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Heidsieck, au rapport !

Nous connaissions déjà les célèbres « Monsieur A » et « Monsieur B » de la fameuse pièce de Nathalie Sarraute, « Pour un oui pour un non ». Il nous faudra désormais composer avec deux étranges fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, baptisés des mêmes lettres dans le sulfureux roman d’Emmanuelle Heidsieck, À l’aide ou le rapport W. Entre réalité et science-fiction, du social en devenir comme matière romanesque, un petit bijou littéraire.

 

 

a-laide-ou-le-rapport-w1Oyez, oyez citoyens, ce qui vous guette et vous attend demain : à l’aube de l’année 2015, très bientôt donc, tout service rendu à votre voisin ou à votre prochain, sera condamnable et condamné ! Passible de peine de prison et, en outre, d’une lourde amende… Tel est l’avenir que nous prédit Emmanuelle Heidsieck, au fil des pages de son nouveau roman, « A l’aide ou le rapport W« .

L’affaire se trame dans les bureaux feutrés du ministère de l’Intérieur. Sur consigne du gouvernement, messieurs A et B ont charge de rédiger un rapport lourd de conséquences. Le premier nommé, jeune, ambitieux et carriériste, flaire la bonne aubaine pour une promotion future. Le second, fonctionnaire consciencieux au service de l’État et proche de la retraite, n’est pas dupe et a conscience de sa mise au placard. Sur la porte de leurs bureaux contigus, une plaque « Direction de l’ADS » pour « Aide Don Service »… Sur le mode du délit d’aide aux sans-papiers nouvellement introduit dans le code pénal, il s’agit pour les deux préposés aux écritures de fournir à la majorité parlementaire de solides arguments pour légiférer et condamner tout ce qui, dans le secteur non lucratif, pourrait fausser la libre concurrence et porter atteinte aux intérêts de moult sociétés commerciales !

Entraide, solidarité, fraternité ? Des mots désormais à circonscrire et à bannir du langage courant… Vous songez à prêter votre tondeuse à votre voisin de lotissement, pire encore, à raser vous-même sa pelouse en raison de son âge avancé et de la fatigue supposée ? Vous envisagez de réparer la roue crevée du vélo d’un gamin du quartier, de garder en soirée les enfants de votre gendre tandis qu’il se rend au théâtre avec votre fille, d’accompagner la mamie de palier pour lui porter ses courses du jour ? Autant d’actes, qui s’apparentent à l’aide à domicile, désormais prohibés… Avant même la remise du rapport classé W, « des consignes ont été données, des avertissements se sont multipliés (…) pour produire de l’inquiétude, une peur sourde et freiner les belles âmes, décourager les vocations« . Pour faciliter la tâche des policiers en charge des arrestations en flagrant délit, une fiche technique du « maniaque » des services rendus à ses congénères a même été adressée à tous les commissariats. « Les flics les plus rétifs se dirent qu’il y avait du vrai. On ferait le boulot sans discuter » !

Entre Orwell et Huxley, tragique et pathétique, Emmanuelle Heidsieck brosse avec humour et dérision le tableau d’une société libérale à son paroxysme : éliminer de tout rapport social le geste gratuit et bénévole, circonscrire au secteur marchand le moindre acte solidaire. Sous couvert de bonnes intentions, comme il se doit, sous un régime autoritaire : développer l’emploi, faire fructifier ce qui peut être tout bénéfice pour les accros de la finance et de la rentabilité ! Plus que dans ses précédents romans, « Notre aimable clientèle » et « Vacances d’été« , qui déjà nous mettaient sur la piste de la dénonciation d’une société aux rapports de classe exacerbés, l’auteure pousse ici la logique jusqu’à son terme. Toujours avec ce même style dépouillé, une finesse d’écriture qui nous rend crédible et plausible l’enfer qui nous guette demain si nous n’y prenons garde. Emmanuelle Heidsieck, une fois encore, s’empare avec talent de la réalité sociale la plus anodine pour la transformer en un riche matériau romanesque. Alors, un seul mot d’ordre, tous au « Rapport », à lire d’urgence avant qu’il ne soit trop tard ! Yonnel Liégeois

« A l’aide ou le rapport W », d’Emmanuelle Heidsieck. Ed. Inculte, 142 p., 14€90.

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François Chattot, le montreur de mots

Ancien directeur du Centre dramatique national de Dijon-Bourgogne, François Chattot est, ce que l’on nomme familièrement, une « bête de scène ». Un comédien aux convictions solidement ancrées, attachant et convaincant, quoique sulfureux et iconoclaste dans le propos !

Yeux pétillants, en permanence la main baladeuse de la bouche au front et réciproquement, l’homme parle comme il respire : d’un souffle puissant, où la vigueur du propos se joue de la passion du verbe ! Il est ainsi François Chattot, l’ancien pensionnaire de la Comédie Française, une carrure imposante derrière laquelle avance, à pas comptés mais visage démasqué, une carte du tendre nullement feinte.

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Né à Roanne en 1953, « dans une famille humaniste éclairée », le gamin est très tôt attiré par la scène. Grâce surtout à un papa lui-même féru de théâtre… En 1974, il s’inscrit donc à l’école du TNS, le Théâtre National de Strasbourg dirigé à l’époque par Jean-Louis Martinelli. Son professeur d’alors ? Jean-Louis Hourdin, celui là même qu’il retrouvera ensuite régulièrement sur les planches ! Avec son compère de scène, s’instaure en effet un long compagnonnage fondé sur deux principes fondamentaux : l’esprit de troupe et la passion de la décentralisation. Qui se traduit par de nombreux projets théâtraux où l’un met l’autre en scène dans Büchner et Shakespeare, par un voyage improvisé à Bochum où ils rencontrent Matthias Langhoff… « Dès cette époque, nous rêvions Jean-Louis et moi de travailler sur les textes de Marx, Brecht et  Büchner », se souvient François Chattot, « l’emballement des spectacles et des créations nous en ont fait perdre le fil et le temps jusqu’à ce jour où je repose la question et où nous décidons de nous mettre à la table de lecture ».

Une révélation pour le comédien relisant alors le Manifeste de Marx et Engels, celui de Brecht rédigé durant son exil à New York ! « Quel texte poétique, quelle langue : je reste sidéré par la beauté, autant que l’actualité, de ces mots écrits en 1848 pour l’un, 1945 pour l’autre ». Et Chattot et Hourdin de redoubler d’efforts pour trier, sélectionner, donner cohérence aux paroles mêlées de Marx, Brecht et Büchner… « Il n’était pas question pour nous dans ce spectacle, « Veillons et armons-nous en pensée « , de faire de la commémoration, il s’agissait avant tout de raviver la réflexion de chacun, de s’armer en pensée comme le suggère le titre ». Faire la jonction entre théâtre et monde réel, faire de la pensée un outil d’action, faire du théâtre où chacun, acteur et spectateur, se réapproprie la parole « pour tuer le malheur » à l’heure où la planète chancelle sous les diktats de l’OMC et du FMI… « La salle appelle au secours autant que la scène », clament et chantent à l’envie Chattot et Hourdin sur les traces de Grüber ! Une prise de parole risquée pour un comédien, que l’ancien patron du CDN de Dijon resitue dans un engagement plus radical. « Notre métier, mon métier de comédien, c’est de danser sur le malheur, de jouer sur la blessure du monde pour que le théâtre en soit une radiographie joyeuse. Comme au cirque où il y a les montreurs d’ours, je veux être un montreur de mots : pour que chacun s’en empare, comme au temps de la démocratie athénienne sur les parvis de l’Agora ».

Grave, mais pas triste…

Un spectacle sérieux, grave certes mais surtout pas triste où s’entrelaçaient, au détour d’une chanson ou d’une comptine, puissance poétique, humour corrosif et force politique. L’expérience de François le saltimbanque, à travers cette mise en jeu ? « Toute à la fois extraordinaire et tragique : extraordinaire parce qu’elle donne à parler aux spectateurs au cours même de la représentation, tragique parce que partis et associations n’ont pas osé s’en emparer. Las, elle est révolue cette époque où les artistes cheminaient de concert avec les politiques. Pourtant, j’en suis convaincu, ils auraient tout à gagner à partager leurs rires et leurs rêves avec les poètes ». En juin dernier, en compagnie de Martine Schambacher, il mettait encore le feu aux planches avec « Que faire ? », un texte jouissif et décapant de Jean-Charles Massera, mis en scène par Benoît Lambert ! N’hésitez pas une seconde si vos yeux croisent un jour François Chattot tout en haut d’une affiche, poussez la porte et attendez que les projecteurs s’allument : vous ne le regretterez pas ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Pour découvrir mieux encore le comédien, est disponible en DVD Allegria Opus 147, une pièce écrite et mise en scène par Joël Jouanneau.

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Pillon, le travail au corps

Si un soir ça vous fait « d’un coup mal de devoir toujours renfermer en vous-même ce que vous avez sur le cœur, prenez du papier et une plume »… Telle est, dans « La condition ouvrière », l’invitation lancée par Si­mone Weil, l’une des pre­mières intellectuelles, philosophe, à s’établir à l’usine pour en écrire les conditions de l’in­térieur. Dans « Le corps à l’ouvrage », Thierry Pillon tire instruc­tion d’un large corpus de textes relevant de cette dy­namique d’écriture.

 

 

9782234064010-GDes textes d’ouvriers mais aussi ceux de femmes et d’hommes venant d’autres horizons et qui, comme Simone Weill, témoigneront de façon poignante de la vie ouvrière et qu’on appellera « les établis » à la suite du récit de Robert Linhart. Animés de convic­tions politiques, sociales, philosophiques ou religieuses fortes, ils partageront l’expérience du travail ouvrier, éprouveront physiquement son évidence pour quelques mois durant, parfois plusieurs années voire leur  vie entière. Les textes retenus courent sur l’ensemble du XXe siècle, qui n’est pas si loin derrière nous.  Certains sont peu connus ou oubliés, ils proviennent du travail usinier ou minier, l’écriture fémi­nine y tient bonne et très souvent belle place. Ces écrits sont pris comme une source documentaire. L’auteur ne cherche pas tant à y retrouver le descriptif des conditions de travail qu’à y débusquer les notations sensibles. C’est là l’apport essentiel et la richesse de son étude.

Il ne s’agit pas d’une compilation faisant recueil exhaustif. Nous sommes face à des extraits courts, vifs, suggestifs. Se juxtapo­sant, s’imbriquant comme dans un puzzle et faisant dès lors comme un texte unique, collectif, se tissant de la subjectivité des té­moins sans rien perdre de la singularité des sensibilités et des écritures, selon la spé­cificité des métiers et des époques.Cette mise en re­gard des récits permet de lire ce qui se transforme à chacune des périodes du développement industriel, ce qui perdure tout du long. Gestes et postures, rêves, chaleur, bruits, attention, vitesse, intimité avec les outils, silence, milieu, odeurs, plai­santeries, désirs, initiations, plaisirs : tels sont quelques-uns des thèmes qui se font écho pour brosser comme une sorte de lexique du sensible des corps à l’ouvrage.

Tous ceux qui cherchent à comprendre vrai­ment ce qu’il en est profondément de l’être au travail, dans le « corps-propre » des travaillants, se plongeront avec passion dans cet ouvrage qu’ils liront sans perdre haleine. Jean-Pierre Burdin

« Le corps à l’ouvrage », de Thierry Pillon (Ed. Stock, 198 p., 19€).

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Stiglitz, la fin du mythe américain

Prix Nobel d’économie 2001 et ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz n’est pas à proprement parler un dangereux gauchiste. Fervent partisan du marché, il nous livre pourtant, avec Le prix de l’inégalité, un livre « indigné » et particulièrement corrosif.

 

Les raisons de son indignation ? L’explosion des inégalités et la nouvelle réalité américaine où « les riches s’enrichissent, les pauvres deviennent plus pauvres et la classe moyenne se vide ». 

stiglitzLes chiffres, et Stiglitz en donne beaucoup, sont accablants. Ainsi, en trente ans, les salaires des 90 % inférieurs n’ont augmenté que de 15 % quand ceux du 1 % supérieurs progressaient de 150 % et ceux du 0,1 % le plus riche étaient multipliés par trois… Des écarts de revenus qui se doublent d’inégalités de patrimoine plus grandes encore : un cinquième de la population détient 85 % de la fortune totale du pays et, par exemple, les six héritiers de l’empire Wall-Mart détiennent à eux seuls autant que les 30 % inférieurs de la société américaine.

Des chiffres qui font figure de cataclysme dans un pays qui s’est toujours pensé comme celui de l’égalité des chances et une terre d’ascension sociale. Ils réduisent de fait le rêve américain peuplé de self made men passés des haillons aux milliards en trois générations au rang de simple mythe et menacent le patriotisme constitutionnel, ciment de la société américaine et partie intégrante de l’identité nationale. C’est dire si le prix des inégalités est élevé. Elles se payent de la détérioration de l’économie, de l’anémie de la croissance, de la régression sociale et d’un délitement de la démocratie L’une des thèses centrales de l’ouvrage est en effet que si le marché et ses dysfonctionnements ont joué dans l’avènement de cette situation, le système politique en est largement responsable : « C’est la politique qui a modelé le marché, et elle l’a fait pour le conduire à favoriser le haut aux dépens du reste. »

Reprenant à son compte le fameux slogan du mouvement Occupy Wall Street « Nous sommes les 99% », il examine de façon extrêmement documentée le 1% qui pose problème à l’Amérique. Ce 1% qui ne s’est pas contenté de s’enrichir mais qui a aussi travaillé dur pour convaincre le reste de la société qu’un autre monde n’est pas possible. Stiglitz s’attache à détruire cet autre mythe et à montrer au travers d’une trentaine de propositions que les Etats-Unis pourraient tout à fait avoir simultanément une économie plus dynamique et plus efficace et une société plus juste. Une leçon qui ne vaut pas qu’outre-Atlantique. Jean-François Jousselin

« Le prix de l’inégalité », de Joseph E. Stiglitz. Ed. Les liens qui libèrent, 500 p., 25 e

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La précarité, au bas de notre porte

Véronique Mougin a publié un témoignage émouvant. Celui de Brigitte, une femme bien sous tout rapport qui, peut-être, habite en bas de chez vous. Avant de se retrouver SDF, du jour au lendemain.

 

 

C’est une battante, Brigitte. Confiante et conquérante, parée de tous les atours de la réussite : la beauté, la santé, le travail et l’amour… Un salon de remise en forme où elle investit ses quelques économies, un patron qu’elle aime et soutient en vue d’agrandir sa petite affaire. Jusqu’au jour où la femme battante devient une femme battue et s’enfuit un soir, pour échapper aux coups de trop et se retrouver à la rue : sans papier, sans argent, sans toit.

brigitte“ J’habite en bas de chez vous ” n’est pas un énième témoignage complaisant sur la vie de ces hommes et femmes qui sombrent un jour au plus noir de la précarité. Une première nuit dans un commissariat, une seconde à l’abri d’un square, la troisième dans le centre d’hébergement d’un hôpital parisien : on en retrouve d’autres, on se sent moins seule mais on ne parle toujours pas, par fierté et honte mêlées. Et les jours passent, les semaines aussi, l’étau se resserre, la chute semble inexorable lorsque l’on se couche, corps usé et tête fatiguée, sur un grabat de fortune. Place des Vosges, sous une porte cochère des beaux quartiers. Et Brigitte de raconter alors les efforts incroyables à fournir, les stratégies à déployer : pour survivre d’abord au froid et à la faim, tenter de garder sa dignité face à l’adversité, se penser encore homme ou femme à part entière en dépit des regards apitoyés ou des conseils mal avisés des associations de solidarité…

Pêle-mêle, au nom des sans-abri dont elle a partagé le sort durant deux longues années, Brigitte dénonce autant la dureté de la vie dehors que l’incurie des services sociaux, l’indigence des politiques mises en œuvre autant que l’indifférence des élus en charge de les conduire. Avec cette conviction, chevillée au corps : pour espérer s’en sortir, avant de sombrer dans l’alcool ou le dégoût de soi-même, la drogue ou la prostitution, il faut une main tendue. Tout de suite, sans attendre… Un jour de plus, il est souvent trop tard. Si être SDF est un combat quotidien pour la survie au sens fort du terme, ne plus vouloir le rester s’avère une tâche presque insurmontable sans aide ni soutien permanents. Et pourtant, Brigitte en témoigne, elle était une battante, une citoyenne bien insérée comme nombre d’entre nous. Derrière une vie en lambeaux, elle l’atteste, “ dans la rue il y a beaucoup de gens normaux à qui le ciel est tombé sur la tête ”.

Aujourd’hui la jeune femme s’en est sortie, elle a retrouvé du travail.  Pas rassurée pour autant, “ je sais d’expérience que l’on peut avoir des papiers en règle, un travail, des amis, une famille et se retrouver à dormir dehors. Je ne suis pas à l’abri, vous non plus ”. En tout cas, jamais elle n’oubliera les autres. Toutes les autres : plus d’un sans-abri sur trois est une femme. Yonnel Liégeois

J’habite en bas de chez vous, par Brigitte, en collaboration avec Véronique Mougin (coédition France Info – Oh éditions, 268 p., 18€90).

 

Plume de femme

Ancienne journaliste à L’Express, Véronique Mougin est une femme de plume qui en use avec talent et conviction. Qui ose, surtout, servir la cause de toutes ces “ Femmes en galère ”, celles qui vivent avec moins de 600€ par mois, dont elle nous a conté le quotidien dans un précédent ouvrage ( La Martinière, 280 p., 17€). Et d’élargir son regard à l’ensemble de la population des sans-abri, avec “ Les SDF, idées reçues ” (Le cavalier bleu, 125 p., 9€).

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Jean Viard, maître du temps

Sociologue, directeur de recherches au CNRS, Jean Viard réfléchit de longue date sur la maîtrise du temps entre loisirs et travail. Des 40 H conquis en 1936 aux 35 H de 1997, rencontre avec un chercheur à la parole libre sur son analyse du temps libéré.

 

 

 

 

Sous le soleil printanier, dans le jardin attenant aux locaux du CNRS où siège le CEVIPOF, le Centre de recherches politiques de Sciences Po, l’homme libère son propos avec autant de sérieux que d’aisance, d’un ton aussi léger que la brise passagère. C’est que Jean Viard maîtrise son sujet “ temps libre et travail ”, un “ maître du temps ” au verbe convaincant.

“ 1936 ? C’est les congés payés, la découverte de la mer, un grand imaginaire de liberté au fond ”, affirme en préambule Jean Viard. Pour tempérer d’emblée son propos, “ dans tous les grands pays à la même époque, on a donné les congés payés quel que soit le système politique : en URSS, en Australie, dans les pays fascistviardes ”. Pourquoi de telles images alors accrochées à la seule bannière du Front populaire ? “ Dans notre récit collectif, les congés payés sont une grande aventure de gauche. Et c’est vrai, ce n’est pas seulement un récit, ils sont liés effectivement à un siècle de luttes sociales sur le temps ”. Le chercheur fonde son discours en distinguant trois étapes marquantes de l’histoire des sociétés. Il y a d’abord l’époque des sociétés agricoles où c’est la religion qui gère le temps, celui du climat comme de la vie au quotidien (la limite du temps de travail dans les plaines ou les montagnes, c’est la pluie ou la neige). Ensuite vient la révolution de 1789 qui supprime à l’atelier tous les jours fériés, y compris le dimanche pour inventer la décade (pour faire en sorte au final qu’il y ait le moins de jours de repos possible). C’est enfin le triomphe d’un temps industriel où l’on ne fait que travailler. D’où plus d’un siècle de luttes pour remettre du temps de non – travail dans le temps industriel, de 1841 avec l’interdiction du travail des enfants à 36 avec les congés payés, les conventions collectives et la semaine de cinq jours. “ 1936, c’est donc fondamentalement la réinvention d’un temps social, industriel, qui n’avait pas été pensé avant ”.

Pour le sociologue, cette reconstruction, cette réinvention du temps industriel fut lente en France parce que le cœur en était la grande revendication des 40H, celle de la journée de 8H, “ les gens luttaient à cette époque pour changer le temps qu’ils connaissaient : la semaine, la journée ”. Imaginez : 3500 H de travail à la fin du XIXème siècle en France, par an et par salarié, 1600 H aujourd’hui ! “ Il faut avoir ces représentations à l’esprit pour comprendre le poids de 1936 dans notre imaginaire collectif, ce ne sont pas des revendications d’opportunité, elles résultent d’un siècle et demi de luttes : en 36, à mes yeux, avec la semaine de 40 H on vote l’espace temps de la société industrielle qui, paradoxalement, se ferme avec la loi sur les 35 H : celui-là ouvre  l’espace temps d’une société post-industrielle. C’est-à-dire où le temps est à soi, où se pose la question du pouvoir sur son emploi du temps ”. Selon le chercheur donc, désormais on est entré dans une autre époque… Le grand projet des humanistes de gauche d’alors, Léon Blum – Jean Zay –Léo Lagrange, “ changer radicalement et en profondeur la vie au détriment peut-être des changements révolutionnaires ”, est en train de prendre forme sous nos yeux : vacances et temps libre sont devenus les grands restructurateurs de nos sociétés, ils ne sont plus seulement que de simples fenêtres dans le monde du travail. “ Aujourd’hui, le temps de travail ne représente plus que 10% du temps de vie d’un homme : c’est l’explosion la plus phénoménale de ce siècle, enfin l’homme a pu s’approprier le temps ! ”.

D’où la question essentielle qui en découle, selon Jean Viard : lorsque l’appropriation privée du temps, et non plus le travail dans son idéologie marxiste ou libérale, structure désormais le social, comment retrouve-t-il une légitimité dans cet espace-là ? Entre une culture de droite dominée par l’image de la hiérarchie et du chef et celle de gauche structurée sur la division en classes sociales, désormais s’immiscent, se distinguent et se multiplient les différents espaces identitaires qui surdéterminent les individus. “ Contrairement à cette époque où le travail était la seule référence et reconnaissance qui effaçaient les autres, les appartenances identitaires sont devenues multiples : par exemple postier certes, mais peut-être aussi breton ou malien, homosexuel et joueur de foot. Le Front populaire est la quintessence de ce modèle moniste, le travail comme référent unique, alors qu’il nous faut comprendre aujourd’hui que les gens sont multi-appartenants et peuvent en jouer ”. En passant surtout d’un modèle du temps libre qui était le repos à celui d’un temps d’hyper activité où s’impose l’idée du travail pour soi… “ Nous sommes rentrés dans un nouvel espace temps, aléatoire – imprévisible et discontinu. Il faut comprendre ce changement d’espace temps, qui est celui de la modernité, en se disant tout à la fois que nous n’avons pas fini la démocratisation du modèle précédent : par exemple, il y en a encore qui ne partent toujours pas en vacance ”.

Dans ce contexte où interfèrent divers repères d’appartenance, où la privatisation des liens sociaux a supplanté les liens du collectif, où les catégories espace et temps ont explosé sous les coups de la modernité, Jean Viard estime que le concept de mobilité doit devenir le socle du fameux “ ascenseur républicain ” d’antan qui permettait à chacun de s’épanouir et d’espérer socialement et professionnellement. Avec la question clef, un enjeu essentiel : comment ces individus devenus autonomes et indépendants font désormais société ensemble et comment on réinvente de la protection pour que le salarié qui se déplace se retrouve protégé ? “  Pas sur le mode des discours ultra libéraux, il suffit d’enlever les protections et le salarié devient mobile : certes, il n’y a pas de limite à la vulgarité des relations sociales ! Les gens ont besoin de totems pour faire société ensemble, des valeurs telles que l’égalité, des événements comme une coupe du monde de football, des fêtes politiques comme une élection présidentielle. Une société a besoin de marqueurs de l’égalité, produire des temps libres plus égalitaires devient un enjeu d’intégration. Ma conviction ? Aujourd’hui le politique se doit de penser cette mobilité, la raconter, permettre aux gens de se représenter dans cette histoire et débattre ensuite où mettre les règles de protection. Il ne faut pas croire qu’il peut y avoir une société de l’abondance du non – travail, c’est faux, quel que soit le temps du travail il demeure central en tant que production de richesses et construction d’identités ”.

Pour le chercheur, les perspectives sont claires : nous sommes entrés dans une société de l’aventure, de la discontinuité. Le problème : “ Comment assumer cet état de fait, en tentant de le subir le moins possible ? C’est l’élément de fond pour la compréhension et la lecture de cette société ”. D’où la conclusion de Jean Viard sous forme d’interpellation, “ les cultures de gauche ont encore un fondement issu du modèle de 36, en conséquence elles ont du mal à entrer dans ce type de réflexion : comment on passe d’un monde à un autre et comment on aide les plus faibles à y entrer, sur quels objectifs on crée des rapports de force et quels objectifs on se donne en terme de modes de société ? Hier comme aujourd’hui, au temps du Front populaire comme en ce troisième millénaire, nous avons besoin d’horizons, nous ne pouvons vivre sans espérance ”. Yonnel Liégeois

 

 

Éloge de la mobilité

Un titre provocateur, peut-être, mais un livre “ Éloge de la mobilité, essai sur le viard1capital temps libre et la valeur travail ” qui masque une réflexion sérieuse fondée sur un état de fait incontournable : soixante-dix ans après 1936, nos sociétés ont profondément changé. Pour Jean Viard, “ l’initiation populaire (et inégalitaire) aux temps libres et son corollaire, la mobilité de masse, ont modifié nos façons de vivre : la place du temps éveillé non travaillé a pris le pas sur tous les autres temps, l’ordre mobile que nous a légué le XXème siècle n’est ainsi naturellement ni démocratique ni égalitaire. C’est pourtant dans son cadre que nous devons réorganiser nos luttes pour la liberté, la justice et la fraternité ”. Éditions de l’Aube, 205 p., 18€.

 

 

L’explosion culturelle

École, loisirs, chanson, cinéma : dans l’embellie de 1936, le Front populaire met sur pied une véritable “ politique culturelle ” avant la lettre. Sous l’impulsion de deux figures marquantes : Jean Zay et Léo Lagrange. Le premier s’attaque à la démocratisation de l’école, le second promeut la santé physique et morale du pays en intensifiant la pratique sportive et en développant le réseau des auberges de jeunesse.

Des décisions qui, sur le fond, rejoignent la révolution culturelle initiée par les intellectuels de l’époque : le mouvement surréaliste avec André Breton qui apporte au début son soutien à la cause, la bande à Prévert qui s’en va jouer la révolution à la porte des usines occupées, Piaf et Trénet qui imposent leurs chansons réalistes et poétiques sur les boulevards et dans les cabarets, Gabin et Simon qui révèlent “ leur “ gueule ” au cinéma. C’est le temps des réalisateurs de renom (Renoir, Duvivier, Clair…) et du cinéma militant avec diverses fédérations de la CGT ( métallurgie, chemins de fer, bâtiment…) qui passent commande à Jean Epsein, Boris Peskine ou jacques Lemare… Sur la scène littéraire, Céline s’est imposé dès 1932 avec le “ Voyage au bout de la nuit ”, Giono et Malraux prennent fait et cause pour le peuple. Futur prix Nobel de littérature, Romain Rolland plaide en faveur d’un véritable théâtre populaire et dans son essai, “ Le théâtre du peuple ”, il affirme qu’ “ il s’agit de fonder un art nouveau pour un monde nouveau ”.

Autant de mouvements novateurs, en tout domaine des arts et lettres, qui s’imposent en 1936 et perdureront bien au-delà : au lendemain de la seconde guerre mondiale et dans les décennies qui suivront la Libération, ils irrigueront le mouvement de décentralisation culturelle soutenu par André Malraux, créateur du ministère de la Culture.

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Le krach de 1929 selon Evans, Klein et Terkel

Les Américains semblent vivre dans l’euphorie quand survient le krach de 1929. En moins d’un an la crise s’étend, semant misère et chômage et entraînant dans son sillage l’économie mondiale. Un mécanisme qui, huit décennies plus tard, semble fort actuel.

 

Quatre-vingts ans se sont écoulé, mais les images restent. Celles de Walker Evans, Russell Lee, Gordon Parks (photographe noir qui deviendra réalisateur, notamment du célèbre «Shaft») ou Dorothea Lange. Pionniers du documentaire américain, ils font partie de ces douze photographes dont le concours a été sollicité lors de la Grande Dépression par la Farm Security Administration afin de défendre la politique agricole dans le cadre du New Deal – le vaste programme de réformes lancé par le président Franklin D. Roosevelt – nous donnant à voir les ravages de la crise des années 30 sur les populations des États-Unis. Mais la photographie ne sera pas le seul témoignage de cette terrible période d’une dépression économique sans précédent qui ravagera les États-Unis puis le reste du monde. Le journalisme, la littérature, le cinéma s’en saisiront avec, notamment, des œuvres marquantes telles « Louons maintenant les grands hommes – Alabama : trois familles de métayers en 1936 », livre du photographe Walker Evans et du journaliste James Agee ou, en 1939,  « Les raisins de la colère » de John Steinbeck adapté au cinéma l’année suivante par John Ford.

ZinnPour évoquer les cause du krach de 1929, crise boursière qui se déroula à la Bourse de New York entre le jeudi 24 octobre et le mardi 29 octobre, relisons l’historien américain Howard Zinn. « Le krach boursier de 1929, qui marqua le début de la Grande Dépression aux États-Unis, fut directement provoqué par des spéculations sauvages qui, manquant leur coup, entraînèrent toute l’économie avec elles ». Dans son analyse, l’économiste John Galbraith rappelait que derrière cette spéculation il y avait également le fait que, dans son ensemble,« l’économie était déjà fondamentalement malade », dénonçant notamment la mauvaise répartition du revenu. « Près d’un tiers du revenu global individuel était alors aux mains des 5 % les plus aisés de la population », souligne Zinn.

L’euphorie de la « nouvelle ère » des années 1927-1929 n’est pas sans rappeler la « nouvelle économie » des années 2000 et la politique d’argent facile qui alimentait à la hausse le marché boursier. La confusion entre banques commerciales et banques d’affaires, les procédés de vente à terme nourrissant l’euphorie financière, l’absence de transparence et la spéculation débridée des traders d’alors se révélèrent fatales et n’eurent d’égal que l’aveuglement qui précéda la chute … Le Wall Street Journal, le 4 janvier 1929, osait écrire qu’ « aucune année n’a jamais commencé dans des conditions économiques plus saines ». Or, entre 1922 et 1929, le gouffre des inégalités s’était creusé puisque 0,1 % des familles gagnaient autant que les 42 % les plus pauvres…

Dans les années qui précédèrent le krach boursier, les mouvements de protestation, dus à des inégalités criantes et au mépris des autorités, s’étaient multipliés. Dans sa remarquable « Histoire populaire des États-Unis », Howard Zinn en cite des exemples éloquents. Élu de East Harlem au milieu des années 1920, Fiorello La Guardia fut interpellé par ses administrés sur le prix élevé de la viande. Lorsque l’élu demanda au secrétaire d’État à l’agriculture, William Jardine, de mener une enquête sur ces prix excessifs, il reçut en réponse de Jardine une brochure expliquant comment utiliser la viande de façon économique… En 1928, après avoir visité les quartiers les plus pauvres de New York, « je ne pensais pas possible qu’une telle misère existât réellement », déclara le même La Guardia. En 1922, les mines de charbon et les chemins de fer se mirent en grève, et un sénateur du Montana témoigna des « récits déchirants au sujet des femmes expulsées de leurs logements par les compagnies minières ». En 1922, les ouvriers immigrés des industries textiles du Rhode Island déclenchent une grève qui échouera, mais qui fera naître une vraie conscience de classe. Au printemps 1929, après que les patrons du textile aient délocalisé leurs industries vers le Sud pour trouver une main d’œuvre qu’ils pensaient plus docile chez les Blancs pauvres, la grève éclatait en Caroline du Sud et du Nord et le Tennessee. Horaires écrasants, salaires de misère virent naître de nouveaux syndicats dirigés par les communistes, syndicats qui admettaient tous les travailleurs quelle que soit la couleur de leur peau.

Parmi les témoignages de la Grande Dépression recueillis dans l’ouvrage « Hard Times », l’un éclaire particulièrement la question raciale aux Etats-Unis, celui de William L. Paterson. « Ma mère est née esclave en 1850. Mon père était un Indien des Caraïbes », y raconte-t-il. Paterson étudiera le droit, voyagera, reviendra à New York où il intègrera le principal cabinet juridique noir de la ville et s’intéressera à l’affaire Sacco et Vanzetti. « Je me demandais à quoi ça servait de faire du droit si on ne s’impliquait pas dans les questions sociales ». Il rencontre des militants, abandonne le droit et rejoint le parti communiste. Il évoque avec acidité certaines mesures de la politique du New Deal, dont la similitude avec les mesures prises lors de la crise actuelle sont frappantes : « Roosevelt, de façon très habile, a mené à bien un programme où l’on donnait quelques centaines de dollars aux travailleurs et des millions aux banques, aux chemins de fer et à d’autres industries ». Jean-François Jousselin

 

A lire et découvrir :

Publié aux États-Unis en 1970 puis réédité en 1986 et 2009, « Hard Times », ce livre fleuve rassemblant des centaines d’interviews réalisées par le journaliste Studs Terkel entre 1968 et 1970, est pour la première fois traduit en français. On y découvre une Amérique déboussolée, saisie par la détresse, dont des millions d’habitants sombrent brutalement dans la misère. On y entend des fermiers en colère qui préfèrent détruire leurs récoltes plutôt que de les vendre à des prix misérables aux trusts de la distribution. Des chômeurs jetés sur les routes à la recherche d’un peu de pain. Des syndicalistes qui racontent les premières grèves dans l’automobile. On y rencontre aussi des racistes et des spéculateurs, sans regrets ni remords, qui parlent de leur métier de « charognards ». Ou encore un toujours membre du conseil d’administration de General Motors qui s’emporte, à 94 ans, contre la passivité des autorités d’alors face aux occupations d’usines : « Ils auraient dû leur dire « arrêtez-ça. Sortez de là ou on tire ». Et s’ils n’avaient pas obéi, il aurait fallu leur tirer dessus ». Bref, on y voit la lutte des classes exposée sans fard dans une Amérique d’avant. D’avant la seconde guerre mondiale, d’avant MacDo, d’avant Google. Des souvenirs concrets qui font étrangement écho à la situation d’aujourd’hui.

« Pourquoi les crises reviennent toujours », de Paul Krugman.

« Le krach de 1929 », de Maury Klein.

 

Chronologie :

24/10/1929 : Jeudi noir à Wall Street, en une matinée le Dow Jones recule de 22,6%.

1930-1932 : 773 banques font faillite, le taux de chômage grimpe à 24,9 %

08/11/1932 : F.D. Roosevelt est élu président des Etats Unis avec 57 % des voix.

05/07/1935 : Les salariés obtiennent le droit, au niveau fédéral, de créer des syndicats.

14/08/1935 : Première mise en place d’une sécurité sociale et d’une retraite par répartition.

Octobre 1935 : Scission syndicale et naissance du CIO (Congress of Industrial Organisation).

03/11/1936 : Roosevelt est réélu avec 61% des voix, il l’emporte dans 46 des 48 États.

25/06/1938 : Réduction de la durée du travail à 44 heures par semaine et création d’un salaire minimum.

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