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Belly et Milteau, Bibb et les autres…

En compagnie d’Eric Bibb, son complice et chanteur de blues, l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau rend un vibrant hommage à l’artiste noir américain Lead Belly. De la voix et de la guitare, l’ancien taulard des fermes pénitentiaires de Louisiane s’affirme dans les années 30 comme le symbole de la musique folk. Un album d’une rare qualité musicale, un message humaniste d’une brûlante actualité, une série de concerts à ne pas manquer.

 

 

« De son vrai nom Huddie William Lebetter, Lead Belly a connu la vie de tous les noirs américains de son époque, ses parents étaient employés dans une plantation de Louisiane, » raconte Jean-Jacques Milteau, « il était promis au dur labeur et aux lourdes contraintes inhérentes à sa condition au début du XXème siècle dans le Sud des États-Unis ». Entre esclavage et ségrégation, petits boulots et début d’une carrière de guitariste, violences raciales et diverses incarcérations en ferme pénitentiaire, Lead Belly ne sait pas encore, en ces années-là, qu’il restera à la postérité comme le chanteur folk afro-américain le plus célèbre de tous les temps !

Pénitencier d’Angola, 1933, en Louisiane. Belly purge une peine de vingt ans d’emprisonnement pour tentative de meurtre : difficile en ce temps-là pour un nègre de convaincre un jury de son innocence, « dangereux aussi en ce temps là de se faire respecter lorsque toute tentative de défense est synonyme d’actes de violence », ajoute Milteau… « Lead Belly aurait pu revendiquer notre devise républicaine, « Liberté-Dignité-Fraternité » ! Faute d’une illusoire égalité entre un homme pauvre, noir et peu instruit et son entourage, il luttera toute sa vie pour une reconnaissance de sa dignité en tant qu’être humain et surtout en tant qu’artiste ». belly1Sa chance, il la saisit en 1933 lorsqu’il rencontre le musicologue Alan Lomax qui écume les pénitenciers du Sud, en charge de collecter chants et musique pour la Bibliothèque du Congrès américain.
Libéré grâce à son mentor, Lead Belly rejoint New York et rencontre alors une certaine célébrité, à défaut de l’aisance financière. Il multiplie concerts et enregistrements, se lie avec Woody Guthrie et Pete Seeger, rencontre les grandes figures de l’aile gauche américaine. Producteur de musique et historien reconnu des musiques populaires noire-américaines, Sébastian Danchin n’hésite pas à l’affirmer. « Il aura converti à la vérité du blues des millions de fans, tandis que des successeurs aussi hétéroclites que Frank Sinatra, Nirvana, les Beach Boys, les Red Hot Chili Peppers, Tom Waits ou Bob Dylan s’emparaient de son répertoire ». Lead Belly fut le premier musicien de blues à se produire en Europe dès 1949, peu de temps avant sa mort. « Il était un véritable jukebox humain », témoigne pour sa part Eric Bibb dont son père eut la chance de Cover Recto HDl’entendre en concert en 1940, « il connaissait des centaines de chansons recueillies lors de ses pérégrinations, certaines adaptées par ses soins et d’autres de sa plume ». L’émouvant et emblématique « Goodnight, Irene », interprété par les Weavers, s’imposa à la première place des hit parades américains en 1950, un an après sa mort.

L’héritage de Belly ? Il suffit d’entendre « Grey Goose », le premier morceau merveilleusement interprété par le duo Bibb-Milteau, ou « Midnight Special » ainsi que « Bourgeois Blues », pour se convaincre de la pertinence du propos : la dénonciation de l’ostracisme social, du racisme et de l’injustice, de la ségrégation raciale… Et Jean-Jacques Milteau de le marteler, le réaffirmer avec insistance, « la dignité ressort comme la préoccupation constante de Lead Belly, son répertoire est celui d’un conteur soucieux de témoigner : les sentiments, la souffrance, la religion, la vie sociale, les faits divers… ». Selon l’harmoniciste , « il aimait commenter ses chansons à la manière d’un belly3éditorialiste ». Un géant de la musique populaire, un troubadour du blues qui adorait partager avec les enfants son bonheur de jouer et chanter.
De Bibb à Milteau, les deux artistes l’avouent à l’unisson, Belly « séduit avant tout par sa puissance et sa conviction ». Une voix qui ne peut laisser indifférent, un maître de la guitare à douze cordes ! Un plaisir renouvelé à l’écoute de ce CD qui fera date, un bonheur à partager en live quand l’harmonica de Milteau vibre de sons déchirants, quand la voix de Bibb pleure la complainte d’un temps point encore révolu où l’homme s’affiche loup pour l’homme… « Les deux hommes s’approprient les chansons de Lead Belly dans un mélange de force et d’humilité, comme si le vieil homme les écoutait depuis là-haut en tapant du pied », confie le chroniqueur Olivier Flandin.

De la première chanson à la dernière ligne, de cette harmonieuse pépite livrée avec un superbe livret historique à ce trop bref article, une conviction sans crainte martelée entre respect et sincérité : un album d’une rare qualité musicale, un message humaniste d’une brûlante actualité, une série de concerts à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

A écouter, et voir aussi :
– Jacques Schwarz-Bart et son sax « Jazz Racine Haïti », les 17/03 à Cenon (33) et 07/05 à Ris Orangis (91). Des rythmes gwoka de sa Guadeloupe natale au jazz vaudou haïtien.
– Céline Caussimon le 18/03 et Enzo Enzo en trio jazz le 19/03 au Forum Léo Ferré. Deux femmes, deux voix à (re)découvrir de toute urgence.
Manu Lods et son envie de « Garder le fou rire », le 26/03 au Forum Léo Ferré. Du « Pigeon du 11 janvier », en hommage à la bande de Charlie assassinée à « La non-demande de mariage pour tous ».
– Lou Casa, le 30/03 au Café de la Danse. Une réappropriation « libre, juste, poignante » de quelques titres de Barbara. Poétique et sensible.
Dominique Gueury, la chanteuse de bar et de rue qui bonifie « La vie secrète des Moches », les 01 et 07/04. Une belle et forte voix au service de Fréhel, Couté et consorts…
Christina Rosmini et son nouvel album « Lalita ». La chanson aux couleurs de la Méditerranée, du Front Populaire aux compositions originales.
– Le groupe aux racines périgourdines Rue de la Muette et ses nouvelles « Ombres chinoises ». Des « Mendiants » à « La chanson de Craonne », paroles et musiques en toute liberté.

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Le Bénin, à la croisée des chemins

Le 6 mars 2016, se déroule au Bénin le premier tour de l’élection présidentielle. 33 candidats briguent les suffrages de la population. Seuls cinq d’entre eux peuvent prétendre accéder au second tour, tous banquiers ou hommes d’affaires, anciennes figures de la vie politique béninoise ou d’instances internationales. Un pays, l’un des plus petits et des plus pauvres d’Afrique, à un tournant de son histoire.

 

 

Au revoir Cotonou, sa lagune, ses taxi-motos par milliers viciant l’air marin… À la veille des obsèques nationales de Mathieu Kérékou, l’ancien chef d’état béninois, retour en France dont l’ex Dahomey fut colonie jusqu’en carte1960. En ces jours de décembre 2015, la perspective de la future élection présidentielle échauffe déjà tous les esprits, attise convoitises et rancœurs, secrète alliances et complots, nourrit espoirs et promesses de tous les roitelets en puissance. Le seul vainqueur pour l’heure, avant l’échéance du premier tour de scrutin reporté au 6 mars ? L’argent, le franc CFA, qui coule à flots dans tous les meetings politiques, de la capitale Porto-Novo aux villages les plus reculés du Nord-Ouest, qui fait et défait les partis politiques à l’idéologie variable selon le type d’élections… « Inch’Allah », professent les électeurs de confession musulmane, « Que Dieu nous bénisse, alléluia », chantent cathos et évangélistes tandis que la majorité de la population, animiste, s’en va consulter le prêtre vaudou ! Les uns les autres, demain à n’en pas douter, vaqueront au quotidien précaire d’une économie informelle et continueront à vivre pour la majorité avec à peine 40 euros mensuels.

Le Bénin, état corrompu ? Pas plus que nos démocraties occidentales, loin s’en faut, inutile d’alimenter les clichés sur les potentats africains qui n’ont rien à envier à nos dynasties politiciennes, culture et histoire singulières invitent à plus de modestie quand il s’agit de porter notre regard sur ces pays classés sous le label « Françafrique »… Le « Yovo », le surnom par lequel l’autochtone interpelle avec humour le « blanc » dans la rue ou à l’échoppe de quartier, a laissé ses traces. Ses marques surtout, jusqu’à aujourd’hui : le candidat franco-béninois Lionel Zinsou, puissant banquier d’affaires et Premier ministre du président sortant Boni Yayi, n’est-il pas accusé d’être parachuté par le gouvernement français ? Vincent Bolloré, patron du port de Cotonou et partisan d’une ligne de chemin de fer transafricaine, n’est-il pas le premier pilier de la fragile économie béninoise ? Des affirmations qui invitent à la réflexion…
Contrairement à ce que prétend et osa déclarer publiquement un ancien président français à propos du continent DSC01388africain, le Bénin est fort d’une longue et riche histoire. Du sud au Nord du pays, se dressent encore les palais des anciens rois du Dahomey et de leurs vassaux. De nos jours, Béhanzin, le roi d’Abomey, demeure l’une des grandes figures respectées de l’histoire du pays : n’est-ce pas sa dynastie, et lui, qui fit de son royaume l’un des plus puissants de l’Afrique de l’Ouest ? Culture de tradition orale, architecture et sculpture : griots et colporteurs d’histoire, artisans et artistes béninois du plus lointain passé ont façonné le territoire de leur génie couleur ocre, ils n’ont aucunement à rougir de leur talent face à leurs homologues muséifiés d’outre-Atlantique…

Brassage de populations, multitude d’ethnies et de langues, diversité de religions : contrairement aux apparences, le Bénin, riche de ses quelques onze millions d’habitants, est un pays métissé où seul le développement contrasté entre le Nord désargenté et le Sud à la prospérité plus affirmée peut engendrer clivages et tensions. L’ancien royaume du Dahomey, aux frontières délimitées à l’est par les puissants Niger et Nigeria et à l’ouest par les turbulents Burkina Faso et Togo, jouit en tout cas d’une stabilité politique rare sur le continent. Qui dénote dans un paysage économique aux teintes plutôt sombres, faute de richesses naturelles telles que le pétrole… À l’image d’autres pays africains, la Chine et ses émissaires aux yeux bridés sillonnent la capitale et les campagnes, offrent capitaux et avenir au soleil radieux contre terres cultivables et licences industrielles.
La libéralisation à marche forcée aux lendemains du long intermède « marxiste-léniniste » du feu président Kérékou, ici comme ailleurs, produit ses effets mortifères : baisse des cours mondiaux du coton qui assure plus DSC_0071de 75% des recettes à l’exportation et les revenus de près de 60% de la population, faiblesse d’exportation de la noix de cajou et de la pêche artisanale à la crevette… 75% de la population n’a pas accès à l’électricité et l’eau potable, hormis le réseau des gros bourgs et villes, est encore un trésor qu’il faut aller puiser en terre ! Les séismes islamistes qui frappent le Niger et le Nigeria nuisent encore un peu plus au développement des échanges commerciaux après le contrôle strict ou la fermeture des frontières avec ces deux pays. Il n’empêche, le flux incessant des poids lourds sur des pistes défoncées symbolise jusqu’à l’outrance, voire l’apocalypse au nombre de carcasses désarticulées sur les bas-côtés, combien le Bénin, avec son riche port de Cotonou, s’est imposé comme un pays de transit incontournable pour ses voisins limitrophes.

Les conséquences majeures dans cette course effrénée à la rentabilité ? Un taux de chômage explosif, une jeunesse qualifiée sans avenir, une économie souterraine florissante… Chacun, devant son pas de porte, aligne son petit étal alimentaire, chacun crée sa petite entreprise d’essence clandestine et trafiquée en provenance DSC_0340du Nigeria, chacun développe son petit commerce à la criée au bord des routes et pistes… Il faut bien survivre à défaut de vivre, la misère ne sévit pas au Bénin, la pauvreté oui ! Avec ses corollaires, dramatiques : un système éducatif et de santé en plein marasme, la valse d’ONG multiples et variées au volant de quatre-quatre rutilants ! Souvent au carrefour d’un village, un immense panneau datant déjà et annonçant le démarrage de tel ou tel projet soutenu par divers organismes : seule la pancarte, délavée par le temps et solide sur ses fondations, attire l’œil du passant !
Une vie de galère à la ville, une vie de forçat au champ… Des journées harassantes pour le citadin dans une cohue ébouriffante et un taux de pollution alarmant, des cultures de subsistance pour le paysan, des distances hallucinantes pour la femme et l’enfant se rendant au marché avec, à l’aller comme au retour, quelques trente ou quarante kilos de marchandises sur la tête à vendre, échanger, troquer. En Afrique, d’une case à l’autre et tout au long des sentiers escarpés, le dicton se vérifie, la femme est vraiment l’avenir de l’homme ! Envers et malgré tout, le peuple béninois s’affiche accueillant, souriant, entreprenant. Dans cette course à la débrouille pour gagner son CSC_1051assiette de mil ou de manioc quotidien, il ne manque pas de bras et de cœurs solidaires pour assurer le développement du pays autrement.

Des structures de micro-crédit en faveur des paysans aux associations de bénévoles en prévention du sida, des voix multiples en faveur du respect et de la défense de l’environnement aux coopératives vivrières, le Bénin est riche de potentiels en tout secteur. Dont un qui n’attend qu’un puissant coup de pouce gouvernemental pour libérer sa créativité : le tourisme intelligent et responsable ! Du sud au nord, de la cité lacustre de Cotonou au pays des Tata-Somba, de l’emblématique Ouidah avec sa porte du Non-Retour symbole de l’histoire de l’esclavage au magnifique parc national et animalier de la Pendjari, des bords de mer houleux de l’Atlantique à la chaîne accidentée des plateaux de l’Atakora, le pays regorge de fabuleux trésors naturels dont les guides locaux au sourire communicatif s’enorgueillissent de dévoiler les mystères au « yovo » définitivement ensorcelé ! Un pays encore sauvegardé d’un tourisme de masse, qui autorise le dialogue en toute SDC11535sérénité avec les populations locales, du pêcheur côtier remontant ses traditionnels filets à l’éleveur Peul de vaches aux majestueuses cornes, le recueillement sur les lieux sacrés de tribus millénaires comme l’initiation aux secrets vaudou hors tout folklore organisé… Le Bénin est une perle échouée sur la côte Atlantique, il s’offre en toute générosité au regard de celles et ceux qui acceptent de remiser clichés et préjugés !
Avec une solidarité transfrontalière qui ne se dément jamais… Active, la communauté béninoise en France n’oublie pas le frère ou la sœur, de sang ou de cœur, demeurés au pays. Par exemple, l’association franco-béninoise Sollab, « Solidarité Laboratoires », qui n’attend que bénévoles et fonds pour démultiplier actions et projets : équiper les centre de santé, dans les bourgs et villages les plus reculés de la savane ou de la brousse, d’outils d’analyses médicales. Un enjeu de santé primordial pour les populations qui n’ont ni les moyens ni le temps de se rendre à l’hôpital le plus proche, une question de survie pour les mamans et leurs bébés : comment se soigner et guérir lorsque la fièvre jaune frappe sans pouvoir être démasquée, comment accoucher en toute sérénité lorsque font défaut les outils élémentaires pour une simple DSC_0677analyse de sang ? De Paouignan dans la région des Collines au quartier Tokpota de Porto Novo, d’Alassane Chabi-Gara en région parisienne à Olivier Koukponou à Cotonou, le virus de la solidarité se propage pour le bien-être et la santé de tous !

Le Bénin ? À l’image de son drapeau national aux trois couleurs, une authentique terre de contrastes aux valeurs à sauvegarder : vert comme l’espoir d’un développement au bénéfice de tous, soleil comme un avenir prometteur pour chacun, rouge comme le sang des enfants à protéger et à éduquer… Le Bénin n’écrira certainement pas la dernière page de son livre d’histoire le 6 mars, il est crucial cependant pour les autochtones de la bien tourner ! Yonnel Liégeois. Photos de Claude, Séverine et Sylviane.

 

En savoir plus
Pour voyager : le guide du Petit Futé consacré au Bénin. L’agence Allibert organise des CSC_1143séjours attrayants, mêlant marche et découverte en profondeur du pays. Hors des circuits touristiques convenus.
À lire : les auteurs béninois Florent Couao-Zotti pour La traque de la musaraigne et son recueil de nouvelles Retour de tombe, Arnold Sènou pour Ainsi va l’hattéria. Ken Bugul, sénégalaise mais béninoise par alliance, pour Le baobab fou et Riwan ou le chemin de sable qui reçut le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1999… Tous les ouvrages (roman, poésie) de l’écrivain franco-béninois Barnabé Laye : son dernier recueil poétique Fragments d’errances (Acoria éditions) vient d’être couronné du Prix Aimé Césaire 2016, Prix de la Société des Poètes Français.

À visiter : l’ensemble des palais royaux de l’ancien Dahomey, la cité lacustre, le village souterrain d’Agongointo, les parcs nationaux, la fondation Zinsou qui s’affiche comme le seul musée d’Afrique occidentale consacré à l’art moderne.
SDC11435À parcourir : La route des esclaves à Ouidah qui, sur quatre kilomètres de la Place des Enchères à la Porte du Non-Retour, raconte sans chaînes aux pieds le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leur terre au temps de la traite négrière. Un lieu de mémoire, à respecter autant que l’île de Gorée au Sénégal.
À découvrir : la savoureuse cuisine locale (igname, fromage peul, poisson) et ses boissons typiques (le vin de palme et la bière de mil). Les temples et rites vaudou, dont le Bénin est la terre d’élection : loin des fantasmagories occidentales, un art de vivre et une philosophie autant qu’une religion.

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Collège de France, le savoir à portée de clic

En décembre 2015, l’historien Patrick Boucheron livrait sa « Leçon inaugurale » au Collège de France. Magistrale, nous faisant voyager dans le Moyen Age tout en soulignant la gravité du présent. Grâce au web, nous y avons accès comme à de nombreux cours : une plongée revigorante dans le savoir.

 

« Ce qui surviendra, nul ne le sait mais chacun comprend qu’il faudra pour le percevoir et l’accueillir, être calme, divers et exagérément libre ». Les derniers mots de l’historien Patrick Boucheron, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France le 17 décembre, donnaient le frisson.
collège3En charge de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle », le médiéviste nous replongeait dans les méandres du Moyen Age, dans l’histoire longue autant que déconcertante parce que faite de discontinuités et de complexités, loin des certitudes impatientes que certains voudraient nous imposer. « Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos, une halte pour reposer la conscience », déclarait-il. Avant de poursuivre, « tenter, braver, persister, nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise ? » Ce fût un moment d’apaisement que d’entendre de telles paroles en pleine actualité tourmentée. Un moment qui ne se conjugue pas au passé ! Grâce à Internet, son discours est encore accessible. Et il en est de même pour une majeure partie des cours donnés au Collège de France.

Mathématiques, physique, chimie, biologie, histoire, archéologie, linguistique, orientalisme, philosophie, sciences sociales, littérature… Dans tous les domaines, le savoir de ce haut lieu de la pensée nous est offert. En effet, les cours du Collège de France sont ouverts à tous, gratuitement, sans inscription préalable. Alors, il suffit de nous laisser embarquer pour se nourrir des connaissances de ces professeurs érudits, s’efforçant d’être compréhensibles par le plus grand nombre.  Mieux, plus de collège26000 de leurs cours ou séminaires peuvent être visionnés sur la toile. Et l’on se prête au jeu aisément, naviguant dans les propos d’Henry Laurens sur l’histoire contemporaine du monde arabe, ceux de Dominique Charpin sur la civilisation mésopotamienne ou d’Alain Supiot sur la justice sociale internationale. Le voyage est plein de surprises avec les interventions de professeurs invités nous faisant prendre sans cesse des chemins de traverse comme autant de hauteur et de recul sur l’actualité immédiate.

Ainsi, en surfant dans les cours de Pierre Rosanvallon sur l’histoire de la démocratie, on découvre l’obsession des chefs au XXe siècle au cours d’un exposé brillant dYves Cohen. Une hantise que l’on retrouve simultanément dans l’armée, l’industrie ou l’enseignement, en France, en Allemagne, en Russie comme aux États-Unis. On affine l’approche de cette réforme hiérarchique en écoutant Armand Hatchuel évoquer la figure d’Henri Fayol et sa théorie du chef d’entreprise à la fin du XIXe siècle. On puise encore dans les réflexions passionnantes du politologue Loïc Blondiaux sur « la démocratie à venir et à refaire ». Un réquisitoire sur l’impuissance de nos gouvernements qui n’affichent leur capacité d’action que sur les problèmes collège1de sécurité ou d’immigration, là où ils ont encore prise. En fait, quand l’État policier prospère sur le déclin de l’État social.

Alors, pas d’hésitation, il est hautement recommandé d’aller butiner dans cette caverne inestimable qu’est le Collège de France ! On en ressort ragaillardi et rassuré sur l’énergie déployée par tant de penseurs en action, soucieux de partager leur savoir. Amélie Meffre

En savoir plus :

Dans la dernière livraison du mensuel « Sciences Humaines » , l’historien Patrick Boucheron livre un entretien exclusif sous le titre « A quoi sert l’histoire ? ». Qualifié « d’historien de la respublica » par son compère Roger Chartier, « il est aussi un historien indiscipliné », soutient Martine Fournier en préambule à son article, « qui s’amuse à manier les anachronismes délibérés, et à subvertir les règles de la méthode historique ». Un grand érudit, amateur de littérature autant que d’histoire, directeur de la collection « L’univers historique » aux éditions du Seuil et membre du comité éditorial de la revue L’Histoire.
À signaler encore, sur les travées du Collège de France, l’original et émoustillant cours de littérature d’Antoine Compagnon, « Les chiffonniers littéraires : Baudelaire et les autres »… Enfin, à ne pas manquer le 17 mars, la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou, professeur de littérature francophone à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA)  et prix Renaudot 2006 pour ses Mémoires de porc-épic, sur le thème « Lettres noires, des ténèbres à la lumière » : une déambulation littéraire, artistique et historique sur « la négritude après Senghor, Césaire et Damas », une plongée dans la littérature d’Afrique noire francophone. Yonnel Liégeois

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Monsieur « Chocolat », esclave et clown

Livre, exposition et film : un triple hommage est enfin rendu à Rafael, l’ancien esclave noir devenu clown. « Monsieur Chocolat » ? La première grande star noire de la Belle Époque !

 

 

Personne mieux qu’Omar Sy ne pouvait ressusciter au cinéma Rafael, cet artiste tombé dans l’oubli ! D’abord parce qu’il crève l’écran et se glisse avec aisance dans un rôle à la fois très physique, comique et très sensible, ensuite, selon le réalisateur Roschdy Zem, parce que dans le cinéma français d’aujourd’hui trop peu d’acteurs chocolat_hd-1noirs sont suffisamment reconnus (« bankables »… ) pour qu’un producteur accepte de miser sur leur nom dans un rôle titre. Le film repose aussi bien sûr sur l’immense talent de James Thierrée, célèbre artiste de cirque tombé dans la marmite chaplinesque dès l’enfance puisque petit-fils du génial Charlot. Un film globalement réussi grâce à la qualité d’interprétation de tous les seconds rôles, une mise en scène dynamique et la beauté des images.

Le scénario, toutefois, a pris quelques libertés avec la réalité des faits tels que les a reconstitués Gérard Noiriel dans sa biographie « Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom ». Un livre de 600 pages, fruit d’un travail colossal de l’historien, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales et spécialiste de l’histoire de l’Immigration. « En janvier 2009, j’étais encore au tout début de mon enquête. J’ignorais à ce moment-là comment j’allais m’y prendre pour concilier les exigences de l’histoire et celles de la littérature », raconte l’auteur. Pari gagné : l’ouvrage est dense, bourré d’informations historiques toujours mises en perspective, à lire comme un bon roman policier ! Il n’a pas hésité, en plus du travail de fourmi inhérent à toute recherche historique, à se glisser dans la peau d’un enquêteur, à mi chemin entre le journaliste d’investigation et le détective, retrouvant même des descendants de témoins de l’époque et les propres arrière-petits-enfants de Chocolat dans le Morvan.
Fort d’une idée originale, inclure dans son livre des lettres virtuelles qu’il adresse à « Chocolat » l’interrogeant sur sa propre vie ou lui faisant part de ses doutes et de ses interrogations au fur et à mesure que le travail avance, ce qui donne « de la chair » à l’ensemble et le rend si vivant. Bien plus qu’une simple biographie de son héros, ce ChocolatLaVeritableHistoireOK.inddformidable ouvrage est une histoire vivante de la colonisation, un décryptage de la construction des préjugés et des fantasmes liés à la couleur de la peau. Lors de ses recherches, il parvint aussi à réunir une iconographie importante : journaux d’époque, documents officiels, photos et films, le tout faisant l’objet d’une riche exposition à la Maison des Métallos à Paris. Une photo témoigne notamment de la célébrité de Chocolat : son portrait, réalisé au sommet de sa gloire en 1902, par le célèbre photographe Duguy…. Ainsi que quatre films réalisés pour l’exposition Universelle de 1900 par Clément Maurice, l’un des opérateurs des Frères Lumière.

Gérard Noiriel s’est rendu à la Havane sur le lieu de naissance de ce fils d’esclave. « Par divers recoupements, j’ai pu établir qu’il avait vu le jour entre 1865 et 1868 ». L’enfant n’avait qu’un prénom, Rafael, il n’a jamais eu d’identité complète de son vivant : ce n’est qu’à sa mort, à Bordeaux, qu’un employé d’état civil lui attribuera le patronyme de Padilla. C’est sans doute aux alentours de dix ans que le garçonnet fut acheté par un marchand espagnol du nom de Castano pour la modique somme de 18 onces. Et embarquement pour Bilbao ! Quel déchirement pour ce gamin qui n’avait jamais quitté sa communauté ni son île. Il arrive dans le village de Sopuerta où les paysans n’avaient jamais vu un noir ! Au cœur de son enquête, Noiriel note que, « traité comme un animal au point de coucher dans l’étable, Rafael découvrit une existence qui était sans doute plus horrible encore que celle qu’il avait connue à Cuba » : il est maltraité par les sœurs de Castano, le pire des sévices qu’il eut à endurer étant une opération de « blanchiment », en fait un véritable étrillage. En effet, confirme l’historien, « nettoyer, blanchir le nègre, à cette époque la plupart des européens partageait ce fantasme…. Pour eux, la couleur noire était associée à la saleté, à la sauvagerie ». Cet épisode de « blanchiment du nègre » est présent dans le film, infligé ici par des policiers parisiens à une époque différente de sa vie.

Il décide de fuir cette inhumaine condition, il se fait embaucher dans les exploitations minières de Castro-Allen : un travail de forçat, certes, mais rémunéré, avec pour la première fois un goût de liberté… Il n’est pas à l’abri des plaisanteries sur sa couleur de peau, puisqu’il est le seul noir, mais il découvre une certaine camaraderie et solidarité ouvrières. Par la suite, il fera un peu tous les métiers : manœuvre, débardeur sur les quais puis porteur à la gare de Bilbao. C’est sans doute là que son destin bascule en mettant sur sa route en 1886 le clown p6_2hd__la_noce_site_f1.highres_-_copie-1anglais Tony Grice, arrivant à Bilbao avec sa famille. Il le prend à son service comme domestique de son épouse et homme à tout faire pour son spectacle, lui ouvrant ainsi la porte de la culture circassienne…. et de l’ascenseur social qui le mènera aux sommets de la gloire. Quelques marches à grimper pour y parvenir, Grice l’emmène avec lui à Paris et se produit sur la scène du Nouveau Cirque au 251 rue Saint-Honoré. Rafael, ébloui, découvre la capitale et lors d’une promenade aux Tuileries (selon ses propres confidences à Franc-Nohain dans l’ouvrage illustré « Les mémoires de Footit et Chocolat » daté de 1907), il est interpellé par Guignol, « Eh ! là-bas le chocolat, oui toi, le chocolat ». Les enfants s’esclaffèrent en répétant « chocolat, chocolat ! », le bouche à oreille parvint jusqu’au Nouveau Cirque : il était baptisé ! Progressivement, il est intégré aux différents spectacles. « En quelques années, sa situation avait changé. Il était devenu un membre à part entière de la communauté circassienne, le compagnon jovial que tout le monde connaissait et appréciait ».

Le tout-Paris se presse au Nouveau Cirque et la représentation triomphale du 2 octobre 1890 de « La Noce de Chocolat » se donne en présence du prince Henri d’Orléans qui vient de rentrer d’exil. Un mois plus tard, dans « A la cravache », il partage une scène avec un autre clown nommé Footit : seconde rencontre déterminante ! En effet celui-ci le trouve sous-employé chez Grice. Il a déjà une très bonne réputation et est adoubé dans les colonnes du prestigieux Journal des débats. Victime des préjugés de son époque, Footit est d’abord réticent à partager l’affiche avec un noir, mais finalement l’efficacité du duo Footit et Chocolat s’impose. C’est la px_img_0858_-_copienaissance du tandem qui perdure jusqu’à aujourd’hui : Le clown blanc et l’Auguste ! Coïncidence ou prédestination au rôle ? Omar Sy commença sa carrière par le célèbre duo comique « Omar et Fred »… Les succès s’enchaînent pour Footit et Chocolat, ils deviennent tous deux à la mode, Chocolat est la coqueluche des Parisiens, toutes classes sociales confondues.
Gérard Noiriel affirme même qu’il fut « plus populaire que Joséphine Baker, vingt ans plus tard ». On lui prête des conquêtes célèbres comme La Goulue et il fut immortalisé aussi bien par Toulouse-Lautrec que par …. Félix Potin, entrepreneur vedette de l’époque. Sa plus belle conquête ? Marie Hecquet qui partagea sa vie pour le meilleur et jusqu’au pire. Rafael ne devait pas manquer de séduction et de qualités humaines, ni elle de courage pour oser affronter le double préjugé, sexiste et raciste, de son époque. Elle fut mariée à 17 ans à Giovanni Grimaldi, dont elle eut deux enfants, qu’elle quitta pour Chocolat. Petit rappel de Gérard Noiriel, « à cette époque l’épouse infidèle risquait trois mois à deux ans de prison ». De plus, « elle était prête à affronter la réprobation collective dont étaient victimes, à l’époque, les (rares) femmes blanches qui vivaient avec des nègres ». Ils vécurent une dizaine d’années au 402 sur Saint-Honoré, Marie lui servant également de secrétaire. Le succès du duo fétiche Footit et Chocolat durera 10 ans, de 1895 à 1905. Peu à peu, la concurrence se fit plus sévère avec d’autres vedettes noires émergentes : boxeurs et danseurs de ragtime et cake-walk. Chocolat redescendit les marches de la gloire, ses débuts au théâtre dans « Moise » en décembre 1911 furent très critiqués, voire méprisés. En fait, la bonne société n’était pas prête à lui donner sa chance dans un autre registre : clown noir d’accord, mais comédien tout de même pas…

Cependant dès 1908, comme en témoigne une photo prise à l’hôpital Hérold, Chocolat vient chaque semaine égayer les enfants hospitalisés : précurseur du « Rire Médecin » et autres associations qui œuvrent dans ce sens (et pour l’une d’entre elles aujourd’hui en tant qu’intervenant bénévole, un certain Omar Sy, la boucle est bouclée). Peu à peu, l’argent vient à manquer et la santé défaille. En dépit d’une souscription du Figaro en p0_4-ico-per-9849-n3_r_-_copie_4-1sa faveur, Chocolat sombre dans la pauvreté, oublié de presque tous. Il meurt dans le dénuement près de sa chère Marie, à Bordeaux en 1917. Cette dernière, qu’il n’a jamais pu épouser faute de véritable état-civil, revendiquera avec fierté dans un courrier à la presse le droit de signer « veuve Chocolat ». Laissons le mot de la fin à Gérard Noiriel dans sa lettre à Chocolat du 25 Février 2015 : « Rafael, si tu revenais aujourd’hui à Paris, tu serais certainement très surpris, car tu passerais complètement inaperçu dans la rue. Tu a été un pionnier, tu as ouvert le chemin….. Cela dit, je ne voudrais pas que tu puisses croire que les discriminations ont disparu dans notre société. On ne rit plus des Noirs comme à ton époque. Mais les stéréotypes perdurent. Aujourd’hui, ils sont associés aux images de délinquance et de terrorisme dont nous sommes abreuvés quotidiennement ». Chantal Langeard

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ATD, de l’exclusion à la réciprocité

Bruno Tardieu, délégué national d’ATD Quart Monde de 2006 à 2014, retrace dans « Quand un peuple parle » l’histoire et la singularité des actions menées par ce mouvement, initié en 1957 par le père Joseph Wresinski et les familles du camp de Noisy-le-Grand (93). Avec une idée centrale : si l’on veut lutter pour une société plus juste, il faut partir de l’expérience des plus pauvres.

 

 

 

Amélie Meffre – Vous écrivez qu’ATD Quart Monde est un mouvement de libération des sentiments d’infériorité comme de supériorité, déplorant le gâchis de l’intelligence des pauvres comme des non-pauvres. Qu’entendez-vous par là ?
Bruno Tardieu – Les gens très pauvres sont persuadés qu’ils ne savent rien, que la connaissance est ailleurs. Or, c’est contre ce sentiment d’infériorité qu’il faut lutter. Comme le proclamait le militant anti-apartheid Steve Biko, les Noirs ne peuvent se libérer politiquement que s’ils cessent de se sentir inférieurs aux Blancs. Dans le même temps, il faut aussi batailler contre le sentiment de supériorité. En 1977, alors que je débutais une thèse de mathématiques appliquées, j’ai rencontré Eric Viney, un enfant orienté dans une classe pour déficients mentaux, qui me battait régulièrement aux échecs. J’en étais très étonné : pourquoi ? Penser que les pauvres échouent à l’école, parce qu’ils sont moins doués, est une idée ancestrale. Comme si c’était une tare génétique ! Et c’est de pire en pire, quand certains pensent qu’on peut détecter dès la petite enfance une future délinquance… Cela permet de justifier la grande violence sociale et politique à l’œuvre. Comme l’écrivait le père Joseph Wresinski, « les instruits se laissent emporter par leurs propres idées, ils finissent toujours par penser à la place des autres ».

A.M. – Le père Joseph Wresinski, qui avait lui-même connu la misère, a fini par être écouté. Notamment quand il livre en 1987 un rapport au Conseil économique et social (CES), « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » ?
ATD1B.T. – Certes, mais il a d’abord été pris de haut avec son seul certificat d’études en poche, la finesse de sa réflexion fut peu reconnue. Partir de l’expérience des plus pauvres, c’est créer les conditions pour qu’ils osent parler sans être interrompus, sans s’autocensurer. Leur silence est une forme de résistance aux préjugés. Ce silence leur fait un tort immense mais aussi aux autres, à la société en général. Rompre ce silence exige une démarche politique. On ne peut pas cantonner la misère aux seuls besoins de nourriture ou de logement, ni déléguer les problèmes loin de nos regards à l’humanitaire ou aux ONG. Il en va de la responsabilité citoyenne de chacun de lutter autour de soi contre les caricatures.
Quand nous habitions dans un immeuble dans le 19e arrondissement, une famille au 2e étage faisait beaucoup de bruit la nuit. Une pétition a circulé pour l’expulser, que nous avons refusé de signer. Nous savions que cette famille sortait d’un taudis, que si elle était expulsée, les enfants iraient à la DDASS. Finalement, nous nous sommes tous réunis chez eux pour en parler. La rencontre a donné lieu à une séance de confrontation assez musclée mais finalement, la pétition a été retirée. On s’est confronté les uns aux autres plutôt que d’exclure. On devrait faire la même chose en politique. La dégringolade vient d’une succession de ruptures évitables. Quand quelqu’un perd son boulot, il perd aussi tout lien avec son syndicat par exemple. Seule la CGT a créé des comités de privés d’emploi. Or, c’est à l’intérieur de ces espaces collectifs qu’il faut faire émerger la parole des plus exclus.

A.M. – Justement, c’est l’originalité des universités populaires d’ATD Quart Monde, de partir de la réflexion des plus pauvres. Le chercheur invité n’est pas là pour livrer une conférence mais pour écouter les idées qui circulent. Comment réagissent ces invités ?
couv-idees_fausses2015.inddB.T. – Ils sont souvent étonnés de la qualité de la réflexion. Là encore, on renverse les questionnements habituels. Plutôt que de demander aux plus pauvres en quoi ils ont échoué, on leur demande en quoi c’est injuste et qu’est-ce qu’ils ont fait contre cette situation. C’est important de maîtriser le raisonnement. Or, il existe très peu de lieux où les pauvres peuvent poser des questions. Nous avions invité le professeur de médecine Didier Sicard à l’une de nos universités consacrées à la bioéthique. A propos des mères porteuses par exemple, il fut sidéré par la profondeur des réflexions : les militants posaient une question éthique essentielle quand ils mettaient en avant que ça allait être les pauvres qui porteraient pour les riches et que ça les empêcherait de faire leurs propres enfants…

A.M. – Force est de constater pourtant que la logique d’exclusion se durcit. Votre combat est j’imagine de plus en plus âpre ?
B.T. – C’est clair que le mépris social augmente, que les regards sont de plus en plus négatifs sur les plus pauvres. Ségolène Royal, comme Nicolas Sarkozy, étaient d’accord pour évoquer en pleine campagne électorale le problème des assistés. En huit ans comme délégué national d’ATD Quart Monde, j’ai constaté un durcissement considérable des discours. Plus que l’augmentation de la grande pauvreté, c’est l’isolement et le sentiment de honte qui se généralisent. Une étude sur un quartier d’Elbeuf (Seine Maritime) a montré qu’en vingt ans le sentiment d’appartenance a explosé. Cela veut dire que les habitants se voient principalement comme des perdants, différents des autres. On n’imagine pas la violence de certains discours politiques, tel Sarkozy annonçant un programme pour réduire 30% de la pauvreté : à quoi ça sert de dire ça ? Il faut que tout le monde progresse, il ne s’agit pas de faire un tri et d’établir une compétition. De toute façon, ce genre de discours ne s’adresse pas aux principaux intéressés. Comme si ce n’étaient pas des êtres politiques, des citoyens à part entière… Ces propos sont là pour rassurer les autres. En même temps, nous sommes de plus en plus écoutés par nombre d’associations du fait du durcissement des discriminations. Quelques 60 000 exemplaires de notre ouvrage, « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté » ont été vendus, ce n’est pas rien.

A.M. – La force d’ATD Quart Monde, c’est aussi de faire passer des lois, grâce à nombre d’études menées qui mettent à mal les préjugés. Ce fût le cas avec le rapport du père Joseph Wresinski qui conduira à la mise en place du RMI ou de la Couverture maladie universelle. C’est important de faire avancer les choses par le biais législatif ?
ATD3B.T. – Nous menons nombre d’études parce qu’on ne nous croit pas, sinon ! Le marbre de la loi, cela permet de dépasser la force de l’émotion pour s’inscrire dans le long terme, avec des droits solides pour tous. Après des années de bataille pour qu’une loi sanctionne la discrimination pour cause de pauvreté, une proposition de loi de Yannick Vaugrenard (PS) a été adoptée en juin au Sénat, elle doit maintenant passer à l’Assemblée. Après avoir effectué des testing, on s’est aperçu que cette discrimination était bien réelle. On ignore les CV des gens qui vivent en centre d’hébergement, par exemple. Ce mépris des pauvres n’est pas nommé, il est sous-estimé et toléré.
Une autre proposition de loi d’expérimentation de « Territoires Zéro chômeur de longue durée » doit être présentée par le député PS Laurent Grandguillaume, fin novembre à l’Assemblée. Elle part de projets mis en place sur certains territoires où une multitude de besoins pourrait donner lieu à des contrats de travail, financés en partie par les allocations chômage ou les minima sociaux. Il ne s’agit pas d’une entreprise de réinsertion classique qui, bien souvent, ne prend pas en compte les plus éloignés de l’emploi pour garder ses subventions. Une fois encore, la loi doit servir à tous. Propos recueillis par Amélie Meffre
Pour recevoir gratuitement, pendant un an, le mensuel « Feuille de route », édité par ATD Quart Monde : http://www.atd-quartmonde.fr/fdr/

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Sansal et l’Algérie, croisée de destins

Grand prix du roman de l’Académie Française en 2015 pour « 2084, la fin du monde », auteur de l’essai « Gouverner au nom d’Allah, islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe », l’écrivain algérien Boualem Sansal s’impose comme l’une des plumes marquantes de la littérature contemporaine. « Rue Darwin », son précédent roman, est désormais disponible en poche.

 

 

Dans un hôpital parisien, une femme se meurt. Auprès d’elle, son fils Yasid surnommé Yaz, et le reste de la tribu exceptionnellement réunie, frères et sœurs émigrés mais rassemblés pour l’occasion, hormis Hedi engagé dans le Jihad…
Brèves retrouvailles, un temps du deuil vite écourté pour Yaz, de retour en terre d’Algérie pour répondre au vœu A45050_Rue_Darwin.inddsecret de sa mère, formulé comme dans un mirage sur son lit de mort : « Va, mon fils, va, retourne à la rue Darwin ! ». Et le jeune homme de partir à la conquête de ses origines, de sa filiation, convaincu qu’il lui faut résoudre l’énigme de sa naissance pour espérer enfin pleinement vivre…

Qui replonge alors dans ce quartier populaire de Belcourt, repère des miséreux d’Alger, un dédale de ruelles et de bâtisses surpeuplées où grouille la vie, le quartier d’enfance aussi d’Albert Camus. Lorsque Yaz naît, la guerre ne fait pas encore rage, c’est l’heure des premières rebellions, et des premiers massacres à Sétif en 1945… Ses années de jeunesse, il les passe loin de la capitale chez sa grand-mère, la sulfureuse Djeda, riche propriétaire qui règne sur son petit monde. Elle a assis sa prospérité sur le commerce et la prostitution, sur ses relations bien placées avec le pouvoir colonial en place, comme avec les chefs locaux. Dans ce monde clos régi par la mégère, Yaz est l’élu. Un enfant choyé, protégé par le harem, un enfant pourtant qui ignore tout de ses origines : qui est sa mère, qu’est-elle devenue ?

Avec « Rue Darwin », l’écrivain algérien Boualem Sansal plonge le lecteur au cœur même de l’histoire de son pays. Yaz, l’enfant devenu grand, n’est pas seulement cet homme errant en quête de ses origines, à la croisée des destins entre son propre devenir et celui de sa terre, il est ce fils qui dévide surtout l’histoire de l’Algérie. « L’enfant du néant et de la tromperie » revisite alors tous les faits et méfaits de son existence qui le conduisent à retrouver celle qui est supposée être sa mère. Dérive personnelle, impasse collective ? En tentant de percer le mystère de sa naissance, d’élucider les zones d’ombres de sa propre histoire, le romancier tente surtout de percer les raisons qui ont conduit l’Algérie au bord de la faillite : l’histoire d’une filiation sous le sceau de « la grande histoire tourmentée de l’Algérie, des années cinquante à aujourd’hui ».

Un roman de rage et de sang, d’amour et de haine mêlés pour une terre et un pays en proie au chaos identitaire, politique et social. Yonnel Liégeois

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Calais, la question migratoire à vif

Répression policière, bagarres interethniques, drame des naufragés, construction d’un mur de la honte, prises d’assaut des camions de transports, Calais ne cesse de revenir à la une de l’actualité. Entre solidarité et lassitude, compassion et rejet face à des problèmes qui les dépassent, comment la population, les travailleurs du port, les associations humanitaires ou syndicales affrontent-t-ils ces réalités contradictoires ?

 

 

Calais en cet automne 2015, c’est un étrange spectacle que ce ballet de migrants qui se glissent entre les camions à l’arrêt ou en partance pour la Grande-Bretagne. Là où les poids-lourds circulent, les ronds-points sont peuplés d’ombres à l’affut du moindre ralentissement dont ils pourraient profiter pour se faufiler dans la remorque ou, plus rarement et plus dangereusement aussi, s’accrocher sous les essieux. Une pratique qui a provoqué de terribles accidents.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Fred, un routier de Calais qui stationne dans sa cabine, est un habitué. « Bonjour, England ? » demande l’un des réfugiés. « Non ! » répond Fred en souriant. L’agressivité n’est pas de mise. « Je n’ai jamais été confronté à de violence et pourtant je fais toutes les semaines des allers et retour pour l’Angleterre. Nous sommes obligés de mettre des câbles sous les bâches pour éviter qu’ils n’entrent par là. Souvent, ils arrivent à passer par le toit. Ils découpent la toile avec un cutter et referment avec des lacets. S’ils l’oublient, ils se font repérer, parce la toile va être battue par le vent ». Malgré sa bonhomie, Fred assure que la situation lui crée beaucoup de stress. « On risque des accidents, surtout quand ils déboulent sur l’autoroute, la situation peut dégénérer. Quand les agents des UK Border en trouvent dans le camion, c’est 2100 euros d’amende par personne. Le chauffeur risque donc aussi sa paie. Aujourd’hui, on leur dit bonjour, mais demain on ne sait pas ce qui se passera ». Fred ne voit qu’une solution à long terme, « il faut leur donner des papiers pour qu’ils puissent traverser ».

Au camp Jules Ferry, qu’on appelle la nouvelle « jungle », les tentes se dressent les unes à côté des autres, ou disséminées sous la pluie et le vent. Étrangement, des boutiques clandestines ont été construites avec des caisses et des sacs plastiques. On y vend des conserves, des boissons gazeuses et autres produits de première nécessité. Instinctivement, on sent qu’au sein même de la misère extrême une organisation informelle s’est constituée. Et probablement s’impose-t-elle par la force aux plus démunis ou encore aux derniers arrivés. Les plus chanceux ont un abri, d’autres vont et viennent sans qu’on sache vraiment où ils se dirigent. Beaucoup n’ont pas de vêtements adaptés.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

A 17 heures, chaque jour, a lieu une distribution de repas chaud. Quelque 2800 repas furent servis le jour où nous étions sur place. Ils viennent de très loin, à pied, pour faire la queue, et malheur à qui tenterait de doubler son voisin… Les conflits entre communautés sont fréquents et les organisateurs ont visiblement beaucoup de difficultés à faire régner un semblant de discipline. Les militants des associations humanitaires sont souvent découragés, voire épuisés face à des missions qu’ils ne sont en capacité de gérer. « Il en vient de plus en plus et nous sommes débordés » reconnaît Samira du centre « La Vie active ». Pourquoi de plus en plus ? Elle fait ce terrible constat, « avec les beaux jours, la traversée de la mer est plus facile… »

Qui sont ces migrants ? Curieusement, ce ne sont pas forcément les plus misérables dans leurs pays, ceux-là probablement n’ont même pas les moyens de fuir. Enock, jeune éthiopien, accepte de nous raconter son histoire. « J’ai mis deux mois pour venir ici. Pour 3000 dollars, ma famille a emprunté la somme en gageant sa maison. Des soldats libyens nous ont entassés à treize dans une voiture et nous avons traversé le désert avec juste un peu de pain et une gorgée d’eau par jour. Puis, nous avons atteint l’Italie par la mer. Ils nous ont traités comme des animaux, un de mes amis est mort en route. Sa famille a donc non seulement perdu un fils, mais aussi sa maison, car ils ne pourront pas rembourser la somme empruntée pour les passeurs. Et moi, je n’ai pas d’autre choix que d’aller en Grande-Bretagne pour leur envoyer de l’argent… »
Jacky Hénin, ancien maire PCF de Calais, explique qu’un migrant en Grande-Bretagne peut faire vivre une vingtaine de personnes au pays. Or, du fait de la désindustrialisation, Calais est une ville économiquement sinistrée : dans certains quartiers, 20% à 40% de la population est au RSA ou au chômage. Une concentration de difficultés économiques et politiques aux propriétés détonantes. « Comme toutes les villes portuaires, nous sommes confrontés à des migrations économiques mais ici, du fait d’une longue histoire coloniale, se concentrent les effets des envolées guerrières et des réseaux de passeurs orientés vers la Grande Bretagne. Les Britanniques n’appliquent pas les accords de Schengen et permettent le travail au noir. Pourquoi n’applique-t-on pas des mesures collectives au niveau européen ? Ces personnes sont à la recherche d’une vie digne ». La désindustrialisation de cette ville de 72 000 habitants, avec son corollaire de perte des traditions ouvrières, pèse lourd aussi dans le paysage actuel. « Calais comptait 650 fabricants de dentelle, employant 36000 personnes il y a un siècle », commente Jean-Pierre Lefebvre, le responsable de la CGT locale. « Elle ne compte plus que quatre fabricants pour 400 à 500 salariés. Du point de vue industriel, il reste Schaeffer, une entreprise automobile de 420 salariés, Graftech et l’usine Tioxide, qui est menacée de fermeture. 17% de la population est au RSA. « My Ferry Link » qui employait jusqu’à 1600 salariés, n’en compte plus que 650 avec la Scop Seafrance, et celle-ci est menacée par une décision de l’autorité de la concurrence britannique. En tout, Calais a perdu 3000 habitants depuis 2010. Si rien n’est fait, ce sera la misère ! » Paradoxalement, c’est pourtant la présence des migrants qui permet de donner du travail sur le port. Et ce pas seulement pour les magasins de bricolage, grands fournisseurs de pinces coupantes …

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Actuellement, et depuis fin 2014, un grand chantier de prolongation des murs grillagés surmontés de barbelés est en cours d’édification. Son financement, assuré par les Britanniques, est loin de faire l’unanimité. Sur place, on l’a déjà baptisé « le mur de la honte » et des associations ont organisé des manifestations pour protester contre ce procédé. La Chambre de Commerce et d’Industrie de Calais prétend toutefois qu’il permettra de limiter la perte du chiffre d’affaires du port liée à la présence des migrants. L’argument est plutôt douteux dans la mesure où les rares transporteurs qui souhaitent éviter Calais pour se rendre en Grande-Bretagne doivent faire un détour de 250 km, ce qui n’est guère économiquement rentable. Une solution similaire a cependant été adoptée dès 2002 autour des voies de chemins de fer qui empruntent le tunnel, avec l’appui technique de l’Otan.
Philippe Vonderbeke, le patron des cheminots CGT à Calais, explique toutefois que la sécurisation du tunnel a eu un impact positif. Plusieurs accidents avaient créé de véritables traumatismes parmi les cheminots avant 2002. La situation ne pouvait pas s’éterniser et il avait lui-même porté cette revendication. « On m’a reproché cette position à l’époque, mais je ne faisais qu’expliquer ce que nos vivions ». De fait, le problème n’a pas été résolu pour autant, mais simplement déplacé vers l’autoroute A16 où les migrants mettent en danger leur vie et celles des automobilistes. Que faudra-t-il sécuriser encore après l’A16 ? A l’évidence, ce type de solution n’en n’est pas vraiment une, d’autant qu’en décembre dernier un groupe de 300 personnes a forcé les barrières déjà posées. Ils démontraient ainsi que rien ne pouvait empêcher un mouvement de masse organisé.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

« Nous avons affaire à des gens qui ont connu la guerre et les pires difficultés pour arriver jusqu’ici. Par beau temps, on voit les côtes anglaises, c’est le but de leur voyage. Ce ne sont donc pas quelques grillages qui vont les arrêter », explique Hervé Caux, le secrétaire général de la CGT du port. Dès lors, quelles solutions adopter ? Une escalade sécuritaire, avec des mesures telles que l’armement des agents ou l’élargissement du périmètre de surveillance du port – des pressions en ce sens existent parfois de la part de certaines CCI – ne sauraient être acceptables pour les personnels. Ils se retrouvent cependant en première ligne dans l’injonction contradictoire de détecter un maximum de clandestins, avec les questions éthiques que cela induit. Ils sont responsables des marchandises et de l’impact économique des vols et dégradations. On leur explique que leur travail doit aussi assurer la viabilité économique des compagnies. Mais les salariés reconnaissent volontiers être confrontés à des enjeux qui les dépassent. « En fait, nous sommes dans une situation délicate parce que nous avons des valeurs humaines, et nous avons à faire face aux effets d’une situation mondiale que nous subissons, alors on s’adapte », poursuit Hervé. Loonis Raynald, employé à la sûreté du port, remarque cependant une évolution dans son travail. « Depuis trois ou quatre ans, nous n’avons plus affaire à la même population ni au même état d’esprit. Avant il s’agissait de gens en détresse qui pensaient trouver de l’argent et du travail en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, ce ne sont plus des Kosovars, mais des Érythréens, des Soudanais, des Syriens, des Éthiopiens ». Cette situation nouvelle est issue de la guerre en Libye. L’effondrement de ce pays producteur de pétrole – et relativement riche dans le contexte régional – a eu pour effet de mettre au chômage de nombreux travailleurs subsahariens. De plus, le régime de Kadhafi assurait un blocage des flux, qui désormais n’existe plus. Il résulte du conflit un inextricable chaos où se sont organisées des filières de passeurs et de marchands d’hommes.

Tony Hautbois, secrétaire général de la fédération CGT des Ports et Docks, décrit une situation insupportable. « Nous dénonçons une situation géopolitique qui nécessite une action des pays européens contre les filières de passeurs et des moyens pour apporter les secours aux embarcations en danger. Notre fédération plaide aussi pour que l’ONU mette en place un plan de secours humanitaire et une conférence internationale sur la paix ». Dans le même temps, le leader syndical reconnaît que les enjeux dépassent les salariés qui sont directement au contact des migrants. « Les situations rencontrées ressemblent à de l’esclavage, mais d’un autre côté les salariés qui travaillent sur le port voient augmenter le niveau de dangerosité auxquels ils sont confrontés ». D’où la contradiction entre la nécessité de porter assistance à la détresse humaine et la réalité d’une violence croissante. « Le problème s’est aggravé avec l’arrivée de nouveaux migrant dont les activités sont instrumentalisés par des réseaux mafieux et le pillage. Nous ne sommes plus dans le cadre de la simple violence sociale ».

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Chaque jour à Calais, 3 200 camions sont contrôlés. 670 femmes et hommes du port font leur travail avec toute l’humanité dont ils sont porteurs. Environ 200 migrants sont repérés quotidiennement, on estime à autant le nombre de ceux qui arrivent à passer les mailles du filet. La plupart du temps, cela se passe bien. « On les remet à la PAF, la police des frontières, et certains nous disent « à demain ! ». Kevin Joly, agent de sûreté, explique bien savoir qu’il n’est pas facile d’avoir pour mission de briser les espoirs de ceux qui misent tout pour passer une frontière. Il rappelle aussi que son travail, ce n’est pas que cela. « Un jour, j’ai découvert une famille de Syriens dans un camion frigorifique. Il y avait des enfants de 6 et 7 ans. On leur a donné des couvertures, des boissons chaudes. Sans nous, ils ne seraient pas arrivés ».

Kevin en parle avec émotion, il sait que c’est grâce à son travail bien fait que des vies ont été sauvées. Régis Frutier, photos Bapoushoo.

 

Migrants : une responsabilité d’État
Lors d’une récente conférence de presse, la Confédération européenne des syndicats (CES) a mis les gouvernements des états membres de l’Union Européenne devant leurs responsabilités.
« L’UE a le devoir de répondre collectivement et de façon responsable à la crise humanitaire en Méditerranée, pas seulement pour les personnes qui se noient en mer, mais aussi pour les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants désespérés qui prennent tous les risques pour fuir pauvreté et conflits en Afrique et au Moyen-Orient et trouver refuge en Europe ». Pour la CES, l’UE est confrontée à une crise humanitaire d’une ampleur sans précédent. « Sa réponse doit être ferme et humanitaire ».
La CES souligne encore qu’un des meilleurs moyens de faire en sorte que les migrants soient les bienvenus dans les villes européennes est « de s’assurer qu’ils bénéficient du même salaire et des mêmes conditions de travail que les travailleurs locaux et que les employeurs ne les exploitent pas pour faire baisser les salaires ».

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De Desnos à Koltès, un théâtre riche d’émotions

La scène hexagonale explose de spectacles de grande qualité. Des planches du Français à celles de la Comédie de Saint Étienne, de Chaillot à L’épée de bois, de l’Odéon au Dejazet, de la Comédie des Champs-Élysées à L’Atelier… A l’affiche, Strindberg et Koltès, Desnos et Vinaver, Miller et Molière, Morel et Michalik : que du beau monde au balcon !

 

 

 

Ils sont là, les deux « monstres sacrés », comme les surnomme avec affection Arnaud Meunier, le jeune metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne. Planqués derrière la façade de la maison, prêts à s’étriper dans le jardin, Catherine Hiegel et Didier Bezace ! Deux bêtes de scène qui s’emparent avec gourmandise et gouleyance du « Retour au désert » de Bernard-Marie Koltès, un frère et une sœur qui se disputent la propriété du lieu sur fond de guerre d’Algérie, dans une ambiance familiale qui fleure bon la province profonde, au cœur d’une société de petits bourgeois parvenus et bien décidés à défendre leurs intérêts dans une cité et une France dont les certitudes se fissurent au cœur d’un conflit

Co Sonia Barcet

Co Sonia Barcet

fratricide : Français de métropole et Français d’Algérie, autochtones et immigrés, européens et arabes… Les répliques fusent, les claques pleuvent, l’OAS veille, la folie squatte le plateau, les cafés arabes explosent, l’humour aussi !
Koltès connaît bien son petit monde, lui l’enfant de Metz et fils de militaire. « J’avais douze ans au temps de la guerre d’Algérie, mon collège était au cœur du quartier arabe », raconte le dramaturge. C’est à cet âge que tout se décide, « en ce qui me concerne, c’est probablement cela qui m’a amené à m’intéresser davantage aux étrangers qu’aux Français. J’ai très vite compris que si la France vivait sur le seul sang des Français, cela deviendrait un cauchemar, quelque chose comme la Suisse ». Un an avant sa mort, il écrit en 1988 « Le retour au désert ». Une œuvre montée aussitôt par Patrice Chéreau, son compagnon de route artistique, avec Jacqueline Maillan et Michel Piccoli : un triomphe ! Comme le sera, à n’en pas douter, la prestation du couple Hiegel-Bezace au cours de la longue tournée qui débute. Le génie de Koltès ? Avoir traité un sujet grave, l’accueil de l’autre ou de l’étranger, avec une incroyable et explosive dose d’humour. Une distribution éblouissante, une mise en scène étonnante, certainement l’un des spectacles majeurs de la saison.

pereAu même titre que « Père » d’August Strindberg, mis en scène par Arnaud Desplechin à la Comédie Française ! Encore une histoire de famille, et de militaire, où père et mère se disputent l’autorité et l’éducation de leur fille. Un huis-clos étouffant, dans cette version conjugale de « vipère au poing » avant l’heure… Là-aussi, les répliques fusent, assassines, là-encore la folie guette et s’abat sur les personnages. Folie d’une mère prête à tout pour faire valoir ses droits, étonnant plaidoyer féministe à une époque où l’épouse n’a que la liberté de vaquer au bonheur domestique, folie d’un père dont l’autorité absolue, plus que la virilité, est bafouée au plus intime de son être. Anne Kessler et Michel Vuillermoz, deux autres « bêtes des planches », sont pathétiques de vérité dans les rôles-titres. La salle retient son souffle, la scène balbutie d’émotion : sommes-nous encore au théâtre tant la réalité semble l’emporter sur la fiction, sommes-nous au cœur de déchirures contemporaines qui hantent bien des couples face à la dictature de l’enfant ou des parents ? Strindberg visionnaire de la libération des sexes et des mentalités, Desplechin chef d’orchestre éclairé des tragédies intimes dans la simplicité et la nudité du plateau.
Et un autre couple, Pauline Masson – Gabriel Dufay, embrase les planches de Chaillot avec leur « Journal d’une apparition » : c’est beau, c’est fort, l’amour proclamé de Robert Desnos à sa dulcinée ! Un spectacle ciselé à la perfection, un duo d’acteurs qui irradie de présence par la seule force poétique du verbe. Sensualité des corps, ivresse des mots, là aussi l’amour semble folie quand la passion est à ce point débordante et dévorante. Robert et Yvonne, Robert et Youki, le « Journal d’une apparition » et « J’ai tant rêvé de toi » : deux figures de femme déterminantes dans la vie de Desnos, deux recueils-poèmes qui proclament à tout va combien seul l’amour, conjugal-fraternel-filial, est moteur de vie. Amour réel, amour rêvé, chair ou fantôme ? Peu importe au final, dans un pas de deux enivrant, et d’une beauté presque indécente face à la laideur de nos faubourgs, Masson – Dufay nous emportent dans une cascade de délires et d’émotions. A y noyer toutes nos illusions, à irriguer nos plus intimes passions.

Co Thierry Depagne

Co Thierry Depagne

Alors que c’est une cascade de sang qui inonde au final la scène des ateliers Berthier, Porte de Clichy… Avec « Vu du pont » la pièce d’Arthur Miller écrite en 1955, retraduite et mise en scène par le belge Ivo van Hove, l’Odéon fait fort ! L’histoire de deux immigrés italiens qui, faute de travail au pays, entrent illégalement aux États-Unis pour tenter de survivre, une histoire dont la modernité résonne étrangement à nos oreilles en ces temps perturbés. Là encore, des couples d’acteurs à forte personnalité, d’une extraordinaire présence sur le plateau, en particulier Charles Berling et Pauline Cheviller, Eddie et Catherine, le docker de Red Hook à proximité de Brooklyn et sa nièce. Un attachement viscéral de l’un pour l’autre, qui tourne à la tragédie lorsque la jeune fille décide d’épouser Rodolpho, le beau clandestin. Une pièce qui, au cœur de sa temporalité – l’immigration outre-Atlantique dans les années 50 – et des spécificités culturelles transalpines – le code de l’honneur et le poids de la parole donnée -, nous plonge dans la modernité la plus tragique : l’accueil de l’autre, la fuite de sa terre pour survivre à la faim et à la misère, le choc des cultures. Une œuvre d’une rare intensité, servie par une pléiade d’artistes de grand talent. Dans un dispositif scénique original, qui nous permet d’appréhender la complexité des tourments et des sentiments de chacun des protagonistes sous toutes leurs facettes.
Pour le public français, d’un côté une œuvre de Miller à découvrir et de l’autre un texte à redécouvrir, « L’avare » de Molière mis en scène par Jean-Louis Martinelli au Dejazet. Cet avare Harpagon, si avaricieux qu’il ne vous donne pas le bonjour mais vous le prête seulement, se présente sous les traits de Jacques Weber. Non pas donc un personnage chétif qui préfèrerait mourir de faim devant sa cassette plutôt que de s’en séparer, mais un maître de maison à la puissante carrure qui en impose à chacun par son physique… En élisant Weber dans le rôle-titre, étonnamment sobre à l’opposé de la démesure qui caractérise parfois son jeu, Martinelli porte un regard décalé sur cet emblématique personnage de comédie. Et si tout cela, en fait, n’était pas aussi risible qu’on le pense ? Avec, énigmatique baisser de rideau, cette volte-face qui bascule de la farce au tragique : la mort, au final, comme ultime remède à tous nos vices.

La mort, la fin d’un temps, la nostalgie de l’enfance… Avec « Hyacinthe et Rose« , l’un qui était coco et l’autre catho, François Morel nous plonge avec délices en cette époque insouciante où les enfants partaient encore en vacances chez leurs grands-parents ! Un regard amoureux, mais non sans guerres picrocholines, sur ces adultes déroutants pour le petit d’homme. Un spectacle plein de fraîcheur et de saveur, une adaptation du beau livre au titre éponyme que l’ancien de la bande aux Deschiens a publié quelques années auparavant. Un spectacle à voir en famille, au même titre que « Le cercle des illusionnistes » sorti de l’imaginaire fantasque d’Alexis Michalik et couronné depuis par trois Molières ! Une troupe virevoltante d’énergie, avec changements de costumes et de décors à vue, pour nous conter les tribulations de deux génies hors du commun, le magique Robert Houdin et son compère d’un siècle finissant, Georges Méliès. On saute à pieds joints, et avec grand plaisir, dans ce cercle des illusionnistes qui nous conduit de l’ère du kinétographe à l’invention du cinématographe. Avec tours de magie sur scène et projection de quelques films d’époque à la clef.

PhotoLot LaDemande21

Un moment de théâtre festif, avant de retrouver les tracas quotidiens et « La demande d’emploi » pour certains. Écrite à l’aube des années 70, la pièce de Michel Vinaver n’a rien perdu de sa pertinence. Bien au contraire, dans la mise à nu qu’il orchestre sur les planches de L’épée de bois, l’un des hauts lieux de la Cartoucherie si convivial et chaleureux avec les théâtres de l’Aquarium, de la Tempête et du Soleil, le metteur en scène René Loyon en dévoile les subtiles richesses et questionnements : comment vivre et réagir, se reconstruire et non se détruire, lorsqu’on est soumis au feu des questions incessantes d’un chasseur de têtes sans scrupules ? Chômage, perte d’emploi mais bien plus encore : perte d’identité et d’estime de soi, perte des repères et du goût à la vie… Dans un chassé-croisé infernal, les répliques fusent et s’emmêlent à l’identique de la vie des trois protagonistes, père-mère-fille, percutés en pleine crise économique autant qu’existentielle. « Cette pièce est une tentative pour faire sourdre l’évidence, tant en ce qui concerne l’individu que la famille, qu’il n’existe pas un dedans distinct d’un dehors, qu’il n’existe aucune intégrité possible », écrit Michel Vinaver en 1973. « L’homme n’atteint, à la limite, l’intégrité que dans le passage à la folie, au suicide, lorsque, la contradiction devenant insoutenable, il craque, il vole en morceaux ». Propos prémonitoires à une réalité aujourd’hui tragiquement coutumière, de la belle ouvrage scénique à voir de toute urgence.
Yonnel Liégeois

Le partenariat entre la Maison des Métallos (01.47.00.25.20) et l’UFM-CGT, l’Union fraternelle des métallurgistes, se poursuit en cette saison 2015-2016. Avec, pour l’heure, trois spectacles à tarif préférentiel (8€, au lieu de 14€, en déclinant à l’accueil le mot de passe UFM) : « Soulèvement(s) », « Sem’elles » et « Kyoto forever 2 ».

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Avec Jousse et Joulé, le travail à l’écran

En avant-première le 11/10/2015, le cinéma « Le Méliès » de Montreuil (93) projette « C’est quoi ce travail ? » de Luc Joulé et Sébastien Jousse. Après « Cheminots« , un second film où chacun est invité à dire son travail, les salariés d’une grande usine d’automobiles comme le compositeur Nicolas Frize en immersion au cœur des ateliers.

Chantiers de culture se félicite d’ouvrir ses colonnes aux deux réalisateurs. En attente des réactions, remarques ou critiques de chacun après projection. Yonnel Liégeois

 

 

 

« L’enfer des vivants n’est pas chose à venir ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »
Italo Calvino, in « Les Villes Invisibles »

 

 

Film après film, notre recherche cinématographique semble nous ramener à cette obstination de plus en plus affirmée : filmer le travail vivant.

À travers cet acte de donner à regarder et écouter le travail en train de se faire – ici la production d’une usine d’emboutissage et la création musicale d’un compositeur – nous cest-quoi-ce-travail-imagecherchons à rendre sensible une lutte, qu’individus travaillant ou aspirant à l’être, nous partageons tous. Une lutte authentique, plus ou moins consciente, qui nous pousse à toujours vouloir mettre de nous-mêmes dans le travail. Aussi rébarbatif soit-il.

Une obstination très humaine, qui ne se résume pas à bien faire son travail ou à chercher à s’y sentir bien. Plutôt une inclination naturelle à faire les choses à notre façon, à trouver nos espaces de liberté, même dans les tâches les plus prescrites, d’investir la part de soi qui donne du sens. Au travail, au-delà d’y « gagner sa vie », nous voulons d’abord exister. Sans ce périmètre intime et « intouchable », le travail n’est plus alors qu’une coquille vide, un moyen de subsistance mortifère, un temps hors du temps, moment de vie hors de la vie.

Film après film, nous constatons une organisation du travail qui nie délibérément cette part vivante. Une fiction totalitaire qui, sous couvert de rationalité et d’impératifs de production, vide le travail de sa substance véritable. Aucune catégorie professionnelle n’y échappe.

En nous focalisant sur cette lutte, nous ne cherchons pas à éluder d’autres combats. Pendant les trois années de notre séjour, nous avons beaucoup discuté avec les salariés de l’usine. Malgré leurs efforts, les concessions, les résistances, leur inquiétude est grande sur la pérennité de l’activité.
Cette réalité sociale transparaît au fil des témoignages du film, mais elle n’en est pas le sujet. Pas plus que les difficultés pourtant réelles et quotidiennes de Nicolas Frize à faire vivre sa structure de création artistique. Le travail ne va pas de soi dans les usines. Pas plus que dans la musique contemporaine ou le cinéma documentaire de création.
Alors pourquoi s’obstiner à filmer le travail vivant alors que sa mise à mal semble partout à l’œuvre ?

cest-quoi-ce-travail-image_1Comme Italo Calvino qui cherche « au milieu de l’enfer ce qui n’est pas l’enfer », nous pensons qu’en filmant, en disant, en écrivant, en chantant le travail vivant, en le discutant publiquement, nous le rendons, peut être, plus difficile à tuer, nous offrant même l’opportunité de le réinventer.

C’est en tout cas l’occasion de se réapproprier collectivement cette part de nous-mêmes qu’est le travail vivant et d’y trouver, parfois de manière inattendue, une culture partagée. C’est pourquoi nous voulons donner à la sortie du film dans les salles de cinéma, la dimension d’un acte culturel, le point de départ d’une rencontre, d’une nouvelle parole plurielle et commune. Une parole vivante. Luc Joulé et Sébastien Jousse

Sortie nationale le 14/10/2015

 

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La bonne, les brutes et les croulants

Avec « Pour vous servir, les tribulations d’une gouvernante chez les ultra-riches », Véronique Mougin signe son premier roman. Drôle et mordant. La journaliste nous embarque dans le quotidien des domestiques et des ultra-riches.

 

 

Cyrielle Blaire – Comment est né « Pour vous servir…« , ce roman dont l’héroïne est une gouvernante?
Véronique Mougin – J’avais écrit pour le magasine Marie-Claire un papier qui s’appelait « le monde des riches vu de la chambre de bonne ». Des gouvernantes m’avaient raconté tellement d’anecdotes aussi incroyables que marrantes que j’ai trouvé dommage de m’arrêter là. richesCe roman, c’était l’occasion de parler des survivances des relations de classe, des inégalités sociales, des collusions entre riches et même du droit de cuissage. En France, on a toujours eu des riches et les riches ont toujours eu besoin d’être servis. Les gouvernantes doivent être dans l’anticipation permanente des désirs de monsieur et de madame, être psychologue, avoir une forte résistance au stress. Ce sont des métiers d’excellence, avec des exigences très élevées. Quand la maison est parfaite, la réception réussie, on ne voit pas le boulot.

C.B. – Cela se traduit par des journées sans fin ?
V.M. – On n’a jamais assez d’heures dans la journée pour terminer le travail à faire. En plus il leur est très difficile d’avoir une vie personnelle, car les gouvernantes sont logées chez leur patron. Les domestiques sont payés pour être invisibles, pour servir sans se faire remarquer. Ce sont des feuilles de plastiques : souples, transparentes et muettes. Le patron peut se défouler sur eux, les maltraiter verbalement, il faut absorber et attendre que l’orage passe. Ce métier, ça peut être le paradis ou l’enfer, et souvent c’est entre les deux. Quand cela se passe bien, les gens de maison se sentent honorés de défendre une certaine excellence. Et de temps en temps, des patrons font hériter des gens de maison. Sauf qu’il y a beaucoup plus de chances de se faire virer parce qu’on a abîmé l’argenterie de Madame que d’épouser Monsieur. A part le père de Liliane de Bettancourt qui a épousé la nurse anglaise, des contes de fée, je n’en connais pas. Dans une interview, Liliane Bettencourt a d’ailleurs dit qu’elle voulait faire exhumer la dépouille de la gouvernante pour la renvoyer en Angleterre. C’est dire la haine…

C.B. – Il y a un certain mépris de classe ?
V.M. – Il y a les remarques condescendantes, le mépris de classe. Certains patrons n’adressent jamais la parole à un employé. Et il y a des choses que je ne pouvais pas inventer dans mon roman : la réalité dépassait la fiction ! Comme ce patron, revenant tout trempé et plein de boue de la chasse, qui se déshabille entièrement devant la gouvernante comme si elle était un meuble. Cela rappelle ce que disait la Pompadour à sa gouvernante : « Le Roi et moi, on se sent tellement bien avec vous, vous êtes comme un chien ou comme un chat ».

C.B. – Dans votre roman, certains employeurs apparaissent en décalage complet avec le réel…
VéroV.M. – Une dame qui ne sortait jamais du château était extrêmement fière de raconter à tous ses visiteurs qu’elle était allée au marché et en avait ramené un pot de confiture. C’était si « exotique » ! Ces gens là vivent dans un milieu très fermé, les seuls gens de milieu modeste qu’ils sont susceptibles de fréquenter sont leurs employés. Les grandes fortunes sont des catalyseurs de folie, elles font fleurir tout un tas de névroses. Une gouvernante m’a raconté que dans une maison, il y avait des caméras de vidéo partout. Il y a chez les puissants une peur qu’on les vole, qu’on les trahisse, qu’on les arnaque, que tout ça se retourne… Propos recueillis par Cyrielle Blaire.
Du « Journal d’une femme de chambre » d’Octave Mirbeau (1900) aux « Bonnes » de Jean Genet (1947) tiré du drame des sœurs Papin, les domesticités ont inspiré les romanciers du siècle dernier et captivé l’attention du public. Au cinéma de nombreux films – « Gosford Park » de Robert Altman, « Les blessures assassines » de Jean-Pierre Denis ou encore « La cérémonie » de Claude Chabrol – s’en sont fait écho. Père de la psychopathologie du travail, Louis Le Guillant publiera quant à lui en 1961 une étude de référence sur le pouvoir pathogène de la condition domestique.

Véronique Mougin n’est pas une inconnue pour les lecteurs de Chantiers de culture. Journaliste, elle est l’auteure de documents remarqués, et fort bien documentés, sur le monde de la pauvreté et ceux que l’on nomme SDF. Elle a signé l’émouvante biographie de Brigitte, une femme bien sous tout rapport qui se retrouve à la rue du jour au lendemain. Une plume attachante et juste, sans le pathos convenu qui pervertit tant de récits et témoignages. Une romancière, désormais, qui n’a pas le sentiment de trahir sa parole en quittant le monde des petits et des pauvres pour s’aventurer du côté des riches et des grands. Et nous en dresser un tableau épique et cocasse. Qui nous révèle surtout, dans « Pour vous servir… », une facette cachée de son talent : une plume alerte et d’une force comique irrésistible pour nous narrer les tribulations de Françoise, une gouvernante aux propos vraiment décapants. A lire au salon comme à l’office ! Y.L.

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Le petit bouquiniste du bout du monde

À Vialas, un village de 450 habitants suspendu aux pentes du Mont Lozère, Dominique Delafontaine nous accueille dans sa « Petite Bouquinerie ». Il feuillette pour nous quelques pages d’une vie marquée par l’amour fou des livres et de la lecture.

Il ne supportait plus de vivre en ville. Son travail au sein d’une association au service des personnes handicapées le comblait pourtant. Il s’y donnait à fond, avec bonheur ! Mais la ville ! La grande ville ! Décidément, ça ne passait pas. Aussi, un matin dont il ne précise pas s’il était beau, bref, un certain matin, Dominique Delafontaine se décide. À tout quitter. DSCN1055C’est à Vialas, dans les Cévennes, qu’il installe ses pénates et sa bibliothèque personnelle qui compte à l’époque mille ouvrages. Ceux qu’il a dévorés depuis sa première rencontre avec un roman trouvé au hasard d’une visite dans une librairie, quand, encore tout jeune homme… « C’était 37,2 le matin de Philippe Djian », se souvient-il. « En format de poche. Ce livre a changé ma vie. Il a déclenché en moi une soif inextinguible de lecture ».

Un bonheur de lire qu’il a enfin la possibilité de transmettre. « Devenir bouquiniste, c’était une façon pour moi de rendre au livre ce qu’il m’avait offert ». Huit ans plus tard, 15 000 titres s’entassent, impeccablement classés sur les rayons de sa « Petite bouquinerie », au premier étage d’une maison de pierre, au centre du village. Ou dans des cartons empilés jusque dans son salon. Certes, trop peu de visiteurs se risquent à grimper l’escalier de bois. Dominique dispose toutefois d’une fenêtre large ouverte sur le monde, grâce à Internet. Il réalise par ce biais 80% de ses ventes.

D’ailleurs, cet après-midi -là, le récit qu’il nous livre est soudain interrompu par le téléphone. L’appel vient de Turquie. Là-bas, une lectrice vient de recevoir le livre commandé. Elle s’exprime dans un français presque parfait. « Le livre est magnifique. En le feuilletant, j’y ai trouvé des fleurs séchées. C’est très émouvant, c’est très beau. Je tenais à vous dire merci ». Ému, Dominique raccroche. En souriant, il reprend ses explications. DSCN1108Outre ses ventes via les réseaux du livre d’occasion – passage obligé –, il pose ses tréteaux sur les marchés. On le croise à Vialas, à Génolhac, Villefort, Pont de Montvert, Bessèges… Aux habitués, aux fidèles s’ajoutent, l’été, les lecteurs en villégiature. Tous font leur miel de polars et de thrillers, de romans de science-fiction, d’histoires d’amour et d’auteurs cévenols à la plume trempée dans les guerres de religion, l’épopée des Camisards ou plongée au plus profond de l’histoire de la mine.

Bien que passionné de polars et de littérature contemporaine, Dominique n’a pas souhaité se spécialiser. Rayons et cartons recèlent donc bien des surprises. Des livres qu’il recherche et acquiert, comme c’est l’usage dans la profession, en fonction des demandes des lecteurs. «J’ai aussi la chance que des gens me donnent des livres », confie-t-il. Il insiste, « c’est peu fréquent en ville. Mais ici, sans doute parce que les habitants me connaissent et m’apprécient, je crois, cela arrive souvent ». Ces « dons » sont une bouffée d’oxygène pour son activité qui demeure fragile. Ainsi, la récente augmentation des tarifs postaux a sérieusement amputé ses ressources. « Les sites de vente en ligne ne tiennent pas compte de ces changements », déplore-t-il, inquiet à la perspective d’une nouvelle augmentation annoncée pour janvier prochain.

Il n’en prépare pas moins ses trouvailles pour les prochains lecteurs et les prochains marchés, heureux qu’un temps estival se maintienne sur le massif des Cévennes. Si loin de la grande ville ! Marie-Claire Lamoure

La petite bouquinerie, Rue haute, 48220 Vialas. Courriel : lapetitebouquinerie@orange.fr

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A lire ou relire, chapitre 3

Document, nouvelle, poésie ou roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. A la plage, à la campagne ou à la montagne, Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et rééditions en poche.

 

 

 

Autant qu’un grand écrivain, l’italien Erri de Luca fut et demeure un citoyen engagé. Pour preuve, le procès que lui intentent les autorités transalpines dans le conflit qui oppose la direction du TELT (Tunnel Euralpin Lyon-Turin) aux habitants du Val de Suse, cette petite vallée dont ils veulent préserver l’écosystème. Le romancier est accusé d’incitation au sabotage, il risque une peine d’un an à cinq ans de prison.

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

Lors de la première audience en mai 2015, à la demande du procureur du tribunal de Turin, Erri de Luca a pris soin d’énoncer l’étymologie du mot incriminé. « Si vous regardez dans le dictionnaire de la langue italienne, « sabotage » a plusieurs significations: causer des dommages significatifs, certes, mais également empêcher, gêner, faire obstacle… Je peux inciter à la lecture, à la limite à l’écriture, mais pas au sabotage », affirma l’alpiniste chevronné, de longue date défenseur de l’environnement.

Dans « La parole contraire », un pamphlet paru quelques mois plus tôt, il affirmait déjà son droit à utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. « Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens », écrivait-il à juste titre, concluant qu’il accepterait volontiers « une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire ». En marge de ces péripéties judiciaires, l’ancien ouvrier du bâtiment publie « Histoire d’Irène ». Comme à son habitude, un recueil de trois courtes nouvelles d’une élégance et d’une finesse d’écriture presque aphrodisiaques. Notamment la première qui donne son titre au livre… Le portrait d’une jeune rebelle, égarée sur une minuscule île grecque et complice des dauphins. Un hymne à la liberté, un éloge de la nature indomptée, une vague poétique entre le ressac de la mer et l’écume des mots.

lire8Une balade en versets nullement sataniques, selon Jean-Pierre Siméon pour qui, tel le titre de son dernier essai, « La poésie sauvera le monde »… Parce que la parole du poète est par nature rebelle à tous les ordres établis, il clame l’urgence pour chacun de laisser advenir dans la cacophonie ambiante l’insoumission du Verbe propice à l’éclosion de tous les possibles. L’animateur du Printemps des poètes, lui-même poète associé au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’affirme, persiste et signe, depuis des temps immémoriaux les poètes au sein de la cité « ont toujours fait entendre le diapason de la conscience humaine rendue à sa liberté insolvable, à son audace, à son exigence la plus haute ». Non point que l’auteur place l’acte poétique au-dessus de tout soupçon, juste parce que la poésie pose le mot hors tout carcan et conformisme, grammaticaux comme sociétaux, qu’elle donne à voir le réel sous des angles inattendus ! Jean-Pierre Siméon en est convaincu, et nous signons avec allégresse sa pétition de principe, la poésie est authentique chemin de libération pour qui se veut « être-au-monde », comme l’affirmait naguère le regretté Édouard Glissant, signataire de la « Philosophie de la relation, poésie en étendue ».
lire2Une « poésie en étendue » que Bruno Doucey et Anne Sylvestre mettent en œuvre de la plus belle des manières… Le premier nommé, fondateur et directeur des éditions du même nom, nous propose ainsi « Le carnet retrouvé de Monsieur Max », la chronique romancée des ultimes moments de vie de Max Jacob, de 1943 à Saint-Benoît-sur-Loire jusqu’à ces dernières heures de mars 1944 au camp de Drancy. Qui l’imagine annotant dans un petit carnet, au jour le jour, ses impressions et désillusions devant la folie du monde. Lui, le peintre et poète juif converti au catholicisme, pauvre « animal tragique » qui fredonne lorsqu’on l’immole, qui psalmodie lorsqu’on le châtie ! Qui choisit un carnet de couleur jaune, par humour juif, pour chanter envers et contre tout sa foi en l’homme, son amour de la Loire et de l’abbatiale érigée là où il se plaît à se nicher, « adossé au sacré, les mains ouvertes comme des bancs de sable couverts d’oiseaux blancs »… Un vrai « faux journal » mais authentique méditation poétique pour célébrer la mémoire d’un juste, ami de Picasso et de Cocteau. Une musique de l’alphabet, une suite mélodique que la chanteuse Anne Sylvestre décline allègrement autour de son joli « Coquelicot et autres mots que j’aime ». La grande dame des petites « fabulettes », dans le désordre alphabétique le plus absolu, prend plaisir à nous conter les souvenirs marquants de sa vie à travers une sélection de mots parfois fort inattendus.Tels « Réaupol-Sébastomur », « Tomber d’énue », « Brunante »… Une liste à la Prévert, de la bonté entre les lignes pour les gens de peu, des mots dont elle joue avec pudeur et qu’elle rafistole pour le plaisir de la langue et du cœur.

Et du cœur, Haydée Sabéran n’en a point manqué pour tenir la chronique de « Ceux qui passent », l’épopée moderne et tragique de cette foule de clandestins en déshérence à Calais et alentours, en hypothétique partance surtout pour une Angleterre mythifiée… lire7Un témoignage de première main, fruit d’une longue enquête, qui donne la parole à tous les protagonistes (migrants, passeurs, bénévoles de tout bord, douaniers), qui relève avec force convictions et précisions les attendus d’une page tragique de l’histoire contemporaine : la mort ou la survie de milliers d’hommes et de femmes qui fuient leurs terres d’origine, sous le carcan de la guerre ou de la misère, pour un ailleurs supposé meilleur ! Des humains réduits à l’état de fantômes, ou de cadavres le plus souvent, au journal télévisé ou dans les chroniques de nos gazettes, sous la plume de la journaliste ils ont un nom, ils sont porteurs d’une histoire. D’anonymes dont nos gouvernants se rejettent le fardeau, ils reconquièrent ici leur statut d’humains, trop humains. Un document poignant qui déjoue les analyses réductrices comme les résolutions factices, qui ouvre avec franchise à la réflexion, individuelle et collective. Entre désespoir et solidarité, rejet de l’autre ou fraternité.
De la réflexion, voire des réflexions, Michel Winock en suggère aussi à son lecteur avec sa biographie fort bien documentée de « François Mitterrand » ! L’historien démêle avec talent et rigueur les fils d’une personnalité complexe. « Monarque de gauche » ou figure emblématique d’une conscience républicaine que la pensée jacobine et droitière n’a eu de cesse de façonner ? Que le lecteur, au fil des pages, en vienne sérieusement à douter de la sincérité de ses convictions socialistes, pour Winock le fait est indéniable mais pourtant, « honni ou adulé, Mitterrand reste un grand homme politique du XXe siècle, suscitant des fidélités inconditionnelles et des rancœurs indélébiles ». Au final, « un homme insaisissable » dont le spécialiste de l’histoire de la République française brosse le portrait entre doutes et certitudes, traits de lumière et parts d’ombre, convictions et reniements. lire1Une page d’histoire en tout cas passionnante, au même titre que celle, pourtant bien différente, proposée par Laurent Lopez dans « La guerre des polices n’a pas eu lieu »… Un titre alléchant, en écho à une expression fort usitée depuis quelques décennies, pour nous plonger dans l’analyse des rapports complexes entre gendarmerie et police sous la Troisième République (1870-1914). Complexes certes, mais non antagonistes entre militaires pour les uns et agents de l’Intérieur pour les autres, affirme l’auteur au terme d’une enquête fouillée dans les archives. Fruit d’une recherche universitaire, certes d’une lecture studieuse, un ouvrage qui ne manque pourtant ni de piment ni de style. Une étude surtout qui a le mérite de décortiquer, au fil des pages et du temps, les missions régaliennes de deux corps d’État si souvent décriés et rassemblés depuis 2009 sous la même tutelle budgétaire du ministère de l’intérieur.

Et d’enquête policière, sous la plume d’Arnaldur Indridason, il en est bien sûr question dans ces fameuses « Nuits de Reykjavik » ! En fait, la première enquête enfin disponible en langue française de son héros récurrent, le commissaire Erlendur, alors qu’il a conquis de longue date notoriété et succès en terre gauloise… Toujours dans la traduction remarquable d’Eric Boury, l’écrivain nous entraîne dans les bas-fonds de la capitale islandaise où gît le cadavre d’un clochard. Tenace voire obstiné, le jeune flic ne croit pas à la thèse de l’accident et ne se résout pas au classement de l’affaire.lire3 Entre nuit et jour sans fin, plus que la résolution d’une énigme, Indridason nous entraîne autant à la découverte d’une ville aux particularismes étranges qu’à celle d’un personnage au caractère singulier qui s’affinera au fil de ses enquêtes. Un personnalité attachante, hantée par un lourd et terrible secret dont « Étranges rivages » lève une part de mystère. Une lecture envoûtante, au même titre que « Le toutamoi » d’Andrea Camilleri. Le merveilleux auteur sicilien à l’imagination fertile n’en finit plus de nous étonner, tant à travers ses romans noirs qu’avec cette histoire inattendue d’une jeune femme quelque peu perturbée. Entre crimes passionnels et dérèglements mentaux, Camilleri déserte un temps le commissariat de Montalbano son héros pour la cabine de plage de la belle Arianna. Pour notre plus grand plaisir.
Enquête policière ou journal de bord, dérive ou délire, roman à tiroirs ou poème polyphonique ? « Barcelona ! » de Grégoire Polet est tout cela à la fois, et bien plus encore… La chronique singulière d’une ville en pleine crise économique et politique, entre 2008 et 2012, à travers le destin croisé d’une vingtaine de personnages qui déambulent d’un quartier l’autre ! Une incroyable saga romanesque, qui tient son lecteur en haleine de la première à la dernière page, quand s’affrontent des vies aux ambitions contradictoires, quand gauche et droite plantent leurs banderilles en terre catalane en la personne de citoyens au caractère bien trempé, quand les « indignés » tiennent la place du haut des Ramblas tandis qu’en bord de mer les illusions des uns et des autres prennent l’eau. lire6Un magistral roman, à la double veine poétique et politique, d’un auteur belge à découvrir de toute urgence. Des lignes d’une puissante saveur, à l’identique des souvenirs de jeunesse que Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin et historien de la Résistance, nous livre dans « Les feux de Saint-Elme » : la découverte de son homosexualité dans les années trente. Comme le précise la quatrième de couverture, « un récit autobiographique à la fois émouvant et inattendu » de la part de ce grand amateur d’art. Yonnel Liégeois

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Le poème élargi de Miguel Gomes

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

D’où vient que lorsqu’on voit un film l’on sait, dès la première image, que ce sera un film fort, que l’on ne l’oubliera pas de sitôt ? Qu’il vous fait violence et qu’il vous fera vivre, qu’il changera votre rapport au monde, aux êtres, à l’espérance ? Et que l’on se trompe là-dessus presque jamais, tant c’est certain. Comme une rencontre ! Ainsi en va-t-il avec « L’inquiet » de Miguel Gomes, le premier volume de sa trilogie des « Mille et une nuits ».

mille1« L’inquiet » est le premier volume, sorti en salles le 29 Juin, de la trilogie des « Mille et une nuits », de Miguel Gomes. Les deux films suivants sont attendus pour juillet et août. Dès le premier plan du film, l’on est saisi. Saisi par l’énergie rassemblée, condensée. Ce film est une arme. Il nous met en éveil et nous arme pour penser.
D’emblée, l’annonce du déploiement. Pareil en musique lorsque l’accord d’attaque installe au fond, avec autorité, un silence. Mobilisation immédiate de toute l’oreille pour la révélation de la promesse. Non pas que le film soit parfait. En tout cas, son accomplissement n’est pas de l’ordre de ce que l’on entend généralement par là. Non, le collage est rugueux. Il accroche et écorche. Le montage ne s’articule pas selon la belle harmonie sucrée, mélodieuse à laquelle nous sommes habitués. Cela parait souvent être de guingois, peut-être même maladroit. En fait, tout cela se cherche et c’est ce qui nous touche. C’est cette esthétique-là qui émeut et parle. Émergent en nous de nouvelles émotions qui fondent un être-au-monde nouveau. « L’inquiet » ne fait pas croire que ce nous voyons paresseusement à l’ordinaire est le réel. Il ne nous installe pas dans nos évidences. Il détache notre regard de visions aux perspectives trop bien assurées, aux cadrages propres. Il cherche la forme cinématographique apte à nous faire toucher du doigt la plasticité de la mécanique du monde pour en dégager la puissance. C’est fragile, incertain, mais tellement encourageant, tellement mobilisant. Ici, le poème jaillit du documentaire. Mieux, le documentaire est poème.
C’est le travail de la fiction, soutenu par la structure narrative du conte des « Mille et une nuits » qui n’est en rien -faut-il le dire- son illustration, qui permet l’émergence d’un documentaire de cette trempe. Cette volonté fictionnelle structure le film, en libère la pensée en approchant une forme qui le rend présent aux injonctions du réel. Que demander d’autre au cinéma que de nous donner des ressources pour penser et agir, non pour geindre, gémir, pleurer avec les endeuillés enterrant leurs morts. En fait, ce film nous ressuscite. Ce sont des « Magnifiques » que nous croisons. Sortie du tombeau.

mille2« L’élargissement du poème » de Jean-Christophe Bailly… Voilà ce que je lisais comme en écho ce mercredi-là en me rendant voir ce film. Je voulais d’abord échapper à la canicule oppressante qui s’installait sur Paris. Fuir cet enfer dans une salle obscure et fraiche, comme un égaré en proie à un délire mystique ! Difficile de ne pas établir des correspondances subjectives entre le film que je voyais et le livre dont je venais juste de suspendre la lecture. Parler d’un livre c’est inviter à le lire et me voilà bien embarrassé craignant que sa lecture, non pas déçoive, mais déconcerte trop.
Bref, je crains qu’il demande trop d’endurance, de ténacité à un moment où nous aspirons tous, légitimement, à des lectures certes stimulantes mais plus récréatives, exigeant une attention moins soutenue. Ou bien même que certains soient encore en recherche d’écrits plus instructifs et plus utiles car plus en prise avec une actualité qui sollicite beaucoup, et en urgence. De toute évidence, ce livre ne relève pas de ces catégories. Il peut donc décevoir des attentes, brouiller les pistes et faire qu’on en abandonne la lecture. Il est donc hélas toujours possible qu’au hamac l’ouvrage fasse passablement bailler. Pourtant, sa lecture croise des préoccupations communes et des engagements envers la société des hommes, leurs travaux et leurs jours où nous sommes souvent camarades.

On y retrouve « l’aimable simplicité du monde naissant » (Fénelon), et le monde n’a jamais fini de naître. Peut-être alors que cette proximité, cette présence au monde motiveront suffisamment pour tenir ferme le livre ouvert et l’esprit en alerte jusqu’au bout.
« L’élargissement du poème » résulte d’une reprise d’articles et de différentes contributions de l’auteur. Le livre n’a pourtant rien d’une simple compilation. Il forme un écheveau dense mais souple à délier. Il développe des cohérences, tresse des parcours erratiques possibles. Cette écriture appelle à revenir, parfois de façon aléatoire, au texte déjà lu pour en dénouer la chevelure, trouver des richesses de lectures insoupçonnées ou passées inaperçues au premier balayage des yeux. Idées seulement entrevues, pas encore assimilées, ni même pensées. Il faut s’attarder. Il s’agit d’entrer en méditation (faire son chemin). Au fond, ce livre est un exercice de ralentissement. Un chapitre d’ailleurs en dit un peu la méthode. Et la vacance, n’est-ce pas ralentir pour laisser venir à soi l’étendu ? Avoir une lecture appliquée. Pour autant, il faut consentir à se perdre dans ses méandres, sans raidissement de la nuque. Cette disposition d’esprit n’est pas donnée, il faut la conquérir. Cette nonchalance est une exigence qui a ses contraintes. Gagner cette espèce de dessaisissement pour se laisser dépayser se révèle presque un effort ascétique ! On ne nage pas facilement en eau profonde. La récompense spirituelle est à ce prix.

Petite citation. « Dans le Bartleby de Melville, dans les personnages de Walser, dans les héros de l’Amérique de Kafka, dans ceux du Tchevengour de Platonov, c’est-à-dire aussi bien dans l’univers capitaliste que dans ce qui s’est retourné contre lui, nous voyons passer ces figures de cancres obstinés et de rêveurs souverains. Peut-on fonder sur eux une politique ? Je ne le crois pas, ils sont hors de la fondation, de toute fondation, et pour eux ruine et chantier sont synonymes. Mais mystérieusement, ce sont nos guides, car c’est sous leur pas que le monde revient comme cette brillance aveugle où l’homme, presque indument est admis ». Il n’est toutefois pas nécessaire d’avoir lu toute cette littérature pour comprendre ce que dit Jean-Christophe Bailly ! Et encore, la quatrième de couverture : « Élargir, c’est agrandir, mais c’est aussi libérer ce qui était détenu. mille7A partir de la « poésie élargie » de Novalis ce livre forme une boucle dont le poème est le nœud. Ce qu’il envisage, c’est une sortie hors des limites, non seulement du poète et de la littérature, mais aussi des hommes confinés dans des enclos qu’ils se sont donnés. L’indice et l’écho, le ricochet, la connexion, la résonance et l’évasion -tels sont les mots clés de cet élargissement proposé ici comme méthode ». Un moine poète, ailleurs, pas dans ce livre, parle lui d’alpage, de lecture d’alpage : « S’interdire de lire toute page qui ne soit pas un alpage; n’appeler page que celle-là qui est aussi alpage, qui en procure tout ensemble l’altitude, l’espace et la diversité ».

mille3« Soleil sur fond bleu » de Christine Spianti peut se lire comme un exercice de poésie pratique qui, me semble-t-il, n’est pas sans lien avec la méthode proposée par Jean-Christophe Bailly. Où, comme sur le bleu du ciel s’accrochent les nuages, sur le texte se brodent des images. Le texte dialogue avec elles pour fixer la pensée et faire poème. Oui, fixer la pensée, comme au temps de l’argentique où, après le bain de la révélation, se fixait le tirage sur le papier. C’est ainsi que s’agencent sur la page textes et images pour donner à voir la pensée. Pour autant, ce livre n’est pas ce qu’on appelle communément un livre d’art. Il se reçoit comme on recueille la parole de l’ami.
On entre en partage. Nous croiserons là, parmi beaucoup d’autres, Walter Benjamin, Pierre-Paolo Pasolini, Paul Klee, Giuseppe Penone, Breton, Piero de la Francesca, des enfants. Une lecture vagabonde, à la cuisine on imagine, en épluchant les légumes, d’une page du Corriere della Sera. Magdalena et Jean-Sébastien Bach mis en miroir avec la « Fiancée » du tableau de Rembrandt. Le même ciel vu de la même fenêtre, décrit chaque jour durant plusieurs semaines à différentes heures. Deleuze, les fusillés du Mont Valérien, Joseph Beuys, Georges de la Tour, Miro, François Maspero. Nicolas de Staël et Van Gogh. Christine Spianti ne parle pas sur eux, ni non plus tellement d’eux. Elle nous fait partager l’intimité d’une conversation qu’elle entretient avec eux. Elle se met dans leurs pas, marche à leur souffle, épouse la sinuosité de leurs sentiers de création.
Voilà ce qui la relie au tout-monde, et de l’écrire sans crainte d’abuser de la pensée d’Édouard Glissant. Voilà ce qui la solidarise. Subversion du temps et de l’espace par l’écoute du silence qui s’instaure alors en elle et en nous. La joie spacieuse. Ce chemin qu’elle se fraie dans la toile, qu’elle tisse avec sa récolte de pensées/images sauvages, qu’elle confronte à son quotidien, c’est le poème. Une citation ? Arbitraire d’une citation : « En formation de CAP au CFA de Vesoul, une apprentie esthéticienne refuse de serrer la main des puissants (Président de la République, ministres et intendants en visite). Il lui tend la main et cette petite fille-là, tout d’un coup, se retourne et s’écarte. Elle remet tout en ordre, le réel apparait avec le refus. Haut courage de fille du peuple, courage ordinaire. Toute seule. Désapprouvée. Elle avait du se le promettre très fort. Elle l’a fait. Leçon d’intégrité ». Suit, après : « 09 h-37, ciel bleu troué de nuages s’épaississant ou descendant jusqu’à l’horizon des maisons où il devient mauve et un peu menaçant de pleuvoir ». mille5Juste avant un dessin colorié de Thomas Hirschhorn, « Crystal of resistance. 2011 » : « LOVE (acte symbolique) POLITICS (courage devant le puissant) AESTHETICS (esthéticiennes) PHILOSOPHIE (refus critique). Il y aussi la conviction, la précarité, l’urgence ». Suit alors une citation du Manifeste du Parti Communiste : « Tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés, enfin, d’envisager leurs conditions d’existence et leurs relations réciproques avec des yeux dégrisés… ».

« La Sapienza » : beauté, beauté inouïe, claire, lumineuse de ce film d’Eugène Green… Une esthétique sur le fil du rasoir, d’une pureté qui fait peur. On redoute tant que le réalisateur sombre dans le cliché du beau style, où de « subliminales » images « vulgarisent » en mirage d’élégants espaces italiens, marbrés, roses, bleus et dorés comme on en trouve congelés dans les catalogues de voyages. Pauvres images de nos pauvres rêves. Freud disait, lorsqu’il n’allait pas trop bien, qu’il avait besoin d’Italie ! Oui, mais de quelle Italie parlons-nous ? Où l’on voit ici que ces beaux cadres ne se réduisent pas à la seule ornementation qu’on leur assigne. Ils font « monde ». C’est l’architecture même d’une pensée qu’ils portent et dont ils deviennent la métaphore. Structuration de l’espace-temps par la pensée qui alors s’en échappe, ouvrant sur un ciel qui n’est pas une clôture mais la mesure de l’incommensurable. mille4Architecture, musique, mathématique. Nous voyons la pensée s’accomplir dans une sorte d’assomption.
Notre regard est lavé, débarrassé des clichés convenus qui nous prive de nous confronter au travail d’une pensée et en gomme la force subversive. Ces traces monumentales, ici baroques, témoignent, sont signes vivants. Le film est juste. Il nous met à l’épreuve. Il nous rend présent. Cet ordonnancement du monde nous parle encore. Cette parole est performante, elle nous dit des choses puissantes, irrigue encore mystérieusement nos vies d’aujourd’hui. Elle appelle le miracle, renouvelle la sagesse. C’est pourquoi ce film est beau et mystérieusement si nécessaire. Jean-Pierre Burdin

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Lucia Iraci, coiffeuse du cœur

Au cœur du Paris populaire du 18ème arrondissement, en 2011 Lucia Iraci a créé « Joséphine », le premier salon de coiffure solidaire. Son combat ? Prendre soin bénévolement des femmes démunies, les aider à retrouver l’estime de soi et le chemin de l’emploi.

 

 

Ne nous y trompons pas, l’association « Joséphine pour la beauté des femmes » créée par Lucia Iraci est tout, sauf une entreprise futile ! Il s’agit bien au contraire d’enrayer le mécanisme d’exclusion qui les guette toutes : les femmes sans indemnité et en recherche d’emploi, celles qui sont à la tête d’une famille monoparentale mais écrasées par la charge éducative et les soucis financiers, celles encore qui sont victimes de violences conjugales. Dans une telle situation de précarité, et souvent de solitude, la coquetterie n’est plus à l’ordre du jour. Les séances de coiffeur ou de shopping sont de lointains souvenirs. Pour des raisons financières évidemment, mais pas seulement…
« Je n’ai pas de travail ? A quoi bon me maquiller le matin… Je suis seule avec mes enfants et ne sors jamais ? A quoi bon faire un effort vestimentaire »… Et soudain, le reflet dans la glace interpelle : qui voudrait t’embaucher avec une tête pareille ? Comment veux-tu plaire à un homme, ainsi accoutrée ? Le cercle vicieux de la dévalorisation de soi est enclenché, il est bien difficile d’en sortir seule. lucia1C’est précisément là qu’interviennent les professionnels bénévoles du salon Joséphine en redonnant à ces femmes l’envie de prendre soin d’elles. Pour retrouver une image positive d’elles-mêmes, mieux affronter ainsi les difficultés de tous ordres.

L’investissement social de la belle Lucia est le fruit de toute une histoire. Elle quitte à quinze ans sa Sicile natale pour retrouver sa famille à Paris, apprend la coiffure sur les traces de sa sœur aînée prénommée…Joséphine ! Talentueuse, elle est vite remarquée et collabore pendant vingt ans avec des photographes et couturiers célèbres (Yves Saint-Laurent, Bettina Reims, Peter Lindbergh, etc…). Elle ouvre son propre salon en l’an 2000, crée sa ligne de soins mais en dépit du succès, elle s’avoue insatisfaite, « il manquait une dimension à ma vie ». Partant du constat que 80 % des pauvres sont des femmes, que l’apparence physique et la confiance en soi sont primordiales pour trouver un emploi, elle veut offrir aux plus démunies le moyen de cette reconquête. En 2006, Elle crée l’association « Joséphine pour la beauté des femmes », elle intervient bénévolement dans diverses structures avec le secret désir d’ouvrir un salon social associatif. Las, en butte à de nombreuses difficultés, elle abandonne provisoirement ce projet et décide d’ouvrir son propre salon un lundi par mois aux femmes en grande précarité. Pour son action, elle se voit honorée de la Légion d’honneur en 2009.
Deux ans plus tard, avec l’aide de partenaires et de sponsors, se matérialise le projet qui lui tient à cœur : en mars 2011, au cœur du quartier parisien de la Goutte d’Or, s’ouvre le premier salon de beauté social ! La plupart des femmes qui franchissent la porte sont envoyées par des associations partenaires, environ 70 % d’entre elles bénéficient du RSA. Une participation symbolique, 3 €, leur est demandée pour coiffure et maquillage, afin qu’elles se sentent aidées et non pas assistées. Elles peuvent aussi avoir accès à des soins de manucure et d’épilation, ainsi qu’à des séances de sophrologie et de yoga pour celles qui sont dans des situations de stress ou d’angoisse. Leur sont également prodigués des conseils de santé. luciaChaque cliente est reçue individuellement, en entretien privé et confidentiel, pour évaluer ses besoins prioritaires. Les premières années, ce fut Koura, belle jeune femme souriante qui y veillait, forte de son expérience comme coordinatrice de centre d’urgence du Samu social. C’est lors d’un projet pour les femmes de la rue, cherchant une coiffeuse bénévole, qu’elle croisa le chemin de Lucia… Depuis, d’autres ont pris le relais du sourire. En revanche Mehdi, qui participa à l’aventure dès le début, est toujours à ses ciseaux, prêt à rendre belles celles qui arrivent le visage chiffonné par la vie. Son CAP en poche, il a travaillé comme coiffeur-maquilleur de studio, chez Alexandre également, avant de mettre ses compétences au service du projet « Joséphine ». D’abord bénévole, il est aujourd’hui salarié.

La qualité de l’accueil est le point fort de l’initiative, sans doute la clef de son succès. Tous les témoignages recueillis sur place évoquent l’écoute bienveillante, la douceur des professionnels, salariés ou bénévoles, qui assurent les soins dans une ambiance chaleureuse où le rire est monnaie courante. Il n’en faut pas plus, parfois, pour redonner confiance à des femmes qui n’osaient plus se regarder dans le miroir depuis longtemps. « C’est comme si je me retrouvais vingt ans en arrière ! », confie l’une d’elles tandis qu’une autre, victime de harcèlement, l’affirme clairement, « c’est un retour à la dignité pour moi ». Lucia le constate, par les confidences de son équipe, certaines n’osent pas se rendre à un entretien d’embauche parce qu’elles n’ont aucune tenue décente à se mettre, tout simplement. Qu’à cela ne tienne, activant son réseau de partenaires, elle met en place un système de prêt de vêtements, sacs et chaussures. Une sorte de formule « Dress for Success »… ! lucia3Tout est proposé pour tenter de faire barrage à l’implacable mécanique de l’exclusion. Les résultats sont là : de janvier à décembre 2012, le Salon Joséphine a reçu 1531 femmes, plus de 300 d’entre elles ont retrouvé un emploi.
Il n’en fallait pas plus pour doper l’optimisme de l’infatigable Lucia. Qui ouvre un deuxième salon à Tours, son rêve étant d’étendre le projet à l’échelon national… Pour satisfaire cette ambition, il faut des bras et surtout des compétences, non seulement techniques dans le domaine de la coiffure mais aussi psychologiques à l’écoute et au décryptage des besoins de chaque femme fragilisée par la vie. Lucia veut toujours offrir le meilleur et ne jamais courir le risque d’un service « au rabais », sous prétexte qu’il s’adresse à une population défavorisée.
Elle crée l’École française de coiffure sociale en janvier 2015 à Tours, où elle enseigne elle-même deux jours par semaine. Il s’agit d’apporter aux professionnels, déjà titulaires d’un diplôme de coiffure (CAP ou BP), une formation certifiante théorique et pratique. Y sont abordés différents domaines : psychologie, sociologie et médecine (dermatologie, cancérologie et psychiatrie). En ligne de mire, la reconnaissance du titre de coiffeur social au Répertoire national des certifications professionnelles afin que les diplômés puissent également intégrer à terme les équipes pluridisciplinaires des maisons de retraites ou des hôpitaux, là où les besoins sont considérables.

La dernière idée folle, et follement généreuse de l’association, qui confirme sa vocation solidaire, les « Perruques de Joséphine » ! Il s’agit de collecter des perruques auprès de femmes qui ont surmonté leur cancer. L’objectif ? En faire bénéficier d’autres qui n’ont pas les moyens d’en acquérir. Il est sûr que nous entendrons encore longtemps parler de « Lucia, coiffeuse du cœur ». Chantal Langeard

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Pouy, une plume en noir

Jean-Bernard Pouy, le créateur du « Poulpe » revient, en cette année de 70ème anniversaire de la Série Noire, sur l’évolution du roman noir français depuis 30 ans. Indissociable, selon lui, de la critique sociale.

 

 

Jean-Philippe Joseph – La Série Noire réédite un recueil de cinq de vos titres, « Tout doit disparaître ». Pour certains écrits en 1986 et 1990, en plein renouveau du roman noir français.

Jean-Bernard Pouy – Jean-Patrick Manchette a réveillé le polar français, il lui a donné une spécificité par rapport au polar américain.Mais celui qui lui a donné une légitimité, c’est Didier Daeninckx avec « Meurtres pour mémoire ». Tout d’un coup, il y avait un récit qui concernait l’Histoire de France, la société française, le massacre de plusieurs dizaines d’Algériens lors de la manifestation du 17 octobre 1961, dont personne, sauf quelques journalistes, ne parlait. noir1Vingt ans après les faits, quelqu’un s’emparait de l’affaire et faisait toute la lumière sur le rôle de la police et du préfet Papon. La presse a encensé le livre, alors qu’elle tenait jusqu’alors le genre pour crétin. Le néo-polar français est né à ce moment-là, autour de 10-15 auteurs, certains tournés vers le social, d’autres vers le politique.

J.-P. J. – Et vous ?

J.-B. P. – Moi, c’était plus la déconne. Je suis attiré par la littérature jouissive. Il faut lire « Les enfants du limon » de Queneau. C’est à mourir de rire ! J’ai commencé à écrire parce que je devais du pognon à un type qui était éditeur. Il lançait une collection de romans. J’ai écrit « Spinoza encule Hegel ». Je me suis tellement marré en le faisant, que j’ai continué. Mon second livre a été pris à la Série Noire. C’était « Nous avons brûlé une sainte ». Le Front National commençait à l’époque à faire de Jeanne d’Arc son égérie, ça me faisait chier parce que c’est une héroïne qui n’a rien à voir avec ce que représente le FN.

J.-P. J. – Vous parlez de « déconner », mais vos romans sont très ancrés dans la réalité sociale…

J.-B. P. – C’est pour ça qu’on écrit : pour raconter des histoires d’aujourd’hui. Je suis un auteur de roman noir. Le roman noir est un roman de critique sociale. On peut y parler de lutte sociale sans que ce soit purement journalistique. L’idée, par exemple, que l’on se fait du travail, me révolte. Quand j’entends le patronat gueuler contre les 35 heures, quand je vois la manière dont on enferme les gens dans leur temps libre ou travaillé, dans leur fatigue… Sous De Gaulle et Pompidou, les conditions de travail étaient peut-être plus dures, les salaires peut-être moindres, mais le corpus social était plus solidaire, et surtout, les syndicats plus forts.

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Les vraies luttes se situent, à mon avis, au niveau du syndicalisme, je pense en particulier à Sud et à la Cgt. La vraie parole est chez les gens qui bossent, qui se font taper sur la gueule et cherchent à ne pas trop se faire arnaquer par le pouvoir et les patrons.

J.-P. J. – Ce recueil est préfacé par Caryl Ferey, auteur remarqué de « Utu » et de « Zulu ». Qui lisez-vous dans la génération actuelle ?

J.-B. P. – J’aime beaucoup Marin Ledun, qui s’est fait connaître avec « Les visages écrasés », un livre sur la violence à France Télécom, qu’il a vécu de l’intérieur pour y avoir travaillé, Nicolas Mathieu, également, qui a écrit « Aux animaux la guerre » sur les conséquences d’une fermeture d’usine dans les Vosges, ou encore Chantal Pelletier pour « Tirez sur le caviste ». Parmi ceux que j’ai lancés, il y a Tonino Benacquista, et plus récemment, Pascal Dessaint. J’ai particulièrement apprécié son dernier livre, « Le chemin s’arrêtera là », où il revient à des personnages cassés, limés par la société. C’est très, très bien écrit. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Ancien professeur de dessin, Jean-Bernard Pouy a publié son premier roman en 1983. Depuis, il en a écrit plus d’une centaine, ainsi que des nouvelles (350), des pièces de théâtre ou encore des essais. Il est également le créateur du « Poulpe », collection démarrée en 1995 avec « La petite écuyère a cafté ». Défenseur du roman populaire, J.-B. Pouy aime à s’imposer des contraintes d’écriture et narratives, souvent imperceptibles du lecteur.

 

Les 70 ans de la Série Noire

Fondée en 1945 par Marcel Duhamel, la collection s’impose d’emblée comme référence pour les amateurs de polar. Les premiers auteurs publiés ? Les américains Chase, Chandler, Hammett, Himes, McBain, Thompson et tant d’autres… Jusqu’à cette année 1971 où Jean-Patrick Manchette publie « L’affaire N’Gustro » qui signe la naissance du roman noir à la française : quand la description de la réalité sociale l’emporte sur la résolution de l’énigme ! Au point de faire école (Daeninckx, Jonquet, Pennac, Vilar…) et d’assister aujourd’hui à l’éclosion d’une nouvelle génération avec des auteurs tels Chainas, Férey, Leroy, Pécherot. Une véritable intrigue, une qualité d’écriture et un style qui n’ont rien à envier à la littérature « blanche », d’authentiques romanciers noir3qu’une factice classification en genre littéraire prétend reléguer trop souvent en seconde zone. Le roman noir est littérature à part entière. Pour preuve, deux nouvelles parutions à mettre en exergue en cette année anniversaire : « Or noir » de Dominique Manotti et « Pukhtu Primo » de Doa… L’une nous guide dans les méandres d’une nouvelle mafia marseillaise branchée sur les marché pétroliers, l’autre nous offre une plongée ahurissante dans cet Afghanistan en guerre où forces régulières côtoient milices et mafias de tout poil. Un roman de facture classique pour Manotti, un volumineux bouquin pour Doa dont la précision chirurgicale dans l’accumulation des références et descriptions, qui n’a d’égale que la justesse meurtrière des drones, ne doit pas décourager le lecteur… Deux ouvrages à lire d’urgence, deux grands romanciers couronnés en 2011 du Grand Prix de littérature policière pour « L’honorable société » écrit en commun. Y.L.

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