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Une Cerisaie perdue dans la Cour d’honneur

Les réveils, après de long mois de sommeil forcé sont toujours difficiles, parfois même un peu douloureux. Ainsi en est-il avec La Cerisaie de Tchekhov, mise en scène dans la Cour d’honneur du palais des papes par le portugais Tiago Rodrigues. Tout nouvellement intronisé successeur d’Olivier Py, à la direction du festival d’Avignon.

Les trompettes de Maurice Jarre, applaudies avec ferveur par le public, n’y ont rien fait : le coup de fouet n’était sans doute pas suffisant pour entrer de plain-pied avec vigueur dans l’univers de Tchekhov. Il aura fallu attendre un certain temps avant que le spectacle ne prenne sa vitesse de croisière, même avec l’apparition inaugurale d’Adama Diop dans le rôle de Lopakhine, le fils de moujik devenu un riche marchand qui prendra possession de la Cerisaie, ayant du mal à entrer dans le sujet alors qu’environ deux heures plus tard, il sera simplement éblouissant …

De même il aura fallu attendre un certain temps avant que le spectateur ne saisisse les intentions du metteur en scène, avec cette scénographie signée Fernando Ribeiro qui utilise toute la large ouverture du plateau de la Cour d’honneur et occupe tout l’espace avec un nombre incalculable de chaises (les anciennes puisque le gradinage a été entièrement rénové, ce dont on ne peut que se féliciter) et ses trois voies de « chemin de fer » (un clin d’œil voire un rappel du monde nouveau qu’évoque l’auteur ?) sur lesquels vont glisser des plates-formes supportant un orchestre qui jouera pratiquement pendant tout le spectacle, et d’immenses structures avec lampadaires qui glisseront donc de cour à jardin et inversement. La mise en place du dispositif, pour aussi pertinent qu’il soit, est longue, très longue. Elle présente néanmoins l’avantage pour le spectateur de mieux goûter à la traduction, au couteau, d’André Markowicz et Françoise Morvan, où effectivement tout est dit des enjeux de la pièce de Tchekhov et des arrières plans évoquant le basculement d’un monde à un autre à l’orée du XXe siècle, la pièce ayant été créée en 1904.

Tout cela jusqu’à l’apparition du personnage principal, en dehors de la propriété de la Cerisaie, rôle dévolu à la cour du palais des papes, Lioubov autour de laquelle s’articule faussement joyeux l’intrigue de la pièce. Lioubov, autrement dit Isabelle Huppert. Et là, malheureusement, s’installe un grand moment d’incompréhension. Pourquoi l’avoir fait jouer de cette manière qui frôle l’hystérie ? Elle est là, sautillante, saisie de grands mouvements faussement joyeux dont on aura compris qu’ils traduisent sa détresse de retrouver ce lieu où elle a jadis perdu son fils alors âgé de 7 ans… Voix haut perchée qui, malgré la sonorisation (un brin trop forte dans l’ensemble), se perd parfois dans la nuit d’Avignon, elle agace plus qu’elle ne convainc.

Pourtant, toute la mise en scène s’évertue à la mettre en valeur comme c’est le cas notamment à la fin du spectacle où elle se retrouve seule dans le vaste espace dénudé de la scène. Rien n’y fait : quelle partition joue-t-elle donc ? Autant dire qu’à ce niveau c’est tout le spectacle qui devient bancal ou, à tout le moins et malgré des moments forts et le savoir-faire pourtant très fin de Tiago Rodrigues, insatisfaisant, en particulier pour ce qui concerne la cohérence de l’ensemble de la distribution. Ce qui se perd, c’est l’homogénéité de cette distribution. Ne restent que des individualités, et l’on ne manquera pas de dire qu’Adama Diop est étonnant de force, que Suzanne Aubert, Océane Caïraty ou David Geselson sont également très bien, mais quid de la partition chorale de groupe que l’on retrouve toujours chez Tchekhov ?

On se dit que le spectacle, resserré, ne manquera pas de gagner en efficacité lorsqu’il sera joué en salle, c’est tout le mal qu’on lui souhaite. Jean-Pierre Han

La Cerisaie de Tchekhov, mise en scène de Tiago Rodrigues. Cour d’honneur du palais des papes, jusqu’au 17/07 à 22h00.

à voir aussi :

– Jusqu’au 31/07 à 13h00, au Théâtre des 3 Raisins : Melle Camille Claudel, de et par Sylvie Adjedj-Reiffers, L’Atelier florentin. Un fil, quelques documents et lettres suspendus, une femme en robe et tablier du quotidien… Ainsi nous apparaît Mlle Claudel, dans un dénuement presque absolu, sans fioritures scéniques pour éviter que ne se disperse la parole de l’artiste ! Ainsi nous est contée de sa propre bouche bonheurs et émerveillements, errements et tourments de la géniale Camille dans sa fulgurance créatrice. Dans la simplicité nue du plateau, entre archives et missives, revivent par la seule voix de la comédienne tous les protagonistes et contemporains : son frère Paul, autorités de tutelle et marchands, amis et créanciers, surtout Rodin… « Camille Claudel n’est pas une folle, elle est une femme mal née », affirme avec conviction Sylvie Adjedj-Reiffers. « Le quotidien de Camille Claudel, le quotidien de la femme, hier, aujourd’hui : les mots sont les mêmes, les maux sont les mêmes ». Un spectacle à la force tranquille, l’émotion au cœur même de l’acte de création. Yonnel Liégeois

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David Lescot, retour en classe

Jusqu’au 25/07, à la Manufacture d’Avignon, l’auteur et metteur en scène David Lescot propose J’ai trop d’amis ! Dans un dispositif scénique ingénieux, les états d’âme d’un jeune collégien. Entre humour et tendresse, rire et émotion.

Mains dans les poches et casquette vissée sur le crâne, dans la cour de récréation de son nouvel établissement il fait front ! Il n’en mène pas large, pourtant, celui qui joue au gros  dur… Face à lui, le directeur du collège égrène les noms des élèves qui composeront les diverses classes de sixième : se retrouvera-t-il avec sa bande de copains du CM2 ?

Las, pas de chance, il est projeté seul dans cette maudite classe de 6ème D, au milieu d’une bande d’irréductibles anonymes conduite par Clarence, le fort en gueule mais nul en thème… Un grand moment de solitude pour le jeune gamin qui va devoir gagner sa place en terre inconnue ! D’autant que les déboires s’accumulent en cette fin de journée de rentrée scolaire : sa petite sœur nouvelle élue en maternelle qui accapare l’attention de ses parents, le complot qui l’a propulsé délégué de classe sans même qu’il soit candidat. Pire encore : pas de chaussures de marque aux pieds, ni de téléphone portable en poche… Il y a vraiment de quoi en perdre ses repères, et le moral. Pendant près d’une heure de spectacle, dans un soliloque subtilement entrecoupé des babillements du plus bel effet de sa sœur et des commentaires pas très éclairés de son voisin de table, le jeune promu dans la cour des grands va capter l’attention du public, non sans humour et tendresse.

Un dispositif scénique d’une extrême simplicité, mais très ingénieux avec un coffre de bois qui devient en un tour de main table d’école, chambre ou salon familial, une écriture ciselée au cordeau, au plus près du langage des enfants de ce troisième millénaire…  Avec J’ai trop d’amis, le fantasque et surdoué David Lescot se la joue fort et juste ! D’abord dans sa prise au sérieux des interrogations et doutes à hauteur d’enfant, par sa maîtrise ensuite des dialogues qui plongent tout son monde, petits ou grands, jeunes et leurs parents, sans mise au coin ou au piquet, dans l’imaginaire d’un temps révolu pour les uns et à venir pour les autres.

Une mise en jeu fort ludique et inventive des interprètes, toutes féminines même dans les rôles masculins. Pas une seule once d’ennui, entre rire et émotion, jusqu’à ce que la cloche sonne l’heure de la récréation ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 25/07, 10h40. Théâtre de La Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon

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Laurent Vacher, entre ludique et éthique

Jusqu’au 25/07, sur les planches de La Manufacture d’Avignon, Laurent Vacher met en scène Presque égal à… Une pièce du suédois Jonas Hassen Khemiri, dont l’humour ne peut masquer la noirceur du système économique qu’il dénonce. Sous couvert de drame social, une belle leçon d’humanité. Sans oublier Un démocrate, au théâtre La condition des soies.

« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui se trompe sur toute la ligne, comme les autres, et finira de petits boulots en petits boulots. Presque égal à… met en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur, une horreur économique dont bon nombre d’experts déjà ont analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici, au théâtre, sous la patte de Laurent Vacher maniant avec talent les codes dramaturgiques, nous est proposée une tragique et belle leçon d’humanité. Pas un cours d’économie appliquée.

Ils sont six comédiens. Pour l’heure sur les planches de la Manufacture en Avignon, emmenés par un succulent Quentin Baillot, fort en gueule et en déséquilibre sur une table, pilier de la Mousson chère à Michel Didym, dans cette originale chasse à l’emploi et quête de respect de leur dignité ! Eux, vous, nous tous… L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot (vous avez bien suivi l’intrigue ? Non, alors quelques indices : Peter, l’hôpital…), un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Vous craignez l’ennui, la prise de tête, la banale illustration de votre triste quotidien ? Que nenni, vous allez rire, réfléchir et vous instruire, sans effort superflu, à cette peu banale mise en pièces du système économique et financier mondial ! Grâce à une tonitruante bande de comédiens rompus à l’excellence de leur art et tous à citer pour leur prestation (Odja Llorca, Frédérique Loliée, Marie-Aude Weiss, Quentin Baillot, Pierre Hiessler, Alexandre Pallu), grâce à une mise en scène alerte et sans temps mort où le décor change à vue, où même l’entracte est propice à quelques intermèdes d’anthologie !

« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », commente le metteur en scène Laurent Vacher, « c’est une invention que plus personne ne semble être en mesure de dominer ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques aussi crédibles que farfelues et imaginaires, d’une écriture qui mêle tous les possibles dramaturgiques, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue. Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud…  Presque égal à… ? « Ce jonglage virtuose entre une écriture vive et des glissements formels conduit le propos avec finesse », reprend Laurent Vacher, « il permet de faire coexister sur le plateau humour, plaisir du jeu, décryptage d’un système économique et interpellation politique ».

N’hésitez donc point à investir le prix d’une place au bénéfice de la Compagnie du Bredin, personne ne vous jugera simple d’esprit, bien au contraire. Et si vous croisez Peter en chemin, n’oubliez pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 25/07, 15h50. Théâtre de La Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon. La salle Patinoire est accessible en navette. Rendez-vous au 2 rue des Écoles pour un accompagnement jusqu’au départ des navettes, Porte Thiers.

à voir aussi :

– Un démocrate : Jusqu’au 20/07, 12h45. Texte et mise en scène de Julie Timmerman. Théâtre La condition des soies, 13 rue de la Croix, 84000 Avignon. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Y.L.

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Samson, un impitoyable cérémonial

Jusqu’au 13/07, au Gymnase du lycée Aubanel d’Avignon, l’artiste sud-africain Brett Bailey propose Samson. Une adaptation du mythe biblique d’une force inouïe. Sans oublier, à lire, le tiré à part de la revue Frictions consacré à Mister Tambourine man d’Eugène Durif.

Le Festival, version Olivier Py, connaît bien l’artiste sud-africain Brett Bailey pour l’avoir déjà programmé en 2013 avec une exposition vivante qui avait fait grand bruit, Exhibit B., à cause de l’audace et la force iconoclaste de son propos. Brett Bailey y présentait en effet une série de tableaux évoquant les méfaits du colonialisme. Ce n’était cependant rien comparé à ce qui se passa lors de la tournée de l’exposition au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93), certains détracteurs estimant soudainement que Brett Bailey reproduisait purement et simplement le racisme qu’il prétendait dénoncer…

Avec Samson, son dernier spectacle (le terme n’est peut-être pas tout à fait adéquat pour la proposition qu’il nous donne cette fois-ci),Brett Baileyne risque guère de provoquer une telle controverse, sauf à être dans le refus absolu de son propos et de sa résolution scénique. Sa production est d’une force, voire d’une violence inouïes. L’artiste sud-africain reprend à son compte le mythe biblique du fils de Manoach dont la naissance, avec une mère stérile visitée par un ange lui annonçant qu’elle enfantera, tient déjà du miracle. Enfant « miraculeux » donc, Samson est également doté d’une force extraordinaire. Grâce, selon la Bible, à la longueur de ses cheveux qu’il n’a jamais coupés… Anecdote que l’on retrouve dans le récit de Brett Bailey, mais qui n’est sans doute pas forcément dans l’ordre de ses préoccupations majeures.

Ce n’est pas tant la narration du mythe de Samson, plutôt riche en soi, qui l’intéresse même s’il en saisit quelques éléments, que la résolution scénique de l’ensemble résolument tourné vers la mise en place d’un authentique rituel. Le tout nous renvoie à la violence du monde d’aujourd’hui, celle liée à la colonisation (« de la dépossession coloniale au pillage néocolonial des ressources »), aux migrations, aux oppressions diverses et variées (racistes et xénophobes) subies ici et là jour après jour, aux migrations…

L’équipe qu’il lance sur le plateau qu’elle occupe au sens littéral du terme, musicien et autres techniciens œuvrant à vue sur un côté de la scène, autour de la figure centrale de Samson, le danseur-chorégraphe, mais aussi sangoma, un guérisseur dans la tradition du nord du Mozambique, Elvis Sibeko, nous envoûte littéralement. Ce qui se donne sur le plateau, l’énergie dégagée par l’ensemble dans son apparent désordre même, est fascinant. Vers la fin du cérémonial, lorsque la voix de la soprano Hiengiwe Mkhwanazi s’élève dans un extrait de Samson et Dalila en contrepoint à la violence de la douleur subie par Elvis Sibeko, on reste saisi d’émotion. Jean-Pierre Han

Samson, de Brett Bailey. Gymnase du lycée Aubanel, jusqu’au 13/07 à 18h00.

à lire aussi :

En accompagnement de Mister Tambourine man d’Eugène Durif, le spectacle itinérant programmé dans le In du Festival d’Avignon, la revue Frictions publie un tiré à part de son prochain numéro (34) qui sortira à l’automne prochain.

Il contient des contributions écrites de l’auteur, de la metteure en scène Karelle Prugnaud et des deux interprètes, Nikolaus Holz et Denis Lavant. Ce fascicule, d’une soixantaine de pages, est vendu au prix de 5€.

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Peer Gynt sort du bois !

Jusqu’au 1er août, au Théâtre du Peuple de Bussang (88), Anne-Laure Liégeois propose Peer Gynt, la pièce d’Henrik Ibsen. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice ! Avec une bande de comédiens, amateurs et professionnels mêlés, réjouissante et virevoltante à l’image de leur héros au tempérament controversé.

Dans notre imaginaire, s’imposent en mémoire les images d’un Peer Gynt flamboyant. Interprété par la troupe de la Comédie Française en 2012 sous la verrière du Grand Palais à Paris, dirigé par Eric Ruf avec un époustouflant Hervé Pierre dans le rôle-titre… Dix ans plus tard, la magie opère de nouveau ! Dans la cathédrale de bois de Bussang dédiée aux arts vivants, « Pour l’art et pour l’humanité », la metteure en scène Anne-Laure Liégeois relève le défi avec intelligence et talent. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice… Comme le héros qui vagabonde d’un monde à l’autre, du royaume des trolls aux empires esclavagistes, le regard du spectateur erre entre rêve et réalité. De l’univers fantaisiste à la question existentialiste dont jamais Peer Gynt ne se départit : qui suis-je ? Comment devenir et rester moi-même, au gré des fluctuations de la vie ?

Du début à la fin de l’œuvre d’Henrik Ibsen, l’interrogation est lancinante. « Tu n’es qu’un bon à rien, fainéant et menteur », tempête la mère de Peer aux premières répliques, « je deviendrai riche et roi, tu seras fier de moi », rétorque le fils avec gouaille et conviction. Lui, l’enfant du peuple, fils de paysan miséreux, n’aurait-il donc pas droit de rêver à plus humaine condition, à un avenir dépouillé de ses guenilles et de la faim au ventre ? Ibsen sait de quoi il parle, il connaît bien cette campagne norvégienne en cette fin de XIXème siècle, lui le révolté abreuvé des idéaux révolutionnaires de la France de 1848. Il est aussi nourri de la littérature scandinave populaire enracinée dans les contes et légendes, dans les histoires de trolls et de figures fantasmagoriques. Per Gynt ? Le Don Quichotte nordique en quête de lui-même par monts et glaciers, vallées et forêts.

Un homme aux nobles idéaux qui bouscule les convenances, se moque des pouvoirs en place comme ce ridicule roi des trolls, vit dans l’instant au risque d’y perdre son âme, toujours en instance de rachat à chaque trahison et défection… Un être au tempérament complexe, certainement responsable mais pas forcément coupable, pétri de contradictions, jamais oublieux de ses rêves d’amour et d’humanité, pourtant sujet aux pires exactions pour atteindre son inaccessible étoile : se jouer de Solveig sa bien-aimée, faire commerce d’esclaves, se complaire de la mort des autres pour sauver sa peau… Ibsen nous entraîne sur ce chemin initiatique que tout humain se doit d’emprunter : au cœur de nos utopies et convictions, n’avons-nous jamais fauté ou trahi, saurons-nous jamais fauter ni trahir ? La vie n’est peut-être jamais un long fleuve tranquille.

Comme pour exorciser le dilemme, deux Peer Gynt foulent les planches de Bussang. L’un jeune l’autre adulte, Ulysse et Olivier Dutilloy, le fils et le père… Tous les deux habités par leur personnage, criants d’humour et de vérité, maniant drame et fantaisie sans vergogne, la parole ingénue du jeune intrépide face au regard attendri du patriarche désabusé. Les deux, à tour de rôle, se jouant d’un étrange praticable, mystérieux embarcadère pour passer d’un monde à l’autre, naviguer d’un continent l’autre. Peer Gynt ? Une histoire de famille au final, d’une génération l’autre… Celle d’une mère et de son fils, d’un amant et de sa belle, une affaire de reconnaissance et de transmission quand des parents songent à un avenir autre pour leurs enfants.

Sur le plateau de Bussang, la troupe s’en donne à cœur joie. Amateurs et professionnels comme le veut la tradition du lieu, tous excellents, Anne-Laure Liégeois les conduisant de cour à jardin de main de maître… Pas d’artifices, seul un oignon à peler pour illustrer la fuite du temps, une grande louche pour soupeser la valeur d’une vie, quelques tentures pour imager le parcours du combattant, la nudité du décor pour exhaler la tendresse des sentiments.

à l’heure où les lourdes portes du fond de scène s’ouvrent pour laisser le héros déchu disparaître dans les bois, la nostalgie nous surprend. « Ici, je respire librement dans le vent qui souffle. Ici, on entend le sapin murmurer. Ici, je suis chez moi », confesse Peer Gynt. Ici, pour si bon Festin, nous étions chez nous. Ici, invités à la table de Bussang, vous serez chez vous. Yonnel Liégeois, Christophe Raynaud de Lage pour les photos.

Jusqu’au 01/08, du jeudi au dimanche, 15h. Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

à voir aussi :

– Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, du 24/07 au 04/09, chaque week-end à 12h00. De Stig Dagerman, avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen pour la création musicale. Un oratorio électro-rock, un texte court et de grande beauté : un hymne à la vie, une ode à la liberté ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang, le directeur du Théâtre du Peuple lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Y.L.

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Axel Kahn, au bout du chemin

éminent généticien et cancérologue, homme de science et de conscience, Axel Kahn est décédé le 6 juillet. Sur son blog et au micro de France Inter, il avait livré publiquement son état de santé, surtout son regard face à la mort. Souriant et serein, interpellant.

L’attitude face à la mort lorsqu’elle n’est pas d’actualité est très diverse selon les êtres.

La plupart des gens jeunes en exorcise jusqu’à l’idée, ce qui constitue une mesure d’auto protection efficace. Cette insouciance de la mort est à peine entamée par les deuils des anciens, rangés dans une autre catégorie que les vivants.

Certains à l’inverse vivent dans la terreur de la camarde qui jette son ombre sur leur vie entière.

Les métiers de la mort ( pompes funèbres, fossoyeurs, notaires…) la banalisent et s’en dissocient en général. De même les soignants et médecins. Je suis dans ce cas, la mort m’est habituelle depuis si longtemps, elle ne m’obsède pas.

Il n’empêche, j’ai depuis longtemps la curiosité de ce que sera mon attitude devant la mort. Il y a ce que l’on désire qu’elle soit et ce qu’elle est. Des croyants sincères qui ne doutent pas du royaume de Dieu sont submergés par la terreur lorsqu’elle s’annonce.

Tel n’est pas mon cas. Je vais mourir, bientôt. Tout traitement à visée curative, ou même frénatrice, est désormais sans objet. Reste à raisonnablement atténuer les douleurs. Or, je suis comme j’espérais être : d’une totale sérénité. Je souris quand mes collègues médecins me demandent si la prescription d’un anxiolytique me soulagerait. De rien, en fait, je ne ressens aucune anxiété. Ni espoir – je ne fais toujours pas l’hypothèse du bon Dieu -, ni angoisse. Un certain soulagement plutôt.

La mort me laisse impassible, je la nargue. J’ai plus de difficulté à mépriser la douleur mais ma résistance est grande. Alors, je me prêterai bien entendu aux traitements pour l’atténuer, pour ralentir le mal. Ce n’est cependant pas là mon objectif principal. L’itinéraire ultime d’une vie, si elle est raisonnablement préservée de la souffrance intolérable qui annihile la volonté, n’est pas le moins intéressant. J’y pensais, j’y suis, curieux de vérifier, comme je l’ai écrit, qu’il est possible “d’être humain, pleinement”, jusqu’au bout du chemin. Le temps étant compté, s’efforcer de faire de chacun de ses pas une action utile à ce qui vaut pour soi, utile aux combats menés, est un défi exaltant. Intéressant, ai-je dit, vraiment. C’est aussi un chemin que l’on parcourt seul, la marche solitaire ne me fait pas peur. Oscar Wilde disait vouloir faire de sa vie un chef d’œuvre. Ce fut globalement un échec. Peut-on de sa mort faire un chef d’œuvre ? Sans doute pas mais l’idée de le tenter m’effleure. Un chef d’œuvre pour moi, bien entendu, pour moi seul. Plus qu’une vanité, je vois dans la folie d’un tel défi l’exigence de n’avoir jamais la mort comme seul projet.

Selon moi, limiter la vie au désir de ne pas mourir est absurde. J’ai par exemple souvent écrit que lorsque je ne marcherai plus, je serai mort. Il y aura un petit décalage puisque je ne marche plus, mais il sera bref. Alors, des pensées belles m’assaillent, celles de mes amours, de mes enfants, des miens, de mes amis, des fleurs et des levers de soleil cristallins. Alors, épuisé, je suis bien.

Il a fallu pour cela que je réussisse à « faire mon devoir », à assurer le coup, à dédramatiser ma disparition. À La Ligue contre le cancer, j’ai le sentiment d’avoir fait au mieux. Mon travail de transmission m’a beaucoup occupé, aussi. Je ne pouvais faire plus. Je suis passé de la présidence d’un bureau national de La Ligue le matin à la salle d’opération l’après-midi. Presque idéal. Alors, souriant et apaisé, je vous dis au revoir, amis.

Axel Kahn

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De bonnes nouvelles à Sartrouville !

Jusqu’au 3 juillet, sur la scène du théâtre de Sartrouville, le directeur et metteur en scène Sylvain Maurice propose Short Stories. Un spectacle composé de six histoires courtes de Raymond Carver, l’auteur américain orfèvre de la nouvelle. Entre musique jazzy et univers nostalgique, un regard tout à la fois plaintif et jouissif.

L’homme de théâtre est un expert en l’adaptation des œuvres littéraires, Sylvain Maurice en a fait la preuve avec ses mises en scène antérieures. Le directeur du CDN de Sartrouville s’attaque cette fois à une écriture complexe, les nouvelles de l’auteur américain Raymond Carver. Autant de courts textes que d’intrigues diverses, de longs monologues intérieurs à des dialogues parfois fort épicés, toujours la peinture de petites gens du quotidien ballotés entre existence routinière et impromptus de la vie, cocasses ou tragiques…

Parmi les dizaines de nouvelles du maître en écriture, il fallait trier pour composer Short Stories. : ses recueils de nouvelles sont légion ! Il ne désirait rien d’autre qu’« écrire des histoires, c’est tout », raconte Tess Gallagher, son épouse et veuve, à Martine Laval dans les colonnes de Télérama. « Seuls lui importaient ses personnages. Comme John Steinbeck ou Flannery O’Connor, Ray voulait offrir la littérature à ces gens-là, ceux qui avaient à se battre dans la vie, ceux qui n’avaient rien que leurs mains ou leurs cœurs, même foutraques. Il voulait leur donner la chance d’être un jour des héros, leur inventer une noblesse ».

« J’ai choisi six nouvelles parmi les plus reconnues, celles qui sont des classiques », explique le metteur en scène. L’enjeu ? « Montrer le thème du couple sous des angles différents, comme un jeu cubiste : chaque situation est regardée d’un point de vue singulier ». Le couple ? Le « gros mot » est lâché, ce sont bien des histoires de couples qui nous sont ici contées. Et de la plus belle des manières, sans machinerie superflue : juste la langue, le mot juste prononcé avec justesse par six comédiens dans la maîtrise parfaite de leur art et, comme à l’ordinaire, subtilement mis en lumière ! Décidemment, Sylvain Maurice ne cesse de nous surprendre avec ses arches, triangles, ronds et carrés multicolores qui focalisent notre regard, nous hypnotisent pour mieux entendre et comprendre ce qui se joue sur scène. Un jeu de miroirs colorés qui n’est pas qu’artifice, une palette de couleurs qui se veut écriture aussi, nous donnant à saisir autrement la diversité de caractères des protagonistes, leur fragilité ou leur détresse dans la multiplicité des situations.

Ils ne manquent pas d’humour parfois, ces hommes et femmes unis pour le meilleur comme pour le pire, ils montrent surtout leurs failles, leurs fêlures, leur solitude devant l’inattendu ou l’adversité. De la surveillance de l’appartement des voisins à la perte d’un enfant, si l’alcool fort est souvent réconfort, les bons petits pains tout juste sortis du four ne réchauffent pas forcément les cœurs ! De la scène à la salle, la compassion fraie son chemin. Soutenue par la musique omniprésente de Dayan Korolic. Sur le plateau de Sartrouville, on est loin, bien loin de l’univers de Short Cuts, le film de Robert Altman. Certes, les personnages de Carver sont souvent révoltés ou en colère devant leur propre impuissance, jamais agressifs ou méchants. Ils sont humains. Short Stories ? Six histoires d’humains qui nous ressemblent, nous rassemblent : trop humains parfois, comme nous tous, alternant selon l’humeur du jour regards plaintifs et désirs jouissifs. Yonnel Liégeois

Les six nouvelles qui composent le spectacle : Voisins de palier, Vous êtes docteur ?, Parlez-moi d’amour, Obèse, L’Aspiration, Une petite douceur. Les œuvres de Raymond Carver sont disponibles aux éditions de L’Olivier.

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Solaris, l’espace du dedans

En 1961, l’URSS envoie un premier homme dans l’espace. La même année, Stanislas Lem écrit Solaris. Un roman fascinant qui inspira le cinéma, dont s’empare aujourd’hui le metteur en scène Pascal Kirsch à la MC2 de Grenoble. Un voyage dans l’espace qui nous plonge au plus profond de nous-mêmes.

Que l’on ne se méprenne pas : à considérer ce que développe Solaris, roman de « science-fiction » écrit en 1961 par le polonais Stanislas Lem – un maître du genre – on serait tout naturellement enclin à penser que nous sommes invités à naviguer, avec les protagonistes, dans les espaces interstellaires. Une énième « odyssée de l’espace » avant l’heure (et avant le film de Stanley Kubrick), pour ainsi dire. Or, à y regarder d’un peu plus près et à mieux envisager les choses, c’est plutôt à une formidable exploration de « l’espace du dedans », pour reprendre l’expression d’Henri Michaux, qu’il nous est proposé d’assister.

Un espace profondément enfoui au plus profond de notre humaine nature. Celle, en l’occurrence, des trois derniers occupants sur les 68 initialement envoyés dans la station orbitale pour y poursuivre leur travail de recherche essentiellement consacré à la planète Solaris. C’est cette progressive et passionnante mise au jour qu’il nous est donné de voir avec les protagonistes, et plus particulièrement l’un d’entre eux, un certain Kris Kelvin envoyé dans la station comme observateur pour prendre le pouls de ce qui est en train de se passer qui est pour le moins troublant sinon inquiétant. Solaris a un unique habitant : un gigantesque et très évolué océan qui se refuse à toute tentative de contact avec l’équipage.

En réplique à d’éventuelles interventions humaines visant à le faire disparaître (cela nous rappelle qu’à la date de la rédaction du livre de Stanislas Lem, nous sommes en pleine guerre froide et que le spectre d’une agression nucléaire est présent dans tous les esprits), il semble s’en prendre directement à la « matière grise » des occupants de la station orbitale. Ceux-ci sont en proie à d’étranges phénomènes psychiques, et Kriss Kelvin ne sera pas le dernier à en être victime, bien au contraire. Avec lui, dont la femme s’est suicidée dix ans auparavant, ce dont il se sent responsable, les choses vont même prendre une tournure à la fois fantastique et dramatique. Car sa femme (son double artificiellement créé dans son cerveau par l’océan), dont il ne peut plus très amoureusement se déprendre, réapparaît !…

Le lecteur de Lem, également auteur de romans policiers, est « pris » à son tour jusqu’à la dernière ligne du livre qui s’abstient cependant de clore quoi que ce soit. Rien d’étonnant si télévision, cinéma (notamment avec Andreï Tarkovski) et opéra ne se sont pas privés de s’emparer du sujet. Pascal Kirsch et son équipe s’ajoutent donc à la liste, dans le domaine théâtral. Et c’est une pure réussite. Le metteur en scène qui a lui-même assumé l’adaptation de l’ouvrage et sa « conception » est-il ajouté – petite précision qui en dit long sur son geste théâtral – maintient de bout en bout la tension du sujet et de son mystère. Le paradoxe voulant que, alors que nous sommes censés naviguer dans l’infini de l’espace sidéral, nous nous retrouvions dans le huis clos (à trois personnages donc) de la station orbitale, inventée en toute beauté par Sallahdyn Khatir, avec son sol (mais le sol existe-t-il vraiment dans une station orbitale ?) composé de sortes de briques creuses alignées de manière géométrique dont la disposition ou la matière ne permet pas aux personnages d’être en équilibre stable, et alors qu’une vaste coupole blanche posée sur le plateau en début de spectacle s’élèvera par la suite au-dessus des protagonistes dans une position d’observation et de menace permanente.

C’est donc dans ce nouvel univers – vaste espace confiné – que se joue cette plongée dans l’espace du dedans des protagonistes dans une tension dramatique de tous les instants que les acteurs, Yann Boudaud, Marina Keltchewsky, Vincent Guédon, Élios Noël (en alternance avec Éric Caruso), François Tizon et Charles-Henri Wolf, maintiennent avec beaucoup de conviction. Le tout dans l’environnement musical et sonore de Richard Comte et de Lucie Laricq qui, pour être discret, n’en est pas moins prégnant et efficace. Jean-Pierre Han

Du 1er au 3 juillet, à la MC2 Grenoble

à VOIR AUSSI :

– Jusqu’au 23 juin, sur la scène du Rond-Point (75), Denis Lavant et Samuel Mercer s’emparent des fulgurances et fantasmagories langagières de Roland Dubillard. L’un au crâne dégarni et corps déjanté, l’autre jeune-beau et svelte, les deux incarnent à tour de rôle et au fil de sa vie, dans Je ne suis pas de moi, l’écrivain et dramaturge disparu en 2011. Après les Diablogues superbement interprétés en ce même lieu par Jacques Gamblin et François Morel, entre chutes fort désarticulées et moult lampées alcoolisées, un autre couple malaxe, triture et régurgite les aphorismes-logorrhées-sentences-pensées et absurdités consignées dans le millier de pages des Carnets en marge du maître. Avec un Lavant désarmant de démesure et d’un naturel confondant quand les mots désertent tête et bouche pour s’extirper du ventre et des tripes. Pas des propos tombés du ciel, un phrasé mâché-avalé-digéré, une nourriture terrestre servie sur table d’hôte. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 10 juillet, sur la scène du théâtre de la Colline (75), Annick Bergeron revêt les habits des Sœurs ! Un « seule en scène » fulgurant et palpitant, peuplé de voix et de présences fantomatiques, quand l’héroïne fait retour sur sa vie, ses racines et ses origines… Il neige fort au Canada, mais la tempête sévit aussi sous le crâne de Geneviève, la brillante avocate bloquée dans une chambre d’hôtel de luxe : outre les flocons tombés du ciel, un banal grain de sable dans la suite de ce palace d’Ottawa (dont nous tairons la teneur) lui fait péter les plombs et perdre la tête : entre agitation quotidienne et vide de l’existence, quelle place laissée à l’amour et l’amitié, à nos proches et aux êtres qui nous sont chers ? Entre humour et dérision, rire et tragédie, désormais plus rien ne sera comme avant. Une pièce écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, le maître des lieux, dans un dispositif scénique qui mêle avec justesse et talent musique et vidéo. Y.L.

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Fromanger, Rouge soleil !

Le rouge fut la couleur de sa vie, de ses engagements, de son œuvre. Qui ne fit jamais de l’ombre au soleil de ses derniers tableaux ! Ami de Prévert, compagnon de route de César et Giacometti, partenaire privilégié de Foucault et Deleuze, Gérard Fromanger s’est éteint le 18 juin. Un créateur atypique, rebelle en Mai 68, qui érigea la rue en atelier, le peuple des humains en modèle, la photo en tableau. Un moment fort, notre rencontre lors de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Un homme à l’esprit vrillant de jeunesse et l’œil de malice, la main toujours aussi chaleureuse. En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’article qui lui était alors consacré. Yonnel Liégeois

GERARD FROMANGER, HAUT LES COULEURS !

Jusqu’en janvier 21, le musée des Beaux-Arts de Caen consacrait son espace au peintre Gérard Fromanger, héraut de la rue et des couleurs. Une exposition devenue inaccessible au public, en raison de la pandémie et de la fermeture des musées… Une rétrospective, une soixante d’œuvres composées entre 1966 et 2018, à savourer en visite virtuelle.

L’œil espiègle, le sourire en coin, l’artiste disserte avec une poignée de journalistes au rendez-vous de l’exposition que lui consacre le musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Hormis la blancheur de la chevelure et quelques sérieux soucis de santé, Gérard Fromanger a conservé la fougue de la jeunesse. Celle du temps de Mai 68, au temps de l’occupation de l’école des Beaux-Arts de Paris et de la création de l’Atelier populaire…

« On ne voulait plus quitter l’école, on y vivait jour et nuit », se  souvient avec gourmandise le peintre, « c’était passionnant, il y avait ce rapport direct avec le peuple, les étudiants, les ouvriers. Pour des artistes comme nous, c’était formidable ». Un temps fort de création collective, avec au final le collage d’affiches à l’imagination débridée dans les usines et les rues de Paris. « En un mois, on va faire 800 affiches à 3 000 exemplaires, aussi bien pour les marins-pêcheurs de Boulogne que pour les postiers de Marseille ». Assorties de slogans qui marqueront les esprits : « La chienlit, c’est lui », « CRS-SS », « Sois jeune et tais-toi »…

« De 68, il me reste l’éblouissement », confesse l’homme qui ne renie rien. De l’implication de l’artiste dans son temps, « je suis dans le monde, pas devant le monde » à cette révélation que rapporte Claude Guibert, le commissaire de l’exposition, « pour  peindre la révolution, il fallait déjà révolutionner la peinture »… Depuis lors, il n’est pas surprenant que la couleur rouge s’impose durablement dans la palette de Fromanger ! « On dira plus tard le rouge-Fromanger, avec un trait  d’union ? », interroge François Busnel dans sa Grande librairie. « Comme le vert-Véronèse, le bleu-Klein, le rêve…», répond avec humour le peintre.

Dès ses premières créations, Souffle de mai et l’album de sérigraphies Le Rouge avec ces scènes d’émeutes et de barricades où les manifestants forment une immense marée rouge, elle  est là, présente, forte, puissante, sa couleur fétiche. Mais pas orpheline parce que, depuis 1966 avec Le Soleil inonde ma toile à Impression soleil levant 2019, c’est en fait une  myriade de couleurs qui explosent sur la  toile : du jaune flamboyant au bleu/vert/orange incandescents !

Si Soulages est l’homme du point noir, Fromanger est incontestablement le héraut de la couleur en ligne. Pour qui la rue, plus et mieux que l’atelier, est source première d’illumination, d’inspiration… De ce constat, naîtront son  rapport inconditionnel à la photographie et son attachement à l’idée de série. La multiplicité des tableaux pour signifier la diversité de la couleur et du mouvement : 25 puis 30 tableaux pour la série du Boulevard des Italiens dans les années 70, celle de La vie quotidienne en 84, celles des Batailles en 95 et Le Cœur fait ce qu’il veut en 2014.

Ami de Jacques Prévert, nourri de poésie, compagnon de route de César et Giacometti, le plasticien a pensé, travaillé et dialogué aussi en toute intimité avec des intellectuels de grand renom : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari… Installé depuis les années 80 en Toscane, dans la campagne de Sienne, désormais Gérard Fromanger nourrit son œuvre encore plus intensément de lumière, de soleil, de couleurs. De mouvements aussi, plus précisément de martèlements : ceux de son cœur qui parfois bat trop la chamade ou s’essouffle, ceux de la planète au devenir toujours plus en danger.

De Fromanger l’insoumis à Fromanger l’intranquille, comme le suggère Claude Guibert, d’hier à aujourd’hui un même fil rouge en tout cas : sa passion pour l’humain au destin parsemé de tensions et d’interrogations ! Yonnel Liégeois

À lire, à découvrir :

– Paroles d’artiste, par Gérard Fromanger (Éditions Fage, 64 pages et 31 illustrations, 6€50)

– Fromanger, de toutes les couleurs. Entretiens avec Laurent Greilsamer (Éditions Gallimard, 240 pages et 47 illustrations, 25€00)

– Le 1-hebdo, n°100. Ce numéro double, exceptionnel, rend hommage au peintre Gérard Fromanger qui colore la une, avec un poster dédié à l’artiste (2€80)

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L’amitié, cause commune

à la Scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy, les 9 et 10/06, Yann-Joël Collin propose Husbands, un spectacle inspiré par le film de John Cassavetes. Avec, en sous-titre, la mention « Une comédie sur la vie, la mort et la liberté », surtout une ode en actes à l’amitié.

Les gens de théâtre s’ébrouent, après l’absence forcée qui les a privés, des mois durant, de spectateurs autres que des professionnels de la profession. En mars, Yann-Joël Collin (Cie la Nuit surprise par le jour) montrait à la MC 93 de Bobigny, face à un public restreint, une étape de la création de son spectacle inspiré par le film Husbands (1970), de John Cassavetes. Avec en sous-titre la mention « Une comédie sur la vie, la mort et la liberté », la pièce, fruit d’une traduction et d’une adaptation de Pascal Collin, est d’ores et déjà à l’affiche de la Scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy (1).

C’est une ode en actes à l’amitié, ainsi que fut le film, ce qui induit visiblement une connivence de longue haleine entre les acteurs, jouant quatre hommes déjà un peu mûrs en bordée occasionnelle arrosée (Cyril Bothorel, Yann-Joël Collin, Thierry Grapotte, Éric Louis) et trois femmes (Marie Cariès, Catherine Vinatier, Yilin Yang). Voilà ce qui fait tout le prix d’une réalisation où les démonstrations d’affection, les coups de gueule et les vannes, jusqu’aux silences, révèlent en sourdine l’histoire sensible d’une poignée d’êtres qui ont grandi ensemble.

Cela tient à une façon de vivre le théâtre en une bande soudée par des affinités électives, à partir d’expériences initiales communes, depuis par exemple l’école de Chaillot avec Vitez, l’entourage de Didier-Georges Gabily, les plateaux d’Olivier Py, Stanislas Nordey ou Stéphane Braunschweig. La représentation s’avance de la sorte, semée de secrets affectifs affleurant au cœur d’une dépense nerveuse sans cesse tournée vers le spectateur, indispensable témoin. Le décousu apparent, pourtant prémédité, des gestes parlants, des rires, des chamailleries, n’abolit pas le tragique sous-jacent que signifie, comme un hommage en préambule, l’évocation d’un ami mort du sida, Gilbert Marcantognini, qui fut l’alter ego de Yann-Joël Collin. Se glissant librement dans le film de Cassavetes, le metteur en scène et les siens font œuvre pie, au nom de l’éthique d’un généreux échange.

Par ailleurs, à l’Opéra Garnier, dans l’œuvre lyrique tirée du Soulier de satin, de Claudel, mise en scène de Stanislas Nordey, musique de Marc André qui est au pupitre, Yann-Joël Collin et Cyril Bothorel se partagent les rôles de l’Annoncier et de l’Irrépressible (2). Ces deux-là ne se quittent donc pas. Jean-Pierre Léonardini

(1) Les 9 et 10 juin, CCAM/Scène nationale, esplanade Jack-Ralite, rue de Parme, 54500 Vandœuvre-lès-Nancy (tél. : 03 83 56 83 56). (2) Les 5 et 13 juin.

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Vigner, de la scène à l’écran

Dans la mise en scène d’Eric Vigner, Mithridate de Jean Racine était l’une des pièces les plus attendues de la saison. Sa création, retardée pour cause de reconfinement, a laissé place à la réalisation d’un film remarquable. Disponible sur Culturebox, alors que la pièce entame enfin une longue tournée.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien.

Stéphane Capron – Comment avez-vous conçu ce film Mithridate ? Est-il différent du spectacle scénique ?

Eric Vignier – Ce sont deux objets complémentaires. On ne peut pas remplacer l’acte théâtral. Il est unique. Il n’est pas reproductible. C’est comme la vie, le théâtre. Le temps a passé, on ne peut pas le reproduire. On était dans une situation particulière car on se préparait à rencontrer le public le 7 novembre. Je n’ai pas voulu suspendre l’acte de création. L’équipe artistique était sur place, je devais aller au bout de la mise en scène. J’ai demandé de l’aide à Gildas Leroux, le président de la société de production La Compagnie des Indes, et à Nicolas Auboyneau, le délégué du théâtre et des événements internationaux à France TV, pour que l’on puisse finaliser l’acte théâtral et faire un film sur le temps des représentations supposées, dans le théâtre vide. On a filmé pendant cinq jours, dans beaucoup de silence et d’intimité, ce qui allait assez bien avec Racine et ce théâtre de chambre. Et l’on a un objet artistique qui rend compte du spectacle qui sera présenté au public je l’espère en mai-juin, qui en est complémentaire.

S.C. – Comment avez-vous travaillé avec l’équipe de La Compagnie des Indes ?

E.V. – On s’est interrogé sur la façon de rendre compte d’une mise en scène avec des moyens audiovisuels. Ce n’est pas une captation pour archive. Je souhaitais concevoir un objet pour être au plus proche de la sensation de la mise en scène. Avec une attention très forte sur le texte, sur le visage des acteurs, sur un rapport de proximité et d’intimité. C’est une chance d’avoir pu, à la fois, finaliser la mise en scène et concevoir ce film qui est autre chose.

S.C. – Comment avez-vous fait pour rendre compte de l’intimité de la pièce ?

E.V. – Je suis plasticien de formation, et je trouve que le film rend bien compte de l’atmosphère de cette pièce particulière de Racine qui est très peu jouée. Elle parle d’un homme qui s’est empoisonné toute sa vie. Vous connaissez l’expression de la « mithridatisation ». Il y a quelque chose qui se passe dans sa tête qui est de l’ordre de la succession de tableaux différents, de l’ordre des scènes traitées. L’idée était que plastiquement chaque scène, chaque mise en situation soit esthétique, avec des contrastes très très forts. Le film permet d’en rendre compte au plus près.

S.C. – Avant le début du film, il y a un petit clip qui résume l’action de la pièce et qui s’appelle Mithridate express. C’est très ludique. C’est aussi le bon côté de cette pandémie, cela contraint à trouver des formes diverses pour capter d’autres publics, et le diversifier. Est-ce une porte d’entrée au théâtre ?

E.V. – Absolument. Je pense que tous les moyens sont bons pour aller au théâtre. On est dans un monde de la communication. L’initiative de France TV est formidable. Cela va donner l’envie au public. Je me souviens, quand j’étais adolescent en Bretagne, j’ai aimé le théâtre avec la télévision, avec des captations de la Comédie-Française, n’ayant pas accès à ces pièces. C’est un complément de la décentralisation, cela ne la remplace pas. Et je trouve que Culturebox ne devrait pas être éphémère et devrait rester en permanence.

S.C. – La tournée est reprogrammée à la fin de la saison, puis la saison prochaine. J’imagine que cela n’a pas été facile, car, dans votre distribution, il y a deux comédiens qui sont aussi directeurs de théâtre. Est-ce que cela a été un casse-tête ?

E.V. – Oui, mais on a déjà réussi à le faire. Ce sont des directeurs, des comédiens, et avant tout des metteurs en scène. C’est très intéressant de travailler avec eux. D’ailleurs, je ne les ai jamais considérés comme des comédiens, mais des individualités qui sont arrivées avec leur univers et leur façon de penser le théâtre. Mon travail a consisté à ce que chacun puisse s’exprimer dans sa particularité. Quand Stanislas Nordey rencontre Racine, c’est intéressant car il est dans une grande maturité, et c’est la suite de notre travail après Partage de Midi de Claudel. De cette rencontre était née l’envie d’aller plus loin et de travailler sur un classique, avec ces contraintes, cette langue tout en alexandrins que les comédiens abordent avec une grande sécheresse, sans emphase. Propos recueillis par Stéphane Capron

En tournée : Comédie de Reims, du 22 au 25 juin. Comédie de Valence, les 9 et 10/02/2022. Théâtre Saint-Louis à Pau, les 22 et 23/02/2022.

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La Commune de Paris, 150 ans (7)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE, un bien commun

Historien, Roger Martelli est codirecteur de la rédaction du magazine Regards. Il est aussi coprésident de l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. Entretien

Dominique Martinez – Dans quelle mesure la Commune est-elle la suite des mouvements révolutionnaires des XVIIIème et XIXème siècles en France (1789, 1830 et 1848) ?

Roger Martelli – La Révolution de 1789 a installé, en France, un courant populaire et révolutionnaire qui marie les aspirations sociales et démocratiques à l’égalité et à la liberté. À la différence d’autres pays, ce courant a été minoré après la chute de Robespierre, mais n’a jamais été marginalisé. Périodiquement, il se manifeste et infléchit le cours de l’histoire nationale, comme il le fait en 1830 et en 1848. Il revient sur le devant de la scène après la débâcle du Second Empire, à la fin de l’été 1870. Mais désormais deux phénomènes s’entremêlent : le regain de l’idée républicaine et l’affirmation d’un acteur nouveau qui est le mouvement ouvrier. Le mouvement communaliste de 1871 est à la charnière des deux phénomènes. Il continue une histoire, en même temps qu’il ouvre des pistes nouvelles. C’est en cela qu’il est un événement décisif.

D.M. – Historiquement, comment a-t-on traité de la Commune et du conflit de classes qui s’y joue ?

R.M. – La Commune a toujours été l’objet de violentes polémiques, plus dures encore que celles qui accompagnèrent la Révolution française. Les adversaires de la Commune, majoritairement monarchistes et conservateurs, ont aussitôt fixé un argumentaire à charge, installant d’emblée une légende noire de la Commune, qui fait de celle-ci un mal absolu que la France doit encore expier. Quand ils parviennent enfin au pouvoir, après 1879, les républicains embarrassés s’en tiennent à un compromis : l’amnistie de 1880 efface la peine, mais pas la condamnation ; l’amnistie se confond avec l’amnésie. La Commune a été ainsi vouée officiellement à l’oubli, événement malheureux englouti dans cette « année terrible » évoquée par Victor Hugo et qui va de la déclaration de guerre à la Prusse, en juillet 1870, à la Semaine sanglante de mai 1871. Il a fallu attendre novembre 2016 pour que l’Assemblée nationale se décide enfin à réhabiliter les communard-e-s et à mettre à l’honneur les valeurs portées par la Commune. Manifestement, la droite française n’a pas digéré cette décision, comme si la Commune gardait pour elle un esprit subversif qu’il fallait encore et toujours conjurer. C’est une raison supplémentaire pour célébrer avec éclat ce cent-cinquantième anniversaire.

D.M. – Le mouvement ouvrier en a-t-il fait un cadre de référence pour les luttes menées postérieurement ?

R.M. – Il en fait aussitôt un événement de référence. Jusqu’en 1871, il doit se déterminer, non sans difficulté, par rapport à des révolutions nécessairement ambiguës, populaires par leur impulsion et bourgeoises par leur contenu. À partir de 1871, il dispose d’une révolution et d’un essai de gouvernement massivement populaires et même ouvriers. Le monde ouvrier n’est donc plus voué à être à la remorque de mouvements pilotés par d’autres. Il devient une composante majeure de ce « bloc historique » qu’évoquera plus tard le philosophe et communiste italien, Antonio Gramsci, et qui est la clé du devenir de tout mouvement d’émancipation démocratique et sociale. Évidemment, tout le monde n’a pas la même interprétation d’un événement d’une incroyable richesse et diversité. En fait, chacun lit la Commune en fonction de ses grandes options et de sa stratégie, qu’elle soit syndicale ou politique.

à partir du retour des exilés et déportés, après 1880, l’habitude se prend de venir se recueillir devant le mur des Fédérés, devenu un symbole ardent de la Commune et de ses combattant-e-s. Force est de constater que, jusqu’à ce jour, le souvenir de la Commune a plus divisé ses héritiers qu’elle ne les a rassemblés. Mais quand le rassemblement a été possible, la mobilisation s’est faite populaire et massive. Sans doute est-il bon d’en tirer les leçons aujourd’hui. La Commune n’a pas été un mouvement uniforme, relevant d’une lecture unique. Elle a constitué à la fois l’affirmation de valeurs et l’ébauche d’actes significatifs, avec son cortège de possibles dont beaucoup, en si peu de temps, ont à peine été esquissés. La Commune n’a pas besoin de consensus lénifiants. Mais qui se reconnaît dans l’héritage de la Commune devrait apprendre à conjuguer la pluralité des regards et la volonté convergente de faire, de la mémoire de la Commune, un bien commun pour la société tout entière. Propos recueillis par Dominique Martinez

à découvrir : l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. à lire : Commune 1871-La révolution impromptue, de Roger Martelli (éd. Arcane 17, 240 p, 18€).

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Didier Ruiz, un homme de foi

Le 19 mai, le théâtre de la Bastille (75) rouvre ses portes avec Que faut-il dire aux hommes ? Du théâtre documentaire, où Didier Ruiz donne à entendre des hommes et des femmes de foi qui témoignent de ce qui les habite. Un metteur en scène, qui ne croit pas en la divinité, pétri de convictions.

Le 19 mai, si tout va bien, si tout se passe comme prévu, nous retrouverons l’excitation dès le matin du rdv prévu avec le public à 18 h, avant l’ouverture des portes. Le bruissement du hall qui se remplit pour la première fois depuis des mois, les cris de joie, les rires, les portes qui s’ouvrent.

Je ne veux pas gâcher mon plaisir.

Comme un cortège de noce, le public entrera dans cette salle si merveilleuse du théâtre de la Bastille. Le cœur battra très fort, les portes se fermeront, en retard, comme toujours, mais le 19 mai, tout est permis. Il y aura l’annonce, et la lumière s’éteindra dans la salle.

Et puis, quand l’histoire sera dite, nous pourrons aussi nous retrouver assis sur une terrasse pour boire un verre. Une douce température, une chemise de coton qui flotte, des orteils en fête sans chaussettes.

Le 19 mai 2021, nous referons du théâtre, avec un public. Nous partagerons à nouveau les mots tus depuis si longtemps.

Une folie. Le jour de la folie, ce 19 mai. J’ose à peine le dire, alors je le murmure pour que ce soit pour de vrai, que cela se réalise comme un vœu, comme un souhait précieux.

J’ose le dire, j’ose vous donner rendez-vous le 19 mai. Quel joli jour et quel joli mois de mai. Didier Ruiz

Que faut-il dire aux hommes ?

Dans une société où les religions sont synonymes de déchirements et de haine, nous avons besoin de soleil… La religion ne m’intéresse pas en tant que telle. La spiritualité oui. Elle m’aide à conserver mon statut d’être humain, à vivre avec les autres. Et surtout elle m’aide à penser la mort. Ils seront sept sur le plateau : cinq hommes, deux femmes.

J’entends beaucoup de choses communes dans leur bouche, des certitudes mais aussi des doutes. Ils ne représentent en rien des courants officiels mais plutôt des manières différentes de vivre leur foi. Aujourd’hui et dans la joie. Parler de spiritualité au théâtre n’est pas chose courante.

J’ai bien conscience que laisser apparaître sans affirmer, laisser la porte ouverte sans certitude, nourrir une réflexion sans avoir la main lourde est une position délicate, le fil est mince… Après les ex-prisonniers d’Une longue peine, les personnes transgenres de TRANS, ce troisième volet fermera un triptyque consacré aux invisibles, engagés dans des convictions pour atteindre la liberté. D.R.

Du 19 au 22/05, à 19h au Théâtre de la Bastille.

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La Commune de Paris, 150 ans (6)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

La vitrine de la librairie Libertalia à Montreuil (93)

LA COMMUNE, à MONTREUIL AUSSI

La municipalité de Montreuil (93), alors conservatrice, s’est efforcée en 1871 de faire la sourde oreille aux échos révolutionnaires venus de Paris. La ville a pourtant bel et bien été atteinte, même si la répression qui s’abattit sur les « communards » montreuillois fut sans commune mesure avec celle qui frappa la capitale.

Lorsque Paris s’enrhume, sa banlieue se doit d’éternuer. Et ceci d’autant plus que le siège de Paris concerne au moins autant Montreuil que la capitale, avec l’ennemi prussien à ses portes. Quoique n’ayant droit qu’à 125 grammes de viande et une livre de pain par jour, les 12000 Montreuillois recensés à l’époque sont mieux lotis que leurs voisins parisiens. Néanmoins, conscients de l’effort de guerre à consentir, ils ont souscrit à hauteur de 1370 francs à la fabrication d’un canon chargé de défendre la ville, évidemment baptisé « Le Montreuil ». Canon qui deviendra, comme ceux de Montmartre ou de Belleville, l’un des enjeux des luttes des Versaillais pour sa reprise. Une opération qui tourne au fiasco quand le 88ème bataillon, et les chasseurs de l’armée versaillaise qui en sont chargés, mettent la crosse en l’air.

C’est avant tout autour des bataillons de la Garde nationale que se joue l’implication de la banlieue de l’Est parisien. L’épuration effectuée sous la IIème République avait supprimé le bataillon montreuillois de la Garde nationale, et ses effectifs avaient été incorporés au 48ème couvrant Rosny, Villemomble et Montreuil. La défaite de Sedan, le 2 septembre 1870, change la donne et incite l’exécutif à développer cette Garde nationale, supplétive de l’armée. Ainsi naît un 210ème bataillon, de Montreuil celui-là. Le 3 mars 1871, le choix est laissé aux bataillons d’adhérer ou non à la Fédération, celle qui proclame son adhésion à la République et impose le choix de ses dirigeants. Le 210ème bataillon y adhère, au contraire du 48ème, qui estime devoir suivre « les consignes de la municipalité, qui n’apprécie guère l’appel aux travailleurs à se gouverner eux-mêmes ».

Le refus du conseil municipal conservateur de se soumettre aux injonctions de la Commune de Paris est pour le moins paradoxal. Dans une délibération du 23 octobre 1870, il vote à l’unanimité la gratuité et la laïcité de l’enseignement primaire, qui figureront au nombre des mesures prises par l’exécutif de la Commune. En revanche, il s’oppose à ce que le 48ème, qui dispose d’armes à tir rapide, soit désarmé au profit du 210ème. Il s’oppose encore à cette note de la commission de la Guerre de la Commune, qui demande au maire Théophile Sueur d’organiser les bataillons de la Garde sous son autorité en compagnies de marche et de les envoyer dans leurs anciens casernements des portes de Montreuil et de Montempoivre. En clair, d’aller renforcer les gardes fédérés parisiens.

L’imperméabilité de la ville à la révolte parisienne n’est bel et bien qu’apparente. Les 13 et 14 mai, 18 hommes du 210ème bataillon gardent l’hôtel de ville sous le commandement du lieutenant Pierre Givaudan. Des hommes qui, dans le civil, sont ouvriers ou journaliers. Ces fidèles de la Fédération décident de hisser le drapeau rouge sur la mairie et en demandent la clé au gardien, lequel refuse. S’ensuit une déposition au commissariat de Vincennes: « De 5 à 6 heures du matin, un garde national fédéré vint à la mairie me sommer de lui donner les clés, en même temps que d’autres gardes fédérés venaient pour envahir la mairie et me faire un mauvais parti. Ne pouvant lutter contre ces forcenés, je me réfugiai d’abord dans un grenier où je cachai les clés sous un tas de copeaux et je tentai de m’évader en escaladant trois murs… ».

Les gardes du 48ème bataillon viendront dégager le gardien. Les suites sont judiciaires : Pierre Givaudan est condamné aux travaux forcés à perpétuité le 20 avril 1872, Jean Brouche à cinq ans de réclusion et Pierre Gendreau à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Alain Bradfer

La Commune en province

Plusieurs villes se soulevèrent à l’annonce de la révolution du 18 mars à Paris et proclamèrent à leur tour la Commune : Le Creusot, Limoges, Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Etienne, Toulouse… Lyon se souleva la première, mais la plus longue et la plus puissante de ces insurrections eut lieu à Marseille (23 mars-4 avril 1871) et se termina par une répression sanglante qui fit 150 morts.

Avec 1871, Les Limousins et la Commune, Georges Châtain conte par le menu l’agitation qui secoua la capitale limougeaude. « à l’instar de sept autres villes françaises, la fièvre sociale explosait à Limoges et se propageait jusque dans les bourgs les plus éloignés », rappelle le journaliste. « Le Limousin, archétype d’une terre paysanne immuable, a vécu intensément la Commune de 1871. On ne le sait pas, les ouvriers limousins ont payé un lourd tribut. On ne compte ni les morts sur les barricades, ni les fusillés, ni les emprisonnés, ni les déportés en Nouvelle-Calédonie et en Guyane. On les a presque oubliés ». Un texte bref mais incisif, empreint d’empathie pour cette tranche d’histoire provinciale. Yonnel Liégeois

1871, Les Limousins et la Commune, de Georges Châtain (Le Puy Fraud éditeur, 123 p., 12€).

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Bernard Noël, une affaire de langue

Le 13 avril 2021, disparaît Bernard Noël, tout à la fois poète, écrivain, essayiste et critique d’art. Au cœur d’une œuvre riche et diversifiée, un grand auteur qui signa deux petits bijoux littéraires : Le syndrome de Gramsci et La langue d’Anna. Adaptés de son vivant à la scène par Charles Tordjman avec Agnès Sourdillon et Serge Maggiani, deux interprètes d’exception.

L’une libère les mots en un flot torride, l’autre se heurte à un trou de mémoire. L’un redoute un possible cancer de la langue, l’autre évoque des symptômes au ventre. Les deux personnages en quête du mot vrai, du mot juste, butent sur une même évidence : dans l’entrelacs des mots, se joue plus qu’une question de langage. D’un monologue à l’autre, c’est en fait la vie et la mort qui dialoguent, la vie et la mort qui ponctuent la phrase. N’est-on pas déjà mort quand les mots désertent notre mémoire, est-on encore en vie quand la profusion des mots ne permet plus de donner sens à la réalité ?

Le syndrome de Gramsci : Serge Maggiani doute de sa santé mentale

En d’infimes gestes calculés, d’une lenteur presque maladive, au retour de cette belle région de Toscane où se produisit l’irréparable, un homme (Serge Maggiani) s’en vient à nous, nous prend à témoin et s’interroge. Il nous questionne sur sa santé mentale : comment a-t-il pu oublier le nom de Gramsci en pleine  discussion ? Un fait anodin, une fatigue passagère, un oubli momentané : l’explication est trop simple, l’affaire trop grave ! Dans cette perte du mot, nous laisse-t-il entendre, n’y aurait-il pas plutôt une perte de sens, le sens même de l’histoire ? « Ainsi s’est imposée l’écriture  du Syndrome de Gramsci », confiait alors Bernard Noël, « l’oubli du nom de ce grand personnage révélant l’oubli actuel du politique et cette maladie de la mémoire que provoque la société médiatique pour vider l’espace mental et le soumettre au flux de ses images ».

La langue d’Anna : Agnès Sourdillon dans un flot de paroles

Un silence verbal qu’Anna (Agnès Sourdillon) rompt dans une jubilation angoissante. Chez elle, « les mots se bousculent au portillon » selon l’expression populaire. Vraiment un revers de langage, à comparer avec son compère dont le silence s’imposait en bouche. Anna est comédienne, une  habituée du texte, une pratiquante forcenée de la mémoire qui en joue à s’en rendre malade, d’affreuses douleurs au ventre, en un état de surexcitation  totale… Elle nous conte ses rapports à la scène, à la vie  et aux hommes, à travers des rencontres peu banales : Fellini, Pasolini, Visconti. Est-ce vraiment l’inoubliable, la « grande » Anna Magnani qui nous parle ? Bernard Noël s’en défend. « Tout, dans La langue d’Anna, est imaginaire, j’ignorais que l’Anna de la réalité était morte d’un cancer comme la mienne ». Il suffirait donc que le faux emprunte quelques repères à la réalité pour faire vrai ? « L’écriture ne produit l’effet du vrai que si elle construit du vrai-faux tandis que, si elle essaie de copier le vrai, elle ne fabrique que du faux-vrai ».

Le syndrome de Gramsci et La langue d’Anna ? Deux pépites littéraires qui nous plongent avec beaucoup d’humour, entre émotion et dérision, au cœur du paradoxe : si la parole est source de vie et de vérité, elle n’est jamais innocente, le mot peut aussi mentir et tuer. Par silence ou overdose, une affaire de langue. Yonnel Liégeois

Le syndrome de Gramsci (P.O.L., 112 p., 12€), La langue d’Anna (P.O.L., 112 p., 12€)

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