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Maksym Teteruk, une voix ukrainienne

À l’affiche du TNP (Théâtre National Populaire de Villeurbanne), Maksym Teteruk assiste la metteure en scène Aurélia Guillet dans l’adaptation des Irresponsables. Un roman de l’écrivain autrichien Hermann Broch, emprisonné par les nazis puis exilé aux États-Unis. L’artiste et dramaturge ukrainien livre ses réflexions et partage son regard sur le conflit qui ravage son pays.

Chantiers de culture se réjouit de publier de larges extraits de cet entretien réalisé par notre confrère Olivier Frégaville-Gratian d’Amore. À retrouver en intégralité sur son site, L’œil d’Olivier.

© Natalia Kabanow – Répétitions de “Capri, île des fugitifs” – Maksym Teteruk assiste Krystian Lupa , Teatr Powszechny de Varsovie.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Qu’est-ce que pour vous signifie subir une guerre en 2022, alors que cela semble toujours lointain ? 

Maksym Teteruk : Cette question de la distance, de ce qu’on considère comme loin est effectivement très pertinente. Je n’ai jamais pensé que cela allait nous arriver. Je n’ai jamais pensé que mes proches seraient des réfugiés. Je pensais que la guerre c’est quelque chose qui arrive aux autres, qui se passe ailleurs, qui arrive aux pays sous une dictature militaire ou aux pays qui se trouvent dans des régions dangereuses, aux pays qui sont dans des conflits permanents depuis des siècles. Mais pas au mien. C’était stupide de ma part. J’étais ignorant par rapport aux souffrances des autres. C’était d’autant plus stupide que la Russie a commencé la guerre contre l’Ukraine en 2014, en occupant la Crimée et en mettant en cachette ses troupes dans le Donbass (…) Malgré la destruction de la ville de Donetsk, personne ne croyait que la guerre pourrait venir à Kyiv, dans la capitale d’un pays européen, la ville qui ne dort pas, avec tous ses restaurants, boîtes de nuit, galeries, théâtres et centres commerciaux. On avait tort, nous n’étions pas suffisamment reconnaissants envers nos soldats et nos bénévoles, suffisamment solidaires, suffisamment responsables. On prenait notre sécurité et notre liberté pour des acquis. Mais la guerre n’est jamais loin. La guerre en 2022 signifie pour moi, de nouveau, tout simplement, que l’inimaginable est possible.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Comment vivez-vous cela loin de votre pays ? 

Maksym Teteruk : La guerre, ce n’est pas quelque chose qu’on peut vivre comme un événement continu, quand on est loin. C’est quelque chose qui fonctionne plutôt comme des flashs, des coups de foudre, des moments singuliers de prise de conscience sur ce qui est en train de se passer. Je le vis comme une mosaïque de sentiments contradictoires qui s’alternent, de la désespérance, de la peur, de la colère, de la haine, de l’espoir ou de la fierté (…) Je n’arrive pas à comprendre que désormais je suis quelqu’un dont le pays est en guerre, quelqu’un dont les concitoyens sont des réfugiés, que les autres vont nous appeler ainsi. Des réfugiés ukrainiens. Impensable. Je n’arrive pas à assimiler cette image de moi, de nous (…) J’ai peur de m’y habituer. J’ai peur que le monde s’y habitue. Que la solidarité actuelle avec l’Ukraine ne soit qu’une mode qui va passer, que le monde en soit fatigué et qu’une fois que le monde sera habitué, s’ennuiera et aura perdu sa sensibilité face à ce qui se passe, on restera tout seul devant le monstre (…).

« Blanche-Neige et les sept nains », par le grand ballet de Kiev

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : De quelle manière êtes-vous en contact avec vos proches ? 

Maksym Teteruk : Heureusement, malgré des destructions majeures dans la région où mes proches se trouvaient pendant la première semaine de la guerre, il n’y a pas eu de problèmes avec le réseau, nous avons donc gardé le contact permanent. Aujourd’hui, ils se sont déplacés dans la partie ouest du pays, en laissant tous leurs biens derrière eux, sans savoir s’ils pourront les retrouver. Peut-être qu’ils devront recommencer leur vie de nouveau ailleurs, mais tout le monde rêve de rentrer chez soi et reprendre sa vie normale.

Le théâtre national d’opérette de Kiev

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : Quels sont les armes qu’ont les artistes ukrainiens pour défendre leur culture et leur pays ?

Maksym Teteruk : Beaucoup d’artistes ukrainiens prennent les armes dans un sens littéral et défendent leur culture et leur pays sur les champs de bataille. Mais la plupart le font en essayant de transmettre au monde des messages importants, de faire découvrir la culture ukrainienne, d’expliquer la nature de ce qui se passe. On parle, on communique, on publie, on exige, on pose des questions, on met en doute le fonctionnement du système des relations internationales, des règles du jeu, l’efficacité des institutions internationales, qui n’arrivent pas à faire plus que de déclarer leur préoccupation profonde, le système de défense collective, tout ce qu’on croyait être si solide, si efficace et si fort et qui reste impuissant face à la nouvelle offensive militaire en Europe, face à cette nouvelle tentative d’un ancien empire agonisant de se réanimer.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore : De quelle manière peut-on les aider ?

Maksym Teteruk : Tout d’abord je voudrais dire que l’Ukraine et les Ukrainiens sont infiniment reconnaissants pour toute l’aide et tout le soutien, qui nous ont été accordés ici, en France (…) Aujourd’hui, alors que l’Ukraine se bat aussi sur le front de l’information contre la propagande et la manipulation russes, les artistes ukrainiens ont besoin de plateformes pour parler, pour pouvoir, à travers l’art, exposer nos propos, représenter tout ce qui se passe dans notre pays, dans notre région (…) Le meilleur moyen pour y parvenir c’est d’inviter nos artistes, produire leurs œuvres, donner la possibilité de créer (…) Pas par pitié, mais parce que ce sont des professionnels, des artistes et des intellectuels intéressants et singuliers, qui peuvent apporter beaucoup, qui peuvent partager une expérience unique, qui peuvent poser des questions importantes pour nous tous, qui peuvent trouver leur place dans l’industrie culturelle française comme le font les Polonais, les Russes, les Bulgares, les Hongrois (…). Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

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Koltès, l’amour et la révolte

D’abord à Maubeuge, puis au Théâtre des Quartiers d’Ivry et à Dôle, Matthieu Cruciani propose La Nuit juste avant les forêts. L’une des premières pièces de Bernard-Marie Koltès, exceptionnelle et nécessaire, magnifiquement incarnée par Jean-Christophe Folly.

Écrite en 1977, publiée aux Éditions de Minuit en 1988, La nuit juste avant les forêts échappe à la patine du temps. Le texte, visionnaire, s’entend comme un cri qui déchire la nuit de tous les laissés-pour-compte d’hier et d’aujourd’hui, transmettant physiquement le poids de la solitude et de l’exclusion. Composé d’un seul souffle fiévreux d’une soixantaine de pages, formulé à la première personne sans ponctuation, c’est à l’acteur d’en orchestrer partition et respirations. Antérieur à ses œuvres de référence (Combat de nègre et de chiens, Quai ouest, Dans la solitude des champs de coton…) Bernard-Marie Koltès l’avait proposé à Patrice Chéreau, qui allait par la suite monter toutes ses pièces. Il déclina l’offre et attendit plus de trente ans avant de le mettre en scène en 2010, après la disparition de Koltès, avec le comédien Romain Duris.

Véritable défi d’interprétation et de mise en scène, mise en abîme tout en énergie et en tension, la Nuit juste avant les forêts fascine et revient régulièrement sur les plateaux avec plus ou moins de puissance et de grâce. La proposition de Matthieu Cruciani, créée à la Comédie de Colmar dont il a pris la direction avec Émilie Capliez en janvier 2019, fera date. Elle doit tout à la présence magnétique et au jeu incandescent de Jean-Christophe Folly, porté par la musique subtile de la violoniste Carla Pallone et la scénographie entrelaçant rêve et réalité de Nicolas Marie.

Il raconte la banlieue poisseuse

Tapi dans l’ombre et la boue, sous un pont monumental qui pourrait être la ligne de fuite d’un boulevard périphérique, il est cet homme – dont on n’entendra jamais le nom – qui tente d’échapper à la solitude comme on voudrait conjurer la folie. Un inconnu passe qu’il cherche à retenir, lui demandant du feu, une cigarette, un regard…. Il est en quête d’une chambre où passer la nuit mais il n’a pas d’argent. Le peu qu’il lui restait lui a été volé dans le métro. Il raconte la banlieue poisseuse, où l’on ne trouve pas de travail et auquel il a renoncé depuis longtemps : « Mon salaire, moi, c’était un drôle d’oiseau tout petit qui rentrait, que j’enfermais, et qui, dès que j’entrouvrais la porte, s’envolait tout d’un coup et ne revenait jamais, il ne restait plus qu’à le regretter tout le reste du temps. Maintenant je ne travaille plus… »

Une langue urbaine et familière qui fustige l’exclusion

Long poème convulsif, profération musicale pleine d’embardées, la Nuit juste avant les forêts explore le thème de la solitude, de l’exclusion, de la précarité et du racisme dans une langue urbaine et familière qui fustige la relégation des pauvres. L’homme est d’origine étrangère et maudit « tous ces cons de Français » – un motif provocant qu’il propulse cycliquement – «  avec leurs mêmes gueules et leurs mêmes soucis, parlant de bouffe jusque sous la pluie ». Il maudit aussi bien ceux qui sont de l’autre côté d’une frontière de classe que ceux avec qui il partage la marginalité et la déchéance, mais qui le considèrent encore avec mépris car il n’a pas les mêmes codes culturels. Comme un boxeur, il encaisse les coups et revient à l’avant-scène, cherchant le public du regard, fragile et puissant, titubant et inébranlable.

Le jeune homme dessiné par Koltès et à qui donne puissance et vie Jean-Christophe Folly est le frère de marge et de destin de Jean Genet, refusant « les zones de femmes, les zones d’hommes, les zones de pédés ». Son soliloque n’est pas un monologue mais une adresse à l’autre, un « mec », un « camarade d’infortune », ou à sa passion amoureuse d’un soir, Mama, rencontrée furtivement et peut-être perdue à jamais alors que, fou d’elle, il a écrit son nom sur tous les ponts. Jean-Christophe Folly incarne jusqu’au vertige toutes les étapes de la chute, toutes les décompositions et recompositions, tous les éclats du désir et de la rage. On ne quitte pas le comédien des yeux, on boit sa parole incarnée et brûlante. « Le langage est pour moi l’instrument du théâtre », disait Koltès. Reçu cinq sur cinq dans ce magistral chant d’amour et de révolte. Marina Da Silva

Le 10/03 au Manège à Maubeuge, du 22 au 26/03 au Théâtre des Quartiers d’Ivry, le 3/05 aux Scènes du Jura à Dole.

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La petite musique du cerveau

Membre de la Société française de neurologie et de l’Académie des sciences de New York, Pierre Lemarquis a publié Les Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes. Depuis trente ans, le neurologue travaille sur les relations entre cerveau et musique.

Régis Frutier – Vous êtes connu pour votre livre Sérénade pour un cerveau musicien. Pouvez-vous nous décrire votre parcours et vos travaux ?

Pierre Lemarquis – Au départ, j’étais organiste, pianiste et je m’amusais à collectionner, en tant que médecin puis neurologue, des articles qui traitaient du cerveau et de la musique. Il y a trente ans de cela, ce champ de recherche était embryonnaire. J’ai eu la chance de rencontrer Boris Cyrulnik qui m’a cédé ses activités en clinique à l’hôpital de Toulon. Lorsqu’il a monté son diplôme d’éthologie, il m’a recruté pour faire musique, résilience et vieillissement : à cette époque, on ne savait pas que la musique faisait du bien aux gens qui vieillissent et à ceux qui souffrent d’Alzheimer.

R.F. – Et c’est donc allé au-delà de la musique…

P.L. – Si ça marchait bien avec la musique, alors pourquoi pas avec les peintures ? C’est comme cela que j’ai écrit mon premier livre Sérénade pour un cerveau musicienAprès, il y a eu le Portrait du cerveau en artiste qui concerne les arts visuels. J’y développe la notion d’empathie esthétique : comment on peut entrer dans une œuvre d’art et comment elle entre en nous. C’est l’idée que notre cerveau, lorsqu’il est face à une œuvre d’art, se comporte comme s’il était face à quelqu’un de vivant. Devant la Joconde, notre cerveau fonctionne comme si nous étions devant Mona Lisa. Lorsque vous écoutez une musique, vous activez les neurones qui cherchent le sens de ce qu’elle veut vous dire. Ce sont des artéfacts, mais vécus comme du biologique par notre cerveau. C’est une merveille pour notre vie. Une musique peut nous faire autant de bien qu’une rencontre.

R.F. – Médecin, vous vous êtes intéressé à la musique dans les soins…

P.L. – Au début du confinement, les éditions Hazan m’ont demandé d’écrire un livre sur les œuvres d’art ayant un lien avec le soin. Ce fut L’Art qui guérit, de l’homme préhistorique à nos jours ! Dans le même temps, l’O.M.S. a sorti une énorme étude qui regroupe 900 articles médicaux démontrant que l’art fait du bien à la santé : la santé au sens de l’OMS, être bien et heureux et pas seulement exempt de maladie. En même temps, j’ai eu la chance d’être contacté par une psychologue sur Lyon, Laure Mayoud, qui a réussi à faire mettre des tableaux et des photographies dans des services de médecine interne. Il y a là des personnes très malades pour des temps longs. Si elles le souhaitaient, on accrochait l’œuvre d’art qui leur plaisait dans leur chambre. Le changement fut évident : au lieu de parler de leurs perfusions ou de leurs douleurs, elles parlaient de l’œuvre d’art et ce fut bien aussi pour le personnel qui pouvait parler d’autre chose que strictement du soin ! Ces patients, qui ne seraient jamais allés au musée autrement, pensaient que l’art était réservé à une élite et qu’ils en étaient exclus.

R.F. – Dans vos écrits, vous analysez particulièrement sur les effets de la musique sur le cerveau des enfants…

P.L. – Lors des assises de la maternelle, il y a quelques années, Boris Cyrulnik m’avait demandé de m’intéresser à comment les enfants apprennent à parler grâce à la musique. Si vous allez dans un pays dont vous ne connaissez pas la langue, vous allez repérer qu’il y a un rythme, une mélodie. Et petit à petit, vous arrivez au sens. Vous partez du son au sens. Comme nous l’avions fait chez les personnes âgées, ça pouvait être intéressant de voir ce que ça pouvait donner chez les enfants. Cela montre les effets sur la mémoire et la prise de décision, sur les émotions et sur le côté social. De telles expériences peuvent s’extrapoler à plein d’autres choses, telle l’expérience de Gustavo Dudamel, au Venezuela. Ce sont des enfants qui auraient pu sombrer dans la drogue, la violence et qui, grâce au Sistema*, s’en sont sortis. Nous avons eu la même chose en France avec la Philharmonie de Paris : on a donné des instruments à des enfants afin qu’ils puissent jouer et constater leurs progrès sur le plan social et personnel.

R.F. – Dans votre dernier ouvrage, qu’avez-vous voulu démontrer ?

P.L. – Les 200 articles que j’ai lus m’ont servi à constituer le fond scientifique, mais à chaque fois j’essaie de mettre des vignettes, des histoires. C’est comme cela que Claude Thomann** a inséré son beau texte, Louis XV, où il raconte ses débuts avec l’harmonica. Mon idée fondatrice, pour l’écriture des Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes ? On dit toujours que la musique est en amont du langage. On chante, on danse avant de parler. Lorsque la pensée ruisselle dans notre esprit, c’est quelque chose qui a à voir avec le musical. Il n’y a pas un peuple au monde qui ne fasse pas de musique, ce qui faisait dire à Schopenhauer que nous sommes de la musique incarnée ! On emploie souvent des termes musicaux dans les relations ; on s’accorde, on est sur la même longueur d’onde… Je donne un autre exemple dans le livre, c’est celui des enfants de la DDASS accueillis dans des fermes de la Côte d’Opale, à Boulogne-sur-Mer. Partout il a été mis en place une activité artistique, notamment la musique. En fin d’année scolaire, ils organisent un spectacle musical. Un grand moment : ces enfants perdus, on leur ouvre l’esprit et c’est extraordinaire ! Propos recueillis par Régis Frutier

Les Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes, de Pierre Lemarquis (éd. Odile Jacob, 250 p., 22,90 €).

 * El Sistema est une politique du ministère de la Culture du Venezuela qui permet à chaque enfant désireux de jouer de recevoir un instrument et de se voir affecter un tuteur. Pays de 22 millions d’habitants, le Venezuela compte ainsi 500 000 jeunes pratiquant la musique classique au sein de 126 orchestres, ainsi que 36 orchestres symphoniques professionnels, 15 000 professeurs de musique et 136 centres de formation et conservatoires.

** Il s’agit de Claude Thomann, ancien secrétaire de l’union locale CGT de Saint-Ouen (93), bien connu des militants de la Seine-Saint-Denis pour jouer de son harmonica sur les piquets de grève.

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Gabriel Monnet, pour mémoire

Sise à Bourges et présidée par François Carré, l’association Double Cœur publie un ouvrage capital sur Gabriel Monnet (1921-2010). Sous le titre La belle saison 1960-1969, Gabriel Monnet à Bourges, un imposant travail d’archives digne d’éloges, le portrait d’un artiste fraternellement lumineux.

D’une page l’autre, la figure rayonnante de l’acteur, du metteur en scène, du directeur de troupe, de l’inlassable « objecteur de conscience » (selon ses propres mots), du fervent républicain et démocrate, est ainsi magnifiée, preuves à l’appui, à sa juste hauteur. La belle saison s’ouvre sur une préface de Robin Renucci, suivie par deux études magistrales de Pascal Ory (académicien français depuis mars 2021), spécialiste de l’histoire culturelle. Dans La rencontre de Bourges (1983) et Une maison pour mémoire, textes et documents extraits du catalogue de l’exposition d’octobre de cette année-là, tout est dit de l’aventure artistique et civique de « Gaby », comme disaient les siens. Auteur d’un chant des maquisards du Vercors, fort des idéaux du Conseil national de la Résistance, le jeune homme, entré en théâtre avec Peuple et Culture, formera des amateurs, s’aguerrira au jeu jusqu’à assumer les plus grands rôles, rencontrera toutes les figures du théâtre public en gestation et se retrouvera, en 1960, à la tête de la Maison de la culture de Bourges, visitée par Malraux et le général de Gaulle.

Il sera remercié par un maire de droite en 1969, dans l’après-Mai 68 aux circonstances dûment analysées… On lira, avec passion, les textes de Monnet à l’adresse du public, d’une rare exigence de pensée critique, écrits dans une prose poétique résolue. Secret perdu d’un langage ad hominem au plus haut prix. Une kyrielle de témoignages capitaux (Pierre Potier, conseiller municipal ami, Catherine Tasca, Robert Abirached, Henri Massadau, Marcel Guignard, Igor Hilbert, Bernard Richard, José-Manuel Cano-Lopez) complètent, de cet artiste fraternellement lumineux, le portrait, auquel son fils et le poète Jean-Christophe Bailly apportent d’ultimes touches affectives.

Le travail d’archives est digne d’éloges. Après Bourges, Monnet fut à Nice, puis à Grenoble, en duumvirat exemplaire avec le jeune Georges Lavaudant. Autres temps, autres mœurs. Comme le temps passe ! Jean-Pierre Léonardini

Un livre DVD, avec de très nombreuses photographies et illustrations (296 p., 38€). À commander à Double Cœur, Maison des associations Marguerite-Renaudat, 28 rue Gambon, 18000 Bourges (tél. : 06.83.87.27.64). À Paris, l’ouvrage est en vente au Coupe-Papier, 19, rue de l’Odéon, 6ème (tél. : 01.43.54.65.95).

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De Claudel à Thomas Bernhard…

Jusqu’au 26/02 aux Déchargeurs (75), Salomé Broussky propose Le pain dur de Paul Claudel. Une pièce de jeunesse, sans concession sur les méfaits de l’argent. Sans oublier Le jour se rêve, le ballet de Jean-Claude Gallotta et Maîtres anciens de Thomas Bernhard.

Déterminée, exaltée, la jeune et belle Lumir n’en démord pas : pour la cause, la libération de la Pologne, quoiqu’il en coûte il lui faut récupérer l’argent ! Harcelant sans répit Turelure, ce parvenu méprisant et convaincu que tout s’achète et se vend, pour qu’il lui rende cette somme de 20 000 francs… Tout est pourri au royaume de Coufontaine : l’affection entre père et fils, l’amour entre amants, la tendresse entre fille et père. La morale, la foi, les hautes valeurs de justice et liberté pour lesquelles on prétend se battre ? Rien ne résiste à l’appât du gain, à l’attrait de l’argent, il est nouveau dieu qui terrasse toute religion ou louable utopie. « La force du Pain dur ? C’est un thriller métaphysique où le langage est à fois poétique et abrupt (…) J’ai été saisie par la portée universelle du propos, par les manipulations imbriquées les unes dans les autres, par la noirceur des personnages », témoigne Salomé Broussky, la metteure en scène. « Tous sont à la fois antipathiques et très humains. Chacun veut triompher, sans considération pour autrui ». Un décor minimaliste, des costumes rougeoyants d’avidité, un quatuor de comédiens à l’éloquent phrasé pour un Claudel déroutant.

De la noirceur claudélienne à l’optimisme chorégraphié, il n’y a qu’un pas dansé à mettre dans ceux de Jean-Claude Gallotta à l’heure où Le jour se rêve ! En trois temps et trois mouvements, trois tableaux entrecoupés par deux solos du maître de ballet, le spectacle s’emballe et éblouit le public. Subjugué par les costumes multicolores jusqu’à la peau dénudée, le rythme endiablé, la prestance des dix interprètes, femmes et hommes à parité pour nous conter heurts, malheurs et bonheurs de notre planète… Au cœur de cet hommage au mythique et regretté Merce Cunningham, portés par la musique de Rodolphe Burger le rocky, danseurs et danseuses rivalisent de talent. Entre sauts déliés, pas chaloupés, entrelacs amourachés, duos collés-serrés et figures groupées, ils nous invitent à bouger, résister, laisser tomber comme eux masques et convenances. Laisser libre cours, au final, à notre imaginaire pour qu’explose de l’un à l’autre spectateur le plaisir de faire figure commune : un moment de total bonheur, transfiguré par les corps et les sons, baigné de lumières que l’on aimerait à jamais voir briller !

Un spectacle qui, à n’en point douter, laissera de marbre le vieux Reger assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne : jamais il ne lèvera la jambe, pas même le petit doigt ! Le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, il tue le temps à déverser son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… De nouveau sur la scène parisienne des Déchargeurs en raison d’un succès mérité, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’aux travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

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Palestine, entre guerre et paix

Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’échangeur (93), Bernard Bloch présente La situation. Jérusalem – Portraits sensibles. Construite sur une soixantaine d’entretiens avec des habitants, une pièce de théâtre bien plus riche qu’un grand discours pour appréhender le conflit israélo-palestinien.

Le dramaturge et metteur en scène Bernard Bloch nous interroge une nouvelle fois sur le conflit israélo-palestinien. Avec le spectacle Le voyage de D. Sholb et son récit 10 jours en terre ceinte (Ed. Magellan & Cie), il nous contait le voyage d’un juif athée sillonnant la Palestine avant de rendre visite à sa famille en Israël. Sa dernière pièce de théâtre, La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, est tirée de son séjour en 2016 quand, deux mois durant, il a interrogé soixante habitants de Jérusalem. En ressortent des paroles fortes qui, si elles rappellent les grandes dates du conflit israélo-palestinien – le partage de 1947, la guerre des Six Jours de 1967, les accords d’Oslo de 1993 -, nous plongent au cœur du problème : dans le vécu des uns et des autres, dans les rancœurs guerrières comme dans les espoirs pacifistes.

B., journaliste français, se rend à Jérusalem dans une école qui compte 50% d’élèves juifs et 50% d’élèves arabes ; tous les cours sont bilingues et tous les enseignants travaillent en duo : un Israélien juif et un Israélien arabe. Si cette expérience prouve qu’un vivre ensemble est possible, rien n’est gagné et tout n’est pas perdu. B. profite de sa visite pour interroger les habitants qui, tour à tour, témoignent. Sur le plateau, une tente au fond, des cages à oiseaux qui chantent parfois, des chaises de jardin multicolores où une dizaine de personnages prennent successivement place : le directeur d’une école mixte, une Tunisienne qui a trouvé refuge en Israël après la décolonisation, un intellectuel palestinien, des convertis au judaïsme, une jeune musulmane… Les positions, tranchées ou non, plurielles, difficiles, nous font percevoir un conflit qui dure depuis plus de soixante-dix ans à hauteur d’hommes.

Loin des a priori, on prend la mesure de « la situation », de sa cruauté comme de sa complexité, des raisons du conflit comme des possibilités d’en sortir, à l’instar d’un des personnages qui déclare : « Ce que je voudrais c’est qu’on arrête de sacrifier nos enfants, qu’on arrête de fourrer dans le crâne des Arabes que pour exister, il faut mourir ; dans celui des juifs, que le monde entier veut leur mort et qu’il faut qu’ils tuent pour ne pas être tués ». On ressort du spectacle un peu moins largués pour appréhender la paix… Amélie Meffre

La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, de Bernard Bloch. Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’Échangeur (59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet).

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Koltès et les damnés de la vie

Du 3 au 19/02, aux Amandiers de Nanterre, le metteur en scène Ludovic Lagarde propose Quai Ouest. Une pièce de Bernard-Marie Koltès, le dramaturge disparu en 1989. Une œuvre emblématique qui fait entendre le chant d’une humanité à bout de souffle.

Un hangar dans une zone portuaire abandonnée. Devenue le domaine de squatteurs et marginaux, trafiquants en tout genre, clandestins promis au refoulement… Le jour s’y lève, « d’une manière si étrange, si antinaturelle, se glissant dans chaque trou de la tôle » qu’il en devient, dans son basculement de l’aube au crépuscule, un des personnages à part entière de Quai Ouest, donné en novembre à la Comédie de Clermont-Ferrand.

Avec cette pièce emblématique du répertoire de Koltès (1948-1989), Ludovic Lagarde s’est placé loin de tout réalisme, composant, grâce à la scénographie d’Antoine Vasseur, un univers presque fictionnel, avec des projections d’images de cieux et d’océans en fond de scène. Interprétés par des comédiens de haute voltige, les personnages – Koch (Laurent Poitrenaux), Monique (Christèle Tual), Charles (Micha Lescot), Cécile (Dominique Reymond), Rodolfe (Laurent Grévill), Claire (Léa Luce Busato), Fak (Antoine de Foucauld) et Abad (Kiswendsida Léon Zongo) – deviennent des archétypes mettant à distance tout stéréotype sur « le marginal » ou « le capitaliste », creusant les nuances de gris plutôt que le noir et blanc des rôles et des situations.

Rappelons la matrice : Kock, un homme d’affaires désabusé, a décidé de venir se suicider là, sans que sa secrétaire qui l’accompagne en Jaguar ne parvienne à l’en dissuader. On ne saura ce qui l’y pousse. Le désespoir d’une vie remplie d’argent mais vidée de toute substance ? Des malversations dont il devrait rendre compte ? Face à lui, Charles, avec ses complices Fak et Abad, survit et fait vivre sa famille de deals et petits délits. Sa mère est sans travail et sans horizon depuis longtemps. Son père, abîmé par les guerres coloniales, le méprise. Sa petite sœur, il ne va pas hésiter à la vendre à Fak, qui en pince pour elle. Abad, réfugié africain que Charles a aidé, ne prononcera pas un mot de toute la pièce mais aura celui de la fin, tuant Kock à la kalachnikov. Deux univers se font front. Maurice et Monique, en représentants symboliques du capitalisme et de la colonisation. Et cette petite foule de l’ombre, en quête d’argent, d’armes, de came et de sexe.

Bernard-Marie Koltès avait conçu Quai Ouest lors d’un voyage à New York en 1981, où il avait découvert les ghettos du Bronx et de Harlem. C’est la fin des utopies des années 1970, de « la marge » comme espace de subversion sociale ou de source de créativité. Le capitalisme financier se déploie et flamboie. En faisant se télescoper ces deux mondes, Koltès remet au centre du jeu la lutte de classe et les rapports de domination. Mais plutôt que de montrer un affrontement binaire – il écrivait à propos de la pièce : «  c’est l’histoire de la désagrégation d’un milieu par un corps étranger » –, il montre un processus. Dans cette mise en scène transcendante, Ludovic Lagarde en exalte la déchéance et la beauté. Marina Da Silva

Quai Ouest, jusqu’au 19 février au Théâtre des Amandiers de Nanterre. Rencontre le 16 février avec l’équipe artistique après la représentation. La pièce est éditée aux Éditions de Minuit.

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Benoit, aux portes de l’enfer !

Du 2 février au 18 mars, au Théâtre de l’Atelier (75), le metteur en scène Jean-Louis Benoit se la joue à Huis clos ! Dans la célèbre pièce de Jean-Paul Sartre, si « l’enfer, c’est les autres », il est autant chargé d’humour que pavé de cruelles intentions. Un spectacle d’une intransigeante lucidité, servi par de remarquables comédiens.

Prévenant, le garçon d’étage accueille Garcin avec bienveillance : en ce lieu où il résidera désormais à tout jamais, nul souci matériel et nul besoin de brosse à dents ! Une pièce au sobre décor, copie parfaite d’un plateau de théâtre, habillée de trois imposants canapés de couleur différente et pourvue d’un éclairage permanent… Une assignation à résidence, un Huis clos sans objet de torture ou brasier incandescent, à première vue la terre d’enfer se révèle d’une extraordinaire banalité, d’un éternel ennui. C’est sans compter sur l’intrusion des autres, un espace à partager indéfiniment avec deux mortelles de la même heure, une cohabitation obligée pour le pire et le meilleur.

Surtout pour le pire ! Garcin, Estelle et Inès ne tarderont pas à en faire l’expérience. Un trio de morts-vivants auquel les spectateurs, mais aussi voyeurs venus là de leur plein gré, s’identifient aisément : un journaliste qui se prétend pacifiste, une employée des postes qui s’affiche ouvertement homosexuelle, une jeune bourgeoise qui se révèle femme infidèle… Trois personnages d’une humaine condition, sans aspérité apparente ni choquante au cœur de leur singularité, hormis que chacun semble tout connaître de l’autre, que le temps des faux-semblants est irrémédiablement révolu. Entre les trois protagonistes, la guerre de séduction est déclarée, fusent les tirs croisés au gré des alliances de circonstance. L’heure de vérité a sonné. Bas les masques et les petits arrangements avec la réalité, les excuses à vil prix pour s’afficher de bonne vertu, les alibis de pacotille pour s’exonérer de ses actes : Garcin, lâche fuyard, a été fusillé par les combattants, Inès a séduit la femme de son cousin qui s’en est suicidé, Estelle a noyé l’enfant qu’elle a eu avec son amant !

Le réquisitoire est implacable, le jugement incontournable. Pour chacun des locataires, c’est alors vraiment l’enfer quand l’un déchire l’image dont l’autre s’est affublé, met à nu les vraies motivations de ses agissements, balaie d’un mot les justifications de complaisance dont il se pare. Écrite en 1943, la pièce de Jean-Paul Sartre se révèle d’une incroyable modernité, d’une redoutable pertinence. Fort de sa réflexion sur le déterminisme nourrie de la fréquentation assidue de Hegel et de Heidegger, le philosophe propose là une belle illustration de sa théorie : à chacun d’user de sa liberté, en pleine connaissance de cause et en toute lucidité, sans dépendre du regard ou du jugement des autres pour poser ses actes ! « L’enfer, c’est les autres, une expression mal comprise », précise Sartre en 1965. « On a cru que je voulais dire que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or, c’est autre chose que je veux dire ». Et de poursuivre : « Il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous ».

Un propos limpide sur les planches, entre humour et cruauté une pensée en actes dont Jean-Louis Benoit éclaire avec maestria les attendus : tout mot, regard et déplacement sont posés à leur juste place ! Une joute verbale, physique et sentimentale, que le metteur en scène orchestre de main de maître, un Huis clos servi par un quatuor d’interprètes époustouflants de naturel, de spontanéité et de sensualité. Aussi démoniaque soit-elle, comme nous y invite Sartre « benoitement », non seulement il est autorisé de rire ou de compatir à cette peu banale descente aux enfers, il est surtout vivement recommandé de l’applaudir  ! Yonnel Liégeois

Huis clos, pas une pièce intello !

« Il est indispensable d’écarter l’idée que Huis clos est une pièce didactique », affirme Jean-Louis Benoit, « elle n’est même pas une pièce « intellectuelle » si l’on entend par là que seuls les mots comptent et font sens. Les personnages de Sartre, morts et relégués en Enfer, s’empoignent, se battent, se caressent, se désirent, s’enlacent, s’embrassent…Ils sont avant tout des corps incarnés, bien « vivants ». Je tiens beaucoup à ce que l’énergie féroce qu’ils déploient tout au long de leurs confrontations soit jouée avec passion…et humour. Car Sartre s’amuse à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard ».

« Je veux faire connaître la « bonne santé » de cette pièce où l’on ne renonce jamais, où l’on ne s’ennuie jamais », poursuit le metteur en scène. « L’acharnement que nos trois « cadavres » mettent dans la lutte à vouloir préserver leur intégrité est de toute beauté. Car chacun sait que le « vrai mort » est celui qui abandonne, que celui qui subit la vie est perdu, que renvoyer aux autres l’image qu’ils attendent de vous est un enfer. Rien de tout cela n’est abstrait. Rien de tout cela ne nous est étranger ».

« La scène de théâtre ? La métaphore d’un Enfer où l’on « joue » sous de multiples regards correspond au point de vue que j’ai sur la pièce de Sartre. Comme les personnages de Huis clos, les acteurs sont forcément regardés. Lorsque Garcin, Inès ou Estelle se penchent sur leur passé, c’est sur le public qu’ils le font. Sur les « vivants », sur nous qui savons « jouer » dans notre société une infinité de rôles. Des rôles comiques bien souvent : au terme de la pièce, Jean-Paul Sartre écrit que Garcin, Inès et Estelle, sachant qu’ils sont destinés à être toujours ensemble, partent dans un grand éclat de rire… ».

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Picasso, l’indésirable

Jusqu’au 13 février, à Paris, le Musée national de l’histoire de l’immigration propose « Picasso, l’étranger ». L’exposition, exceptionnelle, révèle comment l’artiste espagnol fut surveillé en France durant plus de quarante ans. Elle tombe à point nommé à l’heure où pullulent les discours xénophobes.

Pablo Picasso, à l’aube de ses 19 ans, vient à Paris pour l’Exposition universelle de 1900 qui présente une de ses œuvres. On mesure la précocité de son talent dès l’entrée de l’expo « Picasso, l’étranger » avec deux petits paysages superbes peints à l’adolescence, en même temps que ses déboires avec la police française. En 1901, il est fiché comme « anarchiste surveillé », son dossier d’étranger et le premier rapport d’un commissaire l’attestent. Comme le souligne l’historienne Annie Cohen-Solal, commissaire de l’exposition et auteure de Un étranger nommé Picasso, l’artiste débarque « dans une France xénophobe à peine sortie de l’affaire Dreyfus ».

En décembre 1912, à l’Assemblée nationale, des députés attaquent les « ordures » cubistes. Contrairement au député Marcel Sembat qui prend la défense de la liberté de l’Art, quel qu’il soit… Le peintre espagnol figure sur la liste des « ordures » (on admire au passage son « Homme à la mandoline » de 1911), tout comme les expatriés qu’il côtoie. Tel le galeriste Daniel-Henry Kahnweiler, qui œuvre à l’essor de ce mouvement. Parce qu’il est de nationalité allemande, il verra ses biens séquestrés par l’État français en 1914 et son stock d’œuvres, dont certaines signées Picasso, dispersé lors de ventes aux enchères.

Surveillance rapprochée
Alors que nombre de ses amis dont Georges Braque et André Derain sont dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, Picasso diversifie ses approches. En 1917, Serge Diaghilev, fondateur des Ballets russes, l’engage pour les décors et les costumes du ballet « Parade » qui fera scandale. On découvre ainsi l’incroyable costume cubiste du Manager français imaginé par l’artiste. Ses tracas avec l’administration française continuent : à Royan (Charente-Maritime) où il s’est replié en 1939 pendant la drôle de guerre, le commissaire de police local le convoque. Peint deux ans plus tôt, son « Guernica », symbole de la lutte contre les fascismes qui circule dans les musées, le met en danger.

Républicain espagnol, « artiste dégénéré » pour les nazis en passe d’occuper la France, Picasso demande la naturalisation française le 3 avril 1940. Bien que fortement appuyée, elle sera rejetée après le rapport d’un fonctionnaire des Renseignements généraux, qui nous est donné à entendre via une bande son. Elle fait froid dans le dos. A la Libération, Picasso adhère au Parti communiste français comme nombre d’artistes et se lie d’amitié avec Maurice Thorez. On découvre les scènes filmées des deux familles en vacances dans le sud comme les tableaux de Vallauris ou de la baie de Cannes des années 1950.

Célébré dans les musées français, après avoir mangé de la vache enragée des années durant, l’artiste mondialement reconnu s’installe dans le Midi avec le statut de « résident priviégié » renouvelable tous les 10 ans. Une fois encore, le Musée de l’histoire de l’immigration nous offre une exposition d’exception, tant dans les œuvres que dans les archives rassemblées, en nous révélant le paradoxe Picasso : un artiste devenu icône, traqué pendant plus de quarante ans par les autorités françaises. Amélie Meffre

Picasso, l’étranger. Jusqu’au 13/02 au Musée national de l’histoire de l’immigration, 293 Avenue Daumesnil, 75012 Paris.

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Trois voix venues d’ailleurs…

Trois seul en scène, trois voix venues d’ailleurs, trois interprètes de haute volée : Denis Lavant au Lucernaire, Léonore Chaix à la Girandole et François Clavier aux Déchargeurs ! Au service parfois d’auteurs envoûtants, tels Samuel Beckett et Thomas Bernhard.

Noir de scène, juste une lumière fantomatique, sur un corps immobile se détachent les traits lunaires d’un visage… Après Cap au pire et La dernière bande, Denis Lavant poursuit sa quête insatiable des mots de Samuel Beckett. L’image, ainsi se nomme le spectacle mis en scène par Jacques Osinski. Un texte de l’illustre irlandais auquel se greffent quatre « foirades » (Un soir, Au loin, Un oiseau, Plafond), écrites en français et publiées dans les années 80, au final ce n’est donc pas une mais cinq images projetées sur la scène parisienne du Lucernaire ! Plus et mieux que des mots, dans la pénombre fourmillent en fait des centaines d’impressions verbales venues frapper notre imaginaire… Corps statufié dans le rai de lumière, seule bouge la bouche du récitant éclairant les fulgurances poétiques du dramaturge. Prenante, envoûtante, la parole ainsi proférée résonne dans les profondeurs de notre intimité où s’entrechoquent sensations et émotions. Un hymne à la beauté langagière, aux confins de l’épure, un grand tout avec presque rien, sinon les magiques lumières de Catherine Verheyde !

Seule en scène elle-aussi, auteure et interprète, Léonore Chaix nous fait craindre le pire, confessant tout de go qu’elle est Femme à qui rien n’arrive ! Au temps d’antan, bien avant la pandémie, en compagnie de sa complice Flor Lurienne, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! En fond de scène aujourd’hui, la loge du théâtre de la Girandole à Montreuil (93) faiblement éclairée et transformée en table de cuisine où trônent deux ou trois kilos de pommes de terre, au-devant une chaise seule et solitaire où siègent les peurs et fantasmes de la femme d’intérieur… Un texte totalement déjanté, mis en scène par Anne Le Guernec, où l’héroïne d’infortune doit faire face à des servitudes et démons bien contemporains : la banalité de tâches quotidiennes, frustrantes et répétitives, orchestrées par ordinateur devant lequel la volonté humaine a capitulé… Connectée à l’oncle Tati où l’humour le dispute à l’absurde, l’illustration philosophico-délirante d’une existence prétendument branchée et pourtant consumée de solitude.

Assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne, le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, le vieux Reger déverse son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… Sur la scène parisienne des Déchargeurs, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’à la vision de tous les travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

L’image : jusqu’au 23/01, au théâtre du Lucernaire. La femme à qui rien n’arrive : jusqu’au 24/01, au théâtre de la Girandole (chaque lundi, du 31/01 au 28/03). Maîtres anciens : jusqu’au 29/01, au théâtre des Déchargeurs.

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Myriam Boyer, une riche nature

Aux éditions du Seuil, Myriam Boyer publie Théâtre de ma vie. Rien de plus passionnant que les mémoires d’acteurs : savoir d’où ils viennent, pour mieux éprouver de quoi ils se sont nourris. Afin qu’ils puissent, tels qu’en eux-mêmes, se révéler sur scène ou à l’écran.

Sur la couverture du livre Théâtre de ma vie, on la voit toute jeunette, avec un rond visage souriant aux yeux de marrons chauds sous une frange bien peignée, une fleur à la main au bord des lèvres. Belle et fraîche image de santé. Il lui en a fallu, depuis sa naissance en 1948 à La Mulatière, banlieue proche de Lyon, fille d’un père maquereau qui battait la mère, la Berthe, à qui Myriam Boyer rend un hommage fervent. Elle eut le courage de divorcer et plaça l’enfant chez les sœurs, dans l’orphelinat où manger à sa faim. La scène familiale revient souvent dans le récit. Puis c’est Paris, les « couloirs de la honte » aux studios des Buttes-Chaumont, dans l’attente de petits rôles qui grandiront peu à peu, tandis que les patronnes des bistrots du coin veillent sur son rejeton, Clovis Cornillac, enfant de la balle s’il en est.

Elle tourne dans Il pleut toujours où c’est mouillé, de notre regretté camarade Jean-Daniel Simon. Elle sera successivement choisie par Agnès Varda, Bertrand Blier, Claude Sautet, François Ozon, entre autres, dans des rôles propres à sa riche nature de femme de cœur et de caractère. Au théâtre, souvenir personnel, elle fut à Nanterre sous l’œil implacable de Chéreau, dans Combat de nègre et de chiens de Koltès, la bouleversante petite Parigote perdue en Afrique entre Michel Piccoli et Philippe Léotard. De ce dernier et de Patrick Dewaere, grands brûlés devant l’Éternel, Myriam Boyer brosse d’émouvants portraits. Avec le grand cinéaste communiste américain John Berry (1917-1999), ce fut en 1975 le coup de foudre. La gamine de La Mulatière, à l’anglais hésitant, put à son bras croiser à loisir le gratin d’Hollywood (Orson Welles, Kirk Douglas, Burt Lancaster…) et d’abord Jules Dassin, Joseph Losey et Martin Ritt, qui avaient eux aussi subi le maccarthysme.

Myriam Boyer, qui ne cède rien, revient sur le conflit – soldé à son profit – avec Niels Arestrup et la Gaîté-Montparnasse, lors de Qui a peur de Virginia Woolf ? Juste compensation symbolique, elle obtint un Molière pour son interprétation dans la pièce d’Edward Albee. Ce sont là quelques pistes glanées dans un livre attachant, franc du collier, dans lequel la femme et l’actrice se livrent sans fard. Jean-Pierre Léonardini

Théâtre de ma vie, de Myriam Boyer, écrit avec Hélène Rochette. Le Seuil, 187 p., 18€.

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L’hôpital au bord du gouffre

Confrontés à une cinquième vague épidémique, les personnels de santé sont épuisés par deux ans de crise sanitaire, écœurés par les fausses promesses du « Ségur ». Le 11 janvier, ils entendent dénoncer les fermetures de lits et les restructurations qui mettent à mal l’ensemble de l’offre de soins dans le secteur public.

Au centre hospitalier intercommunal Alençon-Mamers, dans l’Orne, les personnels sont à bout. « Notre hôpital part en lambeaux », écrit l’intersyndicale (FO-CGT). En grève contre la fermeture de services et la dégradation de l’offre de soins, les agents poussent un cri de détresse et appellent à une journée de mobilisation le 11 janvier. Depuis le début de la pandémie, les conditions de travail ne cessent de se dégrader, les hôpitaux font face à une vague de mises en disponibilité et de démissions sans que les services RH ne parviennent à recruter. « On manque de 43 équivalents temps plein à Alençon. Pour conserver l’ouverture de nos urgences à Namers, les infirmières ont accepté des heures sup et ont repoussé leurs congés. Mais les agents sont épuisés et en colère, la solidarité, ils en ont marre… », constate Pascal Lamarche, délégué syndical CGT des hôpitaux ornois. Depuis le début de la crise sanitaire, 38 lits de soins ont été supprimés à Mamers, 37 à Alençon. Malgré un recours accru à l’intérim et aux heures sup, environ 20 % des lits seraient fermés sur tout le territoire, estime le Conseil scientifique. De l’aveu même du gouvernement, le nombre de postes vacants chez les personnels paramédicaux serait en hausse d’un tiers depuis l’automne 2019.

Urgences saturées

À l’hôpital pédiatrique parisien Necker, des lits sont fermés faute de personnel et les urgences pédiatriques sont saturées. « C’est chaotique. Les collègues nous alertent sur le fait qu’ils sont rappelés sur leurs repos récupérateurs, ils découvrent qu’ils sont au planning du jour au lendemain. Ils se sentent méprisés et traités comme des pions », constate Marie-Rita Pokoudiby, déléguée syndicale CGT de l’hôpital. Et c’est toute la chaîne de l’hôpital qui est impactée par la saturation des services. « Le temps d’attente est passé d’une à deux heures à six-huit heures aux urgences pédiatriques. On déprogramme des opérations sur des petits, faute de personnels, avec des pertes de chances pour les enfants. Il y a un énorme malaise humain… », témoigne-t-elle. C’est moins la reprise du Covid que le manque d’attractivité de l’hôpital qui affecte les établissements. « Il y a une angoisse, une amertume et une grande colère chez les soignants. L’absentéisme est en hausse et on va avoir encore des départs. Les anesthésistes vont dans le privé pour des salaires deux à trois fois plus élevés. Plein de services d’urgences ferment temporairement ou définitivement dans les petits hôpitaux, alors qu’arrive la cinquième vague », alerte Philippe Bizouarn, médecin anesthésiste au CHU de Nantes et membre du Collectif Inter-Hôpitaux.

Au CHU de Dole (39), la direction veut fermer le service de chirurgie d’urgence début 2022. « Le manque de personnel est un prétexte. La chirurgie d’urgence ne rapporte pas assez par rapport à la chirurgie ambulatoire. Mais les CHU les plus proches sont à 45 kilomètres. Si un accouchement se passe mal ou si on a un accident de la route, les patients qu’on devra opérer en urgence vont devenir quoi ? On va les laisser mourir ? » s’indigne Jean-Philippe Zante, secrétaire du syndicat de l’hôpital. Alors que la médecine de ville ne suit plus, les fermetures de petits services d’urgences entraînent un afflux dans les grands CHU. De 180 accueils par jour, les urgences de Rennes sont passées à 200 entrées en moyenne, avec une pénurie de personnel à gérer. « On se retrouve parfois seule avec vingt-cinq patients qui ont besoin de soins imminents », témoigne ainsi une aide-soignante, un brassard “En grève” sur le bras. « Les gens qui arrivent, on les prévient qu’ils sont là pour la journée. On fait des examens à des patients sur des brancards, dans les couloirs. Quand on craque, on va dans les toilettes pour pleurer… Si ça continue on va avoir le dégoût de notre métier.».

Maltraitance institutionnelle

Face à la cinquième vague, l’état d’esprit des soignants n’est plus le même qu’au début de la pandémie. L’absence de reconnaissance a beaucoup découragé. « Ils ont donné de leur personne et sont essorés », constate Virginie Fachon, déléguée CGT du centre hospitalier intercommunal des vallées de l’Ariège (09). Ici comme ailleurs, les fausses promesses du « Ségur» ont déçu. « Ce n’était pas la reconnaissance attendue. 183 euros d’augmentation, c’est dérisoire… », fait-elle savoir. La gestion gouvernementale calamiteuse de la crise sanitaire porte une lourde responsabilité dans la fuite des personnels, fatigués de se sacrifier depuis tant d’années. « Ils ont l’impression de ne plus avoir les moyens de bien faire leur travail, déplore Céline Claude, déléguée syndicale à l’hôpital de Lons-le-Saunier (39). L’obligation vaccinale a été la goutte d’eau. Après les avoir applaudis, on les a montrés du doigt. D’où leur colère ».

Parmi ceux qui ont été suspendus, beaucoup ne souhaitent plus revenir. « Une collègue aide-soignante partie travailler à l’usine m’a dit : quand je sors à 21 heures, à 21 h 05 je suis dans ma voiture et j’ai tous mes week-ends. J’ai gagné en sérénité… », confie la déléguée. Une désaffection qui ne se limite pas aux personnels en poste, les étudiants aussi font défection. D’après le gouvernement, 1 300 étudiants infirmiers auraient ainsi démissionné depuis 2018. « Ce chiffre est sous-estimé. Les étudiants ont été très sollicités lors de la crise, au détriment de leur formation. Et les personnels n’ont pas le temps de les encadrer dans les services. Certains sont écœurés et préfèrent arrêter… », déplore Mathilde Padilla, présidente de la Fédération nationale des étudiant·e·s en soins infirmiers (Fnesi).

Privatisation rampante

Le 4 décembre, dix organisations syndicales – excepté FO et la CFDT, signataires du « Ségur » – ont appelé aux côtés des collectifs Inter-Blocs et Inter-Urgences à des rassemblements pour réclamer des moyens pour l’hôpital et demander l’arrêt des fermetures de lits. « On a atteint un effet de seuil, le système est en train de s’effondrer. On a traversé la crise du Covid car les personnels ont tenu, les étudiants ont interrompu leurs études, les retraités sont revenus… Sauf que tout le monde est épuisé et on a 150 000 à 200 000 infirmiers qui ont abandonné le métier », analyse Christophe Prudhomme, le porte-parole de l’association des médecins urgentistes de France (Amuf) et membre du Collectif Inter-Hôpitaux. Pour l’urgentiste, « il y a une stratégie du gouvernement de laisser le champ libre au privé lucratif. Avec un hôpital public dégradé, qu’on gardera juste pour les pauvres ».

Pour contrecarrer ce projet, la coordination réclame une revalorisation des salaires et la création de 100 000 emplois. « Pour que ça change, il va falloir de grosses mobilisations. On va avoir besoin du soutien de toute la population », affirme Asdine Aissiou, délégué syndical à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Et pas uniquement aux balcons et fenêtres pour une énième salve d’applaudissements. Cyrielle Blaire

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Giordano Bruno, une parole libre

La saison théâtrale ouvre l’année nouvelle avec deux belles créations. D’abord Le souper des cendres, ensuite Fuir le fléau Des propos de l’hérétique Giordano Bruno mort sur le bûcher en 1600 à ceux d’illustres contemporains, autant de paroles libres à déguster.

Sur les planches du théâtre parisien de la Reine Blanche, il n’en démord pas Giordano Bruno ! Sous les traits de Benoit di Marco, le prêtre natif de Naples en 1548 affirme encore et toujours que la planète terre n’est pas l’alpha et l’oméga de la cosmologie, qu’elle tourne autour du soleil et non l’inverse… Pour n’avoir jamais renié ses idées, condamné par l’obscurantisme de Rome, il meurt sur le bûcher de l’Inquisition le 17 février 1600. Pourtant théologien et scientifique reconnu à la Cour de France, il avait publié en 1584 son fameux Banquet de cendres, adapté à la scène par Laurent Vacher sous la forme d’un Souper. Un personnage qui fascine de longue date le metteur en scène, impressionné par la force de conviction de l’homme de foi qui milite avec obstination pour une parole libre, affranchie de tout dogmatisme religieux.

D’une voix douce, presque chuchotant parfois sur les notes de la contrebasse de Philippe Thibault (ou de Clément Landais, en alternance), Benoit di Marco habille d’humble humanité les propos du prêtre contestataire. Tournant autour de l’instrument de musique comme entre les murs de son cachot en attente de la sentence, confiant dans ses démonstrations envers et contre ses bourreaux enferrés dans des conceptions d’un autre temps. Plus prompts à infliger tortures et mort tragique aux prétendus « hérétiques » qu’à écouter des baroudeurs de la pensée d’une modernité déconcertante.

Plongée dans la lecture du Décaméron de Boccace quand la peste ravage l’Italie au XIVème siècle, à l’heure où les théâtres sont contraints à la fermeture en 2020 en raison de la pandémie, c’est en fait à douze auteurs contemporains que la metteure en scène Anne-Laure Liégeois fait appel et passe commande pour Fuir le fléau : Nathalie Azoulai, Rémi De Vos, Leslie Kaplan, Philippe Lançon, Marie Nimier, Laurent Mauvignier… « Il fallait absolument que les théâtres continuent à être visités, que résonnent les mots d’auteurs contemporains dits par des comédiens bien vivants ». Le mot d’ordre ? Narrer des fléaux de diverse nature, réels ou imaginaires, tragiques ou comiques ! Douze monologues et six récitants pour « un spectacle déambulatoire répondant à toutes les contraintes sanitaires et racontant une histoire sur ce que l’on fuit pour le fuir mieux ».

Par petits groupes, déambulant d’un lieu l’autre, les spectateurs s’en vont alors à la rencontre de chacun des six comédiens (Alvie Bitemo, Vincent Dissez, Olivier Dutilloy, Anne Girouard, Norah Krief et Isis Ravel), dépositaires de ces paroles inédites en cette soirée-là. Qu’ils distillent au plus près des auditeurs, à distance requise, chaque expression du visage à déchiffrer, chaque mot percutant de plein fouet sa cible… De « l’épluche-con » au soin de ses cheveux quand les coiffeurs ont porte close, du voisin du dessus qui brave le confinement à coup de bruits et cris incessants à l’infortunée voyageuse bloquée dans un pays étranger, se décline un théâtre de l’intime, magistralement mis en partition. C’est poignant, souvent hilarant, toujours envoûtant ! Yonnel Liégeois

Le souper des cendres : jusqu’au 15 janvier à Paris, au Théâtre de la Reine-Blanche. Fuir le fléau : du 10 au 12/01 au Havre, du 13 au 15/01 à Châtenay-Malabry, les 21 et 22/05 à Mulhouse.

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois, hors toute connivence théâtrale manifeste, qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !!!

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Italie, la rancune morbide

Les 5 et 12 janvier, la justice française doit examiner les demandes d’extradition de dix anciens militants italiens accusés de terrorisme dans les années 70, dites « années de plomb ». Dans les colonnes du quotidien Le Monde, le grand écrivain Erri De Luca, lui-même ancien de Lotta continua, dénonce cet acharnement judiciaire.

Il s’agit d’une poignée d’Italiens, français de cœur depuis plus de la moitié d’une vie, qui défendent leur cause auprès de la magistrature française. Ils ont été accueillis en France dans le lointain XXsiècle à la condition de dire un adieu définitif aux armes. Ils l’ont respectée. Ce ne sont pas des clandestins, ils ont une résidence légale. Ils ont été accueillis par le président Mitterrand car il existait une loi spéciale en Italie selon laquelle la seule déclaration d’un délateur, appelé collaborateur de justice, suffisait pour être arrêté et soumis à une détention préventive pouvant aller jusqu’à cinq ans, sans procès. Aucune preuve de ces dénonciations n’était requise. En outre, on était condamné pour délit d’appartenance à un groupe armé, sans entrer dans les responsabilités individuelles. Une personne qui avait hébergé un fugitif partageait la même responsabilité. J’arrête par manque de place.

Le président Mitterrand et ses successeurs ont confirmé le droit à la résidence des réfugiés italiens. La France a confirmé son statut spécial de nation d’accueil des réfugiés politiques. C’est sa supériorité morale et mondiale qui en fait une terre d’asile. En Italie, on entend souvent parler du droit des parents des victimes à voir punis les responsables de leurs deuils. Ce droit leur a été refusé par l’Etat italien. Deux collaborateurs de justice, par exemple, l’un appartenant aux Brigades rouges et l’autre à Prima Linea, ont avoué être coupables d’une vingtaine d’homicides. Dès qu’ils ont été arrêtés, ils ont dénoncé tous les deux des dizaines de membres de leurs organisations. Tous les deux ont été intégrés dans des programmes de protection sans purger de peine de détention, mais au contraire rétribués et pourvus d’une nouvelle identité.

Rancune morbide

Les parents des victimes de ces homicides ont constaté la bienveillance de l’Etat envers les artisans de leurs deuils. A plus grande échelle encore, les membres de ces organisations ont eu de fortes remises de peine, profitant de la formule de dissociation, une simple abjuration. L’éventuelle extradition de ces vieux réfugiés en France n’a rien à voir avec le mot justice. En Italie, nous souffrons encore d’accusations embaumées conservées comme des reliques d’une époque lointaine. Les vies d’une dizaine de personnes âgées, d’environ 70 ans, ont leur place dans notre musée de cire, non dans une procédure judiciaire. Je ne crois ni ne veux croire que l’Etat de droit français consente à entretenir la rancune morbide d’un pays qui s’obstine à tenir en suspens des comptes clôturés et apurés depuis des décennies. Erri De Luca, photos Daniel Maunoury

Justice et trahison

Le napolitain Erri de Luca, ancien ouvrier immigré du bâtiment et emblématique auteur transalpin, ose un original et déconcertant détour sur son passé révolutionnaire avec Impossible. Sur un sentier des Dolomites, deux hommes : l’un chute, l’autre donne l’alerte… Membres du même groupe terroriste quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et ses camarades à la police ! Mort accidentelle ou meurtre prémédité ? Entre le jeune juge en charge du dossier et le suspect d’un âge avancé, « de la génération la plus poursuivie en justice de l’histoire d’Italie », un face à face qui se joue en haute montagne.

Un interrogatoire musclé qui se mue en un virulent dialogue empruntant les chemins des plus hautes valeurs morales pour le militant sans rancœur ni esprit  de vengeance. Un livre stimulant où la pensée, dans une  langue vive et concrète, ouvre la voie à la  conquête des sommets entre certitude et conviction, préjugé et liberté, justice et trahison. À lire comme en écho, Le tour  de l’oie précédemment publié : l’imaginaire rencontre entre l’auteur et un improbable fils. Yonnel Liégeois

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En 2022, échec à la routine

À toutes et tous, lecteurs des Chantiers de culture, en cette période encore frappée de pandémie, meilleurs vœux pour 2022. Que cette année nouvelle soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique ! Yonnel Liégeois

Bonjour, comment ça va ?… Bien souvent, l’interlocuteur a déjà tourné les talons avant même d’avoir écouté la réponse ! Il est ainsi moult gestes, paroles et actes que nous posons sans trop nous soucier de ce que nous faisons et disons. Par habitude, par convenance sociale, par routine… Jusqu’à ce qu’un jour la marche du monde, parfois incompréhensible-invraisemblable-inimaginable, bouscule, déroute, percute le déroulé de notre quotidien. Plongeant la planète dans le chaos, la douleur, la mort.

La peste, le choléra, la grippe espagnole… Des épidémies, notre terre en a connues en un passé plus ou moins lointain. Seule la littérature, médicale ou historique, le rappelle à notre bon souvenir. En un temps record, l’humain a cette extraordinaire faculté d’ignorer, d’oublier, d’effacer de sa mémoire ces traumatismes collectifs. Plus proche de nous, le sida qui a fait plus de 25 millions de victimes depuis 1981 et tue encore… Hormis les lanceurs d’alerte, les éveilleurs de conscience, l’homme en tire-t-il leçon ? Les faits sont têtus, la vérité cruelle… Quand le genre humain n’en finit plus de creuser sa tombe à Pretoria et à Bamako, de Paris à Londres, de New-York à New-Delhi le taux de l’action explose sur les places boursières.

Jamais les marchés financiers n’ont connu saison aussi florissante… Il n’y a pas si longtemps, pourtant, on nous prédisait l’effondrement de l’économie mondiale ! La routine, la force de l’habitude : est-il normal, logique, compréhensible, admissible, par exemple, que les brevets des vaccins ne soient toujours pas tombés dans le domaine public, que les états soient toujours contraints de négocier le prix de chaque dose vaccinale détenue par les laboratoires ? Futile, une nouvelle polémique enfle : le prix des autotests entre pharmacie et grande surface… La recherche médicale a un coût, chacun en convient, mais il est encore plus vrai et fondamental, essentiel, d’affirmer que la santé n’a pas de prix quand il s’agit de sauver une vie !

La force de l’habitude, la routine… Dans l’ordinaire de nos existences, la pandémie a bousculé nombre de nos pratiques : se serrer la main, s’enlacer ou s’embrasser ! Les étreintes fraternelles sont bannies, les chaînes de solidarité brisées, les gestes simples d’humanité exclus de notre quotidien. Un mauvais moment à passer pour les accrocs à la normalité, les mordus de la banalité… Un désenchantement pour les autres parce que ces rituels ainsi nommés, accolade-baiser-poignée de main, nous rappellent, en leur manque et absence même, leur force et puissance. Combien ils font la richesse et l’originalité de ce qui se joue entre hominidés, entre deux êtres amis ou amants !

Pas une marque de virilité ou de possession, pas l’affichage d’une supériorité ou d’une toute puissance quelconque sous couvert de sexe ou de genre. Non, juste les attributs d’une égalité affichée où chacune, chacun s’expriment en pleine liberté avec le respect qui lui est dû. Une exigence d’écoute et d’ouverture, d’attention à l’autre qui ne peut être routine ou évidence mais travail sur soi-même, qui nous invite en conscience à partager le toit et le couvert, à se donner et transmettre la vie les uns aux autres.

Le propre du rituel sur la routine ? Entre pudeur et vigueur, enchanter chacun de nos actes en les faisant advenir en pleine lucidité, mettre du sens là où d’aucuns ne voient que le répétitif et la fadeur de l’ordinaire. Par la force du rituel, l’œil éclairé sublime le regard formaté : l’ordinaire devient extra-ordinaire, la banalité l’exceptionnel, la routine l’unique et l’absolu ! Ainsi fut-il de notre humanité rassemblée autour de la table de vœux échangés aux douze coups de la nuit tombée. Le symbole d’une fraternité revivifiée en cette nouvelle année ! Yonnel Liégeois

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