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Daniel Bougnoux, éveiller les esprits

Professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble, agrégé de philosophie et spécialiste d’Aragon dont il a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes dans la bibliothèque de la Pléiade, Daniel Bougnoux nourrit un blog au titre évocateur, Le randonneur. Dans une chronique en date du 21/10, il rend hommage à Samuel Paty, à tous les enseignants. Célébrant le statut de la philosophie, l’enjeu de l’éducation, le plaisir de la disputation, le bienfait de la culture cultivée dès la jeunesse jusqu’à point d’âge.

Une méditation enrichissante, un retour historique et une projection dans l’avenir que Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat. Yonnel Liégeois

 

                                 Éveiller les esprits (avec Samuel Paty)

                            

                                                  Samuel Paty (1973-2020)

L’infortuné prof d’histoire-géo victime du poignard islamiste n’était pas un héros, juste une bonne personne persuadée d’accomplir sa mission éducative, en proposant à sa classe de réfléchir, au-delà des limites du programme, sur des sujets tels que la liberté d’expression, l’intolérance, la place de la religion ou les vertus de l’humour… Je partage d’autant mieux l’émotion collective qui s’empare depuis quatre jours de notre pays qu’ancien enseignant moi-même, j’aurais fait comme lui.

Il est vrai que mon service dans l’enseignement secondaire (en philosophie) n’a duré que trois ans, à une époque (1970-1973) et dans un lieu (le lycée de jeunes filles Bonaparte à Toulon) où les conditions offertes au pédagogue étaient à l’évidence plus faciles : les valeurs de l’école faisaient encore consensus, mes étudiantes venaient pour apprendre et passer leur bac, et je n’avais pas dans mes classes pourtant remplies au maximum (40 élèves), de minorités ethniques capables de contester mes contenus de cours. Fraîchement issu moi-même de l’ENS et de l’agrégation, j’avais pour article de foi les bienfaits inconditionnels de la réflexion philosophique, et le vif désir de partager celle-ci chaque matin avec ma classe. Laquelle y consentait assez bien, faisant de moi un prof somme toute heureux.

Autre époque, heureuse utopie ? Je voudrais ici, en hommage à Samuel Paty, mieux cerner cet idéal partagé.

Si je tente d’évaluer ma situation par rapport à la sienne, je dirai d’abord que je n’ai pas affronté l’obscurantisme. Je me suis heurté comme chacun à l’ignorance, au dédain, à la bêtise crasse ou satisfaite, aux clichés et aux vulgarités où s’enlise la parole courante, mais pas à la remise en cause de ce qui m’animait : éveiller les esprits. Je croyais, et au fond je crois toujours, aux valeurs intrinsèques de l’ironie philosophique, aux bienfaits de sa discipline verbale, de son appel incessant au dialogue et aux raisons de l’autre, voire à des points de vue ou des hypothèses très étranges d’où le monde se découvre autrement. Dans la mesure où la philo se propose comme un éveil, un voyage ou une secousse libératrice hors des pensées enkystées, elle séduit assez facilement les jeunes gens qui, sur le point de quitter leur milieu familial, cherchent leur voie et leur équilibre. Ma légitimité n’était donc pas remise en cause, je n’avais pas de problème d’acceptation.

Plus qu’une autre matière, à l’exception peut-être des sports, la philo accompagne son disciple ou son étudiant sur les chemins de sa propre vie ; on peut, en classe de philo, apporter le récit d’un rêve, ou d’une péripétie intime, ouvrir le journal du matin, s’intéresser à une chanson, aborder une mode ou une œuvre d’art, bref réfléchir à toute sortes d’événements qui tissent notre quotidien sans sortir aucunement du sacro-saint programme ; la philo étant auto-référentielle, elle cherche à mieux cadrer ce qui arrive, et à composer à partir de ces sujets de réflexions en apparence disparates un monde un tant soit peu commun, ou une pensée communicante.

Commun est le grand mot : la philosophie surmonte les conflits en leur offrant une arène ou un cadre de discussion, la mise en arguments demeure sa grande affaire, elle répudie la violence, ou l’affirmation brutale d’un dogme ou d’une opinion personnelle qu’elle remplace par l’injonction : prenez la parole, vous et moi causons ! Je suis conscient, en rappelant cela, que ce filet de la dialectique ou du dialogue n’empêchera pas la révolte d’un Gorgias ou d’un Calliclès ; et qu’un islamiste, ou le porteur d’un dogme qui l’a fanatisé, ne fait pas irruption pour s’asseoir à la table des discussions, mais pour la renverser.

Le logos ou le cercle de la raison nous éclairent comme un phare, ou une lampe de poche, mais en laissant beaucoup de forces obscures et sauvages hors de leur clairière. Comment élargir ce rond de lumière ? Au niveau d’une classe, la mise en commun de la parole garde un fort pouvoir d’appel ; le sujet convié à une table ouverte où l’on échange des arguments et non des coups, sans dogmes a priori ni censure venue d’en haut, se trouve sécurisé et stimulé pour peu que cette parole, libératrice, soit présentée comme un jeu, ou une joute sportive. Car les lieux (familiaux, sociaux) qui stimulent une pensée personnelle ne sont pas si nombreux. Autour du sujet, l’institution scolaire puis universitaire trace une enceinte, protectrice, où les religions, les traditions, les trafics et les luttes d’influence en principe n’entrent pas. Et la philosophie en particulier a soin de découper cette « chambre à soi » (disait Virginia Woolf) ou ce sanctuaire, espace de retraite et de construction personnelle où le sujet retrouve des coudées franches ; elle réveille et stimule en nous cette faculté justement d’être un sujet, avec son pouvoir d’articuler, d’objecter et de répondre… Et elle fait advenir du même coup un nous, l’évidence d’une communauté de partage et d’écoute.

L’affinité entre ce programme (limité pour la philo à la terminale) et les valeurs de la laïcité et de la République n’a pas besoin d’être soulignée : chaque classe, si le prof s’appuie sur sa bienfaisante clôture pour y éveiller les esprits, à l’écart des autorités ailleurs constituées, reproduit en petit ce modèle de tolérance et d’émulation qui définit les fondements de notre République. L’école, et l’exercice philosophique en particulier, s’adressent à notre liberté. Mais l’exigence d’avoir à penser par soi-même n’est pas spontanée, ni forcément bienvenue, quel est ce soi-même qui parle par la bouche des enfants ? Trop souvent celui des préjugés extérieurs et (Descartes) des « contes de nourrice ». L’enseignant, celui qui promeut et porte véritablement le commun au-delà des intérêts et des affrontements particuliers, doit donc montrer tout ce qu’on gagne à cette ouverture, à ce passage d’une société close à une communauté moins fermée, celle dans laquelle on lit, on raconte, on pense et on joue à sa guise, selon ses propres goûts. Le grand défi est de faire préférer par les élèves cette ouverture aux routines de leurs mondes propres, de leur faire comprendre (et choisir) la supériorité de la parole et de l’examen personnel sur les dogmes ou les réponses toutes faites, de les aider à articuler contre les facilités du « J’te raconte pas », de  l’inattention, contre les mille séductions d’internet, la paresse du par-cœur ou l’expression désordonnée des pulsions, contre le chantage sentimental ou la violence primaire… Vaste programme, toujours à reprendre !

À l’horizon de cette ouverture il y aurait l’universel, auquel l’enseignement de la raison s’efforce d’accéder. Personne ne se meut dans l’universel mais il est bon, avec Kant, de poser que la moralité suppose non seulement qu’on se pense comme un autre (« ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse »…), mais encore  comme un sujet du genre humain au-delà des mœurs, des lois, des doctrines et des religions qui quadrillent les différentes sociétés. Cet appel à sortir du cercle des mimétismes partagés fait la supériorité de la science, comme de la vraie moralité. Et il ne reste pas sans écho : quelle récompense, pour chaque enseignant, de voir un jeune esprit s’ouvrir à cet horizon qui en effet l’élève, ou le grandit ! L’éducation n’est pas un mot creux ni une vaine tâche, elle amorce un cercle vertueux entre les consciences, moins d’intolérance, plus d’humour et d’audace dans la pensée.

J’imagine que Samuel Paty reproduisait, dans son coin et sans faire de foin, cet idéal des Lumières ; et que les profs sont légion, aujourd’hui en France, à transmettre sans forcément s’y référer les rudiments des philosophes qui nous ont formés, Socrate contre Calliclès, Montaigne, Pascal acharné à démêler en lui-même les évidences de la science et l’enthousiasme de la foi, Voltaire et son combat contre l’infâme, Kant et son partage critique entre les domaines de la religion et de la raison… Cet héritage est toujours à reprendre, à défendre contre ceux qui voudraient nous faire croire que ces mêmes Lumières ne sont qu’une croyance ou une idéologie parmi d’autres, ou que notre prétention à l’universel a entraîné le colonialisme et humilié les autres cultures. Au nom de quelles valeurs supérieures peut-on s’élever contre la laïcité ? Contre les principes de tolérance, et de libre circulation des idées, des pensées ?

Cette laïcité constitue un horizon indépassable, imprescriptible, mais elle ne conduit pas à l’angélisme ni à la naïveté : pas de tolérance pour les ennemis de la tolérance ! Sachons nommer, et traiter en conséquence, les adversaires de l’idéal scolaire et républicain qui nous a formés, et continue de nous inspirer. Une longue série de crimes fomentés par l’islam radical vient de culminer dans le meurtre, particulièrement atroce, de Samuel Paty.

Comment réagir ? Certainement pas en trouvant aux fanatiques des excuses, en se cachant derrière son petit doigt ou en répétant, comme le proviseur du dessin de Plantu, « pas de vagues »… Le prof comme le flic ou le juge se trouve confronté à ce qu’une société a parfois de pire, ses laissés pour compte, ceux que la famille, le quartier, le travail n’ont pas su éduquer et qui trouvent assez fatalement dans le prêche islamiste un lambeau de dignité ou une manière d’identité, fût-elle barbare. Entre leur charia et les lois de la République, la guerre est donc déclarée mais elle ne peut être, du côté des enseignants, que non-violente : nos armes sont le discours, la discussion, la lecture, cette lumière qui vient des œuvres inscrites au programme et d’une tradition critique de libre-examen… En un mot et encore une fois, l’éveil des esprits.

Grand promoteur de notre école laïque, Victor Hugo y a insisté dans des vers superbes, connaissez-vous dans La Légende des siècles le poème intitulé « An 9 de l’Hégire » ? Avez-vous ouvert et médité Le Fou d’Elsa (1963) où Aragon nous fait partager en quatre-cents pages de proses et de vers savamment mêlés la splendeur de la civilisation arabo-andalouse de Grenade, et la douleur de son égorgement par les Rois catholiques ? Quelques poètes de notre langue ont ainsi jeté des ponts ; et notre tradition critique des Lumières propose un horizon de conciliation, et un programme d’éducation. Un islam non-radical partage forcément ces valeurs, à lui de faire le ménage dans ses rangs, car il est la première victime des « amalgames », et d’aider nos profs (au lieu de les traiter de « voyous ») dans ce combat qui est aussi le sien. Daniel Bougnoux

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Jean-Pierre Vincent, le théâtre en deuil

Grande figure du théâtre public,  Jean-Pierre Vincent est décédé le 4 novembre. Parti du jeune Brecht iconoclaste, ce grand metteur en scène et pédagogue a exploré l’art du théâtre de A à Z et occupé de hautes fonctions dans son métier. Sans renoncer à le relier à une société en perpétuel changement.

 

C’est dans ce moment lugubre où le monde est malade et le théâtre public interdit de séjour qu’on apprend, le cœur serré, la mort de Jean-Pierre Vincent, le 4 novembre, des suites du virus. Ceux qui l’ont connu, ne serait-ce que par son talent étincelant de metteur en scène sans cesse au service d’une foule d’auteurs divers, son sens de la fraternité partageuse et sa probité proprement républicaine de directeur d’institutions d’envergure, ne peuvent qu’être minés par le chagrin. Il devait créer, dès que possible, l’Antigone de Sophocle au Théâtre national de Strasbourg.

Né à Paris en 1942, c’est dans le groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand, aux côtés de Jérôme Deschamps, Michel Bataillon et Patrice Chéreau, qu’il fait des débuts de comédien, avant de signer sa première régie, en montant Amal et la lettre du roi du grand écrivain bengali Rabindranath Tagore. L’année d’après, c’est la Cruche cassée de Kleist puis, en 1963, des Scènes populaires du fameux caricaturiste balzacien Henri Monnier. La troupe de Louis-le-Grand, dont il partage deux ans durant la direction avec Patrice Chéreau, s’est vite professionnalisée. À l’invitation de Bernard Sobel, elle se produit à Gennevilliers puis à Sartrouville, dans le théâtre fraîchement créé par Claude Sévenier.

Des spectacles marqués du sceau d’une effervescence intense

En 1968, c’est la rencontre avec le germaniste et traducteur Jean Jourdheuil (on lui doit notamment la révélation de Heiner Müller en France). Ils œuvrent de concert à la mise en jeu de thèses du jeune Brecht, au rebours de l’ossification, ici et là, du grand écrivain officiel de la RDA. Cela donne de mémorables réalisations, coupantes, vitaminées, sarcastiques, de la Noce chez les petits bourgeois (1968) au Théâtre de Bourgogne et de Tambours et trompettes au Théâtre de la Ville, adaptation par Brecht d’une pièce de George Farquhar, auteur britannique férocement comique, quasi contemporain de Molière.

J’ai des souvenirs vifs des spectacles de cette époque, marquée du sceau d’une effervescence intense, quand Vincent et Jourdheuil s’attaquaient, à la Brecht, à la pièce de Goldoni  le Marquis de Montefosco (1970, au Grenier de Toulouse) et, la même saison, aux Acteurs de bonne foi de Marivaux, à la Cagnotte de Labiche (1971, au Théâtre national de Strasbourg) ou, au TNP de Planchon, à Capitaine Schelle, Capitaine Eçço de Serge Rezvani puis, du même auteur, au Camp du drap d’or. Vincent et Jourdheuil, as du détournement, fondaient en 1972 le Théâtre de l’Espérance, sous l’égide duquel ils organisèrent des œuvres de Brecht ( Dans la jungle des villes), de Büchner ( Woyzeck) et de Grabbe ( Don Juan et Faust), sans négliger un auteur vivant, tel Jean-Claude Grumberg ( En revenant de l’expo). Au Palace, alors encore un théâtre, même menacé, c’était la Tragédie optimiste de Vichnievski, âpre réflexion sur le bolchevisme face à l’anarchisme. Au Palace, leur tandem fonde le Théâtre expérimental populaire (Tex-Pop). Une revue, Rebelote, au ton incisif, paraît brièvement.

Le TNS, le Français, les Amandiers…

Jean-Pierre Vincent est nommé en 1975 à la tête du Théâtre national de Strasbourg. Il prend en main l’école et se lance dans un rigoureux travail d’expérimentation autour du réalisme et, au terme d’une sérieuse réflexion, définit les rapports avec l’institution et refonde dûment les liens avec les collectivités locales et nationales. Époque particulièrement fertile avec le compagnonnage d’André Engel et les créations marquantes de Germinal   d’après Zola (adaptation de Michel Deutsch), le Misanthrope (1977), Vichy-Fictions (1980), textes de Bernard Chartreux et Michel Deutsch sur l’ère pétainiste, et Palais de justice (1981), formidable exercice hyperréaliste sur la misère du monde au tribunal. En 1980, il y avait eu Peines d’amour perdues de Shakespeare dans la traduction de Jean-Michel Déprats, une réussite enchanteresse. Jean-Pierre Vincent, nommé administrateur général de la Comédie-Française de 1983 à 1986, ne souhaitera pas, à ce poste, jouer rebelote. Il n’y était pas à l’aise, peu porté à la posture régalienne obligée. Du moins révéla-t-il au Français la figure singulièrement poétique de Jean Audureau, avec Félicité, surgeon flaubertien sublimement interprété par Denise Gence. Il fait entrer au répertoire le Suicidé de Nicolaï Erdman, et Six personnages en quête d’auteur de Pirandello.

Il succède à Chéreau à Nanterre-Amandiers. Il y fait flèche de tout bois d’hier à ­aujourd’hui avec, de Musset, Fantasio puis On ne badine pas avec l’amour et les Caprices de Marianne, jusqu’à Princesses de Fatima Gallaire, en passant par Sénèque ( Thyeste, en 1994) et, à nouveau, Woyzeck de Büchner. En 1996, il est invité à créer, à la Comédie-Française, le drame historique de Gérard de Nerval Léo Burckart, sur l’intellectuel romantique devant l’action. Pensant au relais, il met le pied à l’étrier, entre autres, à Stanislas Nordey. Dès 2001, infiniment autonome, il crée Studio libre avec Bernard Chartreux et se consacre assidûment à l’enseignement et à la mise en scène à l’École régionale d’acteurs de Cannes, où il relève magnifiquement le défi des Pièces de guerre d’Edward Bond, puis à l’École nationale supérieure des arts et techniques du spectacle, sise à Lyon. Dommage que la plupart de ces réalisations-là, moins courues, réservées aux écoles, d’une maîtrise absolue, n’aient pu légalement toucher un public large ! En revanche, en 2008, c’était à l’Odéon, l’École des femmes, travail magistral mené avec le concours de Daniel Auteuil dans le rôle d’Arnolphe et qui fut aussi, à Avignon, sa ville natale, un Scapin d’anthologie. En quelque cent mises en scène, que de beaux succès mérités, l’un des derniers avec les Prétendants de Jean-Luc Lagarce.

Travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic

Familier de Molière et Brecht, Vincent a également chéri Shakespeare et la tragédie grecque, amenant volontiers cette dernière sur des rives actuelles. C’est à partir de Roger Planchon et de Brecht qu’il avait entamé son parcours de vie d’artiste. Fidèle en amitié et en collaboration (le peintre Chambas notamment, les comédiens Philippe Clévenot, Alain Rimoux, Évelyne Didi, Christiane Cohendy, Bernard Freyd, la liste est longue), travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic, Jean-Pierre Vincent occupe dans l’histoire du théâtre français une place capitale. N’est-il pas urgent de le marteler dans un temps d’oubli au sein du grand dégueulis d’images qui noie la pensée ?

À la fin de ce balayage, trop hâtif et bref, de la vie d’un homme qui déclarait humblement « Mon métier, c’est le texte, les acteurs et les planches », on se sent coupable de n’avoir pu mieux signifier sa vertu civique et sa puissance artistique dans un moment historique donné. Jean-Pierre Léonardini

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Le livre, essentiel ou non ?

Une nouvelle fois, considérées comme des commerces non essentiels, les librairies sont contraintes de baisser le rideau ! Une décision qui exaspère les professionnels du livre et nourrit leur colère. Lectrices et lecteurs soutiennent la pétition nationale lancée par le Syndicat de la librairie française.

 

Considérées comme des commerces non essentiels, les librairies sont contraintes, une nouvelle fois, de baisser le rideau à l’heure du second confinement. Malgré la mobilisation citoyenne des professionnels du livre, des auteurs et éditeurs, des lectrices et lecteurs… Même le ministre de l’Économie militait en faveur de leur ouverture, décidant alors la fermeture des rayons livres dans les grandes surfaces mais laissant ainsi le champ libre aux géants de la vente en ligne !

« Fermer les librairies, c’est condamner tout un pan de l’économie culturelle, sans doute à vaciller, pour certains à disparaître », souligne François Busnel, l’animateur de l’émission La grande librairie et l’initiateur d’une pétition nationale, soutenue par le Syndicat de la librairie française, qui remporte un vif succès. « À l’heure où les salles de spectacles, les musées, les centres d’art et les cinémas sont malheureusement contraints de nouveau à la fermeture, l’ouverture des librairies maintiendrait un accès à la lecture et à la culture dans des conditions sanitaires sécurisées », soutient le SLF. Et le syndicat de poursuivre : « Le retour en nombre des lecteurs en librairie, jeunes ou adultes, à l’issue du premier confinement a illustré cette soif de lecture, porteuse de mille imaginaires, et cette volonté de défendre nos lieux de vie, de débats d’idées et de culture au cœur des villes ». Au final, le texte de la pétition demande au Président de la République de laisser les librairies indépendantes ouvrir leurs portes.

Est-il plus dangereux d’acheter un livre qu’une baguette de pain ? À l’identique du boulanger, le libraire s’est équipé pour garantir la santé de ses salariés comme des visiteurs. Avec le sourire et la rigueur requise, il exige le respect des règles sanitaires. Pour que chacune et chacun ne cessent de tourner avec ravissement les pages du livre, les pages de la vie… Un appel à ouvrir les portes auquel le gouvernement reste sourd, malgré les incohérences d’une décision qui exaspère les professionnels du secteur, en dépit de la colère qui gronde et monte des territoires !

En solidarité avec les acteurs du livre, les membres de l’académie Goncourt ont convenu de reporter, sine die, la date de remise de leurs prix. Comme d’autres jurys littéraires : le Renaudot, le prix Interallié et le Grand prix du roman de l’Académie française. Quant aux librairies, elles s’organisent pour mettre en place et développer la vente en ligne et à emporter. Tel le réseau Folies d’encre, douze librairies en Seine-Saint-Denis(93) pour 1 724 893 livres disponibles, qui s’autorise un message fort en humour : « Si vous ne savez pas quoi chercher, appelez-nous, envoyez-nous un mail, un pigeon voyageur, des signaux de fumée… ON SERA LÀ POUR VOUS ! Prenez soin de vous, laissez la stupeur retomber et lisez, on n’a pas encore trouvé mieux pour passer l’hiver sereinement ! ». Un autre site, national, à consulter : Lalibrairie.com, qui prône « un nouveau mode de distribution alternatif aux circuits traditionnels tout en protégeant votre librairie de proximité ». Le principe ? Aucun frais de port n’est facturé si vous retirez votre livre dans la librairie au coin de votre rue ! Quant au réseau Leslibraires.fr qui a pour ambition « de vous permettre de retrouver sur Internet vos librairies préférées, leur choix et leurs spécificités », le mode de fonctionnement est un peu différent : il s’appuie, toutes librairies confondues, sur un stock en ligne qui recense près de cinq millions de livres !

Averroès, l’illustre philosophe et médecin musulman, écrivait au XIIème siècle que « l’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence ». Lisez, lisons, lisez : il n’y a pas meilleur remède contre la bêtise et l’ignorance, la peur et la haine, l’obscurantisme et la violence ! Yonnel Liégeois

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La lettre d’Ariane Ascaride

Dans le quotidien L’Humanité en date du 30/10, la comédienne Ariane Ascaride commente les termes de l’allocution télévisée d’Emmanuel Macron. Une lettre ouverte où la citoyenne de Montreuil (93) exprime son incompréhension, son amertume et sa désespérance. Chantiers de culture la propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat.

Monsieur le Président,

Je sais que vous êtes au four et au moulin et ma lettre ne pèse pas bien lourd face à cette marée épidémique.

Mais je ne peux pas m’empêcher de l’écrire, Monsieur le Président. Hier soir, devant ma télé, je vous écoutais avec une grande attention, mon espoir bien avant l’allocution était réduit à néant, mais ce qui fait un trou à mon âme est l’absence dans votre discours du mot culture. Pas une fois il n’a été prononcé. 

Nous sommes la France, Monsieur, pays reconnu par le monde entier et envié par tous pour la présence de sa créativité culturelle, la peinture, la musique, la littérature, la danse, l’architecture, le cinéma, le théâtre, vous remarquez, je cite mon outil de travail en dernier. Tous ces arts sont dans ce pays des lettres de noblesse que les hommes et les femmes du monde admirent. C’est un pays où marcher dans les villes raconte l’histoire du monde, où la parole dans les cinémas et les théâtres apaise, réjouit, porte à la réflexion et aux rêves ces anonymes qui s’assoient dans le noir pour respirer ensemble un temps donné. Nous sommes indispensables à l’âme humaine, nous aidons à la soigner, je ne parle même pas de tout le travail que nous faisons avec les psychiatres.

Nous sommes des fous, des trublions mais tous les rois en ont toujours eu besoin. Et hier soir silence total…

Je pensais à Mozart hier soir, au fond le regard des dirigeants n’a pas tellement changé et ça me désespère. Nous faisons du bruit, nous parlons et rions fort, nous dérangeons certes mais sans nous l’expression de la vie est réduite à néant.

Aujourd’hui je suis perdue, je sais, je veux le croire, les lieux de cultures ouvriront à nouveau et on pourra retourner dans les librairies acheter un livre que l’on glissera dans la poche de son manteau comme un porte-bonheur, un porte-vie. Mais hier soir quelque chose s’est brisé dans mon cœur. Je ne sais pas bien quoi, peut-être l’espérance, et c’est terrible pour moi, car c’est l’espérance d’écrire un beau livre, de construire un bel édifice, de faire entendre un texte magnifique, de peindre l’aura des humains, de faire chanter et danser nos spectateurs, qui nous pousse tous à travailler comme des fous, à faire des sacrifices de salaire, des sacrifices familiaux, demandez à nos familles ce qu’elles acceptent parfois pour que nous puissions donner de la joie à ces anonymes.

Voilà, Monsieur le Président, je ne pouvais pas me taire, moi, votre silence m’a démolie. Mais je me relèverai et mes amis aussi. Je voulais juste que vous mesuriez avec cet oubli combien vous avez écorché les rêves de ceux qui font rêver et se sentir vivant.

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Alain Rey, le maître des mots

Le monde de la culture est en deuil : Alain Rey est décédé, le 28 octobre. Éminent linguiste, talentueux vulgarisateur du sens des mots à la radio ou à la télévision, il a conçu puis dirigé le dictionnaire « Le Robert », grand et petit, durant des décennies. Cet amoureux des lettres, ce maître des mots, s’affichait aussi comme un humaniste éclairé. En hommage à cette haute figure de l’édition, petite de  taille mais grande par l’érudition, Chantiers de culture remet en ligne un article publié en 2014. Le portrait d’un homme qui abhorrait la langue de bois. Yonnel Liégeois

La faim des mots, le mot de la fin

 

Petit de taille mais longs cheveux blancs, Alain Rey vous accueille en s’excusant presque du retard dans le déroulé de son emploi du temps ! En ce début d’après-midi, il clôt sa pause déjeuner, debout, face à un bureau où s’amoncellent dossiers et piles de livres à profusion. Une petite récréation, ce lapin chasseur à déguster, avant de boucler un dernier article après relecture, peut-être le dernier chapitre d’un bouquin à paraître…

Ne parlez pas de retraite à Alain Rey, il s’en fâcherait, l’octogénaire affiche toujours la même passion des mots, le même amour de la langue. Comme à son plus jeune âge… « La légende familiale affirme que j’ai su parler avant de marcher ! Dès que j’ai pu converser avec ma maman, la discussion se portait déjà sur le jeu des mots. Très tôt, sans bien savoir pourquoi, j’ai perçu la différence entre ceux qui m’agressaient et ceux qui me faisaient rire. En fait, avec le recul, je constate qu’il en est de même pour tous les enfants ». Et de faire, d’emblée, ce constat pertinent : dès qu’un enfant parle on s’extasie de ses écarts de langage par rapport à la norme, dès qu’on lui demande d’écrire ses écarts sont considérés comme des fautes ! « Il passe ainsi subitement d’un univers de liberté d’expression à un univers de contraintes, de fautes, sinon de péché puisque l’on parle de « faute d’orthographe » et que le mot est d’origine chrétienne, usité dans le domaine moral ». Notre maître des mots est catégorique, on a trop oublié en pédagogie d’enseigner l’oralité. « Si on veut apprendre aux enfants à écrire avant de s’être sérieusement appliqué à leur apprendre à parler, c’est comme lui apprendre à nager sur un pliant sans jamais le mettre à l’eau ! Le langage a deux faces extrêmement différentes, l’écrit et l’oral, et l’on a trop tendance à considérer que l’écrit serait supérieur à l’oral : une grave injustice à l’égard de civilisations fondées sur la culture orale ».

De mot en mot, le « patron » du Robert se révèle authentique conteur quand il narre ainsi l’histoire du langage et des langues. Linguiste de formation certes, mais libre penseur qui sait se jouer des théories et des dogmes pour étayer ses convictions sur de solides références, d’Auguste Comte à Jacques Derrida. Le premier affirmant que l’écriture est « fille de la danse » et la parole « fille de la musique », le second soutenant dans son ouvrage philosophique « La grammatologie » qu’écriture et oralité sont deux systèmes certes différents mais d’égale importance… « Comme Eric Orsenna en référence à son livre, je pense que la grammaire est une chanson douce, en tout cas qu’elle pourrait l’être et cesser d’être perçue comme une corvée ». Selon Alain Rey, parce qu’il parle français, le Français a un rapport plutôt simpliste avec sa langue, « il est extraordinairement unilingue, avec l’illusion que les gens, comme lui, ont la langue du nom de leur pays : l’Allemand parle l’allemand, l’Italien l’italien, le Chinois chinois… Or, ce n’est pas vrai du tout, les Chinois parlent plusieurs langues et tous les Italiens en ont au moins deux… Il nous faut donc l’affirmer clairement : la langue n’est pas un brevet de nationalité ! ».

Si le langage est le propre de l’homme, comme le rire, la langue quant à elle recèle et révèle une constellation d’usages. Aussi, Alain Rey n’est point inquiet de l’emploi massif du SMS chez les jeunes. « Qui détient le bon français ? », s’interroge-t-il avec pertinence, « nous avons tous notre argot, nous usons chacun de la langue de notre milieu social. En 14-18, par exemple, 40% des hommes ne parlaient pas français ! ». Notre spécialiste du juste mot s’inquiète surtout de la disparition de l’usage de la langue française dans l’élaboration des brevets et modes d’emploi, cela pose un vrai problème et cette réalité risque de devenir un terrain de conflits majeurs. Pour autant, même si les rapports de force ont imposé l’anglais sur la scène internationale, Alain Rey est catégorique : l’apprentissage du français n’est pas en recul à travers le monde ! Yonnel Liégeois

À lire, parmi les nombreux ouvrages d’Alain Rey : « Le français, une langue qui défie les siècles » (Découvertes Gallimard, 14€), « Littré, l’humaniste et les mots » (Gallimard, 22€), « Dictionnaire amoureux des dictionnaires » (Plon, 27€50), « Des pensées et des mots » (Éd. Hermann, 25€), « Le voyage des mots : de l’Orient arabe et persan vers la langue française » (Trédaniel éditeur, 29€90).

Alain Rey, en dix dates :

1953 : Premier volume du Grand Robert

1967 : Première édition du Petit Robert

1989 : Révolution, histoire d’un mot (Gallimard)

1992 : Dictionnaire historique de la langue française

1993-2006 : « Le Mot de la fin » sur France Inter

2004 : « Démo des mots » sur France 2

2005 : Dictionnaire culturel en langue française

2011 : Dictionnaire amoureux des dictionnaires (Plon)

2013 : Dictionnaire amoureux du diable (Plon)

2018 : Hommage aux mots (Hermann)

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Lula, plaidoyer pour la vérité

Dans La vérité vaincra nouvellement paru, l’ex-président brésilien Lula clame son innocence et dénonce la machination dont lui-même et son pays sont victimes. Condamné par le juge Sergio Moro, nommé ministre de la Justice dès l’accession au pouvoir de Jair Bolsonaro, provisoirement libéré, il continue son combat pour la vérité.

 

« La vérité vaincra », c’est l’émouvante profession de foi que livre l’ex-président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, au travers d’un long entretien réalisé en février 2018, et complété de ses prises de parole devant le syndicat des métallos de la CUT. Tant à la veille de son incarcération en avril 2018 qu’au lendemain de sa libération en novembre 2019, qui pourrait n’être que provisoire… Condamné dès juillet 2017 pour corruption passive et blanchiment d’argent à neuf ans et sept mois de prison par le juge Sergio Moro, Lula ne cesse de clamer depuis son innocence. Tous les ingrédients sont en effet réunis pour démontrer le caractère politique de cette opportune condamnation. C’est elle qui permet au militant d’extrême droite et écocide Jair Bolsonaro d’accéder à la présidence du Brésil en écartant le favori dans les sondages : Lula lui-même.

Bolsonaro n’aura attendu que quatre jours après son accession à la présidence pour nommer le juge Moro ministre de la Justice. Et s’il existait encore des naïfs croyant à l’indépendance du magistrat, les enregistrements que le site de presse The intercept Brasil publie en juin 2019 éclairent sur l’implication de Moro dans cette machination de grande envergure : des accusations non fondées pour écarter un président de gauche. Cette conspiration juridico-politique inclut le « coup d’état institutionnel » ayant abouti aussi à l’éviction de la présidente Dilma Rousseff, laquelle avait succédé à Lula. Ses instigateurs ne pouvaient logiquement envisager le retour de celui-ci à la présidence. Alors qu’il en aurait eu l’occasion à maintes reprises, Lula ne s’est pas enfui et s’est livré lui-même avant d’être emprisonné. Fidèle à ses convictions, il croit en la justice et veut se battre pour la vérité. C’est ce qu’il assure dans ce livre.

Et pourtant, que d’épreuves va endurer cet ouvrier devenu président depuis l’opération judiciaire Lava Jato en 2014 ! C’est dans cette période que l’épouse de Lula décède d’un AVC en février 2017. Durant son incarcération, il perd aussi son frère en janvier 2019, son petit-fils âgé de 7 ans en mars 2019. Aux obsèques auxquelles il est quand même autorisé à assister, interdites pour son frère, il promet d’apporter son « diplôme d’innocence » à son petit-fils « au ciel ». La vérité vaincra nous fait entrer « dans la tête de Lula », ses motivations profondes, sa fierté d’être un ouvrier. Dans son bilan aussi, en tant que président qui a fait accéder les pauvres, les noirs, les sans-terres à une meilleure vie : à l’éducation, à la culture, à la lecture comme « acte politique ».

L’ouvrage porte une vision de la vie qui parle aux « gens de peu » : tout président qu’il fût, Lula est resté un métallo dans sa manière d’être et de penser. Son humour populaire, ses références au foot pour analyser d’autres comportements humains, surprennent, donnent de la vie, une chair, une âme à une pensée qui est tout sauf désincarnée. Au travers de ses paroles, on s’initie aussi à la culture et à l’histoire politique de ce grand pays, généralement peu connues dans ses détails. Il emmène ses ministres dans les régions déshéritées, afin qu’ils soient en prise directe avec les pauvres dont il est issu pour mener ses réformes. Il détaille l’évolution de sa pensée, les défis auxquels on se confronte quand on passe de l’opposition à la direction des affaires, les nécessaires alliances, les erreurs aussi jusqu’à ce « coup d’état soft » par l‘empeachment de son amie Dilma Rousseff.

Malgré ses 74 ans, Lula est encore plein de fougue et de jeunesse. Il incarne l’espoir d’un autre futur pour son pays et demeure une source d’inspiration pour le monde entier. Régis Frutier

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LINportant, c’est la fibre !

Fondateur de la coopérative Linportant, Paul Boyer estime que cette fibre se doit d’être bio, mais aussi sociale. En recréant une filière textile et de confection made in France. Explications

 

C’est l’histoire d’un coup de foudre, transformé en liaison durable et fructueuse… Lorsqu’en 2009 Paul Boyer, jeune ingénieur parisien d’origine toulousaine, vient se mettre au vert avec sa petite famille en Normandie, il tombe amoureux des champs de lin aux environs de Caen. Pour s’attrister rapidement, constatant qu’une fois la fibre récoltée, elle part au bout du monde et n’induit aucune retombée économique sur la région. « La France est le premier exportateur de lin au monde avec une production sur 100.000 hectares dont 70.000 en Normandie ! Personne ne le sait ou presque, on n’en parle pas, c’est écrit nulle part », se désole-t-il, campé dans le hangar qui abritera bientôt son usine de confection de tee-shirts bio et qui lui sert pour l’instant de QG. Nous sommes à Evrecy, petite bourgade de 2000 habitants, à quelques kilomètres au sud de Caen.

Le jeune homme décide alors de s’engager sur un  double projet : d’une part favoriser une culture de lin bio dans la région en incitant les liniculteurs à une conversion, d’autre part reconstituer la chaîne de production jusqu’à un produit final made in France. En effet, comme il le déplorait récemment dans les colonnes de Télérama, «  la caricature du lin, c’est une très belle fibre poussée en Normandie, teillée localement, puis envoyée en Chine pour être filée, avant de se changer en tissu très fin en Italie et de repartir pour la confection en Asie, d’où le vêtement sera expédié dans un magasin parisien ». Paul Boyer n’est pas étranger au monde du textile puisqu’il travaille depuis 2003 dans la mode éthique et le coton bio. Il fait partie de l’association « lin et chanvre bio », dont il est devenu vice-président. Fort de ses contacts dans la filière, il travaille à convaincre. Alain Gautier, liniculteur, le suit.

Pour un lin bio de qualité, il faut une rotation de sept ans en alternance avec d’autres plantes nourricières ou fourragères. Le lin est peu gourmand en eau, contrairement au coton, mais son traitement en différentes étapes est très peu mécanisable. Il nécessite une main d’œuvre importante et qualifiée. La première étape est le rouissage qui se fait au sol à partir de la mi-juillet, après l’arrachage des tiges qui vont progressivement pourrir au sol en étant retournée plusieurs fois par le liniculteur. S’il y a trop de pluie ou pas assez, la récolte est perdue. Puis vient le teillage qui se fait dans l’usine de Bourguébus, non loin d’Evrecy. Il s’agit de broyer et d’écraser la paille pour extraire la fibre appelée filasse. Rien ne se perd : les déchets (les « anas ») sont transformés en litière pour animaux et les graines sont connues pour leurs bienfaits dans le domaine de la diététique. La filasse passe ensuite au peignage pour aboutir à un ruban régulier qui évoque une magnifique chevelure blond vénitien… La dernière étape, la filature, sera confiée à l’entreprise Safilin d’Armentières qui a malheureusement délocalisé son usine en 2003, non pas en Chine mais en Pologne. Avec l’espoir secret d’une relocalisation ultérieure plus facile, et ce sera pour Paul Boyer le projet ultérieur baptisé Linpossible !

Une fois le fil de lin obtenu, le plus dur reste à faire. En effet, la matière part du champ pour aboutir au produit fini selon une chaîne bien établie, comme l’explique Paul Boyer. « L’argent part de la poche du consommateur, il le donne à un distributeur qui le donne à une marque qui achète à un confectionneur qui lui-même achète à un tisseur, lequel se fournit en fil …Une partie finale de cet achat arrive dans la poche du liniculteur. Pour que ce dernier vive, il faut donc remonter la filière des différents donneurs d’ordre pour les associer au projet ». Il n’y aura pas de produits vendus sous la marque LINportant. Paul Boyer veut vendre aux donneurs d’ordre, il ne souhaite pas travailler pour du très haut de gamme comme Hermès qui vendrait  un tee-shirt à 300 €. « Ce n’est pas ça qui va créer de l’emploi massif », il veut aller vers des marques nationales de milieu de gamme « pour arriver à un prix de vente très accessible en travaillant un peu sur les marges de chacun ». Ce fut un travail considérable de plusieurs années, « j’aime aller au fond des sujets, c’est le défaut des mineurs… », plaisante l’ancien ingénieur de l’École des Mines.

Il opte pour une structure d’économie sociale et solidaire, d’abord sous forme d’une association en 2017 pour étudier la faisabilité technique et économique : obtenir un volume suffisant pour être industriel mais sur une jauge raisonnable d’une vingtaine d’hectares et 100.000 tee-shirts par an. En novembre 2019, l’association se transforme en une Société coopérative d’intérêt collectif de 63 membres se composant des salariés, d’acteurs de la filière, de professionnels de la gestion et de membres de la société civile (citoyens et associations). Une prévente de tee-shirts, organisée par le biais de la plate-forme Ulule, a réuni 3500 commandes. Livraison prévue fin juin 2020… Le coronavirus changea la donne, les mécaniciens recrutés fabriquèrent des masques tout l’été en attendant la livraison des tables de coupes, des métiers à tricoter et le début effectif de la production des tee-shirts cet automne.

L’initiative est à saluer. Certes, une goutte d’eau au regard de l’océan de tout le textile asiatique mais il faut y voir, par de là le projet, un espoir proche : acheter un vêtement en lin bio qui n’aura pas fait plusieurs fois le tour de la planète avant de s’accrocher à notre portant ! Chantal Langeard

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Limoges, un automne francophone !

Le  23 septembre, s’ouvre à Limoges la 37ème édition des Francophonies ! Sous le label « Les zébrures d’automne », s’offrent sur scène moult créations d’expression française durant près de deux semaines. Rencontre avec le griot Hassane Kassi Kouyaté, comédien et metteur en scène burkinabè, directeur du festival.

Yonnel Liégeois – Votre plus grand bonheur en prélude à l’ouverture de cette  37ème édition des Francophonies ?

Hassane Kassi Kouyaté – La bouffée d’oxygène qu’elle symbolise, après l’annulation des « Zébrures de printemps » pour cause de pandémie ! Pouvoir jouer, chanter, danser à nouveau ensemble, pour moi c’est la victoire de la vie sur la mort, de l’optimisme sur la peur… La création artistique, quelle que soit la forme qu’elle revête, se singularise d’abord comme lieu de rassemblement. Plus encore qu’un extraordinaire lieu de rencontre, les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre. Qui offre aussi, en ces temps troublés, du travail à tous : comédiens, musiciens, techniciens, hôteliers et restaurateurs.

Y.L. – En ce troisième millénaire, quel regard portez-vous sur l’état de la francophonie ?

H-K.K. – Dans le domaine de la création, elle exige un véritable plan d’urgence. Plus qu’on ne le pense… L’état des lieux ? Une fragilité structurelle constante, un manque de moyens et de visibilité criants alors que la créativité n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui ! La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert. Il devient urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine et, par leur existence, les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens. Ensuite, il nous faut veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! C’est pourquoi, à Limoges, nous mettons en place ou envisageons des partenariats avec le Moyen-Orient et des pays tels que l’Inde ou le Vietnam, par exemple. Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française.

Y.L. – Lors de cette édition, vous créez Congo jazz band. La mise en scène, et en musique, de la tragédie orchestrée par la colonisation belge…

H-K.K. – Beaucoup de gens ignorent l’histoire de ce pays africain que Léopold II, le roi des Belges, avait fait propriété personnelle. Lors de la conférence de Berlin, en 1884, où les grandes puissances se partagent l’Afrique (cf. Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, ndlr)… Dans la foulée, beaucoup ignorent également que leur téléphone mobile fonctionne grâce au cobalt congolais extrait dans des conditions honteuses, dans des mines artisanales où des enfants risquent leur vie au quotidien. Avec cette pièce, c’est une façon pour moi de mettre le zoom sur un système où demeurent exploiteurs et exploités, où les pays riches continuent de s’enrichir sur le dos des pays pauvres. Congo jazz band se veut aussi parole de révolte et d’espoir, à sa façon appel au changement pour un développement du monde équitable.

Y.L. – Malgré les violences policières qui perdurent aux États-Unis, en dépit du curieux débat  sur l’appellation « nègre » ?

H-K.K. – L’histoire rattrape mon projet de mise en scène, décidé bien avant ! La question « nègre » est un faux-débat. Chantons, louons, lisons écrivains et poètes qui ont su rendre beauté et dignité au mot, d’Aimé Césaire à Dany Laferrière, du Cahier d’un retour au pays natal à Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer… Il faut en revenir aux réalités premières : un système qui crée la peur et la misère, organise le marché des armes pour la sécurité intérieure et les révolutions de palais, contraint des milliers de gens à l’exode et souvent à périr en mer. Ma responsabilité, en tant qu’artiste, n’est pas d’accuser mais de porter la question sur la place publique, d’inviter par exemple à poser un regard nouveau sur la situation des migrants…

Y.L. – Il a fallu attendre des décennies pour que Paris se dote enfin d’un théâtre de la marionnette, le Mouffetard. Existait le Tarmac, un lieu dévolu à la création francophone. Dont le ministère de la Culture a entériné la disparition en 2018…

H-K.K. – Je ne connais pas les raisons de la fermeture du Tarmac. Ce que je constate, c’est que cette perte représente un vide énorme. Affirmer qu’on a besoin de théâtres dédiés à la création francophone contemporaine n’est pas une honte. Pour donner à voir et entendre les œuvres, afficher leur puissance de créativité, développer un pôle d’expertise et engranger un savoir-faire. Las, la francophonie ne se voit offrir qu’un strapontin ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan

Les zébrures d’automne

Comme sur l’affiche : théâtre, danse, musique… À Limoges, pour la 37ème fois, c’est toute la palette créative de la francophonie qui s’offrira au public ! Plus présente que jamais, avec onze créations et de nombreux autres spectacles, rencontres et débats. « Les Francophonies sont d’abord et avant tout un lieu de découvertes, de surgissements, de chocs provoqués par « une même et autre langue » professe Alain Van der Malière, le président du festival (…) Aux Zébrures, la question de la langue française, dans ces multiples variantes et déclinaisons, est plus qu’une passion, un engagement ».

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Barbara Stiegler, No alternative

Avec Il faut s’adapter, Sur un nouvel impératif politique, paru chez Gallimard, la philosophe et professeure d’université Barbara Stiegler interroge l’idéologie néolibérale véhiculée par  le théoricien américain Walter Lippmann. Une pensée devenue hégémonique, obligeant les peuples à s’adapter et à maintenir le cap de la mondialisation.

 

Cyrielle Baire – Dans votre ouvrage, Il faut s’adapter, vous vous intéressez à la thèse de Walter Lippmann, l’un des penseurs du néolibéralisme qui appelle dans les années 1930 à une transformation de l’espèce humaine. Qu’en est-il ?

Barbara Stiegler – Selon Lippmann, l’espèce humaine n’est pas assez adaptée à un environnement mondialisé. Du fait de son évolution biologique et historique, elle serait trop fermée sur elle-même, mentalement et culturellement. Il faut donc la transformer par la rééducation des populations et un ensemble de politiques publiques, afin qu’elle s’adapte sans cesse aux transformations. L’objectif va au-delà de la mise au pas des forces du travail, c’est la totalité de nos manières de vivre qui doivent être revues : nos loisirs, notre culture, nos corps, nos affects et nos manières de penser. C’est un changement anthropologique total.

C.B. – L’éducation doit donc être repensée, non plus pour émanciper, mais pour réadapter les individus à leur environnement ?

B.S. – Oui. Lippmann est l’un des grands précurseurs des textes de l’OCDE ou de l’Europe sur le système éducatif. Une synthèse entre les besoins de l’économie mondialisée et la psychologie du développement. L’éducation n’est plus au fondement du pacte républicain, elle n’a plus la visée émancipatrice des Lumières. Elle devient un ensemble de compétences à acquérir pour s’adapter dans un environnement incertain, marqué par la compétition et le changement permanent.

C.B. – La pensée d’Emmanuel Macron, lorsqu’il parle des « Gaulois réfractaires au changement », serait influencée par cette idéologie néolibérale ?

B.S. – Exact. Mais c’est aussi la thèse typiquement néolibérale du « retard » français, encombré par son État social, ses luttes collectives et ses tendances révolutionnaires. Alors qu’il arrive au pouvoir dans les années 1970 et va installer son hégémonie jusqu’à aujourd’hui, le programme du néolibéralisme français est d’imposer une rupture définitive avec l’héritage révolutionnaire. Avec une mutation de l’État social mis au service d’une adaptation des populations à la mondialisation

C.B. – Quelle est la vision de la démocratie portée par les néolibéraux ?

B.S. – Lippmann considère que les masses ne sont pas assez éclairées pour se gouverner. Elles sont jugées figées, en retard sur l’évolution et les événements. Elles ont besoin d’un gouvernement d’experts qui décrète un cap qui ne peut être discuté. La pédagogie des réformes sert à obtenir le consentement des masses. Ce modèle de démocratie pousse à l’extrême la logique de la représentation. Ceux qui sont jugés compétents, les « élus », sont aux commandes. Pour les citoyens, la démocratie se résume aux rendez-vous électoraux, avec ses champions et ses supporters, et reste un moment exceptionnel.

C.B. – Comment l’idée qu’il n’y aurait « pas d’alternative » au cap fixé s’est-elle imposée dans le débat public ?

B.S. – L’une des raisons principales est la crise du socialisme réformiste et révolutionnaire qui a ouvert un boulevard au néolibéralisme, lui permettant de s’imposer à droite et à gauche grâce à son discours sur « l’égalité des chances » et les « règles du jeu ». Ce discours sur la justice explique en partie son succès. La compétition y est présentée comme un jeu fair-play, relancé sans cesse et présent dans tous les domaines – école, sport, travail –, où les meilleurs gagnent. Une autre explication est que le néolibéralisme donne un sens à l’histoire, avec la mondialisation des échanges comme horizon, qui répond à un besoin, celui de connaître le sens de l’histoire. Car notre temporalité a été modelée par le christianisme : nous avons besoin de connaître la fin.

C.B. – Crises écologique, sanitaire… Le cap fixé par « les experts » vacillerait-il ?

B.S. – La crise sanitaire mondiale résulte de la destruction des écosystèmes et de la biodiversité. Or, la crise écologique est la pire objection que l’on puisse faire au récit néolibéral. Elle montre que la mondialisation et l’explosion des mobilités mènent à la destruction des écosystèmes et de nos organisations sociales. Quant au virus, il a révélé l’effondrement de notre système de santé, ce qui met en danger le pouvoir. Car le néolibéralisme est censé assurer un pouvoir bienveillant, qui fait prospérer le vivant. On nous dit: « Suivez le berger, car il vous mène dans la bonne direction ». Mais à partir du moment où le berger est incapable de protéger ses brebis contre un virus, son pouvoir commence à vaciller.

C.B. – Dans votre livre Du cap aux grèves, vous revenez sur la lutte menée à l’université de Bordeaux. Vous écrivez que le néolibéralisme est partout, pas seulement dans les hautes sphères de la finance.

B.S. – C’est un point essentiel, que n’identifient pas clairement certains représentants syndicaux, pour qui le véritable ennemi néolibéral serait le grand capital et les grandes entreprises. Mais le néolibéralisme est en train de modifier de fond en comble nos institutions publiques, avec notre complicité. Nous nous sommes opposés au président de l’université de Bordeaux, qui est l’inspirateur d’une loi destructrice pour l’université et la recherche, la LPPR, qui doit être votée à l’automne. Les mêmes forces dominantes profitent de la crise sanitaire pour faire basculer le système éducatif universitaire dans le numérique. Une stratégie bien connue. Face à la catastrophe, on profite de la sidération des populations pour déployer un projet de société en dehors de tout contrôle démocratique. C’est très clairement ce qui se passe dans l’éducation, la recherche, la santé, où se prépare un basculement massif dans le numérique qui menace la cohésion de notre société. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères :

2006 : Devient maître de conférences à l’université de Bordeaux-Montaigne

2008-2009 : S’engage dans la mobilisation des universités contre la loi LRU

2019 : Il faut s’adapter – Sur un nouvel impératif politique, éditions Gallimard

2019-2020 : S’investit dans la mobilisation contre la réforme des retraites, du lycée et de l’université 2020. Du cap aux grèves. Récit d’une mobilisation, 17 novembre 2018-17 mars 2020, éditions Verdier

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Provost et sa Bonne épouse

Après plusieurs films consacrés à l’émancipation féminine, le cinéaste Martin Provost persiste et signe avec La Bonne Épouse. Une comédie corrosive, portée par un trio d’actrices époustouflant : Juliette Binoche, Noémie Lvovsky, et Yolande Moreau.

 

C’est avec joie que l’on s’engouffre à nouveau dans les salles de cinéma après les films ou séries, parfois de très bonne qualité, vus sur un poste de télévision ou un écran d’ordinateur durant les trois mois de confinement. Cet enthousiasme est renforcé par la découverte du dernier film de Martin Provost, La Bonne Épouse, une comédie rythmée et acide sur les écoles ménagères d’avant 1968.

L’enseignement dans ces établissements où l’on apprenait aux jeunes filles à tenir leur foyer et servir leur mari sans moufter est le prétexte à tout dynamiter. Paulette Van Der Beck, la patronne des lieux (campée par Juliette Binoche), y enseigne avec élégance et ardeur comment tenir son foyer et satisfaire son mari (François Berléand). Mais la mort de celui-ci, la rencontre avec un amour de jeunesse et la ferveur de Mai 68 qui gronde à bas bruit vont faire vaciller ses principes.

Une époque pas si lointaine

Bien sûr, le scénario s’amuse de scénettes aujourd’hui totalement obsolètes, comme les cours de couture en vue de la constitution d’un trousseau, ou bien de certaines valeurs morales inculquées telles que celle la disponibilité totale et discrète de la femme au foyer à son mari et à ses enfants. Pourtant, l’époque n’est pas si lointaine où les femmes eurent enfin accès à un chéquier et à leur autonomie financière (1975).

À sa façon, légère, le film renvoie à l’urgence d’une prise de conscience sociale de la violence dont sont victimes les femmes. Pour preuve, l’analyse terrifiante du documentaire Féminicides de Lorraine de Foucher réalisé à partir d’une longue enquête du journal Le Monde. La domination masculine est donc loin d’être terminée…

La comédie, le rythme

Bien sûr, il y eut précédemment Le Ventre de Juliette (2003), Séraphine (2008), Où va la nuit (2011), Violette (2013) et Sage Femme (2017), des films aux tons différents qui ont constitué une œuvre déjà tournée vers l’émancipation féminine. Mais Martin Provost s’offre ici la légèreté de la comédie. Sans évacuer les zones d’ombres de la période, le récit fait le pari d’un rythme endiablé avec des scènes hilarantes, des répliques qui fusent… et le plaisir des actrices et des acteurs.

Ce plaisir, Juliette Binoche, Noémie Lvovsky et Yolande Moreau ne le cachent pas. Toutes trois incarnent avec tendresse des personnages féminins stéréotypés, tels que la bourgeoise un peu « prout-prout », la religieuse rigide, la sœur frustrée. En face, François Berléand et Édouard Baer relèvent vaillamment le défi en gent masculine dépassée. À la fois comédie musicale et plaidoyer émancipateur, la dernière scène du film insuffle une énergie qui force à bouger. Dominique Martinez

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La culture, avant… et après ?

Salles de concert et cinémas, musées et théâtres : à compter du 22 juin,tout est « déconfiné » désormais ! Une décision plus virtuelle que réelle, pourtant, en raison des consignes sanitaires et d’une fin de saison artistique… Tandis qu’au tableau s’affichent les chiffres clés de l’économie culturelle, artistes et professionnels s’interrogent : quid de la culture, demain ?

 

Des chiffres, pas des lettres…

– Selon l’étude de France créative et EY en date de novembre 2019, l’ensemble du secteur pèse 91,4Mds€ de revenus totaux. Sa valeur ajoutée (47,5 Mds€ en 2017) équivaut à 2,3% du PIB. Un poids comparable à celui de l’industrie agro-alimentaire et 1,9 fois plus important que celui de l’industrie automobile.

– 1,3 million de personnes ont exercé en 2018 une activité, directe ou indirecte, principale ou ponctuelle, dans un secteur culturel ou créatif. La moitié seulement (635 700 personnes) en ont retiré leur revenu principal.

– La part de professionnels de moins de 30 ans est plus élevée que la moyenne de la population active (22,6% contre 18,8% en 2018). Elle est aussi devenue plus féminine et plus représentative de la diversité française : 43% de femmes en 2015, contre 30% en 1991.

– Le territoire français est maillé par des infrastructures culturelles essentielles à la vie des territoires : en 2016, 1450 communes bénéficiaient d’une salle de spectacle ou d’un festival, 850 accueillaient un musée. Le spectacle vivant, les musées ou le patrimoine irriguent une très grande variété d’activités économiques locales, en particulier dans le champ du tourisme.

… la crise, pendant et après

Outre sa richesse inestimable pour l’humain et le citoyen, le secteur culturel est un atout majeur dans le développement économique d’une nation. D’où le malaise croissant devant le silence assourdissant du ministère de la Culture à l’heure de la crise du coronavirus… Rompu le 30 avril par l’appel d’artistes et professionnels au Président de la République. Suivi, le 6 mai, de l’intervention télévisée d’Emmanuel Macron qui annonce une « année blanche » dans le cadre des droits des intermittents du spectacle.

Depuis, les commentaires abondent : « Le secteur de la culture prudent après les annonces d’Emmanuel Macron », titre le quotidien Le Monde. « Discours de Macron pour la culture : aide-toi et l’État t’aidera ! », écrit Télérama. Sans omettre les réactions des artistes : Ariane Mnouchkine (« Je ressens de la colère devant la médiocrité, les mensonges et l’arrogance de nos dirigeants »), Stanislas Nordey (« Je n’attendais pas le New Deal »), Jean-Michel Ribes (« Mr le Président, donnez-nous des rames, nous nous chargerons d’affronter la tempête »).

La culture, demain ?

Festivals d’été annulés, salles de spectacle et de concert toujours fermées pour cause de mesures sanitaires strictes… Alors que le « déconfinement » total est programmé en ce 22 juin, doutes et peurs, questions et incertitudes taraudent artistes et professionnels du secteur : quid de la culture, demain ? De la MC93 de Bobigny au T2G de Gennevilliers, du Théâtre du Nord à la Comédie de St Etienne, qu’ils soient soutiers du spectacle vivant ou directeurs de structures labellisées, tous le reconnaissent. À demi-mots ou à découvert : le malaise autant que le mal-être, voire la colère, sont profonds entre gouvernants et intermittents. Et l’allocution d’Emmanuel Macron, en date du 14 juin, n’a fait que creuser le fossé : des milliards pour l’industrie de l’automobile, aucune mesure concrète pour la culture, le mot prononcé seulement deux fois dans une banale énumération ! Le secteur de la culture n’échappe pas au questionnement généralisé : le monde d’après sera-t-il semblable ou différent, sinon pire, à celui d’avant ?

Personne n’est dupe, ce n’est point seulement affaire de masques et de jauge à respecter ! Jouer ou applaudir avec ou sans, instaurer ou non la distanciation physique, des critères importants mais pas déterminants… Comme en bien d’autres secteurs économiques, la crise du coronavirus met à nu la faillite d’une politique inaugurée il y a trois décennies : sans souffle ni moyens, sans utopie ni perspectives ! Le saupoudrage catégoriel ( la culture à l’hôpital, la culture à l’entreprise, la culture en milieu carcéral…), un Pass culture pour les jeunes et un tarif réduit pour le troisième âge n’ont jamais construit un projet culturel à haute teneur éducative et artistique ! Comme il semble loin le temps où l’on parlait d’exception culturelle, où l’on affirmait urbi et orbi que la culture n’est pas une marchandise comme les autres face aux prétentions de l’OMC…

Les chantiers ouverts par Jack Lang au temps de la Mittérrandie, les États généraux de la culture initiés en 1987 par Jack Ralite ? Des utopies bannies de l’imaginaire collectif au nom de l’immédiateté, de l’efficacité, de la rentabilité ! Déjà en 2018, plus de 200 personnalités du monde des arts et du spectacle s’interrogeaient : « nous ne sommes pas disposés à laisser les logiques marchandes et mercantiles envahir le monde de l’art et de la culture et prendre progressivement le pas sur le service public de la culture sans agir. Nous ne souhaitons pas laisser aux seuls gestionnaires le pouvoir de décider seuls de l’avenir de tous. Nous ne pouvons plus attendre, dans « l’attitude stérile du spectateur » selon Aimé Césaire, sans mot dire et sans agir, la fatale issue de notre silence. Il signe un péril majeur pour les arts et la culture, l’ensemble de ses professionnels et de ses publics ».

Outre les coupes budgétaires et la baisse des subventions, désormais l’État, comme bon nombre de collectivités territoriales, exigent de leurs « prestataires » culturels de se conformer aux règles de l’entreprise privée, de se plier aux aléas du mécénat, de privilégier expositions ou spectacles qui remplissent les caisses, d’accorder des loisirs aux masses à défaut de les ouvrir à d’inavoués désirs : la survie du parc du Puy du Fou vaut bien un Tartuffe ou une Flûte enchantée ! De la colère du monde du spectacle, fort de la complicité présidentielle, monsieur le vicomte Philippe-Marie-Jean-Joseph Le Jolis de Villiers de Saintignon se moque. De sa retraite ministérielle, Aurélie Filippetti s’époumone, « on ferme le Festival d’Avignon mais cet individu d’extrême droite pourra continuer à faire l’apologie de son révisionnisme historique » ! Une décision et des réactions à mourir de rire, illustration parfaite d’un profond vide de la pensée… À ce stade de la réflexion, au risque d’user encore de ce terme, Chantiers de culture s’autorise la publication, hilarante, du billet d’Ève Beauvallet, notre consœur du quotidien Libération :

Revenons un peu sur la « distanciation ». Pas sociale, mais brechtienne – cet effet d’étrangeté produit sur le spectateur, visant à rompre le pacte de croyance en ce qu’il voit. Un exemple type a été donné le 20 mai, lorsqu’à l’occasion d’un conseil de Défense réuni à l’Elysée, le chef de l’État a poussé en faveur de la réouverture rapide – elle sera effective le 11 juin – du Puy du Fou, célèbre parc à thème médiévo-zemmourien de Vendée, fondé par une bonne relation d’Emmanuel Macron, Philippe de Villiers. Voici alors que les acteurs de la culture, et en particulier les directeurs des grands festivals sommés d’annuler leurs événements jusque mi-juillet, échangèrent des regards incrédules pour savoir si, mortecouille, cela relevait ou non de l’hallucination. Aurélie Filippetti leur a confirmé qu’ils avaient bien compris le coup de théâtre : il s’agit bien, selon l’ex-ministre de la Culture, d’un « passe-droit monstrueux […] Copinage relevant de la trahison la plus totale des idéaux républicains, Liberté-Égalité-Fraternité ».

Quelque temps avant la création de cette devise, les royalistes étaient engagés dans la sanglante guerre de Vendée. Est-ce par sympathie monarchiste qu’ Emmanuel Macron dépose aujourd’hui cette offrande aux pieds du Disneyland de la droite identitaire ? Ou, plus prosaïquement, pour adresser un gros « fuck » à tous ces snobinards du théâtre public en même temps qu’une pichenette sur l’oreille de son Premier ministre, Edouard Philippe, puisque ce dernier préférait, paraît-il, temporiser l’annonce ? Nous voilà en tout cas propulsés, comme jadis Jean Reno et Christian Clavier dans le blockbuster gaulois les Visiteurs, en un autre temps, dont on ne sait encore s’il correspond au « monde d’après » ou plutôt au monde de bien, bien avant – soit cette époque d’il y a plusieurs siècles où les privilèges étaient vraiment « okay ». Alors que l’ensemble du secteur culturel pourrait sombrer dans une précarité border Jacquouille-la-Fripouille, on en viendrait à croire que les personnages du film de Jean-Marie Poiré n’inspirent plus seulement l’esthétique du parc à thème vendéen mais aussi la politique du chef de l’État.

Le 17 février 2020, dans un assourdissant silence médiatique, Aurore Bergé, l’ancienne élue LR et nouvelle députée En marche, remet au premier Ministre le rapport que lui avait commandé Matignon Émancipation et inclusion par les arts et la culture. Avançant 60 propositions pour « permettre à chaque citoyen de ressentir l’émotion que provoque la rencontre avec les œuvres et les artistes » à l’heure, selon ses dires, d’un amère et double constat 60 ans après la création d’un ministère de la Culture : « la persistance du sentiment que la culture exclut, en étant réservée à la petite minorité de privilégiés qui en détiennent les codes par héritage […] Ensuite, le décalage entre la réalité de la vie artistique et culturelle sur les territoires, foisonnante d’initiatives et d’occasions de partage grâce à l’engagement des acteurs culturels locaux, et la manière dont l’État appréhende cette réalité, se faisant toujours prescripteur quand on l’attend davantage pilote et soutien de ces actions ». Outre la remise en  cause en termes feutrés de la culture comme service public, de l’éducation culturelle et artistique à l’école à la relance de la mission « Culture et Monde du travail », des recommandations formulées depuis des décennies et qui, en ces temps de tourmente sociale et économique majeure, une nouvelle fois demeureront vœux pieux ! Yonnel Liégeois

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Vargas Llosa, une peste libertine !

Prix Nobel de littérature en 2010, Mario Vargas Llosa publie en 2015 Les contes de la peste. Une pièce de théâtre inspirée du Décaméron de Boccace qui avait assisté à la terrible peste noire qui ravagea Florence en 1348. À lire en ces temps de pandémie, une œuvre sous le signe d’un humanisme élégamment libertin.

 

Pour rester dans l’air du temps, il faut évoquer, du grand écrivain Mario Vargas Llosa (né au Pérou en 1936, naturalisé espagnol, libéral « éclairé », prix Nobel de littérature en 2010, ses œuvres romanesques étant dans la Pléiade depuis 2016), la pièce de théâtre intitulée Les contes de la peste. De son propre aveu, il s’agit d’un exercice de réécriture libre à partir du Décaméron de l’érudit toscan Boccace (1313-1375), ouvrage composé de 1350 à 1355. Il avait assisté à la terrible peste noire qui ravagea Florence en 1348. Il mettait en jeu dix jeunes gens (sept femmes, trois hommes) de la société aisée de la ville qui, ayant fui le fléau, se retrouvent luxueusement confinés dans une vaste demeure à la campagne. Dix jours durant, ils se racontent des histoires qui ne parlent que d’amour, du conjungo (mariage) à l’adultère, de sensualité et de fidélité, d’idylle et de tragédie, car chez Boccace, si on meurt, c’est d’amour seulement. En 1971, déjà, Pasolini tirait du Décaméron un film truculent, doté d’une forte densité érotique. Sur ce chapitre, en moins plébéien, Vargas Llosa est marquis, Les contes de la peste ne le cèdent en rien.

C’est conçu pour cinq acteurs. À charge pour eux, de scène en scène, de changer souvent de peau, multipliant maints personnages au gré de situations modifiées : Boccace vieux, le duc Ugolin (prénom dantesque), Pamphile, Philomène et Aminta, « êtres de pure invention », nous dit l’auteur dans une brillante préface, extrêmement précise quant à ses intentions. « Ainsi la littérature, le théâtre et les arts défendent-ils l’être humain contre la déréliction provoquée chez lui par des menaces comme la peste noire », affirme-t-il. Voilà une pièce bien faite, comme on ne dit plus volontiers, placée sous le signe d’un humanisme élégamment libertin, écrite de main de maître dans une langue subtilement claire.

Elle offre à d’éventuels interprètes d’incessants jeux de rôle en relief. Les Contes de la peste  ont permis à Vargas Llosa de renouer avec le théâtre, y compris in person, puisque, en janvier 2015, dans un théâtre de Madrid, il a tenu le rôle d’Ugolin, « aristocrate célibataire, adepte de la chasse et de l’aventure, qui a nourri un amour impossible pour une femme qu’il a sûrement inventée » et qui continue d’être « le creuset de ses fantasmes, de ses appétits cachés et avec laquelle il ne cesse de jouer ». On verrait bien un jour Les contes de la peste à la Comédie-Française. Jean-Pierre Léonardini

Les contes de la peste de Mario Vargas Llosa, traduction de l’espagnol par Albert Bensoussan (Gallimard, collection « Le manteau d’Arlequin ». 162 p., 18€).

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Christiane Taubira, femme de Guyane

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Christiane Taubira. L’ancienne Garde des sceaux, native de Cayenne en Guyane, s’adresse à une jeune femme sans abri. Inquiète de la vulnérabilité des personnes sans domicile.

à lire, commander ou télécharger : Nuit d’épine, Baroque sarabande, L’esclavage racontée à ma fille.

 

Cayenne, hello Julie

Avant tes mots, c’est ta moue puis ton sourire puis une légère raideur vertébrale qui me répondent… m’auraient répondu. Car je ne peux plus passer te voir. C’est ainsi depuis plus de quatre mois maintenant. Je vis à des milliers de kilomètres. Ici, nous n’avons pas besoin de guetter un printemps capricieux. Il fait beau toute l’année. Et ce n’est pas un cliché. Même les deux saisons pluvieuses sont traversées, tous les trois ou quatre jours, d’après-midis ardemment ensoleillées. D’ailleurs depuis quelques temps, ici comme partout, le temps fait comme il veut.

Les météorologistes eux-mêmes semblent désorientés. Et je peux te dire que le Covid n’a rien à y voir. C’était déjà comme ça des mois avant ce fléau. C’est étonnant la vie des mots ! Il n’y a pas si longtemps, disons quoi, vingt, trente ans – pour toi qui n’étais pas née, évidemment, ça fait un siècle – donc il n’y a pas si longtemps, calamité était un mot plus fort que fléau. Calamité suggérait une plus grande diversité de dégâts. Je ne crois pas que ça ait à voir avec son genre… féminin. Je pense plutôt que ses sonorités courtisaient l’imagination bien davantage que ne sait le faire le fléau. Assurément, ce n’est pas tout à fait ainsi que le dit le Dictionnaire historique des mots, d’Alain Rey. Mais les savants proposent, les langages populaires disposent. 

Je te disais donc, chère Julie, que les météorologistes perdent le nord. Ou plutôt le sens des marées. Il faut dire que c’est à vue d’œil que la mer se livre à des foucades. Elle se retire loin, très loin, laisse remonter puis durcir pendant des heures, d’immenses étendues de vase parcourues ça et là d’entailles plus tendres, presque liquides, où les aigrettes, ces oiseaux au plumage immaculé qui volent en escadrilles, se régalent de larves jusqu’au retour de l’eau. Chez nous, l’eau de la mer est marron car elle reçoit les alluvions de l’Amazone. Cela fait près d’un an déjà que la mer joue à ça. Il n’y aucune raison pour que les choses aient changé ces deux dernières semaines. Je crois plutôt que cela va durer encore une bonne année et que nous verrons revenir plus tôt que d’habitude la mangrove de palétuviers.

Mais je suis incorrigible avec mes digressions ! Ce n’est pas de la mer que j’avais prévu de te parler. Je voulais juste te dire que je pense très fort à toi. Et à quelques autres, ici et chez toi. Je me demande ce que tu deviens. J’avais renoncé à te convaincre. Par respect pour ton choix de liberté. Mais je n’ai jamais cessé d’en être inquiète. J’ai admis ce choix dès la nuit de notre première rencontre. J’accompagnais une maraude du SAMU. Tu ne voulais pas être hébergée. Admettre ne signifie ni comprendre ni accepter.

Julie ? Julie ???? Tu réponds ?! 

Je repasserai. Je reviendrai dans cet angle de rues. Et ta moue et ton sourire et ta raideur m’accueilleront. Dis-moi oui. Christiane Taubira

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Le coronavirus, en quête d’un nom

Pasteur et la rage, Kock et la tuberculose, Calmette et le BCG, Yersin et la peste… Une épopée scientifique contée par Patrick Deville dans Peste et choléra. Qui pour le coronavirus, le (ou « la », selon l’Académie française toujours en retard d’un débat sur l’usage courant) covid-19 ?

 

Le théâtre, qu’Artaud rêvait semblable à la peste, est aujourd’hui bêtement malade du coronavirus. Des soins palliatifs ont été annoncés. La voilà bien, pour paraphraser la psychanalyse, la clôture de toute représentation. Pascal estimait que « le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ». Sauf le respect dû à l’auteur des Pensées, on voudrait bien l’y voir, le nez à la fenêtre depuis deux mois. De santé délicate, n’était-il pas « à risque » ?

Dans le but de s’ébrouer un peu du côté de l’espoir au sein du marasme, on doit évoquer la haute figure énigmatique et bienfaisante du bactériologue né en Suisse Alexandre Yersin (1863-1943). De nombreux ouvrages lui ont été consacrés, le dernier en date, sauf erreur, étant le « roman sans fiction » – selon la formule de son auteur, Patrick Deville – intitulé Peste et Choléra, qui obtint le Goncourt des lycéens et fut couronné par le prix Femina.

Yersin, confrère de Pasteur, découvrit en 1894 le bacille de la peste (il porte son nom : Yersinia pestis) et le vaccin pour s’en prémunir. Une place du 13ème arrondissement de Paris lui est dédiée. Solitaire, quasi un ermite, planteur d’hévéa, ce grand voyageur, avant tout en Asie (au Vietnam, où il fonda un Institut Pasteur, il fut considéré comme « un bouddha vivant ») est le prototype du savant imaginatif et opiniâtre dont le XIXème siècle honora l’image avec ferveur.

Bousculant avec art la chronologie, Patrick Deville inscrit Yersin dans un récit foisonnant, au fil duquel l’on reconnaît aussi bien – entre maints protagonistes d’une période fertile en découvertes et explorations en tout genre – le légendaire Louis Pasteur évidemment, le chercheur allemand Robert Kock (1843-1910) qui mit à jour la bactérie de la tuberculose, Albert Calmette (1863-1933) qui inventa contre elle le BCG, ainsi que le maréchal Lyautey, Arthur Rimbaud ou James Joyce… Qui donnera son nom au covid-19 ? Stéphane Harcourt

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Covid, regards rétrospectifs sur l’après !

Le covid-19 plonge la communauté humaine divisée en un désarroi  universel. Qui a des antécédents flagrants dans l’imaginaire… Penseurs, écrivains et cinéastes en ont déjà témoigné.

 

Depuis Ponce Pilate, on ne s’est jamais autant lavé les mains… À part ça, c’est à toute heure que l’effroi, distillé par d’intarissables canaux, s’insinue en chacun, où qu’il se trouve sur la planète infectée, le pire étant qu’on s’habitue aux annonces aléatoires les plus baroques, fussent-elles aussitôt démenties ou mises au conditionnel. En France, n’a-t-on pas entendu suggérer que le défilé du 14 juillet, vieux rite républicain mangé au mythe, pourrait ne pas être uniquement martial ? Après les armées de terre, de ciel et de mer, après la Légion au pas compté, les gendarmes, les pompiers et la police, serait enrôlée la cohorte des médecins, infirmiers, aides-soignants, suivis des éboueurs et des caissières de Carrefour, tous personnels qui sauvent l’honneur du pays au risque de leur vie au cœur du désastre. Ne pas oublier les fossoyeurs en fin de cortège ! Le covid-19 a déchiré l’espace-temps d’un coup de hachoir. Ci-gît dans les limbes la société d’avant. Ah ! Boire une bière au soleil à la terrasse d’un café en plaisantant avec les amis… Un monde vieux, masqué, sans avenir, sinon celui d’une surveillance généralisée, avec survol de drones mouchards et téléphones mobiles espions. Le Big Brother d’Orwell multiplié par cent. Une ère vide, d’un prosaïsme encore plus terrifiant, sans joie, dans des villes désertes la nuit sans âme qui vive. J’exagère ? A peine.

Rien ne rassure de ce que répandent les informations sur les écrans. Les médecins, consultables à merci dans les journaux télévisés, pas d’accord entre eux, font part de leurs doutes quant à l’essence inexplicable du virus. Un seul émerge, rendu au rang d’icône, le professeur Raoult de Marseille, dont le portrait géant a supplanté, sur un haut mur de la Corniche, face à la mer, l’effigie de Zinédine Zidane. À la Ciotat, on fabrique des bougies parfumées à l’image de Saint Raoult et dans « la vieille cité phocéenne » – comme dit la presse locale – on redécouvre l’industrie savonnière en produisant un « savant de Marseille » avec sa silhouette en relief. Sur les chaînes privées, les blouses blanches étatsuniennes sont plus que jamais de rigueur dans le style « amour et bistouri » (Greys’Anatomy, Urgences, The Resident). Au secours, docteur House ! Nous pouvons au moins, par skype, pratiquer par vidéo-consultation, face à notre toubib, l’anamnèse ; ce bien beau mot précieux signifiant l’autobiographie de nos antécédents médicaux de patients virtuels anxieux.

Les chercheurs cherchent mais n’ont encore rien trouvé. D’une puissance militaro-industrielle à l’autre, on se renvoie la balle toxique. La Chine ment-elle ? Dans ses campagnes, ne décèle-t-on pas une promiscuité coupable avec des animaux bizarres ? Le pangolin, tiens, dont, paraît-il, sont friands les ressortissants de « l’empire du Milieu » (l’expression remonte au XIXème siècle, lorsque les Anglais signèrent avec l’empereur Xianfeng le traité mettant fin aux guerres de l’opium). Certes, la Chine n’est plus un empire, en dépit du fait que son dirigeant suprême, Xi Ping, est élu à vie. Les Chinois goûtent la viande du pangolin en préservant ses écailles à des fins thérapeutiques traditionnelles, notamment pour un genre de Viagra archaïque. Le pangolin, braconné à outrance, serait près de l’extinction. Va-t-on la souhaiter ? On se rappelle soudain ce film de 1962, Mondo Cane (chien de monde), fabriqué par l’italien Gualtiero Jacopetti, lequel, en une suite de brefs documentaires, donnait à ricaner devant des pratiques culturelles exotiques censées aberrantes, sous l’effet d’un voyeurisme ethnocentriste délirant. Trump au front de taureau persiste dans le déni, supprime en éructant l’allocation des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé. Ses partisans, la bave aux lèvres, klaxonnent en faveur de la reprise du travail, quand les pauvres tombent par milliers. En Pologne, le parti calotin met à profit le virus pour prêcher l’arrêt immédiat de l’interruption de grossesse. En Inde, des populations de miséreux affamés se traînent dans des égouts à ciel ouvert en guettant leur fin massive inéluctable. On prévoit que la famine va toucher 250 millions d’êtres humains…

Et l’on scrute à satiété ces images où des espèces de scaphandriers, revêtus des pieds à la tête d’une armure de plastique, se penchent sur des corps en réanimation au bord de l’apnée éternelle. Un seul mot vient aussitôt à l’esprit : science-fiction, surtout qu’au moment où l’on en est de la pandémie, se pose avec acuité la question d’un futur immédiat, quand bien même nous n’en sommes qu’au début de la catastrophe annoncée. Nous voici donc sommés d’envisager sur le champ « le monde d’après ».

La science-fiction n’est-elle pas véritablement issue du XIXème siècle, dans l’élan né de l’idée de progrès, fût-ce au prix de l’exploitation infernale d’innombrables multitudes ouvrières – soit l’invention du prolétariat – accompagnée de l’expansion coloniale ? L’Allemand Leibniz (1646-1716), qui fut à la fois philosophe, mathématicien et philologue, avait auparavant décrété que « le temps présent est gros de l’avenir ». Hegel puis Marx s’en souvinrent. Au plus fort de l’ère scientiste, Jules Verne apparut comme l’incontestable messie populaire d’un avenir gros des plus surprenantes aventures. Quelques titres des Voyages extraordinaires de cet écrivain si prolifique suffisent à ranimer la flamme de son souvenir d’anticipateur émérite : Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre, Autour de la Lune, la Maison à vapeur, etc. On cite moins souvent son roman Sans dessus dessous, de 1889, six ans avant sa mort : il y met facétieusement en doute sa foi en les expériences imaginaires de techniques destinées à domestiquer la non-indifférente nature, dont on voit de nos jours qu’elle se rebelle avec violence. Il y va fort. Les membres de l’équipe internationale des artilleurs du Gun-Club de Baltimore, des mathématiciens, se sont mis en tête, à l’aide d’un canon monstrueux (la Grosse Bertha de 14-18 semblerait à côté une minable pétoire) d’expédier un méga-projectile destiné à redresser l’axe de rotation de la Terre, afin de le rendre perpendiculaire à l’écliptique, lequel, il faut le préciser, n’est autre que le grand cercle représentant la projection, sur la sphère céleste, de la trajectoire annuelle apparente du Soleil sur la Terre. Vaste programme, conçu dans le but de rendre possible l’extraction du charbon des zones arctiques. Une grossière erreur de calcul met fin à ce projet fou qui, par suite de l’aplatissement de la Terre aux pôles, aurait eu pour conséquences, entre autres menus inconvénients, d’assécher totalement l’Atlantique Nord et la Méditerranée, ainsi que d’élever l’archipel des Açores à la hauteur de l’Himalaya.

Entre l’utopie et la science-fiction, il est une sorte de cousinage maudit, lequel se résout dans la dystopie, qui a généralement trait, de nos jours, à la déshumanisation par la science. L’utopie – le mot vient du titre de l’ouvrage de l’érudit anglais Thomas More qui fut décapité en 1535 – tend à l’invention d’une société idéale où les hommes vivraient en harmonie suivant des lois justes, grâce à une organisation sociale dûment adaptée. On sait le rôle de l’utopie dans l’histoire des révolutions. Lénine, par exemple, qui disait « Il faut rêver », lisait la Cité du Soleil, du moine dominicain Tommaso Campanella (1568-1639), lequel prônait une république philosophique héritée de Platon, égalitaire, socialisante, où la polygamie obéirait à des critères astrologiques et où les sodomites marcheraient la tête en bas… Plus tard, Charles Fourier, en qui Marx et Engels virent une figure du « socialisme critico-utopique », théoricien de « l’attraction passionnée » (impulsion fournie par la nature avant toute réflexion) aura la faveur d’André Breton, qui composera son Ode à Charles Fourier. N’est-ce pas face aux échecs irrémédiables de la pensée utopique, mise en demeure devant la réalité brute de la cité politique à transformer, que s’engendre la dystopie ? Ils sont légion, ceux qui la pratiquent à l’heure du néo-libéralisme hégémonique, du transhumanisme agissant et autres joyeusetés. N’y a-t-il pas, notamment, Michel Houellebecq et Boualem Sansal, grand dénonciateur de la menace islamiste ?

Quant à la science-fiction proprement dite, en son « âge d’or » aux États-Unis, qui va de 1938 à 1949, riche d’auteurs devenus classiques (Ray Bradbury, Clifford D. Simak, A.E. Van Vogt, L. Sprague de Camp…) comme chez ses continuateurs, elle ne rayonne pas d’optimisme, car on ne peut transporter ailleurs, fût- ce sur une planète lointaine, que de l’humanité en état perpétuel de péché terrestre. Le film somptueux de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968, année utopique – le romancier et futurologue britannique Arthur C. Clarke a contribué au scénario – constitue sans conteste l’apogée littéral du genre. Dans le feu d’artifice d’effets spéciaux grandioses escortés par le poème symphonique aux accents tellement prophétiques d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, ce chef-d’œuvre cinématographique expose et épuise, en somme, tous les thèmes de rigueur : l’évolution de la technologie, l’intelligence artificielle, la perspective d‘une vie extra- terrestre. Passons, en glissant, sur le module du Space Opera, du type Star Wars, de George Lucas et sur Mad Max, western postapocalyptique de l’australien George Miller, prétextes à de juteuses franchises commerciales, quelles que puissent être leurs vertus spectaculaires. Le film de Kubrick, lui, constitue bel et bien une odyssée de l’espèce. À son début surgit une horde de singes anthropoïdes. Ils découvrent avec stupeur un monolithe noir tombé du ciel. Enigme compacte, sujette à pas mal d’interprétations. Allez savoir. A chacun sa vérité hypothétique. Pierre philosophale originelle ?, bloc minéral d’essence prométhéenne ?, fragment géométriquement découpé de la pierre noire de la Mecque ? En 2001, justement, les tours du World Trace Center n’étaient-elles pas anéanties au nom d’Allah ?

Le poète Fernando Pessoa a défini l’homme comme « un singe avec une montre ». Il n’a pourtant pu voir le film de Franklin Schaffner sorti en 1968, encore, la Planète des singes, d’après un roman de Pierre Boulle. Astronaute, le capitaine Taylor amerrit sur une planète aux mains de singes évolués. Ils ont réduit en esclavage des humains arriérés. Sous la protection de deux chimpanzés amicaux, Taylor, poursuivi par Zaïus, un orang-outan cruel qui est ministre des sciences, découvre les vestiges d’une civilisation humaine avancée… Au championnat des dystopies, la palme revient au roman de l’anglais Aldous Huxley, le Meilleur des mondes (1931) qui dépeint une société où les castes inférieures sont fécondées in vitro, en série (comme les Ford T), tandis que les membres des castes supérieures, les Alpha, sont grands, beaux, intelligents. Huxley remet ça en 1948 avec Temps futurs. En 2108, après la 3ème guerre mondiale qui a pris fin depuis plus d’un siècle, un chercheur en botanique venu de la Nouvelle-Zélande miraculeusement épargnée, découvre, dans Los Angeles atomisée, une société dominée par un clergé vêtu de peaux de bêtes vouant un culte au démon Bélial, autrement dit le seigneur des mouches, lequel se retrouve dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches (1954), dont Brook fit un film neuf ans plus tard ; où l’on voit sur une île un groupe d’adolescents naufragés passer de la barbarie à la tyrannie. Au chapitre de l’espoir relatif, on inscrit Malevil (1972) roman de Robert Merle : six survivants, dans un château, s’efforcent de recréer l’humanité avec les maigres moyens du bord, après une explosion, supposée atomique, survenue le dimanche de Pâques 1977 !

Que sera notre « monde d’après » le covid-19 ? Chi lo sa ? Sans nul doute le théâtre d’âpres luttes, à imaginer en tous sens, sous le sceau du « principe espérance ». Jean-Pierre Léonardini

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