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Tordjman, une précieuse marchandise

À l’aube de cette année nouvelle, Charles Tordjman reprend sa mise en scène de La plus précieuse des marchandises, la pièce de Jean-Claude Grumberg : les 5 et 6/01 à Metz (57), le 10/01 à Épinal (88). Un train dans la forêt, un bébé jeté du wagon… La poésie comme arme ultime contre la barbarie. Sans oublier la poursuite de Douze hommes en colère au Théâtre Hébertot (75).

Assis à l’orée de leur cabane, seul dans la forêt, un couple soliloque sur leur vie de misère. L’épouse pleure sur une maternité qui se refuse toujours, l’homme gémit sur l’impossibilité de subvenir aux besoins d’une bouche supplémentaire. Pauvres bûcheronne et bûcheron ne sont pas d’accord, « la chèvre du voisin fournira le lait nécessaire », rétorque la femme, le mari bougonne de plus belle devant la dépense à envisager. Pour couper court, seule distraction dans la solitude de l’immensité forestière, elle s’en va chaque jour regarder passer les trains sur la ligne de chemin de fer nouvellement construite. Jusqu’au jour où… Un paquet bien ficelé tombe du wagon de marchandises, un nouveau-né ! La plus précieuse des marchandises, une petite fille…

« Avec Jean-Claude Grumberg, l’auteur de l’ouvrage, je poursuis un compagnonnage au long cours », raconte Charles Tordjman, « j’ai déjà mis en scène plusieurs de ses textes : Vers toi terre promise, Moi je crois pas, Votre maman, L’être ou pas… Toujours avec bonheur et plaisir ». Le jour où il découvre La plus précieuse des marchandises, plongé dans sa lecture, l’homme de théâtre en rate son arrêt de bus et c’est le chauffeur qui l’informe du terminus ! « Un petit bouquin, mais un grand texte qui se refuse à faire de la Shoa un espace de lamentation ou d’horreur. Notre responsabilité première ? En parler, ne jamais cesser d’en parler aux jeunes générations qui ignorent l’histoire, contre ceux qui nient l’évidence ».

Pour surmonter l’horreur de la misère familiale et la terreur des trains de la mort dont chacun sait qu’Auschwitz est la gare centrale, Grumberg use de la forme et de la force du conte. Comme si tout cela n’avait jamais existé, tout spectateur sachant que le théâtre ment pour de vrai… « Vraie ou pas, l’histoire nous rappelle qu’au temps de la catastrophe, il y eut des Justes, qu’au tréfonds de la peur et de la noirceur la part d’humanité demeure », affirme avec conviction Charles Tordjman. Pauvre bûcheron, abhorrant les juifs de la tribu des « sans-cœur », ouvrira le sien à la petite fille amoureusement emmaillotée. à la plus précieuse des marchandises, à la vie !

Avec tendresse et délicatesse, Eugénie Anselin et Philippe Fretun mêlent leurs phrasés embués d’humour et d’amour. Tout est symbole, rien de naturaliste dans la mise en scène de Tordjman, « jouer à dire la catastrophe, chanter le désastre ». Juste une machine à coudre aux surprenants accents mélodiques et un minuscule piano pour laisser vaquer notre imaginaire et ne point réveiller le bébé… Qui deviendra une grande et belle jeune fille dont le vrai père, seul de la famille rescapé des camps, découvrira un jour le visage !

Sous forme de conte, la légèreté de la plume pour narrer ce qui relève de l’innommable, des images poétiques pour donner à voir ce qui relève de l’immontrable. Contre la barbarie, une plongée en humanité et fraternité partagées. Yonnel Liégeois

Les 5 et 6/01/23, 20h, à l’Opéra-Théâtre de Metz. Le 10/01/23, 14h30 et 20h30 à Épinal, auditorium de La Louvière.

À voir aussi :

Douze hommes en colère : Jusqu’au 29 janvier 2023, au Théâtre Hébertot (75). Dans une adaptation de Francis Lombrail, une mise en scène signée aussi de Charles Tordjman. Déjà plus de 300 représentations, la pièce de l’américain Reginald Rose à l’affiche pour une nouvelle saison, un chef d’œuvre cinématographique signé Sydney Lumet en 1957. Ils sont douze en charge de juger un jeune homme accusé de parricide. Un seul juré doute de sa culpabilité. Acquittement ou chaise électrique : le verdict exige l’unanimité…

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Un poing, à la ligne !

Au siège de l’Union locale CGT de Rouen (76), Mathieu Létuvé interprète À la ligne, feuillets d’usine. Entre réalisme et poésie, une émouvante adaptation de l’ouvrage de Joseph Ponthus décrivant le quotidien de son travail à la chaîne dans les usines agro-alimentaires.

Noir de scène, court silence puis une salve d’applaudissements… Rassemblé dans la salle de l’Union locale CGT de Rouen, à l’invitation du Centre dramatique national de Normandie, le public est debout pour saluer la prestation de Mathieu Létuvé ! Dans une subtile féérie de sons et lumières, le comédien a mis en scène les maux et mots de cet intérimaire enchaîné sur les lignes de production des usines agro-alimentaires. Entre réalisme et poésie, une adaptation émouvante et puissante d’À la ligne, feuillets d’usine, l’ouvrage remarqué du regretté Joseph Ponthus.

Désormais, on ne travaille plus à la chaîne, mais en ligne… Normal lorsqu’on va à la pêche (!), un peu moins lorsqu’il s’agit de trier des crustacés ou de vider des poissons, pas du tout lorsqu’il faut découper porcs et vaches dans le sang, la merde et la puanteur ! En des journées de 3×8 harassantes, épuisantes où bosser jusqu’à son dernier souffle vous interdit même de chanter pendant le boulot. Homme cultivé et diplômé, éducateur spécialisé en quête d’un poste, nourri de poésie et de littérature, Joseph Ponthus n’est point allé à l’usine pour vivre une expérience, « il est allé à l’embauche pour survivre, contraint et forcé comme bon nombre de salariés déclassés », précise Mathieu Létuvé. « La lecture de son livre m’avait beaucoup touché, il m’a fallu faire un gros travail d’adaptation pour rendre sensible et charnelle cette poétique du travail », poursuit le metteur en scène et interprète, « il raconte l’usine en en faisant un authentique objet littéraire, une épopée humaniste entre humour et tragédie ».

La musique électronique d’Olivier Antoncic en live pour scander le propos, des barres métalliques pour matérialiser la chaîne ou la ligne, des lumières blanches pour symboliser la froideur des lieux… Au centre, à côté, tout autour, assis – courbé – debout – couché, un homme comme éberlué d’être là, triturant son bonnet de laine qu’il enlève et remet au fil de son récit : tout à la fois trempé de sueur et frigorifié de froid, tantôt enflammé et emporté par la fougue et le vertige des mots, tantôt harassé et terrassé par les maux et les affres du labeur ! Entre mots et maux, dans une économie de gestes et de mouvements, le comédien ne transige pas, Mathieu Létuvé se veut fidèle aux feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un texte en vers libres et sans ponctuation : de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru, du verbe croustillant de Beckett ou Shakespeare à l’écœurement des tonnes de tofu à charrier, des chansons pétillantes de Trenet ou Brel à l’odeur pestilentielle des abattoirs ! À la ligne ? La guerre des mots contre les maux, de l’usine à tuer de Ponthus dans les années 2000 à la tranchée d’Apollinaire en 14-18 : entre la merde et le sang, les bêtes éventrées et la mort, le même champ de bataille à piétiner du soir au matin. Convaincant, percutant, en ce troisième millénaire Mathieu Létuvé se livre cœur à corps en cette peu banale odyssée de la servitude ouvrière. Le public emporté par ce qu’il voit et entend plus d’une heure durant, magistrale performance, l’interprète ovationné !

Pour Mathieu Létuvé, ce spectacle prend place dans la lignée de ses précédentes créations : dire et donner à voir l’absurdité d’un monde qui nie l’existence des sans-grades, mutile les corps, leur dénie toute humanité et dignité… « Dire tout ça, le politique – l’absurde – le drôle – le tragique, le rythme et la beauté d’un texte à la puissance épique comme un chant de l’âme et de nous, les sans costards et sans culture » ! Il l’assure, telle affirmation ne relève pas de la posture, c’est un engagement au long cours que d’inscrire ses projets dans une démarche d’éducation populaire. La représentation dans les locaux de la CGT ? « Une date très forte, une grande charge émotionnelle pour moi de se sentir ainsi en communauté avec le public ».

Une soirée exceptionnelle aussi pour Handy Barré, le « patron » de la CGT locale, pour qui cette représentation avait une saveur particulière ! Lui-aussi a connu les horaires postés, le travail à la chaîne et ses effets pervers… Son seul regret ? N’avoir pu programmer la pièce pour deux ou trois représentations supplémentaires, « la salle comble, la centaine de spectateurs heureuse, un spectacle qui parle fort aux salariés et fait marcher leur imaginaire, un moment extraordinaire ». La CGT n’en est pas à son coup d’essai, « lors de notre congrès, nous avons accueilli La clôture de l’amour, la pièce de Pascal Rambert. Le syndicalisme se doit de porter les questions culturelles », souligne Handy Barré, « elles participent de l’émancipation des salariés, notre commission Culture y veille ». Les projets de la CGT de Rouen ? « Mettre en scène les lettres de Jules Durand, ce syndicaliste havrais injustement condamné, organiser un événement à l’occasion de l’Armada 2024 »… À l’image de leur responsable local, des syndicalistes rouennais pas seulement à la ligne, surtout à la page ! Yonnel Liégeois, photos Arnaud Bertereau

À la ligne, feuillets d’usine, de Joseph Ponthus (Folio Gallimard, 277 p., 7€80).

Culture et syndicats, les enjeux

Ancien responsable de la Commission confédérale Culture de la CGT, engagé au sein du CCP, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (44), Serge Le Glaunec livre ses réactions à l’évocation de la représentation d’À la ligne. Les enjeux d’un dialogue entre artistes et militants, de la rencontre de l’art avec le « petit peuple », d’un outil collectif pour partager les expériences. 

« Le récit de cette représentation théâtrale dans les locaux de l’Union locale de Rouen invite à la confiance. Bien que rien de cette nature ne soit évoqué, elle n’a pu exister qu’à la faveur de liens tissés dans le temps entre un Centre dramatique national et des militants de la CGT. Car une telle initiative ne se décrète pas. Elle ne peut être la décision de l’une ou l’autre des parties. Elle est certainement le fruit d’un long processus et de volontés tenaces portées par une reconnaissance, une confiance mutuelle, des dialogues renouvelés sur cela et sur tout, sur tout et sur rien. Il ouvre à une part essentielle de la responsabilité syndicale en matière d’émancipation individuelle et collective du monde du travail. Comme l’écrit Jacques Rancière, « l’émancipation des travailleurs c’est leur sortie de l’état de minorité, c’est prouver qu’ils appartiennent bien à la société, qu’ils communiquent bien avec tous dans un espace commun ».

Cet espace commun, il peut être la rue ou la presse. Avec une intensité particulière, il se joue dans le domaine de la création artistique. L’art offre des formes, des représentations de ce qui fait la vie. Il y a un enjeu de reconnaissance et de transformation sociale, en particulier lorsqu’il révèle les vies les plus modestes ou ce qui se joue sur le lieu du travail. L’œuvre, alors, force le regard, interroge et agrandit le réel. Le quotidien des vies simples est valorisé, renforçant son statut d’espace d’intervention, de création. Le geste est interrogé. Les espoirs et les doutes sont revisités. L’épaisseur des vies reconnues invite à s’y engager à nouveaux frais. En cela, la rencontre de l’art et du « petit peuple » est à proprement parler un acte révolutionnaire. D’aucuns l’ont compris à en juger, par exemple, à la levée de boucliers qu’a suscité le prix Nobel de littérature d’Annie Ernaux.

Il est vivifiant de voir que des organisations de la CGT en portent encore le souci. Il est regrettable qu’il n’existe plus de lieu dans la confédération où partager, interroger, soutenir, développer initiatives et expériences. Il fut un temps où une commission culturelle confédérale avait ce rôle. Que sont devenues les Rencontres Art – Culture – Travail qu’elle a organisées à maintes reprises ? Ces lieux manquent cruellement. Car nous savons aussi comment des initiatives peuvent se réduire à une instrumentalisation de l’artiste par l’organisation ou l’inverse. Le dialogue respectueux de la spécificité et de la liberté de l’un et de l’autre est une dimension essentielle qui ne va pas de soi. Il nécessite une attention développée dans la durée et dans l’analyse de ce qui se joue à cet endroit de la rencontre de la création et de la transformation sociale.

La crise profonde du monde de l’entreprise, autant que celui de la création artistique, pousse à faire vite (et mal, souvent…). Nous oublions qu’en matière d’idées, de pensées et de représentations sensibles, le sillon à tracer requiert de la profondeur, il a besoin d’être creusé à pas d’homme pour être fécond ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

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Avec ou sans consentement…

Du 04 au 07/01/23, au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon (69), Sébastien Davis met en scène le Consentement, de Vanessa Springora. Avec une Ludivine Sagnier, seule en scène, qui fait entendre le texte dans toute sa puissance.

Le 2 janvier 2020 paraît Le consentement, de Vanessa Springora. Sa publication va provoquer une onde de choc. Le livre dénonce la relation sexuelle et d’emprise qu’elle a eue avec l’écrivain Gabriel Matzneff. Elle avait 14 ans, il en avait 50. Passé les premiers instants de sidération, les révélations du livre suscitent et interrogent la tolérance du monde littéraire et médiatique dont avait pu bénéficier celui qui s’était vu attribuer le prix Renaudot essai en 2013, alors qu’il revendiquait ouvertement ses relations avec des mineurs, garçons et filles, et sa pratique du tourisme sexuel en Asie.

Avec son adaptation mise en scène par Sébastien Davis, la présence, lumineuse, de Ludivine Sagnier, accompagnée par le batteur Pierre Belleville, et la scénographie sobre mais élaborée d’Aldwyne de Dardel, on entre dans une autre dimension. L’adresse au public est directe et ne laisse personne indemne. L’actrice, révélée au cinéma à 19 ans dans les films de François Ozon, en a aujourd’hui 43. Vanessa Springora en a 47 lorsque le livre paraît. L’actrice s’empare de l’histoire de l’écrivaine sans pathos, respectant sa chronologie sans jamais chercher à illustrer le propos. La radicalité du récit contraint à le traverser sur une ligne de crête. Ludivine Sagnier se tient à l’avant-scène, parfaite en pantalon de survêtement et bustier pour faire entendre le désarroi d’une adolescente que le divorce de ses parents, l’absence du père tout particulièrement, va précipiter dans les bras d’un prédateur.

Comme une mécanique qu’elle décortique, elle porte haut chaque mot, chaque respiration de ce terrible récit. Jusqu’à ne faire qu’une avec l’autrice. Ludivine-Vanessa se dissimule derrière un mur en papier-calque, en fond de scène. Elle y déshabille davantage son âme que son corps. Les solos de batterie trouent le silence et jouent avec les non-dits alors que tout, ici, est raconté dans un face-à-face qui démultiplie la violence de l’écriture. On se surprend à entendre cette phrase pourtant de multiples fois mise en exergue : « À 14 ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège pour se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter… » Elle fait l’effet d’une profonde blessure, d’une morsure aussi. On retient son souffle tout au long de ce texte contracté au plus près pour ne rien en perdre d’essentiel. Si cette toute jeune fille cherche à comprendre et assumer « une certaine précocité sexuelle et un immense besoin d’être regardée » nés d’une grande solitude, on est absolument saisi par ce peloton d’adultes qui détournent le regard : le père, la mère, les enseignants, un médecin (qui interviendra même pour la déflorer chirurgicalement), un autre écrivain, la police…

Un refus de voir et d’intervenir qui a fortement interpellé Sébastien Davis et Ludivine Sagnier, pour qui le livre de Vanessa Springora met au jour un consensus patriarcal fortement ancré dans les mentalités. Tous deux codirigent la section acteur de l’école Kourtrajmé, à Montfermeil, où sont formés des jeunes aux métiers du cinéma. Une autre façon de « faire bouger les lignes ». Marina Da Silva

Créé au théâtre Châteauvallon-Liberté de Toulon en octobre 2022. Du 4 au 7 janvier 2023, au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon. Les 28 février et 1er mars au Théâtre de la Ville, les Abbesses, Paris.

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Pour un vers de vin !

Le samedi 10 décembre à 20h, au Grand Aslon à Lingé (36), l’association Noces de Paroles organise Vin sur vin, une soirée spectacle bien arrosée ! En compagnie de deux conteurs, Kamel Guennoun et Bernard Barbier, qui raconteront des histoires sur le vin et sa dégustation.

Ainsi que le rappelle le site Paroles de conteurs, Kamel Guennoun naît en 1953 à Royan, de mère charentaise et de père kabyle. Il vit en Algérie dans sa prime jeunesse, puis il rentre en France en 1962. Il fut docker, déménageur, ouvrier à l’usine Simca avant de s’investir dans l’animation socioculturelle.

En 1987, il découvre le festival « Paroles d’Alès » et commence son initiation aux arts du récit auprès de conteurs et conteuses. Il replonge alors dans ses racines kabyles, qu’il croise avec sa culture charentaise, pour suivre à son tour les chemins qui font les grands conteurs… Cévenol d’adoption, il devient directeur artistique des « Nuits du conte » de Thoiras et co-fondateur avec Patrick Rochedy de « La Marche des Conteurs ». Sans oublier ses collaborations artistiques avec Les voix de la Méditerranée à Lodève, les médiathèques de Ganges et de Narbonne, le Centre méditerranéen de littérature orale d’Alès.

Sur son blog, Bernard Barbier retrace les étapes principales de son parcours artistique. Il naît en 1952 en Auvergne. Il effectue ses premiers pas sur scène vers 1978 avec la musique folk, où il joue du violon. En 1982 dans le Lot, il rencontre une compagnie de Cirque / Théâtre /Clown. C’est le début d’une belle aventure artistique : spectacles de rue, sur scène, pour enfants et adultes… De 1990 à 2003, avec son ami Christian Coumin, il parcourt le monde (télés, galas, cabarets…) avec un numéro visuel « Le vidéo clown ».

En 1987, il fait la connaissance du conteur Kamel Guennoun. « Là fut ma vraie rencontre avec l’univers infini des contes », confie-t-il, « j’avais en moi ce besoin de dire des histoires ». Il suit plusieurs stages avec Michel Hindenoch, Didier Kowarsky, Kamel Guennoun. Il profite de l‘aide précieuse de Jihad Darwiche et de la formation du Centre méditerranéen de littérature orale d’Alès. Depuis 2001, il conte et raconte donc le monde, les histoires qu’il a écrites (menteries) comme celles qu’il a revisitées (Petit Poucet.com)… « Apprendre par la plante des pieds, voila une belle université », affirme Bernard Barbier. Philippe Gitton

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Guy Régis Jr et ses frères haïtiens

Jusqu’au 11/12, au Théâtre de la Tempête, Guy Régis Junior propose L’amour telle une cathédrale ensevelie. L’auteur et metteur en scène haïtien signe le deuxième volet de sa Trilogie des dépeuplés, sur la dislocation de son pays et la dispersion des familles. Un uppercut poétique et politique.

Nous avons déjà recensé L’amour telle une cathédrale ensevelie. Toutefois, devant la puissance et la beauté du spectacle, c’est avec grand plaisir que nous publions la chronique de notre consœur, et contributrice à Chantiers de culture, Marina Da Silva. Y.L.

Lorsqu’on pénètre dans la petite salle du Théâtre de la Tempête, à Paris, on arrive sur un autre rivage. Un sol de sable doré, délimité par une frontière d’eau. En fond de scène, la mer et ses vagues comme une grande langue qui vient lécher le sable. À jardin, le guitariste et compositeur haïtien Amos Coulanges ne quittera pas le plateau, accompagnant de ses rythmes et de son chant envoûtants l’oratorio douloureux de L’amour telle une cathédrale ensevelie, écrit et mis en scène par son compatriote Guy Régis Junior. Le spectacle a été créé fin septembre aux Francophonies de Limoges, au Théâtre de l’Union, et trouve ici un écrin qui le place dans un contact rapproché et puissant avec le public.

C’est le deuxième volet de la Trilogie des dépeuplés, une épopée sur l’arrachement et l’exil où Guy Régis poursuit sa radiographie poétique et non documentaire de l’effondrement de son pays et de la dislocation des familles. L’écran, si loin, si proche, nous fait pénétrer dans le salon d’un couple mal assorti,­ habitant au Canada. Lui, le retraité Mari (Frédéric Fahena et François Kergoulay, en alternance) ; elle, la Mère du fils Intrépide, magnifique et bouleversante Nathalie Vairac. Elle se tord de colère et de douleur. Elle a fui son pays dont la nostalgie l’empêche de vivre pour atterrir dans ce qui est censé être une vie meilleure, confortable, dans un appartement de Montréal. Elle a tenté d’accepter ce mari plus vieux qu’elle, qui l’achetait en quelque sorte, dans la perspective de faire venir son plus jeune fils. L’Intrépide. Celui-là même qui l’avait poussée à quitter l’île, douce mais misérable, qui n’est jamais nommée. Toutes les démarches administratives n’ayant pas abouti, il a pris la mer avec ses compagnons d’infortune.

Alors, « l’amour, monté haut comme une cathédrale, s’est pulvérisé comme poussière ». On passe de ce huis clos où une histoire intime se raconte à bas bruit pour revenir à la mer où les images vidéo de Dimitri Petrovic se mêlent à celles plus vraies que vraies du combat collectif des damnés de la terre sur des embar­cations à la dérive. Des images tournées par Guy Régis et Fatoumata Bathily, et des extraits du film Fuocoammare, par-delà Lampedusa, de Gianfranco Rosi. Une petite foule d’hommes, de femmes et d’enfants y sont ­agglutinés au-delà de l’irreprésentable. Dans l’espace de sable des comédiens-chanteurs, Derilon Fils, Déborah-Ménélia Attal, Aurore Ugolin, Jean-Luc Faraux accompagnent leur lutte à mort dans un chœur créole de toute beauté. Leur chant dit à la fois le désespoir et la résistance. Lorsqu’ils scandent « Canada, Canada, Canada », le mantra du fils pour cette traversée, on ­mesure la détermination de ces êtres qui ont derrière eux « leur vie à effacer » et pour horizon cette projection dans un futur et un ailleurs. Marina Da Silva

Jusqu’au 11/12, au Théâtre de la Tempête (la Cartoucherie), route du Champ-de-Manœuvres, 75012 Paris (Tél. : 01 43 28 36 36). La Trilogie des dépeuplés est publiée aux Solitaires intempestifs.

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Femmes, sous tous les angles

Jusqu’au 08/12 au Théâtre La Flèche (75) et au 08/01/23 au Ranelagh (75), Jacques David et Stanislas Grassian proposent respectivement Babette et Les muses. Deux spectacles qui évoquent la gente féminine sous plusieurs angles aigus ! Tableaux vivants ou femmes ordinaires, entre humour et émotion.

L’imagination, cette « folle du logis » selon Pascal, a poussé Claire Couture et Mathilde Le Quellec à écrire les Muses (1). Il fallait y penser. La nuit, dans le musée enfin déserté, la petite danseuse de Degas descend de son socle, la Joconde et la Vénus de Botticelli sortent de leur cadre et la Marylin d’Andy Warhol reprend corps à son tour. Les voilà candidates à un concours de beauté par-delà les époques… Vous voyez le tableau ? Sur le mode vif de la revue chantée et dansée, c’est un joyeux festival de chamailleries, de coq-à-l’âne, d’embrassades et de saillies hardiment troussées. Le gardien du musée, avec sa casquette et sa lampe électrique, n’en peut mais, d’autant que la petite danseuse de Degas (14 ans) raconte avoir rendez-vous avec lui. Stanislas Grassian, valeureux metteur en scène de cette pochade culturelle endiablée, tient ce rôle subsidiaire. Chaque figure est parfaitement dessinée.

La Vénus (Sophie Kaufmann) est boulimique. La Joconde en liberté (Mathilde Le Quellec) avoue être un peu rouillée (elle a 500 ans !) et ne supporte plus d’être selfiée par des milliers de Japonais. Marylin (Tiffanie Jamesse), en robe rouge plissée, avec ses mimiques et sa voix d’enfant délicieuse, semble telle que l’éternité l’a changée et la petite danseuse (Amandine Voisin) se dit naïvement travaillée par la puberté… Ce sont celles que j’ai vues ce soir-là, car il y a alternance dans la distribution. Chaque séquence chantée et dansée est applaudie, comme au music-hall. Vers la fin, les spectateurs sont conviés à reconnaître quelques chefs-d’œuvre patentés simulés en tableaux vivants. Le tout, spirituellement pédagogique, à la fois comique et touchant, témoigne d’une belle maîtrise des métiers de la comédie musicale. La grande Colette aurait aimé les Muses.

L’amitié et le goût du travail partagé ont concouru à la création de Babette, un texte de Philippe Minyana mis en scène par Jacques David (2). Dominique Jacquet est, alternativement entre ombre et lumière (Charly Thicot), une femme qui parle d’elle-même dans la journée où elle retrouve sa fille disparue depuis l’enfance, voit son fils et son mari échanger des horions, après qu’un forcené, dans la rue, a tiré dans le tas… Avec un art subtil du dire volubile, sur le ton du constat, elle distille cette partition superbement composée sur la vie quotidienne d’une femme ordinaire qui ne l’est pas. Les gens simples, par bonheur, sont toujours compliqués. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 08/01/23, au Théâtre Le Ranelagh. Du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h (Tél. : 01.42.88.64.44). (2) Jusqu’au 08/12, au Théâtre La Flèche. Le jeudi, à 19h (Tél. : 01.40.09.70.40).

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Haïti, pleurs et fureurs

Jusqu’au 11/12, au Théâtre de La Tempête (75), le metteur en scène haïtien Guy Régis Jr propose L’amour telle une cathédrale ensevelie. Un émouvant poème, épique et lyrique, pour conter pleurs et douleurs d’une mère, fureur et terreur de la mer. Dans le ressac des océans, d’Haïti au Canada, d’Afrique en Europe, ami, entends les cris sourds qui montent à l’écume des jours.

En bord de scène, la guitare du talentueux Amos Coulanges égrène ses lignes mélodiques. Tantôt piquantes, tantôt cinglantes à l’heure où la colère explose sur le plateau… Se tenant à bonne distance l’un de l’autre, un homme et une femme, épouse et mari, s’insultent et s’invectivent, se crachent au visage haine et désespoir. Pas de dialogue, réconciliation impossible, des cris à la puissance crescendo comme les doigts pinçant les cordes de l’instrument de musique, une litanie de reproches hystériques et définitifs… Un amour brisé, noyé à l’image de ces gouttes de pluie qui saturent l’écran.

Femme, elle a quitté son île, Haïti, pour s’en aller fleurir les vieux jours d’un Canadien argenté. C’est son fils qui lui a déniché la perle rare sur les réseaux sociaux : adieu bidonville, misère et insécurité, bonjour l’aisance et l’appartement cossu à Montréal, contre échange d’un peu de tendresse l’assurance d’un bien-être convenu ! Pas de coups portés, sinon deux claques au visage de l’homme contrit et incompris, la violence des mots suffit. Qui emplit l’espace, sans espoir de fuite, il nous faut l’entendre et la supporter, la douleur et la souffrance de cette femme. De cette mère, avant tout. Un amour dévasté, anéanti, enseveli, en ruines comme la cathédrale de Port-au Prince toujours à terre… Ah, Notre-Dame, ici nous ne sommes pas à Paris, nous sommes en Haïti !

La nouvelle s’affiche à l’écran : de frêles embarcations à la dérive, hommes-femmes et enfants, fuient les côtes caribéennes pour atteindre l’eldorado canadien ! Depuis des semaines, le couple est sans nouvelle du fils, les autorités locales lui ont interdit l’exil légal. Il s’est embarqué pour rejoindre sa mère, clandestinement. Le naufrage guette, le naufrage est imminent. S’avancent alors au devant de la scène deux femmes et deux hommes, tout de noirs vêtus, s’élève alors la complainte poignante de quatre conteurs au chanter créole. Quatre voix d’une beauté sidérante, déchirante : « Un boat-people, c’est comme un caveau au cimetière… Un sans-manman, il ne sait pas ce qui l’attend… De grosses vagues nous fracassent, le petit voilier tangue… Sur ce bateau-sauve-qui-peut, celui ou celle qui se laisse plonger se noiera tout seul, pour ses propres yeux… Au beau milieu des mers qu’on va périr, au beau milieu des mers qu’on va mourir ». Le fils est mort, le corps du fils est devenu soupe pour les requins.

Les gouttes d’eau, cette fois, tombent des cintres. La mer engloutit tout, espoir et devenir. Pour celles et ceux qui sont restés à terre, spectateurs nantis mais anéantis devant tel spectacle aussi émouvant que percutant, la question demeure : l’exil, la fuite, la mort sont-ils seuls ressorts de ces peuples en mal d’humanité ? Lors de sa création aux Francophonies de Limoges en septembre sur la grande scène du Centre dramatique national du Limousin, le Théâtre de l’Union, la pièce triompha. En la petite salle parisienne du théâtre qui porte bien son nom, la tempête fait rage en toute proximité avec comédiens, chanteurs et musicien : à voir expressément, absolument ! Yonnel Liégeois

L’amour telle une cathédrale ensevelie : jusqu’au 11/12, au Théâtre de La Tempête. Avec des images tournées par Fatoumata Bathily et Guy Régis Jr et des extraits du film documentaire Fuocoammare, par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi. Second volet de La trilogie des dépeuplés, la pièce est publiée aux Solitaires intempestifs.

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Vantusso, d’une carte à l’autre…

Du 16 au 19/11, au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines (78), Bérangère Vantusso propose Bouger les lignes-Histoires de cartes. Un texte de Nicolas Doutey, joliment cartographié par Paul Cox et formidablement interprété par les comédiens de l’Oiseau-Mouche. Une invitation à emprunter les chemins de traverse, explorer le monde au cœur de nos différences : avec humour et gravité !

En surplomb de la grande carte colorée, étalée au sol, ils sont quelque peu déboussolés ! Une petite faim les tenaille, un paquet de gâteaux ferait l’affaire : par où passer, quel chemin emprunter, comment se rendre au magasin d’alimentation sans crainte de s’égarer ? Certes, il y a bien ce gros point rouge, cercle unanimement reconnu pour se situer : Vous êtes ici !

Pour l’heure, nous sommes là, à Roubaix, dans le cocon du théâtre de l’Oiseau-Mouche (59)… Un peu perdus, égarés mais bien vite remis sur le droit chemin, paradoxe, dès le noir de salle ! Quatre énergumènes, en d’étranges bleus de travail et nous tendant la main, nous invitent à les suivre en leur singulier périple. Celui des cartes pour seule boussole, point de repère pour certains, objet d’égarement pour d’autres. Il faut donc s’y pencher, y regarder de plus près, aller voir sous les cartes peut-être, comme nous y invite à sa façon une certaine émission de télévision. Avec humour mais non sans gravité, maîtrisant leur jeu à la perfection, les comédiens se livrent donc à une déambulation commentée de leur pérégrination. N’hésitant point à fouler la carte de leurs désirs, décrochant ici ou là une flèche ou un symbole géographique accrochés à une palissade de bois, grimpant à l’échelle pour élargir leur point de vue, usant de la machinerie théâtrale pour baliser leur itinéraire…

Sobre et chatoyante, tirée au cordeau entre les lignes, la mise en scène de Bérangère Vantusso, la directrice du Studio-Théâtre de Vitry (94), nous entraîne dans un voyage extraordinaire. Comme envoûtés par les couleurs cartographiées, décollant notre regard des planches aux cintres pour mieux nous perdre et nous retrouver sur les chemins de traverse : le vert de la forêt, le bleu du fleuve, le rouge des rues. à la conquête des couleurs métissées de notre planète ! Mathieu Breuvart, Caroline Leman, Florian Spiry et Nicolas Van Brabandt égrènent avec gourmandise la gouleyante poétique de Nicolas Doutey. Sans forcer le trait, avec naturel et talent. Ils sont tous issus de l’Oiseau-Mouche, une compagnie de comédiens en situation de handicap mental ou psychique.

Fondée en 1978 et unique en France, la troupe de vingt permanents confie son sort, au fil de la saison et des spectacles, à un metteur en scène invité : David Bobée, Nadège Cathelineau, Boris Charmatz, Noëmie Ksicova, Michel Schweizer… « Chacune de ces créations reflète l’originalité et la complicité d’une rencontre entre un-e artiste et la compagnie », témoigne Léonor Baudouin, la directrice du lieu. « Ce mode de travail permet une diversité de formes et de formats artistiques qui symbolise nos valeurs d’ouverture et de diversité ». Un ancrage sur le territoire qui déborde la région Nord pour mieux bouger les lignes, brouiller les cartes et porter, en France comme en terre étrangère, la richesse de démarches artistiques plurielles. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Du 16 au 19 novembre 2022, au TSQY, Scène nationale, Saint-Quentin-en-Yvelines (78). Du 8 au 10 décembre 2022, au CDN de Normandie – Rouen (76).

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André Benedetto, hommage

Édité par la Revue d’histoire du théâtre, André Benedetto, la chute des murs rend hommage au fondateur du Théâtre des Carmes en Avignon. Explorant l’apport trop méconnu du dramaturge à l’art théâtral, ce riche ouvrage collectif révèle son engagement sans compromission.

Le 13 juillet 2009, en plein cœur du Festival d’Avignon, on apprenait la mort d’André Benedetto. Cette année-là, il jouait dans son Théâtre des Carmes, qu’il avait fondé au début des années 1960, la Sorcière, son sanglier et l’inquisiteur lubrique.

Sa disparition soudaine marque la fin d’une histoire, d’une aventure théâtrale audacieuse, à contre-courant du théâtre bourgeois qu’il conspuait, dès 1966, dans un manifeste où il revendiquait « les classiques au poteau » et « la culture à l’égout ». Plus qu’une simple provocation, l’affirmation d’un théâtre populaire, écrit sur le vif de l’Histoire, joué par des comédiens professionnels et amateurs. Dans le théâtre de Benedetto, on croise des Palestiniens, des Vietnamiens, des Africains-Américains, Che Guevara, Rosa Luxemburg, Nelson Mandela ou Giordano Bruno. Mais aussi des dockers, des cheminots et toutes sortes de prolos. Sans oublier les représentants du grand capital.

Dans le théâtre de Benedetto, on parle, on entend la langue de la révolte et de la solidarité. Cette langue emprunte à l’espagnol, à l’italien, à l’occitan, au français. Jamais, au grand dam des puristes de la diction académique, son théâtre ne cherche à masquer son accent, un accent qui charrie la dialectique marxiste, révolutionnaire. Que ce soit dans Emballages, Napalm, Statues, Zone rouge, la Madone des ordures, les Drapiers, le Siège de Montauban, Mandrin, Geronimo, Jaurès, la voix, Un soir dans une auberge avec Giordano Bruno… ou encore Médée, son théâtre casse les codes, manie la dialectique. Ses personnages sont nos semblables, nos frères de colère et de combat, des personnages qui foncent, hésitent, se trompent, recommencent, refusent l’ordre établi, l’injustice, ne se soumettent pas. André Benedetto ne nous a pas légué un théâtre clés en main pour révolutionnaires en panne d’utopie. Son théâtre dérange, nous dérange, car il n’hésite pas à nous mettre face à nos propres contradictions.

André Benedetto n’est pas le créateur du off d’Avignon, il est le créateur d’un théâtre politique et poétique, qui emprunte à la langue populaire, paysanne, prolétaire, révolutionnaire. Une langue où l’humour s’invite là où on ne s’y attend pas, où l’autodérision est présente, y compris dans les moments les plus tragiques ; une langue poétique qui n’assène pas mais révèle et s’adresse au public sans flagornerie. Dès son installation, la troupe de Benedetto joue dans les rues de la cité et hors les murs de la ville, pratiquent la « décentralisation » en s’invitant dans les quartiers populaires et forcément excentrés, là où la bourgeoisie avignonnaise ne s’aventure pas, dans cette fameuse « zone rouge »…

L’ouvrage est un « cahier » édité par la Revue d’histoire du théâtre. Petit par son format, il s’avère d’une grande richesse, tant par les contributions de Lenka Bokova, Kevin Bernard, Émeline Jouve et Olivier Neveux que par les documents et photographies inédits qu’il contient. Marie-José Sirach

André Benedetto, la chute des murs, un cahier de la Revue d’histoire du théâtre (144 p., 11€).

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Montreuil-sur-Scène, un nouveau label !

Donner de l’écho à un édito de saison ? Un acte quelque peu incongru que nous assumons et dont nous nous réjouissons. Lorsqu’un texte, amoureusement sérieux sans jouer au prétentieux, nous pique les yeux, nous ne pouvons résister… Au cours de nos pérégrinations théâtrales, nous en avons pourtant lu des éditos de saison, rarement plaisants et souvent bien pédants !

Entre le cinéma Méliès et le Théâtre Public de Montreuil (93), d’un pas conquérant nous arpentions la place Jean-Jaurès alors que des ouvriers montaient leur échafaudage pour apposer trois majuscules lettres noires sur la façade du théâtre. Un nouveau label, banal pour les uns, mais qui veut dire beaucoup pour d’autres à l’heure où les services dits publics sont bradés à l’appétit des financiers… Énoncé par Pauline Bayle, la nouvelle directrice, un libellé alphabétique d’une incroyable puissance « poïétique » selon le qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, offert ainsi à la vue des passants !

Que de chemin parcouru depuis l’époque du TJS, le Théâtre des Jeunes Spectateurs-CDN Jeune Public dans les années 90, avant que cette filière si créative et prometteuse ne soit réduite à la portion congrue par le ministère de la Culture… En ce troisième millénaire, riche de projets solidaires, Montreuil demeure une cité colorée au fort potentiel culturel avec son cinéma public, sa Maison Populaire, ses multiples ateliers d’art, ses diverses scènes dédiées à la musique ou au spectacle vivant. Chantiers de culture ne peut qu’applaudir aux perspectives gourmandes qui s’affichent et se profilent à l’horizon. Yonnel Liégeois

TPM

T comme Théâtre, cela va de soi
M comme Montreuil, ville dont nous sommes fièr·e·s et
P comme

Public parce que ce théâtre appartient à tou·te·s
Poétique parce que la poésie changera le monde
Palpitant parce que au théâtre, « le diable c’est l’ennui » (Peter Brook)
Paritaire parce qu’en 2022, c’est le minimum
Pailleté parce que les paillettes c’est la fête
Politique parce que tout, oui, tout est politique
Profond parce qu’en matière de création, il est toujours nécessaire de creuser
Permanent parce que nous voulons faire du théâtre partout, tout le temps
Pluriel parce qu’il y a une multitude de théâtres
Paranormal parce que nous voulons vous emmener dans de nouvelles dimensions
Puissant parce que avec peu de moyens on peut dire de grandes choses
Piquant parce que nous aimons ne pas être brossé·e·s dans le sens du poil
Populaire parce que nous nous adressons à tou·te·s
Poignant parce que, lorsque l’art émeut, il emporte tout
Pacifique parce que nous souhaitons défendre un théâtre qui rassemble
Passionné parce que dans la création d’un spectacle il y a mille histoires d’amour

Alors nous y voilà.

Avant de faire du théâtre le métier de mes rêves, je fus une spectatrice invétérée. Aujourd’hui encore, chaque fois que le noir se fait, je ressens le même frisson d’excitation à l’idée que ma vie soit sur le point d’être bouleversée. J’attends toujours d’un spectacle qu’il ouvre une brèche, et c’est avec cet horizon plein de promesses que j’aborde toute expérience de théâtre.

C’est donc d’abord en tant que spectatrice que je souhaite vous accueillir au TPM et partager avec vous ce lieu pensé comme une maison qui abrite les vastes étendues de nos imaginaires. Une maison où l’hospitalité règne en reine et qui accueille des spectacles, évidemment, mais également un bar, un restaurant, une librairie éphémère, des expositions, des débats ou des ateliers. Cette saison inaugurale est une rencontre. Une rencontre entre des artistes plus vivant·e·s que jamais, et vous, habitué·e·s du lieu ou futur·e·s spectateur·rice·s. 

Et je me réjouis, car nous n’en sommes encore qu’aux prémices. 

Le meilleur reste à venir.

Pauline Bayle, directrice

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Quand Brecht rencontre Kafka

Kafka au Théâtre de L’échangeur à Bagnolet, Tarantino au Rond-Point à Paris : les metteurs en scène Régis Hebette et Jean-Yves Ruf proposent K ou le paradoxe de l’arpenteur et Vêpres de la vierge bienheureuse. Deux spectacles d’une haute intensité, d’une remarquable qualité.

Régis Hebette dirige le théâtre l’Échangeur à Bagnolet, où il propose en ce moment K ou le paradoxe de l’arpenteur, d’après le Château, de Franz Kafka. Il en signe l’adaptation, la mise en scène, la scénographie. L’arpenteur se dit embauché pour effectuer son travail, se heurte à un tas d’intermédiaires soumis à des règles énigmatiques et n’ira pas au saint des saints, le château, où règne un comte inaccessible… Fable obscure, rendue relativement familière parce qu’elle a été explorée par d’innombrables interprétations, que Régis Hebette illustre de main de maître avec un humour inflexible, tout en cultivant les indispensables embardées vers l’étrange propres à l’auteur. L’efficience plastique déployée est d’une ingéniosité rare, avec théâtre d’ombres, lumières d’entre chien et loup (Éric Fassa), un climat de neige où glisser les pas d’insolite manière, des découpes instantanées dans les panneaux mobiles maniés à la force des bras par des comédiens vifs, astreints à plusieurs rôles.

Ghislain Decléty (l’arpenteur) s’affirme en homme droit empêché par les circonstances, face à des figures masculines grimaçantes diablement expressives (François Chary, Antoine Formica, Barthélémy Goutet), tandis qu’aux femmes (Célia Catalifo, Cécile Saint-Paul, Marie Surget) revient élégamment la part subtile de la liberté désirée. Du théâtre comme on n’en voit plus, rugueux, raffiné, épique, comme disait Brecht, désormais oublié. K ou le paradoxe de l’arpenteur devrait être vu dans des centres dramatiques. Ils ne répondent pas à l’appel. C’est chacun pour soi et le ministère reconnaît les siens.

Jean-Yves Ruf met en scène Vêpres de la vierge bienheureuse, d’Antonio Tarantino, dans la parfaite traduction de Jean-Paul Manganaro. Sur la scène du Rond-Point, l’acteur Paul Minthe entre dans une lumière gris-bleu, tenant en ses bras une urne funéraire censée receler les cendres de son fils. Au cours d’une longue coulée verbale, fuite de bouche, rituel de deuil en forme de vocero tribal, le fils, homosexuel prostitué, la mère, le père qui parle, les gens du quartier sont cités à comparaître dans notre esprit. Du grand art populaire puisé à la source gréco-latine. Jean-Pierre Léonardini

K ou le paradoxe de l’arpenteur : jusqu’au 29/10  à l’Échangeur, 59, av. du Général-de-Gaulle, à Bagnolet (93), l es 11-12 et 13/05/23 à Beauvais (60). Vêpres de la vierge bienheureuse : jusqu’au 30/10  au Théâtre du Rond-Point, 2 bis av. Franklin-Roosevelt, 75008 Paris. Texte édité aux Solitaires intempestifs.

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Vol au-dessus d’un nid d’antifascistes

Jusqu’au 30/10, au Théâtre des Bouffes du Nord (75), Tiago Rodrigues propose Catarina et la beauté de tuer des fascistes. Un spectacle  où le nouveau directeur du Festival d’Avignon interroge notre capacité, ou notre  incapacité, à trouver les armes pour combattre le fascisme.

Sur le tomber d’une nappe blanche qui recouvre une grande table apprêtée pour le repas, il est écrit : « Nào passarào ». No pasaran, ils ne passeront pas. Et pourtant, ils sont passés. Les fascistes sont passés. Hier, en Espagne, en Allemagne, en Italie, au Portugal. Aujourd’hui, ils sont là, siègent dans les parlements, certains aux portes du pouvoir, comme en Italie.

L’action se déroule non loin de Baleizao, une bourgade au cœur de l’Alentejo (une région du sud du Portugal), dans une petite maison cernée de chênes-lièges. Toute une famille, du grand-père aux petits-enfants, se retrouve, chaque année, pour tuer un fasciste. Elle se réunit là depuis que leur aïeule tua, en 1954, son soldat de mari qui n’avait pas bougé le petit doigt devant l’assassinat par son supérieur d’une jeune paysanne. Cette dernière s’appelait Catarina Eufemia. Elle avait 26 ans et travaillait dans les oliveraies. Elle était venue réclamer avec ses camarades quelques escudos d’augmentation de salaire. Elle mourra de trois balles tirées dans le dos. Devant le silence complice de son mari, devant ce qu’elle considère comme un féminicide fasciste, cette aïeule va instaurer un rite, à la fois dérisoire et terrible : tuer chaque année, à la même date, un fasciste lorsque chacun de ses descendants entre dans sa 26e année.

Ce jour-là est une fête. On prépare des pieds de cochon grillés. On boit. Tous, hommes et femmes, portent de longues jupes de paysanne. Tous s’appellent Catarina. On devise joyeusement, on s’engueule aussi. Autour du véganisme, car l’une des Catarina est désormais végane. Le plus jeune des Catarina, casque vissé sur les oreilles, s’extrait des conversations volontairement, sciemment. Oppose un silence, son silence. Peut-être celui, définitif, qui s’abat sur les filles de la Maison de Bernarda Alba, de Lorca… qui sait ? Même si Tiago Rodrigues ne cesse de citer Brecht à tout bout de champ. Les discussions vont bon train, menées par une troupe d’acteurs de haut vol, tandis que Catarina se prépare. Comme les autres Catarina avant elle, elle a préparé son coup, choisi sa cible, le leader d’un parti d’extrême droite qu’elle a piégé et enlevé pour l’amener dans la maison. Chaque chêne-liège qui a poussé dans le champ voisin est le tombeau de chaque fasciste assassiné. Celui-ci sera le 76e. Assis en bout de table, il assiste aux préparatifs de sa mort. Mais Catarina ne parvient pas à appuyer sur la gâchette. Sa main tremble. Elle refuse de se plier à ce rituel. Elle doute. Commencent alors de longs échanges, argument contre argument.

la rage et le désespoir

Quelle est la légitimité d’un tel geste ? Quelles sont son efficacité, sa nécessité, sa justification ? On n’est plus au temps de la dictature. Salazar est mort depuis belle lurette, balayé par la révolution des œillets. Catarina refuse d’exécuter cet homme. Entre les lois d’un État de droit et celles de sa famille, elle choisit de se conformer à la légalité institutionnelle. Il y a trois Catarina dans l’histoire, trois Iphigénie. Laquelle est la plus rebelle ? Devant l’incapacité de nos démocraties d’empêcher la montée des extrêmes droites et des nationalismes, que faire ? De quelles armes – symboliques – disposent les démocraties pour contenir ces irruptions néofascistes ? En Italie, Fratelli d’Italia, le mouvement de Giorgia Meloni, a exigé l’interdiction de la pièce…

À la fin, quand il ne reste plus rien, le fasciste se lève et prend la parole. Trente minutes de monologue dont la violence des mots va crescendo. Le sourire devient carnassier, jusqu’à en avoir la bave aux lèvres. Le public encaisse plus ou moins. On est censés applaudir, mais ce final nous prend à revers, dérange notre petit confort de spectateurs passifs. Certains huent, sifflent. Catarina et la beauté de tuer des fascistes nous renvoie à nos propres peurs, à notre impuissance à enrayer la montée de l’extrême droite, ici, en Europe, mais ailleurs aussi, au Brésil où Bolsonaro n’a pas dit son dernier mot. À cette grande panne démocratique qui frappe nos sociétés, où les moindres manifestations sont violemment réprimées par la police, où les syndicalistes sont sanctionnés, où toute velléité de contestation est étouffée dans l’œuf.

Que reste-t-il à la jeunesse quand, devant les détournements d’utopie, il ne reste que la rage et le désespoir ? Qu’un dramaturge s’attaque à de telles questions nous confronte à nos propres interrogations, nous interpelle sans esquiver ce qui peut nous déranger. Tiago Rodrigues appuie là où ça fait mal. Là où les politiques ont, pour la plupart, capitulé. En 1941, Woody Guthrie avait peint sur sa guitare : This machine kills fascists. Marie-José Sirach

Juqu’au 30/10, aux Bouffes du Nord. Cavaillon, les 7 et 8/11. Arles, le 9. Vandœuvre-lès-Nancy, les 12 et 13. Évry, les 15 et 16. Marseille, les 18 et 19. Amiens, les 22 et 23. Angoulême, les 25 et 26. Reims, les 29/11 et 01/12. Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.

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Totale immersion en Arcadie

Jusqu’au 21/10 au théâtre de Sartrouville, le CDN des Yvelines (78), le metteur en scène et directeur Sylvain Maurice propose Arcadie. L’adaptation réussie du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, lauréate du prix du Livre Inter 2019. Une magistrale interprétation de Constance Larrieu, dans un féerique ballet de lumières.

L’Arcadie ? Une antique province grecque, selon Wikipedia, une terre idyllique où les habitants sont en contact direct avec les dieux… Un lieu fait homme, Arcady, dans l’imaginaire romanesque d’Emmanuelle Bayamack-Tam en ce troisième millénaire ! Un personnage énigmatique, gourou des temps modernes qui règne sur son domaine, Liberty House, lieu d’accueil pour individus déjantés, marginaux ou déclassés : supposé refuge à l’esprit libertaire, la tolérance et la permissivité sans frontières, la fusion des corps et des esprits en faveur du maître avant tout…

La famille de la jeune Farah y a trouvé refuge. La gamine de quinze ans, toujours adolescente et pas encore femme vraiment, semble se complaire dans cet univers qui bouscule les normes, invite la gente féminine à partager la couche du père fondateur de cette communauté aux étranges parfums… Un quotidien qui ne déplaît pas trop à la jeune fille à l’heure de la découverte du plaisir, du désir sous toutes ses formes. Jusqu’au jour où la métamorphose du corps questionne, bouscule la maturité de la pensée. D’un roman dense et foisonnant, fort de ses 400 pages, Sylvain Maurice en extrait la substantifique moelle pour nous conter alors, avec facétie et légèreté, les tribulations de Farah l’espiègle en quête de devenir. Qui s’interroge sur son statut, ce que veut dire être femme, ce qu’implique la construction d’une société où chacune et chacun compteraient pour un.

Le patron de Sartrouville est coutumier du fait : adapter des œuvres littéraires à la scène. Nombreux sont-ils, les spectateurs, à se souvenir de ses précédentes mises en scène, en particulier Réparer les vivants interprété par Vincent Dissez d’après l’ouvrage de Maylis de Kérangal, un éclatant et fort émouvant spectacle encore dans toutes les mémoires. C’est Constance Larrieu qui, cette fois, squatte les planches. Avec fougue et jubilation, tonitruante Farah à l’énergie débordante pour nous partager ses doutes existentiels, les interrogations sur son identité, sa conception de la vie-de la société-de la liberté. Autant de questions qui taraudent quiconque, de la jeunesse à la vieillesse, face au temps qui passe, au corps qui s’épanouit, à la conscience qui mûrit.

Un spectacle à la mise en scène enjouée, la mise en mouvement d’une pensée incarnée, sous les éclairs des éblouissants jeux de lumière de Rodolphe Martin. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21/10, au Théâtre de Sartrouville, le Centre dramatique national des Yvelines. Les mardi-mercredi et vendredi à 20h30, le jeudi à 19h30. Bus gratuit, aller-retour Paris/Sartrouville, sur réservation.

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Shakespeare, du traduire au dire

Dix volumes disponibles à La Pléiade : les Comédies, les Tragédies, les Histoires, enfin les Sonnets et autres poèmes de maître Shakespeare… Avec le concours de Gisèle Venet, Jean-Michel Déprats s’est attelé à une œuvre monumentale. Rencontre avec un éminent traducteur, orfèvre du théâtre élisabéthain, à l’heure où le natif de Stratford est à l’affiche de moult théâtres.

À l’image d’Obélix, Jean-Michel Déprats est tombé dedans tout petit ! Grâce à son père, féru de spectacle vivant et délégué à l’UFOLEA (Union Française des Œuvres Laïques d’Éducation Artistique) qui dépend de la Ligue de l’Enseignement. Enfant, il assiste à ses premières représentations et plus tard le papa metteur en scène lui offrira même le rôle de Puck dans le « Songe d’une nuit d’été » ! L’anglophile, à son tour enseignant à l’université de Nanterre dans le département d’Études anglo-américaines et le département des Arts du Spectacle, évoque avec tendresse ce temps du père, instituteur, au sortir de la Libération et porteur d’un projet culturel en direction du public des écoles et des milieux populaires. « Un mouvement qui s’inscrivait dans celui de la décentralisation et de Jean Vilar et lorsqu’on est un passionné de théâtre, on aime particulièrement Shakespeare qui est « le » théâtre incarné », souligne le spécialiste. Qui, fasciné par le poids d’être de tous ces personnages, dévore dès le collège l’auteur de « Roméo et Juliette » déjà à La Pléiade dans la traduction du fils de Victor Hugo, François-Victor…

L’imaginaire, la densité de vie plus forte que celle du commun des mortels offerte à la représentation : voilà ce qui le touchera de prime abord, avant qu’il ne s’engage dans des études universitaires d’anglais, celui qui s’affirme aujourd’hui comme le traducteur par excellence de l’œuvre de Shakespeare.

« Aujourd’hui, bien sûr, je ne vis plus la représentation théâtrale au premier degré, c’est avant tout l’aventure de la langue qui me passionne. Il n’empêche, je demeure convaincu que le théâtre de Shakespeare n’a rien d’intellectuel. Il nous faut dépasser clichés et craintes qui seraient susceptibles d’apeurer celles et ceux qui sont loin des repères culturels convenus. C’est un auteur immédiatement accessible : avec lui, on entre d’emblée dans les passions humaines, sans doute beaucoup plus que dans  la tragédie classique française qui demande une culture de l’alexandrin et fait appel à un mode d’expression plus aristocratique ». Et l’ancien universitaire de poursuivre, « ce n’est pas pour rien que les Romantiques ont pris le génial Anglais comme bannière de leur révolte, en raison de ce mélange de comique et de tragique, de sensualité/sexualité et de grotesque. On y trouve en fait l’expression de la vie dans  sa totalité, de façon brute et complexe ». Il n’empêche, traduire Shakespeare en français n’est pas chose aisée et nombreux furent les metteurs en scène, Jean Vilar entre autres, à se plaindre des difficultés à se mettre en bouche un tel texte.

Une aventure de la langue dans laquelle s’engage Jean-Michel Déprats, à corps perdu ! « Comme il n’existe aucun manuscrit de la main de l’auteur, et qu’aucune des nouvelles éditions anglaises de l’œuvre (Oxford, Cambridge, Penguin etc…) n’était complète, il a d’abord fallu établir une version anglaise qui serait soumise à traduction », précise-t-il. Qui privilégie l’édition « in-quarto », parue du vivant de Shakespeare sans qu’il donne son imprimatur, sur la version parue après la mort du poète dite du « Folio » établi en 1623 à l’initiative de deux comédiens de sa troupe, et donne un texte de référence unique homogène (Quarto ou Folio) pour chaque pièce. Autre question importante: est-il différent de traduire un roman ou une pièce de théâtre ? « Nettement, selon moi, car la dimension du jeu intervient de façon cruciale. Personnellement, j’ai envie de traduire du théâtre avec cette perspective d’entendre le texte. Avec ce rythme et cette intensité de la voix, des notions capitales pour un texte de théâtre, une parole et un souffle portés par des comédiens sur les planches et qui l’emportent dans Shakespeare plus que chez tout autre dramaturge ».

Rythme et sons ? Une véritable force de frappe… Avec cet auteur, la « physique » de la langue shakespearienne s’impose à l’évidence au point que traduire Shakespeare, selon Jean-Michel Déprats, oblige presque à prendre le contrepied de ce qui est enseigné comme l’objectif de la version d’agrégation ! Nul besoin avec « Macbeth » ou « Le roi Lear » de sur-traduire pour montrer que l’on a compris, montrer ce que le texte veut dire. « Ce que le texte veut dire n’est sans doute pas l’objet majeur de la traduction lorsqu’il s’agit de Shakespeare, le sens est tellement riche et diffusé dans les sons et les rythmes que réduire le texte à ce qu’il veut dire conduit à une traduction appauvrie, rationalisante, intellectualisante ». Une solution qui rallonge le texte et fait perdre aux rythmes et aux sons leur pouvoir de percussion, leur force de frappe. « Songez aux premières tirades de Richard III : la langue shakespearienne, c’est une langue où le jeu de l’acteur est immédiatement concret et repérable, il y a une présence évidente de Shakespeare comme directeur d’acteurs dans les mots qu’il emploie, dans la rythmique qu’il confère à son texte ».

Que l’acte de traduire rime parfois avec trahir, Jean-Michel Déprats en a bien conscience. « Traduire est un acte contre nature puisque tout texte est inscrit dans sa langue, la traduction comporte une part de violence puisqu’on arrache un texte à son corps verbal, selon la formulation si juste de Jacques Derrida ». Ce pari de la liberté et de l’innovation littéraire au service de l’oralité du jeu, le Déprats traducteur l’ose pourtant avec talent pour que le Déprats spectateur, et tout le public français à ses côtés, jouissent goulûment de la langue shakespearienne. Yonnel Liégeois

L’actualité Shakespeare :

Richard II, jusqu’au 15/10 aux Amandiers de Nanterre. Macbeth, jusqu’au 16/10 à L’épée de bois. La mégère apprivoisée, du 21/10 au 31/12 à l’Artistic théâtre. Beaucoup de bruit pour rien, le 18/11 au théâtre Jean-Vilar de Vitry. Comme il vous plaira, du 17/11 au 31/12 à la Pépinière théâtre. La nuit des rois, jusqu’au 08/01/23 au Ranelagh. Richard III, du 12 au 22/01 aux Gémeaux à Sceaux. Le roi Lear, jusqu’au 26/02 à la Comédie Française. Hamlet, du 08/03 au 09/04 à l’Opéra Bastille. Othello, du 18/03 au 22/04 à l’Odéon.

Traduire du théâtre ou traduire pour le théâtre ?

Avec Déprats, pas de doute : il traduit pour la scène, pour des comédiens et un public invité à se laisser prendre au chatoiement d’une langue. Un « exercice » qu’il pratique depuis les années 80, depuis que Jean-Pierre Vincent lui demanda de traduire Peines d’Amour Perdues pour le Théâtre National de Strasbourg. Dès lors, beaucoup de metteurs en scène choisissent les traductions de Jean-Michel Déprats pour leur fluidité et leur puissance évocatrice.

Face aux traductions antérieures, l’universitaire révolutionne le genre en optant pour une poétique théâtrale. « L’enjeu de la traduction de Shakespeare est moins de rechercher une autonomie d’écriture en français que de saisir le geste qui commande la parole théâtrale », écrit-il dans son argumentaire paru dans le premier volume de La Pléiade, « Il importe de le recréer dans une langue imaginative, énergique et spontanée, une langue qui parle au spectateur d’aujourd’hui ». Tragédie, comédie ou poème ? Chez Shakespeare, tout est bon, à savourer sans modération : à s’offrir ou à offrir pour un plaisir renouvelé ! Y.L.

Shakespeare : dix volumes à La Pléiade Gallimard, tous les titres disponibles aussi en Folio poche.

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Le théâtre, émotion et plaisir

En tournée jusqu’à fin 2022, le thEâtre de l’Ultime présente Qu’est-ce que le théâtre ? Une pièce drôle et loufoque qui retrace le parcours du spectateur : de la réservation au renoncement ou… au plaisir ! Rencontre avec Claudine Bonhommeau et Loïc Auffret, les deux interprètes.

Jean-Philippe Joseph – Vous jouez Qu’est-ce que le théâtre ?, d’Hervé Blutsch et Benoît Lambert. Une pièce qui déconstruit, avec humour, un certain nombre d’idées reçues…

Loïc Auffret – Oui, les auteurs se sont amusés à écrire une vraie-fausse conférence sur les stéréotypes, les peurs, les freins qui font que 12% seulement des Français vont régulièrement au théâtre : pourquoi réserver si longtemps à l’avance ? Est-ce qu’on doit lire les critiques avant ? Est-ce qu’on peut tousser, dormir ? Est-ce qu’on va se faire chier ?

Claudine Bonhommeau – Le texte multiplie les ruptures, on passe d’un personnage à l’autre… C’est drôle, loufoque, jubilatoire ! Tout ça, avec zéro décor, zéro lumière. C’est la magie du théâtre, il suffit de peu de choses : un texte, des comédiens et l’imaginaire des spectateurs.

J-P.J. – Vous retrouvez-vous dans les questions que se posent la plupart des spectateurs ?

L.A. – Complètement ! J’avais la même appréhension par rapport à l’opéra. Je n’y étais jamais allé avec mes parents. La première fois que j’y ai mis les pieds, j’avais 28 ans, ça m’a touché. Depuis, dès que j’ai l’occasion, j’y retourne. Après, il y a des codes. Je me suis longtemps demandé, par exemple, pourquoi dans les concerts de musique classique le public n’applaudissait pas à la fin d’un mouvement…

C.B. – Ce sont des choses que l’on apprend petit à petit. Mais ce n’est pas un drame si les gens applaudissent entre les scènes. Au moins, ça montre qu’ils sont contents d’être là, avec nous. Rien ne fait plus plaisir qu’un spectateur qui dit que la pièce lui a donné l’envie d’aller plus souvent au théâtre.

L.A. – Sans spectateurs, on n’est rien. Les directeurs de salles rament pour aller chercher le public, un par un. Monter Qu’est-ce que le théâtre ? était l’occasion de faire notre part de boulot, de dire aux gens : « Venez, le théâtre est fait pour vous, pas besoin d’avoir un QI de 130 » !

J-P.J. – Quel est votre meilleur souvenir de théâtre, pour l’une et l’autre ?

C.B. – Grand peur et misère du IIIème Reich, de Bertolt Brecht, mis en scène par Didier Bezace… J’ai ri, j’ai pleuré, c’était visuellement beau, plein de poésie, politiquement engagé. J’en suis sortie avec l’envie d’agir, de faire bouger les choses. Comme au retour d’une manif réussie !

L.A. – C’est difficile, il y en a beaucoup…Je dirais Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat. Pour l’écriture, l’univers visuel, l’éclairage… Il m’arrive de repenser à un spectacle vingt, trente ans après, avec la même émotion.

J-P.J. – Que direz-vous à celles et ceux que la sortie au théâtre angoisse ?

C.B. – Qu’il n’y a pas qu’un seul théâtre, comme il n’y a pas qu’une seule musique…

L.A. – Que ça ne fait pas mal. Tout ce que l’on risque, c’est d’avoir du plaisir, de rire, de s’évader… On voit tous des spectacles auxquels on ne comprend rien. Ce n’est pas pour autant que l’on est con ou que c’est de notre faute.

C.B. – On se souvient de spectacles qui nous ont fait vibrer, même l’espace de quelques minutes seulement. On espère revivre ces mêmes émotions quand on y retourne, ça ne marche pas à tous les coups. Une fois, le maire d’un petit village est venu nous voir à la fin d’une représentation pour nous dire « Finalement, le théâtre, c’est comme le foot. Parfois, il ne se passe rien pendant 90 minutes et pourtant, ça ne m’empêche pas d’y retourner ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photos Daniel Maunoury.

Le thEâtre de l’Ultime, 4 rue Célestin Freinet, 44340 Bouguenais (Rens. : 09.80.59.60.77) : contact@theatredelultime.fr

Aux salles, citoyens !

Avant la pandémie, la part de la population indiquant se rendre au théâtre une fois par an était de 19%. Selon le ministère de la Culture, les trois facteurs les plus discriminants dans l’accès aux salles sont le lieu d’habitation (ville/campagne), le niveau de diplôme et la catégorie socioprofessionnelle. Depuis la levée des restrictions sanitaires, la fréquentation des théâtres aurait baissé de 20 à 25% par rapport à 2019.

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