Archives de Tag: Société

L’écrit et la vie

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

L’association qui ouvre cette séquence touche le domaine de la santé et de la vie, mais aussi de la fin de vie, via l’écriture. Sujet délicat que d’aborder la maladie grave auprès d’adultes mais aussi d’enfants sans être pris de peur, voire de frayeur. Depuis son siège de Dôle, Traces de vie envoie des biographes dans les hôpitaux de la région.

Depuis 2011, l’association accompagne des personnes en fin de vie, personnes âgées ou atteintes de maladies, enfants en soins palliatifs ou gravement malades, dans l’écriture de leur récit personnel. Elle intervient sur la région Bourgogne Franche-Comté en services de gériatrie, dans les unités d’oncologie-hématologie pédiatriques ou adultes, dans les EHPAD, en maisons de fin de vie et à domicile. Pour cela, une des deux biographes de l’association se déplace auprès de la personne et intervient sur une dizaine de séances d’écoute souvent réparties sur 2 à 3 mois. Le récit est retranscrit avant d’être imprimé en une dizaine d’exemplaires, remis à la famille et aux proches.

Traces de vies ambitionne maintenant d’intensifier ses actions, en région et au plan national, afin d’accompagner plus de personnes dans la rédaction de leur récit personnel : recruter des biographes bénévoles et assurer leur formation, sensibiliser plus de structures hospitalières ou d’accueil. L’objectif ? Offrir à toutes et tous l’opportunité de laisser à leurs proches un témoignage de leur vie, sur son ensemble ou sur un moment particulier. Il permet également de lutter contre l’isolement social, de travailler sur l’estime de soi, de bénéficier d’un moment de répit psychique qui sort de la routine des soins. Philippe Bertrand

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La Commune de Paris, 150 ans (4)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Louise Michel, figure de la Commune

Née le 29 mai 1830 et décédée le 9 janvier 1905, Louise Michel est l’une des figures majeures de la Commune de Paris. Portrait de l’institutrice, écrivaine, révolutionnaire et féministe.

Née en 1830, fille d’un noble et d’une servante, « bâtarde », Louise Michel reçoit pourtant une éducation aimante et républicaine au château de Vroncourt (Haute-Marne). Son brevet d’institutrice en poche, elle commence par créer plusieurs écoles libres, parce qu’elle refuse de prêter allégeance à Napoléon III. Arrivée à Paris en 1856, elle s’avère une pédagogue hors normes, « elle adore son métier et l’exerce avec des méthodes originales, elle fait jouer des pièces de théâtre à ses élèves, elle leur montre des animaux. Ses élèves l’adorent parce qu’à ­Montmartre, c’est la misère terrible, ces petites filles ont faim et elle leur donne à manger en même temps », explique Xavière ­Gauthier, philosophe, auteure et spécialiste de Louise Michel, dans l’émission Autant en emporte ­l’Histoire de France Inter.

L’écrivaine

Les lettres qu’elle écrit toute jeune fille à Victor Hugo disent qu’elle veut être poète, qu’il est son modèle. « Toute sa vie, elle a écrit des vers, des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, un opéra, des essais, le début d’une encyclopédie, tous les genres littéraires », explique encore Xavière Gauthier. Embarquée à bord du bateau Virginie pendant cinq mois – lors de sa déportation en 1873 –, elle échange des poésies avec le libelliste Henri Rochefort.

Une fois arrivée en Nouvelle-Calédonie, elle noue également une relation épistolaire avec Georges Clémenceau qui l’a en admiration. Mais quand celui-ci lui offre de la faire amnistier, elle refuse de se dissocier de ses compagnes et compagnons d’infortune : « Faut-il le rappeler encore ? Arrière les lâches qui implorent, jamais, je ne sortirai d’ici qu’avec tous. »

La révolutionnaire

Institutrice à Montmartre, lieu de misère où s’organise la contestation, elle devient vite républicaine et préside le Comité de vigilance des citoyennes du 18e arrondissement. Son engagement révolutionnaire éclate durant la Commune de Paris. Le 18 mars 1871, quand des soldats envoyés par Adolphe Thiers se disposent à aller récupérer les canons à Montmartre, au pied de la butte, elle alerte les femmes du quartier. Rattrapant les soldats sur la butte, celles-ci leur font face et fraternisent avec ceux qui sont censés leur tirer dessus. C’est le début de l’insurrection. Surnommée la « Vierge rouge » pour son inlassable activité, son énergie et son charisme, elle est propagandiste, animatrice d’un club politique, ambulancière…

Elle participe à la plupart des combats contre les troupes de Versailles. Arrêtée le 24 mai 1871, elle est jugée en conseil de guerre et condamnée à la déportation perpétuelle en Nouvelle-­Calédonie. Elle fut l’une des rares voix à dénoncer le sort réservé aux Kanaks, en 1878 elle soutient ouvertement leur révolte durement réprimée. En 1880, l’amnistie générale des « crimes commis » sous la Commune l’autorise à regagner la métropole.

L’icône politique et féministe

« Vierge rouge », « louve avide de sang », « criminelle sanguinaire », « pétroleuse » ou « indomptable combattante du socialisme », « anticolonialiste », « féministe » « écologiste avant l’heure » : ses détracteurs l’ont caricaturée quand ses camarades, héritiers et héritières, ont loué la femme et ses combats. Une certitude, Louise Michel est l’une des figures qui incarnent la Commune de Paris dans la mémoire collective autant que dans les livres d’histoire. Femme lettrée, cultivée, libre et entièrement engagée en faveur de la révolution contre l’ordre établi par les puissants, elle est autant devenue une icône de la lutte en faveur de la justice sociale que de celle pour ­l’émancipation des femmes. En septembre 1904, elle fut initiée franc-maçonne à la loge La philosophie sociale. Au terme d’une série de conférences dans les Alpes, où elle contracte une pneumonie, Louise Michel meurt à Marseille le 9 janvier 1905.

Ses obsèques eurent lieu le 21 janvier et son cercueil, qui parcourut Paris de la gare de Lyon au cimetière de Levallois, fut suivi par une foule estimée à 120 000 personnes. Dans son film Louise Michel, la rebelle, qui se concentre sur sa déportation en ­Nouvelle-Calédonie, la cinéaste Solveig Anspach en fait un portrait complexe, mais absolu dans son engagement pour l’égalité de l’humanité. Elle conclut son récit par cette citation : « La révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur ». Dominique Martinez

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ATD, la voix des pauvres

Depuis 1979, l’association ATD-Quart Monde porte la voix des pauvres et des exclus au sein du Conseil économique, social et environnemental. Un siège supprimé en vertu de la réforme du CESE… Une décision dénoncée par moult personnalités, associatives-syndicales-politiques, qui appellent à soutenir une pétition nationale.

Deux. C’est le nombre de sièges dévolus aux représentants de la lutte contre la pauvreté sur les 175 que comptera le nouveau Conseil économique, social et environnemental (CESE). Deux sièges pour les 15 % de la population qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Si la réforme du CESE a fait peu de bruit, la loi organique du 15 janvier 2021 a pourtant changé son rôle et sa composition, passant notamment de 233 membres à 175. Les sièges destinés aux associations luttant contre la pauvreté ont ainsi été réduits de trois à deux – l’un pour la Croix Rouge, l’autre pour le collectif Alerte, tandis que le siège jusqu’ici tenu par ATD Quart Monde a été supprimé.

Troisième assemblée de la République, le CESE a pourtant vocation à représenter la société dans son ensemble. ATD Quart Monde y porte la parole des plus exclus depuis 1979 et y apporte une expertise unique et irremplaçable, construite à partir de la pensée, du savoir et de l’expérience des personnes les plus pauvres. Les travaux portés par ses représentants successifs ont inspiré et initié d’importantes avancées législatives, parmi lesquelles la création du RMI (ancêtre du RSA), de la Couverture maladie universelle (CMU) ou encore du Droit au logement opposable (DALO).

Fidèle à ce qui fonde ATD Quart Monde, ses avis et rapports y ont été réfléchis et construits avec des personnes en situation de pauvreté : plus qu’une représentation, c’est une réelle participation des plus pauvres qu’ATD Quart Monde apporte au sein du CESE. Aujourd’hui, alors que la pauvreté s’accroît en France, il est plus que jamais nécessaire de continuer à faire entendre cette voix.

Les dix millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté – dont plus de deux millions dans l’extrême pauvreté –, les quatre millions de personnes mal-logées, les trois millions de chômeurs de longue durée, les trois millions d’enfants de familles vivant sous le seuil de pauvreté, doivent pouvoir porter leur parole jusque dans les plus hautes instances de la République. Cela commence évidemment au CESE, un lieu où se côtoient des mondes différents et qui porte le dialogue dans son ADN. Dialogue indispensable dans une société de plus en plus fracturée et qui ne saurait faire l’impasse sur 15% de la population. Sinon, comment prétendre vouloir faire du CESE « un carrefour des consultations citoyennes », selon les propres mots du président de la République ?

Oui, le CESE peut devenir l’avant-garde de la démocratie participative. Mais pour cela, il se doit d’être représentatif de l’ensemble de la société, sans oublier celles et ceux qui sont déjà bien trop souvent oubliés. Celles et ceux qui se battent au quotidien pour survivre ont beaucoup à apporter, au CESE comme ailleurs, pour construire les réponses à la pauvreté et contribuer à l’ensemble des politiques publiques. Le prochain mandat du CESE commençant début mai, il reste peu de temps au gouvernement pour revenir sur son choix.

En signant ce texte, nous l’appelons à réintégrer sans attendre ATD Quart Monde au sein du CESE, aux côtés de la Croix-Rouge et du Collectif Alerte, et donner ainsi à la troisième chambre de la République les moyens de rester fidèle à sa devise : « Considérer les progrès de la société à l’aune de la qualité de vie du plus démuni et du plus exclu, est la dignité d’une nation fondée sur les Droits de l’Homme ».

Parmi les premiers signataires : Manon Aubry, députée européenne (LFI)… Annick Berthier, présidente d’Emmaüs France… Pascal Brice, président de la Fédération des acteurs de la solidarité… Mireille Delmas-Marty, juriste et professeur honoraire au Collège de France… Christophe Devys, président du Collectif ALERTE… Véronique Fayet, présidente du Secours catholique… Olivier Faure, député (PS) et premier secrétaire du Parti socialiste… Caroline Janvier, députée (LREM)… Fiona Lazaar, députée (NI) et présidente du Conseil National des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE)… Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT… Edgar Morin, sociologue et philosophe… Valérie Pécresse, présidente du Conseil régional d’Île-de-France (LR)… Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre… Fabien Roussel, député (PCF) et secrétaire national du PCF…

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Bernard Noël, l’écriture d’une vie

Considéré comme l’un des grands poètes français contemporains, Bernard Noël s’est éteint le 13 avril, à l’âge de 90 ans. Ami de Georges Perros, « porteur de valises » à l’heure de la guerre d’Algérie, il fut le dernier auteur censuré et condamné en 1973 pour outrage aux bonnes mœurs après la parution de son Château de Cène. En janvier 2011, la célèbre revue littéraire Europe lui consacrait son numéro. Des pages aux multiples regards, éclairantes et émouvantes à relire, coordonnées par Chantal Colomb-Guillaume, agrégée de Lettres modernes et critique littéraire.

Chantiers de culture rend un ultime hommage à cet immense œuvrier de la plume. Bernard Noël ? « Un homme qui plante ses dents dans le présent et n’accepte jamais le compromis. Avec sa langue, il ouvre les trappes du monde où il convient en toute lucidité d’aller y voir clair même si le chemin est complexe et s’il demande des efforts », confie Charles Tordjman, son ami et compagnon de scène. Yonnel Liégeois

Par ses poèmes, ses récits, ses pièces de théâtre, ses livres historiques ou politiques, ses textes sur la peinture, Bernard Noël est un écrivain de première importance dont le nombre de lecteurs, en France mais aussi à l’étranger, ne cesse de croître.

L’écriture est sa vie, son corps, sa foi. Il se donne à travers elle sans compter. S’il se situe « hors genres » et demeure inclassable, son originalité fait que chacune de ses pages est signée, reconnaissable, identifiable par une écriture, une voix, une langue (…) L’unité de son œuvre est cependant indiscutable. Elle défie même toute tentative du critique pour isoler un point caractéristique de son écriture. Si La langue d’Anna est un monologue, cela ne suffit cependant pas à classer l’ouvrage et la mise en scène de Charles Tordjman qui donne à Anna (sublime Agnès Sourdillon dans le rôle-titre, Y.L.) le costume d’une révolutionnaire de 1789 le montre bien : il ne s’agit pas seulement d’un texte sur la langue ou le désir, mais bien aussi d’une œuvre dans laquelle il est question de censure et de révolte.

Ni la poésie, ni la peinture ne font oublier à Bernard Noël son esprit de révolte, toujours prêt à s’éveiller au contact d’une injustice ou d’une atteinte du pouvoir à notre liberté. Tout a commencé bien en amont du Château de Cène lorsque le jeune écrivain a participé à la résistance contre la torture en Algérie. Après avoir subi la censure, il s’est aperçu qu’une forme plus subtile d’atteinte à la liberté s’exerçait à notre insu et il a créé le néologisme « sensure » pour désigner cette privation de sens dans laquelle le pouvoir politique tente d’enfermer le citoyen, dépossédé du vrai regard et du vrai langage par l’emprise des médias, notamment la télévision qui aveugle le regard par un flot d’images nous interdisant tout esprit critique (…) Bernard Noël a publié en 2009 un « Précis d’humiliation » immédiatement relayé par de nombreux sites Internet, texte destiné à dénoncer la peur et l’humiliation constantes subies par tout un chacun dans nos sociétés néolibérales.

La langue, corps et faculté linguistique, le regard, corps et perception, sont les deux instruments toujours revendiqués par Bernard Noël pour parvenir à une relation authentique au monde, aux autres et à soi-même (…) Il perçoit les choses sans se laisser distraire par le divertissement du monde moderne et nous transmet grâce à la langue ce contact direct, cette présence aux êtres et aux choses qui, sans l’écriture et l’art, resteraient dans l’indicible. Enfin, il est ce paradoxe vivant d’un écrivain auteur d’une centaine de livres et cependant silencieux. Ce qu’il ne dit pas est peut-être l’expérience qu’il nous invite à faire par nous-mêmes.

L’écriture de Bernard Noël ne cesse de nous interpeller, son silence nous donne à réfléchir, il nous convie au partage du dit comme de l’indicible. Chantal Colomb-Guillaume

La revue Europe ( N°981-982, janvier-février 2011. 380 pages, 18€50). Avec les contributions-entretiens-textes de Bernard Noël, François Bon, Michel Collot, Jacques Derrida, Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L.), Georges Perros, Jack Ralite, Charles Tordjman…

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Fred Vargas, l’intranquille de la plume

Archéozoologue de formation, l’auteure Fred Vargas s’est bâtie une belle notoriété avec ses romans noirs. Qui, pour la plupart, mettent en scène le commissaire Adamsberg. Adaptées au cinéma et à la télévision, de folles histoires à lire ou relire.

En ce Lieu incertain, pour nos corps et nos esprits, il est conseillé de se laisser emporter par  les Vents de Neptune Dans les bois éternels pour échapper à L’armée furieuse et aux Temps glaciaires « covidien » qui brisent nos liens… Et nous laisser attirer dans les lacs, les fleuves, les mares, les puits et les montagnes d’où surgissent les personnages surnaturels, monstrueux et fantastiques, de Fred Vargas.

Lecture boulimique à l’exemple de la lieutenant Froissy qui accumule les réserves alimentaires de qualité dans les placards de la brigade de police pour faire face à tous les confinements possibles. Lecture fantastique dans les contes et les légendes où le climat, l’eau et les vents, les bruits et les odeurs se mêlent aux gens, aux animaux, aux rochers et à la terre pour débusquer le virus et le vaincre. Folles histoires qui nous empêchent, à la différence du lieutenant Violette Retancourt, de dormir debout, assis ou couché. Lire, quel que soit le lieu ou la position, prendre son temps comme Adamsberg : on se demande comment il a pu passer les concours pour devenir commissaire de police !

Aucun personnage, pas la moindre histoire, ne sont crédibles. Tout devient pourtant vrai après avoir vu et écouté le commandant Danglard, bien installé dans la chaufferie du commissariat du XVIIIème arrondissement de Paris, devenu le centre d’un monde ignoble et féérique. On se déplace sans problèmes dans toute la France, on voyage au Canada, en Islande et en Espagne, en agréable compagnie d’enquêteurs, de fugitifs. Même à Chicago pour retrouver un frère perdu ou en Serbie pour découvrir un fils inconnu. Tout se tient, tout est pétri d’humanité, de références historiques et scientifiques, d’ignorances partagées et d’oublis. Un univers de maladroits, mal-élevés, mal dans leur peau en face des dominants, criminels pervertis dont l’arrogance fait qu’ils ne se grattent jamais là où ça fait mal.

L’humanité en péril est un essai. Il nous ramène à la réalité de maintenant et de demain, un travail de lanceur d’alertes scientifiques qui tranche avec l’univers romanesque. Pourtant, le registre de la conscience d’une immense et permanente fragilité rejoint le roman pour nous maintenir éveillé. Il ne faut rien lâcher dans ce combat contre l’invisible, le non-dit, les masques de la bienséance que d’aucuns veulent nous faire prendre pour de la bienveillance. Prendre ses rêves pour la réalité bouscule un ordre destructeur aveuglé de puissance et de mépris. Cela vaut bien les bonnes lectures de Vargas pour partager l’imaginaire et faire de la culture un bien essentiel. Raymond Bayer

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La Maison des écrivains en danger

Premier employeur d’écrivains en France en matière d’éducation artistique et culturelle, la Maison des écrivains et de la littérature connaît une situation financière critique en raison de restrictions de subventions qui se poursuivent d’une année à l’autre. Au point qu’elle pourrait être en cessation de paiement avant la fin de l’année 2021. D’où son Manifeste pour la littérature en guise d’appel au public.

La littérature est inadaptable

Pourquoi la Maison des écrivains et de la littérature est-elle menacée ? La Maison des écrivains est menacée parce que la littérature est menacée. Nous le pensons car nous, écrivains, vivons littérature, laquelle est notre maison menacée. Ce n’est pas une image, nous sommes littérature. Nous prenons le risque d’oser être totalement, inconditionnellement, littérature. Nous l’affirmons.

Nous disons partage et transmission

Nous disons éducation artistique et culturelle

Nous disons possibilités de rencontres

Nous disons échanges de voix, de caractères, d’œuvres singulières qui se frottent et jouent.

Nous disons échanges entre auteurs, auditeurs, jeunes et moins jeunes, étudiants et enseignants en attente d’inspiration, de voies, de bifurcations nouvelles. Les temps sont troubles, certes, mais les langues qu’utilise la littérature – donc la pensée – manifestent notre besoin de compréhension, de consolation et de résistance. Nous disons dignité.

Nous disons nécessité de contrer tout système qui s’opposerait à la liberté de chacun. Aujourd’hui, plus que jamais, entre le  présentiel et le distanciel, nous avons choisi l’oblique et l’existentiel : l’essentiel.

Essentiel  qui s’abreuve à la source, c’est-à-dire dans la langue, malmenée toujours par les pouvoirs qui , sous couvert de modernité (ou désormais d’innovation) , nous engluent dans une « technolangue » inepte, car sans prise avec le réel humain, contrairement à ce qu’elle prétend, alors qu’elle ne vise qu’à étouffer la pensée indépendante et vive. La résistance de la littérature passe aussi par l’existence d’une maison solide, ouverte à tous les écrivains, à tous ceux qui veulent faire vivre la littérature.

La Mel est cette maison. À la fois lieu de réflexion et d’interrogation, lieu de croisement entre tous ces regards portés par les écrivains sur notre monde et vecteur de transmission, en direction de la jeunesse, des valeurs qui lui sont propres. Il importe de montrer que ces valeurs ne sont pas simplement un objet patrimonial, mais une affaire plus que jamais vivante. C’est tout le sens des multiples actions dites d’éducation artistique et culturelle que la Maison mène inlassablement auprès des collégiens, lycéens et étudiants. Si la littérature est cette force émancipatrice, elle doit permettre d’éprouver et de faire éprouver à chacun sa liberté, et tenir ce rôle sans entraves.

La mettre « en jeu », comme la Maison des écrivains et de la littérature le fait à chaque instant, c’est déjouer ce qui pourrait la réduire, voire l’anéantir et redonner, par les humanités, l’humanité dont manque aujourd’hui notre société.

Nous, écrivains, enseignants passeurs de littérature, lecteurs, sommes littérature parce que nous la faisons vivre sans relâche : en écrivant, en lisant, en transmettant. C’est pourquoi nous manifestons aujourd’hui notre volonté d’être entendus auprès des pouvoirs publics afin que les subventions promises nous parviennent en temps et en heure et que cesse leur érosion injustifiée.

Marianne Alphant, Béatrice Commengé, Benoît Conort, Éric Dussert, Roberto Ferrucci, Sylvie Gouttebaron, Gilles Jallet, Alain Jaubert, Ismaël Jude, Georges Lemoine, Jean-Yves Masson, Jean-Claude Pinson, Michel Simonot

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Jean-Marie Hordé, l’art d’être au monde

Directeur du Théâtre de la Bastille (75) et auteur de L’artiste et le populiste ( Les solitaires intempestifs), Jean-Marie Hordé s’interroge sur notre mode d’appartenance au monde. En vue de la fondation d’une autre politique culturelle pour demain.

C’est donc décidé : rien ne change avant la mi-mai, « au mieux ».
Pour nous, cela signifie qu’avant le mois de juin, rien ne sera possible. Le théâtre restera fermé. Nous ne serons pas inactifs, mais pas là où vous étiez en droit de nous attendre.
C’est l’œuvre théâtrale qui s’absente. Je ne veux pas ironiser sur le « non essentiel », mais plus gravement indiquer que l’absence d’œuvre réelle au théâtre contribue à éloigner notre mode d’appartenance au monde. J’emprunte cette expression à Hannah Arendt qui écrit que cette appartenance transite par des tiers que sont les œuvres. L’œuvre, dit-elle, ne s’adresse pas aux gens mais au monde. L’œuvre, de la table la plus simple à l’art le plus grand : voici le monde et sa pérennité. C’est pourquoi, au-delà de nos malaises et mal-êtres privés, je pense à ceux qui souffrent de se dés-appartenir (les jeunes en particulier). Je l’ai dit ailleurs : le silence auquel nous sommes contraints est lourd.

Le « non-essentiel » n’est pas une absence bénigne. Il vide la vie de ce qui la fait tenir au-delà du besoin.
Comment être au monde dans ces conditions ?
Cela aura une fin et je ne doute pas que nous retrouverons joie et énergie. Mais j’espère que lorsque nous pourrons nous retourner sur cette longue année d’absence, la pensée et la responsabilité politiques élargiront leurs champs et comprendront que ce qui se dit « politique culturelle » est un enjeu grave qu’il est grand temps de réévaluer en lui rendant la dignité que le marché lui dénie – la culture réduite à un bien culturel est un marché auquel le théâtre n’échappe pas. J’espère que ces mois de suspension rappelleront l’urgence de remettre l’œuvre d’art au centre de la vie sociale et politique, ce qui suppose de lui offrir le temps de la présence.
L’impatience gagne à la mesure de notre incompréhension. Respectueuses des mesures de sécurité sanitaires, les salles – a fortiori de taille moyenne – ne sont pas dangereuses.
Aujourd’hui, l’Odéon est occupé. L’Odéon, depuis 68, a toujours été un théâtre symbole : son occupation dit une protestation générale et partagée. Jean-Marie Hordé

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La Commune de Paris, 150 ans

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Retour sur un événement fondateur pour le mouvement social. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 28 mai et l’épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour commémorer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris.

« Place au peuple, place à la Commune ! » Voici cent cinquante ans, le 18 mars 1871, après plusieurs mois d’un siège épuisant et voulant empêcher qu’après la défaite face aux Prussiens les troupes du gouvernement lui prennent ses canons, le peuple de Paris se soulève et inaugure une expérience inédite de République sociale et universelle. En à peine plus de deux mois, la Commune de Paris initie un pouvoir du peuple par et pour le peuple, se faisant laboratoire de démocratie, de révolution sociale et culturelle sans précédent avant qu’Adolphe Thiers la massacre durant une semaine sanglante, du 21 au 28 mai. Héritière d’un siècle d’histoire – les uns se revendiquant des sans-culottes, d’autres ou les mêmes d’un mouvement ouvrier en construction tandis que la révolution industrielle transformait le pays en profondeur –, la Commune de Paris réalise en peu de temps une œuvre sociale considérable, à laquelle les femmes et les étrangers faits citoyens prennent toute leur part.

Ce « moment de rupture inattendu dans le cours de la vie sociale », cet « événement tumultueux et dense » pour reprendre les mots de l’historien Roger Martelli, aura à la fois soulevé les espoirs du mouvement ouvrier naissant et suscité la peur du pouvoir républicain mais déjà libéral de Thiers et de ses affidés. La terreur de masse qu’il a déployée pour y mettre un terme en témoigne. Un siècle et demi plus tard, la Commune demeure une référence aux héritages aussi divers que les courants qui s’y sont manifestés. Elle reste de même méprisée ou détestée par les descendants de Thiers pour lesquels il « n’existe pas d’alternative » à l’ordre qu’ils veulent continuer d’imposer. « Son récit tient de l’épopée, sa mémoire touche au mythe, mais sa lecture ne relève pas du mystère. On sait désormais beaucoup de choses sur ces quelques semaines si intenses », rappelle Roger Martelli.

Proclamation de la Commune : la mobilisation populaire

La naissance de la Commune relève d’un concours de circonstances, d’un mouvement populaire spontané et inattendu. En juillet 1870, Louis Napoléon Bonaparte déclare la guerre à la coalition prussienne dirigée par Bismarck. Le 2 septembre, l’empereur capitule à Sedan. Le 17, la ville de Paris est assiégée par les troupes ennemies. La population parisienne se veut « patriotique » et entend défendre la capitale. Une souscription populaire permet l’achat de canons pour la Garde nationale. Le gouvernement signe l’armistice général le 18 février 1871. L’empire allemand annexera l’essentiel de l’Alsace et de la Lorraine et réclamera à la France cinq milliards de francs d’indemnités. Le 8 février, les élections législatives avaient donné à l’Assemblée une majorité monarchiste. Très vite, des mesures antidémocratiques et antisociales se multiplient, comme la fermeture autoritaire de plusieurs journaux, dont Le Cri du peuple de Jules Vallès, la suppression de la solde journalière due aux Gardes nationaux …

Le 10 mars 1871, l’Assemblée migre à Versailles. Le 17, Thiers ordonne à la troupe de retirer aux Parisiens leurs canons entreposés à Montmartre et Belleville. Le 18 mars à l’aube, les femmes – notamment les blanchisseuses commençant tôt leur journée de travail – découvrent la manœuvre et lancent l’alerte. Alors qu’après sommation le général Lecomte ordonne de faire feu, les soldats crosses en l’air fraternisent à Montmartre avec la foule. Dans la journée, Paris se couvre de barricades tandis que Thiers fait arrêter Auguste Blanqui. Lecomte et un autre général, Clément-Thomas, qui avait participé à la répression du soulèvement de 1848, sont tués par la foule contre l’avis du comité de vigilance de Montmartre. La Garde nationale assure le pouvoir jusqu’aux élections du 26 mars que les « communeux » (ce sont Thiers et les siens qui les surnommeront ensuite péjorativement « communards ») remportent aisément. Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est proclamée.

XIXe  siècle : le mouvement ouvrier s’organise

Au-delà de cette chronologie des événements, la Commune s’inscrit dans l’histoire politique, économique, sociale et culturelle du XIXème siècle. La France, encore profondément rurale, connaît la révolution industrielle. C’est l’essor du charbon et du fer, le développement de la métallurgie et du chemin de fer, celui des banques, aussi, et de la spéculation. Le monde ouvrier est confronté aux longues journées et aux dures conditions de travail avec des salaires ne permettant guère de sortir de la misère, notamment les femmes qui perçoivent en général deux fois moins que les hommes. Dès 1791, la loi Le Chapelier avait interdit les « coalitions » à l’origine des grèves. À partir de 1864, Napoléon III finit par devoir les autoriser dans un contexte où les grèves se multiplient, des typographes aux ouvriers tanneurs, des mégisseurs aux mineurs, des bronziers aux tailleurs… Le mouvement ouvrier commence à se structurer aux plans international et national.

L’Association internationale des travailleurs naît à Londres en 1864. En 1865, en lien avec l’AIT, Eugène Varlin et Nathalie Lemel – qui deviendront tous deux des figures de la Commune (il sera fusillé avant ses 32 ans, elle sera déportée) – fondent la Caisse fédérative de prévoyance. Puis, en 1869, la Fédération des chambres ouvrières de Paris, lesquelles comptent quelque 40000 adhérents (sur environ 600000 ouvriers). La section française de l’AIT, d’abord autorisée, et où sont recensés près de 100000 membres en 1870, sera rapidement dissoute par le pouvoir… Paris, pour sa part, est une ville profondément remaniée par les grands travaux du baron Haussmann. Comptant quelque deux millions d’habitants sur 37 millions dans le pays, elle concentre les classes les plus riches vers l’Ouest et vers l’Est le prolétariat, les ouvriers, petits commerçants et artisans. Ceux qui feront la Commune.

Semaine sanglante : la haine de classe meurtrière

Malgré la menace militaire toujours à ses portes, la Commune de Paris tente de faire vivre la démocratie et prend dans de nombreux domaines une série de mesures contre l’ordre ancien et favorables aux classes populaires. D’autres villes s’insurgent, instaurant parfois des communes éphémères : Marseille, Lyon, Toulouse, Narbonne, Saint-Étienne, Le Creusot, Limoges. La Commune de Paris adressera plusieurs déclarations au peuple français, aux départements, aux travailleurs des campagnes. Lesquelles sont encore pour beaucoup influencées par les notables et le clergé contre une Commune laïque et anticléricale. Contre ce qu’il considère comme une menace pour l’ordre bourgeois, Adolphe Thiers ordonne la répression. Né à Marseille en 1797, orléaniste, il se veut partisan d’une monarchie constitutionnelle avant de se rallier par intérêt à la République. En 1834, c’est lui déjà qui avait réprimé dans le sang la seconde révolte des canuts de Lyon.

En décidant d’écraser la Commune et de massacrer les communeux, il défend un ordre de classe contre la République sociale, en tentant à la fois de faire peur et d’éliminer durablement les penseurs et les organisateurs d’un mouvement ouvrier naissant. Les Versaillais mêlent déjà la propagande à leur geste, qualifiant les communeux de criminels fainéants et alcooliques, de lie de la société. S’alliant les troupes de Bismarck face à des combattants de la Garde nationale héroïques mais mal organisés et à des citoyens sans moyens sur les barricades, les versaillais entrés dans Paris le 21 mai fusillent femmes, hommes, enfants. Les exécutions sommaires se multiplient, comme celles décidées par les cours martiales. On dénombre plusieurs dizaines de milliers de morts, tandis que les militants fusilleront à leur tour quelques dizaines d’otages parmi lesquels l’archevêque Georges Darboy. « La mode est aux conseils de guerre, et les pavés sont tout sanglants», dit Jean-Baptiste Clément. La Semaine sanglante dure jusqu’à l’éradication des dernières barricades et aux fusillades du 28 mai au mur du Père-Lachaise, qui deviendra « le mur des fédérés ». Des dizaines de milliers d’arrestations, des jugements à la chaîne, la prison ou bien la déportation en Nouvelle-Calédonie : la répression se poursuivra durant plusieurs années, jusqu’à l’amnistie générale décrétée le 10 juillet 1880.

« À quand enfin la République de la justice et du travail ? », chante alors Jean-Baptiste Clément. Qui met en garde : « Les mauvais jours finiront.et gare à la revanche, quand tous les pauvres s’y mettront » ! Isabelle Avran

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Jean Genet, une œuvre irrécupérable

En date de mars 2021, la revue littéraire Europe consacre son dossier à Jean Genet. Fort de moult contributions, un numéro qui éclaire avec pertinence les diverses facettes du Captif amoureux. Une  œuvre qui mêle poésie et théâtre à une vie solitaire et révoltée. Une œuvre irrécupérable surtout, affirme dans la préface Melina Balcázar, docteur en littérature française à la Sorbonne.

Irrécupérable, telle semble être l’œuvre de Jean Genet. Non seulement au regard des polémiques qu’elle a suscitées et suscite encore, mais plus profondément par son refus de s’apaiser, de pactiser, d’oublier. Ni l’humiliation, ni la souffrance, ni l’exclusion n’ont à aucun moment été oubliées. « Je conserverai en moi-même l’idée de moi-même mendiant », écrivait Jean Genet dans le Journal du voleur. L’ensemble de son œuvre pourrait ainsi être lue comme un refus radical de toute amnistie. Pas d’oubli, et donc pas de mesure ou de compromis : « J’emmerde tous ces cons qui croient me tenir parce qu’ils ont des flics et des barbelés ». Pas de résilience non plus. Refus aussi de se présenter comme victime puisque seul le choix de la révolte permet de toucher à cette beauté salvatrice, sans cesse recherchée dans les tableaux de Rembrandt ou les sculptures de Giacometti, dans les gestes de ses amants et des êtres en révolte : « J’aime ceux que j’aime, qui sont toujours beaux et quelquefois opprimés mais debout dans la révolte ».

De manière encore plus radicale, son œuvre demeure irrécupérable par cette douloureuse remise en question d’elle-même, de sa nécessité, voire de sa justesse. Genet a toujours écrit contre lui-même et n’a pas hésité à raturer, à détruire sa légende, élaborée « silencieusement, laborieusement, minutieusement, obsessionnellement, compulsivement », quand il pensait que ses textes sonnaient faux : « mes livres comme mes pièces, étaient écrits contre moi-même. […] Et si je ne réussis pas, par mon seul texte, à m’exposer, il faudrait m’aider. Contre moi-même, contre nous-mêmes, alors que ces représentations nous placent de je ne sais quel bon côté par où la poésie n’arrive pas ». L’exigence de s’écrire autrement s’imposait à lui non seulement pour s’opposer au Saint Genet de Sartre — « Toi et Sartre, reproche-t-il à Cocteau, vous m’avez statufié. Je suis un autre. Il faut que cet autre trouve quelque chose à dire » —, mais pour répondre au rêve d’une écriture capable de le contenir entièrement, lui donner un sens. « Les pages qui vont suivre ne sont pas extraites d’un poème, elles devraient y conduire. C’en serait l’approche, encore très lointaine, s’il ne s’agissait d’un des nombreux brouillons d’un texte qui sera démarche lente, mesurée vers le poème, justification de ce texte comme le texte le sera de ma vie ».

Une tâche qui exigeait de se tenir à l’écart du monde littéraire et intellectuel afin de préserver ces « images du langage » que l’on ne peut trouver sinon dans le désert. Une solitude qu’il a apprivoisée en prison et qu’il s’est ensuite infligée — « Je vis très seul et très triste » — mais aussi a vécue avec bonheur : « Je suis très vieux. Et très seul mais très heureux : d’être seul et vieux ? Peut-être ». Une solitude qui lui a permis toutes les audaces nécessaires pour (se) réinventer, demeurer libre de tout lien social, de toute compromission politique, retrouver alors la légèreté du rire et du jeu qui s’oppose à la gravité du deuil. Et atteindre cette grâce à travers l’erreur, le ridicule, la mise en danger de soi. Tel le dentier de Divine, transformé en couronne par l’audace de son geste qui, dans l’urgence, l’arrache de sa bouche et le pose sur sa tête. Tel ce tube de vaseline, signe de l’abjection et d’une grâce secrète : « misérable objet sale » devenu « veilleuse funéraire » qui réveille l’image de la mater dolorosa, qui hante cette œuvre construite autour de l’absence de la mère.

Mais cette remise en question de soi est celle de la littérature même. Qu’est-ce que la littérature ?, se demande Genet d’un texte à l’autre. La soumission à un style, à une manière de se situer dans le langage ? Une appartenance ? Même face à elle — cette « grandophilie » dont il craignait déjà les effets de « pédanterie » dans sa correspondance avec son amie Ibis — il tenait à rester libre. D’où ses réécritures constantes — environ quinze ans pour Le Bagne —, ses nombreux projets inachevés — le poème La Mort, les scénarios Le Langage de la muraille ou La Nuit venue —, la tentation de renoncer à la littérature : « Il m’a fait savoir hier, écrit Jacques Derrida, qu’il était à Beyrouth, chez les Palestiniens en guerre, les exclus encerclés. […] Il n’écrit plus, il a enterré la littérature comme pas un, il saute partout où ça saute dans le monde, partout où le savoir absolu de l’Europe en prend un coup, et ces histoires de glas, de seing, de fleur, de cheval doivent le faire chier ». Genet n’a en effet jamais arrêté d’écrire mais de publier, manière de résister encore à la compromission sociale que la publication a toujours pu représenter à ses yeux. C’est ce que ses valises, cet « atelier portatif », nous confirment aujourd’hui : elles témoignent, comme le souligne Albert Dichy, de    « cette folie d’écriture qui veut échapper au livre, ce combat singulier entre un auteur qui s’est juré de ne plus jamais écrire, de garder, comme il le dit « la bouche cousue », et l’irrépressible propension qu’il a, malgré lui, à noter la moindre phrase, pensée ou réflexion qui le traverse », à griffonner en permanence sa vie. Ce vœu de silence, il semble l’avoir prononcé après le suicide de son amant Abdallah Bentaga en 1964.

L’œuvre de Genet rêve ainsi d’un autre avenir pour la politique et pour la littérature, et c’est dans leur articulation — toujours à inventer — que réside sa force. Car « la liberté n’existe, écrit-il, qu’à l’intérieur du jeu créatif individuel. […] rien ne permet aux hommes de connaître leur liberté autant que le travail créatif ». Retour à Genet qui esquisse un portrait de ce « blédard amoureux du plus loin », comme il se présentait déjà dès les années trente : à la pédérastie, au vol et à la trahison, trilogie par laquelle il s’est lui-même défini, s’ajoutent l’amour, le jeu et la joie dans leur dimension politique. Par-delà les distinctions entre un premier et un dernier Genet, chacune des contributions de ce dossier suit « la trace phosphorescente de [ses] gestes », interroge et façonne « la matière Genet », prend position devant ses engagements, se confronte à la résistance de cette œuvre qui a tout fait pour rendre l’écriture imprenable. Melina Balcázar

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Campañà, la guerre civile espagnole

Retour sur la guerre civile espagnole : publié au Seuil et titré La Boîte rouge, l’ouvrage présente une sélection de 400 photos d’Antoni Campañà. Enfouies pendant près de 80 ans chez ce grand photographe catalan, décédé il y a 30 ans. Plongée passionnante, découverte d’un regard.

C’est un beau livre, La Boîte rouge, et une captivante chronique par temps de guerre civile espagnole. Découvertes dans deux boîtes rouges enfouies au fond de sa maison pendant près de 80 ans, les 5000 photos prises — puis volontairement mises de côté — par Antoni Campañà plongent le lecteur dans la Catalogne de 1936 à 1939. Décédé en 1989, Campañà était un photographe pictorialiste et photoreporter espagnol connu. Ses photos illustraient journaux, magazines sportifs, certaines étaient devenues des cartes postales. Mais pas celles de la guerre civile, qui l’avait traumatisé.

Photographier pour filtrer la réalité

Lui n’est pas allé au-devant du conflit comme d’autres photojournalistes, dont Robert Capa, en vue de le médiatiser. Il en fut le témoin malgré lui. Ses photos déroulent une fresque du quotidien et montrent aussi bien des scènes de la vie courante, comme celles de barcelonaises récupérant leur pain avec la nouvelle carte de rationnement ou d’un enfant suspendu à une balançoire, que celle de moments historiques comme ce meeting qui réunit communistes, socialistes et anarchistes. Plaça Monumental de Barcelone, le 25 octobre 1936, sous la bannière « Le front ouvrier est le front de la victoire ». On passe de la joie et de l’espoir de la mobilisation à l’épouvante de milliers de réfugiés de Màlaga qui échouent à Barcelone après avoir fui les troupes rebelles en février 1937. Ces regards désemparés et meurtris auraient-ils poussé le photographe et le citoyen Campañà à reléguer ces clichés hors de sa vue sans jamais les détruire ?

Un regard complet

La synthèse de ces 400 photos, orchestrée par le journaliste Plàcid Garcia-Planes, l’historien Arnau Gonzàlez i Vilalta et le photographe David Ramos, offre avant tout la vision d’un témoin catalan, républicain et catholique pratiquant. Campañà ne s’interdit rien : il photographie aussi bien deux femmes au milieu des décombres de leur maison après les bombardements franquistes de mars 1937 à Poble-sec, que les momies exposées des moines de l’église de Saint-François de Sales, brûlés par les républicains. Ses photos pausées des miliciens antifranquistes devinrent en outre des cartes postales que les anarchistes firent circuler dans toute l’Europe. Le récit qui remet ces clichés dans leur contexte constitue autant un regard nuancé sur cette guerre historique qu’une plongée dans la culture catalane. Valeur de mémoire documentaire, beauté esthétique, redécouverte d’un grand photographe… La Boîte rouge est tout ça à la fois. Dominique Martinez

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Palestine, un peuple et son théâtre

Chercheure à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), Najla Nakhlé-Cerruti publie L’Individu au centre de la scène. Trois pièces contemporaines qui donnent à voir la puissance poétique de la création sous occupation israélienne.

L’Individu au centre de la scène. Trois pièces palestiniennes, choisies par Najla Nakhlé-Cerruti (Éd. Presses de l’Ifpo, poche bilingue, 15€).

On a trop rarement l’opportunité de voir du théâtre palestinien. Et guère davantage de pouvoir en lire, la plupart des pièces étant jouées, et éventuellement écrites a posteriori. Avec la traduction de trois pièces contemporaines emblématiques, Dans l’ombre du martyr (2011) de François Abou Salem, le Temps parallèle (2014) de Bashar Murkus et Taha (2014) d’Amer Hlehel, Najla Nakhlé-Cerruti donne à voir la puissance de sa créativité. Chercheure à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), rattaché aux Ministère des affaires étrangères et au CNRS, elle mène également un programme autour des archives du dramaturge François Abou Salem, « Palestinien d’origine française ». Dans l’ombre du martyr est sa dernière pièce, écrite juste avant son suicide, qui témoigne de son mal-être et de la violence de l’occupation israélienne.

Fondateur, en 1977, à Jérusalem-Est, de la première troupe professionnelle, El Hakawati (le conteur), qui, sept ans plus tard, en 1984, deviendra le Théâtre national palestinien, François Abou Salem aura œuvré à son rayonnement en Palestine et au niveau international. Tout comme le metteur en scène également disparu Adel Hakim qui, avec Antigone (prix du Syndicat de la critique, meilleur spectacle étranger en 2012) et Des roses et du jasmin (2017), aura contribué à son ancrage.

Si la création palestinienne ne peut être détachée de son contexte de production, elle est souvent une forme de contestation et de résistance. Elle est aussi poétique et esthétique, elle guide la mise en écho des pièces présentées. « Monodrame polyphonique », Dans l’ombre du martyr met en jeu l’histoire de deux frères, dont l’un a échoué dans ses études de médecine, et l’autre, mort dans une opération-suicide lors de la première Intifada, accède au statut de « héros national », créant une dissociation psychique chez celui qui lui survit.

Marina Da Silva

L’Individu au centre de la scène. Trois pièces palestiniennes, choisies par Najla Nakhlé-Cerruti (Éd. Presses de l’Ifpo, poche bilingue, 15€).

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Communisme et franc-maçonnerie, la rupture

Tout commence avec une discrète vingt-deuxième condition à l’adhésion à la IIIème Internationale ! Dans un essai remarquablement fourni, Communisme et franc-maçonnerie ou la 22 e condition…, Denis Lefebvre relate l’histoire d’une dissension qui fera date au sein du mouvement communiste. Un article publié par le quotidien l’Humanité, le 13 janvier, dans le cadre du centenaire du Congrès de Tours.

 

En 1920, le congrès de Tours entérine la scission de la SFIO et consacre la naissance du PCF. Vingt et une conditions à l’adhésion à la III e Internationale sont rendues nécessaires par Moscou. Mais, très vite, une vingt-deuxième condition fait son apparition de manière plus discrète ; elle concerne l’impossibilité d’être tout à la fois franc-maçon et communiste. Or, si cette 22 e condition n’est jamais évoquée officiellement – Léon Blum y fait tout de même référence dans un article publié le 27 octobre 1920 dans l’Humanité –, celle-ci a bel et bien existé et fut même adoptée au troisième congrès de l’Internationale communiste, en juin 1920. Néanmoins, Moscou n’insiste pas, conscient du poids que représentent les communistes francs-maçons en France.

Trotski lance la charge

C’est deux ans plus tard, au cours du quatrième congrès de l’Internationale (fin 1922), que la question refait surface de manière tonitruante. Léon Trotski est alors tout désigné pour lancer la charge. Fin connaisseur de l’univers maçonnique, il proclame l’incompatibilité absolue entre communisme et franc-maçonnerie. Intérêts antagonistes, dévoiement de la lutte des classes, jeu de la respectabilité et de la démocratie bourgeoise, son propos lapidaire est dédié à la situation française. Trotski estime que certains camarades, en particulier élus, jouent les idiots utiles de la social-démocratie, en incarnant l’aile gauche d’un régime parlementaire réformiste qui s’accommode de leur présence, tout en renforçant le poids des obédiences au sein des institutions de la III e République.

1923, l’heure de la rupture

Au fond, les dirigeants de l’Internationale en sont convaincus : la double appartenance est une entrave à l’avènement de la révolution. Les communistes francs-maçons – dont l’auteur et historien Denis Lefebvre nous dit qu’il est très difficile d’en déterminer le nombre – sont sommés de rendre publique, avant le 1 er janvier 1923, leur rupture avec la franc-maçonnerie sous peine d’exclusion. Cette confession publique ne vaut pas pour autant réhabilitation. Les anciens francs-maçons devront attendre deux ans avant de pouvoir exercer une responsabilité au sein du parti.

Entre les tissus de la raison et du cœur

Confrontés aux réactions parfois un peu abruptes des obédiences desquelles ils sont membres, les camarades francs-maçons se retrouvent enchevêtrés entre les tissus de la raison et du cœur. Certains communistes, tel André Marty, optent pour le parti, quand, dans le même temps, Antonio Coen, membre de la loge Jean Jaurès à la Grande Loge de France, refuse de se plier aux décisions de l’Internationale. La SFIO – y compris les guesdistes, hostiles au principe de la double appartenance – devient alors un parti d’accueil pour ces frères et sœurs qui avaient choisi le Parti communiste quelques années plus tôt.

Quelles valeurs partagées ?

Dans un travail remarquablement fourni, Denis Lefebvre relate l’histoire d’une rupture politique qui fera date au sein du mouvement communiste. Il nous permet de nous interroger sur ce qui constitue l’engagement, partisan ou maçonnique. Il pose la question de l’antagonisme réel et supposé entre deux idéaux. Près de cent ans après l’analyse développée par Trotski, doit-on considérer que celle-ci est encore pertinente au regard des bouleversements historiques et politiques ? Quelles sont les valeurs partagées par le communisme du XXIe siècle et la franc-maçonnerie ? Autant de questions qui sont posées au terme d’une lecture passionnante. 

Communisme et franc-maçonnerie ou la 22 e condition…, de Denis Lefebvre. Conform Édition, 94 pages, 10 euros.

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Edgar Morin, crise et pandémie

Au premier jour de l’année 2021, Edgar Morin s’exprimait sur les ondes de France-Info. Pour le philosophe et sociologue, la pandémie n’est qu’une des nombreuses crises de l’histoire auxquelles il se dit « habitué ». Il estime qu’il faut apprendre à vivre avec l’inconnu, à « surmonter les crises » plutôt que de s’indigner.

 

France-Info : Avez-vous été surpris par l’épidémie de coronavirus ?

Edgar Morin : J’ai été surpris par la pandémie. J’ai été habitué à voir arriver l’inattendu dans ma vie. L’arrivée d’Hitler était inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. La résistance de Moscou a été incroyable. Le déclenchement de la guerre d’Algérie a été inattendu. Je n’ai vécu que par l’inattendu et par l’habitude des crises. Dans ce sens-là, je vis une crise nouvelle, énorme, mais qui a tous les caractères de la crise. D’un côté, elle suscite de l’imagination créative et de l’autre côté, elle suscite des peurs et des régressions mentales. Et on cherche le salut providentiel, on ne sait pas comment.

France-Info : Est-ce que la crise du coronavirus nous apprend à vivre avec l’inattendu ?

Edgar Morin : C’est ce que l’on doit apprendre parce qu’il faut savoir que dans l’histoire l’inattendu arrive et arrivera encore. On a cru vivre dans de fausses certitudes, avec les statistiques, avec les prédictions, avec l’idée que tout était stable alors que déjà tout commençait à être en crise. On ne se rend pas compte. Il faut qu’on apprenne à vivre dans l’incertitude, c’est-à-dire avoir le courage d’affronter, d’être prêt à résister aux forces négatives qui peuvent arriver. C’est cela, la question de changement de mentalité. Aujourd’hui, par exemple, on a oublié que la crise de la biosphère dont on a pris conscience dans les années 70 subsiste et s’aggrave partout. Là aussi, il faut s’attendre à des évènements auxquels on ne s’attendait pas auparavant.

France-Info : Est-ce que cette crise nous rend plus fous ou plus sages ?

Edgar Morin : L’un et l’autre. Une grande partie des gens perdent la boussole et d’autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, des forces lucides et les forces qui cherchent la nouvelle voie, qui puissent s’imposer bien qu’elles soient encore très dispersées et très faibles. Sinon, on se perd dans les colères qui sont peut-être justifiées, mais qui rendent l’esprit aveugle et unilatéral.

« On peut être justement indigné, mais il ne faut pas s’enfermer dans l’indignation. Il faut essayer de voir où nous allons, ce qui se passe »

Il y a une chose qu’on a oubliée. Depuis vingt ans, a commencé un processus où tout a commencé à se dégrader dans le monde. La crise de la démocratie n’est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays d’Europe, et elle nous menace aussi. La domination du profit illimité qui contrôle tout, ce n’est pas seulement dans des pays étrangers, c’est aussi chez nous. La crise écologique, ce n’est pas ailleurs, c’est aussi chez nous. Donc, l’esprit doit affronter les crises pour les dominer et les surmonter. Sinon, on en est des victimes. On a vécu comme des somnambules pendant dix ans pour arriver à une guerre mondiale épouvantable. Je ne dis pas que les conditions sont les mêmes parce que ce n’est pas l’Allemagne qui nous menace, mais nous voyons des tas de conflits qui surgissent dans le monde. Et nous voyons aussi se mettre en place les éléments d’un totalitarisme qui n’a plus rien à voir avec celui du siècle dernier.

« On a tous les moyens de surveillance à partir des drones, à partir des téléphones mobiles, à partir de la reconnaissance faciale. On a tous les moyens de créer un totalitarisme de surveillance »

Tous les éléments sont là. Le problème, c’est d’empêcher ces éléments de se réunir pour faire une société invivable pour nous.

France-Info : Que peut-on vous souhaiter à presque 100 ans, Edgar Morin ?

Edgar Morin : Je nous souhaite force, courage et lucidité. Il faut qu’on vive dans des petites oasis de vie et de fraternité.

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Olivier Norek, un tonton flingueur !

En disponibilité de la police, Olivier Norek écrit des romans noirs. Où il dénonce la corruption des élites, le sort réservé aux migrants, le malaise des policiers. Des livres qui, espère l’ex-lieutenant, « apportent de la réflexion ».

 

Jean-Philippe Joseph – Il y a sept ans, vous avez mis votre carrière de policier entre parenthèses pour écrire des romans noirs. Vos personnages, de flics notamment, apparaissent toujours très humains…

Olivier Norek – Je ne pense pas que l’on puisse exercer le métier de flic en se départant d’une certaine humanité. Notre quotidien est fait de ce que l’homme recèle de pire en lui. Si tu es un bloc de granit, il n’y a pas d’échange, tu ne comprends ni les victimes ni les criminels. Si je suis devenu flic, c’est pour aider l’autre, réparer des injustices, faire de la prévention.

J-P.J. – Pourquoi avoir quitté la police ?

O.N. – Je suis parti parce qu’on me proposait une nouvelle vie. J’ai passé dix-sept ans dans la violence, l’ultra-violence, le côté sombre des choses. Aujourd’hui, on me propose un peu plus de lumière, des choses un peu plus simples, un peu plus agréables. J’aurais adoré enseigner, mais un enseignant doit être beaucoup plus solide qu’un flic. Il doit faire régner l’ordre dans sa classe pour parvenir à transmettre, sauf qu’il se retrouve seul face à trente gamins. Sans renfort en cas de problème.

J-P.J. – La vie d’auteur doit vous changer…

O.N. – Pas tant que ça ! J’ai autant d’adrénaline, d’émotions. La seule différence ? Je ne me fais pas insulter, je ne me bagarre plus toutes les semaines, et ça me va bien. Quand t’es flic, tu ne vois pas les couches de stress, de violence, de haine qui s’ajoutent les unes aux autres. Ce n’est pas un métier de se battre et de se faire cracher dessus tous les jours. Ce n’est pas un métier de travailler entre dix et quatorze heures par jour, payées huit…

J-P.J. – Est-ce que ça justifie les violences commises par des policiers ?

O.N. – Bien sûr que non. Ça fait plus d’un an qu’on demande aux policiers des choses qui ne sont pas de leur ressort. Balancer de la lacrymo à longueur de soirée sur des migrants qui veulent passer en Angleterre, sur des militants ou des citoyens lambda, ne fait pas partie de l’ADN du policier. Ce n’est pas un hasard si, sur cette même période, on a enregistré le plus grand nombre de suicides dans la profession.

J-P.J. – Réintégrerez-vous la police ?

O.N. – J’étais amoureux de ce métier quand je l’exerçais. Maintenant, je suis amoureux de ceux qui le font et j’en parle. Je n’en suis pas sorti. J’ai trouvé un métier qui me permet aussi d’être utile à l’autre. Médecin, enseignant, policier, agriculteur sont  des vocations. Et c’est avec eux – eux qui soignent, éduquent, protègent, nourrissent – que l’on se montre les plus violents. On ne leur paye pas leurs heures supplémentaires, on leur enlève des moyens, du personnel, et ils continuent de travailler. Certains matins, tu as envie de tout envoyer balader. Et puis, quand tu arrives au commissariat, et que tu croises une victime avec le visage en vrac, tu te dis « allez, encore une journée… ».

J-P.J. – On vous sent  très engagé dans vos livres. Avez-vous déjà pensé à l’action politique ou syndicale ?

O.N. – Je parlerais trop ! Lorsque j’entends Macron donner des leçons à Bolsonaro, alors que les deux tiers du soja qu’on consomme viennent des zones déforestées en Amazonie, ou Brune Poirson, la  secrétaire d’Etat (auprès du ministère de la Transition écologique et solidaire, ndlr), en couverture de Paris Match nettoyant une plage en Inde alors que, quand elle y travaillait pour Veolia, elle a fait privatiser l’eau pour la revendre plus cher, ça me rend dingue… Alors, j’écris des bouquins. Je préfère hurler en liberté que de crier assis sur un coussin. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus :

Né en 1975, Olivier Norek a étudié le droit avant d’effectuer des missions humanitaires en ex-Yougoslavie et au Surinam. Devenu lieutenant de police judiciaire en Seine-Saint-Denis, il publie Code 93 en 2013, premier volume de la trilogie du capitaine Coste. Entre deux mondes, sur la jungle de Calais, sort en 2017. Son dernier roman, Surface (2019), est en cours d’adaptation pour la télévision, de même que Code 93. « Amateurs de situations limites et d’images fortes, découvrez Norek », dit de lui Pierre Lemaitre dans  son Dictionnaire amoureux du polar.

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Fawzia Zouari, contre les fous d’Allah

Écrivaine et journaliste tunisienne, docteur en littérature française et comparée de la Sorbonne, Fawzia Zouari s’élève avec véhémence contre « ces gueules hirsutes prêtes à massacrer au nom d’Allah ». Un coup de colère contre les siens, confié à l’hebdomadaire Jeune Afrique.

Native de Dahmani, au sud-ouest de Tunis, Fawzia Zouari s’installe à Paris en 1979 pour obtenir son doctorat en littérature française et comparée à la Sorbonne. Ses principaux ouvrages : La Caravane des chimères (1989), Ce pays dont je meurs (1999), La Retournée (2002). La Deuxième Épouse se voit décerné en 2007 le Comar d’or, principale distinction littéraire en Tunisie. Prix des cinq continents de la francophonie, en 2016, pour Le Corps de ma mère.

 

Il y a des jours où je regrette d’être née arabe. Les jours où je me réveille devant le spectacle de gueules hirsutes prêtes à massacrer au nom d’Allah et où je m’endors avec le bruit des explosions diffusées sur fond de versets coraniques.

Les jours où je regarde les cadavres joncher les rues de Bagdad ou de Beyrouth par la faute des kamikazes

Où des cheikhs manchots et aveugles s’arrogent le droit d’émettre des fatwas parce qu’ils sont pleins comme des outres de haine et de sang

Où je vois des petites filles, les unes courir protéger de leur corps leur mère qu’on lapide, et les autres revêtir la robe de mariée à l’âge de 9 ans.

Et puis ces jours où j’entends des mamans chrétiennes confier en sanglotant que leur progéniture convertie à l’islam refuse de les toucher sous prétexte qu’elles sont impures.

Quand j’entends pleurer ce père musulman parce qu’il ne sait pas pourquoi son garçon est allé se faire tuer en Syrie.

À l’heure où celui-ci parade dans les faubourgs d’Alep, kalachnikov en bandoulière, en attendant de se repaître d’une gamine venue de la banlieue de Tunis ou de Londres, à qui l’on a fait croire que le viol est un laissez-passer pour le paradis.

Ces jours où je vois les Bill Gates dépenser leur argent pour les petits Africains et les François Pinault pour les artistes de leur continent, tandis que les cheikhs du Golfe dilapident leur fortune dans les casinos et les maisons de charme (bordels) et qu’il ne vient pas à l’idée des nababs du Maghreb de penser au chômeur qui crève la faim, au poète qui vit en clandestin, à l’artiste qui n’a pas de quoi s’acheter un pinceau.

Et tous ces croyants qui se prennent pour les inventeurs de la poudre alors qu’ils ne savent pas nouer une cravate, et je ne parle pas de leur incapacité à fabriquer une tablette ou une voiture.

Les mêmes qui dénombrent les miracles de la science dans le Coran et sont dénués du plus petit savoir capable de faire reculer les maladies.

Ces prêcheurs pleins d’arrogance qui vomissent l’Occident, bien qu’ils ne puissent se passer de ses portables, de ses médicaments, de ses progrès en tous genres.

Et la cacophonie de ces « révolutions » qui tombent entre des mains obscurantistes comme le fruit de l’arbre.

Ces islamistes qui parlent de démocratie et n’en croient pas un mot, qui clament le respect des femmes et les traitent en esclaves.

Et ces gourdes qui se voilent et se courbent au lieu de flairer le piège, qui revendiquent le statut de coépouse, de complémentaire, de moins que rien !

Et ces « niqabées » qui, en Europe, prennent un malin plaisir à choquer le bon Gaulois ou le bon Belge comme si c’était une prouesse de sortir en scaphandrier ! Comme si c’était une manière de grandir l’islam que de le présenter dans ses atours les plus rétrogrades.

Ces jours, enfin, où je cherche le salut et ne le trouve nulle part, même pas auprès d’une élite intellectuelle arabe qui sévit sur les antennes et ignore le terrain, qui vitupère le jour et finit dans les bars la nuit, qui parle principes et se vend pour une poignée de dollars, qui fait du bruit et qui ne sert à rien !

Voilà, c’était mon quart d’heure de colère contre les miens… Souhaitons que l’Occident ouvre les yeux ! Fawzia Zouari

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