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La petite Entreprise d’Anne-Laure Liégeois

La pièce Entreprise devait se jouer au Théâtre 71, à Malakoff (92) avant la mise au silence du spectacle vivant, dont nous espérons et attendons des mesures de soutien comme pour les autres secteurs de l’économie durement touchés… Trois textes sur l’univers du travail (Le Marché de Jacques Jouet, L’Intérimaire de Rémi De Vos, L’Augmentation de Georges Perec), dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Une peinture au vitriol du monde de l’entreprise.

À lire l’entretien avec Anne-Laure Liégeois. En cette période de confinement, trois textes à  (re)lire et savourer, acheter ou télécharger : Le marché, L’intérimaire et L’augmentation.

 

On ne pourra guère soupçonner Anne-Laure Liégeois de ne pas jouer cartes sur table. Le titre du dernier spectacle qu’elle a concocté est parfaitement explicite : Entreprise. Il est donc bel et bien question de l’entreprise (sous toutes ses facettes ?), telle qu’elle domine notre univers d’hier à aujourd’hui. Avec l’assemblage de trois textes aux titres non moins clairs : Le Marché de Jacques Jouet, L’Intérimaire de Rémi De Vos et enfin L’Augmentation de Georges Perec. Trois états des lieux composés à des époques différentes, respectivement en 1967 pour Perec, en 2011 pour De Vos, et aujourd’hui pour Jacques Jouet. Comme une remontée dans le temps avec trois angles d’attaque, il s’agit bien dans tous les cas de figure d’une attaque en règle, qui illustrent avec justesse l’époque de leur intervention et qui, bien sûr, sont particuliers aux styles d’écriture des uns et des autres. Des styles, et des dispositifs dramaturgiques qu’Anne-Laure Liégeois connaît particulièrement bien puisqu’elle a déjà monté à deux reprises l’Augmentation (en 1995 et en 2007), et que, de Rémi De Vos, elle a mis en scène Débrayage. Quant à Jacques Jouet, elle lui a tout simplement passé commande pour ce triptyque d’un texte au cadre bien défini.

C’est lui qui, répondant fidèlement à la commande et livrant une série de petits textes (de courtes séquences cinglantes), ouvre d’ailleurs les hostilités, de brillante et savoureuse manière toute oulipienne, fustigeant jusqu’à la caricature tous les travers, et dieu sait s’ils sont nombreux, du monde confiné de l’entreprise. Déclinaison martelée de la proposition qui répond à la déclinaison globale du spectacle. Et là, pas de problème, Anne-Laure Liégeois y va franc jeu. Dans un décor aux couleurs vives qu’elle signe également, entre le bleu du plateau et du fond de scène servant d’écran sur lequel sont jetés les mots du vocabulaire du sujet et les taches rouges avec un cercle au sol, des fauteuils et un sapin de Noël, le trio composé d’Anne Girouard, Olivier Dutilloy (vieux complices de la compagnie du Festin) et de Jérôme Bidaux, s’en donne à cœur-joie, n’hésitant pas à jouer et à assumer la vulgarité et l’agressivité du monde de l’entreprise.

Au vrai Le marché, tout comme L’intérimaire et L’augmentation de l’autre oulipien de la soirée, Georges Perec, est une formidable machine à jouer, une mécanique de précision qui oblige les comédiens à devenir de véritables frégolis, ce qu’ils assument avec délectation, mais toujours en toute rigueur. En chef d’orchestre aguerri, Anne-Laure Liégeois les dirige dans la lecture des trois partitions ; c’est particulièrement flagrant dans l’Augmentation où Anne Girouard et Olivier Dutilloy agissent en marionnettes survoltées. Le paradoxe voulant qu’à travers cette « agitation », c’est bel et bien les écritures des auteurs qui sont mises en valeur, ce qui distingue ce spectacle des autres réalisations qui s’acharnent en vain à retranscrire le soi-disant réel. Jean-Pierre Han

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Johanny Bert, propos confinés

Que fait un artiste durant le confinement ? Johanny Bert répond à notre confrère et ami Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb. Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier les réflexions du jeune comédien et metteur en scène.

 

Lorsque tout cela a commencé, j’étais en répétitions avec une compagnie pour laquelle je suis engagé comme metteur en scène. Nous étions en résidence. La première devait être deux semaines après. Tout s’est donc arrêté subitement, sans savoir quand nous pourrions reprendre, ni quand aurait lieu cette première et si elle existerait un jour. Du côté de ma compagnie implantée à Clermont-Ferrand, nous avons dû réagir très vite avec mon collègue à la production. C’était une période dense de tournée avec deux spectacles sur les routes. Contacter les théâtres, voir avec eux s’ils veulent reporter, annuler et quid des contrats, des salaires de l’équipe (acteurs, techniciens) que nous avions engagée. À ce jour concernant le seul mois de mars, sur un premier spectacle : 9 représentations annulées (certains théâtres ont décidé d’honorer tout de même le paiement du contrat de cession) et 4 reportées. Cela concerne 6 salariés intermittents. Pour l’autre spectacle, 14 représentations annulées (1 rémunérée, 13 en attente de réponses) et 2 reportées. Cela concerne 9 salariés intermittents. D’autres annulations et reports sont déjà annoncés aussi pour le mois d’avril et de mai. Enfin, nous allions débuter en avril les répétitions de notre prochaine création avec une équipe importante. Cela concerne 18 personnes. Tout est en suspens.

Comme pour d’autres équipes artistiques, ces annulations sont des bouleversements qui auront des répercussions importantes à court et à plus long terme, mais il me semblerait obscène de nous apitoyer aujourd’hui à l’échelle de ce qui se passe autour de nous. Face à ce que vivent d’autres professions – les soignants en particulier qui travaillent dans les hôpitaux pour notre survie dans des conditions déplorables, qui, il y a encore quelques mois criaient une nouvelle fois dans la rue leur besoin de moyens, de personnel pour être en capacité de travailler dans de bonnes conditions et à qui maintenant, on demande une abnégation totale quitte à prendre des risques importants pour eux et pour leurs proches.

Je pense à toutes les professions qui pendant plusieurs semaines doivent fermer boutique et qui n’ont pas de régime particulier leur permettant de combler des jours non déclarés. J’entends les pouvoirs publics nous dire qu’il faut aller voter, même en temps de crise puis qu’il faut rester chez soi à tout prix, que l’employeur pourra imposer une semaine de congés payés à ses salariés. J’entends aussi qu’on doit se déplacer pour continuer à travailler car j’entends que le pays doit continuer à produire, que l’économie ne doit pas s’écrouler, même qu’une prime de 1000 euros doit être donnée par l’employeur à ses salariés pour les encourager, mais qu’on n’a pas assez de masques pour tout le monde (d’ailleurs on sait plus trop où sont ces masques mais les bonnes âmes peuvent en coudre) sinon rassurez-vous, les gestes barrières (nouvel élément de langage) suffisent…(inspirez). Puis, je lis un appel à projet du ministère des armées qui propose une somme de 10 000 000 € (TTC c’est important) pour qui aurait une idée lumineuse contre le COVID-19…(soufflez). Je tombe ensuite sur cette phrase du Pape François, en direct du Vatican qui nous dit « J’ai demandé au Seigneur d’arrêter l’épidémie de coronavirus avec sa main » (souffle coupé, mais je suis pour un temps rassuré, merci François !).

Devant le bar-tabac, il y a une femme assise au sol, confinée dehors pendant qu’à l’intérieur, on vend la photocopie des fameuses attestations à remplir pour sortir de chez soi, 0,50 centimes (Il n’y a pas de petits profits !). Je lis aussi qu’une jeune aide-soignante à Toulouse a eu un petit mot dans son immeuble en rentrant du travail, lui indiquant gentiment d’aller vivre ailleurs, compte tenu de sa profession et pour la sécurité de ses voisins. Et l’auteur de ce petit mot termine son message d’un très cordial « mes amitiés ». Nous sommes en guerre il a dit, et l’air de rien, les informations, les mots prononcés ici et là nous ramènent à nos livres d’histoires, à ce que nous pensions enterré, digéré, assimilé. Ce virus nous oblige à la distance entre humains. Nous sommes potentiellement un danger pour l’autre. Et pourtant, nous avons cette nécessité primaire de nous rapprocher.

La culture, l’art sont là pour aider. Internet nous relie (pour celles et ceux qui ont ce réseau) mais fait aussi exploser les inégalités avec parfois beaucoup de violence. « Je suis en villégiature, je partage mes recettes de cuisine, je fais de la méditation en bord de mer….et, ah oui, je suis devenu poète, j’écris mon journal de confinement où je partage mes réflexions spirituelles sur le vivre-ensemble ». Tout cela sans se soucier de l’indélicatesse de ce déballage face à des personnes qui n’ont pas le choix de travailler avec la peur et le risque au creux du ventre. Notre espace de confinement est aussi un marqueur d’inégalités sociales. Certains artistes en collaboration ou non avec des théâtres inventent des façons de rester actifs, de créer à distance avec les moyens du bord, de partager des textes, des inventions multiples. C’est réjouissant, précieux. Nous espérons tous que cette nouvelle « décentralisation numérique » puisse toucher un public large.

Je tente de le faire aussi à ma façon tout en gardant en tête, sans toujours y parvenir, la réalité de ce que nous vivons, sans catastrophisme car je crois beaucoup au moment où nous pourrons dégager ce virus. Au moment où nous aurons besoin de sortir, de nous retrouver, de nous embrasser vigoureusement femmes et hommes (notre sensibilité non binaire sera alors libérée et respectueuse). Je crois beaucoup à la suite de ce choc que nous traversons, à une nouvelle pensée active, immédiate, sur la politique, sur nos choix de société. Que faire de cette crise qui fait apparaître avec ironie les retentissements positifs sur notre environnement ? J’ai conscience que c’est peut-être naïf, pas nouveau, déjà tenté, toujours à réinvestir, et que nous, humains, avons cette capacité étonnante à vite oublier. Ce mot d’humeur sera déjà sans doute obsolète une fois écrit car les informations vont vite, tout va vite, mais le désir aussi, tout comme l’art et notre pouvoir d’action.

En tant qu’artiste, je ne me sens pas plus légitime de prendre la parole que d’autres personnes. Je cherche peut-être par ces mots parfois maladroits à ne pas creuser encore une fois une brèche entre notre métier d’artiste-artisans et d’autres professions, d’autres vies que les nôtres. Et de rappeler que nous sommes, nous aussi, ancrés dans notre société, les deux pieds dans la même terre. Johanny Bert

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Hommage à Didier Bezace

Comédien, metteur en scène, Didier Bezace est décédé le 11 mars. Cofondateur du Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie avec Jean-Louis Benoit et Jacques Nichet, l’ancien directeur de La Commune (1997-2013), le Centre dramatique national d’Aubervilliers (93), fut un éminent serviteur du théâtre public. Récompensé de plusieurs Molière, homme de talent sur et hors les planches, au cinéma comme à la télévision, exigeant et d’une extrême rigueur, surtout chaleureux et grand partageur.

La cérémonie au cimetière du Père Lachaise n’ayant pu avoir lieu, le jeudi 19 mars, que dans un cadre strictement familial, Jean-Louis Benoit n’a pas pu lire le texte qu’il avait rédigé en hommage à son grand ami. Le voici :

 

Didier, mon cher ami.

Il y a cette dernière image de toi cet hiver, à la fin de la dernière représentation de ton dernier spectacle : exténué sur ta chaise, me regardant, tu m’as dit : « Après ça, j’arrête. » Tu n’en as pas eu le temps. La mort t’a doublé et elle a tout arrêté. Mais t’aurait-elle oublié, te serais-tu arrêté ? Tu n’as jamais su t’arrêter, Didier. Depuis cette année 1971 où nous nous sommes rencontrés pour travailler ensemble pendant 25 ans, tu n’as jamais fait un seul arrêt sur la route. Il faut dire que le théâtre de l’Aquarium nous poussait alors dans le dos sans ménagement. Nous n’étions qu’une bande, rien de plus, mais une bande passionnée qui voulait créer un théâtre haut, parlant fort avec son temps. C’est en bande que nous avons appris à jouer la comédie et à mettre en scène. Tout allait vite et bruyamment. Comment aurions-nous pu nous poser un seul instant sur le bord de la route ? Faire un arrêt, c’était perdre. Se perdre aussi. Et nous étions pressés. Toi plus que nous tous, je pense. Déjà, tu savais t’obstiner. Tu ne lâchais rien. Jamais.

Au travail, tu possédais le talent indéniable de venir à bout de tous les textes, grands et petits, même de ceux qui ne voulaient rien dire de prime abord : tu pouvais passer des heures à les torturer sur la scène pour les faire parler, et lorsque, enfin, ils se mettaient à avouer tout ce qu’ils avaient tu, cela donnait des spectacles inoubliables : « Héloise et Abélard », « La femme changée en renard », « Le piège », « La version Browning » … Parfois, l’acharné que tu étais me faisait un peu peur en répétition : tu ne voulais jamais quitter le plateau. La pause, tu la considérais comme une défaite, le recul un abandon. Tu avais cette étrange façon têtue de travailler qui te menait toujours à la pointe de ta personne, passant un temps infini à dénuder les scènes, à chercher à suggérer plutôt qu’à représenter, convaincu que tu ne pouvais atteindre à la perfection qu’en renonçant à toutes les outrances.

Le théâtre vient de perdre un grand monsieur.
Et moi, vivant, je suis là devant le cercueil de mon ami perdu Didier Bezace, dans l’espoir vain de réentendre sa belle voix grave, sa grande gueule, ses éclats insensés, ses fou-rires…
Silence.

Jean-Louis Benoit

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Didier Bezace, la douleur du partir

Comédien, metteur en scène, Didier Bezace est décédé le 11 mars. Cofondateur du Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie avec Jean-Louis Benoit et Jacques Nichet, l’ancien directeur de La Commune (1997-2013), le Centre dramatique national d’Aubervilliers (93), fut un éminent serviteur du théâtre public. Récompensé de plusieurs Molière, homme de talent sur et hors les planches, au cinéma comme à la télévision, exigeant et d’une extrême rigueur, surtout chaleureux et grand partageur.

Nombre de spectacles qu’il mit en scène nous reviennent en mémoire, images et émotions fortes : La Femme changée en renard de David Garnett, L’École des femmes de Molière avec Agnès Sourdillon et Pierre Arditi,  La Noce chez les petits bourgeois et Grand-peur et misère du IIIe Reich de Bertolt Brecht, La Tige, le poil et le neutrino de Thierry Gibault, Savannah Bay de Marguerite Duras avec l’emblématique Emmanuelle Riva… Des mises en scène tissées au cordeau, aussi gouleyantes que savantes, celles-ci et tant d’autres à Aubervilliers, en Avignon, à Grignan ou bien ailleurs. Bezace ? Un  compagnon fidèle, dirigeant souvent une bande de comédiens

Co Sonia Barcet

choyés et attitrés. Molière, Marivaux, Brecht, Feydeau mais aussi Duras, Garnett, Keene, Tabucci : autant d’auteurs qu’il servit avec constance et jubilation.

En 2015, doubles retrouvailles ! D’abord, à Grignan : en la cour du château, avec son réjouissant Quand le diable s’en mêle, la mise en scène de trois courtes pièces de Georges Feydeau (Léonie est en avance , Feu la mère de Madame , On purge bébé )… Ensuite, à la Comédie de Saint-Etienne en compagnie de Catherine Hiegel, deux « monstres sacrés » ou « bêtes de scène » attitrées, pour un éblouissant Retour au désert de Bernard-Marie Koltès mis en scène par Arnaud Meunier. Jusqu’à son ultime apparition en 2019 au Théâtre du Lucernaire dans Il y aura la jeunesse d’aimer : au côté d’Ariane Ascaride, un duo emblématique rendait hommage à un couple mythique dans un choix de textes d’Elsa Triolet et Louis Aragon. Yonnel Liégeois

Bezace, passions et convictions

En 2012, Didier Bezace nous accordait un entretien à l’occasion de la création de « Un soir, une ville… ». Rassemblées sous un même titre, trois courtes pièces de l’auteur australien Daniel Keene qu’il révéla au public français. Mieux que de vains propos de circonstance, Chantiers de culture invite ses lecteurs à retrouver les mots-mêmes du génial passeur qu’il fut, passions et convictions ouvertement affichées.

Yonnel Liégeois – Pourquoi avoir choisi, aujourd’hui, de mettre en scène ces trois courtes pièces de Daniel Keene ?

Didier Bezace – J’entretiens un compagnonnage de longue date avec Daniel Keene. Je suis ravi d’être devenu en quelque sorte le porte-parole sur scène d’un homme qui jette un regard si précieux sur le monde. La grande force de son théâtre ? Montrer les « invisibles » : les chômeurs, les perclus de solitude, les malades atteints de pathologies lourdes. Toutes ces petites gens que le théâtre ignore trop souvent. Et Daniel, dans une écriture ni pessimiste ni désespérée, le fait avec beaucoup de respect et d’affection, avec un regard nourri d’espoir ! Il donne à voir des hommes et des femmes à qui l’on dénie souvent le droit à la représentation, encore plus à une esthétique. Daniel sait allier le sens du réel à une poétique du théâtre. Mettre en scène ce théâtre-là est pour moi un vrai choix.

Y.L. – N’est-ce pas ces mêmes lignes de force qui vous avaient conduit à accepter la direction du Théâtre de la Commune en 1997 ?

D.B. – Oui, même si à cette date je répondais d’abord positivement à un appel de Jack Ralite, alors sénateur-maire d’Aubervilliers. Avec une mission première : contribuer à la refondation sur un territoire bien déterminé de ce théâtre initié par Gabriel Garran, une grande figure du spectacle vivant qui fera de ce lieu en 1965 le premier théâtre permanent en banlieue parisienne. L’objectif ? Séduire et conquérir le public en faisant le choix de la création sur ce département, le « 9-3 ». Trop de gens, par méconnaissance ou par peur, portent un regard injuste sur la banlieue. En fait, c’est un territoire riche de sa diversité, fort de ses contradictions autant que de ses possibles… J’y ai découvert un public pour qui faire théâtre a du sens, pour qui c’est une autre façon d’interroger la vie. Un mouvement de la pensée, ici comme ailleurs, dont les citoyens ont besoin. Selon moi, travail et création vont de pair : si le travail s’étiole, la création s’abîme ! Les hommes ont besoin du travail pour être eux-mêmes, le chercheur Yves Clot analyse ce double mouvement avec justesse et beaucoup de pertinence.

Y.L. – Si globalement la société française va mal, qu’en est-il de la culture : êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour l’avenir ?

D.B. – Ni l’un ni l’autre, je suis combatif d’abord, et j’essaierai de le rester ! Mon inquiétude, si je puis m’exprimer ainsi, ne concerne pas spécialement le monde de la culture, elle se porte d’abord et avant tout sur l’état mental qui caractérise notre pays actuellement. Cette déliquescence, ce renfermement sur soi-même,  cet individualisme exacerbé, ce manque de sens de l’intérêt collectif et de l’effort font des dégâts dans tous les domaines et ils en font forcément dans celui de la culture. Comme dans celui de la vie sociale, du travail et de l’entreprise, du service public en général : il y a quelque chose d’une ambition collective qui manque au citoyen français. On vit dans une France de luxe qui produit aussi une grande pauvreté : un paradoxe insupportable, d’une certaine façon. Une affaire de citoyenneté que l’on doit analyser et changer collectivement, sans attendre une réponse des seules élites. Et plus cet état de médiocrité empire, plus on demande à la culture de nous en distraire ! C’est ça qui m’inquiète le plus, culturellement parlant : on crée un conformisme de la distraction, plutôt que de penser l’art comme moyen d’investigation de nos propres existences.

À lire : D’une noce à l’autre…

« Je suis venu à la Commune avec une Noce (chez les petits bourgeois, ndlr), celle de Brecht, créée  quelques semaines auparavant au Festival d’Avignon. J’en repars aujourd’hui après une autre Noce qui ne nous vient pas d’Allemagne mais de Roumanie (Que la noce commence, d’après Au diable Staline, vive les mariés ! d’Horatiu Malaele et Adrian Lustig. NDLR)… C’est une coïncidence que je n’ai pas prévue, confortant au fil des spectacles et des saisons ma volonté de construire un répertoire de théâtre populaire au cœur de la banlieue : notre art, né du peuple,doit y retourner ».

« Le théâtre n’a pas de mémoire et ce livre n’y pourra rien. Il me donne juste l’occasion de m’arrêter un moment avant de partir et de réfléchir à une démarche artistique que j’ai construite au présent d’année en année, pendant quinze ans. À travers les témoignages, les réflexions, les images, il fait resurgir, pêle-mêle et sans volonté chronologique, des objets, des bouts d’espace, des regards, des gestes et des expressions volés sur scène… Ce sont les moments de la création théâtrale telle que j’ai voulu la vivre en banlieue à Aubervilliers, entouré d’une équipe fidèle qui m’a accompagné durant tout ce temps ». Un superbe album nourri de mémoire, d’histoire et d’espoir.

D’une noce à l’autre, un metteur en scène en banlieue, par Didier Bezace. Les solitaires intempestifs, 210 p., 23€.

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Handke et Françon, toute une vie !

Se joue au Théâtre de la Colline (75), jusqu’au 29/03, Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale. La dernière pièce de Peter Handke, mise en scène par Alain Françon. Sans oublier Un espoir à l’Athénée (75) et Vivement Noël à la Girandole (93).

 

Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale, voilà qui fait du monde, quasiment une foule avec, conséquence immédiate, pense-t-on, beaucoup de dialogues ! Et pourtant… Si, à bien y réfléchir, il n’y avait qu’une seule personne, Peter Handke en l’occurrence, lancé dans un long monologue ? Mais oui ! Précisons, il y a bien un Moi, mais déjà ce Moi, est-il précisé, se dédouble en Moi l’épique (ou Moi le narrateur) et Moi le dramatique. Les autres ? Ce sont les Innocents, parmi lesquels on trouve le double du Moi. Et donc, quid des onze innocents, parmi lesquels se distinguent le chef de tribu, la femme du chef et l’inconnue de la départementale : ne seraient-ils que la projection de l’imagination du fameux et quand même unique Moi ? Personnages sortis tout droit d’un rêve de ce dernier, et qui font irrésistiblement penser à des personnages de L’invention de Morel de l’argentin Bioy Casarès, c’est-à-dire sans réelle consistance, ni même existence… C’est la somme d’une vie (et d’une œuvre) qui nous est ainsi livrée à travers mille

© Jean-Louis Fernandez

et un détours, mille et un masques, entre aveu et dissimulation, camouflage et révélation.

L’auteur ne se prive pas de se raconter, de parler de ses replis sur soi et de ses tentatives d’élans vers les autres sur ce tronçon de route départementale, secondaire donc, le tout dans une dynamique qui nous ramène toujours au même, au fil des quatre saisons nommément spécifiées. Écoutez ce que dit le chef de tribu au Moi : « Quel saboteur de dialogue, toi. Tu désavoues le dialogue, tu fais le démontage tragique du dialogue. Ennemi du dialogue, toi ! Monologue-né ! Si au moins tu t’adressais à quelqu’un d’autre. Non, tu monologues exclusivement pour toi-même »… On remarquera au passage tout l’humour et l’ironie du propos dont la pièce est loin d’être exempte. Le paradoxe entre la dynamique et l’immobilisme permet à Peter Handke de sortir du danger du solipsisme et de faire œuvre théâtrale, une œuvre magistralement relayée par Alain Françon et ses interprètes à la tête desquels s’impose, une fois de plus, Gilles Privat qui porte dans son corps et ses paroles toutes les contraintes qui l’obligent à demeurer dans une sorte d’immobilisme agité. Ce qu’il réalise dans le somptueux décor de Jacques

© Jean-Louis Fernandez

Gabel éclairé par Joël Hourbeigt, qui ouvre sur on ne sait quel horizon, est admirable de finesse et d’intelligence, de beauté aussi.

Le reste de la distribution, et notamment le trio formé par Pierre-François Garel, Dominique Valadié, Sophie Semi, évolue à son niveau de qualité et très exactement dans le même registre de jeu. La longue séquence entre Moi et le chef (Gilles Privat et Pierre-François Garel), importante dans le cours du développement de la pièce, est un régal, alors que les deux hommes sont simplement assis sur des chaises face au public, et devisent. Il est rare de voir une telle homogénéité, ne serait-ce que dans la diction et la respiration des comédiens. On le savait de la part d’Alain Françon, directeur d’acteur hors pair et lecteur d’une finesse inouïe. Il rend ainsi grâce au texte de Peter Handke qu’il connaît bien (il a mis en scène Toujours la tempête en 2015), nous l’exposant comme un livre ouvert qui se terminerait comme il a commencé : « Laisser venir. Laisser souffler. Laisser rêver. Rêver la clarté »… Jean-Pierre Han

À voir aussi :

– Un espoir, les trois reflets d’une adoption : à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet (75), jusqu’au 28/03. Dans une mise en scène de l’auteure australienne Wendy Beckett, les tourments et crises d’identité d’une adolescente écartelée entre les souvenirs de sa mère naturelle et les élans possessifs de sa mère adoptive. Entre humour et tendresse, cris et baisers, coups de colère et coups de cœur, l’illustration contrastée des rapports toujours ambivalents, qui n’ont rien d’un long fleuve tranquille, dans un tel contexte familial. Dans un décor et des costumes plutôt austères, dans la mythique salle Christian-Bérard, un trio de comédiennes qui éclaire les planches. Yonnel Liégeois

– Vivement Noël : au Théâtre de La girandole à Montreuil (93), les dimanche et lundi jusqu’au 29/03. Dans une mise en scène de Serge Sandor, sur un texte cosigné par Bibi Naceri, les contradictions et atermoiements d’une famille d’origine maghrébine lors de la visite d’un oncle en provenance du bled ! Un soir de fête de l’Aïd, entre caricature et clichés, une comédie burlesque prestement troussée par une bande de comédiens qui, visiblement, s’en donnent à cœur joie ! Face à un oncle qui se révélera au final pas aussi intégriste qu’il n’en a l’air, les tourments d’une famille de « gauuuche » partagée entre convictions progressistes, préjugés et tradition. Yonnel Liégeois

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Ruy Blas, péril à la Cour !

La cité des rois de France, Saint-Denis (93), se pare aux couleurs de la Cour d’Espagne jusqu’au 15 mars. Pour accueillir Ruy Blas, le drame de Victor Hugo superbement mis en scène par Yves Beaunesne. De l’amour et des larmes, un dramatique condensé d’éducation politique ! Sans oublier Mlle Julie à la Girandole, Alors Carcasse à Clamart et Ivry.

 

Les loups sont entrés dans Paris, plus précisément à Saint-Denis ! À la nuit tombée, dans les coulisses et la pénombre du Théâtre Gérard-Philipe, s’élèvent d’étranges rumeurs. Les Espagnols ont passé la frontière, entre basilique et station RER, ils squattent les lieux sans vergogne. Avec armes et bagages, amours et querelles de pouvoir, maîtres et valets, toute la Cour dont une jeune reine d’Espagne fort déconfite et un certain Ruy Blas grand idéaliste, bel éphèbe mais fort naïf… L’ambiance est plombée, bas l’horizon, chacun se doute bien que l’affaire va tourner au vinaigre, surtout quand d’aucuns, fourbes et cupides, s’emploient à mettre de l’huile sur le feu !

Au même titre que Hernani écrite en 1829 et dont la querelle nourrit toujours les imaginaires, Ruy Blas, l’une des pièces maîtresses de Victor Hugo, ne fait pas dans la dentelle ! Farouche opposant au roi Louis-Philippe mais pas encore ce fervent défenseur du peuple qu’il deviendra sous la férule de Napoléon III, l’auteur des Misérables s’empare de la décrépitude de la Cour d’Espagne pour mieux vilipender librement en 1838 le délabrement du royaume de France. Et contourner l’impitoyable censure d’alors : un pouvoir corrompu, des élites embourgeoisées, un souverain sans éclat… Par la figure de ce valet, devenu conseiller spécial de la jeune reine d’Espagne, Hugo se fait précurseur et annonciateur des révolutions à venir : contrairement aux apparences, quelques manants issus du peuple possèdent une haute valeur morale, ils s’affichent en capacité de gouverner et de légiférer pour le bien de tous ! Las, c’est sans compter sur la duperie de certains caciques attachés à leurs privilèges…

Don Salluste se joue de Ruy Blas avec dédain, faisant passer son valet pour son noble cousin plus enclin à la débauche qu’à la probité. Et de l’introduire à la Cour où, très vite, il conquiert le cœur de la jeune souveraine, sensible à son sens de la justice et de l’équité… À l’heure où il propose de radicales réformes pour évincer les nobles corrompus de l’entourage de la couronne, plus dure est la chute ! Héros d’un jour, le peuple est une nouvelle fois vaincu mais il aura prouvé à la face des nantis que l’Histoire, le pouvoir peuvent chanceler. Le règne des puissants peut basculer, le jour viendra où il basculera. Tragédie politique, drame amoureux, la pièce de Victor Hugo est tout cela à la fois, mais bien plus encore : la mise en images d’un décentrement de l’histoire, l’avenir ne se joue plus seulement sous les lambris dorés des palais, mais aussi dans la rue et au bord des ronds-points !

Une mise en scène chatoyante d’Yves Beaunesne, le metteur en scène et directeur de la Comédie Poitou-Charentes, une troupe au diapason pour emporter le public entre rire et émotion lors de sa création au festival de Grignan ! Un Ruy Blas de belle facture, qui fait honneur à son rang et au public enthousiaste qui applaudit à si magistrale interprétation. De la belle musique, des costumes et des lumières qui font briller les yeux. Avec une reine et son valet, Noémie Gantier et François Deblock, éclatants de justesse et de beauté, un Thierry Bosc en Don Salluste plus que royal, impérial de présence tant du geste que de la voix ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

– Mlle Julie : jusqu’au 06/03, au Théâtre de La Girandole de Montreuil (93). Dans un jeu de proximité fort délicat, visage et corps scrutés à la vidéo dans leurs expressions les plus intimes, Roxane Borgna et Jacques Descorde, sublimes de naturel aux regards perdus puis retrouvés, disputent à « aime-moi, je te hais » ! Une subtile variation, « Meurtre d’âme », composée par Moni Grégo à partir de la partition de « Mademoiselle Julie », la fameuse pièce d’August Stringberg. Un cantique païen, une divagation tant physique que métaphysique sur l’amour fou, voire impossible, entre une jeune noble rebelle et un serviteur aux ambitions affichées. De l’incontournable poids des racines familiales, de la folie héritée de ses géniteurs, du puissant désir de l’autre au mépris de sa classe sociale… Dans la mise en scène de Roxane Borgna, d’une ardente sensualité au risque que l’image sature parfois le propos, un combat charnel âprement livré sur les planches, la puissance et la beauté des corps autant que le poids et la profondeur des mots : un spectacle d’une rare force érotique, qui sublime avec bonheur le caractère quelque peu hermétique de cet étrange dialogue amoureux. Yonnel Liégeois

– Alors Carcasse : le 04/03 au Théâtre Jean Arp de Clamart dans le cadre du festival MARTO, du 12 au 15/03 à la Manufacture des Œillets / Théâtre des Quartiers d’Ivry. Bérangère Vantusso, la metteure en scène et directrice du Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine, ose battre les planches avec une pléiade de bâtons ou tiges de bois, tout autant désarticulés qu’ordonnés. S’emparant avec audace du texte de Mariette Navarro, elle le morcelle et le dissèque sans désemparer à coups de barre finement orchestrés. Cinq comédiens sur les planches, bâtons d’équilibriste en main, figures fantasmagoriques d’un squelette en dé(re)composition, la parole surgissant outre-tombe ou autre monde de ce ballet décharné : le choc est puissant pour le spectateur fort de son seul imaginaire pour braver la radicalité du questionnement. Qu’en est-il de notre monde et de notre temps ? Le fuir ou l’affronter, franchir le pas ou s’en abstenir, s’en mêler ou l’ignorer, s’emmêler ou jouer au solitaire ? Un théâtre d’objets au lyrisme affiché, une mise en scène hardie pour donner à voir et entendre autrement le bruit des catacombes ou la petite musique du monde, une surprenante chorégraphie d’images aussi belles que déroutantes pour extraire la substantifique moelle d’un peu banal corps-texte et/ou cortex. Yonnel Liégeois

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Georges Feydeau, un Bouillon de rire

Le metteur en scène Gilles Bouillon propose deux pièces en un acte de Georges Feydeau, Dormez, je le veux et Mais n’te promène donc pas toute nue !. Pour y donner à voir les vertus comiques intactes d’un boulevardier de génie. Du rire très à la française. Sans oublier Panama papers show au Lavoir moderne parisien et Voyage au bout de la nuit au Lucernaire.

 

Gilles Bouillon monte deux pièces en un acte de Georges Feydeau (1862-1921), Dormez, je le veux ! et Mais n’te promène donc pas toute nue !. Composées après ses comédies à grand succès, telles, entre autres, La dame de chez Maxim (1899) ou Occupe-toi d’Amélie (1908), ces œuvres brèves témoignent des vertus comiques intactes du boulevardier de génie encouragé, en ses débuts, par le maître du vaudeville Eugène Labiche. En pleine Belle Époque (on sait qu’elle ne le fut pas tant que çà), à quelque temps de l’ouverture de la boucherie de 1914, Feydeau, qu’un contemporain décrivit avec finesse comme « travailleur avec nonchalance, de belle humeur avec tristesse », brosse alors de sa société un tableau confondant de drôlerie, en frôlant la gaudriole avec une rare élégance. Imparables demeurent son sens de l’intrigue, ses dialogues au naturel cousu main, les caractères de ses personnages et sa fidélité à l’air du temps. Par exemple, dans Dormez, je le veux !, le valet Justin hypnotise son patron. « Il me fait mon ouvrage », dit-il, « et je lui fume

©PascalGely

ses cigares ! Voilà du véritable libre-échange ! ». En ce temps-là, Charcot pratiquait l’hypnose et Freud lui-même s’y exerça.

Dans Mais n’te promène donc pas toute nue !, Clarisse prend ses aises chez elle. Elle circule en déshabillé devant son enfant et les domestiques, au grand dam de son député de mari qui ne veut pas que Clemenceau se rince l’œil à la fenêtre d’en face. C’est une scène de ménage époustouflante : la langue bien pendue, les répliques en rafales, les allusions salaces sous-entendues, jusqu’à ce qu’une guêpe pique les fesses de cette demi-Phryné bourgeoise…

Le décor de Nathalie Holt est en couleurs crues. On dirait l’intérieur des Simpson. Elle signe aussi les costumes, un peu années 1960, autre préhistoire. Une dramaturgie solide (Bernard Pico) a présidé à la mise en scène de Gilles Bouillon, juste dans le rythme obligé, les quiproquos, les saillies verbales, les gestes heurtés à l’excès. Une belle équipe d’acteurs s’emploie à créer un petit monde infiniment singulier. Nine de Montal (Clarisse) en tête, en regard de Frédéric Cherboeuf. Ils sont accompagnés à la hauteur, dans les deux pièces, par Vincent Chappet, Mathias Maréchal, Iris Pucciarelli et Paul Toucang. Il y va d’un rire très français. Jean-Pierre Léonardini

Le 18/02/2020, Le Bouscat (33). Le 20/02, Villeneuve sur Lot (47). Le 06/03, Domaine de Bayssan/ Béziers (34). Le 17/03, Epernay (51). Le 26/03, Langon (33).

À voir aussi :

– Panama papers show : au Lavoir moderne parisien (75), à compter du 26/02 jusqu’au 01/03. D’un côté la fuite de 11,5 millions de documents confidentiels, de l’autre une histoire inédite du journalisme collaboratif international… Sur scène, entre humour et sérieux, sont tirés les fils et mis à jour transactions clandestines, manipulations virtuoses, délits d’initiés ! Du théâtre politique et documentaire de belle facture. Le jeudi 27/02 à 18h, à la Maison de la Vie Associative et Citoyenne du 18ème arrondissement de Paris (15, passage Ramey), est organisé une rencontre avec les journalistes de Cash investigation et de la rédaction du Monde pour dialoguer et débattre autour de toutes ces « affaires ». Entrée libre sur réservation : ahlalareservations@gmail.com . Yonnel Liégeois

– Voyage au bout de la nuit : au théâtre du Lucernaire (75), à compter du 04/03 jusqu’au 26/04. Metteur en scène et interprète des mots de Céline, en raison du succès, Franck Desmedt revient sur les planches en solitaire pour offrir à nouveau la pleine mesure du roman qui a révolutionné la littérature dans les premières décennies du siècle dernier. Une plongée dans les bas-fonds de l’errance humaine où la fulgurance de la langue percute tous les codes et clichés. Une poubelle grand format pour seule partenaire, Bardamu-Desmedt transmute ordure du monde et dégoût de la vie en d’authentiques pépites par la seule force du verbe ! Yonnel Liégeois

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Les bonnes ondes de Bérangère Vantusso

Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, la pièce Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre continue d’émettre ! L’histoire de la radio Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fit entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par la compagnie Trois-Six-Trente.

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

©J-M.Lobbé

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

© Céline Bansart

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène Le cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

©J-M.Lobbé

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ». Alors, plus d’hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 04 au 06/02/20, Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon. Le 10/02, Université de Tours. Du 27/02 au 07/03, Théâtre Dunois. Les 24 et 25/03, Scènes & Cités – Théâtre de Fos sur Mer. Du 06 au 10/04, L’ACB – Scène nationale de Bar-le-Duc. Les 17 et 18/05, Le POC – Pôle Culturel d’Alfortville.

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Jeanneteau et Crimp font leur cinéma !

En prélude à une longue tournée, jusqu’au 1er février le Théâtre de Gennevilliers (92) propose Le reste vous le connaissez par le cinéma. Un texte de Martin Crimp, dans une mise en scène de Daniel Jeanneteau. La rencontre incongrue du mythe d’Oedipe avec un chœur d’adolescentes, pour interroger le monde dans lequel nous vivons. Original et percutant. Sans oublier Angélica Liddell à La Colline, Détails au Rond-Point et Nickel au CDN de Montreuil.

 

La seule question que l’on se posait, en juillet 2019, à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma : pourquoi n’est-ce pas lui qu’Olivier Py a choisi pour faire l’ouverture du Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur du Palais des papes ? En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le « la » de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle.

Une réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (disons le Liban actuel…) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et chaises d’une salle de classe pour tout ameublement – un chœur d’adolescentes issues de Gennevilliers, qui seront sur scène durant toute la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non-professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… Et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière : Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel ! Il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient servis par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj.

Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou, tout à la fois. Sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc… Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation. Jean-Pierre Han

Du 7 au 15/02/20, au TNS – Théâtre National de Strasbourg. Du 10 au 14/03, au Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France. Les 20 et 21/03, au Théâtre de Lorient – Centre Dramatique National.

À voir aussi

– Au Théâtre de la Colline : Angélica Liddell jusqu’au 09/02, auteure-interprète-metteure en scène, dans Una costilla sobre la mesa : Padre et Una costilla sobre la mesa : Madre. Deux spectacles d’une beauté et d’une force incroyables ! Le premier, tableau naturaliste et dissection du corps physique, le second, chant choral et prière païenne… La comédienne et performeuse espagnole se livre à corps et à cris dans cette double évocation et sublime hommage à son père et sa mère disparus. Aucun faux-semblant sur scène, Angélica Liddell ne transige pas avec la réalité et son vécu, nourrissant son propos de ses lectures, de sa réflexion sur la vie et la mort, de ses rapports avec le politique et la religion. La mise à nu, au propre comme au figuré, de la perte, de la douleur, de l’absence, mise en terre et retour à la terre de corps aimés mais désormais putréfiés. Sur scène, des mots crus et des corps nus, la merde et l’urine comme ultimes preuves de ceux-là qui hier encore étaient vivants. Mais aussi le chant de Nino de Elche, puissant-déchirant-hallucinant et la danse d’Ichiro Sugae, envoûtante et tourbillonnante… En deux volets, une lamentation élevée au rang d’opéra mortuaire, hymne à la vie qui fuit et à la mort qui s’en vient, un spectacle d’une rare beauté et d’une incroyable émotion créatrice. Yonnel Liégeois

– Au théâtre du Rond-Point : la pièce de Lars Norén jusqu’au 02/02, Détails, dans une mise en scène de Frédéric Bélier-Lorca. Dix ans de la vie de quatre personnages, deux hommes et deux femmes qui s’aiment et se haïssent, se fuient et se retrouvent, se trompent et se mentent… Le feuilleton de la vie quotidienne quand luxe et aisance matériels ne comblent pas les manques de la vie amoureuse, quand la vérité des sentiments se fissure sous le vernis social. « Le tout est tragique, le détail est comique (…) Des choses minimes, des détails collectés minutieusement, des fragments de vie qui, une fois rassemblés, font une histoire », commente l’auteur. La mise à nu d’une société en déliquescence, tant dans ses relations intimes que dans ses rapports sociaux. Une pièce légère et profonde tout à la fois où, au cœur de la distribution, s’affiche une Isabelle Carré toujours aussi sincère et émouvante. Yonnel Liégeois.

– Au Nouveau Théâtre de Montreuil : dans une mise en scène de Mathilde Delahaye jusqu’au 01/02, la pièce Nickel, sur un texte signé aussi de Pauline Haudepin. Une œuvre originale, au sens plein du terme quand la représentation théâtrale s’efface presque à la confrontation du geste, de la danse et de la musique, quand le décor symbolique d’un acte à l’autre offre parfois plus de sens que la parole prononcée… Dans les bas-fonds d’une mine désaffectée, survivent des hommes et des femmes qui tentent de reconstruire autrement leur existence. Un à-venir fondé sur la liberté et la solidarité, sur l’accueil de l’autre et de la différence. Un spectacle nourri des danses et musiques urbaines en provenance des États-Unis, une tentative haute en couleurs et en sons pour imaginer le possible d’une société autre sur les ruines d’un monde en perdition. Yonnel Liégeois

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Marie Étienne et Antoine Vitez, la part cachée

Marie Étienne a travaillé dix ans durant au côté du metteur en scène Antoine Vitez. Elle publie au Castor astral Antoine Vitez & la poésie. Un livre où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages. Sans oublier Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini, à lire ou relire.

 

Antoine Vitez s’est éteint brutalement le 30 avril 1990, à l’âge de 59 ans. Marie Étienne a travaillé à ses côtés dix années durant, à Ivry puis à Chaillot. Elle est poète. Son dernier ouvrage a justement pour titre Antoine Vitez & la poésie. C’est un livre de « divagations », comme disait Stéphane Mallarmé, où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages (entre autres, précieux, de Jeanne et Marie, filles d’Antoine). On y trouve des extraits du journal de Marie Etienne à diverses périodes. Il y a surtout que l’enjeu principal est à voir dans le champ poétique, essentiel pour Vitez, sans doute même au-dessus du théâtre, qu’il a porté au plus haut.

L’interrogation lancinante qui court dans ces pages ? « Et pourtant, il n’écrit que dans les marges arrachées à son dévorant emploi du temps de metteur en scène. Pourquoi ? » La question est, tout du long, criblée d’assertions et d’hypothèses, au milieu de subtiles évocations des lieux de vie d’Antoine, de sa pratique d’acteur, de pédagogue, de régisseur, de ses écrits théoriques, de son travail de traducteur et de sa façon unique – et multiple – de dire la poésie d’autrui. Il refuse de « jouer les poèmes », de « faire l’artiste, le fin diseur », autant que « la voix blanche et inexpressive sous prétexte de sobriété ». Un chapitre particulièrement lumineux est donc consacré à quatre lectures de poètes contemporains à Chaillot, dont Marie Étienne fut partie prenante. Magnifiques « plateaux » : Guennadi Aïgui, André Frénaud, John Cage, Andrea Zanzotto, Jacques Roubaud, Claude Mouchard, Saül Yurkievich, Valère Novarina, Julio Cortazar, Dominique Fourcade, Jacques Darras (qui signe une belle postface), Jude Stéfan, Paroles d’Afrique noire. On rencontre également, pour sûr, les noms de Claudel, Maïakovski, Pasolini, Ritsos et Aragon, le mentor et l’ami.

Antoine Vitez & la poésie, c’est au fond une enquête fervente sur l’être profond et secret d’Antoine Vitez. Il a écrit : « Ceci est un désir ancien : tout dire et surtout la vérité des poèmes. / Ce qu’ils cachent. Ce pourquoi, finalement, ils sont faits : cacher, celer, sceller. / Le poème est un recéleur. / Je commence aujourd’hui ma mémoire générale ». Ce vœu n’a pas été conduit à son terme. Par crainte de l’aveu ? Par manque de temps dû à la mort précoce ? Marie Étienne, qui a choisi pour sous-titre « La part cachée », garde intacte l’énigme. Ce qui ajoute une vertu à son essai si éclairant. Jean-Pierre Léonardini

Léonardini, Vitez et Le Clos Jouve

« Le chagrin est intact et la consolation impossible », écrit Jean-Pierre Léonardini dans ses Profils perdus d’Antoine Vitez. Paru sous le coup de l’émotion provoquée par la disparition foudroyante en 1990, il y a trente ans déjà, du metteur en scène, poète et photographe, le recueil  est bienheureusement réédité au Clos Jouve, une jeune maison d’édition nouvellement créée à Lyon, sur les pentes du quartier de la Croix-Rousse. À peine une cinquantaine de pages, certes, pourtant d’une sensible émotion contenue et d’une puissante évocation créatrice… Léonardini, grand maître de la critique sur la place de Paris, couronné en 2018 par ses pairs du grand Prix du même nom pour son remarquable Qu’ils crèvent les critiques !, ne se complaît ni dans la plainte nauséeuse ni dans l’emphase médiatique. Son projet, lorsqu’il coucha sur le papier ces quelques lignes écrites dans l’immédiateté ? « Pour ceux qui ont connu et aimé Antoine Vitez, la succession des années ne compte pas, mais il importe de ranimer la flamme de son souvenir pour les autres qui n’ont pas voix au chapitre, à plus forte raison si, de son vivant, ils n’étaient pas nés ». Une pensée concise et dense, une écriture finement ciselée, une réflexion nourrie de la mastication prolongée des grands classiques interprétés ou mis en scène par Vitez ( Brecht, Claudel, Molière, Racine, Shakespeare, Sophocle…).

Une réédition dont peuvent s’enorgueillir les deux fondateurs des éditions du Clos Jouve, Philippe Bouvier et Frédérick Houdaer… Deux baroudeurs, éclaireurs ou provocateurs, agitateurs patentés de la voix et de la plume, l’un dans le domaine social et l’autre dans le genre littéraire. « Dans une période éditoriale où le formatage est la règle, où le roman règne, les Éditions Le Clos Jouve publieront tout texte à nos yeux essentiel (inédit ou épuisé), sans rien s’interdire : ni le champ littéraire, ni le champ politique, ni le champ historique », confessent-ils sur les fonds baptismaux. Un nouveau-né arrosé fort probablement d’un gouleyant Côte du Rhône plus que d’une insipide eau bénite ! Outre celui de Jean-Pierre Léonardini, deux autres ouvrages ( La Rome d’Ettore Scola, de Michel Sportisse. Toutes mes pensées ne sont pas des flèches, de Jindra Kratochvil ) constituent la première livraison de la jeune maison. Bonne lecture et longue vie au Clos Jouve ! Yonnel Liégeois

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Marie Payen, la voix des sans-voie

Après la création au Théâtre des Deux Rives de Rouen (76) et une longue escale au Théâtre du Rond-Point (75), Marie Payen fait halte le 16 janvier au Carré, la Scène nationale de Château-Gontier (53). Avec Perdre le nord, une tragique mélopée délivrant la parole des réfugiés et sans-papiers. Superbe esthétique, force poétique et puissance politique.

Plus qu’une œuvre spectaculaire ! Avec Perdre le nord, Marie Payen revisite en beauté la tragédie antique, une authentique « épopée du dire » où les mots prennent corps sur la scène. Un voile plastique qui enrubanne la comédienne, trois cercles lumineux au sol pour distiller une hypothétique éclaircie au cœur de

© Arnaud Bertereau

ces cris de détresse, un original et dramatique « objet théâtral non identifiable » selon le propos d’Hervé Audibert, architecte éclairé et maître des lumières du spectacle.

Les yeux cernés de noir, fragile et frêle dans sa tunique de plastique, Marie Payen se révèle pourtant irréductible pythie ! Clamant les mots surgissant du fonds du corps, venus de loin et se répétant depuis des millénaires… Ceux des exilés et des réfugiés de tout temps, des bannis et damnés de la terre en quête d’espoir, de fraternité, d’un havre d’humanité. Elle en appelle à Ulysse et Enée, Moïse et Abraham, même à Jésus dit le christ : mythe, conte,

© Arnaud Bertereau

épopée ? Mensonges et billevesées peut-être, puisque depuis lors rien ne semble avoir changé. Des peuples humiliés, déplacés, exploités et rejetés hors de leurs frontières pour errer à tout jamais.

D’un imperceptible mouvement de la main, tout autant expressif que poétique, Marie Payen devient l’enfant crucifié, sacrifié dans les montagnes ou les dunes, noyé dans le sable ou la vague. Un cri de détresse, un appel au secours qui est aussi celui de la mère dont le policier a vidé le sac boulevard de La Chapelle à Paris et écrasé du pied le morceau de pain généreusement donné. L’humanité piétinée, la fraternité bafouée, ni tract ni manifeste, la comédienne lance les mots qui, tragiques et poétiques tout à la fois, percent au corps le coeur du public. Un spectacle d’une intense religiosité, une émouvante et authentique prière païenne lorsque l’homme ou la femme, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, sont nommés mieux que frère et soeur en humanité, dieux vivants à

© Arnaud Bertereau

aimer et respecter. Sans papiers peut-être, mais pas sans voix. Des voix que Marie Payen emprunte, fait siennes. La voix des sans-voie.

« Faire entendre l’odyssée des réfugiés en tournant le dos au réalisme et en gagnant les hauteurs du mythe », écrit Gérard Naly dans La Vie. Sur les planches, « résonnent la voix du Nord et la voix du Sud avec la force du poème, un moment juste et rare », poursuit le chroniqueur. Lors de l’apparition du premier campement de réfugiés dans le nord de Paris, Marie Payen s’y est rendu. Pour soutenir, aider, échanger, écouter et, au final, oser une parole sous le regard de Leila Adham et sur la musique de Jean-Damien Ratel. « La voici, surgissant dans une invraisemblable robe de mariée en plastique transparent, prête à perdre le nord pour rencontrer ces exilés du sud fuyant guerre, horreur et misère », souligne Thierry Voisin dans Télérama. « Ils s’appellent Abdou, Fawad, Haben et Mouheydin, vivent dans la rue ou dans des camps de fortune. Marie Payen a recueilli leurs récits, qu’elle porte aujourd’hui comme une seconde peau. Et les restitue chaque soir de

© Arnaud Bertereau

manière différente. « Rien n’est écrit », dit-elle. Tout est spontané, comme une offrande, un tribut à tous ces recalés de l’Europe ». Une Europe devenue fosse commune des migrants que le romancier italien Erri De Luca évoquait déjà entre théâtre et poèmes, Le dernier voyage de Sindbad et Aller simple… En Méditerranée, « le chargement le plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain. Il n’a pas besoin d’emballage, il s’entasse tout seul, son transport est payé d’avance et pas à la livraison ».

Mieux qu’un spectacle, une danse des mots sublimée en poème émouvant et percutant. Une incantation qui se renouvelle chaque soir de représentation, à l’image de la voix unique et multiple de tous ces exilés. Comme si le temps était suspendu à l’énoncé de la parole à venir, la tragique mélopée du temps présent. Superbe esthétiquement, très forte poétiquement, puissante politiquement. À voir absolument, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois

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Nicolas Lambert, le théâtre dans la plaie

Comédien et dramaturge, Nicolas Lambert défend un théâtre documentaire à la portée de tous. À l’affiche du Belleville jusqu’au 28 décembre, sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » dénonce les travers de la Ve République. Portrait

 

Rendez-vous fixé le matin parce qu’en ce moment, passé 14 heures, Nicolas Lambert ne sait plus bien qui il est. Il faut dire qu’il endosse trois soirs d’affilée plus d’une trentaine de personnages, bien réels impliqués dans sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » au Théâtre de Belleville. Un travail de titan pour le comédien, comme pour le dramaturge, qui a mené des années d’enquêtes. C’est après l’élection de Jacques Chirac en 2002 qu’il décide de s’attaquer aux méandres de la Ve République alors que le président pour qui il a voté ne fait nullement cas d’une partie de la gauche qui l’a porté au pouvoir. Face à cette trahison, il décide de porter le théâtre dans la plaie. « Ce n’était plus possible de me cacher derrière les classiques, il me fallait nommer les choses et les gens ». Il suit alors le procès Elf et en tire une pièce en 2003, « Elf, la pompe Afrique ». Suivront « Avenir radieux, une fission

©Erwan Temple

française » sur le nucléaire puis « Le maniement des larmes » sur l’armement.

Rien ne prédisposait Nicolas à embrasser une carrière théâtrale. Fils d’une infirmière psychiatrique (partie trop tôt d’un cancer) et d’un père, dessinateur industriel dans l’armement, il peine à poursuivre ses études. Mais de bonnes fées vont se trouver sur son parcours comme ce « prof de philo génial » qui lui redonne goût au savoir.

La scène buissonnière

En suivant un camarade dans l’atelier théâtre du lycée, il va vite être embarqué. Ça commence fort avec une pièce tirée du roman d’Horace McCoy « On achève bien les chevaux » contant les marathons de danse pour survivre à la Grande Dépression. « Un projet formidable qui rassemble sur scène 30 comédiens et 15 musiciens ! On joue dans les gymnases et les salles des fêtes de la banlieue sud, de Juvisy à Étampes ». Le spectacle remporte un franc succès et Nicolas est paré pour continuer. Alors qu’il enchaînait les redoublements, il décroche son bac et entame des études de philo à l’université de Nanterre. Là, il est encore verni avec pour prof de maths, le poète Jacques Roubaud et en socio, le réalisateur Jean Rouch, difficile de décrocher. Côté planches, il rencontre Sylvie Gravagna au Théâtre universitaire – avec qui il fonde sa compagnie – qui adapte le roman de Robert Merle « Derrière les vitres ». Le spectacle « Nanterre la folie » évoque la journée du 22 mars 1968 quand les étudiants vont dans le pavillon des filles et la vie quotidienne à Nanterre avec les ouvriers maghrébins. « Je n’avais jamais entendu parler de la colonisation ni pris conscience qu’il existait une ville au milieu de la banlieue », se souvient Nicolas Lambert, longtemps confiné à Arpajon (Essonne). Là encore, c’est un succès et la pièce tourne dans des salles qu’il faut équiper.

L’école des ondes

Philo, théâtre, Nicolas a une autre passion : la radio. Ses yeux clairs s’illuminent quand il se souvient de ses découvertes : Max Meynier et ses routiers sympas sur RTL, Fip, « Le tribunal des flagrants délires » sur France Inter… « Ça m’a ouvert au monde », résume-t-il. Il ne se contente pas d’être un fervent auditeur qui enregistre tout, il devient animateur pour Radio Lucrèce, une radio associative de Nanterre, alors qu’il est objecteur de conscience. Dans les années 2000, il sera reporter aux côtés d’Antoine Chao pour « Fréquences éphémères », une radio itinérante au cœur des créations. Ce souci d’être au plus près d’un public varié ne le quitte pas. « Où tu joues ? Pour qui tu joues ? Qu’est-ce que tu joues ? » : questions cruciales pour Nicolas Lambert qui veut interpeller le public, surtout celui qui ne fréquente pas les salles de théâtre. Quand il joue dans les années 2000 à Pantin « Le Grenier des Lutz » qui raconte l’histoire d’une famille ayant quitté l’Alsace en 1870 (comme son grand-père), il interroge les habitants sur l’histoire de l’immigration et en fabrique un feuilleton

©Erwan Temple

radiophonique. Il se souvient avec émotion de cette mama en boubou qui fait un parallèle au micro entre ces exilés d’hier et sa propre histoire.

Passée la cinquantaine, Nicolas Lambert est boulimique. Tout est bon pour pousser la réflexion politique. Il multiplie les interventions aux côtés des associations telles Amnesty, Greenpeace ou Anticor. Aujourd’hui, il voudrait décliner en radio, BD, théâtre une histoire de nos guerres françaises au Cameroun, au Mali, en Algérie ou à Madagascar. Une nouvelle investigation qui promet de beaux remous.

Enquêtes magistrales

À l’affiche au Théâtre de Belleville, la trilogie de Nicolas Lambert « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » se glisse dans les méandres de la Ve République. Pétrole, nucléaire, armement : le dramaturge dissèque les trois volets en s’appuyant sur les procès, les débats publics, les témoignages ou les archives radiophoniques. Il en endosse tous les rôles pour mieux nous embarquer dans les coulisses de quelques affaires d’État gratinées. Des sujets brûlants toujours au cœur de l’actualité qui rebutent bien des théâtres à le programmer. Le canardage est de premier choix et soulève une multitude de questions et pas mal de rires. Amélie Meffre

« Elf, la pompe Afrique », le jeudi à 21h15. « Avenir radieux, une fission française », le vendredi à 21h15. « Le maniement des larmes », le samedi à 21h15.

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Olivier Neveux, d’un mariage contre nature

Enseignant à l’École nationale supérieure de Lyon, Olivier Neveux publie Contre le théâtre politique. Un ouvrage qui passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens. Dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte.

 

Olivier Neveux enseigne l’histoire et l’esthétique du théâtre à l’École nationale supérieure de Lyon. Il publie Contre le théâtre politique (1). Cet essai prend la suite logique de ses Politiques du spectateur (La Découverte, 2013). Nourri d’une infinité de réflexions menées sur la pente de la dialectique, il passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens, sur le statut et le devenir du théâtre public « par gros temps néolibéral ». Le constat est imparable. L’auteur, doté d’une sorte d’ironie philosophique impavide, ausculte le projet latent, de plus en plus manifeste, d’un État de moins en moins bailleur de fonds qui adjoint aux artistes de « créer du vivre-ensemble » et de parler du monde. Le théâtre est donc officiellement sommé « de s’impliquer dans la réalité », de « la documenter, voire de la critiquer », à charge pour lui d’en panser les plaies à des fins proprement politiciennes. Du coup, « le théâtre doit prendre part à la réconciliation nationale, porter haut les valeurs occidentales, attester la liberté d’expression, semer doutes et questions mais aussi démontrer que notre République répressive connaît encore quelques ostentatoires poches critiques ».

S’il met en avant des exemples frappants de cette dérive idéologique, Olivier Neveux ne se prive pas d’en citer à comparaître quelques saillants contre-exemples (fournis entre autres par Milo Rau, Maguy Marin, Adeline Rosenstein…). N’est-il pas temps, en effet, que l’art, le théâtre donc, s’empare de radicalités insoupçonnées afin de participer, avec ses moyens propres, au mouvement qui œuvre à l’abolition de l’ordre persistant ? Notre brève recension ne peut rendre compte de la pertinence coupante de cet essai, étayé sur des pensées vives (Bensaïd, Rancière, Philippe Ivernel, Walter Benjamin, etc.), composé dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte, qui ménage même la part du rêve, soit de l’utopie, renouant ainsi, à la fois, sans coup férir, avec une pensée radicale de la politique et du théâtre, grâce à quoi l’une et l’autre, enfin en toute gravité essentielle, recouvreraient la réalité brûlante qui n’est pas près de s’éteindre.

Pour Olivier Neveux, ce livre se dresse « contre ce qui neutralise le théâtre et la politique dans le conformisme de leur alliance ». Dont acte. Jean-Pierre Léonardini

(1) 320 pages, 14 euros. La Fabrique éditions, 64 rue Rébeval, 75019 Paris (Tél. : 01.40.15.02.63), distribution-diffusion Les Belles Lettres.

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Hervé Audibert, un architecte éclairé

Formé à l’école du spectacle, ancien régisseur, Hervé Audibert est un homme illuminé à bien des égards ! Créateur de son métier, il se déclare architecte des lumières. Qui éclaire, jusqu’au 29/12 sur la scène du Rond-Point (75), Perdre le nord, le spectacle de Marie Payen.

 

Cheveux grisonnants, sourire accueillant, l’homme s’épanche avec gourmandise. Fort de ses convictions, exigeant envers lui-même, Hervé Audibert rêve tout haut le beau et le juste, croit en une humanité solidaire et éclairée. Une utopie en actes qu’il fait sienne, n’hésitant point à déménager sa petite entreprise, de banlieue à Paris, pour faciliter la vie au quotidien de ses salariés…

« Un homme des lumières », aurait-on pu dire de lui au XVIIIème siècle !

Le Centquatre à Paris, le front de mer de Marseille, le pavillon de la France à la Biennale de Venise, le Musée national d’Estonie, les théâtres de Saint-Nazaire et de Sénart… De l’hexagone en terre étrangère, nombreuses et prestigieuses sont les créations architecturales qui scintillent sous les feux de l’atelier Audibert. L’homme n’en a point perdu pour autant sa modestie naturelle, préférant jouer le jeu de l’équipe plutôt que la mise en avant de la consécration individuelle. Un poète à sa façon qui, par ses jeux de lumière, invite le public, visiteur ou spectateur, à libérer son imagination, à laisser libre cours à son œil et à son intelligence, à devenir à son tour créateur de son espace. Sur le site Chroniques

Le musée national d’Estonie

d’architecture, Christophe Leray tire un joli portrait du personnage.

Durant trente ans, Hervé Audibert a bourlingué de scène en scène, d’Avignon en théâtres de province, de Paris à d’autres capitales européennes. En compagnie de quelques grands, André Engel, Jean-Pierre Vincent ou Patrice Chéreau… Le jeune homme réussit en 1976 le concours d’entrée à l’École supérieure d’art dramatique du TNS, le Théâtre national de Strasbourg, section régisseur, « la pantoufle de l’acteur » selon le bon mot de Louis Jouvet. « Une formation très large et éclectique, en rapport avec tous les métiers de la scène (couture, décor, lumière, son), chaque trimestre la promo montait un spectacle », se souvient Hervé. Pour ensuite mettre en œuvre sa formation au côté d’André Diot, aussi chef-opérateur cinéma. Et de stagiaire devenir son assistant, découvrir véritablement le travail d’éclairagiste plateau… Son souvenir le plus marquant ? Un Prométhée porte-feu dans une mise en scène d’André Engel d’après Eschyle, donné une seule fois au cours du Festival de Nancy dans un carreau de mine désaffecté. « J’ai alors fait une plongée extraordinaire dans le monde culturel, c’est à ce moment-là aussi que j’ai vraiment eu envie de faire de la lumière », se rappelle-t-il. Avec en tête l’expérience et les convictions de maître Chéreau, considérant la lumière comme un moyen d’expression au même titre qu’un décor, qu’un acteur… Pas simple pourtant en ces années-là de s’imposer dans cette voie, de

Le théâtre de Sénart

faire sa place en tant que créateur à part entière face aux « ego » des planches ! Progressivement, il y parvient.

Une reconversion qu’il réussit aussi, en 1996, dans le monde de l’architecture. Lassé des tournées théâtrales, usé et fatigué, il jette le gant au pied du rideau rouge. Pour se lancer un nouveau défi, inventeur et initiateur d’un nouveau métier, architecte des lumières… Pas simple encore une fois, l’esprit de troupe qui régit l’aventure théâtrale n’existe pas ou peu dans le monde de l’architecture. Le maître d’œuvre se considère souvent seul à bord, les autres corps de métier n’ont qu’à suivre ou s’adapter à ses desiderata : pas vraiment la manière de voir et de penser du sieur Audibert ! Qui se vit et se veut créateur de plein droit, en étroite collaboration avec le concepteur. Ses premiers pas en pleine lumière, il les fera en compagnie de l’architecte du Théâtre de La Colline, Alberto Cattagni. Qui lui confie la lumière du cinéma UGC Saint-Eustache, près des Halles parisiennes. Un bleu d’une intense poésie, la lumière perçue comme un art, non un banal éclairage. Suivront de multiples créations, aussi expressives et lumineuses les unes que les autres, dont les photographies qui illustrent cet article tentent d’exposer la quintessence. Des bâtiments, des espaces qui parlent et font parler, qui deviennent objets poétiques et ravissent l’œil du contemplateur pour l’ouvrir à d’autres horizons… Un travail artistique couronné en 2004 du Goncourt de l’architecture, la prestigieuse Équerre

Le centre national de la danse, Pantin

d’argent pour la mise en lumières du Centre national de la danse de Pantin !

La lumière ? Pas cet obscur objet du désir, et pourtant une recherche, un pas de côté à la Buñuel pour Hervé Audibert… Pour lui, il ne s’agit pas seulement d’habiller l’œuvre de l’architecte de moult leeds et projecteurs plus sophistiqués les uns que les autres, il importe avant tout de lui donner vie autrement, de faire sens. De donner à voir par un regard décalé ce qu’elle recèle encore d’étrange, de mystérieux dans ou hors ses entrailles. Par son travail, « rendre la frontière entre extérieur et intérieur, entre la scène et l’urbain, de plus en plus floue et ténue », commente notre confrère Christophe Leray. Et Audibert l’illuminé d’ajouter, « nous sommes parfois sollicités par des gens très dirigistes, qui ont des idées très précises sur ce qu’ils veulent. Dans cette relation, nous apportons un savoir-faire, une approche de la lumière qui n’est pas forcément en rapport avec l’idée qu’ils s’en font. D’un autre côté, il faut comprendre le désir de l’architecte – c’est lui le metteur en scène – et à partir de là apporter des idées supplémentaires, complémentaires, et établir un dialogue. L’abstraction architecturale permet l’expression de la lumière et les

La cité de la mer, Cherbourg

architectes qui m’attirent sont ceux où je vois dans les projets une place possible pour la lumière ».

L’homme n’en abandonne pas pour autant ses amours premières. Qui éclaire toujours, au gré de ses envies et désirs, lieux et scènes. L’exposition David Bowie à la Philharmonie de Paris, celle sur les Dogons au Musée du Quai Branly… Des spectacles aussi, à l’opéra de Bordeaux ou de Lausanne, au Théâtre des Amandiers et de La Colline, aujourd’hui Marie Payen qui « perd le nord » au Théâtre du Rond-Point. Une danse solitaire et poétique, émouvante et tragique. Boulevard de la Chapelle, à Paris, la comédienne a rencontré des déclassés, des exilés, hommes-femmes-enfants. Elle a fait siens leurs mots pour faire entendre les paroles qui l’ont bouleversée. Un projet artistique qui touche au cœur Hervé Audibert. Lui qui, avec sa compagne, soutient les migrants sous de multiples formes. Une vie de citoyen, là-aussi, joliment éclairée par un esprit de solidarité sans faille. Une conscience atterrée par l’à-venir de notre planète où ressources et êtres humains sont sacrifiés sur l’autel de la rentabilité, une conscience pourtant lumineuse qui ose encore croire en de possibles lendemains qui brillent. Yonnel Liégeois

Marie Payen, à corps perdu

La presse est unanime. Avec Perdre le nord, jusqu’au 29/12 sur les planches du Rond-Point, Marie Payen fait plus qu’œuvre spectaculaire, telle la tragédie antique une authentique « épopée du dire » où les mots prennent corps sur la scène. Un voile plastique qui enrubanne la comédienne, trois cercles lumineux au sol pour distiller une hypothétique éclaircie au cœur de ces cris de détresse, un original et dramatique « objet théâtral non identifiable » selon le propos d’Hervé Audibert…

« Faire entendre l’odyssée des réfugiés en tournant le dos au réalisme et en gagnant les hauteurs du mythe », écrit Gérard Naly dans La Vie, sur les planches « résonnent la voix du Nord et la voix du Sud avec la force du poème, un moment juste et rare ». Et Jean-Pierre Thibaudat de préciser sur le site de Mediapart, « quand s’est constitué dans le nord de Paris le premier campement d’émigrés, de réfugiés, Marie Payen y est allée. Elle a rencontré des êtres venus d’Afghanistan, de l’Érythrée, d’autres pays. Elle s’est faufilée dans leurs langues, des bribes de mots qui sonnent loin, tressées d’ailleurs, nouées d’exil que son corps enveloppe et fait danser ». En compagnie et sur la musique de Jean-Damien Ratel. « La voici, surgissant dans une invraisemblable robe de mariée en plastique transparent, prête à perdre le nord pour rencontrer ces exilés du sud fuyant guerre, horreur et misère », souligne Thierry Voisin dans Télérama, « Ils s’appellent Abdou, Fawad, Haben et Mouheydin, vivent dans la rue ou dans des camps de fortune. Marie Payen a recueilli leurs récits, qu’elle porte aujourd’hui comme une seconde peau. Et les restitue chaque soir de manière différente. « Rien n’est écrit », dit-elle. Tout est spontané, comme une offrande, un tribut à tous ces recalés de l’Europe ». À voir absolument, à ne vraiment pas manquer. Y.L.

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Maëlle Poésy, qui êtes aux cieux !

Après le succès mérité lors du festival d’Avignon, Sous d’autres cieux, d’après l’Énéide de Virgile, entame une longue tournée. Un spectacle mis en scène par Maëlle Poésy, avec son complice Kevin Keiss, Un livre d’images qui nous parle du monde et de l’errance des exilés. Sans oublier Mort prématurée… à La colline et La vie devant soi à Sartrouville.

 

Maëlle Poesy et Kevin Keiss œuvrent ensemble depuis huit ans maintenant au sein de la compagnie Crossroad. Autant dire qu’il y a entre eux une véritable complicité qui s’est parfaitement exprimée dans Candide, si c’est ça le monde d’après Voltaire ou encore dans Ceux qui errent ne se trompent pas qui avait déjà connu les honneurs de la programmation du Festival d’Avignon en 2016. L’intitulé de ces titres parle du monde, pas franchement réjouissant, et de l’errance : en toute logique ils nous indiquent à la fois l’ordre des préoccupations de la metteure en scène et de son dramaturge, et le chemin qui mène à leur dernière création, Sous d’autres cieux, effectuée au Théâtre en mai 2019 à Dijon, présentée ensuite à Avignon, aujourd’hui en tournée nationale. Car l’Énéide de Virgile dont ils nous proposent une adaptation concernant les six premiers chants, parle bien de cela, du monde et de l’errance des exilés. Kevin Keiss, qui est un spécialiste des « théâtres antiques », s’est bien sûr chargé de la traduction, et en compagnie de Maëlle Poesy en a assumé l’adaptation, c’est-à-dire une nouvelle forme, prenant en compte coupures, inventions narratives et autres changements. Mais quel plus beau matériau que celui de l’Énéide, exact envers de l’Odyssée d’Homère dont il semble être une « ironique » réponse. Cette fois-ci, la guerre de Troie est vue, non plus du côté des vainqueurs, mais de celui des vaincus. À l’ « héroïque » retour d’Ulysse correspond la recherche d’Énée moins

© Jean-Louis Fernandez

héroïque, mais qui le deviendra, d’une terre qui acceptera de l’accueillir et qu’il finira par trouver grâce à Didon. C’est là qu’il pourra fonder une nouvelle cité…

C’est en somme, et à sa manière brillante et tenue, que Maëlle Poésy prend le relais de la matière textuelle de Virgile, sachant que celle-ci à l’origine – Kevin Keiss l’explique parfaitement – n’était pas « autonome » et était complétée par de la musique et du chant. Elle accentue volontairement le côté éclaté de l’œuvre initiale, et nous offre un spectacle composé d’une multitude de fragments qui finissent par s’agencer. Le tout dans une continuelle tension et avec une force de percussion extraordinaire, encore accentuée par les moments chorégraphiés qui interviennent régulièrement dans le cours du jeu où comédiens et danseurs sont mêlés (Maëlle Poésy signe également la chorégraphie). Il y a là quelque chose de l’ordre du bouleversement, qui renvoie au bouleversement que vit tout émigrant au plan des espaces (Sous d’autres cieux…) et de la temporalité. C’est sans doute ce changement fondamental que la metteure en scène tente de nous faire sentir. Le paradoxe voulant, qu’à partir de là ,c’est l’aspect visuel du spectacle qui prend le dessus sur l’ensemble du spectacle. Jean-Pierre Han

À Dijon, jusqu’au 7/12. À Belfort, les 17 et 18/12. À Antibes, le 10/01/ 2020. À Châteauvallon, le 17/01. À Bayonne, les 22 et 23/01. À Rouen, les 5 et 6/02. À Marseille, du 12 au 14/02. À Châtenay-Malabry, du 25/02 au 01/03. Au théâtre de Château Arnoux, le 13/03. À Châteauroux, le 19/03. À Saint-Nazaire, les 25 et 26/03. À Toulouse, du 31/03 au 04/04.

 

À voir aussi :

– Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge : jusqu’au 29/12 au Théâtre de la Colline, puis tournée nationale. Les fans d’Arthur H sont-ils comblés par la prestation de leur idole ? Sur les planches de la Colline, le chanteur s’en sort plutôt bien dans son nouveau rôle d’apprenti-comédien ! Une histoire rocambolesque et  loufoque imaginée, écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, le patron des lieux : un artiste en perte d’audience, épuisé par son métier et sujet à diarrhées, organise ses obsèques pour faire réagir presse et public, renouer avec le succès. Une belle scénographie, de jolis numéros d’acteurs ( en particulier Marie-Josée Bastien dans le rôle de Nancy, Sara Llorca dans celui de Majda), quelques poncifs sur les média et la place de la culture, une pièce qui s’étire parfois en longueur… Où il est question de vie et de mort, de reconnaissance et d’identité, comme souvent dans l’oeuvre de Mouawad, pour signifier « l’angoisse d’une génération égarée dans l’abandon des repères » selon ses propos. Yonnel Liégeois

– La vie devant soi : les 11 et 12/12/19 au CDN de Sartrouville, puis tournée nationale. Par Simon Delattre, l’adaptation du célèbre roman de Romain Gary. L’histoire truculente de Momo, le petit Arabe paumé, recueilli par une mama juive et ancienne prostituée… Entre humour et tendresse, un récit d’initiation mis en scène avec doigté et féérie où se côtoient personnages réels et marionnettes géantes ! Quand le regard poétique sur les origines règle son sort aux politiques d’exclusion et au racisme primaire, nous sommes tous fiers d’être des Momo qui s’ignorent… La scène transfigurée comme symbole de terre d’accueil en musique et en couleurs, un superbe spectacle qui ravira petits et grands. Yonnel Liégeois

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