Le 1er mai et moi, émoi

Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.

Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.

En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.

Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.

En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.

En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dure, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.

Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !

L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.

Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.

On a repris les défilés à la Libération avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.

Aujourd’hui, je me fais vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas, je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge », que je lui réponds ! Jacques Aubert

Le 1er mai 2026, Paris et ailleurs :

Dans un communiqué commun, l’intersyndicale CFDT Île-de-France, CGT, FSU, Solidaires, Unef, Unsa et divers mouvements de jeunesse incite les Français à manifester le 1er mai 2026 pour la paix, le progrès social et la défense de la démocratie.. À Paris, le cortège partira place de la République à 14h, dans le 13e arrondissement, pour rejoindre celle de la Nation dans le 20ème. Comme chaque année, des milliers de personnes défileront dans les rues, ce sont ainsi pas moins de deux cent cinquante rassemblements et manifestations qui sont prévus dans toute la France, petites ou grandes villes de l’Hexagone : Auxerre, Bordeaux, Dijon, Lille, Limoges, Lyon, Marseille, Nantes, Nevers, Rennes, Rouen, Strasbourg, Toulouse… Au regard des conflits au Moyen Orient et en Ukraine, pour le respect du droit des peuples et du droit international, là-bas comme ici pour une société démocratique et de justice sociale libérée de tout racisme et discriminations. Seront aussi présents des syndicalistes, hommes et femmes venus d’ailleurs, pour dénoncer avec force le « nouvel ordre mondial que veulent imposer Trump, Poutine et Nétanyahou ». Yonnel Liégeois

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C’est arrivé à Vienne

Au studio Hébertot (75) pour l’une, à la Reine Blanche (75) pour l’autre, Lisa Wurmser propose Nage libre et Hervé Dubourjal Freud dernier combat. Au cœur de Vienne, la capitale autrichienne qui sombra hier sous le joug nazi, l’épopée de trois nageuses juives et les souvenirs tourmentés du célèbre psychanalyste.

Lisa Wurmser (Cie de la Véranda) a écrit et mis en scène Nage libre. À Vienne, Autriche en 1995, trois femmes se retrouvent au cabaret L’Enfer, après plus d’un demi-siècle d’exil. Il s’agit de nageuses juives autrichiennes, privées de leurs titres pour avoir refusé de participer aux jeux Olympiques de Berlin en 1936. Vienne doit les honorer en restituant leurs médailles. Un mystérieux maître d’hôtel les accueille… C’est une comédie enlevée autour d’un sujet tragique. Les dialogues sont vifs, semés de saillies humoristiques. On songe à l’esprit impayable de Billy Wilder, cité en passant, juif viennois qui fit des étincelles à Hollywood. Trois actrices d’instinct et de métier sûr (Flore Lefebvre des Noëttes, Francine Bergé, Bernadette Le Saché), chacune dans son registre, mènent le bal des mots dits avec brio.

Le maître d’hôtel (Nicolas Struve), devient directeur du cabaret puis conseiller municipal, chargé de réparer l’infamie historique. Les femmes, en robes rutilantes (costumes de Marie Pawlotsky), montent sur le podium. Sur un voile blanc tombé des cintres apparaît le visage d’Yzoula et s’entend la voix d’Anne Fischer dans une chanson d’autrefois. Dans Nage libre, on danse et on chante (musique d’Éric Slabiak), comme au cabaret de jadis, avant la terreur nazie qui fit dire à Brecht : « Et tout d’un coup, seules les femmes blondes auraient le droit de vivre… ? »

Sigmund Freud dut quitter Vienne par force le 4 juin 1938. Dans la pièce Freud dernier combat, dont il a signé le texte avec Aude de Tocqueville, Jean-Marie de Sinety, psychiatre et psychanalyste, l’imagine en 1934. Vieux, malade, bougon, soigné par sa fille chérie, Anna, il vaticine sur l’épouvante née de la situation politique et, surtout, il revient sur la figure énigmatique de son père Jacob, qui le hante. Hervé Dubourjal, le metteur en scène, incarne un Freud crédible en langue française, face à Moana Ferré qui joue Anna avec une élégance sensiblement vengeresse car, jadis analysée par ce père sévère et génial entre tous, elle va jusqu’à contester les fondements théoriques du complexe d’Œdipe. Un dispositif bi-frontal sert de cadre à ce biopic scénique qui met en jeu deux figures de l’exploration sans merci de la dynamique de l’inconscient. Jean-Pierre Léonardini

Nage libre, Lisa Wurmser : jusqu’au 31/05, du jeudi au samedi 19h, le dimanche 17h. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

Freud dernier combat, Hervé Dubourjal : jusqu’au 03/05, le 30/04 à 21h, le 02/05 à 20h et le dimanche 03/05 à 18h. La Reine blanche, 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris (Tél. : 01.40.06.96).

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Mères et filles, regards croisés

Au Théâtre du Nord (59), Wang Jing présente Moi, Elles. Un spectacle qui interroge, à travers les relations mère-fille, l’exil et l’absence. Trois comédiennes-danseuses d’origines différentes, autant de destins pour une histoire aux dimensions universelles.

Elles viennent d’autres ailleurs, d’autres continents, elles sont là, parmi nous, étranges étrangères qui vivent ici. Elles viennent de Chine, d’Iran, du Mali, elles sont Moi, Elles. Quelles que soient leurs motivations, ou leurs raisons, elles sont ont conquis leur autonomie dans un pays qui ne sait plus accueillir. Elles sont les témoins de ces évolutions imperceptibles à l’œil nu, de ces valeurs humanistes qui s’estompent peu à peu. Elles se racontent avec pudeur, avec une économie de mots qui laisse au spectateur le soin d’imaginer la suite après les points de suspension. Des récits qui se distinguent par leur singularité, entremêlant à certains moments les langues maternelles et gagnant en puissance collective jusqu’à tisser un récit universel. Si le retour au pays natal n’est pas à l’ordre du jour, ni leur préoccupation, c’est le lien avec la figure maternelle qui leur permet de ne jamais sombrer, renoncer, de dépasser leurs angoisses existentielles.

Le récit entremêle six voix qui vont parfois se superposer, parfois se répondre, et chacune des trois comédiennes-danseuses, Yelu Bao – Tishou Aminata Kane – Alice KudlakBao, va arpenter la scène, se dédoubler, se défier dans une chorégraphie hypnotique d’Ata Wong Chun Tat. En 15 tableaux imaginés par Éric Soyer, balayés de rais de lumière qui effleurent délicatement les corps et les visages, chacune d’elles apporte sa pierre à cet édifice intime et vertigineux conçu par l’autrice et metteuse en scène Wang Jing. Évitant le piège de l’autofiction, elle fait cause commune avec les deux autres récits dont elle endosse l’écriture, les relations mère-fille étant l’épicentre silencieux qui provoque des secousses telluriques intimes. Cela n’est en rien un plaidoyer mais une façon d’entrelacer les différences pour vaincre l’indifférence qui nous guette ; de sublimer, à travers la pluralité des voix, des corps et des histoires, l’humanité.

Dans le fracas du monde actuel, ce récit poétique diffracté devient l‘un de ces petits grains de sable qui grippent la machine à alimenter la haine et la peur de l’autre. La partition musicale, exécutée à vif sur le plateau par Uriel Barthélémi, alterne percussions orageuses et rugueuses avec des plages musicales murmurées qui s’échappent d’un clavier ou d’une flûte. Les trois interprètes impressionnent par leur jeu délicat et puissant, leur engagement performatif qu’elles partagent sur le plateau. Chaque séquence, si elle nous emporte dans un univers différent, semble être le prolongement de celle qui précède. Cela tient à la fluidité des déplacements, à ces arrêts sur image qui se prolongent dans l’ombre, dans un hors-champ palpable, à ce langage corporel et musical en parfaite osmose. Marie-José Sirach, photos Gwénola Bastide

Moi, Elles, Wang Jing : du 28 au 30/04, 19h30. Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Du 27 au 29/05 au Théâtre Dijon-Bourgogne. Les 12 et 13/06 au centre culturel Anis Gras d’Arcueil. Le 27/11 au Centre d’art et de culture de Meudon. Le 10/12 au Théâtre d’Auxerre.

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Phèdre !, avec point d’exclamation

Sur la scène de L’Archipel, à Perpignan (66), François Gremaud présente Phèdre !. D’après Jean Racine, avec un point d’exclamation et Romain Daroles en formidable vulgarisateur : de la pédagogie théâtrale d’excellence ! Une manière pernicieuse, et délicieuse, de nous apprendre les subtilités de la langue française.

François Gremaud, par la bouche de son interprète Romain Daroles, a bien raison de nous prévenir qu’il y a dans son spectacle deux Phèdre distinctes, celle de Racine, bien évidemment, à laquelle ensuite il rajoute un point d’exclamation au titre et devient ainsi celle de sa propre proposition. Côté Phèdre de Racine, Romain Daroles s’empare tranquillement de tous les rôles, dresse leur portrait physique au point qu’on les reconnaît aisément sans qu’il soit besoin d’entendre une seule de leur parole. C’est à mourir de rire avec Théramène en vieillard cacochyme, Oenone en manipulatrice marseillaise, Phèdre en grande évaporée et Thésée en fier à bras. Le prodige ? Avec cette galerie de personnages hauts en couleurs, nous sommes quand même piégés. Nous nous retrouvons pris dans les rets de la tragédie.

Le texte, à la fois raconté et lui aussi gentiment caricaturé, est régulièrement mis en perspective et donné dans une énonciation des vers parfaitement correcte et conforme à la manière de les faire chanter. Il ne manque pas le moindre petit pied aux alexandrins ! Rien de plus naturel, puisque l’orateur nous aura fait un fort savant cours sur la question (sur l’hémistiche, la rime féminine et la rime masculine, etc., qu’il aura redéfini…). De même qu’il aura auparavant disserté sur la généalogie des protagonistes. Une mise au point ou mise à niveau de nos connaissances sur la question qui se révèle fort utile. Tout cela finalement réalisé de la manière la plus pédagogique possible. Une pédagogie qui ne dit pas son nom, mais quand elle en arrive à ce point d’excellence (liée à la drôlerie), on est prêt à en redemander. Ce que réalise Romain Daroles, gaillard longiligne avec le sourire aux lèvres et à l’articulation soignée afin que nous ne perdions pas une miette de ce qu’il est en train de nous apprendre, tout cela est prodigieux, parfaitement pédagogique en fin de compte !

L’Éducation nationale devrait le recruter. Romain Daroles n’aurait pas devant lui des élèves bâillant d’ennui, mais des jeunes spectateurs en redemandant toujours plus pour parcourir le répertoire, contemporain et classique… François Gremaud et Romain Daroles ou une manière pernicieuse, et délicieuse, de nous apprendre rudiments et subtilités de la langue française. Jean-Pierre Han


Phèdre !, François Gremaud  : Les 28/04 à 20h30 et 29/04 à 19h. L’archipel, Scène nationale, avenue du Général Leclerc, 66000 Perpignan (Tél. : 04.68.62.62.00). Le 07/05 au Théâtre de L’usine, Saint-Céré. Du 13 au 16/05, au Théâtre de Namur (Belgique). Le 19/05 à la Scène de Bayssan, Béziers. Le 21/05 à l’Espace James Chambaud, Lons. Le 26/05 aux Arts, Théâtre-Cinéma de Cluny. Du 28 au 31/05 au Douze dix-huit, Le Grand-Saconnex (Suisse).

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Desproges, un jour d’avril

En avril 1988, disparait Pierre Desproges. Humoriste, pamphlétaire de grand talent, il sévissait tant à la radio qu’à la télé ou sur scène. En ce millénaire fort agité, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.

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– Plus cancéreux que moi, tumeur !

– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?

– L’amour… Il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font. À partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire.

– Veni, vidi, vici : je suis venu nettoyer les cabinets ! C’est le titre de l’hymne des travailleurs immigrés arrivant en France.

– L’ennemi se déguise parfois en géranium, mais on ne peut s’y tromper, car tandis que le géranium est à nos fenêtres, l’ennemi est à nos portes.

– On reconnaît le rouquin aux cheveux du père et le requin aux dents de la mère.

– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.

– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?

– Je suis un gaucher contrariant. C’est plus fort que moi, il faut que j’emmerde les droitiers.

– Je ne bois jamais à outrance, je ne sais même pas où c’est.

– Je n’ai jamais abusé de l’alcool, il a toujours été consentant.

– Dieu est peut-être éternel, mais pas autant que la connerie humaine.

– Les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les joueurs de football. Les cerveaux aussi !

– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.

– Les deux tiers des enfants du monde meurent de faim, alors même que le troisième tiers crève de son excès de cholestérol.

– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.

– Il y a autant de savants innocents dans le monde qu’il y avait de paysans persuadés d’habiter près de l’usine Olida dans les faubourgs de Buchenwald.

– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

– Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au scrabble avec Klaus Barbie.

– L’homme est le seul mammifère suffisamment évolué pour penser enfoncer des tisonniers dans l’œil d’un lieutenant de vaisseau dans le seul but de lui faire avouer l’âge du capitaine.

– L’homme est unique : les animaux font des crottes, alors que l’homme sème la merde.

– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?

– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.

– Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman.

– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.

– L’intelligence, c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas, on s’écrase.

– Grâce à son intelligence, l’homme peut visser des boulons chez Renault jusqu’à soixante ans sans tirer sur sa laisse.

– L’élite de ce pays permet de faire et défaire les modes, selon la maxime : Je pense, donc tu suis.

– Vous lisez Minute ? Non ? vous avez tort ! Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, vous achetez un exemplaire de Minute et, pour moins de dix balles, vous avez à la fois La Nausée et Les Mains sales.

– L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne.

– Le lundi, je suis comme Robinson Crusoé, j’attends Vendredi.

– Et puis quoi, qu’importe la culture ? Quand il a écrit Hamlet, Molière avait-il lu Rostand ? Non …

– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.

PIERRE DESPROGES, 1KG900 D’HUMOUR

Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges décédé le 18 avril 1988, à (re)découvrir dans le Tout Desproges enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision décomplexée explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable Tribunal des flagrants délires en compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.

Pour les accros de Monsieur Cyclopède, vous saurez tout grâce aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort. La somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette de Pierre Desproges.

« À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. De mots en maux, un prince de la plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois

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Phèdre, dans tous ses états !

Au théâtre du Gouvernail (75), Stéphane Raveyre présente Le monde est Phèdre. Entre humour et dérision, l’auteur et comédien Alberto Lombardo décline le sort tragique de l’épouse de Thésée sur tous les modes et tous les tons. Original et détonant.

Sur la scène du Gouvernail, un petit théâtre niché dans le 19ème arrondissement de Paris, l’homme fait son apparition. Les yeux lourdement cernés de noir, couleur de la tragédie dont nombre d’auteurs ont rendu compte d’hier à aujourd’hui, le comédien soupèse leurs écrits entre ses mains : Euripide, Sénèque, Racine, Tsvetaëva, Ristos, Minyana et… Alberto Lombardo ! Qui ose tout, et plus encore, pour encenser ou démystifier la figure de Phèdre, surtout pour interpeller, déplorer ou louer ce qui anime l’humaine condition : le désir de l’autre, à la vie à la mort.

L’obsédé textuel se lance alors dans une entreprise originale et détonante, une conférence gesticulée, jouée et chantée qui n’hésite pas à prendre le public à partie. L’objectif ? Décliner l’obscur objet du désir sur tous les modes et tous les tons : d’un verbe vif et alerte sur d’emblématiques extraits littéraires, d’une voix mélodieuse posée sur des musiques alléchantes et guillerettes, entre théâtre et cabaret les frontières s’estompent. Le tragique fait place à l’humour, entre l’alexandrin racinien et le verbe poétique du grec Ritsos, au gré des changements de costume le transformiste patenté explose d’énergie pour illustrer sa quête amoureuse. En dépit parfois, d’une scène l’autre, à forcer le trait dans la peinture de son personnage, un spectacle follement atypique. Yonnel Liégeois

Le monde est Phèdre, Stéphane Raveyre : Le 28/04 à 19h, les 06-13 et 20/05 à 19h. Le Théâtre du Gouvernail, 5 passage de Thionville, 75019 Paris (Tél. : 01.48.03.49.92).

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Grasset et Bolloré, en conscience

Emmenés par Virginie Despentes, Leïla Slimani et Emmanuel Carrère, 308 auteurs plaident pour la création d’une clause de conscience dans l’édition. Après le limogeage d’Olivier Nora de la tête de Grasset, une déclaration publiée le 18/04 dans les colonnes de La Tribune Dimanche.

Le licenciement par Vincent Bolloré du PDG des éditions Grasset, Olivier Nora, est le révélateur d’une évolution à laquelle notre droit ne sait pas faire face : certaines entreprises ont désormais l’ambition, revendiquée, de devenir des acteurs idéologiques à part entière, en structurant des récits, orientant les imaginaires et soutenant des lignes politiques explicites. On peine à trouver des précédents comparables dans l’histoire du capitalisme français, sinon peut-être celui de François Coty dans les années 1920, qui avait mis son groupe de presse au service d’un combat politique. Mais il s’agissait d’un empire personnel, non d’un groupe coté, structuré et inséré dans l’économie contemporaine comme l’est Vivendi.

Longtemps organisé autour d’activités industrielles et culturelles, le groupe dont relèvent Hachette et Grasset forme désormais un ensemble cohérent de médias, d’éditeurs et de plateformes dont l’orientation idéologique est identifiée dans le débat public. Cette évolution assumée ne trouve aucune traduction dans le droit du travail ni dans celui des auteurs. Conséquence : des auteurs voient leurs droits d’édition et leur travail placés sous le contrôle d’un actionnaire dont ils contestent la politique éditoriale. Des salariés participent à la diffusion de discours politiques qu’ils désapprouvent. Des éditeurs publient des ouvrages dont ils ne partagent pas la portée. Des collaborateurs évoluent dans des environnements profondément transformés, où la pluralité s’efface au profit d’une ligne. Des libraires, des communicants, des équipes entières se trouvent intégrés, qu’ils le veuillent ou non, à un dispositif d’influence.

Le droit français n’a rien prévu pour eux. Il leur dit d’accepter ou de partir. Partir, c’est renoncer à des années d’ancienneté, à des droits, à une stabilité parfois construite sur des décennies. Rester, c’est consentir à une forme de dissonance morale, parfois à une souffrance réelle, déjà perceptible dans les arrêts de travail, les épuisements, les retraits silencieux.

La situation appelle une qualification juridique claire. Ce à quoi nous assistons peut être décrit comme un détournement de finalité. L’entreprise, conçue comme un instrument de production et de création de valeur, devient un levier d’influence politique. Or les personnes qui y travaillent ou y créent n’ont jamais consenti à cette transformation. Il est temps de poser une limite. Cette limite a un nom : la clause de conscience. Elle existe pour les journalistes. Elle doit être étendue, non pour fragiliser les entreprises, mais pour rétablir un équilibre élémentaire entre la liberté d’entreprendre et la liberté de ne pas servir ce que l’on réprouve.

Dans des situations strictement encadrées, une telle clause devrait permettre de reconnaître qu’une entreprise a changé de nature au point de rompre le pacte qui la liait à ceux qui y travaillent ou y créent, et d’ouvrir un droit à départ indemnisé ainsi qu’à la récupération de leurs droits. Une démocratie ne peut accepter que des individus soient contraints de servir, malgré eux, des causes qu’ils n’ont pas choisies.

Parmi les signataires, figurent de grosses plumes de plusieurs maisons d’édition : Hervé Le Tellier (Gallimard), Maylis de Kerangal (Verticales), mais aussi des piliers de Grasset comme Gaël Faye, Bernard Henri-Lévy et le récent Prix Goncourt, Jean-Baptiste Andréa. Interrogé sur cette proposition de clause de conscience, Emmanuel Macron appelle à y « réfléchir ». C’est « une question qui va se poser », ajoute le président de la République.

Grasset, notre maison

230 auteurs ont claqué la porte de la maison d’édition. Émus et indignés du limogeage d’Olivier Nora, le très respecté PDG des éditions Grasset depuis vingt-six ans. D’où leur proclamation finale, dépassant les oppositions et faisant front commun :

« Les éditions Grasset étaient notre maison, particulière, car s’y côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n’étaient pas d’accord sur grand-chose. […] Aujourd’hui, nous avons un point commun : nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias. […] Nous sommes des auteurs Grasset, nous avons publié chez Grasset, ou nous avons un livre qui va sortir chez Grasset, mais nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset ».

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À la recherche de Meyerhold

Aux éditions Deuxième époque, Béatrice Picon-Vallin publie Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre. Un passionnant ouvrage sur un homme de théâtre révolutionnaire, accusé de trotskysme et assassiné en prison sur ordre de Staline. Un monument d’érudition, étoffé de multiples photographies.

Béatrice Picon-Vallin, chercheuse émérite en théâtrologie au CNRS, publie le premier tome des Écrits sur le théâtre (années 1891-1917) de Vsevolod Meyerhold (1874-1940). C’est l’apogée d’un travail éminent, entamé dès les années 1990, qui a révélé en France, aussi bien qu’en Italie et au Brésil – où les ouvrages de Béatrice Picon-Vallin ont été traduits –, la vie, l’œuvre et la pensée d’un homme qui fut grand acteur, metteur en scène révolutionnaire et théoricien visionnaire. Il connaîtra un sort tragique. Accusé de trotskysme et d’espionnage, assassiné en prison, le 2 février 1940 sur ordre de Staline, ses derniers mots seront « Je meurs en communiste ». N’anticipons pas. Après une éloquente introduction, qui synthétise l’esprit des textes de Meyerhold dans la période envisagée, on les découvre avec passion. Il y a notamment de ses lettres à Stanislavski, d’admiration puis de distance prise, et d’autres, d’affection émue, à Tchekhov.

Au crible de la critique...

Signe prémonitoire, c’est Meyerhold qui tient le rôle de Treplev, le jeune metteur en scène épris de nouveauté, lors de la création de la Mouette au Théâtre d’art de Moscou. Plus tard, au plus fort de sa quête de formes inédites, en s’éloignant du naturalisme et du « théâtre d’âmes » de Tchekhov, il prône abondamment, dans son journal et maints textes à valeur de manifestes, une scène symboliste épurée, puis s’inspire du théâtre de foire, de la commedia dell’arte, des jongleurs, de la mimique, du nô japonais, des atellanes romaines aux bouffonneries oubliées… Il passe au crible de la critique ses nombreuses mises en scène, en faisant preuve de connaissances et d’aptitudes intellectuelles inouïes.

C’est avec « fanatisme », de son propre aveu, que Meyerhold organise ses thèses successives. Sur la scène, « rien ne doit être fortuit » et priorité doit être donnée à « l’acteur qui possède l’art du geste et du mouvement ». Il recommande l’improvisation, privilégie le rythme au détriment de la psychologie et glorifie les aptitudes organiques du corps en jeu. Le 17 avril 1917, il écrit que « les paysans, les soldats, les ouvriers et l’intelligentsia » vont pouvoir enfin goûter les auteurs nés de la situation historique, tel Maïakovski. L’ouvrage de Béatrice Picon-Vallin, vrai monument d’érudition, s’étoffe de multiples photographies, entre autres sur le cinéma, là où ce diable d’homme s’est également illustré. Jean-Pierre Léonardini

Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre (tome I : 1891-1917), traduction, introduction et notes de Béatrice Picon-Vallin (éditions Deuxième Époque, 591 p., 30€).

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Une histoire de sorcières

Au château des ducs de Bretagne, le musée d’histoire de Nantes présente Sorcières. Persécutée hier, revendiquée aujourd’hui, la sorcière n’a cessé de changer de visage. Une exposition qui interroge ce qu’elle dit de nos peurs. Paru dans le mensuel Sciences Humaines, un article de Catherine Halpern

Qu’elles soient juchées sur des balais ou réunies dans d’inquiétants sabbats, les sorcières hantent depuis des siècles les imaginaires, à la fois fascinantes et redoutées. Dans une riche exposition, le musée d’histoire de Nantes revient sur cette figure ambivalente, véritable miroir tendu à nos sociétés et à leurs peurs, à travers près de 180 œuvres et objets – peintures, manuscrits, gravures, objets de sorcellerie ou films. Le parcours s’ouvre sur l’Antiquité, avec la figure de la magicienne. Médée, représentée sur une amphore, ou Circé chez Homère qui transforme les compagnons d’Ulysse en porcs, incarnent des femmes détentrices de savoirs obscurs et de pouvoirs redoutables. Des traits qu’on retrouvera dans les représentations médiévales de la sorcière qui vont en faire progressivement l’ennemie de l’ordre chrétien. En 1326, le pape Jean XXII associe officiellement hérésie et sorcellerie. Puis, en 1486, le Malleus Maleficarum, célèbre traité de démonologie, fait de la sorcellerie une spécificité féminine.

Aux 16e et 17e siècles, les procès pour sorcellerie et les bûchers se multiplient en Europe, en particulier en Suisse, dans les Flandres, en Allemagne et en France, le plus souvent en milieu rural. Les accusées sont rarement des figures marginales extraordinaires : il s’agit le plus souvent de femmes ordinaires, pauvres, isolées, parfois simplement différentes. Brûler leur corps, c’est tenter d’anéantir un danger imaginaire, nourri par la rumeur, la peur et une misogynie profondément enracinée. Les artistes de l’époque participent à la construction de cet imaginaire en représentant sabbats et figures diaboliques, comme chez David Teniers le Jeune. Peu à peu pourtant, la sorcellerie est reléguée par les élites au rang de superstition. « Les sorcières ont cessé d’exister quand nous avons cessé de les brûler », écrit Voltaire dans ses Lettres philosophiques . La dernière condamnation à mort d’une femme pour sorcellerie a lieu le 13 juin 1782, en Suisse. L’image de la sorcière maléfique perdure néanmoins dans les cultures populaires, notamment à travers les contes, comme Hansel et Gretel des frères Grimm.

Un renversement s’opère au 19e siècle. Publiée en 1862, La Sorcière de Jules Michelet propose une vision romantique de la sorcière, figure féminine proche de la nature et dépositaire de savoirs anciens. Cette réinterprétation inspire de nombreux artistes, parfois dans une veine érotique assumée, comme en témoigne La Leçon avant le sabbat (1880) de Louis-Maurice Boutet de Monvel. Les préraphaélites et les symbolistes dépeignent à leur tour la magicienne ou la sorcière comme une femme mystérieuse, liée aux forces naturelles et à l’invisible. Dans le monde rural, guérisseuses, voyantes ou « sorcières » continuent d’être sollicitées pour soigner les maux du quotidien.

Au 20e siècle, la réhabilitation de la sorcière culmine avec sa réappropriation féministe. Aux États-Unis, l’écoféministe Starhawk se revendique sorcière ; en France, la revue Sorcières. Les femmes vivent, dirigée par Xavière Gauthier entre 1975 et 1982, fait de cette figure un symbole de puissance et d’émancipation. Tour à tour persécutée, fantasmée puis revendiquée, la sorcière révèle moins ce qu’étaient réellement ces femmes que les mécanismes sociaux qui les ont désignées. Derrière son balai et ses sortilèges se dessine une mécanique toujours à l’œuvre : celle qui, face à l’incertitude, transforme la rumeur en vérité et la différence en menace. Catherine Halpern

Sorcières : jusqu’au 28/06, 10h à 18h, fermé le lundi. Château des ducs de Bretagne, Musée d’histoire de Nantes, 4 place Marc Elder, 44 000 Nantes. À lire : Sorcières, la puissance invaincue des femmes, par Mona Chollet (La Découverte, 240 p., 19€).

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Le monde, de Césaire à Diop

Au théâtre du Rond-Point (75), Adama Diop propose L’apocalypse d’Adam et Aimée. De la fin d’un monde à l’éclosion d’une nouvelle ère, de Césaire à l’aujourd’hui, la poésie messagère d’une humanité autre. En compagnie du musicien Dramane Dembélé et de Jessica Martin-Maresco au chant, un trio magique et ensorcelant.

Dans la pénombre, de la scène couleur ocre la voix s’élève. D’abord légère, caressante, envoûtante, un père s’adresse à sa fille, Adam à Aimée. C’est L’apocalypse, le monde se meurt, « le monde s’est exilé, le soleil ne se lève plus, la terre ne tourne plus ». En sa tenue blanche, pieds nus, Adama Diop clame la noirceur du temps présent, il se rappelle « les affronts et les guerres, les dictateurs et leurs pulsions génocidaires ». Flûte et kora scandent les propos du griot-récitant. En toile de fond, des images mortifères qui alternent entre paysages dévastés par la pollution et sanglants affrontements policiers ou soldatesques…

Comédien aujourd’hui reconnu et adoubé par ses pairs, campé derrière son pupitre, Adama Diop déclame son adresse au public d’une voix posée, chantante et incisive. Le natif de Dakar sait conter, dans l’écume rouge sang des vagues de l’esclavage il a fait escale à Gorée, dans la trace d’Aimé Césaire et de son Cahier d’un retour au pays natal. Le puissant chant poétique découvert à l’adolescence, il le fait sien. D’une langue métissée, du créole au wolof, la même bouche pour crier la déchéance autant que la beauté du monde, la noirceur autant que la grandeur de l’humaine condition ! Dans le souffle du poète antillais, il se veut à son tour « la bouche des malheurs de ceux qui n’ont pas de bouche », sa voix « la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

Aux doigts fantasques de Dramane Dembélé sur son ancestral kora, aux notes gouleyantes de sa flûte se mêle le chant hypnotique de Jessica Martin-Maresco. La fille, la femme, le monde en devenir, Aimée de son prénom, aimée de son père qui lui lègue la nature à protéger, l’humanité à remodeler, qui nous l’intime d’un cri primal autant que final « Réveillez-vous » ! De sa voix cristalline, presque éthérée, une mélopée d’une beauté sidérante, une invite à semer le futur et à ensemencer l’avenir, « soyons la sœur et le frère, la terre et la mer, soyons l’infiniment petit et l’infiniment grand ». Une supplique pour les vivants, la poésie incarnée. Réveillons-nous, soyons masculin et féminin en chacune et chacun, soyons le vent et les océans, soyons l’autre ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

L’apocalypse d’Adam et Aimée, Adama Diop : jusqu’au 18/04, le jeudi 19h30, le samedi 18h30 et le dimanche 15h30. Le Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Le texte est paru aux éditions Actes Sud (59 p., 9€80).

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Khatib, pour l’amour des vieux

Au théâtre du Rond-Point (75), Mohamed El Khatib présente La vie secrète des vieux. Les voix d’hommes et de femmes qui, à 80 ans passés, n’ont pas leur langue dans la poche. Une histoire de gens ordinaires, extraordinaires.

« Compte tenu de leur âge, les personnes sur scène sont susceptibles, comme Dalida, de mourir sur scène », peut-on lire sur un écran au début du spectacle. Nous voilà prévenus. Sur les planches, Annie, Micheline, Salimata, Marie-Louise, Chille, Martine, Jean-Pierre, Jacqueline et Jean-Paul, moyenne d’âge, 85 ans environ, s’amusent eux aussi de la réaction du public à l’heure de nous conter leur Vie secrète. Un brin d’autodérision, une pincée d’ironie, et les premiers rires fusent. Qu’on les aime, ces vieilles et ces vieux ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils sont sans filtre, non par goût de la provocation mais parce qu’à leur âge, ils n’ont plus rien à perdre ni à prouver. Toutes et tous ont roulé leur bosse, aimé, eu maris, femmes et/ou amants. Ils n’ont peut-être pas toute la vie devant eux, mais ils vivent intensément l’instant présent, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Malgré leur assignation à résidence dans un Ehpad.

Des picotements quand vous tombez amoureux

Alors, pour une fois qu’on leur donne le premier rôle, ils ne vont pas se priver. Tour à tour, parfois interrompu par un ou une partenaire qui rouspète à voix haute, ils se racontent et leurs récits croisés s’aventurent dans les méandres de leur mémoire. Ils parlent pourtant au présent car ils sont vivants, bien vivants, et provoquent chez le spectateur des émotions de montagnes russes, où l’on passe du rire aux larmes, sans crier gare. Ils parlent d’amour et de désir. Et rien de plus formidable, de plus revigorant que de les entendre évoquer ces picotements qui vous saisissent quand vous tombez amoureux. Ils ont 80 piges au compteur et toujours un cœur d’ado.

À leurs côtés, dans un jeu d’équilibriste parfaitement maîtrisé entre son rôle de metteur en scène et d’acteur, Mohamed El Khatib orchestre délicatement cette partition, avec la complicité de Yasmine Hadj Ali, « française d’origine aide-soignante » dont la présence pétillante provoque des étincelles. Et un feu d’artifice en guise de bouquet final. El Khatib met en lumière des histoires de gens ordinaires. Chez lui, les gens normaux sont décidément extraordinaires. Marie-José Sirach

La vie secrète des vieux, conception et réalisation Mohamed El Khatib : Jusqu’au 18/04, du mercredi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 15h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).

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Genet, Jean le rebelle

Le 14  avril 1986, il y a 40 ans, Jean Genet décède dans une minable chambre d’hôtel parisien. Auparavant, il avait déposé deux valises chez Roland Dumas. Conservés 33 ans chez l’avocat, manuscrits inédits et notes éparses… Né en 1910 à Paris, Genet déroule une jeunesse mouvementée dans le Morvan. Jusqu’à sa rencontre avec la poésie. Une plume flamboyante et un grand dramaturge, défenseur des Noirs américains et du peuple palestinien.

Avril 1986, une quinzaine de jours avant son décès, Jean Genet se rend chez Roland Dumas, l’ancien ministre de François Mitterrand. Sur le bureau parisien de l’avocat et ami de longue date, dans son appartement cossu de l’île Saint-Louis, il pose deux valises. À l’intérieur, ce qui se révèlera un trésor inestimable : brouillons, manuscrits inédits et notes éparses conservés désormais à l’Abbaye d’Ardenne, siège de l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) ! « Si vous saviez combien d’affaires mal cuites et recuites j’ai plaidées pour Genet », raconte Roland Dumas dans les colonnes du Monde. « Jean est arrivé ici un soir, une gueule terrible, on ne s’est plus quittés pendant vingt ans. Il y avait des problèmes partout dans ses contrats, un fouillis juridique inouï, il s’était fait avoir, j’ai dû remettre de l’ordre. Parfois, j’aidais ses amis en difficulté. Pendant les audiences, il me griffonnait des petits mots comme « Le juge d’instruction est un salaud, il faut le compromettre » ! » Trente-trois ans plus tard, en 2019, l’ancien président du Conseil constitutionnel accepte  enfin de remettre les documents à Albert Dichy. Directeur littéraire de l’IMEC, l’intellectuel est un spécialiste de l’œuvre de Jean Genet, coéditeur dans la Bibliothèque de la Pléiade du théâtre de l’écrivain. « Quand j’ai ouvert les valises pour la première fois, j’ai été émerveillé par le désordre d’une incroyable richesse, un peu comme une caverne d’Ali Baba », commente le responsable du fonds Genet.

Entre carnet de vaccination, tracts, affiches, moult notes et cahiers, un semblant de suite du Captif amoureux ainsi qu’un curieux scénario écrit à la demande de David Bowie… Ces valises, Genet ne s’en séparait jamais.« Elles sont toujours avec lui, des hôtels de gare miteux qu’il fréquente au camp de réfugiés palestiniens de Chatila, à Beyrouth, des ghettos noirs des Etats-Unis à la petite maison aux volets bleus qu’il a fait construire pour son dernier amour à Larache, au Maroc », écrit Gaspard Dhellemmes. Ses pièces, jouées partout dans le monde, l’ont rendu riche, il préfère redistribuer son argent aux hommes de sa vie. « Lui ne possède rien de plus que ses valises, un exemplaire des Illuminations de Rimbaud, un blouson et une écharpe qu’il laisse flotter sur son épaule comme un lycéen ». Pour Dichy le spécialiste, « les valises obligent à reconsidérer le mythe d’un « dernier Genet » silencieux, légende qu’il a lui-même savamment entretenue. Leur contenu raconte la lutte entre un écrivain qui ne veut plus écrire et l’écriture qui le submerge ».

Avril 1966, théâtre de l’Odéon, vingt ans avant les trois coups frappés à la porte de Dumas ! Aux abords de ce lieu emblématique dirigé par Jean-Louis Barrault, veillent quelques cordons de gardes mobiles : l’émeute gronde, depuis que le metteur en scène Roger Blin a décidé de monter Les paravents, la pièce sulfureuse de Jean Genet… Les nostalgiques de la guerre d’Algérie n’ont pas encore désarmé. Il faut toute la pugnacité d’André Malraux, alors ministre de la Culture, pour que l’œuvre soit maintenue à l’affiche ! Une provocation gratuite du Condamné à mort, selon le titre de ce premier et sublime poème écrit à l’automne 1942 alors qu’il est incarcéré à Fresnes ? Nullement, car l’homme, par tempérament autant que par conviction, est un rebelle né, un vagabond, un voyageur impénitent dont seuls les dieux de pierre grecs et les oliviers du Maroc parviennent à apaiser fougue et rage. Là où désormais repose son corps, dans le petit village marocain de Larache à quelques mètres de la modeste maison achetée pour son dernier ami et compagnon Mohamed El Katrani. Face à la mer, en direction de La Mecque, le soleil au zénith…

Il meurt le , loin des projecteurs, dans un hôtel minable du 13ème arrondissement de Paris. Tout près d’une autre célèbre prison, celle de la Santé… Très jeune, Genet a plus souvent connu la noirceur des cellules que la lumière du ciel. Abandonné par sa mère et placé par l’Assistance publique dans une famille d’accueil à Alligny-en-Morvan (58), il multiplie fugues et petits larcins. Il connaît sa première expérience carcérale à l’âge de quinze ans, avant d’être condamné à la détention jusqu’à sa majorité à la colonie pénitentiaire de Mettray, non loin de Tours. Désertion, vagabondage, vols : de 1937 à 1942, il est l’objet d’une douzaine d’inculpations. Détenu à Fresnes, il compose ses premières œuvres : Le condamné à mort, Notre-dame des fleurs, Le miracle de la rose… Grâce à l’intervention de Jean Cocteau, il échappe à la relégation perpétuelle. Il est libéré en 1944 puis définitivement grâcié en 1949.

C’est à Mettray qu’il fait une rencontre extraordinaire, celle de la poésie de Ronsard ! Le verbe révélé lui permet de prendre sa revanche sur la vie, l’ordre établi : qu’il écrive pour le théâtre ou le roman, Genet use d’une langue d’une éclatante beauté. « Il me fallait être irréprochable, je faisais tout pour que la phrase soit taillée comme un diamant », confessera-t-il plus tard. Il suffit de relire Le captif amoureux, Le bagne, Les bonnes ou Les nègres pour s’en convaincre. L’ami de Cocteau et de Sartre sera aussi celui des Black Panthers et des Palestiniens. C’est au terme de sa vie qu’il écrit le plus important de ses textes politiques, Quatre heures à Chatila, après avoir assisté aux massacres des camps en 1982. Un cri de rage au crépuscule d’un Occident qu’il estimait décati, un cri poétique à proférer avec tous les exclus de notre siècle. Yonnel Liégeois, photos archives Genet / IMEC-Michael Quemener

EPM a édité un coffret, « Jean Genet – Testament audiovisuel ». Avec Antoine Bourseiller et Bertrand Poirot-Delpech, un voyage dans la vie et l’œuvre de l’écrivain. Les ouvrages de Genet sont disponibles chez Gallimard, en poche ou à La Pléiade. À lire : Saint Genet, comédien et martyr de Jean-Paul Sartre.

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Jean-Louis Hourdin, bouleversant

Au Garage Théâtre, à Cosne (58), Jean-Louis Hourdin présente Le malheur innocent. Une « parlerie grave et joyeuse » où le comédien évoque la vie de Marianne, sa petite sœur trisomique. Un moment rare et beau, un « tombeau » de fraternité et d’amour.

C’est un lieu atypique que ce Garage Théâtre, en sortir de ville et bordure de campagne, où s’affairent à la mécanique le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou. Loin des ors de la capitale, au cœur de la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre…

Lorsque l’on pénètre dans cet « atelier » désormais consacré au Verbe et à la Musique, on aperçoit un homme, assis au fond, dans le coin gauche. On reconnaît ce visage, cette silhouette, cette haute figure du théâtre, Jean-Louis Hourdin qui se risque là à un exercice très personnel et touchant. Sous le titre Le Malheur innocent, il se livre à une « parlerie grave et joyeuse » en mémoire, en l’honneur de sa petite sœur Marianne. La dernière d’une fratrie composée en deux mouvements : les années trente, les années quarante. Jean-Louis Hourdin est l’avant dernier. Ses parents voulaient absolument une fille pour remplacer leur aînée, tuée par le bombardement américain des usines de Billancourt, plusieurs années auparavant, alors qu’elle venait de mettre à l’abri ses frères et sœurs dans la cave de la maison.

Marianne, enfant de remplacement, naît trisomique. Si le médecin de la famille s’en rend compte immédiatement, il n’éclaire les parents qu’un an plus tard. Ils ont eu le temps de se rendre compte… Dès lors la petite fille est prise en mains avec patience, conscience, amour. Sa mère va lui apprendre à lire et à écrire, elle est intégrée dans une famille profondément catholique. Georges Hourdin, le père, est un grand homme de presse qui a fondé des journaux, un groupe très fertile. Un homme de foi, également. On ne dévoilera pas ici ce que nous dit Jean-Louis Hourdin. Il faut que chacun reçoive ses confidences au plus profond de son cœur. Il y a des documents, des films, et même une émission de télévision. Jean-Louis Hourdin lit des lettres, parle de sa mère, de son père. De Marianne. Une jeune fille des années 60 qui rêve d’écrire des chansons, lit Mademoiselle Ange Tendre et Salut les copains. Qui rêve aussi de se marier, d’avoir des enfants.

N’en disons pas plus. Ce serait abîmer ce moment extraordinaire d’une grande pudeur par-delà la « parlerie ». Marianne a vécu jusqu’à 78 ans. Pour les plus jeunes spectateurs, rappelons-le : Jean-Louis Hourdin appartient à la grande génération de l’école du TNS. Il a joué dès le milieu des années 60, notamment sous la direction d’Hubert Gignoux et signé des dizaines de mises en scène depuis le milieu des années 70. En Avignon, on n’oublie pas Léonce et Léna, Liberté à Brême. Pour Marianne, ce « tombeau » de fraternité et d’amour ! Armelle Heliot, in Le journal d’Armelle

Le malheur innocent, Jean-Louis Hourdin : le 17/04, 20h30. Entrée libre, participation au chapeau. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93).

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Sarah Pèpe, le dire ou pas ?

Au Local des autrices (75), Sarah Pèpe présente Celle qui ne dit pas a dit. Superbement orchestrée, la parole libératrice de trois femmes face à des parcours de vie au travail trop bien ordonnés. Une pièce emblématique, à l’affiche d’un lieu consacré aux écritures féminines.

Un même lieu de travail, trois blouses aux couleurs différentes, trois femmes au discours clairement identifié : celle qui dit, celle qui dit après, celle qui ne dit pas… Qui a pouvoir et devoir à interpeller le patron ? Comment exprimer mécontentement et revendications ? Les réparties fusent, échanges serrés entre trois femmes au profil qui ne trompe pas : la taiseuse toujours en retrait, la suiveuse au propos sans risque, l’allumeuse au tempérament bien trempé. Une étrange impression, toute aussi réjouissante que déconcertante, à l’heure où s’allument les dialogues sur scène : dans la joute verbale entre les enjeux de dire et les raisons de ne point dire, superbement écrite et orchestrée, on se croirait plongé dans un sketch à la Raymond Devos !

Avouons-le d’emblée, une jolie rencontre que celle avec l’imaginaire de Sarah Pèpe, découverte lors de son « seule en scène » Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension. La comédienne et metteure en scène excelle dans le maniement des mots et la gestuelle des corps. Une écriture sobre, efficace, une construction fine et équilibrée de dialogues qui touchent leur cible en flèches acérées, un esprit qui se nourrit d’humour et de réparties follement décalées, un travail au plateau où dansent les mots quand le jeu des comédiennes métamorphose le trio d’interprètes en corps de ballet : avec Celle qui ne dit pas a dit, une bluffante incarnation de figures féminines qui, au travail ou à la maison, osent la transgression.

Avec ce coup de théâtre fracassant, au détour d’une scène anodine : elle a osé ! Sans informer ses collègues et copines, celle qui ne dit pas a osé : parler, dire au petit ou grand chef ce qui ne va pas, s’exprimer, se libérer de ses peurs et de ses souffrances. De son silence, surtout… C’est émouvant, fort, poignant quand la parole se libère, quand trois femmes au bord de la crise de nerfs se retrouvent unies, complices, solidaires pour affronter l’à-venir. Un superbe moment d’authenticité et de parler vrai, du sérieux et de l’humour intelligemment conjugués, face aux conditions de travail avilissantes un subtil regard « décalé » qui préserve de la prise de tête sur l’aliénation capitaliste.

Trois filles inspirantes (Sonia Georges qui dit après, Mayte Perea Lopez qui ne dit pas, Sarah Pèpe qui dit) qui chavirent les à priori, dits et non-dits du public. Yonnel Liégeois

Celle qui ne dit pas a dit, texte et mise en scène Sarah Pèpe : Les 13 et 27/04, à 20h. Le local des autrices, 18 rue de l’Orillon, 75011 Paris (Tél. : 01.46.36.11.89). En juillet, la majorité des pièces programmées durant la saison au Local se retrouvent à l’affiche du Théâtre des Lila’s, sa version avignonnaise durant le festival Off.

Le local des autrices

Situé à Belleville, dans le 11ème arrondissement de Paris et porté par Sarah Pèpe, autrice, metteuse en scène et comédienne, le Local des autrices ambitionne de mettre en lumière les voix féminines, encore trop souvent invisibilisées. Avec sa programmation engagée, le lieu s’annonce comme un espace vivant, propice aux échanges et aux réflexions autour des thématiques féministes et sociales.

« Le monde artistique a historiquement été conçu par et pour les hommes. Quand on observe nos bibliothèques, nos musées, ou même les grandes scènes de théâtre, on voit principalement des œuvres d’hommes, des récits qui se nourrissent du point de vue et du désir masculins. Ces dernières ont façonné notre vision du monde, et nous avons été exclues de cette narration. Cela a conduit à la marginalisation de nombreuses voix, notamment celles des femmes, des personnes racisées et des minorités.

Mon objectif est de donner aux femmes la possibilité d’investir pleinement cet espace créatif. Et ce faisant, de réinventer l’imaginaire collectif, de l’enrichir en offrant une place centrale aux voix féminines et aux expériences diverses, celles qui ont été spoliées pendant des siècles. C’est aussi une manière de créer un monde plus riche et inclusif, où chaque histoire, chaque perspective a droit de cité. Cela s’inscrit dans une logique d’éducation populaire et de médiation culturelle, au-delà de la simple dimension théâtrale.

Mon ambition à long terme ? Faire de ce lieu un véritable espace de création et de réflexion, où chaque personne se sente légitime à prendre la parole, que ce soit en tant que spectateur.ice ou participant.e. Je souhaite que la voix des femmes et des minorités soit non seulement entendue, mais qu’elle devienne un moteur pour de nouveaux récits et débats. Le local des autrices doit être aussi un carrefour de rencontres humaines, où les gens viennent non seulement pour les spectacles, mais aussi pour rencontrer, échanger, discuter, oser l’altérité.

Enfin, puisque l’argent diminue, puisque tout est fait pour créer de la concurrence entre les compagnies, réinventons l’échange, la mutualisation, le partage des ressources. Une autre façon de faire vivre les lieux de culture ! » Sarah Pèpe, propos recueillis par Périne papote

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Roger Planchon, artiste et pionnier

Ses mises en scène du Tartuffe de Molière ou du Henry IV de Shakespeare ont bousculé l’art de la mise en scène. Penseur et acteur infatigable de l’art théâtral, il est au cœur de la décentralisation en créant, à Lyon, le Théâtre de la Cité, futur TNP (Théâtre national populaire). Avec la complicité de Patrice Chéreau, plus tard de Georges Lavaudant et d’Alain Françon, Roger Planchon a affirmé la vitalité d’un théâtre d’art et du service public. À l’initiative de l’ENS et de l’IHRIM, en partenariat avec le TNP dirigé par Jean Bellorini, un colloque s’est déroulé du 1er au 03/04. Il a permis de mesurer l’apport incommensurable de l’artiste et du citoyen Planchon.

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », disait René Char. Ce vers du poète résistant, Roger Planchon (1931-2009), né dans une famille modeste, petit-fils de paysans ardéchois, s’en est emparé quand, au sortir de la guerre, il découvre le jazz et les poètes dans les nuits lyonnaises alors qu’il travaille comme simple employé de banque le jour. Autodidacte, il dévore tout ce qui lui tombe sous la main et, de poète en poète, s’intéresse au théâtre qu’il pratique, dans un premier temps, en amateur. À l’aube des années 50, il crée le Théâtre de la Comédie de Lyon. C’est le début d’une aventure artistique singulière, qui se prolongera avec la création du TNP de Villeurbanne, une aventure pionnière marquée par une effervescence théâtrale qui fait de Lyon l’autre épicentre d’envergure du théâtre avec Paris. Tenu du 1er au 03/04 sous l’égide de l’ENS (École normale supérieure) et de l’IHRIM (Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités), avec la présence précieuse de Michel Bataillon, collaborateur émérite de Planchon, le colloque a réuni un public nombreux et plus d’une dizaine d’universitaires dont les interventions pertinentes ont permis de mesurer l’apport toujours actuel et l’impact de cette ruche artistique, de cette histoire.

Articulé autour de Planchon, artiste, dramaturge, et de Planchon, directeur du TNP, ce colloque s’est tenu à un moment crucial, le nôtre, où le service public de la culture en général et du théâtre en particulier est attaqué de toutes parts, sommé d’appliquer dorénavant les critères de l’économie libérale pour pallier aux carences de l’État, à sa désaffection économique certes mais aussi politique. Se pencher sur la période Planchon, c’est saisir comment artistiquement, lui et sa génération ont bouleversé les esthétiques théâtrales à travers une relecture des classiques en repensant « la mise en scène comme une approche critique de l’œuvre ». La venue du Berliner de Brecht en France provoque un séisme dans le monde théâtral. Roland Barthes et Bernard Dort s’en mêlent. Les débats et controverses sont légion. Après avoir vu le Berliner, Planchon estime qu’il peut « annexer Molière jusqu’ici aux mains de la bourgeoisie ». La lecture critique de Planchon de Tartuffe permet de sortir Molière de mises en scène boulevardières.

En même temps qu’il met en scène, Planchon écrit, la Remise, pièce ancrée dans le monde paysan qui en ayant pour marqueurs la guerre de 14-18 et les guerres coloniales, s’inscrit dans l’Histoire du XXe siècle. De même que l’action du Cochon noir qui, pour se situer dans un village reculé de l’Ardèche, se déroule pendant les événements de la Commune. Planchon monte des classiques, Molière, Marivaux, Shakespeare ; mais aussi ses contemporains, Adamov, Vinaver… Directeur du Théâtre de la Cité qui deviendra le TNP, Planchon imagine un bâtiment au cœur de l’espace public où chacun peut y circuler. Ce qui frappe aujourd’hui encore, devant cette bâtisse aux formes brutalistes, ce sont ces enfants qui entrent et jouent sur le parvis et le perron, la piscine municipale dans les sous-sols du théâtre.

Planchon n’a jamais cessé de penser la question du public. Georges Lavaudant a rappelé combien cette question se posait à partir du plateau : « le plateau commande, après ça se diffuse partout », dans l’enceinte même du théâtre et au-delà. Mais « ne jamais oublier que la question du partage de cet acte poétique, la création théâtrale, convaincre les spectateurs relève de Sisyphe : il faut sans cesse recommencer pour convaincre les spectateurs de revenir. On n’y arrivait pas autant qu’on le désirait, mais je pense qu’on a rempli notre mission à plus de 70 % et c’est peut-être ce qui nous maintenait en alerte ». Aujourd’hui, il y a de quoi être en alerte quand on mesure combien il est facile de détruire tout ce qui a fondé le service public du théâtre. À l’heure où tous les signaux sont au rouge, retraverser cette histoire fondatrice s’avère indispensable pour continuer d’inventer, d’imaginer un théâtre d’art de service public renouvelé et se rappeler cette phrase de Planchon : « Pour éviter les risques qu’une étatisation ferait courir à la pensée, il est nécessaire de maintenir un libéralisme intellectuel en ne subventionnant que les créateurs. L’argent ne doit plus aller aux administratifs, aux gestionnaires de théâtre, aux commerçants ». Cette pensée n’est-elle pas d’actualité ? Marie-José Sirach

Le Théâtre National Populaire : 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00).

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