’est cette dynamique, qui se dégage, par exemple, dans « Identité / Activité, autoportraits d’agents EDF », des photos réalisées en 1999 lors d’une résidence EDF à la demande de la CCAS. Photos exposées en grand formats par la CGT à la Bourse du Travail d’Arles durant les rencontres de la photographie la même année.

Par-là surtout, Michel Séméniako est connu dans la large société du travail comme dans beaucoup de sphères des activités humaines (hôpitaux, lycées, mondes de l’enfance, prisons, territoires…). Il est très probablement l’un des photographes les plus soucieux de repérer ce qui dans l’activité humaine modèle le corps/cœur et âme. Il donne à voir hors de tout chagrin, de toute résignation et ressentiment, ce qui fait humanité et comment elle se symbolise dans de bien mystérieuses correspondances avec le monde des objets : meubles, outils, décors… C’est cette correspondance qui nous est rendue présente

Il y a une autre dimension du travail de Michel Séméniako, un peu différente mais qui parfois s’y mêle. Une autre modalité d’un même regard photographique en quelque sorte. On pourrait dire que c’est celle de l’étrange, du songe qui surgissent dans l’errance et l’accompagnent comme une promesse de voyages intérieurs. C’est tout autant peut-être d’ailleurs le regard de l’incarcéré qui, dans sa solitude forcée, voit les choses autrement qu’il ne les voyait.  Et qui probablement même les voit véritablement. Et c’est pourquoi il s’y attache comme à une bouée. Images aussi de l’index de l’enfant courant sur le papier peint alors que, malade, il est alité et là, s’ouvre en lui le monde abyssal du sensible.   Dans le détail, il n’y a pas que le diable mais peut-être aussi ce qui sauve de la neurasthénie : le fil reliant à cette baudruche qu’est le vaste monde.

Proche du rêve, ce n’est toutefois pas le rêve, car dans le mot rêve on entend trop souvent l’écho de la mauvaise chanson que la société nous chante.Abîmant par-là l’idée-même du bonheur dont elle fait un cliché stéréotypé, mais pas une image. Pas pour rien peut-être que l’on voit le jeune Michel S dans « La Chinoise », le film de Godard où il s’appelle Henri ! Les vraies images de bonheur se reçoivent de l’errance, du songe éveillé. Un regard flottant, pour paraphraser Freud qui, lui, parle d’écoute flottante mais qui conduit à une fixité d’une grande précision lorsque qu’il s’arrête. L’ilage est tout autant un don qu’une prise. Une précision d’oiseaux de proie, alors. Un plein présent. La succession des images, comme un collage, renvoyant de nouveau à un « paysage » en vues croisées du photographe et de celui à qui l’image est adressée et qui y puise des ressources pour enrichir de nouvelles rencontres esthétiques son propre imaginaire.

« Lorsque nos pas nous entraînent, comme chaque jour, vers une destination quelconque, notre esprit est tout à ce qui est devant nous. Très rarement, il se tourne vers le sol, sauf à éviter une crotte de chien ou un objet abandonné.
Alors oublions tout et perdons-nous, explorons le sol où nos pas nous égarent et découvrons la richesse de cet espace ignoré. Il porte une incroyable variété d’objets, de matières, de lumières et leur mise en relation par le cadrage en fait un territoire d’exploration plastique
 »

Encore un nouveau territoire de l’art ! On aura deviné que les temps et les espaces qui ont strictement limitées nos courtes promenades respiratoires auront été très particulièrement propices à de telles explorations, à ces marches où,comme dans un rituel-chaque jour-dans la limite d’un kilomètre, le marcheur établit un itinéraire citadin. Que Michel Séméniako ait photographié inlassablement le territoire de ses flâneries au plus près du sol, déambulant sur les trottoirs, découvrant la richesse de ces espaces ignorés, ne surprend pas. Ils portent, nous dit-il, « une incroyable variété d’objets, de matières, de formes et de lumières ».

Cela en fait un livre accordéon. Un livre accordéon, cela a un nom. Un nom italien. En Italie, toutes les formes de livres ont un nom. Un livre accordéon, c’est un laporetto. Le titre, évocateur, de celui-ci est L’échappée vive. « L’échappée vive » invite le lecteur à se promener dans les chemins buissonniers de la création, ces chemins qui ont continué à se chercher en secret, au cœur du confinement qui les a rendus plus nécessaires que jamais. Jean-Pierre Burdin

Toutes les photographies, coloriant cet article, sont signées Michel Séméniako

Un espace de rencontre

 « L’échappée vive » esquisse cet espace de rencontre où Michel Séméniako invite Louise L.Lambrichs, comme il l’avait conviée à faire écho à son travail photographique, « Exil ».  Louise L. Lambrichs est auteure, romancière, essayiste et poète. Pour en savoir plus, accéder au descriptif de l’ouvrage et au bon de commande : Trans Photographic-Press. La souscription sera close le 31 mai. Le site du photographe : www.michel-semeniako.com

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres

Chômage et violence économique

Bas les masques ! Loin d’être une fatalité, le chômage est un choix du néolibéralisme. Nouvelle démonstration avec Le Choix du chômage, publié aux éditions Futuropolis : une enquête illustrée implacable, pétrie de documents inédits. Préfacée par le réalisateur Ken Loach, une B.D. signée de Benoît Collombat et Damien Cuvillier.

La scène, vue à hauteur d’enfant, est marquante. L’illustrateur, Damien Cuvillier, ajuste son rétro, bondit dans son passé et se met en scène gamin. Une douzaine d’années au compteur, le voici, binocles sur le nez, tuant le temps en dévorant un Spirou. Il attend sa maman convoquée à l’ANPE : « Pendant huit ans, ma mère aura été au chômage, entrecoupé de petites missions par-ci par-là, avant d’être définitivement radiée en 2005 ». La petite histoire se mêle alors à la grande, abondamment documentée par Benoît Collombat. 

À  l’écriture du Choix du chômage,  le  journaliste d’investigation joue de multiples allers-retours chronologiques pour tresser un canevas solide autour de sa démonstration. Comment et pourquoi les politiques ont « remis les clés du monde à l’économie et à la finance » depuis des décennies, faisant du chômage de masse la pierre angulaire de politiques qui, faute d’être assumées publiquement, n’en sont pas moins avérées. Nous voici donc en 1944, la déclaration de Philadelphie énonce la plénitude de l’emploi comme un objectif. Mais voilà le tournant de la rigueur en 1982, puis en 1984 le chômage vécu « comme une chance pour les entreprises », dixit Yves Montand dans l’émission Vive la crise ! Et enfin, en 1993, le fameux « contre le chômage, on a tout essayé », de François Mitterrand. Les thèses des figures de la pensée néolibérale (Hayek, Lippmann, Friedman…) ont toutes leur rond de serviette à la table  des  politiques.  « Le  néolibéralisme, ce n’est pas l’absence d’État, c’est l’État qui doit se mettre au service du marché », nous rappelle-t-on. La gestion de la crise du coronavirus en étant un nouvel exemple édifiant.

Basé sur un impressionnant travail de recherche, assorti d’entretiens exclusifs avec des figures de l’époque (les ex-ministres Cresson, Chevènement…), des représentants du monde des affaires, des économistes, l’enquête se nourrit du décryptage d’experts, comme la philosophe Barbara Stiegler ou le juriste Alain Supiot. Au final, une plongée détonante et foisonnante dans notre histoire économique, riche en révélations : l’épisode secret  des  nationalisations  des  années 1980 vaut son pesant de cacahuètes… Foisonnante, aux accents parfois très techniques, l’enquête se lit aussi comme un polar. Préfacée par le réalisateur Ken Loach, elle suit son fil rouge, implacable : « Si on veut que les actionnaires continuent de très bien gagner leur vie […] et si on veut que les salariés ferment leur gueule… il faut beaucoup de chômeurs et de précaires », résume le porte-parole du Mouvement national des chômeurs et précaires, Pierre-Édouard Magnan. Eva Emeyriat

Le Choix du chômage, de Benoît Collombat et Damien Cuvillier (éd. Futuropolis, 288 p., 26 €).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

La Commune de Paris, 150 ans (6)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

La vitrine de la librairie Libertalia à Montreuil (93)

LA COMMUNE, à MONTREUIL AUSSI

La municipalité de Montreuil (93), alors conservatrice, s’est efforcée en 1871 de faire la sourde oreille aux échos révolutionnaires venus de Paris. La ville a pourtant bel et bien été atteinte, même si la répression qui s’abattit sur les « communards » montreuillois fut sans commune mesure avec celle qui frappa la capitale.

Lorsque Paris s’enrhume, sa banlieue se doit d’éternuer. Et ceci d’autant plus que le siège de Paris concerne au moins autant Montreuil que la capitale, avec l’ennemi prussien à ses portes. Quoique n’ayant droit qu’à 125 grammes de viande et une livre de pain par jour, les 12000 Montreuillois recensés à l’époque sont mieux lotis que leurs voisins parisiens. Néanmoins, conscients de l’effort de guerre à consentir, ils ont souscrit à hauteur de 1370 francs à la fabrication d’un canon chargé de défendre la ville, évidemment baptisé « Le Montreuil ». Canon qui deviendra, comme ceux de Montmartre ou de Belleville, l’un des enjeux des luttes des Versaillais pour sa reprise. Une opération qui tourne au fiasco quand le 88ème bataillon, et les chasseurs de l’armée versaillaise qui en sont chargés, mettent la crosse en l’air.

C’est avant tout autour des bataillons de la Garde nationale que se joue l’implication de la banlieue de l’Est parisien. L’épuration effectuée sous la IIème République avait supprimé le bataillon montreuillois de la Garde nationale, et ses effectifs avaient été incorporés au 48ème couvrant Rosny, Villemomble et Montreuil. La défaite de Sedan, le 2 septembre 1870, change la donne et incite l’exécutif à développer cette Garde nationale, supplétive de l’armée. Ainsi naît un 210ème bataillon, de Montreuil celui-là. Le 3 mars 1871, le choix est laissé aux bataillons d’adhérer ou non à la Fédération, celle qui proclame son adhésion à la République et impose le choix de ses dirigeants. Le 210ème bataillon y adhère, au contraire du 48ème, qui estime devoir suivre « les consignes de la municipalité, qui n’apprécie guère l’appel aux travailleurs à se gouverner eux-mêmes ».

Le refus du conseil municipal conservateur de se soumettre aux injonctions de la Commune de Paris est pour le moins paradoxal. Dans une délibération du 23 octobre 1870, il vote à l’unanimité la gratuité et la laïcité de l’enseignement primaire, qui figureront au nombre des mesures prises par l’exécutif de la Commune. En revanche, il s’oppose à ce que le 48ème, qui dispose d’armes à tir rapide, soit désarmé au profit du 210ème. Il s’oppose encore à cette note de la commission de la Guerre de la Commune, qui demande au maire Théophile Sueur d’organiser les bataillons de la Garde sous son autorité en compagnies de marche et de les envoyer dans leurs anciens casernements des portes de Montreuil et de Montempoivre. En clair, d’aller renforcer les gardes fédérés parisiens.

L’imperméabilité de la ville à la révolte parisienne n’est bel et bien qu’apparente. Les 13 et 14 mai, 18 hommes du 210ème bataillon gardent l’hôtel de ville sous le commandement du lieutenant Pierre Givaudan. Des hommes qui, dans le civil, sont ouvriers ou journaliers. Ces fidèles de la Fédération décident de hisser le drapeau rouge sur la mairie et en demandent la clé au gardien, lequel refuse. S’ensuit une déposition au commissariat de Vincennes: « De 5 à 6 heures du matin, un garde national fédéré vint à la mairie me sommer de lui donner les clés, en même temps que d’autres gardes fédérés venaient pour envahir la mairie et me faire un mauvais parti. Ne pouvant lutter contre ces forcenés, je me réfugiai d’abord dans un grenier où je cachai les clés sous un tas de copeaux et je tentai de m’évader en escaladant trois murs… ».

Les gardes du 48ème bataillon viendront dégager le gardien. Les suites sont judiciaires : Pierre Givaudan est condamné aux travaux forcés à perpétuité le 20 avril 1872, Jean Brouche à cinq ans de réclusion et Pierre Gendreau à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Alain Bradfer

La Commune en province

Plusieurs villes se soulevèrent à l’annonce de la révolution du 18 mars à Paris et proclamèrent à leur tour la Commune : Le Creusot, Limoges, Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Etienne, Toulouse… Lyon se souleva la première, mais la plus longue et la plus puissante de ces insurrections eut lieu à Marseille (23 mars-4 avril 1871) et se termina par une répression sanglante qui fit 150 morts.

Avec 1871, Les Limousins et la Commune, Georges Châtain conte par le menu l’agitation qui secoua la capitale limougeaude. « à l’instar de sept autres villes françaises, la fièvre sociale explosait à Limoges et se propageait jusque dans les bourgs les plus éloignés », rappelle le journaliste. « Le Limousin, archétype d’une terre paysanne immuable, a vécu intensément la Commune de 1871. On ne le sait pas, les ouvriers limousins ont payé un lourd tribut. On ne compte ni les morts sur les barricades, ni les fusillés, ni les emprisonnés, ni les déportés en Nouvelle-Calédonie et en Guyane. On les a presque oubliés ». Un texte bref mais incisif, empreint d’empathie pour cette tranche d’histoire provinciale. Yonnel Liégeois

1871, Les Limousins et la Commune, de Georges Châtain (Le Puy Fraud éditeur, 123 p., 12€).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Chambaz, la vie ouvrière en photos

Aux éditions du Seuil,  Bernard Chambaz publie Une histoire vivante des ouvriers. Un choix de photographies issues du fonds Gamma-Rapho, que le romancier et historien de formation décrypte avec passion et érudition. De la belle ouvrage

C’est une histoire bien vivante d’ouvrières et d’ouvriers, depuis 1900 à nos jours, que nous propose Bernard Chambaz, historien de formation et romancier. Il a choisi pour cela de présenter un choix de photographies issues du fonds Gamma-Rapho, parmi lesquelles celles d’Édouard Boubat ou de Jean-Philippe Charbonnier.

Publiant en couverture des mains de travailleurs, celles d’un ouvrier de mine d’ocre, l’auteur ouvre Une histoire vivante des ouvriers par une photographie de femmes au travail, celle des sardinières de Loctudy (Finistère), prise en 1906. Des sardinières en grève cette année-là, puis en 1909, comme l’ont été celles de Douarnenez et de Concarneau à la même époque, pour réclamer des augmentations de leurs maigres salaires. Bernard Chambaz l’affirme d’entrée de jeu, il en fait le fil rouge de son bel ouvrage : les ouvriers existent encore ! S’ils sont moins visibles, si le travail a évolué – et l’on pourrait ajouter si les photographes, et notamment de presse, entrent moins facilement à l’usine qu’à d’autres époques – ils sont loin d’avoir disparu. Il le montre en sept grands chapitres chronologiques qui structurent cet immense travail de collecte, de choix d’images et d’écriture. Soulignant, d’une photo l’autre, les enjeux de chaque époque, situant chacune d’elle dans son contexte et la décrivant avec une grande précision…

On retrouvera, ou l’on découvrira, des images d’usines, d’ateliers, du travail lui-même, des luttes, de Milan à Lens, de la Ruhr à Corbeil-Essonnes, des photographies de cités comme celles de Sarcelles, de séquences de radiographies dans un centre de Sécurité sociale. Des moments festifs du Front populaire, ou d’une noce d’or de mineurs (en 1948), à des temps plus graves aussi, comme celui pour la défense de la sidérurgie… Les deux dernières parties, consacrées des années 1980 à 2000, puis de 2000 à 2020, donnent à voir les métamorphoses du travail, son absence forcée pour certains, et « les réalités ouvrières dans un monde globalisé et post-industriel ». Isabelle Avran

Une histoire vivante des ouvriers, Bernard Chambaz (Le Seuil, 240 p., 29,90€)

Poster un commentaire

Classé dans Documents

La Commune de Paris, 150 ans (5)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE ET LES FEMMES

Dans une série d’éclairages à l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, France Culture a passé en revue quelques idées reçues sur l’événement. Dont cette question : la Commune de Paris, une révolution féministe ?

Parmi quelques lieux communs et fictions historiques qui voyagent au sujet de la Commune de Paris, croise souvent dans des eaux floues cette idée que 1871 aurait été en quelque sorte l’année de la femme. La preuve, lit-on même parfois : Louise Michel et sa stature statufiée, le mot « pétroleuses » qui voit le jour dans la langue française au cœur de l’événement insurrectionnel et dit quelque chose de l’implication féminine (ou de la façon dont on le regarde) et puis… Les institutions communalistes n’ont-elles pas imposé l’égalité de salaire entre les hommes et les femmes ? Justement pas. C’est une erreur historique qui a la dent dure : si les femmes contribuent bien à l’épisode communaliste en y négociant une place, les enjeux de genre n’y ont pas du tout cette centralité qu’on croit parfois distinguer.

Une révolution féministe ?

Le 18 mars 1871, lorsque Paris se soulève à l’aube pour faire obstacle aux troupes versaillaises clairsemées qui grimpent sur les hauts de Montmartre mettre la main sur une réserve de canons, les femmes du peuple parisien sont nombreuses. Elles se mêlent aux rangs de la troupe, sèment le désordre et paralysent finalement l’opération. De cette scène inaugurale qui précipitera les débuts de l’insurrection comme on appuie sur la gâchette dans une ville éreintée par les mois de Siège et effarée par la capitulation devant Bismarck, découlera l’idée qu’on doit les débuts de la Commune aux femmes. Et qu’elle le leur a bien rendu ? En fait, pas vraiment. Voir dans la Commune de 1871 une révolution féministe serait aller bien vite en besogne. Pas tant parce que le mot “féminisme” est un rien postérieur à l’événement : aujourd’hui, des historiennes et des historiens conviennent largement qu’on peut utiliser le terme comme on anti-daterait un regard pour mieux l’ajuster.

Si l’on doit prendre avec distance l’idée que l’horizon de révolution sociale est passé par le genre en 1871, c’est parce qu’il faut d’abord se souvenir que lorsque Paris s’embrase, les femmes n’ont pas le droit de vote ni ne sont éligibles. Elles ne l’auront pas davantage à l’issue de la Semaine sanglante, lorsque la Commune s’éteindra sous la contre-offensive de l’armée d’Adolphe Thiers, le 28 mai 1871 : en l’espace de 72 jours tout au plus (et plutôt deux petits mois à peine si l’on prend plutôt le calendrier à partir des élections du 26 mars), il n’en sera pas même question dans les débats. Parce que l’épisode sera trop éphémère ? C’est une hypothèse. Mais force est de constater, malgré tout, que même dans un laps de temps aussi resserré et l’urgence du moment, des débats ont existé en haut lieu pour savoir, par exemple, s’il était juste et légitime qu’un étranger puisse se faire élire membre de la Commune, alors qu’il n’aurait pas même la nationalité française. Or au sujet des femmes, rien de tel.

« Citoyennes » sans citoyenneté

Elles s’appellent pourtant « citoyennes », et participent activement aux clubs qui sont un des lieux cruciaux de la vie démocratique telle qu’elle se déploie durant la Commune. Des espaces de rencontre et de débats qui donnent aux institutions officielles une assise et des reins solides en termes d’ancrage populaire, en même temps qu’ils tracent un trait d’union avec des révolutions antérieures comme celle de 1848, et des réseaux politiques au sens large. Certains clubs sont mixtes, d’autres sont 100% féminins, et partout dans la capitale, ils sont des épicentres d’où s’expriment et s’affirment une authentique souveraineté politique au féminin. On y débat de l’urgence d’ouvrir des crèches, de l’instruction des filles, du clergé à qui l’on entend faire la peau, et aussi de la ligne à tenir vis-à-vis de la prostitution. Dans la presse, quelques figures féminines jouent aussi un rôle crucial, à l’instar d’André Léo, cette intellectuelle avant la lettre qui prendra pour pseudo le prénom de ses deux jumeaux, et contribuera à co-construire une pensée communaliste comme elle avait participé à un espace public féminin, plus tôt dans le XIXe siècle. Si les journaux ne sont pas des institutions officielles, la place qu’y tient André Léo et son écho dans le monde communard n’en est pas moins crucial, bien que sur les franges. Il faudra attendre 1944 pour voir le statut électoral des femmes évoluer.

Bien davantage qu’au plan d’une citoyenneté de droit, c’est sur le terrain du travail que se joueront les questions de genre au printemps 1871. Au point qu’on peut sans doute distinguer là quelque chose de l’ordre d’une citoyenneté bis qui s’affirme et se négocie, et qui justement passe par le travail, puisque la Commune est aussi une révolution ouvrière. Une historienne l’a montré bien avant tout le monde, dans un livre pionnier qui remonte à 1963 : c’est Edith Thomas, une chartiste, la première en France à travailler sur les femmes pendant la Commune de Paris, dans la foulée de travaux antérieurs sur les femmes de 1848, et des biographies de grandes figures féminines du XIXe siècle.

Les « Pétroleuses », un stigmate

Figure centrale de la Résistance intellectuelle, largement sortie des radars après sa rupture avec le PCF, historienne marxiste hétérodoxe, Edith Thomas a fouillé dans les inventaires fragiles et lacunaires de la Commune de Paris comme on repasserait des documents élimés sous un rai de lumière neuve : elle y a pisté des femmes, regardé une organisation tout juste au stade d’ébauche, et vu cette souveraineté en train de s’affermir et parfois de s’affirmer entre les lignes, à bas bruit. Et en 1963, dans un livre sans équivalent qu’elle intitulait Les Pétroleuses pour mettre au jour le stigmate qui fera longtemps écran à la portée vraiment politique de l’action de ces femmes, elle guidera ses lecteurs au gré des sources vers des registres d’ouvrières, vers des manifestes, vers des traces infimes qui, ensemble, disent l’engagement concret dans la Commune depuis les travaux d’aiguille, depuis les soins aux blessés et, plus tard, du côté des barricades quand l’issue se tendra. C’est tout cela saisi ensemble que l’approche novatrice d’Edith Thomas poussait, dès 1963, à regarder comme une mobilisation proprement politique, comme l’itinéraire bis d’un engagement communaliste faute de citoyenneté au sens strict, et juridique, du mot.

Dans ce contexte et dans l’étroitesse du calendrier de l’événement, on découvrait sous la plume d’Edith Thomas combien le travail avait été, pour les femmes, plus qu’un terrain où se déployer, et y trouver au passage de quoi se nourrir, après des mois de grande misère. Ce que montrait précisément l’historienne, c’est qu’en affirmant un droit au travail, et en le négociant avec les autorités officielles qui finissent par confier l’organisation du travail à une structure 100% féminine, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, les femmes parisiennes sous la Commune de Paris se sont inventées une forme de citoyenneté alternative. L’intitulé de cette Union est frappant de ce point de vue-là. La structure, qui comptera plusieurs centaines d’ouvrières et des déléguées qui sont rétribuées pour militer, est notamment dirigée par Elisabeth Dmitrieff, l’émissaire de Karl Marx à Paris, et Nathalie Le Mel, une relieuse bretonne montée à Paris qui était déjà très investie dans l’Association internationale des travailleurs avant le 18 mars. Nulle part son titre ne mentionne le travail, mais plutôt une cause officielle légitime (« la défense de Paris ») et une activité qui reste dans les bornes raisonnables de ce qui passe encore pour une activité genrée (« les soins aux blessés »). 

En fait, à partir du 11 avril 1871 (soit trois semaines après le début de la Commune), c’est depuis cette structure-là, qui gravite dans les cercles internationalistes, que ces femmes vont organiser le travail féminin, et notamment entreprendre de le distribuer sans passer par des intermédiaires qui se payent sur le dos de celles et ceux qu’ils placent. à l’heure où les patrons restés à Paris avaient de surcroît baissé les salaires depuis le début de l’insurrection, l’autonomie était d’autant plus un enjeu. Or comme le rappelait l’historienne à la plume acerbe dès 1963, cette question du travail des femmes était justement une ligne de fracture importante au sein du mouvement ouvrier en cours de cristallisation. Si Proudhon était mort quelques années avant la Commune, les siens étaient encore nombreux, dans l’écosystème communaliste, qui défendaient justement la femme à la maison. D’ailleurs à l’époque, même lorsqu’elles travaillaient, le gros du travail féminin, et notamment les travaux d’aiguille, se passaient encore dans le huis clos du domicile plutôt que dans des ateliers.

L’égalité de salaire, pas pour toutes…

En fournissant du travail aux femmes et en se réappropriant par exemple le mécanisme des ateliers de 1848, l’Union des femmes leur donnait donc aussi accès, en 1871, à la possibilité de se former politiquement. C’est-à-dire, au fond, de s’organiser au sens large, donc de s’émanciper, même à bas bruit, et dans les franges d’un engagement qui ne dirait pas son nom (ou pas complètement). Pour tenir cette ligne de crête et pousser cet agenda en partie silencieux, les cheffes de file compteront sur quelques alliés parmi les membres élus de la Commune qui sont, bien sûr, tous des hommes. Le relieur Eugène Varlin, qui est proche de Nathalie Le Mel, en est un : ensemble, ils militent à l’A.I.T., l’Association internationale des travailleurs, et ensemble, ils avaient arraché dès 1865 l’égalité de salaire pour les relieurs et les relieuses. Mais c’était six années déjà avant la Commune de Paris.

Le Mel et Varlin pousseront-ils cet agenda-là à chaud au cœur de l’événement comme on irrigue un substrat pour l’équilibrer ? Les élus de la Commune trancheront en tous cas in extremis en faveur d’une égalité de salaire entre les instituteurs et les institutrices. Mais, en dépit d’un lieu commun qui aura la dent dure, l’égalité de salaire n’ira pas au-delà durant le temps communal. C’est révélateur, aussi, de la place à part qu’occupe l’enseignement dans ce second XIXe siècle. Non seulement dans le féminisme (comme le montrera par exemple l’historienne Eliane Viennot dans tous ses travaux sur l’espace de la cause des femmes et sa charge polémique inouïe), mais aussi dans le monde communaliste…

Thomas et Maitron

Ainsi Edith Thomas, y consacrant un chapitre dans Les pétroleuses, commence-t-elle par écrire : Pour fonder la société de l’avenir que rêvait la Commune, il fallait former des hommes et des femmes qui fussent libérés de l’empreinte cléricale. Il était nécessaire d’organiser l’enseignement laïc, et de prévoir, pour les filles, dont l’instruction avait toujours été négligée, de nouvelles écoles, et, en particulier, des écoles techniques, qui les préparassent à gagner leur vie. Quelques semaines après le début de la Commune, Edouard Vaillant demandera aux municipalités de créer des écoles professionnelles.

à l’époque de sa parution chez Gallimard, son essai ne passera pas inaperçu. Jean Maitron, le grand spécialiste de l’histoire sociale, en assurera lui-même l’un des comptes-rendus dans les revues académiques. D’autres souligneront le travail de fourmi et la rigueur aigüe dont avait fait preuve la chartiste, conservatrice des archives nationales, pour parvenir ainsi, la première, à excaver de l’oubli ces femmes dont bien des traces archivistiques avaient tout simplement été supprimées. Malgré tout, quelques mois après la mort d’Edith Thomas, les célébrations du centenaire de la Commune de Paris montreront que la place des femmes dans l’événement de 1871 n’était pas encore un objet d’étude pleinement légitime : aucune recherche ne s’y plongera explicitement pour poursuivre le sillon qu’elle amorçait en 1963.

Jusqu’en 2020 et à l’exception d’un Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris (publié en 2013 par l’Association des amies et amis de la Commune, avec Les oubliées de l’histoire comme sous-titre emblématique), son livre pourtant ancien restera le seul à paraître en français. Le seul pour documenter, à hauteur de femme, l’événement de 1871 et la participation des communardes à la Commune de Paris. Même depuis ses franges. Chloé Leprince

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

L’écrit et la vie

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

L’association qui ouvre cette séquence touche le domaine de la santé et de la vie, mais aussi de la fin de vie, via l’écriture. Sujet délicat que d’aborder la maladie grave auprès d’adultes mais aussi d’enfants sans être pris de peur, voire de frayeur. Depuis son siège de Dôle, Traces de vie envoie des biographes dans les hôpitaux de la région.

Depuis 2011, l’association accompagne des personnes en fin de vie, personnes âgées ou atteintes de maladies, enfants en soins palliatifs ou gravement malades, dans l’écriture de leur récit personnel. Elle intervient sur la région Bourgogne Franche-Comté en services de gériatrie, dans les unités d’oncologie-hématologie pédiatriques ou adultes, dans les EHPAD, en maisons de fin de vie et à domicile. Pour cela, une des deux biographes de l’association se déplace auprès de la personne et intervient sur une dizaine de séances d’écoute souvent réparties sur 2 à 3 mois. Le récit est retranscrit avant d’être imprimé en une dizaine d’exemplaires, remis à la famille et aux proches.

Traces de vies ambitionne maintenant d’intensifier ses actions, en région et au plan national, afin d’accompagner plus de personnes dans la rédaction de leur récit personnel : recruter des biographes bénévoles et assurer leur formation, sensibiliser plus de structures hospitalières ou d’accueil. L’objectif ? Offrir à toutes et tous l’opportunité de laisser à leurs proches un témoignage de leur vie, sur son ensemble ou sur un moment particulier. Il permet également de lutter contre l’isolement social, de travailler sur l’estime de soi, de bénéficier d’un moment de répit psychique qui sort de la routine des soins. Philippe Bertrand

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres

La Commune de Paris, 150 ans (4)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Louise Michel, figure de la Commune

Née le 29 mai 1830 et décédée le 9 janvier 1905, Louise Michel est l’une des figures majeures de la Commune de Paris. Portrait de l’institutrice, écrivaine, révolutionnaire et féministe.

Née en 1830, fille d’un noble et d’une servante, « bâtarde », Louise Michel reçoit pourtant une éducation aimante et républicaine au château de Vroncourt (Haute-Marne). Son brevet d’institutrice en poche, elle commence par créer plusieurs écoles libres, parce qu’elle refuse de prêter allégeance à Napoléon III. Arrivée à Paris en 1856, elle s’avère une pédagogue hors normes, « elle adore son métier et l’exerce avec des méthodes originales, elle fait jouer des pièces de théâtre à ses élèves, elle leur montre des animaux. Ses élèves l’adorent parce qu’à ­Montmartre, c’est la misère terrible, ces petites filles ont faim et elle leur donne à manger en même temps », explique Xavière ­Gauthier, philosophe, auteure et spécialiste de Louise Michel, dans l’émission Autant en emporte ­l’Histoire de France Inter.

L’écrivaine

Les lettres qu’elle écrit toute jeune fille à Victor Hugo disent qu’elle veut être poète, qu’il est son modèle. « Toute sa vie, elle a écrit des vers, des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, un opéra, des essais, le début d’une encyclopédie, tous les genres littéraires », explique encore Xavière Gauthier. Embarquée à bord du bateau Virginie pendant cinq mois – lors de sa déportation en 1873 –, elle échange des poésies avec le libelliste Henri Rochefort.

Une fois arrivée en Nouvelle-Calédonie, elle noue également une relation épistolaire avec Georges Clémenceau qui l’a en admiration. Mais quand celui-ci lui offre de la faire amnistier, elle refuse de se dissocier de ses compagnes et compagnons d’infortune : « Faut-il le rappeler encore ? Arrière les lâches qui implorent, jamais, je ne sortirai d’ici qu’avec tous. »

La révolutionnaire

Institutrice à Montmartre, lieu de misère où s’organise la contestation, elle devient vite républicaine et préside le Comité de vigilance des citoyennes du 18e arrondissement. Son engagement révolutionnaire éclate durant la Commune de Paris. Le 18 mars 1871, quand des soldats envoyés par Adolphe Thiers se disposent à aller récupérer les canons à Montmartre, au pied de la butte, elle alerte les femmes du quartier. Rattrapant les soldats sur la butte, celles-ci leur font face et fraternisent avec ceux qui sont censés leur tirer dessus. C’est le début de l’insurrection. Surnommée la « Vierge rouge » pour son inlassable activité, son énergie et son charisme, elle est propagandiste, animatrice d’un club politique, ambulancière

Elle participe à la plupart des combats contre les troupes de Versailles. Arrêtée le 24 mai 1871, elle est jugée en conseil de guerre et condamnée à la déportation perpétuelle en Nouvelle-­Calédonie. Elle fut l’une des rares voix à dénoncer le sort réservé aux Kanaks, en 1878 elle soutient ouvertement leur révolte durement réprimée. En 1880, l’amnistie générale des « crimes commis » sous la Commune l’autorise à regagner la métropole.

L’icône politique et féministe

« Vierge rouge », « louve avide de sang », « criminelle sanguinaire », « pétroleuse » ou « indomptable combattante du socialisme », « anticolonialiste », « féministe » « écologiste avant l’heure » : ses détracteurs l’ont caricaturée quand ses camarades, héritiers et héritières, ont loué la femme et ses combats. Une certitude, Louise Michel est l’une des figures qui incarnent la Commune de Paris dans la mémoire collective autant que dans les livres d’histoire. Femme lettrée, cultivée, libre et entièrement engagée en faveur de la révolution contre l’ordre établi par les puissants, elle est autant devenue une icône de la lutte en faveur de la justice sociale que de celle pour ­l’émancipation des femmes. En septembre 1904, elle fut initiée franc-maçonne à la loge La philosophie sociale. Au terme d’une série de conférences dans les Alpes, où elle contracte une pneumonie, Louise Michel meurt à Marseille le 9 janvier 1905.

Ses obsèques eurent lieu le 21 janvier et son cercueil, qui parcourut Paris de la gare de Lyon au cimetière de Levallois, fut suivi par une foule estimée à 120 000 personnes. Dans son film Louise Michel, la rebelle, qui se concentre sur sa déportation en ­Nouvelle-Calédonie, la cinéaste Solveig Anspach en fait un portrait complexe, mais absolu dans son engagement pour l’égalité de l’humanité. Elle conclut son récit par cette citation : « La révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur ». Dominique Martinez

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire

Des paroles citoyennes à la Commune

Dans le cadre du festival Paroles Citoyennes, la comédienne Andréa Bescond lit, en tandem avec Lambert Wilson, Emportés par la Commune. Depuis la scène du Théâtre Libre, sous le regard d’Eric Métayer, elle donne corps aux mots de Laurent Seksik et au personnage de Nathalie, une communarde tombée amoureuse d’un militaire. Une performance retransmise sur Facebook Live, le lundi 26 avril.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien.

Vincent Bouquet : Une lecture enregistrée par des caméras sur le plateau du Théâtre Libre peut-elle encore, selon vous, être qualifiée de « spectacle vivant » ?

Andréa Bescond : Parce qu’elle se fait sans public, parce qu’elle est filmée, parce qu’on ne connaît pas le texte sur le bout des doigts, cette expérience est tout à fait différente du spectacle vivant. Ce que j’apprécie dans cet exercice, c’est la prise de risques. Il s’agit de quelque chose d’unique qui appartient à une période unique. De telles initiatives sont importantes car elles nous permettent de défendre des textes et d’être sur scène en dépit des interdictions.

Eric Métayer : Tandis qu’on le balance par la porte, c’est une façon pour le théâtre de revenir par la fenêtre, de prouver que des choses existent encore, qu’une petite plante survit et continue de pousser. Je crois qu’il est nécessaire de tout faire pour entretenir, malgré la fermeture des lieux culturels, l’histoire d’amour que nous avons avec le public et qui, je l’espère, est réciproque.

V.B. : Ce format particulier impose-t-il une façon différente de mettre en scène ?

E.M. : Pour ce spectacle, je parlerais moins de « mise en scène » que de « mise en lecture ». L’idée est avant tout de voir comment il est possible d’habiter le texte de Laurent Seksik, de donner une direction sans imposer de directives. Au-delà de la performance d’Andréa et de Lambert [Wilson, NDLR], une partie des « costumes » du spectacle proviendront, par ailleurs, du réalisateur et du créateur lumières.

A.B. : A mes yeux, Eric prend la place non pas du metteur en scène, mais du directeur d’acteurs, ce qui est extrêmement rassurant pour moi. D’autant que le texte épistolaire de Laurent Seksik est vraiment très bien écrit et que le personnage de Nathalie, que j’incarne, me tient à cœur. C’est une femme qui apprend, qui se rend compte qu’elle peut exister et accomplir un chemin citoyen.

V.B. : Y était-elle destinée ?

A.B. : Nathalie est domestique depuis son plus jeune âge. Elle est dotée d’un gros potentiel intellectuel, aiguisé par la lecture des livres présents dans la maison de bourgeois où elle travaille. Un soir, au théâtre, elle croise un militaire, qui tombe immédiatement amoureux d’elle. Après avoir passé la nuit dehors, dans les bras de cet homme, elle est congédiée. Ce renvoi la propulse dans un milieu plus populaire où elle va intégrer un collectif et participer à la Commune. S’ouvre alors un espace de changement profond de la société, tant en matière de féminisme que de progrès social.

E.M. : Et en face, il y a ce militaire, un officier de l’armée française qui est fait prisonnier à Sedan. Au départ, ce sont simplement deux Français qui se rencontrent, patriotes tous les deux à leur façon. Ce sont les événements de la Commune et l’attitude monolithique du militaire qui le font rester dans l’ancien monde. Lui ne voit pas du tout le changement, alors qu’elle est prise dans ce mouvement.

A.B. : Tous les deux sont très embarrassés par la situation car ils s’aiment avec beaucoup de sincérité. Sauf qu’au centre de leur relation, existe cette déchirure entre l’ancien et le nouveau monde provoquée par la Commune.

V.B. : Comment vous êtes-vous nourris pour aborder cette période historique ?

E.M. : Je me suis souvenu du film de Peter Watkins, La Commune (Paris, 1871), mais aussi, par la bande, du Juge et l’Assassin de Bertrand Tavernier, où, comme dans Emportés par la Commune, une partie du monde ne comprend pas ce qui est en train de se passer.

A.B. : Je n’ai besoin de rien puisque j’ai la révolution dans les veines ! (rires) D’un point de vue historique, j’ai appris « Le Chant du départ » et ai écouté des ambiances de ce moment-là. Je me nourris surtout beaucoup de la période actuelle, de cette confrontation entre le nouveau et l’ancien monde, portée notamment par ces jeunes femmes qui ont, et elles ont raison, une tolérance zéro par rapport à l’attitude de certains hommes. Je sens en ce moment un besoin de changement de prisme, de révolution, pas très éloigné, finalement, du temps de la Commune. Propos recueillis par Vincent Bouquet

En ligne sur Facebook Live dans le cadre du Festival Paroles Citoyennes, le lundi 26/04 à 19h.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals

ATD, la voix des pauvres

Depuis 1979, l’association ATD-Quart Monde porte la voix des pauvres et des exclus au sein du Conseil économique, social et environnemental. Un siège supprimé en vertu de la réforme du CESE… Une décision dénoncée par moult personnalités, associatives-syndicales-politiques, qui appellent à soutenir une pétition nationale.

Deux. C’est le nombre de sièges dévolus aux représentants de la lutte contre la pauvreté sur les 175 que comptera le nouveau Conseil économique, social et environnemental (CESE). Deux sièges pour les 15 % de la population qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Si la réforme du CESE a fait peu de bruit, la loi organique du 15 janvier 2021 a pourtant changé son rôle et sa composition, passant notamment de 233 membres à 175. Les sièges destinés aux associations luttant contre la pauvreté ont ainsi été réduits de trois à deux – l’un pour la Croix Rouge, l’autre pour le collectif Alerte, tandis que le siège jusqu’ici tenu par ATD Quart Monde a été supprimé.

Troisième assemblée de la République, le CESE a pourtant vocation à représenter la société dans son ensemble. ATD Quart Monde y porte la parole des plus exclus depuis 1979 et y apporte une expertise unique et irremplaçable, construite à partir de la pensée, du savoir et de l’expérience des personnes les plus pauvres. Les travaux portés par ses représentants successifs ont inspiré et initié d’importantes avancées législatives, parmi lesquelles la création du RMI (ancêtre du RSA), de la Couverture maladie universelle (CMU) ou encore du Droit au logement opposable (DALO).

Fidèle à ce qui fonde ATD Quart Monde, ses avis et rapports y ont été réfléchis et construits avec des personnes en situation de pauvreté : plus qu’une représentation, c’est une réelle participation des plus pauvres qu’ATD Quart Monde apporte au sein du CESE. Aujourd’hui, alors que la pauvreté s’accroît en France, il est plus que jamais nécessaire de continuer à faire entendre cette voix.

Les dix millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté – dont plus de deux millions dans l’extrême pauvreté –, les quatre millions de personnes mal-logées, les trois millions de chômeurs de longue durée, les trois millions d’enfants de familles vivant sous le seuil de pauvreté, doivent pouvoir porter leur parole jusque dans les plus hautes instances de la République. Cela commence évidemment au CESE, un lieu où se côtoient des mondes différents et qui porte le dialogue dans son ADN. Dialogue indispensable dans une société de plus en plus fracturée et qui ne saurait faire l’impasse sur 15% de la population. Sinon, comment prétendre vouloir faire du CESE « un carrefour des consultations citoyennes », selon les propres mots du président de la République ?

Oui, le CESE peut devenir l’avant-garde de la démocratie participative. Mais pour cela, il se doit d’être représentatif de l’ensemble de la société, sans oublier celles et ceux qui sont déjà bien trop souvent oubliés. Celles et ceux qui se battent au quotidien pour survivre ont beaucoup à apporter, au CESE comme ailleurs, pour construire les réponses à la pauvreté et contribuer à l’ensemble des politiques publiques. Le prochain mandat du CESE commençant début mai, il reste peu de temps au gouvernement pour revenir sur son choix.

En signant ce texte, nous l’appelons à réintégrer sans attendre ATD Quart Monde au sein du CESE, aux côtés de la Croix-Rouge et du Collectif Alerte, et donner ainsi à la troisième chambre de la République les moyens de rester fidèle à sa devise : « Considérer les progrès de la société à l’aune de la qualité de vie du plus démuni et du plus exclu, est la dignité d’une nation fondée sur les Droits de l’Homme ».

Parmi les premiers signataires : Manon Aubry, députée européenne (LFI)… Annick Berthier, présidente d’Emmaüs France… Pascal Brice, président de la Fédération des acteurs de la solidarité… Mireille Delmas-Marty, juriste et professeur honoraire au Collège de France… Christophe Devys, président du Collectif ALERTE… Véronique Fayet, présidente du Secours catholique… Olivier Faure, député (PS) et premier secrétaire du Parti socialisteCaroline Janvier, députée (LREM)… Fiona Lazaar, députée (NI) et présidente du Conseil National des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE)… Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT… Edgar Morin, sociologue et philosophe… Valérie Pécresse, présidente du Conseil régional d’Île-de-France (LR)… Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre… Fabien Roussel, député (PCF) et secrétaire national du PCF…

Poster un commentaire

Classé dans Documents

La Commune de Paris, 150 ans (3)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Ludivine Bantigny, la Commune au présent

Il est des événements historiques étonnants, tant ils déchaînent les passions. La Commune en fait partie. Avec La Commune au présent, les lettres de l’historienne Ludivine Bantigny adressées aux communeuses et aux communeux nous éclairent brillamment sur les faits quand on s’écharpe encore sur leurs cendres.

Comment rendre vivante et vivifiante la Commune, cent cinquante ans après son avènement ? L’historienne Ludivine Bantigny s’y emploie, avec La Commune au présent, en écrivant aux communeuses et aux communeux, célèbres et inconnus. En leur racontant des faits qu’ils n’ont sans doute pas vus sur le moment et ceux qui ont suivi, l’historienne nous plonge dans l’événement, ses coulisses et ses répercutions. Sa plume est tendre, délicate, quasi amoureuse envers ces héros du populo. À la lingère de 47 ans, Pélagie Daubain, elle explique qu’elle ne les nommera pas « communards » comme leurs adversaires et – sans vouloir la blesser – lui rapporte leurs « mots infâmes ». Ceux de Théophile Gautier, d’Alexandre Dumas fils, de Zola, de Flaubert ou de la Comtesse de Ségur… Elle apprend à Marie Soulange, passementière de 24 ans, que 1050 femmes ont été déférées comme elle au Conseil de guerre et que pour un certain Briot, auteur d’un long rapport, elles étaient des « créatures avilies et dégradées ». Elle lui raconte aussi le combat de ses « héritières », les salariées de Chantelle en 2016.

Au cœur des batailles

à l’instar de l’écrivaine Michèle Audin qui tient un génial blog sur la Commune, l’historienne nous transporte dans la bataille. Au fil de sa correspondance, on mesure l’humiliation de la défaite contre les Prussiens et la misère des Parisiens quand un marché aux rats se tenait à l’Hôtel de Ville. On suit les combats sur les barricades déployées par centaines mais aussi les batailles menées pour l’égalité et la fraternité au sein de la Commission du Travail et de l’échange, dans les clubs et les assemblées, de l’Union des femmes aux chambres syndicales, en passant par les coopératives et les sociétés de prévoyance, les caisses de secours et les associations ouvrières, les maisons de compagnons et même les francs-maçons !

Si la Commune nous paraît si importante, c’est sans doute parce qu’elle porte tant d’avancées à venir : l’inspection du travail, la liberté de la presse, l’école laïque, l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes – encore un effort, on va finir par y arriver (NDRL) – la séparation de l’Église et de l’État… Les lettres s’enchaînent pour leur raconter encore la répression sanglante qui les a écrasés. à une inconnue massacrée sur le pavé, l’historienne confie : « Avant de vous rencontrer, votre mort représentait pour moi une sorte d’abstraction, une querelle historiographique. 7 000 ? 10 000 ? 20 000 ? ». Elle écrit à Eugène Jumeline, dont le visage a été arraché, comme à « l’inlassable » Charles Delescluze, tombé à plus de 60 ans au Château d’Eau, future Place de la République…

Remous d’hier et d’aujourd’hui

« Le rêve aurait été de vous voir tous les trois, Lissagaray, Arnould et toi. La Commune n’aurait pas été écrasée. On aurait pris rendez-vous dans un troquet près de l’Hôtel de Ville et on aurait sérieusement discuté. Avec Louise, aussi, bien sûr. Je crois l’entendre te confiant : « En révolution, l’époque qui copie est perdue. Il faut aller de l’avant ». Sans doute la lettre de Ludivine Bantigny au communeux Félix Pyat – qui proclamait : « Plus de castes, plus de classes ! » – aurait fait des remous au Conseil de Paris, début février 2021. à propos des commémorations, les rancœurs étaient tenaces comme les anachronismes. Pour le républicain Antoine Beauquier, fidèle de Christine Boutin et élu du 16e arrondissement, les communards étaient des « casseurs » de la pire espèce. Pas question de fêter « ce triste moment de guerre civile », pas plus que l’exécution le 26 mai 1871 de « dix prêtres et trente-neuf gendarmes ». Cent cinquante ans après la Semaine sanglante, la bataille entre Versaillais et Communeux se rejouerait-elle ? Pas sûr mais ça bouillonne quand-même.

Dans les manifs, les barricades changent parfois de camp mais les slogans taquinent toujours les clins d’œil : « Moins de Jean-Michel, plus de Louise Michel ! », « Élisez Reclus ! », « Ni Macron, ni personne. Vive la Commune ! ». On la porte en bandoulière pour défendre les retraites, l’assurance chômage, les services publics, on l’exhibe sur des gilets jaunes, on la passe sur les sonos… Pendant ce temps-là, certains défilent en tee-shirt orange ou en bleu-blanc-rouge pour défendre la sacro-sainte famille ou les frontières. Parfois –  signe que les boussoles déconnent pas mal – en faisant de l’œil à l’oncle Picsou, à l’image du troupeau d’identitaires défilant à Paris en casquettes siglées « Make America Great Again » le 20 février 2021. Est-ce que leurs foudres, si elles voyageaient dans le temps, se dirigeraient contre les membres de l’Association internationale des travailleurs qui sautaient les frontières allègrement ? Sans doute…

« Aujourd’hui, nous sommes face à ce fragile équilibre : nous souvenir sans fétichisme, vous évoquez sans vous imiter, nous rappeler sans vous plagier », écrit Ludivine Bantigny. Avec elle, il est des amoureux des communeux et des communeuses qui les saluent avec talent. Amélie Meffre

La Commune au présent, une correspondance par-delà le temps, de Ludivine Bantigny (La Découverte, 220 p., 20€)

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La mêlée d'Amélie, Pages d'histoire

La Commune de Paris, 150 ans (2)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Sonne l’heure du social

En moins de deux mois, la Commune a tenté de mettre en place une véritable démocratie au service d’un programme social en rupture avec l’ordre établi. Une expérience inédite brisée dans le sang.

Une République vraie, sociale et démocratique. Telle est l’ambition proclamée par la Commune. Le 19 avril 1871, elle s’adresse officiellement au peuple français. Voulant « que l’opinion publique ne soit pas divisée, que la conscience nationale ne soit point troublée », la Commune entend que « Paris et le pays tout entier sachent quels sont la nature, la raison, le but de la révolution qui s’accomplit ». Elle déclare que « cette fois encore, Paris travaille et souffre pour la France entière, dont il prépare, par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative et économique, la gloire et la prospérité ». En jeu, « la reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la société ».

Au-delà, affirment les insurgés, « la révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive et scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage ; la patrie, ses malheurs et ses désastres ». C’est donc une véritable rupture avec le monde ancien que prônent les Communeux, qui n’entendent pas pour autant l’imposer au pays mais souhaitent « l’autonomie absolue [qui] n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’unité française ».

Un laboratoire de démocratie

En premier lieu, la démocratie : elle ne saurait se limiter à l’élection suivie de la délégation des responsabilités et pouvoirs des citoyens aux élus. Au contraire, ceux-ci doivent rendre compte et sont responsables et révocables, la souveraineté populaire ne s’effaçant pas entre deux élections. C’est aussi le cas au sein de la Garde nationale qui, organisée par arrondissement, se compose des citoyens de 17 à 35 ans avec des officiers élus et eux aussi révocables (ce qui posera le problème d’efficacité pour la défense militaire de la Commune). Dès le 20 mars, alors que le gouvernement a transféré à Versailles l’argent public et les timbres postaux (outre le départ de ses cadres), la Garde nationale prend le pouvoir en s’engageant à le restituer à l’issue des élections.

Dans ce cadre, les élus de la Commune, parmi lesquels 25 ouvriers, créent neuf commissions, qui seront considérées comme autant de ministères collectifs : commissions en charge de la Guerre, des Finances, de la Sûreté générale, de l’Enseignement, des Subsistances, de la Justice, du Travail et de l’Échange, des Relations extérieures, et des Services publics. Le 1er mai, est créé un Comité de salut public au nom de la défense de Paris. L’engagement citoyen pour la démocratie se manifeste aussi dans la multiplication des clubs, l’effervescence des débats dans les quartiers portant sur l’urgence du quotidien comme sur les projets politiques, ou par la diffusion, qui ne parvient guère à dépasser la frontière des fortifications, de journaux d’opinion.

Travail et émancipation

Devant gérer l’urgence, notamment face à la menace militaire permanente et pour la subsistance de la population, la Commune se veut aussi révolution sociale au service de l’émancipation des citoyens. Dans le cadre de l’autonomie municipale, elle proclame le droit des étrangers à la citoyenneté (c’est la « République universelle »). Ainsi Léo Frankel, Hongrois, citoyen de la Commune, a-t-il en charge la commission du Travail. Dombrowski et Wroblewski, tous deux officiers polonais, sont deux généraux de la Commune. Celle-ci proclame aussi la séparation de l’Église et de l’État et la suppression du budget des cultes, la gratuité et la laïcité de l’enseignement pour les filles et les garçons, les unes et les autres devant pouvoir bénéficier de formation professionnelle. Elle promeut le « luxe communal » avec le droit d’accès de toutes et tous à la culture, pour lequel militent les artistes pleinement engagés dans le mouvement. Elle reconnaît de même les droits hors mariages, notamment pour les pensions des enfants jusqu’alors qualifiés d’« illégitimes ».

Dans le domaine social, outre le ravitaillement et le secours aux indigents, elle prend aussi de nombreuses décisions, telles que le rétablissement des moratoires sur les loyers et la réquisition des logements vides, la laïcisation des hôpitaux, l’organisation des services publics et la réduction de l’échelle de salaires des fonctionnaires… Tandis que la jeune Association internationale des travailleurs (AIT) prône « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », la Commune met en place les premières mesures de droit du travail : elle supprime les amendes et retenues sur salaires, interdit le travail de nuit dans les boulangeries, crée des bureaux de placement, décide de la réquisition des ateliers abandonnés, confiés aux associations ouvrières qui gèrent locaux et outils de production. Ainsi se mettent en place des ateliers pour la fabrication d’armes où est adoptée la journée de dix heures notamment pour donner du travail à ceux qui en manquent et où les travailleurs élisent leur encadrement.

Du succès à la chute

En moins de deux mois, de sa proclamation le 28 mars à l’entrée des troupes versaillaises dans Paris le 21 mai, la Commune aura donc entamé, quelles qu’en aient été les limites, une œuvre sociale, culturelle et politique considérable et sans précédent. Militants ou historiens ont beaucoup interrogé les raisons de la chute de la Commune. L’une des premières raisons tient probablement du rapport de force militaire totalement en sa défaveur, en nombre et en formation, tandis que Paris, à l’exception du soutien de plusieurs Communes en régions, était en outre isolé dans un pays encore rural où les notables présentaient la Commune comme un mouvement criminel de bandits et d’étrangers dangereux. Ses hésitations face à certaines initiatives lui ont probablement aussi coûté cher, telle la non-réquisition de l’argent de la Banque de France.

Dernier mouvement révolutionnaire du XIXème siècle écrasé dans le sang, la Commune restera, en tout cas pour le mouvement ouvrier, comme la tentative d’une alternative sociale et démocratique à l’ordre établi de la République conservatrice et libérale. Elle a « balbutié un système », dira l’historien Jacques Rougerie. Un balbutiement fondateur. Isabelle Avran

Les communeuses se mobilisent pour l’égalité

En 1868 déjà, la journaliste André Léo (de son vrai nom Léodile Béra), pour qui la République ne se fera pas sans les femmes, avait rendu public un manifeste pour l’égalité –sans qu’y soit mentionné le droit de vote. Cette revendication égalitaire sera l’un des fils rouges de la mobilisation massive des femmes dans et pour la Commune. Ouvrières, relieuses, institutrices, modistes… elles se nomment, parmi tant d’autres, Louise Michel, Nathalie Le Mel (militante de l’AIT qui a fait partie du comité de grève des ouvriers relieurs où elle défendait notamment l’égalité salariale entre femmes et hommes), Victoire Tinayre, Eugénie Niboyet, ou encore Elisabeth Dmitrieva (dite Dimitrieff).

La très jeune Russe, à peine vingt ans, est fondatrice de l’Union des femmes, qui devient très vite la plus grande organisation de la Commune chargée, notamment, de la mise en place d’ateliers coopératifs. Défendant les canons, présentes sur les barricades, auprès des ambulances, dans les comités de quartiers, organisant des ateliers, participant à différentes commissions (Travail, Enseignement…), revendiquant l’égalité salariale (obtenue pour les institutrices et instituteurs) ou l’accès des filles à la formation professionnelle, les femmes seront – contre toute réalité – qualifiées de « pétroleuses » par les Versaillais lorsque, face au feu de la troupe, des communeux mettent le feu à des bâtiments publics parisiens. Nombre d’entre elles seront tuées, d’autres emprisonnées et déportées. Qui continueront le combat ou le reprendront au lendemain de l’amnistie générale en 1880. I.A.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire

Jean-Marie Hordé, l’art d’être au monde

Directeur du Théâtre de la Bastille (75) et auteur de L’artiste et le populiste ( Les solitaires intempestifs), Jean-Marie Hordé s’interroge sur notre mode d’appartenance au monde. En vue de la fondation d’une autre politique culturelle pour demain.

C’est donc décidé : rien ne change avant la mi-mai, « au mieux ».
Pour nous, cela signifie qu’avant le mois de juin, rien ne sera possible. Le théâtre restera fermé. Nous ne serons pas inactifs, mais pas là où vous étiez en droit de nous attendre.
C’est l’œuvre théâtrale qui s’absente. Je ne veux pas ironiser sur le « non essentiel », mais plus gravement indiquer que l’absence d’œuvre réelle au théâtre contribue à éloigner notre mode d’appartenance au monde. J’emprunte cette expression à Hannah Arendt qui écrit que cette appartenance transite par des tiers que sont les œuvres. L’œuvre, dit-elle, ne s’adresse pas aux gens mais au monde. L’œuvre, de la table la plus simple à l’art le plus grand : voici le monde et sa pérennité. C’est pourquoi, au-delà de nos malaises et mal-êtres privés, je pense à ceux qui souffrent de se dés-appartenir (les jeunes en particulier). Je l’ai dit ailleurs : le silence auquel nous sommes contraints est lourd.

Le « non-essentiel » n’est pas une absence bénigne. Il vide la vie de ce qui la fait tenir au-delà du besoin.
Comment être au monde dans ces conditions ?
Cela aura une fin et je ne doute pas que nous retrouverons joie et énergie. Mais j’espère que lorsque nous pourrons nous retourner sur cette longue année d’absence, la pensée et la responsabilité politiques élargiront leurs champs et comprendront que ce qui se dit « politique culturelle » est un enjeu grave qu’il est grand temps de réévaluer en lui rendant la dignité que le marché lui dénie – la culture réduite à un bien culturel est un marché auquel le théâtre n’échappe pas. J’espère que ces mois de suspension rappelleront l’urgence de remettre l’œuvre d’art au centre de la vie sociale et politique, ce qui suppose de lui offrir le temps de la présence.
L’impatience gagne à la mesure de notre incompréhension. Respectueuses des mesures de sécurité sanitaires, les salles – a fortiori de taille moyenne – ne sont pas dangereuses.
Aujourd’hui, l’Odéon est occupé. L’Odéon, depuis 68, a toujours été un théâtre symbole : son occupation dit une protestation générale et partagée. Jean-Marie Hordé

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rideau rouge

Bertrand Tavernier, un cinéaste cinéphile

Fou de littérature et de jazz, Bertrand Tavernier est décédé le 25 mars. Réalisateur énergique et boulimique, d’une curiosité insatiable, amoureux de la vie, passionné d’histoire, attentif à ses semblables… Le cinéma français est en deuil.

C’est la vie, l’amour, la joie et nos parts d’ombre qui traversent la plupart des films de Bertrand Tavernier. Une insouciance contagieuse, celle d’Irène, Sabine Azéma, suffragette en robe à crinoline et bottines à lacets qui s’invite au déjeuner dominical familial et sème gentiment la pagaille. Il y a là du Renoir (père et peintre), du Roger Martin du Gard, tout un pan de la peinture et de la littérature françaises qui flotte dans ce film, Un dimanche à la campagne, à la fois suranné où le temps s’écoule lentement, avec gourmandise au son de l’accordéon de Marc Perrone. Et puis tout le reste, la justice, l’histoire, l’école, la politique, l’amour, l’amitié. Tavernier filmait comme il était, généreux, enthousiaste, et tant pis si, parfois, il se plantait.

Rien n’échappait à son œil curieux

Bertrand Tavernier est né le 25 avril 1941 à Lyon. Fils de René Tavernier, écrivain résistant, et de Geneviève Dumont, ses parents eurent pour voisins Louis Aragon et Elsa Triolet, qui avaient trouvé refuge un temps lors de l’occupation au-dessus de l’appartement des Tavernier.

Après-guerre, la famille s’installera à Paris. Bertrand Tavernier découvre le cinéma à l’âge où l’on joue encore aux osselets. Il va l’aimer, passionnément, arpentant les salles sans se soucier des genres, fréquentant la Cinémathèque à peine adolescent. Il aimait tout, les films noirs, les westerns, les films d’avant-guerre et de ses contemporains, les comédies musicales. Rien n’échappait à son œil curieux. Tavernier s’exerce d’abord comme critique. Il parvient à placer, ici et là, quelques piges et collabore aux Cahiers du cinéma, à Positif, à Présence du cinéma, aux  Lettres françaises. Il s’intéresse de près au travail des scénaristes, des techniciens de plateau, aux costumes, à la direction d’acteurs, à la musique. Il fait un peu l’assistant (auprès de Melville), participe à deux films à sketchs, les Baisers et la Chance et l’amour, sortis en 1964.

Il faudra attendre dix ans pour que Tavernier réalise son premier long métrage, l’Horloger de Saint-Paul, avec Philippe Noiret. Ensemble, ils tourneront, entre autres, Que la fête commencela Vie et rien d’autreCoup de torchonle Juge et l’Assassinla Fille de d’Artagnan. Une complicité à l’épreuve du temps et des modes les unissait. Il retrouvera cette même complicité, ce goût pour des personnages au caractère bien trempé avec Philippe Torreton, qui jouera dans L.627Capitaine ConanÇa commence aujourd’hui. Tavernier aura dirigé les plus grands : Michel Piccoli, Romy Schneider, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Tommy Lee Jones (Dans la brume électrique), Isabelle Huppert, Sabine Azéma, Jacques Gamblin, Jean-Claude Brialy, Sophie Marceau…

Généreux, sensible aux injustices

Impossible de tous les citer tant la liste est longue des acteurs qui ont traversé ses films. Une liste qui raconte un grand pan du cinéma français. Un cinéma qui croisait la grande et la petite histoire, un cinéma qui aimait raconter, un cinéma à l’image de son auteur, généreux, sensible aux injustices, traquant la moindre parcelle d’humanité, redonnant du sens aux vies de ses personnages, un peu aux nôtres aussi.

Tavernier était un grand lecteur. Coup de torchon, son adaptation loufoque et débridée de 1 275 âmes, de Jim Thompson, parvient à transposer les personnages aussi bêtes que racistes du sud profond des États-Unis dans une sous-préfecture reculée en Afrique de l’Ouest du temps des colonies. On y retrouve la moiteur, les ventilateurs qui brassent désespérément l’air, des personnages lâches, veules. Derrière le rire, c’est toute la cruauté du colonialisme qui jaillit au détour d’une allée rouge poussière.

La lutte entre le bien et le mal

Changement de décor. Le Juge et l’Assassin, avec Noiret et Galabru. Un duel magistral qui met à l’épreuve le sens de la justice. Rarement Galabru aura été aussi bien dirigé dans ce personnage de chemineau rongé par la folie, assassin presque malgré lui, manipulé par un juge retors et pervers. Tavernier filme la lutte entre le bien et le mal dans des paysages rocailleux et sauvages tandis qu’au détour d’une ruelle d’un village, on entend Jean-Roger Caussimon chanter la Complainte de Bouvier, et distribuer les paroles de sa chanson au chaland qui passe. Changement d’époque, de costume. La Vie et rien d’autre. Sur les ruines de la Première Guerre mondiale, deux femmes (Sabine Azéma et Pascale Vignal) cherchent désespérément le cadavre de leur homme. Elles croisent le commandant Delaplane (Noiret), chargé de recenser les soldats disparus. Pas de scènes de bataille, pourtant la guerre, sa puissance destructrice, est là, en arrière-plan, au milieu de la terre éventrée et des allers-retours des civières chargées de cadavres qui passent sans cesse.

Plus tard, plus proche, une autre guerre, la Guerre sans nom. Un documentaire sorti en 1992, non pas sur la guerre d’Algérie, mais sur les appelés. Un film contre l’oubli, contre cette amnésie voulue par les autorités françaises jusqu’à il y a peu, un film qui donne la parole aux premiers témoins. Et c’est bouleversant de voir ces hommes évoquer cette sale guerre, sans filtre, où l’on mesure la puissance du cinéma quand il éclaire ainsi l’Histoire, loin des versions officielles.

La guinguette, le jazz et le blues

On pourrait parler de l’amour de Tavernier pour le cinéma américain, dont il avait une connaissance encyclopédique et amoureuse. Pour la musique qui n’était pas une illustration de l’image mais un personnage à part entière. Il aimait s’entourer de compositeurs, Sarde, Coulais. « J’ai toujours engagé les compositeurs avant que le scénario ne soit véritablement écrit. Je leur donnais toutes les versions. Je n’aurais jamais pu envisager contacter un compositeur en lui montrant le film monté et terminé. J’avais besoin de les écouter, juger sur les rushs », confiait-il à nos confrères de France Musique. Parfois, la musique influençait son scénario et Tavernier avait même des idées d’orchestrations : « Pour L.627, j’ai dit à Philippe Sarde que je voulais un mélange d’instruments baroques et de musiciens de jazz, de rock. Donc on avait une viole de gambe, un luth et une batterie rock. Pour Coup de Torchon, c’était Carla Bley qui dialoguerait avec Maurice Jaubert et Duke Ellington ».

Bertrand Tavernier aimait les grands orchestres, la chanson de guinguette, la musique classique, le jazz, le blues. Ainsi dans Autour de minuit (césar du meilleur son, césar de la meilleure musique et oscar de la meilleure musique), Tavernier part sur les traces de la vie du saxophoniste Lester Young et du pianiste Bud Powell. On le suit dans ces bouges enfumés, interlopes, dans un Paris qui swingue encore. Un hommage à tous ces musiciens de jazz qui lui ont « donné le goût du cinéma, le goût de la liberté », disait-il.

Tavernier cinéaste, Tavernier citoyen

Son dernier film de fiction sort en 2013. Quai d’Orsay, d’après la BD éponyme de Christophe Blain et Abel Lanzac. Comment ne pas rire à en pleurer devant la tornade provoquée à chacun de ses passages par un Thierry Lhermitte survolté dans la peau de Villepin ? Comment ne pas partager le fou rire qui s’empare de ses « assistants » lors des tractations sur les anchois ? Comment ne pas saluer la performance de Niels Arestrup (césar du meilleur second rôle), directeur de cabinet au calme impénétrable alors que la planète manque de sauter toutes les cinq minutes ? C’est un film drôle, facétieux, qui dévoile les arcanes du pouvoir. C’était il y a presque dix ans et ça nous renvoie à une époque d’avant le Bataclan, d’avant la pandémie. Une époque où, malgré la dureté du monde, on savait rire et filmer aussi la légèreté de la vie.

Tavernier cinéaste, c’était aussi Tavernier citoyen. Il était de tous les combats auprès de Jack Ralite pour l’exception culturelle. Contre l’extrême droite, il n’avait pas hésité à prendre le train pour Toulon, dont le maire FN venait de licencier l’équipe du théâtre. De tous les combats pour les sans-papiers, contre la double peine. Marie-José Sirach

1 commentaire

Classé dans Cinéma, Festivals

La Commune de Paris, 150 ans (1)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

 

L’Atelier en fait une somme !

Sous la direction de l’historien Michel Cordillot, les éditions de L’Atelier publient une somme sur ce  haut fait révolutionnaire. Un pavé de près de 1500 pages, fourmillant de détails sur les événements et ses acteurs.

Succès inattendu ! Après une semaine dans les rayons, le livre La Commune de Paris 1871 était déjà voué à être réimprimé : disponible à nouveau chez les libraires, début avril… La preuve, cent cinquante ans après cet épisode révolutionnaire qui coupa le pays en deux camps, qu’il captive toujours les Français. « C’est un moment d’histoire passionnant, doté d’une très forte charge symbolique », rappelle l’historien Michel Cordillot, coordinateur de l’ouvrage. « Les classes dirigeantes n’ont jamais eu aussi peur que lors de la Commune, il en est ressorti une légende rouge et une légende noire ».

Le camp versaillais, qui écrase l’insurrection au cours de la Semaine sanglante, dépeindra les communards comme des criminels et des barbares, légitimant l’ampleur de la répression. Pour échapper à cette guerre des mémoires, la trentaine de chercheurs qui s’est attelée à ce livre a mis en perspective les événements avec l’itinéraire de ses acteurs, en s’appuyant sur les ressources du Maitron et ses biographies ouvrières. Héritier de 1848, auquel nombre de communards ont  participé, le soulèvement parisien du 18 mars 1871 est porteur d’un formidable espoir.

Un futur social et sociétal

Pour la première fois, l’exercice du pouvoir par les représentants des classes populaires ne relève plus du domaine de l’impensable. « La commune démontre que les classes dominées peuvent avoir un rôle à jouer. Des réformes sociales et politiques sont portées en cinquante-quatre jours, qui vont dans le  sens d’un futur social et sociétal », note Michel Cordillot. Un moratoire sur les dettes et les loyers est décrété, avec réquisition des logements vacants. Les associations ouvrières sont autorisées à reprendre la gestion des ateliers abandonnés. Les écoles sont laïcisées, l’égalité salariale entre instituteurs et institutrices décrétée. Cette dernière mesure, une formidable avancée pour l’époque, est obtenue grâce à l’opiniâtreté des communardes. Les femmes vont jouer, en effet, un rôle actif en faveur de l’égalité, notamment salariale, tout en réclamant la liberté d’agir aux côtés des hommes dans l’insurrection. « Elles appellent à la guerre, écrivent dans les journaux, demandent à être ambulancières, cantinières, inventent le mot « oratrice », réclament des crèches pour pouvoir travailler », énumère l’historienne Florence Braka. « Les femmes vont prendre le pouvoir que les hommes leur refusent ».

Tandis que Louise Michel se bat sur les barricades, l’ouvrière Nathalie Lemel réclame des armes pour écraser Versailles. La réaction, elle, inventera l’image de la « pétroleuse » incendiant Paris. « On les a dépeintes comme des furies, des folles. Elles avaient osé défier l’autorité masculine pour agir dans la sphère publique, attaquer la famille en faisant reconnaître les unions libres et en réclamant l’égalité ». Près de 1052 communardes seront arrêtées, et pour certaines lourdement condamnées. La France, elle, basculera définitivement, après 1871, en faveur de la République. Cyrielle Blaire

La Commune de Paris 1871, coordonné par Michel Cordillot (éditions de l’Atelier, 1440 p., 34€50).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Culture, tous occupés !

Huit témoignages racontent les occupations de théâtres de l’intérieur. Un tour de France de ce mouvement qui déborde le seul cadre de l’emploi culturel pour s’étendre aux précaires, aux étudiants… Malgré le virus, il souffle un petit air de printemps !

Le mouvement d’occupation des théâtres, qui a débuté le 4 mars à l’Odéon, ne cesse de s’étendre. Plus de quatre-vingt lieux, à l’heure où nous écrivons ces lignes, sont désormais occupés par des intermittents du spectacle et de l’emploi. Leurs revendications s’enrichissent de jour en jour, non pas dans une surenchère vaine mais dans une volonté de ne laisser personne sur le bord de la route. À Lille, Villeurbanne, Nantes, Toulouse, Marseille, Montreuil, Angers, Bordeaux, Paris (etc,…), les assemblées générales ne désemplissent pas, les tableaux de bord fleurissent de propositions et d’initiatives.

Toutes et tous ont conscience d’une situation inédite. La présence du virus, un reconfinement planifié dans certaines régions, la gestion pour le moins approximative de la crise sanitaire, le silence de la ministre de la Culture n’entament en rien leur détermination. En ligne de mire, la réouverture des théâtres, des cinémas, des musées. Mais pas seulement. Planifier le retour à l’emploi, anticiper les « embouteillages » prévisibles dans les théâtres et les cinémas, prolonger l’année blanche, flécher, partager les aides équitablement. Combien de spectacles qui, à peine créés, n’ont jamais pu être joués ? Combien de films entassés dans les tiroirs ? Et si le ministère organisait, comme le suggèrent les InterLuttants du Nord, un « festival des reportés » ? Permettre que tous ces spectacles annulés, décalés on ne sait plus à quelle date, puissent enfin se jouer, être vus cet été, partout en France. Voilà un an que le monde de la culture est à l’arrêt, libérons les imaginaires !

« Retrouver l’accès à la culture pour tous » : Jean  Bellorini, directeur du Théâtre national populaire ( TNP ) de Villeurbanne

« Je me bats pour tous les intermittents de l’emploi » : Ahcène Azem, maître d’hôtel à Paris

« Je suis dans le milieu de l’hôtellerie-restauration depuis vingt ans. Je travaille dans les grands palaces parisiens et on m’appelle à l’occasion d’événements culturels ou sportifs comme le Festival de Cannes ou Roland-Garros, de séminaires ou de mariages. Je me considère chanceux car j’ai encore des droits cette année même si je n’ai pas travaillé depuis un an. Mais depuis le mois de mars, on n’a reçu absolument aucune aide par rapport à nos amis du monde du spectacle, qui ont bénéficié d’une année blanche. Personnellement, je refuse la qualification d’« extra de l’événementiel ». Si je me bats aux côtés de mes camarades de l’Odéon, c’est pour tous les « intermittents de l’emploi », pas seulement dans l’événementiel, qui travaillent de manière discontinue mais ne bénéficient pas du régime de l’intermittence. Cette tranche de la société représente 10 % de la population en France et se sent abandonnée. La réforme de l’assurance-chômage sera aussi mortifère et assassine pour ceux qui travaillent en contrat court ».

« Une coupure dramatique avec le public » : Nathalie Huerta, directrice du Théâtre municipal Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine

« Dans un contexte très incertain, sans visibilité, nous accueillons des artistes en résidence, nous maintenons des actions en milieu scolaire et auprès de publics précaires dans les centres sociaux, avec les associations, tout cela en respectant strictement les règles sanitaires. Nous avons mené des animations dans l’espace public, et dès qu’une petite brèche permet de faire travailler des artistes, on s’y engouffre, mais bricoler sans perspective véritable dégrade nos conditions de travail. C’est en fait vécu par les équipes comme une injustice, un mépris de notre professionnalisme. Comme si l’on n’était pas des gens sérieux. Lorsque nous avons pu fonctionner quelques semaines, nous avons tous mis en place des protocoles qui se sont révélés efficaces, et le public se sentait en sécurité. Aujourd’hui, je croise beaucoup de personnes, notamment âgées, qui me disent être dans un isolement total, sans théâtre, sans cinéma, sans expositions. Cette coupure avec le public me semble dramatique. Il faut que ce public prenne la parole… ».

« L’espace crée la convergence » : Pierre Boudeulle, comédien et metteur en scène à Lille

« Ce qui se passe est puissant, enthousiasmant. On bouillonnait d’immobilisme, d’isolement et en quelques jours d’occupation… On vivait sous une chape de plomb et là, on ouvre un espace. Les mesures de la ministre ne suffisent pas. 20 millions, pour qui ? Pour quoi ? Les petites structures sont menacées de disparaître. Comment va-t-on gérer l’effet entonnoir lors de la reprise ? On devrait pouvoir organiser le festival des reportés. On n’est pas en charge de toutes les luttes, on assure la nôtre, mais toutes se rejoignent. Les étudiants commencent à venir. Beaucoup de porosité entre ce qu’ils vivent, entre ce que nous vivons. La force du lieu, c’est un espace où les gens peuvent se retrouver alors que tout est fermé, que l’université est fermée. L’espace créé la convergence… ».

« Guides conférenciers, on ne veut pas rester isolés » : Iris Lucand, guide conférencière à Clermont-Ferrand 

« Ici, nous sommes dans ce qui fut la gare routière de la ville. C’est une sensation étrange de me retrouver dans ce hall de la Comédie, où j’ai assuré ma dernière visite guidée, il y a tout juste un an. Le nouveau théâtre venait d’être inauguré. Je terminais mon congé maternité lorsque le confinement a été décidé. Tout mon programme de visites a été annulé. Je me suis retrouvée sans rien ou quasiment. Guide conférencière au chômage, je n’ai pas droit au chômage partiel. Dans le Puy-de-Dôme, privés de touristes, les musées et monuments fermés, 25 % de mes collègues n’ont aucun revenu. En temps normal, je suis salariée d’une association qui propose des visites guidées à des offices de tourisme, des institutions. J’ai également un statut d’auto-entrepreneur au cas où, car nous, guides, travaillons à la demande, parfois en indépendants. Nous sommes un peu des intermittents. Nous participons aux occupations partout où nous le pouvons pour ne pas rester isolés. Nous ne sommes que 4 000 en France ».

« Favoriser l’économie et interdire la culture, ça a du sens » : Marianne Suner, chanteuse lyrique à Marseille

« Je participe à l’occupation du Théâtre du Merlan depuis vendredi dernier. Je suis chanteuse lyrique, chef de chœur et compositrice, habituellement je mets en place des créations participatives avec des habitants des quartiers populaires de Marseille, notamment avec le Vivier Opéra Cité. Tout a été annulé depuis le premier confinement. À part quelques activités avec les enfants, tout est interdit. Il y a une perte de sens dans nos métiers. Je suis intermittente, nous nous sommes mobilisés pour la réouverture des salles, mais nous avons très vite compris que la lutte contre la précarité était fondamentale. Comme tous les précaires, j’ai très peur des conséquences de la réforme de l’assurance-chômage qui va arriver. On a vu dans les AG que si des théâtres ont maintenu activités et salaires, ce n’est pas du tout le cas des petites structures où il n’y a plus rien. Favoriser la reprise économique et interdire la culture, c’est quelque chose qui a un sens. Ce n’est pas celui que nous voulons pour le monde d’après ».

« Fiers d’être chaque jour plus nombreux » : Clara Hubert, élève en scénographie au TNS de Strasbourg

« On est en train de créer du lien tous les jours à 13 heures au cours d’un forum avec des gens de Strasbourg qui nous soutiennent. C’est ce qui me fait tenir, ça fait du bien de sortir de l’entre-soi. Récemment, des archéologues sont venus expliquer leurs difficultés. Au début, nos revendications étaient assez minces, mais à force de rencontrer des gens, on se rend compte qu’il y a une colère qui commence à gronder, que les gens souffrent, qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans un an. Le passeport vaccinal, la loi de « sécurité globale » nous donnent le sentiment d’être de plus en plus contrôlés. Tout l’enjeu va être de réussir à ne pas se laisser démoraliser et de réfléchir à autre chose qu’une simple habitation au TNS. On nous a suggéré de faire un état plus général de la culture et de la jeunesse. Est-ce qu’on a envie de faire de l’art pour des gens qui ne nous entendent pas ? On veut que ça continue longtemps et que ça évolue. On est très fiers de voir qu’il y a de plus en plus de gens qui occupent des lieux qui n’étaient pas les leurs ».

« Un sentiment d’amputation en l’absence de culture » : Audrey Campourcy, technicienne et régisseuse à Toulouse

« Depuis un an, j’ai très peu travaillé. Il y a eu une faible reprise de juin à septembre. Pendant ces quatre mois, j’ai totalisé 130 heures. Lors du festival de rue de Ramonville, en banlieue toulousaine, il a fallu distancier les spectateurs et les spectacles étaient accessibles sur réservation. C’est un non-sens pour des arts de la rue ! Je ne travaille plus depuis octobre, je vis de mes allocations, soit près de 1 300 euros par mois. La reconduction de l’année blanche pour les intermittents, c’est bien, mais nous voulons l’abrogation de la réforme de l’indemnisation du chômage. On a tous envie d’une réouverture des lieux culturels mais dans quelles conditions pourront-ils redémarrer ? Que vont devenir les petites structures ? L’absence de culture est dangereuse à l’échelle de la société, ça fragilise l’humain, ça rapetisse l’esprit. Le public privé de culture éprouve un sentiment d’amputation. Je n’imagine pas que, l’été prochain, on demande un passe sanitaire aux spectateurs du théâtre de rue. Je ne suis pas là pour trier le public ! Je fais partie de ceux qui ont préparé l’occupation du Théâtre de la Cité, à Toulouse. Des étudiants des filières artistiques ont rejoint le mouvement. Je suis contente de participer à cette action et j’attends que d’autres métiers nous débordent, envahissent les usines, les entreprises. Débordez-nous ! ».

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres, Rideau rouge