Archives de Tag: Théâtre

Deliquet et Fassbinder au travail !

Du 28/09 au 09/10, au théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93), Julie Deliquet reprend Huit heures ne font pas un jour. On ne pourra guère reprocher à la directrice du CDN de ne pas avoir de la suite dans les idées. Elle adapte cette fois-ci une œuvre signée Rainer Werner Fassbinder, écrite et filmée pour le petit écran.

Après Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman et Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin, voilà donc Fassbinder… Mieux, elle reprend son dispositif scénique établi – en général autour d’une grande table autour de laquelle s’agitent ses comédiens – dès ses premiers pas avec la Noce (chez les petits bourgeois) de Brecht, puis avec Nous sommes seuls maintenant ou même avec Vania d’après Tchekhov. Surtout, avec son noyau dur constitué de comédiens de son collectif, In Vitro, et avec le renfort d’aînés de talent comme Evelyne Didi ou Christian Drillaud, elle fait évoluer tout ce beau monde en groupe de manière chorale, dans un jeu qui se veut le plus réaliste possible – on fait comme si on était dans la vie et que l’on ne jouait pas – Bis repetita de spectacle en spectacle à tous les niveaux donc, c’est peut-être un style après tout !…

Le rythme ici est donné par l’alternance et l’entremêlement de scènes intimistes – l’histoire d’un jeune couple, de la rencontre des protagonistes à leur mariage – à des scènes de groupe, familial et de travail, et à la naissance de l’idée d’autogestion puis à ses débuts de réalisation dans l’usine qui emploie le personnage principal incarné par Mikaël Treguer (le jeune ouvrier) issu comme quelques-uns de ses camarades du plateau de l’École de la Comédie de Saint-Étienne. Un authentique feuilleton (c’en était d’ailleurs un à la télévision !), plongé dans un bain d’optimisme un rien idéaliste : cela se passe chez Fassbinder dans les années 1970 en Allemagne. Cette fiction dramatique de l’époque réagencée par Julie Deliquet elle-même, avec le concours de Julie André et de Florence Seyvos, à partir de la traduction de Laurent Mulheisen, n’est pas sans rappeler Les Vivants et les morts de Gérard Mordillat qu’avait mis en scène il y a plus d’une dizaine d’années Julien Bouffier. Dans le monde ouvrier, le monde n’a guère changé.

D’un texte foisonnant le trio d’adaptatrices, même en ne présentant que cinq épisodes de l’ensemble de l’œuvre de Fassbinder, a dû couper dans le vif, pour notamment mieux braquer les projecteurs sur le jeune couple interprété par Mikaël Treguer et Ambre Febvre, et présenter ainsi un axe dramatique plus clair. Sans doute auraient-elles pu aller plus loin encore, le spectacle souffrant, surtout dans la première partie, de longueurs et de redites. C’est un mince reproche au regard de la réussite de l’ensemble porté par une distribution sans faille, jouant dans le registre évoqué plus haut. Retrouver Évelyne Didi dans son rôle de composition de la grand-mère est un vrai bonheur. Jean-Pierre Han

Le 14/10/22, Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge. Du 19 au 21/10, Domaine d’O, Montpellier. Du 8 au 11/11, TnBA, Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine. Les 17 et 18/11, Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul. Les 01 et 02/12, Théâtre de Lorient. Les 13 et 14/12, La rose des vents, Lille Métropole Villeneuve d’Ascq

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Les frictions de JP, Rideau rouge

Limoges, capitale de la francophonie

Du 20/09 au 01/10, à Limoges (87) et alentour, se déroulent les Zébrures d’automne ! Sous la férule du metteur en scène et directeur, Hassane Kassi Kouyaté, un hymne à la francophonie dans une myriade de propositions artistiques et culturelles… De la Haute-Vienne à l’archipel caraïbéen, de l’ouest africain aux territoires ultra-marins, un festival aux saveurs épicées et aux paroles métissées.

« En ces temps identitaires, où certains remontent obstinément le cours du temps à la recherche d’une source « pure », où la complexité du monde n’a jamais provoqué de réponses aussi simplistes », commente Alain Van der Malière, le président des Francophonies, « il ne faut pas manquer ce rendez-vous de septembre à Limoges » ! Au menu, rencontres, débats, expos, musique, lectures, cinéma et théâtre : autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie, une langue et son pouvoir de création, dans une riche palette multiculturelle. Comédiens et musiciens de Guadeloupe et de Martinique, du Mali et de Guinée, de France et de Belgique, de La Réunion et de Haïti, femmes et hommes de toutes couleurs, ils sont au rendez-vous de cette nouvelle édition des Zébrures d’automne. Pour donner à voir et entendre, danser et chanter une humanité métissée et une fraternité partagée…

« Les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre », proclame avec enthousiasme Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur du festival. « La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert ». Selon l’homme de théâtre, il devient donc urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine, se réjouissant que par leur existence les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens ! Qui ouvre ensuite son propos à un horizon plus large encore : veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’O.I.F, l’Organisation internationale de la francophonie. « L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française ».

Le festival ouvrira les réjouissances le 20/09 par un hommage appuyé, et mérité, à Monique Blin disparue en janvier 2022. Une soirée en mémoire de celle qui, avec Pierre Debauche alors directeur du Centre dramatique national du Limousin, créera le premier festival des Francophonies en 1984 et le dirigera jusqu’en 1999 ! Sous sa houlette, émergeront des talents aujourd’hui reconnus : Robert Lepage, Wajdi Mouawad… Pour se clore, le 01/10, avec une « conversation » en compagnie de Daniel Maximin, le poète et romancier antillais qui partagera son regard sur les mondes artistiques et littéraires contemporains. Entre ces deux dates, dans un florilège de créations, quatre spectacles qui s’attarderont sur le territoire métropolitain : La cargaison du 22 au 24/11 au Théâtre du Point du Jour à Lyon, Anna, ces trains qui foncent sur moi les 13 et 14/10 à l’Opéra-Théâtre de Metz, Mon Éli du 09 au 13/05 au Glob Théâtre de Bordeaux, L’amour telle une cathédrale ensevelie du 11/11 au 11/12 au Théâtre de la Tempête à Paris. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Expos, Festivals, Littérature, Musique/chanson, Rencontres, Rideau rouge

Récit et chant d’exil kurde

Le 09/09 à Marseille (13), les 12 et 13/09 au Théâtre Paris-Villette (75), Élie Guillou propose Happy Dreams Hotel. Une nouvelle création, où l’auteur et metteur en scène poursuit sa documentation poétique de la tragédie d’un peuple sans État. Entre conte, théâtre et ballade, un récit qui touche au cœur.

Dispersé en Turquie à plus de 50 %, en Iran à près de 25 %, en Irak à plus de 15 % et en Syrie à 5 %, le peuple kurde est sans État, l’Iran et l’Irak en reconnaissant tout juste deux régions. Élie Guillou, metteur en scène et auteur, découvre la tragédie et la lutte kurdes en 2012 lors d’un voyage en Turquie, et y consacre une première pièce, Sur mes yeux, en 2018 . Dans une nouvelle création, Happy Dreams Hotel, qu’il écrit et met en scène avec le Théâtre du passeur, il raconte l’histoire d’Aram Taştekin, dramaturge et comédien, arrivé en France en 2017 après avoir été contraint de fuir le régime d’Erdoğan. Tous deux s’étaient rencontrés à̀ Diyarbakir, dans l’Est de la Turquie, où Aram était comédien dans la troupe municipale. Il a depuis obtenu l’asile politique, a été l’assistant de Peter Brook sur la création Why ?, en 2019, et ses projets sont accompagnés par l’Atelier des artistes en exil dont il est membre.

Élie et Aram ont élaboré ce texte biographique dans les deux langues, français et kurde mais aussi avec des mots en turc et en anglais, travaillant les sonorités et la musicalité comme une matière première. Le texte est né du vécu d’Aram et de ses compatriotes, mais aussi de la complicité et des échanges de deux amoureux de poésie et de musique. Oscillant entre tragédie et comédie, désespoir et utopie, il porte avec distance et humour la parole de ceux qui reviennent de loin. Elle est incarnée avec brio et enchantement par Aram, rejoint au plateau par Neşet Kutas, un musicien d’exception qui a aussi quitté la Turquie pour la France et lui donne la réplique pour faire vivre les multiples personnages et épisodes de ce récit proustien. Il interprète le cousin – de deux ans son aîné – avec qui Aram commet toutes les transgressions de l’enfance et de l’adolescence et dont il partage les aspirations à la révolte et à la liberté. Aussi décide-t-il de l’accompagner lorsque ce dernier s’apprête à rejoindre la guérilla à Mus, dans l’est de la Turquie. Ils atterrissent dans un hôtel – dont la chambre sert de cadre à la mise en scène, espace clos et étroit mais où les fenêtres s’ouvrent vers l’inconnu et l’infini – et passent la nuit, comme dans une veillée d’armes, à évoquer leur vie par fragments.

L’on apprend qu’ils gardaient les agneaux ensemble et que leur découverte du coca-cola – pris pour du vin ! – avait privé leur village d’eau potable durant plusieurs jours. On apprend surtout, comme lui enseigne son père, qu’en Turquie les Kurdes ont deux prénoms, celui du village et celui de l’État. « Le premier c’est en kurde, le deuxième c’est en turc ». Et qu’il vaut mieux ne pas se tromper dans l’usage de l’un ou de l’autre. On entend le récit des brimades qu’il lui faut subir à l’école, de l’arrestation des hommes et du village incendié par les soldats turcs précipitant sa famille dans l’exode jusqu’à Diyarbakir. Mais on entend aussi l’acharnement à vivre à tout prix. À Diyarbakir, il y a l’électricité, le satellite et les films de Yilmaz Guney qui donne une voix internationale aux Kurdes. Les murs semblent infranchissables mais ils se recouvrent du mot Berxwedan, Résistance. Sous toutes ses formes. En cachette des parents, les deux cousins font un voyage à Antalya où, au lieu de vivre le luxe fantasmé, ils travailleront à l’Hôtel  Happy Dreams – qui donne son titre à la pièce. Aram y découvre le théâtre et sa puissance subversive lorsqu’il veut monter le Tartuffe de Molière où il est question « d’un prêtre manipulateur. Il parle de religion mais il pense qu’à l’argent. Comme Erdoğan ». Entre conte, théâtre et ballade, ce récit nous touche au cœur. Marina Da Silva

Le 09/09 à la Friche de la Belle de Mai à Marseille, les 12 et 13/09 au Théâtre Paris-Villette ( dans le cadre du festival spot #9), les 15 et 16/11 au centre culturel le Forum à Boissy-Saint-Léger.

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Pages d'histoire, Rideau rouge

Pourvu qu’entre en scène Claude Simon

Ayant droit de l’œuvre de Claude Simon, Mireille Calle-Gruber publie La séparation. L’unique pièce de théâtre signée du prix Nobel de littérature 1985. Une écriture qui relève purement et simplement du tragique au plus haut prix.

On doit à Mireille Calle-Gruber une biographie magistrale de Claude Simon (Une vie à écrire). L’édition de La séparation est dûment complétée, sous le titre « Du train où vont les choses », d’une postface dans laquelle sont explorés, de manière exhaustive, les tenants et aboutissants d’une partition scénique qui fut représentée en 1953 à Paris, au Théâtre de Lutèce. Ce huis clos à la campagne, alors relativement mal accueilli, au cours duquel se déchirent deux couples, l’un d’âge mûr, l’autre plus jeune, tandis qu’agonise à côté une vieille femme, relève d’entrée de jeu du domaine des scènes de la vie conjugale. D’où, sans doute, les réticences initiales. On ne vit là qu’une resucée du drame bourgeois, d’autant plus décevante qu’on attendait autre chose de la part d’un adepte supposé du « nouveau roman », concept fourre-tout. À la lecture de la pièce, éclairée par l’érudition partageuse de Mireille Calle-Gruber, il apparaît que l’écriture profuse de Claude Simon, tramée des réminiscences autobiographiques d’un auteur à la pensée stoïcienne sans merci, violemment athée, attentif à la peinture noire de la mort dans ses attendus les plus concrets, relève purement et simplement du tragique au plus haut prix.

À partir de là, on saisit pleinement la validité magnifiquement désespérée de La séparation, chambre d’échos de la visée proprement spirituelle de celui qui, du Palace à la Route des Flandres, entre autres chefs-d’œuvre puissamment usinés, n’a cessé de scruter sans peur les fins dernières du métier de vivre jusqu’à l’ultime pourriture du cadavre. C’est flagrant dans des dialogues coupants où chacun, imperméable à la pluie verbale de l’autre, n’écoute que lui-même, aux confins parfois de l’hallucination. Et passent là-dedans des images inoubliables, déjà aperçues dans des fictions nourries de la vie dure de Claude Simon, tôt orphelin, marqué par la guerre, prisonnier évadé, authentique homme de l’être qui ne fut jamais un littérateur.

Il est bel et bien qu’on reparle à bon escient de Claude Simon (il n’aimait pas son prénom) et que paraisse aujourd’hui cette pièce. Grâce en soit rendue à Mireille Calle-Gruber. On souhaite ardemment qu’un metteur en scène à la hauteur s’empare de cette âpre réflexion en actes, littéralement sans merci, qui tranche encore, avec superbe, sur le tout-venant dramaturgique avec une insolente liberté de vision plastique. Jean-Pierre Léonardini

La séparation, Claude Simon (Les Éditions du Chemin de fer, 160 p., 17€).

“La séparation est une œuvre à la beauté crépusculaire, qui conjugue l’effroi fasciné par la chair vouée à charogne et une lucidité de Jugement Dernier. Mais sans recours à Dieu. La puissance, morbide et vitale, qui habite le texte au dessin sobre est d’autant plus impressionnante qu’elle est feutrée. Tout y est cris et chuchotements, dans un huis clos familial proche d’un Bergman ou d’un Tchekhov. ” Mireille Calle-Gruber

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Bussang, Hamlet au triple visage

Jusqu’au 03/09 à Bussang, Hamlet dévoile ses multiples visages dans les Vosges. Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française, incarne le héros shakespearien dans ses fractures et ses éclats. Une présence magnétique, déclinée en trois créations.

Depuis sa fondation, en 1895, le Théâtre du Peuple n’avait jamais présenté Hamlet. Le maître élisabéthain était pourtant convié sur scène dès 1901 avec Macbeth dans la traduction de Maurice Pottecher. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, on y verrait le Marchand de Venise, les Joyeuses Commères de Windsor, Roméo et Juliette, le Songe d’une nuit d’été, Mesure pour mesure, la Nuit des rois, Beaucoup de bruit pour rien… Pour torpiller cette énigmatique absence, Simon Delétang consacre le programme de l’été bussenet à la figure dramaturgique et poétique d’Hamlet dans un parcours inédit. Le héros shakespearien sera ainsi convoqué dans le texte d’origine – 1602 – et la traduction de François-Victor Hugo, puis recomposé dans la version plus contemporaine et politique de Heiner Müller, Hamlet-machine (traduction de Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger) , avant de clore en solo la petite forme, Hamlet, à part.

C’est le lumineux comédien Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française, qui incarne tous les visages d’Hamlet dans cette performance théâtrale. Il avait conçu Hamlet, à part en 2019, un oratorio où des poètes invoquent la solitude, la folie et la rébellion du personnage. Sa présence magnétique est devenue l’atout de Simon Delétang, qui signe, avec les mêmes interprètes, les deux mises en scène. Une transgression des règles de la vénérable institution – qui fête 127 ans de décentralisation –, où jusqu’à présent le directeur du lieu conviait un de ses pairs à créer la seconde pièce, motivée par l’opportunité de présenter, pour la première fois en France, les deux œuvres dans une continuité qui les éclaire l’une et l’autre. Un geste que Müller avait ­réalisé en 1990 au Deutsches Theater, un an après la chute du mur de Berlin. Un tour de force pour les comédiens amateurs, qui se mêlent traditionnellement aux comédiens professionnels pour la représentation de l’après-midi et vont cette année enchaîner avec le spectacle du soir. Un pari audacieux, créé en six semaines, où chacun a repoussé ses limites.

Outre Loïc Corbery, dont le jeu et la langue fascinent, du côté des « pros » on retrouve Anthony Poupard incarnant Laërte, Fabrice Lebert, Horatio, Georgia Scalliet, une merveilleuse Ophélie, et Stéphanie Schwartzbrod, la reine Gertrude. Tandis que, parmi la promotion d’artistes amateurs, les rôles clés de Claudius, assassin du père d’Hamlet, et Polonius, père de Laërte et d’Ophélie, ont été respectivement confiés à Sylvain Grépinet et Hugues Dutrannois et celui du Spectre, qui est autant celui du roi assassiné que celui de Maurice Pottecher, à Jean-Claude Luçon. À leurs côtés, Baptiste Delon, Salomé Janus, Houaria Kaidari, Elsa Pion, Julie Politano, Marina Buyse, Khadija Rafhi et Alice Trousset se partagent avec flamme les multiples personnages de cette pièce en cinq actes qui se déploie sur trois heures.

Simon Delétang s’est inspiré du décor de Yannis Kokkos pour la mise en scène d’ Hamlet par Antoine Vitez, un spectacle culte dont il a vu seulement des photographies mais qui a nourri son imaginaire. Un espace de blocs blancs qui dessine une perspective et d’où surgissent ou se perdent les comédiens dans les costumes sobres et stylisés de Marie-Frédérique Fillion, tous vêtus de noir, sauf Ophélie, en rouge. Les seize comédiens sont servis par une orchestration chorale et des déplacements chorégraphiés et rythmés de toute beauté. Lorsque l’ouverture tant attendue du fond de scène sacralise la mise en terre d’Ophélie, qui a mis fin à ses jours et n’échappe aux pierres et aux crachats que par son rang, on n’est pas seulement dans un effet de scénographie – un loup, des crânes immenses au pied d’arbres centenaires – mais dans une remarquable utilisation de l’espace et du jeu qui vient renforcer la puissance et la poésie de l’œuvre.

Le public ne s’y trompe pas, qui fait un accueil à la pièce au-delà de toutes les attentes de cette troupe éphémère virtuose et saisit les enjeux existentiels du drame dans leur écho d’aujourd’hui. En prenant le masque du fou, Hamlet révèle ses blessures et va au bout d’une vengeance dévastatrice. Dans Hamlet-machine, le parti pris sera celui de la revanche des femmes et d’une Ophélie qui s’affranchit des conventions et de la soumission, avec des seconds rôles féminisés et la mise en action de leur prise de pouvoir. Marina Da Silva

Hamlet jusqu’au 3/09, à 15h. Hamlet-machine, du 12/08 au 3/09, à 20h. Hamlet, à part, les 21-28/08 et 3/09, à 12h. Théâtre du Peuple, 40, rue du Théâtre-du-Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Site : www.theatredupeuple.com

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Littérature, Rideau rouge

Marivaux, notre contemporain

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe a consacré un récent numéro à Marivaux. Loin de tout batifolage, nombreux sont-ils à le reconnaître comme un élégant génie ! Et plus que jamais, comme notre contemporain.

La revue Europe, dont le rédacteur en chef avisé est le poète Jean-Baptiste Para, a consacré l’essentiel de son numéro 1117 à Marivaux. Dans la longue histoire de cette revue littéraire mensuelle (née en 1923), ce n’est pas la première fois qu’il est question de Marivaux (1688-1763) et des appréciations saisonnières sur son œuvre. La catégorie restrictive du marivaudage, compris comme un caquètement de volaille mondaine (Claudel disait jadis : « Voir Marivaux, c’est bouffer de la poudre de riz pendant une heure »), a peu à peu cédé le pas à la reconnaissance approfondie d’un génie, certes élégant (du Watteau par écrit), qui apparaît désormais, sous l’action conjuguée d’hommes de théâtre et de chercheurs universitaires à l’esprit affûté, proprement avant-coureur. Sur l’amour, ses subterfuges et ses travestissements, sur ses élans du cœur parmi les contradictions de classes et les désirs suggérés des femmes, que de complexité enfin démasquée et mise au net. Patrice Chéreau, montant en 1973 la Dispute, lever de rideau dont il fit un manifeste éclatant, ne nous avait-il pas dit, à propos de cette expérience d’hominisation sauvage : « Marivaux tient la porte, Sade fait son entrée » ?

Michel Delon, en ouverture, synthétise parfaitement les enjeux des études actuelles sur l’auteur de la Double Inconstance et autres fleurons de son répertoire. On explore attentivement ses romans, ses journaux, sa correspondance, ce que dirent de lui les autres de son temps et ceux qui vinrent après. Jacques d’Hondt, dans « Le philosophe travesti », trace un parallèle avec Descartes. Nicolas Fréry, dans « L’âme et le rang », s’attache à « être aimé pour soi-même », tandis que Marc Escola, sous le titre « Sexe, genre et comédie » dans le cas de la Fausse Suivante, analyse toutes les arguties de l’aveu amoureux. Jean-Paul Sermain traite de l’oppression et de la révolte des femmes chez Marivaux. D’autres précieuses études (Sophie Marchand, Christophe Martin, Nathalie Rizzoni, Pierre Franz, Conception Pérez-Pérez…) à leur tour passent au crible, sous une infinité d’angles, la galaxie Marivaux, lequel semble ainsi, fût-ce à distance, plus que jamais notre contemporain. Par ailleurs, avant le cahier de création et les chroniques, dans des textes majeurs choisis par Jean-Louis Jacquier-Roux, sont évoquées la figure et l’œuvre du romancier et résistant italien Beppe Fenoglio (1922-1963). Il reste à découvrir à sa juste hauteur, jusque dans son pays. Jean-Pierre Léonardini

Revue Europe, 383 pages, 20€.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Avignon, l’impitoyable loi du marché

En ce 30 juillet, Avignon baisse le rideau sur la 56ème édition de son festival Off. Sur un amer constat : des équipes qui n’ont que quelques minutes pour installer leur décor, des applaudissements écourtés et un spectacle annulé… L’impitoyable loi du marché.

Ce soir-là, 23h, théâtre Artéphile. La représentation du Cas Lucia J., mise en scène par Éric Lacascade, s’achève sous les applaudissements nourris des spectateurs. La salle se vide. Nous sommes quelques-uns à retrouver l’équipe artistique dans le patio. Il y a déjà là Eugène Durif, l’auteur de la pièce qui attend la comédienne-performeuse Karelle Prugnaud. J’aurais aimé écrire tout le bien que je pense de ce spectacle, l’histoire de Lucia Joyce, la fille si singulière de James Joyce, enfant mal aimée par sa mère, adorée par son père, qui se rêvait danseuse. Elle connaîtra l’enfermement psychiatrique et servira de cobaye pour des traitements inhumains. J’aurais aimé évoquer l’écriture délicate et féroce d’Eugène Durif, saluer la prestation de Karelle Prugnaud, physique et sensuelle, impressionnante dans ses métamorphoses successives.

La direction d’Artéphile a décidé d’annuler les représentations. Officiellement pour des raisons techniques, des dégradations sur le mur en placo qui se lézarde lorsque la comédienne, prisonnière de sa folie, se heurte aux murs blancs de sa prison.

Retour dans le patio. Passe le directeur d’Artéphile qui s’adresse à Eugène Durif : « Ce soir, c’est votre dernière. » Le ton est sec, cassant, sans appel. Durif proteste avec ardeur. Propose de rembourser le mur. La conversation s’envenime. Le ton monte. La compagnie décide de sortir dans la rue. Le programmateur du lieu demande à Durif de « dégager ». Le ton est agressif. Karelle Prugnaud rejoint le reste de l’équipe dans la rue. C’est la consternation. On ne le sait pas encore, mais le directeur d’Artéphile s’est pointé dans sa loge sans frapper alors qu’elle était nue.

Dimanche matin, la sentence tombe. La direction du théâtre annule unilatéralement toutes les représentations du spectacle au motif suivant : « À la suite des différents incidents ayant endommagé les murs du plateau de la salle 1, qui se sont réitérés tout au long des dix représentations et ce, malgré nos demandes insistantes de prendre les mesures nécessaires (…), nous vous confirmons notre intention de ne pas poursuivre notre collaboration sur ce festival 2022 afin de préserver notre outil de travail ». Pour la compagnie, qui a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival, le 26 juillet – salaires, logements, attachée de presse, etc… –, c’est un coup dur, terrible. Elle se voit privée de neuf dates qui lui auraient permis de rencontrer d’autres diffuseurs et de monter une tournée. « En expulsant la compagnie, le propriétaire du lieu nous place dans une situation financière dramatique », réagit Éric Lacascade, le metteur en scène, qui ajoute : « Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Celle-ci reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui, bien loin de tout engagement ou ­démarche artistique, n’y voient qu’un intérêt purement financier et économique ».

Jointe ce lundi matin, Karelle Prugnaud est sous le choc. « C’est très étrange et violent. Nous sommes dépossédés de notre parole. On est foutus à la porte. C’est de l’abus de pouvoir de la part de personnes qui se comportent comme des propriétaires et non comme des directeurs de théâtre. J’y vois aussi un acte de censure ». Le plus étrange, c’est que les deux directeurs d’Artéphile avaient vu le spectacle à sa création. Qu’ils l’avaient aimé au point de le programmer. Ils savaient tout de sa chorégraphie et de ses « cascades ». Et l’on tombe des nues lorsqu’on comprend que le fameux mur en carton-pâte fissuré ne sert que pour ce spectacle, tous les autres se jouant devant un rideau noir qui cache le mur…

La décision sans appel des directeurs d’Artéphile est ­révélatrice d’une crise plus profonde, d’un état d’esprit qui, s’il n’est pas majoritaire chez d’autres directeurs de lieux (certains sont corrects, voire très corrects avec les équipes artistiques), raconte un glissement inquiétant. L’inflation du nombre de spectacles d’année en année, la multiplication des lieux, le turn-over de spectacles dans les salles à des cadences infernales – les compagnies disposent d’une poignée de minutes pour installer et désinstaller leur décor –, le prix du créneau horaire de la salle témoignent d’une dérive marchande où l’artistique, les artistes passent au second plan. « Ce n’est pas si simple », entend-on ici ou là, « les directeurs prennent des risques inconsidérés », etc… Certes. Mais ils doivent bien y trouver leur intérêt, non ?

La situation du Off est comparable à la fameuse bulle immobilière qui a fini par exploser en 2008. Les propriétaires des lieux jouent sur le désir des artistes de jouer, quoi qu’il leur en coûte. Alors ils acceptent des conditions de travail insensées. L’autre matin, le metteur en scène d’un spectacle qui avait pris quelques minutes de retard à l’allumage a sauté précipitamment sur le plateau pour écourter les applaudissements du public. Nous sommes sortis, alors que les acteurs et techniciens se dépêchaient de débarrasser le plateau et que l’équipe du spectacle suivant commençait à installer son décor. Pour peu que l’on soit attentif, il est courant de voir le manège se répéter d’un théâtre l’autre. La question est : jusqu’à quand ? La majorité des compagnies qui jouent dans le Off sont subventionnées. Beaucoup y réalisent les heures qui leur permettent de percevoir le chômage. Contrairement aux idées reçues, il y a bien de l’argent public injecté dans le Off. Les compagnies y laissent des plumes. Les plus chanceuses décrochent des dates de tournée. Ne serait-il pas temps de remettre à plat tous les paramètres, artistiques et économiques, pour assainir la situation du Off ? Remettre les artistes au cœur du Off ?

Après deux années de pandémie, on pouvait croire que rien ne serait comme avant. Le retour à l’« anormale » a un goût amer. Pour Sébastien Benedetto, directeur du Théâtre des Carmes, avec la reprise en main de l’association du Off par la Fédération des théâtres privés d’Avignon, « on assiste à une dérive qui s’accommode d’une gestion capitaliste. C’est la loi de l’offre et de la demande ». Julien Gelas, directeur du Chêne noir, dénonçait dans une lettre ouverte « un ­marché sauvage où les spéculateurs s’en donnent à cœur joie ». La réponse ne s’est pas fait attendre. C’est Laurent Rochut, directeur de La Factory et nouvel administrateur du festival Off, qui s’y est collé : « La poésie finit parfois par épouser la finance pour se faire construire des écrins, et le mariage n’est pas nécessairement un mariage de raison », écrit-il, parlant du Off comme d’un marché.

Lors de l’inauguration de La Scala, nouveau lieu avignonnais, son directeur a évoqué la « grande famille du théâtre ». Certes, mais dans cette famille-là, il y a ceux qui mangent du homard et ceux qui se contentent de boîtes de sardines… Marie-José Sirach

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rideau rouge

Avignon, de Py à Rodrigues

Après neuf ans à la tête du Festival d’Avignon, Olivier Py cède la place à Tiago Rodrigues, le dramaturge et metteur en scène portugais. Le dimanche 24 juillet, lors de la conférence de presse de clôture de la 76e édition du festival, il a offert à son successeur un original passage de témoin. Un message public, émouvant et chaleureux.

Mon très cher Tiago,

Le festival n’était pas un moment de ma vie, c’était ma vie.
Être libéré de sa vie est une véritable grâce, et je n’en aurais pas été libéré tout à fait sans la confiance que je mets en toi. Je suis nu comme un nouveau-né, et c’est une véritable béatitude. De cette nudité, puisque je ne suis revêtu à ce jour d’aucun projet d’avenir institutionnel, je voulais t’adresser ce viatique. Il est modeste, mais la nudité n’a pas de poches. Tu vas vivre des heures difficiles, et je serai l’un des rares à le savoir, tandis qu’une foule de jaloux et de fâcheux qui te croient dans l’Olympe s’autoriseront à dire tout et n’importe quoi et à faire de leur ressentiment un argument. Tu seras bien seul.
J’ai confiance car tu auras, au festival, une équipe qui te soutiendra, comme cela a été mon cas, des compagnons merveilleux, comme j’en ai eu. Cela, malgré tout, ne pourra empêcher des moments de solitude effrayants. Car au festival, tout le monde est dans sa tranchée et s’efforce de tenir son poste sous les bombes.

J’aimerais te donner des conseils, mais la situation où je suis, la page blanche où je vole n’est pas propice aux conseils. J’en sais de moins en moins, sur l’état du monde, de la culture, de l’avenir, du théâtre, de la jeunesse, du festival et de moi-même. Je n’ai plus aucune certitude, je deviens un peu agnostique. Je ne sais pas, j’essaie d’écouter. Donner des conseils comme faire des critiques, je trouve cela trop avilissant. Ce n’est donc pas un conseil professionnel que je pourrais te donner mais un secret d’amitié. Le voici.

Garde la pureté de ton cœur. Le cœur est le lieu du désir et les désirs ne sont pas toujours purs. Garde alors la pure impureté de ton désir. Garde la pureté dans ton cœur car tu seras sommé, par des gens qui en savent toujours plus que nous, de l’abdiquer. On te demandera de programmer ceci et cela au nom de ceci et de cela. On te conseillera tout, on t’intimera l’ordre de faire cela et ceci et tout et son contraire, au nom de toutes sortes de choses, de toutes sortes de bonnes raisons politiques, esthétiques ou éthiques, mais surtout au nom de choses qui n’ont qu’indirectement à voir avec le théâtre. N’écoute pas la raison raisonnable et la prudence professionnelle. N’espère pas dans les stratégies politiques, ne mise rien sur de l’intérêt ou la ruse. Écoute ton cœur pur.
Garde dans le plus pur de ton cœur qu’il y a des choses qu’il faut faire parce qu’il faut les faire même quand il ne faut pas les faire. Et c’est tout.

Garde la pureté de ton cœur quand le festival sera attaqué par des gens qui n’ont pas lu le programme et ne sont jamais venus.
Garde la pureté de ton cœur quand les sempiternelles bêtises sur l’art élitiste, l’entre-soi, l’intellectualisme ou l’institution te seront crachées au visage. La plupart du temps ; ils ne savent pas ce qu’ils disent et ils ne savent pas ce qu’ils font.
Garde la pureté de ton cœur et, au contraire de moi, souvent, garde ton calme.
Garde l’amour pur du théâtre, de l’art, de la pensée, de l’absolu littéraire, comme une pureté plus pure que l’impureté des obligations mondaines. Les jeux de pouvoir sont publiés et reste le souvenir de la pureté de l’acte artistique.
Garde pur en toi celui qui aime le festival même quand tout va mal au festival, c’est-à-dire un jour sur deux en juillet.
Garde la pureté de l’émerveillement devant notre Cour d’honneur sous les étoiles, devant l’espoir métaphysique des jeunesses, devant la passion de ce public unique au monde.
Garde la pureté de ton cœur, elle est le centre de tout. Elle est le véritable message. Et si tu penses que rien n’est plus beau au monde que cette folie de juillet dans la ville des papes, alors rien ne pourra t’atteindre…

Dis-toi que tu ne peux pas tout faire même en travaillant vingt-cinq heures par jour. Mais si tu perds la pureté de ton cœur tu auras perdu le festival, et toi avec. C’est ce combat spirituel que personne ne verra, que personne ne saura, et qui sera parfois le plus terrible. Ne laisse entrer dans ce cœur pur et purifié par le travail ni remords, ni envie, ni ressentiment, ni colère. Le festival est plus beau que tout, et ton espoir d’un plus beau festival encore est le plus grand mystère de ton cœur et tu ne le partageras avec personne. Ce n’est pas très difficile. Il suffit de ne pas oublier celui qui est venu ici pour la première fois et qui y a découvert un monde meilleur. Moi, j’y ai rencontré, l’année de mes 20 ans, l’art, l’engagement, le théâtre et mon destin.

Garde la pureté dans ton cœur aussi sous les splendeurs papales, les obligations protocolaires, les cirages de pompes et les courtisaneries et les honneurs. Traite les grands comme des petits et les petits comme des grands. Quand tu seras humilié par les marquis, il y aura toujours une femme de ménage pour te dire qu’il faut te reposer et prendre soin de toi. Une femme de ménage, ou un détenu, ou un adolescent, ou une spectatrice pressée. Les journées du directeur sont faites de dix compliments pour une bassesse. On retient plus facilement les bassesses par vanité, on oublie trop facilement les compliments. Des bénédictions faites par des anonymes qui ne vous demandent rien et vous disent merci du fond de leur cœur pur. Dis-toi que leurs cœurs purs de festivaliers émerveillés et le tien ne sont qu’un. Tout est là et le reste n’existe pas et passera avec le mois d’août.

Qu’est-ce qu’il y a de plus beau sur cette terre que notre festival ?
Et pourtant, que de critiques ? N’y a-t-il pas des choses plus critiquables en ce monde que notre festival ?On lui demande tout, de sauver la planète, d’arrêter la guerre, de reconstruire le contrat social ; et comme il ne le peut pas absolument, on dit qu’il ment, qu’il se paie de mots. Mais combien de justes causes trouvent ici sa parole ? Et la cause des causes qui est celle de l’émergence du sens ? Et tant qu’on lui demande tout, c’est la preuve qu’il ne sert pas à rien. Et c’est vrai. Nous ne pouvons pas tout mais nous ne pouvons pas rien, et cela suffit à séparer la nuit du jour. Notre festival est fragile, financièrement, médiatiquement, politiquement. On le croit puissant, établi, institutionnel, léonin. Le public n’a pas à connaître nos problèmes, lui qui vient ici pour trouver un sens à une vie souvent plus difficile que la nôtre.

À tous les cynismes, à tous les découragements, il te faudra opposer la pureté de ton cœur ; l’amour d’Avignon, du public et de l’art. Et c’est comme cela que tu désarmeras les malveillances, et surtout que tu inventeras l’impossible. Et je t’en sais capable. Ce qui se passe ici pendant le mois de juillet n’a lieu nulle part ailleurs dans le monde. Ce n’est ni consensuel, ni préécrit, ni inoffensif. C’est un miracle et une utopie, c’est la fête de l’Espérance. Ici, demain, certains adolescents vont fabriquer les outils de leur dignité, et c’est eux qui doivent nous juger.

L’année prochaine, je vais vivre enfin un festival de pure jouissance, de pure béatitude, sachant que tu veilles sur nous. Oui, sur nous, il y a un nous. Merci à ceux qui partagent ce rêve, et longue vie au Festival d’Avignon ! Olivier Py

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rideau rouge

Timmerman, l’art de la manipulation

Jusqu’au 30/07 en Avignon (84), Julie Timmerman met en scène deux spectacles : Un démocrate et Bananas (and Kings). Du théâtre documentaire et citoyen de belle facture, une dénonciation sans appel du capitalisme international. Entre mensonges et manipulation.

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate à la Condition des soies. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

Bananas (and Kings), au théâtre de l’Oulle, prend bille en tête l’histoire délétère de l’United Fruit Compan fondée en 1899. Devenue la Chiquita Brands, coupable de coups d’État meurtriers en Amérique du Sud, de déforestation, spoliation et mise en esclavage de populations, de pollution par les insecticides… Ils sont quatre comédiens à donner corps à une foule de personnages (capitalistes, généraux félons, hommes de main, Indiens surexploités), sur un ton satirique grinçant qui rappelle les exercices de lucidité de Brecht. Le texte tire son nerf d’une documentation minutieuse et d’un sentiment d’indignation bénéfique. Le jeu, souple, mobile, ironique, vitaminé, concourt haut la main à la compréhension concrète d’une fable parfaitement aiguisée, qui touche au cœur d’un monde perdu dans l’entropie. Après Un démocrate, qui démontait le mécanisme de la propagande comme publicité mensongère au profit des plus louches intérêts, Julie Timmerman, loin du sociologisme en vogue, porte le fer dans le cœur dur de la politique. Jean-Pierre Léonardini

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Festivals, Rideau rouge

Raoul, un sacré portrait !

Jusqu’au 29/07, au 11*Avignon, se joue Portrait de Raoul (Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ?). Une pièce de Philippe Minyana, mise en scène par Marcial Di Fonzo Bo. Avec Raoul Fernandez pour interprète, une sorte de petit chef-d’œuvre.

C’est chose délicate et rare que la réussite d’un spectacle. Il y faut la conjonction de tous les éléments qui le constituent, et il est rare que cette conjonction soit totale : un élément fait toujours défaut. Cette fois-ci, c’est quasiment un miracle, tout y est pour faire de ce Portrait de Raoul une sorte de petit chef-d’œuvre. La délicate présence de Raoul (Fernandez) soi-même bien sûr, qui a confié ses mots, les mots de sa vie, à un expert en matière d’écriture théâtrale, un ami, Philippe Minyana, avec un autre ami, qui connaît les secrets de l’art de l’interprétation, Marcial di Fonzo Bo. Une conjonction d’astres amis, car tout cela se passe sous le sceau de l’amitié et Raoul, en s’adressant à nous spectateurs, semble vouloir nous inclure dans la confidence de ce cercle.

Soit donc les éléments majeurs de la vie du comédien Raoul Fernandez, de sa vie auprès de sa mère au Salvador à la ville-lumière dont il est fou amoureux, Paris, où il débarque pour y exercer le rôle (déjà un rôle !) de couturier (sa mère n’a pas eu besoin de l’initier à ce métier : il y a simplement eu infusion…). La vie de Raoul se passe sous le signe des rencontres : celle de Copi d’abord, un « fou », un « génie » dont il devient l’habilleuse, mais qui surtout, en lui flanquant un jour une perruque blonde sur la tête, réveille en lui la femme que la mère a toujours voulu qu’il soit et qu’il sent en lui… Tranquillement Raoul (e) assume et rêve de se faire pousser les seins… Au fil des épisodes, il laisse tomber cette histoire de seins, il redevient l’homme qui aime les hommes.

C’est raconté comme une évidence sans heurt ni tracas, sans revendication d’aucune sorte. C’est ainsi voilà tout. Et Raoul de poursuivre le fil de ses rencontres « miraculeuses » : après Copi, la « Koko » (Kokosowski) qui lui fait rencontrer Nordey, « le » Nordey, etc. Et puis toutes ces histoires d’amitié, comme celle de Marcial di Fonzo Bo, de cette grande comédienne du Français à la voix grave qu’il ose à peine côtoyer, mais avec laquelle il va quand même jouer. Raoul a beau avoir fait de la couture jusqu’à l’Opéra de Paris, être apprécié dans cette fonction, il deviendra acteur. Un acteur qui se raconte entrecoupant ses souvenirs de complaintes chantées en langue espagnole, tout cela le plus naturellement du monde. C’est effectivement « derrière une porte entrouverte », comme le stipule le sous-titre du spectacle, que Raoul nous convie à dévider avec lui quelques souvenirs de son étonnant parcours. Jean-Pierre Han

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Littérature, Rencontres, Rideau rouge

Entre espoir et illusions perdues

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le Nouveau Grenier et la Scala présentent respectivement Romance et Un certain penchant pour la cruauté. La noirceur assumée pour une jeunesse déboussolée, entre espoir et illusions perdues.

Imène se joue de la parole, Jasmine de sa beauté. Coincées entre le béton du HLM et les cloisons du lycée, les deux jeunes filles rêvent pourtant d’un ailleurs plus ensoleillé, d’un avenir plus coloré. D’échec en désillusion, Jasmine perd pied, son ordinateur pour seul refuge et écran protecteur… Sur les planches du Grenier, s’emparant des mots de Catherine Benhamou mis en scène par Laurent Maindon, Marion Solange-Malenfant nous conte cette Romance qui tourne au cauchemar : de l’amour naissant sur les réseaux sociaux à l’embrigadement terroriste, de la vie à la mort quand les idéaux changent de nature, Jasmine se veut le portrait d’une jeunesse égarée, Ismène le porte-voix dénonciateur d’une société sans valeur ni pudeur. Entendras-tu, spectateur atterré, ce cri de détresse poignant d’une humanité fracassée ?

Il en est un autre à l’avenir incertain, l’Africain échoué en terre de France après un long périple semé d’embûches et de cadavres. La chance pour Malik ? Elsa la mère de famille qui l’accueille entre fille et mari, l’intronise avec chaleur dans la tribu… La suite est convenue, sans surprise, entre les uns et les autres s’immisce au fil des jours Un certain penchant pour la cruauté : quand une idylle naît entre Ninon et le garçon, la bienveillance tourne à la suspicion, la connivence au soupçon. Selon Muriel Gaudin l’auteure, dont Pierre Notte met en scène le propos avec astuce et entrain, « il ne s’agit pas de dénoncer la discrimination contre les migrants mais d’observer et de rire de notre capacité à défendre des idées et à agir à l’inverse ». Entre humour et dérision, les spectateurs s’interrogent : faut-il en rire ou en pleurer ? Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Jusqu’au 27/07, au Théâtre du Train Bleu, Frédéric Danos joue à L’encyclopédiste ! Durant une heure de spectacle, une boulimie verbale jusqu’à l’overdose… D’un sujet l’autre, à s’enchaîner sans but ni raison, à en perdre souffle et sens, une poétique plongée dans l’inconscience totale.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rideau rouge

Iphigénie, la rebelle

Le 24/07 à 21h10, la chaîne publique Culturebox (canal 14) diffuse Iphigénie. La célèbre tragédie d’Euripide, revisitée par Tiago Rodrigues et mise en scène par Anne Théron. Une rencontre alchimique de toute beauté, nourrie d’une écriture entre le proféré et la répétition poétique.

Longues silhouettes vêtues de noir, les acteurs sont tous au plateau, comme échoués sur une digue. À la fois ensemble et chacun dans son espace mémoriel et de représentation. En fond de scène, une toile mouvante et envoûtante, une mer métallique se heurte sur la ligne d’horizon à un ciel apaisé qui finira par se déchaîner. Fin du jour ou fin du monde ? Une tragédie, annonce le chœur, cela se termine toujours mal. Celle d’Iphigénie, tout particulièrement, que son père Agamemnon, roi ­d’Aulis, va sacrifier aux dieux pour que le vent se lève et permette aux Grecs de s’emparer de Troie.

Tiago Rodrigues a revisité la tragédie d’Euripide (publiée par Les Solitaires intempestifs, avec Agamemnon et Électre dans la traduction de Thomas Resendes), comme il l’avait déjà fait avec Antoine et Cléopâtre en 2016, en s’intéressant aux sentiments qui meuvent les personnages, aux histoires intimes qui couvent sous la grande histoire, dans une écriture nourrie d’interrogations existentielles qu’il fait entendre par le proféré et la répétition poétique.

Anne Théron découvre le texte en 2012, qui la « déplace profondément à l’intérieur (d’elle-même) », dit-elle, et le met en scène aujourd’hui avec un collectif d’acteurs remarquables, et la complicité de Barbara Kraft qui a imaginé la scénographie et les costumes. Pour l’auteur et la metteure en scène, il s’agit de questionner la tragédie vue par les femmes. Le chœur (Julie Moreau avec Fanny Avram, merveilleuse danseuse et comédienne) annonce d’entrée de jeu et dans un leitmotiv : « Nous sommes des femmes en colère. » Clytemnestre (Mireille Herbstmeyer, magnétique et puissante) elle aussi est en colère et refuse de livrer sa fille.

Du coup de foudre au traquenard

Écrite du point de vue des femmes, cette Iphigénie instruit le procès des hommes Agamemnon (Vincent Dissez), Ménélas (Alex Descas), Ulysse (Richard Sammut), le vieillard (Philippe Morier-Genoud), qui sont du côté de la guerre et de la soumission à l’ordre établi.

Iphigénie (Carolina Amaral) est d’abord silencieuse, comme si tout cela ne la concernait pas. Des trois filles d’Agamemnon, elle est celle qui l’aimait le plus, qui croyait en sa parole et à ses promesses de bonheur. Son mariage annoncé avec Achille (João Cravo Cardoso) – pour dissimuler sa mise à mort – s’inscrivait dans cette croyance. Véritable traquenard, il se révélera aussi un coup de foudre entre les deux jeunes gens. Si l’on dit qu’il passe habituellement par le regard, ici, c’est par la langue portugaise portée avec sensualité et grâce par ces deux jeunes comédiens du théâtre São João de Porto qu’on le reçoit comme un trouble à l’âme. Iphigénie choisit de mourir libre, en interdisant à tous de la pleurer, dans une injonction à l’oubli, transformant le sacrifice que l’on exige d’elle en geste d’insurrection. Marina Da Silva

Du 13 au 22/10 au Théâtre national de Strasbourg. Le 8/11 à Martigues, le 17/11 à Niort, les 22 et 23/11 à Bayonne. Du 18 au 22/01/23 aux Célestins, à Lyon.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Littérature, Rideau rouge

Brecht en Avignon

Disponible à la Maison Jean-Vilar en Avignon, s’offre à l’écoute du public De quoi l’homme vit-il ? Un livre-CD de belle facture qui rassemble dix-huit poèmes de Bertolt Brecht, dits et chantés par Mireille Rivat. En attente d’un spectacle-cabaret programmé en 2023.

En ce premier quart du XXI e siècle, on ne joue quasiment plus le théâtre de Bertolt Brecht (1898-1956). Dans un monde terriblement changé en ses desseins collectifs, il demeure un classique qui ne dort que d’un œil. Ses poèmes, un hasard malicieux les rappelle, par deux fois, à notre bon souvenir. Paraît un livre-disque, intitulé De quoi l’homme vit-il ? (1). D’élégante facture (le portrait mural de Brecht par Ernest-Pignon-Ernest en couverture), il recèle 18 poèmes dits et chantés par Mireille Rivat, qui a assuré la direction artistique, Daniel Beaussier s’étant chargé des arrangements et de la direction musicale d’après les partitions de Brecht, Kurt Weill ou Hanns Eisler. Les textes sont reproduits dans leurs traductions initiales (Guillevic, Gilbert Badia, Claude Duchet, Maurice Regnaut, Jean-Claude Hémery, Geneviève Serreau, Philippe Ivernel). En prime, un livret de Michel Bataillon retrace magistralement l’itinéraire d’inspiration de Brecht. Mireille Rivat, à la voix nette et chaude – aussi bien dans Je suis une ordure, Comme on fait son lit ou la Ballade des pirates, entre autres rugueux chefs-d’œuvre – distille les mots du jeune poète aux accents voyous en toute complicité.

Ce Brecht-là, fumeur de cigare, gratteur de guitare, amateur de faits divers et de romans noirs (pas seulement, le marxisme en lui s’insinuera), on l’a retrouvé à Bagnolet, dans le spectacle de cabaret Bertolt Brecht : Pensées, offert trois soirs de suite chez François Chattot et Martine Schambacher (2). À Jean-Louis Hourdin, vêtu de noir, revient la partie philosophique sur un ton mi-figue, mi-raisin, qu’il partage avec Philippe Macasdar et qui colle, dans l’absolu, au Brecht qui aide à penser en semant le doute sur ce qui paraît naturel, tandis que Karine Quintana, sur des musiques siennes, avec ocarina ou accordéon, magnifie des refrains canailles. Le florilège à trois va de la Ballade du soldat mort à l’Éloge du communisme, du malheur de la femme pauvre au masque chinois grimaçant sur un mur, jusqu’au peuple à changer en cas de différend avec l’État… Jean-Louis Hourdin déplore, à juste titre, que les éditions de l’Arche ne rééditent pas les poèmes de Brecht. Jean-Pierre Léonardini

(1) Production la Pierre brute, 20€. En vente à la libraire de la Maison Jean-Vilar. Mireille Rivat, pour tout renseignement : 06.12.94.54.18, rivatmireille@gmail.com

(2) Après la Suisse, ce spectacle est déjà prévu les 12 et 13/05/23 à Chalon-sur-Saône (71) où, le 14, Jean-Louis Hourdin jouera en solo Veillons et armons-nous en pensée.

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Musique/chanson, Rideau rouge

L’expulsion, une première en Avignon !

Programmée initialement jusqu’au 26/07, la pièce Le cas de Lucia J. cesse toute représentation à l’Artéphile pour cause d‘expulsion ! Le motif de la direction ? La dégradation des murs de scène…

Alexandre Mange, le directeur de l’Artéphile, s’explique : « J’ai demandé plusieurs fois à Karelle Prugnaud (la comédienne, ndlr) de prendre des mesures conservatoires pour éviter l’accumulation de trous dans les murs du théâtre. Elle m’a plusieurs fois répondu qu’elle ferait attention. Mais on a constaté qu’il n’y avait pas d’amélioration, et aucune réaction de la compagnie. J’ai été obligé de prendre cette mesure pour protéger mon théâtre ».

« À croire que l’actrice à elle toute seule avait démoli le théâtre ! », commente avec humour  le critique dramatique Jean-Pierre Thibaudat sur son blog. « Certes, il y a une scène, au demeurant magnifique, où l’actrice danse avec une chaise et la balance. D’où l’encoche citée plus haut. De là à parler d’une « accumulation de trous »… Le directeur du lieu avait vu le spectacle, sans doute lors d’une petite série de représentations parisiennes à la Reine Blanche, la folle danse avec la chaise y figurait », conclut le journaliste.

Choqué par la décision, Éric Lacascade, le metteur en scène, a fait part de son incompréhension et de son indignation :

« La violence libérale de certaines salles du off n’a pas de limites !

Le propriétaire de cette salle de théâtre décide de nous expulser (le terme est important : expulsé) de son espace sous prétexte que deux murs furent abîmés. La compagnie était bien évidemment prête à rembourser les dommages et avait déjà contacté son assurance. Mais bien loin de toute démarche artistique, le propriétaire du lieu, qu’il considère comme son « appartement », a décidé de nous expulser. La violence de ces propriétaires est sans limites.  Un exemple ? Après une représentation, le directeur est entré dans la loge de la comédienne, sans frapper ni prévenir, alors que celle-ci était nue !

En expulsant la compagnie alors que toutes les représentations sont complètes, que de nombreux professionnels ont signalé leur présence aux prochaines représentations, alors que la compagnie a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival (logements, attachée de presse, attaché de production, etc…), cela nous place dans une situation financière dramatique.

Par ailleurs, le propriétaire du lieu connaissait le spectacle puisqu’il l’avait vu en tournée, il savait donc à quoi il s’engageait.

Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Celle-ci reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui, bien loin de tout engagement ou démarche artistique, ne voient qu’un intérêt purement financier et économique ». Éric Lacascade

Directeur de Frictions-Théâtres/Ecritures, Jean-Pierre Han a ouvert les colonnes de la revue à Eugène Durif. Il est membre du comité de rédaction depuis sa création. Dans Le mur et les trous, l’auteur décrypte le cynisme de la décision, il y exprime autant sa colère que son désarroi.

À l’heure où nous publions ces lignes, aucune déclaration de la direction du Off d’Avignon, aucune réaction du SNMS (Syndicat national des metteurs en scène) ni du Syndicat professionnel de la critique (Théâtre, Musique et Danse), aucune proposition d’un autre lieu pour reprendre les représentations… Hormis l’affaire qui bruisse sur toutes les lèvres en Avignon, hormis les messages de solidarité qui affluent en faveur de la compagnie L’envers du décor, le silence est complice sur le pont : pour mieux noyer le poisson ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rideau rouge

La condition ouvrière en Avignon

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 27/07 pour l’autre, le théâtre de La Manufacture et celui du Train bleu proposent En ligne. Deux mises en scène, adaptées du livre de Joseph Ponthus, qui font vivre le plus puissant poème contemporain sur la condition ouvrière. Deux propositions passionnantes, portées par l’écriture bouleversante de cet auteur trop tôt disparu.

Publié en 2019 aux éditions la Table ronde, l’ouvrage de Joseph Ponthus, À la ligne. Feuillets d’usine, fit l’effet d’une déflagration. De cet étudiant en littérature devenu éducateur spécialisé en banlieue parisienne, on ne connaissait qu’un ouvrage collectif, Nous… la cité (éditions Zone, 2012), paru avant qu’il ne s’installe en Bretagne où, faute de trouver un travail à sa mesure, il entra dans une usine agroalimentaire comme intérimaire. Long poème en prose sans ponctuation autre que celle du souffle, À la ligne est plus qu’un témoignage sur un monde qu’on croyait relever du XIXe siècle, une véritable dissection de l’envers et l’endroit de l’esclavage ouvrier contemporain, vécu et raconté dans son expérience physique et mentale. 

À la ligne, c’est aussi l’expression qui a remplacé « à la chaîne », comme pour dissimuler la violence de l’exploitation, poétiser les rapports de classe produits par le capitalisme. Ponthus n’est pas rentré à l’usine « pour enquêter ou militer », on pense à Robert Linhart dans l’Établi (1978), mais parce qu’il y était contraint pour survivre, comme nombre de ses concitoyens déclassés. À peine deux ans après la reconnaissance critique de son livre (70 000 exemplaires vendus), alors qu’il a tout juste 42 ans, Joseph Ponthus disparaissait d’un cancer fulgurant, comme pour accentuer la dimension effroyable de son récit.

Deux propositions dans le Off

À partir de ce texte puissant, on trouve deux propositions dans le Off, très réussies. Toutes deux sont introduites par le préambule « On me demande quand je peux commencer/ Je sors ma vanne habituelle littéraire et convenue/ « Eh bien demain dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne »/ Pris au mot j’embauche le lendemain à six heures du matin » et donnent le ton d’une interprétation qui cherche sa ligne d’équilibre entre la transmission du tragique et sa mise à distance. Toutes deux portent un regard singulier sur le texte et son découpage, explorent une mise en scène qui rend compte de sa force et de sa liberté. La première des adaptations, celle de Mathieu Létuvé, est présentée à la Manufacture. À la fois metteur en scène et interprète de ce seul en scène, avec l’accompagnement musical live électro d’Olivier Antoncic (en alternance avec Renaud Aubin), il est parvenu à créer une sorte de boîte noire qui pourrait être aussi bien un espace mental que celui de la chaîne de production.

Dans un dispositif d’assemblage de bacs de lumière roulants qui évoquent les tapis mécaniques où passent en série crustacés ou carcasses d’animaux et qu’il déplace tout au long de la représentation, il est tantôt dans un contact rapproché avec le public, tantôt dans son espace intérieur. Comme dans un espace de résistance et de méditation d’où il fait face à la dureté de la tâche. Dans un fil presque chronologique, il traverse chacune des étapes du livre. Après l’apprentissage du tri des crustacés, de la découpe des poissons, de l’égouttage du tofu, il y a pire : les abattoirs avec le sang, la sueur et la merde. Le travail de nuit et les heures supplémentaires qui épuisent. Lorsqu’il se laisse aller à ses rêves de révolte, au désir de rejoindre des camarades en grève ou une ZAD en lutte : « J’aurais été si heureux d’être parmi ces “illettrés” que Macron conchie », il est rattrapé par la nécessité de tout endurer pour survivre. Le comédien ne ménage pas son engagement physique et l’on demeure sonné d’entendre ce récit des souffrances ouvrières d’aujourd’hui que Ponthus a pu saisir de manière remarquable : « L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues / “Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter” ».

La version de Katja Hunsinger, fondatrice du collectif les Possédés avec Rodolphe Dana, opte au Train bleu pour une mise en scène où elle partage le texte et les situations avec Julien Chavrial. Là aussi, les images qu’ils choisissent de représenter plutôt que d’induire, nous parviennent avec leur force de frappe : le chargement à la pelle de tonnes de bulots qui soumet le corps, l’envie de vomir devant les carcasses de porcs, les propos des collègues, pour le meilleur et pour le pire, le foyer familial qui est percuté. La vie qui s’enfuit. Marina Da Silva

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Littérature, Rideau rouge