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Pierre-Yves Charlois et la marionnette

Jusqu’au 26/09, Charleville-Mézières (08) fête les 60 ans de son Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes et les 40 ans de l’Institut International de la Marionnette. Cette 21e édition est dirigée par Pierre-Yves Charlois. Rencontre avec le nouveau directeur.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien.

Stéphane Capron – Le Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes est l’un des rares festivals à être passé entre les gouttes de la Covid-19, entre l’édition 2019 qui s’est déroulée avant le début de la pandémie, et celle-ci qui se tient alors que les salles de spectacle ont pu rouvrir au printemps. Cette édition est-elle tout de même amputée ?

Pierre-Yves Charlois – Je suis très content non seulement que le festival puisse se tenir, mais qu’il se tienne à pleines voiles avec énormément d’internationaux. Nous sommes l’un des rares festivals en France à être en capacité de présenter autant d’équipes artistiques internationales, mais cela a forcément été complexe à organiser, surtout avec la mise en place du passe sanitaire. On investit 24 lieux différents, plus six espaces de convivialité. A l’entrée de chacun, il faut le passe sanitaire. Et nous avons du gérer les équipes artistiques long courrier avec la gestion des visas de compatibilité de vaccins. Par exemple, nous devions accueillir des Iraniens qui étaient classifiés « orange », ce qui imposait une quarantaine de sept jours. Ils avaient pris leurs billets d’avion, ils avaient un visa à telle date, et puis, en fait, l’Iran est repassé en zone rouge. Il a fallu tout refaire en termes de visas.

S.C. – Y a-t-il des compagnies que vous auriez souhaité inviter pour cette édition et qui n’ont pas pu venir ?

P-Y.C. – Oui. Sur 88 équipes artistiques présentes, on a une équipe de Libanais qui n’a pas pu venir, mais cela dépasse les questions de la Covid-19. Et puis d’autres équipes artistiques ont choisi de reporter leur venue parce que la crise sanitaire les a empêchées de travailler. Elles n’étaient pas prêtes pour leur création et elles ont préféré ne pas présenter quelque chose d’inabouti.

S.C. – Depuis deux ans, les compagnies ont souffert car elles n’ont pas pu jouer, tout en continuant à créer. Est-ce qu’un festival comme le vôtre est le moment de permettre à ces jeunes compagnies de s’exprimer artistiquement ?

P-Y.C. – Au FMTM, on donne à voir tous les deux ans une photographie de la création marionnettique mondiale. Cela veut aussi dire que l’on donne à voir toutes les expérimentations, toutes les aventures des artistes dans toutes les disciplines de la marionnette. On parle de la marionnette, mais tous les théâtres de marionnettes se rejoignent ici, du fil au guignol en passant par l’objet et la matière, et, à ce titre-là, c’est la magie de la marionnette qui se donne rendez-vous à Charleville-Mézières. Donc oui, nous présentons beaucoup de jeunes artistes. Sur 88 équipes artistiques, 30 viennent pour la première fois. On présente 22 coproductions mondiales qui n’ont pas été jouées ailleurs et j’ai souhaité donner la part belle aux jeunes artistes. Trois générations se côtoient pour les 60 ans du festival. On a les pionniers, la relève et la nouvelle vague.

S.C. – Comment les arts de la marionnette ont évolué au cours de ces 60 ans ?

P-Y.C. – La marionnette est un art total, elle embrasse et elle embrase toutes les disciplines. On parle de théâtre de marionnettes, mais quand les marionnettistes sortent de leur castelet comme ils le font depuis maintenant 30 ou 40 ans pour investir les plateaux, cela devient de la chorégraphie. La marionnette à fils est encore là et on en a besoin, parce qu’elle est aussi inspirante avec des artistes virtuoses et véloces qui sont incroyables. Mais on présente aussi des artistes qui travaillent le rapport à l’image avec de la vidéo. De la même manière que le théâtre, le cirque, la danse se nourrissent des autres disciplines, la marionnette est en pointe. C’est un art fondamentalement contemporain. Propos recueillis par Stéphane Capron

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Mahmoud Darwich, le poète

Jusqu’au 16/09, au Théâtre de Gennevilliers (92), Stéphanie Béghain et Olivier Derousseau proposent Et la terre se transmet comme la langue. Un spectacle d’un souffle passionné, dans un dispositif sans cesse réinventé.

Tout l’étage du T2G Théâtre de Gennevilliers sert d’écrin au déploiement d’Et la terre se transmet comme la langue, écrit par Mahmoud Darwich à Paris en 1989. Le poème – sans doute l’un des plus complexes du recueil Au dernier soir sur cette terre, traduit par Elias Sanbar et publié chez Actes Sud (Sindbad) en 1999 – est d’abord introduit par une exposition-chantier qui contextualise et fait résonner le texte. Objets, dessins, photos, calligraphie (Ahmad Dari), cartes multiples, documents d’archives, dont les décrets militaires promulgués de 1967 à 1992 en Palestine occupée où figure notamment celui sur les « absents-présents », permettent une déambulation historique éclairante.

Les spectateurs se voient aussi remettre un catalogue intitulé « Document(s) », où de nombreuses photos, non créditées ni légendées, invitent à une réflexion sur le traitement de l’image et de l’actualité, et sont suivies d’une compilation pédagogique de repères et de dates clés qui vont de 1 200 avant notre ère jusqu’au 2 août 2021 (où Ismaël Haniyeh est reconduit à la direction du bureau politique du Hamas).

L’appel à la prière, la mélodie d’un piano…

Au plateau, le déploiement se poursuit dans la scénographie d’Olivier Derousseau (avec Éric Hennaut) par une installation de caisses et palettes, deux immenses échelles inclinées comme des lignes de fuite, évoquant un paysage abstrait d’errance et de dépossession. Ce sont d’abord quatre lecteurs du groupe d’entraide mutuelle le Rebond, d’Épinay-sur-Seine, qui ouvrent le spectacle avec des extraits d’État de siège. Leur présence fragile et sincère donne le la à l’arrivée assurée de Stéphanie Béghain, veste rouge brique et pantalon marron. La comédienne (artiste associée au T2G) adresse ici simplement le texte.

Durant près d’une heure, elle va chercher sa profération et son souffle. Faire entendre sa musique et ses images épiques et lyriques auxquelles vient faire écho une orchestration technique qui entremêle l’imaginaire et le réel, convoque le bruit de la rue et des voitures, celui des avions qui trouent le mur du son, les cris des enfants qui jouent ou jettent des pierres, l’appel à la prière, le hennissement d’un cheval, la mélodie d’un piano… Elle va traverser l’espace sonore et géographique comme en quête d’un espace intérieur. Dans un moment de rupture, la toile noire qui fait face au public laisse apparaître des gradins dans un dispositif bifrontal qui est ici soustrait aux spectateurs et ancré sur scène dans la réalité du poème qui s’adresse aussi à l’occupant : «…Que l’adversaire n’entende ce qu’il y a en eux de poterie brisée. Martyrs vous aviez raison. La maison est plus belle que le chemin de la maison… »

En arabe, la maison se dit al-bayt, qui désigne tout autant le vers poétique, et l’on a souvent dit que, pour Darwich, « le foyer de la langue serait donc le poème » ; qu’il ne voulait plus être « un poète palestinien, mais un poète de Palestine ». Il était aussi une voix de la poésie et de la Palestine. Tous ceux qui l’ont entendu dire et vivre ses poèmes ne peuvent que ressentir cruellement sa présence-absence. Marina Da Silva

Jusqu’au 16/09 au T2G Théâtre de Gennevilliers, 41, avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers (Tél. : 01 41 32 26 10).

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Charleville, entre gaines et fils

Du 17 au 26/09, Charleville-Mézières (08) fête les 60 ans de son Festival ! Pour cette 21e édition historique, la capitale mondiale de la marionnette va vibrer à la découverte de 104 spectacles venus de 16 pays différents. à gaine ou à fils, gigantesque ou minuscule, elle a désormais conquis la scène. En salle ou dans la rue, même dans les locaux de la CGT, un art millénaire éminemment vivant et populaire.

Qu’on se le dise, après soixante ans d’existence le doute n’est plus de mise, Charleville est bien « le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Comme un rituel désormais bien rodé, tous les deux ans la ville se métamorphose en un immense castelet. Pour bruisser de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révéler une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui, en France et dans le monde.

Pierre-Yves Charlois, le nouveau directeur du FMTM, se veut optimiste. Malgré le traumatisme de la pandémie et l’absence de compagnies en provenance d’Amérique ou d’Asie… « Nous sommes dans une année exceptionnelle à plus d’un titre. Non seulement le festival fête ses 60 ans, mais nous célébrons aussi les 40 ans de l’Institut International de la Marionnette, installé depuis 1981 à Charleville-Mézières, ainsi que les 30 ans du Grand Marionnettiste, cet automate de 10 m de haut qui s’anime toutes les heures non loin de la place Ducale. Symboliquement, ce triple anniversaire est très fort ». Avec des convictions et des orientations clairement affichées.

D’abord, le festival s’ouvre grand aux compagnies émergentes, ces jeunes troupes frappées de plein fouet par la crise sanitaire, frustrées de représentations. Place est faite, ensuite, aux esthétiques nouvelles selon le vœu du directeur. « J’ai souhaité développer de nouveaux axes thématiques forts et originaux au sein de la programmation, comme la magie nouvelle, le fantastique, le cabaret, la performance, le théâtre de sable ou d’argile. Nous accueillons donc des créations qui développent des univers insolites, voire troublants ». Et de conclure : « c’est parce que nous sommes à la pointe de l’innovation que nous sommes une figure de proue mondiale ». Il n’empêche, du passé il ne s’agit pas de faire table rase. Les valeurs sûres, historiques, de la marionnette ont répondu à l’appel de ce nouveau rendez-vous : Emilie Valantin, Turak, Les Anges au Plafond, Ilka Schönbein, la compagnie Trois-Six-Trente

Pour ce cru 2021, la CGT des Ardennes assure une nouvelle fois sa présence dans le « Off » du Festival : depuis douze ans, un coup d’essai devenu coup de maître ! « Nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous », affirment avec conviction ces syndicalistes mordus de gaines et de chiffons. Cachet signé, couverts et locaux offerts gracieusement, la CGT accueille quatre compagnies pour des spectacles en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival, en particulier le 23/09 en compagnie de représentants belges de la FGTB et ceux du SFA.

Au pays de Rimbaud, d’insolites pantins vont à nouveau faire parler d’eux durant dix jours : pour les carolomacériens comme pour tous les amoureux de la marionnette, de belles heures à venir entre rire et émotion ! Yonnel Liégeois

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Allons, enfants de la Lorraine

Jusqu’au 04/09, au Théâtre du Peuple de Bussang, Simon Delétang, le metteur en scène et directeur du lieu, présente Leurs enfants après eux. Une adaptation osée du roman de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018. Une plongée désenchantée dans une Lorraine à la jeunesse sinistrée.

Florange-Hayange, en ce mois d’octobre 2011… L’indien ArcelorMittal, le leader mondial de l’acier, annonce la fermeture du dernier haut-fourneau, c’est la mort programmée de la vallée de la Fensh ! Longwy, Pompey, Gandrange : entamé dans les années 80, c’est en fait l’épisode final dans le dépeçage de la sidérurgie française, dans la tragique histoire d’une Lorraine sinistrée. Pas de chance pour les gouvernants successifs avec leurs fausses promesses de reconversion, nous ne sommes pas au pays des imposantes filatures du textile, une friche industrielle comme un haut-fourneau est difficilement transformable en site culturel pour le bien-être des nantis ou mieux-lotis ! Villes mortes, commerces et sous-traitants à la dérive, bassin d’emplois en perdition, divorces et suicides en pleine explosion, une population sans devenir, une jeunesse sans avenir…

Tel est le contexte, parler de décor serait réducteur, où vivent et grandissent Leurs enfants après eux, le roman de Nicolas Mathieu couronné du prix Goncourt en 2018. Sur la scène du Théâtre du Peuple, contrairement au déroulé du livre, les adultes, parents ou autres familiers sinistrés de la vallée, n’ont pas droit de cité, tout juste leur quotidien sera-t-il à l’occasion évoqué par leur progéniture. « Il fallait faire des choix dans les centaines de pages du bouquin, opter pour un regard et un point de vue », commente Simon Delétang, le metteur en scène et directeur de Bussang. Avec les récents diplômés de l’Ensatt, l’école supérieure du théâtre de Lyon, la cause est entendue : la jeunesse seule, filles et garçons à l’aube d’une vie où se délite l’innocence de l’enfance, aura droit à la parole !

Une vie déjà marquée du sceau de l’ennui, des après-midi chauds et pesants sous un soleil plombé où l’on tue les heures sur les berges du lac. Leur passe-temps ? Une virée en moto, le vol d’un canoë au centre de loisirs pour aller sur l’île des culs-nus mater celui des filles, tirer un clope et s’enfiler une canette de bière… La misère ouvrière, les journées sans avenir, la désespérance des grands, inutile de s’y attarder, elles sont déjà intégrées, elles suintent dans leurs regards, leurs paroles, leurs attitudes. Que reste-il alors à se mettre sous la dent, à espérer, à conquérir ? Qui, quoi pour donner goût-saveur et piment aux lendemains qui s’éternisent déjà dans la routine ? La découverte de l’autre, la drague des nanas, le dévoilement des corps, l’appêtit d’un sein ou d’une fesse… En deux mots, sexualité et sensualité.

La bande que forme la 80ème promotion de l’Ensatt s’en donne à cœur joie. Leur bonheur de jouer pétarade trois heures durant. Un chant choral qui se fait porte-parole d’un monde en voie de disparition. Le verbe est cru, à l’image de leurs rêves et aspirations. Gars et filles se frôlent, se frottent, s’enlacent et s’étreignent, lâchent leurs répliques comme leurs sentiments : sans garde-fou, entre rudesse et tendresse. Un spectacle total, qui emporte tout sur son passage, la réalité dévoyée comme les clichés éculés. On rit parfois de tristesse devant leur impuissance à penser à autre chose que le cul des filles, on applaudit aussi à leur rage de vivre qui est symbole de leur capacité à s’inventer des jours heureux, on s’extasie enfin devant la gouaille prometteuse d’une troupe de jeunes comédiens dont le talent explose à tout instant.

Une mise en scène haute en couleurs, à l’imagination débridée. Une adaptation osée du roman de Nicolas Mathieu, maîtrisée et aboutie dans ses partis-pris. Jamais peut-être, Bussang n’aura aussi bien porté son nom : « Par l’art » et « Pour l’humanité », une scène ouverte au peuple, à nos enfants après nous ! Une pièce qui, tradition oblige, se clôt dans la lumière de la forêt vosgienne. Avec guirlandes et chansons à l’heure où l’équipe de France de football va remporter sa première étoile, quand la victoire des uns fait l’éphémère bonheur des autres. Une illusion pour mieux masquer le désarroi, la désespérance, la désillusion de celles et ceux qui restent en bord de touche. Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Jusqu’au 04/09, du jeudi au dimanche à 15h. Théâtre du Peuple Maurice-Pottecher, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48)

à voir aussi : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, jusqu’au 04/09, les samedi et dimanche à 12h00. Le texte de Stig Dagerman, traduit par Philippe Bouquet avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen (Michaëla Chariau et David Mignonneau) pour la création musicale.

Un oratorio électro-rock, un court texte d’une grande intensité : un hymne à la vie, une ode à la liberté écrite par un homme qui allait se suicider deux ans plus tard, un écrivain pourtant reconnu et adulé par ses pairs ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Une magistrale interprétation, puissante et émouvante, que notes et chants irradient d’une majestueuse beauté (le spectacle sera à l’affiche du Manège de Maubeuge le 21/10). Y.L.

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Armand Gatti, toujours vivant

En avril 2017, à l’âge de 93 ans, Armand Gatti s’effaçait d’un monde qu’il avait traversé à l’ère des révolutions. On ne l’oublie pas dans ce temps autre, disloqué, ossifié dans l’incertitude et les colères. à travers divers textes redécouverts, un auteur et créateur toujours vivant.

Grâce à Matthieu Aubert, qui mettait en scène en 2016 ce texte oublié à la Parole errante de Montreuil (93), on redécouvre La moitié du ciel et nous (1). En 1969, à Berlin, Gatti rencontre Ulrike Meinhof. Un an plus tard, elle fonde avec Andreas Baader la Fraction armée rouge (RAF dite la « Bande à Baader »), dont les actions violentes, pour une partie de la jeunesse allemande, résultent de l’héritage nazi honni. Arrêtés, soumis en détention à des tortures psychiques, les membres de la RAF sont retrouvés morts dans leur cellule, pendus ou avec une balle dans la tête. L’État parlera de suicides ! En 1975, au Forum Theater de ­Berlin-Ouest, Armand Gatti orchestre La moitié du ciel et nous, pièce d’une complexité structurelle implacable, jouée par huit interprètes démultipliés en plusieurs rôles. Pour dire vite, c’est une ode en actes dédiée à maintes figures de femmes, résistantes, révolutionnaires, communistes, anarchistes, inscrites dans une théâtralité infiniment libre, selon une foudroyante architecture dialectique.

Par ailleurs, Stéphane Gatti préface L’archipel a touché terre, un long poème de son père adressé à Mim, c’est-à-dire Hélène Châtelain – la femme de sa vie, comme on dit bêtement à juste titre – qui s’effaçait à son tour, en avril 2020, touchée par le virus qui sévit partout (2). Voilà un grand poème d’amour où, des vers étagés en espaliers, s’élève, ardent, un chant digne de la fin’amor des troubadours, Gatti ouvrant sans merci l’écorce intime devant un paysage planétaire, sinon cosmique. Et c’est la sortie de Moranbong en DVD, grand film de Jean-Claude Bonnardot tourné en 1960 en Corée du Nord, scénario et dialogues de Gatti (3). Histoire d’un amour en temps de guerre, mochement censurée à l’époque. En 1956, Michel Vinaver avait publié sa pièce Les Coréensautre trace artistique sur ce conflit historique. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Deuxième Époque, texte revu et présenté par Matthieu Aubert, 92 p., 15€. (2) Éditions du Karrefour, avec le fac-similé du manuscrit et des photographies, 81 p., 16€. (3) Doriane Films, 1958, N&B, 83mn, 18€.

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Robert Abirached, hommage

Ancien directeur du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture sous l’ère Lang, Robert Abichared est décédé le 15 juillet. Enseignant, fin connaisseur de Casanova, ce grand intellectuel républicain n’a jamais renié la mission de service public.

Un crève-cœur, à l’annonce de la disparition – dans sa 91e année – de Robert Abirached, écrivain, journaliste, critique, grand universitaire, ­administrateur officiel d’affaires théâtrales, citoyen républicain au plus haut sens du mot. Né à Beyrouth en 1930, habitant Paris dès 1948, il prépare Normale sup à Louis-le-Grand. Admis en 1952, agrégé de lettres classiques en 1956, il obtiendra, en 1974, son doctorat d’État à la Sorbonne.

En ses débuts, sur trois ans, il édite en trois tomes, dans « la Pléiade », les Mémoires de Casanova. Le prix Sainte-Beuve couronne, en 1961, son essai Casanova ou la dissipation. Dans les revues Études et la Nouvelle Revue française, il livre, jusqu’en 1971, des chroniques de critique littéraire et théâtrale. Il écrit aussi, de 1964 à 1967, dans le Nouvel Observateur. Il entre à la Sorbonne en qualité d’assistant en littérature française, vivant ainsi les événements de Mai 68 aux premières loges. L’année d’après, il est chargé de cours à l’université de Caen, où il crée l’un des premiers instituts d’études théâtrales, y restant jusqu’en 1981. C’est alors que Jack Lang, nouveau ministre de la Culture, qu’il connaît depuis la fondation du Festival mondial du théâtre de Nancy, le nomme pour sept ans à la direction du théâtre et des spectacles, où il mène une politique éclairée, avec toujours au cœur la mission historique de service public.

Un coup d’éclat contre Maurice Druon, ministre de la Culture

Il est bon de rappeler qu’en 1973 Robert Abirached, faisant partie de la commission d’aide aux animateurs dépendant du ministère des Affaires culturelles, en avait démissionné, en compagnie de Renée Saurel, Alfred Simon et Bernard Dort, protestant avec véhémence contre la politique et les propos du ministre d’alors, Maurice Druon. Professeur à Paris-X Nanterre et au Conservatoire national d’art dramatique, il anime une recherche capitale sur l’histoire de la décentralisation (quatre volumes chez Actes Sud-Papiers).

La liste est longue, et gratifiante, de ses écrits sur le théâtre. Pardon pour un insert personnel : me fut comme une Bible la parution, en 1978, de son étude monumentale  la Crise du personnage dans le théâtre moderne (reprise chez « Tel », Gallimard), tout comme ses réflexions ­essentielles dans  le Théâtre et le Prince, suivi d’ Un système fatigué (Actes Sud-Papiers). On doit à ce grand intellectuel, homme de petite taille au regard aigu derrière les lunettes, une gratitude éperdue. Jean-Pierre Léonardini

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Samuel Gallet, hors les sentiers battus

Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Samuel Gallet propose ses Visions d’Eskandar. La vie et les actes d’un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Sans oublier Premier amour au Théâtre des Halles et Journal de l’année de la peste au théâtre La condition des soies.

Le nom d’Eskandar, qui sonne bien il est vrai, semble hanter son « inventeur », Samuel Gallet, qui a conçu un triptyque autour de cette appellation. Visions d’Eskandar est le deuxième volet de cette œuvre commencée avec La bataille d’Eskandar.Mieux, depuis 2015, c’est tout un collectif qui vit et agit sous cette dénomination d’Eskandar. Un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Vaste et ambitieux programme que réalise effectivement presqu’à la lettre Samuel Gallet. Aussi bien dans la Bataille que dans les Visions, paradoxalement, on navigue « paisiblement » d’un registre à l’autre, sans heurt, de manière presque naturelle. C’est sans doute l’une des qualités premières des spectacles de Samuel Gallet, leur extrême cohérence, de l’écriture à la mise en scène, de l’interprétation à la réalisation musicale de l’ensemble.

On retrouve bien de manière tangible ces qualités dans Visions d’Eskandar qui prend le prétexte de plonger le personnage principal, un architecte hanté lui aussi par la ville d’Eskandar, dans un coma profond à la suite d’un malaise cardiaque pour s’en aller fouailler ce qu’il y a de plus profondément enfoui au fond de sa conscience et de son imagination. Les espaces du dedans, c’est bien connu, sont infinis, même s’ils s’enracinent autour de la ville (de la cité ?) d’Eskandar. C’est néanmoins un paysage de ruines – celles de notre monde en butte à toutes les catastrophes – qui surgit. Autour de l’architecte d’autres personnages, la caissière de la piscine municipale-un amnésique, entrent dans l’étrange et triste ronde, dans la discrète scénographie de Magali Murbach qui a le mérite de laisser toute liberté de manœuvre aux comédiens et aux musiciens.

Jean-Christophe Laurier, l’architecte, Caroline Gonin, la caissière de la piscine, Pierre Morice, l’amnésique, accompagnés et soutenus musicalement par Mathieu Goulin et Aëla Gourvennec : les interprètes sont tous d’une réelle justesse, donnant corps et âme à la belle écriture de Samuel Gallet. La petite musique de l’écriture et du travail de l’auteur-metteur en scène (et interprète dans la Bataille) est discrète. Qui refuse le bruit et la fureur habituels, et souvent creux voire insincères, des productions qui se veulent en prise avec leur temps. On ne l’en apprécie que mieux. Jean-Pierre Han

Visions d’Eskandar, texte et mise en scène de Samuel Gallet. Jusqu’au 29/07, au Théâtre 11.Avignon, à 11h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).

à voir aussi :

Premier amour : jusqu’au 30/07, au Théâtre des Halles à 11h00. Un texte de Samuel Beckett, dans une mise en scène de Jean-Michel Meyer avec Jean-Quentin Châtelain. L’un des premiers textes de Beckett écrit directement en français, l’histoire d’une double rencontre amoureuse : celle d’une langue, le français, autant que celle d’une femme ! « Pas de musique, pas de décor, pas de gesticulation », avait exigé, au moment de la création, Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit et exécuteur testamentaire de Samuel Beckett. Seuls accessoires du spectacle : une antique chaise de bureau et un vieux chapeau… Avec un Jean-Quentin Châtelain, l’acteur fétiche du regretté Claude Régy, toujours aussi juste et élégant du geste et de la voix. Yonnel Liégeois

Journal de l’année de la peste : jusqu’au 31/07, à La condition des soies à 13h35. D’après Daniel Defoe, dans une mise en scène de Cyril Le Grix avec Thibaut Corrion. 1665, la peste s’abat sur la Cité de Londres : châtiment divin ou mal venu du Levant ? Defoe a laissé de la pandémie une description digne des grands cliniciens du XIXe siècle. « Il parle d’absence de traitement connu, de la contagiosité, de confinement des malades (…) », commente Gérald Rossi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. « Defoe précise aussi que les plus modestes sont les plus exposés à la maladie (…), il est encore question de laissez-passer et de certificat de bonne santé. C’est saisissant, remarquable de justesse », conclut notre confrère. Une pièce qui éclaire, avec une surprenante acuité, la crise que nous traversons. Yonnel Liégeois

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Murkus et le théâtre palestinien

Jusqu’au 25/07 à la Chapelle des Pénitents Blancs, à 14h et 19h, le metteur en scène et auteur Bashar Murkus propose Le musée. Une première, pour une œuvre palestinienne, dans le In du festival d’Avignon. Un geste artistique et politique fort.

Avec une vingtaine de pièces à son actif, Bashar Murkus ouvre une brèche dans l’invisibilité du théâtre palestinien. Dans Le musée, un homme est incarcéré depuis sept ans, il attend son exécution. Il a attaqué un musée – dans une ville que l’on ne situe pas – où il a tué 49 enfants et leur enseignante. à son dernier repas, il a convié l’enquêteur qui l’a interrogé. Le dialogue qui s’engage entre les deux protagonistes, et dissèque le passage à l’acte dans la terreur, est saisissant. Le jeune et talentueux metteur en scène palestinien invite à une réflexion dialectique sur la violence dans une forme rapprochée et dérangeante. Né en 1992, il a fondé le Théâtre indépendant Khashabi en 2015 à Haïfa. Entretien

Marina Da Silva – Pour la première fois, un metteur en scène palestinien est présent dans le In d’Avignon ! Vous serez également au Théâtre de la Ville à Paris, en novembre prochain, avec Hash. On connaît les difficultés de la création palestinienne dans un contexte d’occupation et de déni de citoyenneté. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Bashar Murkus – J’ai pu me former au théâtre à l’université ou avec des artistes. Notamment avec François Abou Salem – j’étais encore un enfant –, fondateur du Théâtre national palestinien à Jérusalem. En 2014, j’ai monté au Théâtre Al-Midan, à Haïfa, où je vis et travaille, le Temps parallèle, qui évoquait la figure de Walid Dakka, alors le plus ancien prisonnier politique détenu en Israël. Cela a fait l’effet d’une déflagration, provoqué la suppression des subventions du ministère de la Culture et de la municipalité et la fermeture du théâtre. Mais cela a aussi montré la peur et la crainte du gouvernement israélien à l’égard de la culture et de l’art palestiniens. Avec cette pièce, la représentation sortait de la salle vers la rue et ses enjeux étaient posés dans l’espace public. À partir de là, avec d’autres artistes, nous avons créé le Théâtre Khashabi pour pouvoir travailler librement, indépendants financièrement et politiquement. Pour nous, l’art et le théâtre ont un rôle à jouer dans la construction de la conscience individuelle.

M.D-S. – On ne peut situer dans quelle ville ou pays se déroule l’attaque terroriste et d’où sont les protagonistes du Musée. Pourquoi ?

B.M. – Je n’ai surtout pas voulu ramener la pièce au conflit israélo-palestinien. Nous ne voulons pas délimiter notre champ de création et de réflexion. Ici, ce n’est pas l’attaque terroriste qui est l’enjeu de la pièce, mais plutôt comment on définit le terrorisme. On interroge les conditions du point de bascule. Les protagonistes sont à deux pôles contradictoires et opposés. Mais ces deux pôles impactent notre vie quotidienne et nous font nous interroger – philosophiquement et politiquement – sur le pouvoir. Il nous faut trouver un sens à cette violence qui, aujourd’hui, traverse toute l’Europe. Je m’intéresse aux sujets contemporains qui amènent les spectateurs devant des questions humaines, politiques et artistiques. Cela place le spectateur – de façon symbolique – dans une position de mise en danger.

M.D-S. – Ce qu’on a appelé « la révolte de Jérusalem » a embrasé toute la Palestine. Qu’est-ce que ce moment a représenté pour vous ? Vous inspire-t-il théâtralement ?

B.M. – Je travaillais en Allemagne à ce moment-là. Mais, bien sûr, j’ai pu prendre la mesure de l’historicité d’un tel événement et, dès mon retour, observer ce qui était changé. Cela a montré l’unité du peuple palestinien qui se révoltait dans toute la Cisjordanie et à Gaza contre l’occupation sous toutes ses formes. À Haïfa, nous avons vu au grand jour se déployer le racisme contre les Palestiniens, qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Bien sûr, humainement, le prix à payer est considérable, mais c’est une victoire symbolique très importante. En tant qu’artiste, je ne peux pas écrire tant que je ne maîtrise pas encore l’analyse de la situation. Peut-être ultérieurement… Mais, sur le terrain, nous avons vu se mettre en œuvre de nouveaux processus d’entraide et de solidarité. Propos recueillis par Marina Da Silva

Jusqu’au 25 juillet, à la chapelle des Pénitents-Blancs. Les 18 et 19 novembre, au Théâtre des 13 Vents à Montpellier, puis tournée internationale. Hash au Théâtre de la Ville, du 23 au 27 novembre.

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Portrait(s) de femme(s)

Jusqu’au 25/07, au lycée Aubanel d’Avignon, Kornel Mundruczo propose Une femme en pièces. Un texte de Kata Wéber, la volonté d’une jeune femme à survivre dans la dignité à la mort de son nouveau-né. Un travail d‘acteurs hors-pair, une admirable distribution. Sans oublier la 69ème édition du festival de Sarlat.

Il aura fallu attendre longtemps – la fin de la deuxième semaine – pour que ce lénifiant 75Festival d’Avignon se réveille enfin. Voilà qui est fait, et bien fait, par la grâce d’Une femme en pièces, un spectacle qui connut un grand succès dès sa création en Pologne en 2018 au TR Warszawa, avant de connaître en toute logique un même succès une fois filmé et diffusé sur Netflix. Avec toujours le même duo hongrois de créateurs aux manettes : Kata Wéber autrice de la pièce, puis scénariste, et son complice et compagnon Kornel Mundruczo, metteur en scène puis réalisateur.

C’est donc la version théâtrale d’origine, avec sa distribution polonaise (et quelle distribution : ils sont tous admirables !), qui nous est proposée avec cependant un détour par le cinéma. Ainsi, le spectacle s’ouvre sur une séquence filmique de près de 35 minutes, une description réalisée au plus près du visage et du corps d’une jeune femme dans les affres de l’accouchement : long, très long moment, un long plan-séquence volontairement difficile à supporter pour aboutir à la mort de son enfant. Une séquence à trois personnages : la mère, le père présent dans toute sa balourdise qui est totalement à côté de la plaque, une sage-femme dont c’est le premier accouchement… On reste tétanisé ! Commence alors un changement complet de décor, opéré à vue d’œil et dans le jeu de la trame dramatique.

Le deuxième acte, purement théâtral celui-là, débute dans ce nouveau décor on ne peut plus réaliste comme dans les meilleurs films avec son salon au centre de la scène et de part et d’autre la cuisine et la salle de bain, le tout dans la même continuité visuelle. Place est ainsi faite aux protagonistes de ce repas de famille qui ne commencera jamais vraiment : la mère et ses deux filles affublées de maris plutôt portés sur la boisson et ne songeant qu’à s’aviner, ce quintette étant accompagné par une cousine… Cela bouge beaucoup, d’un espace l’autre et même hors champs, les relations entre les personnages, notamment entre les deux sœurs, savamment disséquées, jusqu’à ce qu’enfin soient dévoilés les véritables motifs de la présence de l’une des filles, Maja, celle-là même qui a subi le traumatisme de la perte de son enfant six mois auparavant.

La jeune femme affirme haut et fort sa volonté, c’est une véritable revendication, de pouvoir enfin faire son deuil en toute liberté, de ne pas porter plainte comme tout le monde l’y incite contre la sage-femme qui l’a accouchée. Il aura fallu attendre un long temps avant que l’on en arrive à ce dénouement. Le spectacle ne manque pas de défauts mais on passera outre, tant on assiste ici à un travail d’acteurs hors pair. Avec, tout particulièrement, Justyna Wasilewska qui donne au rôle de Maja toute sa grâce, sa sensualité liées à une farouche détermination, à son regard posé sur son entourage et le monde qui l’entoure avec une sorte de détachement proche d’une ironie qui n’est que la mise à distance de la douleur de sa condition. C’est toute la distribution qui est de cette couleur. Jean-Pierre Han

Une femme en pièces de Kata Wéber, jusqu’au 25/07 à 18h. Mise en scène Kornel Mundruczo, au Gymnase du lycée Aubanel (Tél. : 04 90.14.14.14).

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Jusqu’au 04/08, se déroule la 69e édition du Festival des Jeux du Théâtre de Sarlat. Concoctée sous la houlette de Jean-Paul Tribout, se profile une programmation riche, éclectique et diversifiée : 18 spectacles, des rencontres-débats avec le public… Avec des artistes confirmés et de nouveaux talents dans la liste des comédiens, auteurs et metteurs en scène ! Premier d’Aquitaine, le plus ancien après Avignon, cela fait donc 69 ans que la cité du Périgord noir sert d’écrin au Festival des Jeux du théâtre. Sarlat, au patrimoine exceptionnel entre Dordogne et Vézère, est la ville européenne qui possède le plus grand nombre de monuments inscrits ou classés au kilomètre carré ! Des spectacles toujours joués en plein air, en des lieux magiques, avec des propositions alléchantes à l’affiche : Oncle Vania de Tchekhov, Le malade imaginaire de Molière, Le barbier de Séville de Beaumarchais. Yonnel Liégeois

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Paris l’été, un festival éclectique

Jusqu’au 1er août, danse-théâtre-cirque-musique-installations et films sont à l’affiche de Paris l’été. Un festival au programme éclectique, où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation. Avec Bartabas et son cheval Tsar, en temps fort.

Après son ouverture au musée du Louvre le 12 juillet avec le chorégraphe Fouad Boussouf et ses quinze danseurs, c’est Bartabas qui est le second temps fort de Paris l’été. Un festival très patrimonial pour déambuler dans de beaux espaces qui vont de la Cartoucherie de Vincennes au lycée Jacques-Decour en passant par la Monnaie de Paris, le Grand Palais éphémère ou offrant une randonnée insolite au Moulin Jaune, à Crécy-la-Chapelle, et bien d’autres lieux à découvrir. Danse, théâtre, cirque, musique, installations, films sont au programme de ce festival éclectique où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation, orchestré depuis 2017 par Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, tous deux à la tête du Monfort Théâtre.

Au manège de la Grande Écurie royale du domaine de Versailles, à la tête de la prestigieuse Académie équestre nationale qu’il dirige depuis 2003, avec ses Entretiens silencieux, Bartabas était très attendu. Le talentueux maître écuyer, chorégraphe et metteur en scène, qui a su inventer les spectacles les plus sublimes et a publié un livre passionnant et intime sur sa passion pour les chevaux ( D’un cheval l’autre, Gallimard), draine sur son nom des spectateurs fidèles et respectueux.

Dans l’écrin du manège

« Aujourd’hui, j’éprouve de plus en plus de plaisir à m’entretenir solitairement avec mes chevaux, très tôt le matin, avant la vie des hommes. C’est au lever du soleil, dans le silence et la concentration, que le corps et l’esprit sont le plus disponibles pour une écoute profonde. En tant qu’interprète, je suis à la recherche de ces moments de grâce, impossibles à reproduire ». Dans le programme du festival, l’exergue crée le désir. Pour nous spectateurs, la représentation aura lieu à 11 heures. Peut-être quelques heures trop tard pour attraper le moment de grâce… Il aurait pourtant pu avoir lieu.

L’écrin du manège, merveilleusement réhabilité par le peintre Jean-Louis Sauvat à l’invitation de l’architecte Patrick Bouchain et de Bartabas, redonnant vie aux anciens dessins d’Eugène Delacroix réalisés deux siècles auparavant et fusionnant avec des sculptures de bois contemporaines, s’y prêtait totalement. Les grands miroirs habillant les murs et les lustres splendides tombant du haut plafond donnent au manège une beauté saisissante et invitent au recueillement.

Le pur-sang mène la danse

Une porte s’ouvre à jardin, laissant entrer Bartabas et Tsar, sublime et immense bête en robe noire. Il y a d’abord l’accueil entre l’homme et le pur-sang. Les caresses de l’un sur l’encolure de l’autre. Ce geste d’étirement, une à une, des pattes avant et arrière. La mise en selle. Puis les premiers pas et leur empreinte au sol. Entre hésitation et assurance. Tour de piste. Toujours dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Le temps qui s’étire. Parfois, Tsar rompt le cercle. On comprend vite que le cavalier va juste écouter et accompagner l’animal. Il n’est pas là pour montrer un spectacle. Juste faire passer la relation entre le cavalier et sa monture.

Sans doute la représentation n’est et ne sera jamais identique puisque c’est Tsar qui mène la danse. En ce jour de 14 Juillet, Tsar est là, à minima. Il n’a peut-être pas envie de travailler. De temps en temps, Bartabas passe délicatement la cravache entre les oreilles de Tsar mais ce geste graphique semble ne pas avoir d’incidence sur son inspiration. Il ébauchera tout juste, en fin de représentation, quelques pas en arrière.

L’intimité mise en musique

Pour la musique – réalisée avec le concours de l’Ircam –, ce sera Manuel Poletti qui transformera le silence et le bruit des sabots en « rendu sonore généré et modifié en temps réel, afin de mettre en musique l’intimité de l’homme et du cheval qui font corps ». Un exercice de haute voltige. Pas immédiatement perceptible pour les profanes. Peut-être réservé à ceux qui peuvent regarder l’homme et l’animal comme on entre en méditation. Que Bartabas invite à voir ce corps-à-corps avec le cheval était une magnifique idée. Malheureusement, une idée ne fait pas une création artistique. Elle suppose une mise en œuvre au plateau ou au sol. Qui, ici, n’a pas lieu. On est aussi dérangé du regard sur soi que le cavalier adresse, largement, aux miroirs et qui cherche si peu les yeux du public.

Peut-être qu’à trop prendre soin des chevaux, Bartabas finit par ne plus prendre en considération les humains… Marina Da Silva

Festival Paris l’été, jusqu’au 1 er août (Rés. : 01 44 94 98 00).

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Frictions, au cœur de l’essentiel

Réputée et à mettre entre toutes les mains, la revue Frictions analyse avec justesse un univers théâtral devenu, désormais, si peu « essentiel ». Avec un dossier en forme de défense et illustration de l’œuvre d’Edward Bond. Pour se clore avec une interrogation sur le théâtre, « politique » ou non, de Jean Genet. Sans oublier la récente parution du numéro de la revue UBU-Scènes d’Europe.

On n’y va pas de main morte – tant mieux – dans la dernière livraison de la revue Frictions (n° 33), que dirige Jean-Pierre Han. Dans son éditorial, « Un peuple de fantômes/Éloge du vide », il se livre à la juste analyse spectrale d’un univers théâtral désormais si peu « essentiel ». Sous le titre « Penser passionnément » suit un fort dossier, réalisé par Jérôme Hankins, en forme de défense et illustration de l’œuvre d’Edward Bond. De cet auteur capital quant au tragique contemporain, on découvre les « Corona Papers », soit trois lettres et la postface de sa dernière pièce, le Voleur de chaussures, traduites de l’anglais par Élisabeth Angel-Perez. C’est d’une lucidité foudroyante : « L’accident du capitalisme et l’accidentel dans la Nature se conjuguent. Le double accident fait tourner la société plus vite. Cela cause le réchauffement climatique et le coronavirus. Les chiffres que rapportent quotidiennement les médias sur l’état de la Bourse sont ceux de la température des malades… »

Jean-Lambert Wild, dans « Pas de gilet de sauvetage pour les poètes », médite sur la décrépitude de « l’essentiel » : « La mise à nu est brutale. Elle nous tue avec cette notification qu’on ne sert à rien, qu’on est inadaptable, qu’on n’est pas téléchargeable, qu’on n’est pas rentable. » Un portfolio en couleur donne à voir treize tableaux de Bruno Boëglin, homme de théâtre superbement à part, auquel la société de ses amis a consacré un ouvrageUne vie dans le désordre des esprits (À plus d’un titre). Il peint comme il a joué et mis en scène, dans un mouvement perpétuel de poésie farouche. Simon Capelle, c’est à Artaud, l’homme-théâtre en personne, qu’il s’attache, celui des voyages en Irlande et au pays des Tarahumaras, prophète d’un « futur plongé dans la grammaire du présent ».

Pierre Longuenesse, dans « Théâtre, poésie, politique », explore en détail les « écritures performatives » de Philippe Malone (les Chants anonymes) et Michel Simonot ( le But de Roberto CarlosDelta Charlie Delta). De ce dernier, on lira Même arrachée, avant de découvrir, de Claudine Galéa, « Ça ne passe pas », partition de colère lyrique sur la Méditerranée comme cimetière marin. Malone, Simonot et Galéa prennent bille en tête la fuite éperdue de ceux qui n’ont rien, en vue d’un paradis illusoire… Et puis Olivier Neveux se demande, en dialecticien accompli, « Pourquoi le théâtre de Jean Genet est-il politique ? »Frictions mise sur la pensée au plus haut prix. Jean-Pierre Léonardini

Frictions, 153 pages, 15 euros. Abonnement (50 euros pour quatre numéros), 22, rue Beaunier, 75014 Paris.

à lire aussi :

Avec ce numéro double (70/71) nouvellement sorti des presses, la revue UBU-Scènes d’Europe, dirigée par Chantal Boiron, fête ses 25 ans d’existence ! Avec, en ouverture, un série d’articles bien sûr à l’occasion de la 75ème édition du festival d’Avignon, surtout sur le passé devenu légende de la Cité des papes… Le regard rétrospectif de Gilles Costaz est jouissif, les souvenirs de Valère Novarina savoureux, l’entretien avec Nathalie Béasse éclairant ! Sans oublier l’hommage émouvant d’Odile Quirot à Jean-Pierre Vincent : du TNS de Strasbourg aux Amandiers de Nanterre, en passant par la Comédie Française, un maître du théâtre français, politique et citoyen. Yonnel Liégeois

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Emma Dante, entre rêves et cauchemars

Jusqu’au 23/07, au lycée Mistral d’Avignon, Emma Dante présente Misericordia et Pupo di zucchero. Deux spectacles où il est question de féminisme, de féminicide, de maternité et de la fête des morts. Son théâtre convoque fantômes et fantasmes, et en appelle au pardon.

Cette année, il est beaucoup question de religion. Un air de rédemption semble flotter sur la ville, les spectacles. Qu’aurions-nous donc à nous faire pardonner ? Faudra-t-il, après avoir montré notre passe sanitaire, énoncer tous nos péchés ? Diable de mécréants que nous sommes…

Il y a quelques années, la grande chanteuse et ethnomusicologue Giovanna Marini, qui collecta et sauva des pans entiers de chants et contes populaires italiens, chantait une chanson écrite par les femmes pour célébrer un journal clandestin à destination des femmes diffusé en 1943 par la résistance italienne dans le nord de l’Italie. C’est grâce à ce journal que des femmes, analphabètes, apprirent à lire. Elles étaient ignorantes, n’avaient jamais mis les pieds à l’école. Elles ont grossi les rangs des partisans. Vingt ans après, Giovanna Marini retrouve la trace de l’une de ces femmes : dans sa cuisine, sur le réfrigérateur, trône, encadrée, une copie de ce journal. À gauche, le portrait de Jean XXIII. À droite, celui de Staline. « Tous les peuples du monde en un seul coup d’œil », précise, amusée, Giovanna Marini…

Cette chanson fait étrangement écho à Misericordiale premier des deux spectacles que présente Emma Dante, la metteuse en scène et chorégraphe italienne, suivi de Pupo di zucchero (la statuette de sucre), qui forment un diptyque même si l’un peut aller sans l’autre. Sur le plateau, trois femmes, trois sœurs et un garçon, Arturo. Tous sont alignés, assis. Plateau nu, sobre, noir, d’une noirceur qui rappelle la crasse de la maison dont il sera question tout du long. Cliquetis des aiguilles à tricoter qui s’agitent frénétiquement, cris et mimiques d’Arturo, messes basses entre elles. Emma Dante ne tourne pas autour du pot. En deux temps trois mouvements, on saisit la situation. Les trois sœurs veillent sur leur neveu Arturo. On comprendra, plus tard, que c’est sous les coups de son conjoint que la mère est morte et que l’enfant est né, handicapé.

Emma Dante, dans un spectacle quasi mutique mais dansé, mimé, bruité, dresse un portrait de cette famille au bord du gouffre, sans le sou, à la manière du néoréalisme italien. Les trois sœurs sont à la fois des mères de substitution et des putains qui, la nuit venue, se métamorphosent en strip-teaseuses dans des bars interlopes pour gagner de quoi manger. Elles imploreront, le spectacle durant, le pardon, cette « miséricorde » qui seule peut les absoudre car elles vont confier leur neveu, qu’elles aiment, aucun doute là-dessus, à une institution.

Les femmes de Marini résistent, celles de Dante subissent

Dans un montage qui se joue d’une chronologie linéaire privilégiant les flash-back pour que le spectateur reconstitue le puzzle éclaté de ces vies de misère, Emma Dante nous demande de ne pas les juger, les blâmer. Qui sommes-nous d’ailleurs pour les juger ? Derrière cette intention, louable, demeure une autre question : le féminisme. Et c’est là où la chanson de Giovanna Marini vient percuter de plein fouet le spectacle d’Emma Dante. Chez la première, les femmes résistent, se rebellent. Chez Dante, elles subissent, saintes parmi les saintes, sans la moindre velléité de révolte et ne peuvent que demander le pardon. De quoi doivent-elles se faire pardonner ? D’être pauvres et maltraitées ? D’être femmes ?

Dans Pupo di zucchero, c’est la fête des morts que l’on célèbre. Un vieil homme aux allures de Gepetto (dans Misericordia, on entend ce petit air de tarentelle du Pinocchio de Comencini) sculpte en pâte à sucre un petit bonhomme. Une offrande pour les morts. Et les morts vont s’inviter, magnifiques pantins, cadavres momifiés que l’on accrochera, un à un, sur un rail jusqu’à former un retable… Emma Dante orchestre magnifiquement les mouvements sur un plateau, elle sait faire jaillir des images, nous embarquer dans des histoires toujours bouleversantes. Ses actrices, acteurs, danseuses, danseurs, performeurs sont toujours au diapason de ses visions scéniques et mystiques. Ces deux dernières créations, au-delà de leur grande qualité artistique, soulèvent toutefois quelques interrogations… Marie-José Sirach

Jusqu’au 23 juillet. Misericordia à 15 heures et Pupo di zucchero à 19 heures, au gymnase du lycée Mistral. Tournée en cours.

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Les Présidentes, sublime trio

Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Laurent Fréchuret propose Les Présidentes. Une pièce de l‘autrichien Werner Schwab, où la médiocrité malsaine portée à ce point d’incandescence finit presque par toucher le sublime ! Sans oublier Incandescences au Théâtre des Halles et Pôvre vieille démocrasseuse au Théâtre des Carmes.

Ouragan ravageur de la fin du XXsiècle, le plasticien et auteur dramatique Werner Schwab portait à son pays natal, l’Autriche, le même amour que ses compatriotes Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek. Un amour enraciné autour d’une extrême attention de leurs travers. Témoins les spécimens qu’il nous livre en pâture, trois femmes bien nommées « Présidentes », trois petites bourgeoises engoncées dans la médiocrité de leur vie quotidienne, si on peut encore parler de vie lorsqu’il ne s’agit que d’une suite de ressassements de frustrations, de délires obsessionnels, chacune dans son registre très particulier. La médiocrité malsaine portée à ce point d’incandescence, on finit presque par toucher du doigt – ô paradoxe – le sublime !

Elles sont donc trois, comme dans les Bonnes de Genet, pour en arriver au même acte, soit un meurtre dans toute sa furieuse abjection. Ce n’est pas un hasard si la tragédie (c’en devient une) commence par l’écoute des trois femmes d’un discours du pape Jean-Paul II avant que, télé fermée dont les images se reflètent en grand sur le visage et le corps des intéressées, elles se mettent à jouer leur monstrueuse partition. Monstrueuse partition qui oscille entre solos et entrecroisements de voix et même affrontement des corps. Il fallait à tout le moins un excellent chef d’orchestre (metteur en scène) pour mener à bien cette œuvre musicale. Il s’agit de Laurent Fréchuret qui, avec son Théâtre de l’Incendie, a très vite annoncé la couleur de son travail.

Son premier mérite est d’avoir réuni trois interprètes dont le seul énoncé des noms met l’eau à la bouche. Mireille Herbstmeyer (Erna), dont l’obsession de l’économie va jusqu’à compter les feuilles de papier toilette, obsédée par le charcutier Wottila dont le premier mérite aura été de lui vendre du pâté de foie bon marché, elle est affublée d’un fils alcoolique. Flore Lefebvre des Noëttes (Greta) en obsédée et frustrée du sexe, avec ses tenues moulantes et transparentes, dont la fille a préféré fuir en Australie. Laurence Vielle (Marie), une illuminée, spécialiste du débouchage à mains nues des toilettes, activité qu’elle exerce comme un sacerdoce.

Une incroyable et très jouissive distribution, dans l’économie d’écriture de Schwab à laquelle répond admirablement la direction d’actrices de Laurent Fréchuret. Ce qu’elles réalisent est proprement incroyable dans une rigueur de tous les instants. Il faudrait des pages pour décrire leur travail… Jean-Pierre Han

Les Présidentes de Werner Schwab, mise en scène de Laurent Fréchuret. Théâtre 11. Avignon, à 20h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).

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Incandescences : jusqu’au 30/07 à 11h00, au Théâtre des Halles. Après Illumination(s) et F(l)ammes, ses deux précédents spectacles qui nous avaient formidablement réjoui, le metteur en scène Ahmed Madani clôt ainsi sa trilogie Face à leur destin avec talent et brio. Comme à son habitude, il convoque neuf jeunes sur scène, nés de parents ayant vécu l’exil et résidant dans des quartiers populaires. Pour faire entendre la voix d’une jeunesse rarement entendue, les récits trop souvent passés sous silence de vies ordinaires au caractère extraordinaire. Poétiquement percutant, émouvant. Yonnel Liégeois

Pôvre vieille démocrasseuse : jusqu’au 25/07 à 14h15, au Théâtre des Carmes. Directeur du Théâtre de La Passerelle à Limoges, le metteur en scène Michel Bruzat nous avait enthousiasmé en 2019 avec son Soliloque des pauvres, de Jean Rictus, en ce même lieu. Il nous revient avec un texte de Marc Favreau, alias Sol, « ce clown québécois clochard poète, jongleur de mots, humaniste, qui nous parle de l’état de la planète et qu’il est plus que jamais nécessaire de faire entendre ». Avec la comédienne Marie Thomas, « magnifique, poétique, drolatique, pétillante ». Yonnel Liégeois

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Ariel Goldenberg, le théâtre en deuil

Né à Buenos-Aires en 1951, Ariel Goldenberg est décédé à Nîmes le 14 juillet. L’homme de théâtre a sillonné la planète avant de faire définitivement halte en France. Directeur de la MC93 à Bobigny puis du Théâtre national de Chaillot, il a promu des dizaines d’artistes qui lui doivent beaucoup.

Ariel Goldenberg est mort le 14 juillet à Nîmes. Il s’y était retiré après une existence intense en faveur du théâtre, et ce à l’échelle internationale. Si nombreux sont dans le monde les artistes aidés, accompagnés, promus, révélés par lui, que c’est comme une très grande famille qui est aujourd’hui en deuil d’un homme à sept vies, tels les chats. Né le 2 février 1951 à Buenos-Aires, il a le prénom du personnage ailé de la Tempête de Shakespeare. Magnifique juif errant, homme bon et rond, jovial, doté d’un sens de l’amitié universelle, il est polyglotte. Que de langues à son actif ! L‘espagnol – il a la double nationalité, d’Espagne et d’Argentine – le français, l’italien, le portugais, l’anglais, l’allemand, le yiddish, qu’il a enseigné tout en poursuivant des études de vétérinaire.

L’univers du spectacle au plus haut prix le happe dès ses 18 ans, quand il est nommé administrateur du Théâtre Payro de Buenos-Aires, avant d’y cofonder le Théâtre Margarita Xirgù – du nom de la fameuse actrice espagnole antifranquiste exilée en Amérique Latine – et de présenter Mikis Théodorakis à la capitale argentine. En 1970-71, il organise un cycle de la chanson chilienne en opposition à Pinochet (Isabel Parra, Quilapayun, Angel Parra, Inti Illimani…). De tout ce qu’il accomplit, impossible, en si peu d’espace, de dresser la nomenclature. Quelques pistes, néanmoins : 1972-75, actif dans les théâtres Payro et Lassalle (il en assure la programmation), il produit des émissions de télévision autour de musiciens brésiliens. Avec le Théâtre Payro, il tourne en France, en Italie, en Allemagne. D’abord invité, puis collaborateur de Jack Lang au Festival de Nancy, il en devient le prospecteur en Amérique latine et sélectionne des troupes européennes pour le Festival des Nations de l’UNESCO à Caracas, où il fera connaître Vittorio Gassman. Voyages en Afrique…

Entre Nancy et Caracas (en 1980-81), il collabore à la « Rasegna dei Teatri Stabili » de Florence. A Madrid, il met sur pied des Festivals internationaux, sans abandonner Nancy et Caracas… Le voici à Munich, responsable de la programmation de l’Alabama-Halle. Il fait tourner Dario Fo en Amérique du Sud. C’est vertigineux ! Tant d’heures en avion, tant de responsabilités menées à bien dans un grand rire, entre Munich, Madrid, l’Espagne, l’Amérique du Sud, l’Afrique ; découvreur enthousiaste, organisateur infatigable. En mai 1989, il est nommé directeur de la Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis (MC93 Bobigny). Il y succède à René Gonzalez. En mai 1992, reconduit à la tête de la MC-93, Ariel Goldenberg quitte la direction du Festival international de théâtre de Madrid, après en avoir piloté la XIIème édition. En 2016, il renonce au Festival d’Automne de Madrid, qu’il animait depuis 2000. De juin 2000 à 2008, il est directeur du Théâtre national de Chaillot.

à Bobigny et Chaillot, il aura fait appel aux plus grands et aux plus prometteurs de l’époque : de Robert Wilson à Lev Dodine en passant, entre autres, par Georges Lavaudant, André Engel, Alfredo Arias, Peter Sellars, Robert Lepage, Deborah Warner, Philippe Decouflé, Frank Castorf, Mikhail Baryschnikov, Angelin Preljocaj, Bianco Li, Rodrigo Garcia, Heiner Müller, Bruno Bayen, Jean-Marie Patte, Simon Abkarian, Vincent Macaigne, Fellag, etc… Le lundi 4 octobre, hommage lui sera rendu à la MC93 de Bobigny. Jean-Pierre Léonardini

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Un art en mouvement, la vie

Jusqu’au 13/07, au Cloître des Carmes d’Avignon, Nathalie Béasse proposait Ceux-qui-vont-contre-le-vent. Une metteure en scène, autant que plasticienne, qui compose une salutaire bulle poétique. Sans oublier Sang négrier au Théâtre des Barriques.

Formée à l’école des beaux-arts, à l’évidence Nathalie Béasse œuvre en tant que plasticienne sur le plateau. Une plasticienne également traversée par son expérience de la performance et par l’art cinématographique. Toutes choses insuffisantes pour tenter d’expliquer ce qu’il se passe sur la scène qu’elle envisage comme une immense toile blanche sur laquelle – taches de couleurs multiples – elle lance des interprètes, quatre femmes et trois hommes ici, qu’elle fait se mouvoir dans ce qui pourrait apparaître comme une vraie-fausse improvisation. Étrange alchimie pour ce qui va se constituer, à savoir une authentique communauté, celle-là même que Tiago Rodrigues n’a pas su constituer dans la mise en scène de la Cerisaie.

Ils sont là, dans le brouhaha de discussions ou de disputes, apparaissant au bas de la scène, à se demander… quoi au juste ? On saura toutefois, c’est l’une des protagonistes qui le proclame, qu’il y a quelque chose à dire, qu’il y a beaucoup de choses à dire. On n’en saura pas plus avant que tous ne consentent à monter sur scène, et que s’organise subrepticement une série de séquences qui n’ont pas forcément de liens les unes avec les autres, le tout dans une sorte de calme évidence. Les tableaux inaugurés par un repas de famille très particulier, défilent, parfois entrecoupés de brefs textes émis face au public, pas n’importe lesquels, Flaubert, Marguerite Duras, Dostoievski, Rilke, Falke Richter, Kae Tempest… La scène est bien une toile sur laquelle Nathalie Béasse organise, cadre, réorganise, recadre, fait se mouvoir des taches de couleurs, corps des acteurs saisis en pleine liberté et pourtant parfaitement contrôlés. Et comme toujours chez elle, dont les spectacles se prolongent les uns les autres, finissent pas affleurer les thèmes qui lui sont chers, ceux de la chute, du vide.

Ce qui se dégage de l’ensemble, des ensembles, des compositions, est un charme inouï. Il n’est pas jusqu’au titre, Ceux-qui-vont-contre-le-vent, nom d’une tribu nord-amérindienne des Omahas, qui ne nous indique clairement la volonté de Nathalie Béasse : aller avec ses interprètes soutenus par la musique de Julien Parsy, à contre-courant de ce qui peut se donner par ailleurs. Une véritable bulle poétique dont nous sommes plutôt sevrés dans cette édition du Festival, que l’on apprécie avec d’autant plus de plaisir. Jean-Pierre Han

Tournée : Le Quai, Centre dramatique national d’Angers Pays de la Loire, du 30/11 au 4/12. Le Grand R, scène nationale de La-Roche-sur-Yon, le 4/01/22. La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale, du 11 au 14/01. Théâtre de la Bastille, Paris, du 3 au 18/02. Théâtre de Lorient, Centre dramatique national, les 2 et 3/03. Le Maillon, Théâtre de Strasbourg-Scène européenne, les 17 et 18/03. La Rose des vents, Scène nationale de Lille Métropole, les 29 et 30/03.

à voir aussi :

Jusqu’au 29/07 à 13h05, au Théâtre des Barriques : Sang négrier. L’adaptation d’un récit de Laurent Gaudé, extrait de Dans la nuit Mozambique paru chez Actes Sud, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un texte fort. Un puissant appel à la tolérance et sans concession contre toute discrimination, un vibrant plaidoyer contre l’esclavage sous toutes ses formes et pour le respect de la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons – trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Yonnel Liégeois

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