Hannah Arendt, une philosophe en action

Aux éditions Calmann-Lévy, Thomas Meyer publie Hannah Arendt. Une biographie de référence, à l’heure où l’on célèbre les 50 ans de la mort de la philosophe. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°384, décembre 2025), un article de Frédéric Manzini.

Remettre Hannah Arendt dans son époque pour mieux comprendre son cheminement intellectuel : c’est l’objectif que s’est fixé Thomas Meyer en rédigeant cette biographie, immédiatement devenue outre-Rhin un ouvrage de référence. Il est vrai que la vie d’Hannah Arendt (1906-1975) couvre l’essentiel du 20e siècle, dont elle fut un témoin de premier plan. Depuis son enfance bourgeoise à Königsberg jusqu’à sa mort à New York en passant par sa couverture du procès Eichmann et les polémiques qui ont suivi, elle en a personnellement traversé les convulsions et a su en nourrir sa pensée. Cette biographie se distingue des précédentes par les nouveaux éléments qu’elle apporte sur la période de ses années parisiennes, alors que d’ordinaire on insiste davantage sur sa formation universitaire à Heidelberg auprès de ses maîtres Karl Jaspers et Martin Heidegger dans les années 1920.

L’exploitation d’archives inédites et de documents d’époque a en effet révélé que, depuis son arrivée d’Allemagne en 1933 jusqu’à son départ pour les États-Unis en 1940 pour fuir l’arrivée des nazis en France, Hannah Arendt a contribué à organiser l’émigration de centaines d’enfants juifs en direction de la Palestine. Récolte de fonds, recherche de familles d’accueil, obtention de visas : cet engagement sioniste social en faveur de l’alyah – la « montée » vers Israël – fournit à Thomas Meyer l’occasion de préciser que la philosophe « n’a, à aucun moment été opposée par principe à la fondation d’un État d’Israël, contrairement à ce qu’ont affirmé ses partisans et ses ennemis », pourvu que cette fondation s’effectuât sans dépendance à l’égard d’une autre puissance. Alors que ce mois de décembre 2025 marque les cinquante ans de sa mort, on comprend à quel point les analyses politiques d’Hannah Arendt sont liées, non seulement à l’actualité qu’elle a vécue, mais au travail social très concret qu’elle a accompli. Œuvre, travail et action : les trois dimensions de la riche vita activa d’Arendt forment un ensemble indissociable. Frédéric Manzini

Hannah Arendt, Thomas Meyer (Calmann-Lévy, 560 p., 25,90 €).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 384, un dossier sur Douze lieux communs décortiqués par les sciences sociales et deux passionnants sujets (un entretien avec le sociologue Alain Ehrenberg sur les enfants à problèmes, un passionnant portrait de l’historien Fernand Braudel). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Pierre Vial, salut l’artiste !

Le 20 décembre 2025, disparaît Pierre Vial, un immense homme de théâtre. Fervent partisan de l’éducation populaire, il dirigea la Comédie de Saint-Étienne, fut compagnon de route d’Antoine Vitez. Sociétaire de la Comédie Française jusqu’en 2010, professeur au Conservatoire national d’art dramatique.

Notre ami Pierre Vial s’en est allé ce 20 décembre 2025, et c’est une part essentielle de ma vie d’homme de théâtre qui s’éloigne avec lui. Pierre fut pour moi bien davantage qu’un compagnon de route. Il fut un maître au sens le plus noble, un frère d’armes, un veilleur. Un artiste qui ne séparait jamais l’art du théâtre de l’exigence morale, ni la transmission de la confiance accordée à l’autre. Acteur immense, directeur de la Comédie de Saint-Étienne après Jean Dasté ,sociétaire de la Comédie-Française, metteur en scène, pédagogue, professeur au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, Pierre appartenait à cette génération pour qui le théâtre était une responsabilité envers les auteurs, les acteurs, envers le public. Il croyait à un théâtre qui éclaire sans asséner, qui émancipe sans dominer, qui élève sans exclure.

Lorsque nous avons fondé l’ARIA (Association des Rencontres Internationales Artistiques), en Corse en 1998, après notre longue route ensemble au Festival de l’enclave à Valréas auprès de René Jauneau, c’est cette vision qui nous réunissait. L’idée que le théâtre devait rester un lieu ouvert, partagé, profondément populaire, au sens le plus exigeant du terme. Pierre y a apporté sa rigueur, son humilité, son intelligence du plateau, mais surtout cette qualité rare : une écoute profonde de l’autre. Il ne cherchait jamais à imposer, mais à faire advenir; nous nous souviendrons de ses merveilleuses mises en scène en plein air du Mariage de Figaro ou de Mère Courage…

Pierre savait que la violence commence toujours dans l’intime, que l’abus de pouvoir peut se loger dans les gestes les plus ordinaires, et que le théâtre est précisément là pour déjouer ces mécanismes. Son enseignement reposait sur le respect absolu des acteurs, du texte, sur la patience, sur la conviction que la liberté naît du travail et de la conscience. Ceux qui l’ont côtoyé se souviennent de sa voix, de son regard attentif, de sa présence à la fois discrète et essentielle. Il transmettait sans bruit, mais durablement. Il laissait des traces profondes, non par excès d’autorité, mais par la justesse.

Le théâtre français perd un grand serviteur, je perds un ami précieux. Pierre continue de vivre dans celles et ceux qu’il a formés, dans les scènes qu’il a traversées, dans cette idée exigeante et généreuse du théâtre comme art de la relation humaine. À Pierre, mon amitié, ma gratitude. Robin Renucci, acteur – metteur en scène et directeur de La Criée, théâtre national de Marseille.

L’équipe de la Comédie (sise à Saint-Étienne, ndlr), a la tristesse d’apprendre le décès de Pierre Vial, survenu le 20 décembre 2025. Comédien, metteur en scène et pédagogue, Pierre Vial a collaboré avec Jean Dasté, avant de lui succéder à la tête de La Comédie en 1970. Il a été ensuite professeur au Conservatoire supérieur d’art dramatique, et a rejoint la troupe de la Comédie Française en 1989, dont il devient le 512e sociétaire en 2005. Figure majeure de la scène française, Pierre Vial a participé aux aventures les plus marquantes de la décentralisation théâtrale, depuis ses débuts au festival de Valréas jusqu’à son compagnonnage au long cours avec Antoine Vitez, en passant par la Comédie de l’Ouest, le Théâtre Quotidien de Marseille et La Comédie de Saint-Étienne. Il laisse une trace profonde et vivante dans l’histoire du théâtre, et dans l’esprit de toutes celles et tous ceux qu’il a formé ou avec lesquels il a travaillé. L’équipe de La Comédie, direction Benoît Lambert, Centre dramatique national de Saint-Étienne.

Le comédien, acteur et metteur en scène Pierre Vial, sociétaire honoraire de la Comédie-Française, est mort à l’âge de 97 ans. Pierre Vial est célèbre pour son rôle de l’enchanteur Eusæbius-Ferdinand Eusèbe dans le film culte Les Visiteurs (1993), réalisé par Jean-Marie Poiré avec Christian Clavier, Jean Reno et Valérie Lemercier. Sa formule magique, associée à une potion infâme tirée de son grimoire, mais dont il omet un ingrédient, emporte les héros dans un voyage dans le temps rempli de surprises. Il joue également dans Les Couloirs du temps. Les visiteurs 2, sorti en 1998. La Diagonale du fou, de Richard Dembo (1984), et Les Turlupins (1980), réalisé par Bernard Revon, font également partie de sa filmographie. Pierre Vial s’est avant tout épanoui sur les planches. Entré à la Comédie-Française en mars 1989, il a démarré dans des classiques comme Lorenzaccio d’Alfred de Musset ou La Mère coupable de Beaumarchais. Il s’est également accompli comme metteur en scène, a mené une carrière de professeur au Conservatoire national d’art dramatique (1975-1983) et au Théâtre national de Chaillot. France-Info culture avec l’AFP, le 21/12/2025.

En 2010, tout nouvellement « honoraire » de la Comédie Française, Pierre Vial accepte de jouer Tante Chose dans Le Gros, la vache et le mainate. Pierre, qui jouait cette farce « comme le récit de Théramène », faisait mouche à chaque réplique. Il a fait hurler de rire le public du Théâtre du Peuple de Bussang, celui du Rond-Point et du Théâtre Libre à Paris, bien d’autres encore en France… La précision de chaque phrase, une incarnation brute et sans composition ont sublimé cette Tante Chose aux côtés de Bernard Menez, Jean-Paul Muel, Olivier Martin-Salvan… Merci Pierre d’avoir mis ton talent et ton grand métier au service de cette opérette barge, queer et sulfureuse ! Pierre Guillois, auteur – acteur et metteur en scène (Bigre, Les gros patinent bien), le 22/12/25.

C’est avec une grande émotion que nous apprenons la disparition de Pierre Vial. Comédien, directeur de théâtre, pédagogue, entré dans la Troupe en 1989, nommé 512e sociétaire en 2005, il était sociétaire honoraire depuis 2010. Pierre, qui jusqu’aux derniers jours lisait Victor Hugo avec passion, a traversé plus de 60 ans de notre histoire théâtrale. N’ayant jamais eu peur de se confronter à des esthétiques nouvelles ou d’embrasser des aventures théâtrales audacieuses, son insatiable curiosité a toujours nourri son attention aux jeunes générations et son appétit à transmettre. Pour beaucoup, il fut plus qu’un professeur, un metteur en scène ou un partenaire, il fut un véritable « père de théâtre » dont la principale obsession était de faire entendre jusqu’aux étoiles comme jusqu’au fond des cœurs, la voix sacrée des poètes. Clément Hervieu-Léger, administrateur général de la Comédie Française, le 22/12/25.

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Bashung, un cabaret en trans’

Sur la scène du Rond-Point (75), Sébastien Vion propose Madame ose Bashung. Brenda Mour (Kova Rea), Corrine (Sébastien Vion) et Patachtouille (Julien Fanthou), accompagnées de musiciens virtuoses, brûlent les planches du théâtre. Une folle revue, en hommage à Alain Bashung.

Il fallait oser, Sébastien Vion l’a fait ! Séduit par Alain Bashung dès son adolescence, habitué des nuits parisiennes se produisant régulièrement chez Madame Arthur sous les traits de Corrine, son double féminin depuis 1995, il a lancé cette revue Bashung dans ce même cabaret en 2019. L’a rejoint Julien Fanthou, chanteur lyrique et membre de la troupe circassienne des Nouveaux-Nez, en Patachtouille, une figure féminine un peu clownesque, inventée pour la réouverture de Madame Arthur en 2015. Dans leur sillage, Kova Rea brille de tous ses feux en Brenda Mour, transfuge des Rois des Kings, créé au Paradis Latin avec le trio musicien Façon Puzzle, en 2002. Plumes et paillettes, bas résilles et talons aguilles, perruques grandiloquentes et costumes extravagants sont au rendez-vous, pour cette revue turbulente où les trois grâces se partagent le répertoire du chanteur, quinze ans après sa disparition. « Pour cette mise en scène, je voulais tenter de couvrir un peu tous les moments de sa carrière avec des chansons parfois méconnues », dit Sébastien Vion. Depuis, le projet a pris de l’ampleur.

Brenda Mour, majestueuse, Patachtouille, un peu gauche et Corrine plus ténébreuse, chantent en solo ou mêlent leurs voix, sans prétendre imiter leur modèle. Le son est moins métallique et rugueux que chez Alain Bashung. Tout en conservant la guitare, attribut légendaire du chanteur, le plateau accueille un quatuor à cordes et un piano. Les deux violons, l’alto et le violoncelle du Rainbow Symphony Orchestra, s’accordent avec la pianiste, laquelle nous surprend quand elle quitte son clavier pour interpréter Je tuerai la pianiste. Les arrangements de Damien Chauvin confèrent à ce récital une ampleur orchestrale qui transfigure les compositions d’origine. La bande-son électronique de Nicol vient contrarier ce bel ensemble pour donner une touche plus contemporaine à la musique.

Plus qu’un tour de chant, un tour de force

Un cheval galope dans la pampa sur le rideau rouge du théâtre, avant qu’il ne s’ouvre. On pense alors à ces vers de Pyromane dans l’album Novice (1989) : « Tant que soufflera la tempête je saurai à quoi j’aspire  ». Dans une interview télévisée avec Frédéric Mitterrand, le chanteur commente ces mots, écrits par Boris Bergman, son parolier fidèle jusqu’à leur rupture, cette même année: «  Tant que j’aurai du vent dans les naseaux, je pourrai continuer… Rien d’autre à espérer que ce vent dans les naseaux ». Les trois reines du music-hall tracent un portrait en demi teinte de celui qui hantait les nuits parisiennes. A la fois malicieuses, comme dans cette parodie de Joséphine Baker par Brinda Mour, dans Osez Joséphine (1991) qui ouvre le spectacle et plus graves avec Gaby qui le clôt la soirée. Ce tube, issu de l’album Roulette russe (1979), évoque un travesti, Gaby, en référence à « gaboune », homosexuel dans l’argot des Apaches. Boris Bergman expliquera plus tard : « C’est un texte sur les minorités, ceux que « la différence » fait tomber dans les puits de solitude ; ceux qui ne peuvent pas dormir et qui « ne font que des conneries ».

Des airs plus ou moins connus composent ce revival irrévérencieux. Le styliste Arthur Avellano déploie ses talents de costumier pour traduire l’ambiance de chacun des titres, présentés sans souci de chronologie mais selon une dramaturgie appuyée par un montage d’images projetées : Vertige de l’amour, Venus, SOS Amor, Les petits enfants, La nuit je mens, Je fume pour oublier que tu bois, Je tuerai la pianiste, Bombez, Bijou Bijou, Montevideo, Ma petite entreprise, Volutes, Madame rêve… La mise en scène, dans un subtil crescendo, passe de la drôlerie à la poésie, et convoque l’émotion quand, descendu des cintres, le danseur aérien Quentin Signori évolue gracieusement dans de vaporeux fumigènes, sur le chanson Volutes. L’acrobate emportera avec lui, au firmament des étoiles, Corrine, celle des trois divines qui incarne Alain Bashung au plus près, jusqu’à sa gestuelle et sa voix. Apothéose !

Trois Queens pour un roi de la chanson

Emaillant la revue, les commentaires et adresses provocatrices au public, cabaret oblige !, ne sont pas toujours du meilleur goût. Mais la virtuosité et l’inventivité de la compagnie Le Skaï et l’Osier prennent largement le pas sur ces blagues un peu lourdes. Ce show déjanté nous invite à revisiter Bashung et, sans prétendre faire le tour du personnage, façon biopic, il envoie des clins d’œil complices à ce passager de la nuit, moins tapageur à la ville que sur scène. Sans en avoir l’air, ses textes (rarement de sa plume) sont en prise sur l’actualité, comme La Nuit je mens, deuxième titre de l’album Fantaisie militaire (1998) inspiré des affaires Bousquet et Papon.  Selon son co-auteur Jean Fauque, il est question des « résistants de la dernière heure », qui se sont réclamés de la Résistance dès l’imminence de la défaite allemande. Audacieux et iconoclaste, plus qu’activiste, le rockeur avait enregistré, en 1985, la chanson Touche pas à mon pote pour le lancement de l’association SOS Racisme, mais il n’a jamais fait partie de la troupe des Enfoirés, réunis autour de Coluche et des restos du cœur. Il fait partie des déçus du Parti socialiste, dont il dénonce la trahison dans Résidents de la République (Album Bleu Pétrole, 2008) : « Résidents, résidents de la République/ Où le rose a des reflets bleus/ Résidents, résidents de la République »,  paroles et musique de Gaëtan Roussel.

Madame ose Bashung n’a rien d’un plaidoyer contre la transphobie mais il met en lumière les questions de genre qui animent notre société contemporaine. Après avoir enflammé le public parisien, le show est d’ores et déjà programmé au Printemps de Bourges et promis à une belle tournée. Mireille Davidovici, photos Monsieur Gac

Madame ose Bashung, Sébastien Vion : jusqu’au 30/12 à 20h30, le 28/12 à 17h. Le Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.00).

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En souvenir de Momo…

Aux éditions du Poutan, Grégori Baquet publie Momo & Cérébos ou « la vie d’mon père ». Momo, c’est le pseudonyme de Maurice Baquet (1911-2005), violoncelliste virtuose, chasseur alpin, clown musical, artiste de cabaret à la grande époque. Et quoi, encore ? Partenaire de Tino Rossi et de Luis Mariano dans les opérettes de Francis Lopez, compagnon du beaujolais, skieur aguerri, alpiniste de haut vol…

Son fils, Grégori Baquet, comédien et chanteur (les chiens ne font pas des chats) lui consacre un livre épatant, Momo & Cérébos. Cérébos ? Son violoncelle, inséparable compagnon, dont le patronyme est né d’un jeu de mots. Momo décida d’ainsi le nommer, au vu de la marque de la boîte de sel posée sur la table familiale : « Le violon-sel Cérébos ». Le ton est donné, de l’évocation enjouée d’un père si aimable et tant aimé. Momo, dans les années 1930, aux côtés des frères Prévert, de Marcel Duhamel, de Raymond Bussières, de Roger Blin et tutti quanti, est du fameux groupe Octobre, où se pratique l’agit-prop en lien avec le Parti communiste français.

Maurice Baquet aura plus de 80 films à son actif, le premier ayant été, en 1935, les Beaux jours, de Marc Allégret. En 1936, il est dans ce chef-d’œuvre de Jean Renoir, vrai signe du temps d’alors, le Crime de monsieur Lange et, du même, dans les Bas-Fonds. Il tournera avec André Cayatte, Jean-Paul Le Chanois, Jean Grémillon, Louis Daquin, Billy Wilder, Christian-Jaque, Jacques Feyder, Marcel Carné, Jacques Becker… La liste est vertigineuse – idem pour la télévision et le théâtre – de la comédie familière au drame social. Son esprit loustic l’a prédestiné à incarner Bibi Fricotin à l’écran, ainsi que le Pied nickelé Ribouldingue.

Grégori Baquet fait, à juste titre, la part belle au culte de l’amitié vécu par son père, avec Robert Doisneau, entre beaucoup d’autres,qui a laissé de Momo d’admirables portraits photographiques en noir et blanc. Autre fraternité, celle de la montagne, au premier rang de laquelle trône Gaston Rébuffat, ce roi de la grimpe avec qui Momo a gravi des sommets d’anthologie. En témoignent les films Étoiles et tempêtes (1955) et Entre terre et ciel, qui relate l’ascension de la face sud de l’aiguille du Midi, dans la voie qu’ils ouvrirent de concert. Momo & Cérébos, chronique familiale et bel exercice d’amour filial fertile en anecdotes, est joliment illustré par des dessins de Ludovic Pozas. François Morel, en préface, note que la principale qualité de Maurice Baquet était d’être « doué pour la vie ». Ce sera aussi notre conclusion. Jean-Pierre Léonardini

Momo & Cérébos ou « la vie de mon père », de Grégori Baquet, illustrations de Ludovic Pozas, préface de François Morel (éditions du Poutan, 94 p., 18€).

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Les beaux jours de Winnie

Au théâtre du Petit Saint-Martin (75), jusqu’en janvier 2026, Alain Françon met en scène Oh les beaux jours. Une pièce emblématique de Samuel Beckett. Avec Dominique Valadié, étonnante et réjouissante dans ce personnage à vif.

Bien calée dans son trou, enfoncée jusqu’à la taille, Winnie domine le monde. Enfin au moins tout son univers. C’est-à-dire pas grand-chose. Quelque part, en dessous, Willie, son époux, dort puis lit le journal. Débute une nouvelle journée. Oh les beaux jours, pièce de Samuel Beckett, a été donnée pour la première fois en septembre 1961 à New York. La version française, de la main même de l’auteur, est jouée en 1963 à l’Odéon avec Madeleine Renaud dans le rôle de Winnie. Ce sera, pour la comédienne disparue en 1994, un des rôles essentiels de sa carrière. Elle avait 86 ans la dernière fois. Classée pièce maîtresse du théâtre de l’absurde, cette aventure mêle humour et désespoir. Personne n’écoute, personne ne répond, mais le reflet de la vie, celle d’avant sans doute, brille toujours. Dans cette nouvelle mise en scène que signe Alain Françon, Dominique Valadié est Winnie et Alexandre Ruby, Willie.

Au début, et quelques fois ensuite, une sonnerie métallique retentit. Inquiétante. Seul le public semble l’entendre. Les deux personnages ne sont déjà plus au présent. D’ailleurs, ils s’enfoncent dans le sable, à moins que ce ne soit dans des détritus. Quand débute chaque jour, le soleil est déjà chaud et Winnie fait l’inventaire du sac qui recèle sa fortune faite de petits riens. Voilà une ombrelle, un mouchoir, des lunettes, un tube de dentifrice, une brosse à dents « en véritable soie de porc », un revolver… Avec une accélération imperceptible au fil des heures, Winnie gère le temps, elle entretient le feu tiède du dialogue. Willie n’est pas au mieux de sa forme, elle le pense mort parfois mais la vie continue. Comme sur une toile d’araignée, Dominique Valadié glisse d’un instant à l’autre, avec un naturel éblouissant. Elle donne au texte une fraîcheur, une verdeur mise en lumière. La langue de Beckett est crue parfois, et alors Winnie n’est pas ou plus cette caricature de clocharde, de paumée repliée dans son monde intérieur. Voilà une femme qui a vécu, qui se souvient, du spirituel comme du charnel. Fidèle, forcément, aux choix du metteur en scène, ce vieux jeune homme de quatre-vingts ans qu’est Alain Françon.

Dans son océan jaune de poussière sableuse avec à l’horizon peut-être la mer, ou un cours d’eau ou bien juste l’âpreté de la sécheresse définitive, Winnie poursuit son combat contre la fin inexorable. Pour donner au genre humain, malgré tout, l’envie de cheminer encore un peu. Parallèlement, aux Bouffes Parisiens jusqu’au 31/12, dans un esprit finalement pas si éloigné, le metteur en scène propose la Séparation de Claude Simon, avec là aussi une distribution étincelante, notamment Léa Drucker et Catherine Hiegel. Il s’agit de la désagrégation d’une famille déjà mal en point. Depuis bien longtemps en fait, Alain Françon nous a habitués à son artisanat subtil sur le plateau. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez

Oh les beaux jours, Alain Françon : jusqu’au 17/01/26, du mercredi au dimanche à 19h. Théâtre du Petit Saint-Martin, 17 rue René Boulanger, 75010 Paris (Tél. : 01.42.08.00.32).

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Conches, noël au village !

En prévision des jours de fête, la bourgade de Conches (77) revêt ses habits de lumière ! Avec petit train et station de sports d’hiver, Jean-Marc Decerle inaugure son village de noël. De l’art populaire, entre loisir et plaisir partagés.

Comme tous les ans, le bouche à oreille fonctionne, d’aucuns ont eu vent de la petite merveille installée sous la véranda de Jean-Marc Decerle. En cet après-midi de décembre, le téléphone sonne. Des amis, voisins-copains ou coquins, sollicitent un droit de visite auprès du maître des lieux. « Pas de souci, demain, en fin de matinée », répond l’heureux élu même si c’est son épouse qui siège au Conseil municipal de Conches, le petit village de Seine et Marne…

Il faut peu de temps pour s’en convaincre, entre bœuf bourguignon et confitures maison, l’ancien ingénieur d’Eurocopter est expert en moult matières ! Hormis peut-être en ménage, lorsqu’il sème à tout vent la neige artificielle en divers recoins de la maison… Depuis qu’il est à la retraite et dispose de tout son temps pour voler de ses propres ailes, il est cependant un domaine où il excelle et écrase la concurrence. Même Truffaut, le géant de la jardinerie et importateur exclusif de figurines, semble reconnaître sa défaite : le village de Noël, conçu-imaginé-monté par le Conchois d’adoption, est perle rare. Sons et lumières en prime, en son genre ouvrage d’art !

« Dès les premiers jours de novembre, l’impatience m’envahit », confesse Jean-Marc Decerle, « j’ai hâte de m’y remettre, de refaire mon installation ». Un vrai conte de fées pour le sexagénaire demeuré petit d’homme… « J’ai commencé avec des petites décos pour noël, puis m’est venue l’idée d’un truc original pour les fêtes, pourquoi pas un petit village sous la neige »… Une décennie plus tard, le « petit truc » s’est transformé en une imposante machinerie : une quarantaine de tréteaux pour asseoir l’ensemble, plus d’une centaine de transformateurs, pas moins de soixante-cinq maisons – hôtel, immeuble d’habitation, gare, bistrot, garage, épicerie – fragiles parce que chacune en porcelaine, des figurines et accessoires par milliers… Qu’il faut placer, déplacer, assembler, fignoler, décorer, électrifier, éclairer, mettre en scène ! L’architecte ès miniatures se joue de patience et de minutie pour que chaque année son village de noël renaisse de ses cendres.

 « La construction me prend entre dix à quinze jours, il faut ré-agencer le plan d’ensemble », reconnaît l’électromécanicien patenté. Avec la mise en piste d’un nouvel élément, animé et sonorisé, à la veille de chaque inauguration : le manège pour enfants et le kiosque à musique, la patinoire, la station de sports d’hiver et son téléphérique qui exigea nombre d’heures de réglages pour son bon fonctionnement, la cascade qui requit quelques expérimentations en sous-sol pour éviter de malencontreux courts-circuits électriques ou d’intempestives inondations dans la maison… Pour cette nouvelle édition, est envisagée l’installation d’un canon à neige ! « À chaque fois, j’éprouve le même plaisir à créer cet univers de fête ». Une invitation à rêver, à laisser courir son imaginaire, une féerie animée et enneigée qui ravit les yeux des petits et grands autorisés à y jeter un regard ! La seule crainte de l’ordonnateur de ce village pas comme les autres ? Les mains baladeuses ou gestes brusques des enfants qui menacent parfois le fragile équilibre de l’édifice.

Au lendemain des douze coups de minuit, vers la mi-janvier, chaque élément (petit train, musicien, skieur…) sera invité à regagner sa boîte de rangement dans l’attente du prochain spectacle. Qu’importe, l’éphémère a semé ses grains de magie : plus de temps à perdre, que la fête commence ! Yonnel Liégeois

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La joie de Goliarda

Le 22/12, la chaîne T18 diffuse les quatre derniers épisodes de L’art de la joie. L’actrice et réalisatrice italienne Valeria Golino s’est attelée à l’adaptation du chef-d’œuvre de Goliarda Sapienza. Une ode à la liberté insolente, dense. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Catherine Attia-Canonne.

Une petite fille entame une course effrénée en pleine nuit alors que, derrière elle, l’incendie fait rage. L’entame de l’Art de la joie donne d’emblée le ton : son héroïne, Modesta (enfant, interprétée par Viviana Moccario, et, adulte, par Tecla Insolia) fuit. Sa famille. Sa condition. Sa solitude. Sur sa route, elle croise Mimmo (Giovanni Calcagno), qui la confie au couvent dont il est l’homme à tout faire. Traitée moins bien qu’une chèvre dans sa propre maison, Modesta ne peut que se comporter en animal, jusqu’à ce que la mère supérieure Leonora (Jasmine Trinca) la prenne sous son aile. Instruite, nourrie « tous les jours comme si c’était dimanche », dit-elle, elle dort dans « des draps au parfum de dragée ».

Figure féministe fougueuse

Sa nature rebelle, celle d’une enfance souillée, et son autodétermination, pourraient mettre à mal ce confort. « Elles avaient Dieu, je voulais avoir la vie. Et, à la vie, les sœurs opposaient des mots comme le mal, le péché et l’obéissance ». Sans remords ni regrets, Modesta saisit sa chance lorsqu’elle est placée chez la princesse Brandiforti (Valeria Bruni-Tedeschi), aristocrate farfelue et arrogante, qui intime à Modesta de ne jamais céder à la maternité « qui éloigne les femmes de leur vie. Tu pourrais perdre toute ton intelligence, toute ta force », lui assure-t-elle. Née sur les pentes de l’Etna le 1er janvier 1900, sa trajectoire la mènera jusqu’au rivage de la Méditerranée, à Catane, au travers de la Première Guerre mondiale et de la grippe espagnole.

Cette adaptation du scandaleux pavé de Goliarda Sapienza est magistralement portée par Tecla Insolia, révélation montante du cinéma italien. De façon sensuelle, elle donne chair à cette figure féministe fougueuse, à ses outrances, à ses amours bisexuelles. Ces six épisodes sont tirés de la première partie du roman, soit les vingt premières années de Modesta. Nous avons hâte de voir la suite. Catherine Attia-Canonne

L’art de la joie, Valeria Golino : T18, 21h, lundi 22/12. Les deux premiers épisodes sont disponibles en replay.

L’art de la joie, Goliarda Sapienza

D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans  modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… L’écrivaine sicilienne, méconnue, achève en 1976 un volumineux roman, L’art de la joie. Consacré aujourd’hui comme une œuvre majeure de la littérature italienne, un classique, il ne sera jamais publié du vivant de son auteure. Un roman devenu culte qui nous  conte la vie  aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer.

Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent et ravissement dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés. Disponible sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le documentaire de Coralie Martin. Au travers d’archives qui restituent la voix de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort (Le Tripode, 798 p., 14€50). Yonnel Liégeois

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Les jeux d’échecs de Samuel Beckett

En cette fin d’année, la revue Europe consacre son numéro à Samuel Beckett. À l’évocation de son nom, ce sont les silhouettes de deux clochards dépenaillés qui viennent immédiatement à l’esprit. Pour la postérité, Beckett restera avant tout l’auteur d’En attendant Godot. L’une des plus grandes déflagrations de l’histoire du théâtre.

La revue Europe, qu’anime avec rigueur le poète Jean-Baptiste Para, consacre à Samuel Beckett un numéro des plus exaltants. Une pléiade de chercheurs, français et britanniques, passent au crible les tenants et aboutissants de la « grande œuvre solitaire » – ainsi que le dit Robin Wilkinson en introduction – de celui qui devint soudain célèbre au lendemain de la première, le 4 janvier 1953 au Théâtre de Babylone, de la pièce En attendant Godot mise en scène par Roger Blin. De son propre aveu, Beckett vint au théâtre pour s’éloigner de la « sauvage anarchie des romans ». Son premier (Murphy, 1938) fut publié à Londres après des poèmes, des nouvelles, des essais, notamment sur Proust et Joyce, dont il fut l’intime. Son installation à Paris fut le prélude à un prodigieux bilinguisme, avec des allers et retours d’un idiome à l’autre, sans oublier l’allemand, qu’il pratiquait aisément. Venant après les biographies de James Knowlson et Deirdre Bair, Europe apporte, sur l’Irlandais enragé d’écrire, des éclaircissements d’une importance capitale.

Rien n’est laissé sous silence (un mot-clé pour lui) de ses textes brefs, récits et « dramaticules » de plus en plus portés en scène, autant que ses pièces de la voie royale. Quant à son passage à la mise en scène de ses œuvres – on le sait extrêmement pointilleux – les analyses sont primordiales. Inventeur de rapports inédits du personnage à l’espace, au temps et à un langage ressassé, Beckett inaugure bel et bien « une esthétique du ratage et de la disparition programmée » (Thierry Robin). Le français de Beckett, tout à la fois savant et populaire, monté cut, elliptique, fondé sur « l’arbitraire du signe », ajoute un chapitre inouï à l’histoire de notre langue. En regard de la dépense langagière démiurgique de James Joyce (son Finnegans Wake mêle soixante langues), Beckett s’astreint à la plus stricte économie. Pour lui, à l’instar de l’architecte américain Mies van der Rohe, Moins c’est plus (less is more). Cela suffit, à ses personnages à bout de souffle qui rampent dans la boue, s’enlisent dans la terre ou mettent la tête hors de poubelles…

Né protestant, Samuel Beckett (1906-1989) a respiré la Bible : « Tu es poussière et tu retourneras poussière ». Au final de ce brillant numéro, à lire l’admirable texte de Denis Lavant, Beckett la merveille. Devenu, au fil des années, l’acteur idéal digne d’incarner ces figures en perdition, il en souligne l’humour fracassant comme l’exigence spécifique de la mise en corps qu’elles impliquent. Jean-Pierre Léonardini

Samuel Beckett, la revue Europe : novembre-décembre, n° 1159-1160, 362 p., 22€00.

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Figaro, une folle journée !

Au théâtre de la Scala (75), Léna Bréban propose La folle journée ou Le mariage de Figaro. L’adaptation du brûlot de Beaumarchais écrit en 1778, créé sur la scène de la Comédie Française en 1784, interdit régulièrement, autorisé, censuré… Un regard cuisant, et réjouissant, sur des sujets qui n’ont rien perdu de leur acuité : le pouvoir des puissants, la place des femmes.

Sur la grande scène de la Scala, se déroule une folle journée… Heureusement pour le public, réduite de 5h à 2h de spectacle dans l’adaptation de Léna Bréban, la metteure en scène ! Avec un florilège de personnages hauts en couleurs pour qui l’avenir se joue en cet espace temps : un comte lassé de son épouse, une servante convoitée par son maître en dépit de l’abrogation du droit de cuissage, un bourgeois déclassé promis à une vieille dame s’il ne peut lui rembourser ses dettes, un valet qui s’égare dans les rubans parfumés de la dame du logis. Il va sans dire qu’entre répliques et quiproquos, portes qui s’ouvrent et claquent, duos amoureux et dialogues houleux, la journée ne sera pas de tout repos. Le nœud de toute l’affaire ? Le mariage de Figaro avec la charmante Suzanne, plutôt compromis…

Comme chez Molière, tout est bien qui finit bien, Chantiers de Culture ne déflore aucun mystère : l’inceste est évité de justesse, coup de théâtre, la vieille Marceline se révèle être la mère de Figaro ! La servante épousera donc son galant, le comte libidineux s’excusera auprès de son épouse… Sous couvert de vaudeville, Beaumarchais s’en donne à cœur joie pour vilipender nantis et puissants, dénoncer la comédie de mœurs d’un régime qui a fait son temps. « Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus », tempête Figaro à l’encontre de son seigneur et la brave Marceline, forte de l’expérience liée à son âge avancé de plaider la cause des femmes, « leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ». Songeons aux répercussions de tels propos en ce XVIIIème siècle, finissant et agonisant !

Les bons mots fusent, les sentences pleuvent, tel Figaro au cœur de son fameux monologue, « Sans liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur ! ». Derrière le rire et l’humour des situations, à la veille de la Révolution Française, se dévoile toute la violence sociale et humaine d’un système en train de vaciller.

« C’était hier mais c’est aujourd’hui », commente Léna Bréban, la metteure en scène, « l’écrasement des plus pauvres, la valorisation du pouvoir, les femmes devant gérer les assauts continus d’hommes à qui elles n’ont rien demandé ». Mûri par le temps, Philippe Torreton s’impose de la voix et du geste dans le rôle-titre, toute la troupe à l’unisson. Entre flamboyance du verbe et qualité d’interprétation, classicisme et modernité, le plaisir des planches ! Yonnel Liégeois, photos Ambre Reynaud

La folle journée ou Le mariage de Figaro, d’après Beaumarchais, Léna Bréban : jusqu’au 04/01/26, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Les folies d’Olivier Py

Au théâtre du Châtelet, Olivier Py présente La cage aux folles. Une recréation de la comédie musicale d’après le musical new-yorkais, lui-même adapté de la pièce éponyme de Jean Poiret. 50 ans après, le spectacle n’a rien perdu ni de son irrévérence ni de son acuité.

Dans le hall du Théâtre du Châtelet, la foule se presse sous des éclairages stroboscopiques rose vif. Ouvreuses et ouvreurs portent à la boutonnière quelques plumes, probablement réchappées du boa de Zaza. Lorsque le rideau se lève sur le décor, somptueux, on devine que la Cage aux folles, revue par Olivier Py, sera à la hauteur d’une mise en scène qui va se révéler audacieuse, joyeuse et politiquement irrévérencieuse. Au tout début de l’histoire, il y a la pièce, écrite par Jean Poiret. Créée au Théâtre du Palais-Royal en février 1973, elle met en scène l’histoire d’un couple homosexuel, Albin à la ville, Zaza à la scène et Georges, interprétés par Michel Serrault et Jean Poiré. Ils tiennent un cabaret de travestis à Saint-Tropez et ont élevé, ensemble, le fils de Georges. Une pièce dans la pure tradition du théâtre de boulevard où l’homosexualité est prétexte à rire. Pourtant, derrière les rires boulevardiers, c’est bien l’homosexualité qui tient le haut de l’affiche. Pour le meilleur et pour le rire. Le succès est immédiat. En 1978, la pièce est adaptée au cinéma par Édouard Molinaro.

Un succès populaire jusqu’à Broadway

Le film explose le box-office et s’exporte dans le monde entier. L’histoire parvient aux oreilles du compositeur Jerry Herman, qui propose alors à Harvey Fierstein de l’adapter pour Broadway. Ce dernier hésite, finit par accepter, « à la seule condition de transformer l’œuvre en une revendication politique ». La Cage aux folles, version comédie musicale, est créée en 1983. La chanson phare, I Am What I Am, popularisée par Gloria Gaynor, devient l’hymne de toutes les Pride qui, depuis 1970 aux États-Unis, célèbrent les émeutes de Stonewall en 1969, premier mouvement de contestation gay et lesbien à la suite d’une descente de police dans ce club de Greenwich Village, à New York. Mais l’apparition du sida au début des années 1980 marque la fin d’une époque, la fin de l’insouciance. L’Amérique reaganienne et homophobe stigmatise la communauté homosexuelle. En France, Jean-Marie Le Pen estime que « le sidaïque est une espèce de lépreux (…) contagieux par ses larmes, sa salive »…

Cinquante ans plus tard, Olivier Py remet sur le métier la Cage aux folles, d’après le livret du musical new-yorkais. Son adaptation tient du pur divertissement, mais un divertissement qui ne baisse pas la garde. Ne rien lâcher… Car si les mentalités ont évolué, la montée des populismes a des relents d’homophobie, alimentés par des discours virilistes et transphobes exacerbés depuis les Manif pour tous. Olivier Py, qui a le sens de la repartie et la plume toujours aussi aiguisée, ne les loupe pas. Les Dindon, future belle-famille bourgeoise tendance tradi dont le père est député du parti Tradition, Famille et Moralité, est joyeusement moquée, ridiculisée. Le grotesque est élevé au rang d’argument politique, le rire se métamorphose en un rire de combat. Les Cagelles, perchées sur leurs talons aiguilles, ne se contentent plus de lever les gambettes : derrière les plumes et les faux cils, elles sentent le danger et revendiquent leur liberté.

Flamboyance et démesure

La mise en scène jette un éclairage vif sur l’homoparentalité, passé dans les précédentes lectures de la pièce pour un argument mineur. Ce qui ne faisait pas sujet alors surprend aujourd’hui par son aspect visionnaire. Alban-Zaza et Georges sont tous deux les pères de ce garçon qui s’apprête à quitter le nid familial. Interprétés par Laurent Lafitte et Damien Bigourdan, ils forment un duo chic et choc qui échappe à la caricature pour jouer la sensibilité sans pleurnicherie, la féminité loin des clichés efféminés, l’amour et les chagrins qui rythment la vie de tout couple. Pendant deux heures et demie, on nage dans la flamboyance, dans la démesure, à tout point de vue, l’émotion à fleur de larmes. Les décors, somptueux, de Pierre-André Weitz, tournent et nous projettent tour à tour au cœur du cabaret, dans les loges, les coulisses, l’appartement familial ou sur un bord de mer totalement kitsch avec des paysages peints sur toile de Saint-Tropez. Weitz a aussi dessiné les costumes, qui ruissellent de paillettes et de strass.

Si l’on ajoute les chorégraphies au cordeau d’Ivo Bauchiero, les lumières virevoltantes de Bertrand Killy, le chœur des Tropéziennes et Tropéziens et la présence vibrante de l’orchestre des Frivolités parisiennes sous la baguette de Christophe Grapperon, tous les ingrédients de la réussite sont là. Les tableaux s’enchaînent avec grâce et magie. Ils, elles et iels nous font rire et pleurer. Olivier Py signe une Cage aux folles exubérante, délurée, joyeuse et émouvante. Marie-José Sirach

La cage aux folles, Olivier Py : jusqu’au 10/01/26, du mardi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 15h et 20h, le 25/12 à 15h, le 31/12 à 15h et 20h. Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, 75001 Paris (Tél. : 01.40.28.28.40).

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Garance Legrou, sans alternative

Au théâtre Lepic (75), Garance Legrou présente T.I.N.A. La comédienne et autrice se grime en clown blanc pour dénoncer les dérives du néolibéralisme contemporain. Un spectacle humoristique, et politique sans avoir l’air d’y toucher : réjouissant !

C’est à Margaret Thatcher, première ministre du Royaume Uni du 4 mai 1979 au 28 novembre 1990, que l’on doit cette phrase devenue célèbre : « There is no alternative », T.I.N.A. en abrégé. Ce qui signifie « Il n’y a pas d’alternative » dans la version française. Mais la Dame de fer, comme on la surnommait alors, chantre d’une économie libérale XXL qui se traduisit par une crise économique subie avec violence par les plus modestes, a-t-elle imaginé que sa doctrine serait utilisée au théâtre ? T.I.N.A., dit Garance Legrou, c’est le résumé du « rouleau compresseur néolibéral lancé à pleine vitesse ». Et la comédienne ajoute qu’il s’agit de « la mise en place de la concurrence généralisée de tous contre tous et la destruction pure et simple de toute solidarité ». Dans les lumières joliment dessinées par Fabrice Peineau, Garance Legrou entre sur la scène presque vide, en habit de clowne blanche. S’installe alors un quiproquo bien amené.

Le personnage, poli, mutin, attend du public qu’il joue un rôle. Alors que bien évidemment tout spectateur est en attente des premiers mots de l’artiste. T.I.N.A est ainsi. Tout en demie teinte, même dans la danse de la chenille ! Mais n’allons pas trop vite, façon de dire, évidemment. Mise en scène par Alexandre Pavlata, assisté de Lucie Reinaudo, Garance Legrou, dans le texte dont elle est l’autrice, parle d’elle ou plus précisément de sa famille, ou plus précisément encore du monde tel qu’il est… Tant et si bien que l’on ne sait trop dans quel tiroir ranger ce spectacle. Une certitude, c’est dans le rayon humour. Et aussi celui des saines colères. Andy Warhol est évoqué, tout comme Francis Bacon, ou encore, plus en détails : Valéry Giscard d’Estaing (dit VGE), président de la République française de mai 1974 à mai 1981. Elle le présente comme un « néolibéral à l’état de diamant brut ». Bien vu. Gérald Rossi, photos Barbara Buchman-Cotterot.

T.I.N.A., Garance Legrou : jusqu’au 19/01/26, le lundi à 19h. Théâtre Lepic, 1 avenue Junot, 75018 Paris (Tél. : 01.42.54.15.12). Avion (62), le 13/02 à 14h30 et 20h30. Muret (31) au Théâtre Marc Sebbah, le 08/03 à 17h. Au théâtre de Pézénas (34), le 09/04 à 20h. Aux nuits théâtrales de Simone à Six-Fours-les-Plages (83), le 26/06 à 21h.

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Pierre Dubois, maître elficologue !

Ami intime des elfes et lutins, fées et séraphins, Pierre Dubois est un éminent elficologue reconnu par ses pairs. Raconteur d’histoires entre l’Écosse et l’Islande, des terres bretonnes aux mines du Nord, il bouscule de son imaginaire un possible avenir de notre univers. Un auteur d’incroyables encyclopédies pour petits et grands ! Un beau cadeau pour inaugurer la nouvelle année entre rêve et espérance.

Velu, poilu, ventru, barbu, grandu, chevelu… Croisé à l’orée d’un bois ou au mitan du jour, ressemblant plus à un ogre qu’à un séraphin, l’homme a de quoi faire peur ! Heureusement, il a cet œil complice qui vous scrute avec malice, et surtout cette voix puissante mais chantante qui vous emmène ailleurs, au pays des légendes et des contes. Tout habillé de noir, Pierre Dubois, ce grand garçon qui en impose de sa carrure, est ravi d’être demeuré ce « petit d’homme » fidèle à l’imaginaire de son enfance.

Un pays de l’ailleurs, celui des rêves, qu’il arpente tout petit à cause d’une scarlatine le clouant de longues semaines au lit ! « Pas question d’aller à l’école, à cause des risques de contagion, je me suis alors plongé dans les livres. L’histoire de Bayard, de Napoléon et d’autres… C’est ainsi que le livre est devenu pour moi un bien aussi précieux ». Le gamin Dubois avait déjà connu une rupture douloureuse. Lui, l’enfant de la forêt, le natif des Ardennes, « c’est là que j’ai pris racine, je ne l’oublie pas », quitte alors Charleville-Mézières pour rejoindre le Nord. Ses parents, famille modeste, trouvent là du travail. « Face à la perte de mon environnement habituel, il m’a fallu partir à la découverte de ces paysages intérieurs qui, seuls, me restaient familiers. Avec cette chance de passer le quotidien de mon enfance dans la buanderie : un lieu d’ombres et de lumières, où les ustensiles projetaient sur les murs leurs images fantomatiques, menaçantes ou rassurantes au fil du jour ! C’est là, en ce lieu et entre les allées de notre petit jardin, que s’est forgé mon imaginaire ». Désormais, le poète et savant « es elficologie » le sait très bien : la nuit, le noir, l’inconnu ? Dès les premiers âges, l’homme devenu sorcier a eu besoin de trouver une explication aux phénomènes qui lui échappaient, de peupler de mots et de formes ce qu’il ne comprenait toujours pas.

De ses petites classes scandées par les contes et leçons de morale, l’enfant en garde un souvenir ébloui. De la maîtresse, surtout, qu’au fond de sa prunelle il voit déjà comme une fée… Un temps béni que celui des culottes courtes, alors qu’approche celui du lycée et de la haine des profs : ne lui ont-ils pas dit que les animaux n’ont pas d’âme, et les bien-pensants, un peu beaucoup cathos, que la nature devait se soumettre à l’homme ? « Une grave erreur, il nous faut écouter nos compagnons Elfes et Lutins, Fées et Séraphins ! Toutes leurs histoires, que l’on nomme contes ou légendes, nous disent le contraire et nous mettent en garde : mon frère l’Humain, n’oublie jamais que c’est moi qui suis la caverne, l’océan ou la montagne. Tant que tu me respectes, je te protégerai et resterai ton ami, attention à mes colères si tu désobéis ». Et maître Dubois de sourire, « depuis des millénaires elles nous ont averti, nous n’écoutons plus les petites voix de notre imaginaire, regardons ce qui se passe aujourd’hui ».

Si corsaires et pirates ont mis les voiles à l’heure de ses humanités, Dubois le bidasse se prend à rêver tout éveillé aux trois coups de ses classes : le permissionnaire y fait la rencontre, extraordinaire, de Claude Seignolle, natif de Périgueux et grand conteur devant l’Éternel ! Comme lui, il se met alors à collecter les histoires enfouies dans les campagnes et la mémoire des anciens. Pour les raconter ensuite à la radio, avant de poursuivre sa route en Bretagne, dans le sillage de Michel Le Bris, le futur créateur à St Malo de l’emblématique festival « Étonnants voyageurs »… « Ainsi va ma route, surtout des histoires de rencontres sur les chemins de traverse », confie Pierre Dubois, « d’où mon soutien accordé aux jeunes créateurs : sans la confiance bienveillante des anciens à mon égard, que serai-je devenu ? La seule colère qui m’aiguillonne encore aujourd’hui ? Celle que j’éprouve de longue date à l’encontre de Perrault qui a transformé la féerie en « Précieuse ridicule »… À ne jamais oublier : sans imaginaire ni rêve, l’enfant devient un homme incomplet, voire handicapé ».

De sa « Grande encyclopédie des Fées » à celles des Elfes et des Lutins, l’éminent baroudeur ne cesse de nous faire voyager. Sans balai, ogre ou sorcière, mais avec humour et poésie, dans l’univers des « Dragons et chimères ». Yonnel Liégeois

Mon dictionnaire du merveilleux : tel est le titre de l’ouvrage, nouvellement paru, signé de notre elficologue patenté Pierre Dubois, « seul français connu exerçant cette profession, dont il est l’inventeur », précise Jean-Luc Porquet, notre éminent confrère du Canard enchaîné ! En plus de 700 pages, l’inénarrable raconteur d’histoires, contes et légendes, nous décrit par le menu, de A à Z, sa rencontre avec les fées, les elfes et lutins. Et de nous brosser aussi le portrait de ceux qui l’ont précédé sur le chemin de l’imaginaire : de la suédoise Selma Lagerlöf à Walt Disney, de Lewis Carroll à Henri Pourrat et son « Trésor des contes »… Illustré de sa main, un dictionnaire qui ravira petits et grands, « un hommage vibrant à l’imaginaire, à la magie du mystère avec cette conviction que les contes, les figures fantastiques et les récits anciens continuent de nous parler », précise l’éditeur. Un grand coup de baguette magique, un petit clic de carte bleue et le bouquin se retrouvera illico dans la hotte du Père Noël ! Y.L. (Philippe Rey, 720 p., 27€).

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Livres en fête

À l’occasion des fêtes, entre poire et fromage, il est parfois bienvenu de déguster un bon livre. En vue d’un cadeau original pour Noël, Chantiers de culture vous propose une sélection d’ouvrages. De tout genre, petit ou grand format, petit prix ou non. Yonnel Liégeois

La maison vide, Laurent Mauvignier : Prix Goncourt 2025, La maison vide se lit telle une saga, forgée entre les deux guerres du siècle précédent. Une habitation familiale abandonnée depuis plus de vingt ans, dont l’auteur pousse enfin la porte et franchit le seuil d’un pas hésitant. Entre halo de poussières et housses blanches sur les meubles, peu de traces du passé : un piano trônant majestueusement dans le salon, une commode au revêtement de marbre brisé, des photos aux personnages effacés ou déchirés… Et de nous conter, alors, sur près de 800 pages, l’histoire de trois femmes asservies à la puissance masculine en terre rurale, prisonnières d’une morale héritée d’un pouvoir religieux omnipotent ! Jeanne-Marie, Marie-Ernestine et Marguerite ? Trois figures dont l’auteur ravive l’existence presque servile, effacées devant la figure imposante de l’homme, seul décideur du futur : de la prospérité du domaine comme de l’époux promis à leur fille. La première tout juste bonne à repriser les chaussettes, la seconde à l’hypothétique carrière de pianiste fatalement interrompue par son père, la troisième à la recherche de renseignements sur son mari prisonnier de guerre tondue à la Libération pour avoir couché avec un allemand… Un roman sur la mémoire, les oublis volontaires, les apparences à sauver, les secrets de famille autant que sur les mutations d’un siècle agonisant. Derrière le silence des murs, au-delà de l’opprobre et de la honte, Laurent Mauvignier se fait passeur d’histoires, la petite comme la grande, donnant chair et sang à d’obscures héroïnes, niées ou reniées au fil de leur existence (Les éditions de Minuit, 752 p., 25€00).   

Verhoeven, Pierre Lemaitre : Il est des auteurs qui ont existé, d’une plume de maître, bien avant qu’ils ne soient couronnés de retentissants prix littéraires ! Prix Goncourt 2013 avec Au revoir, là-haut, Pierre Lemaitre s’inscrit dans cette lignée. Son héros d’alors, promu au début des années 2000 ? Camille Verhoeven, commandant à la célèbre Brigade criminelle, sa particularité ? Chauve et mesurant pas plus d’1m45… Il n’empêche, respecté de ses hommes, encensé par sa hiérarchie, c’est un fin limier qui est parvenu à éclaircir nombre d’affaires criminelles. Jusqu’à ce jour où sont découverts dans une maison abandonnée en lisière de Courbevoie deux cadavres : deux jeunes femmes torturées, tuées, dépecées… Du Travail soigné, au propre comme au figuré, titre du premier roman de ce volume qui en compte trois autres, Alex – Rosy&John – Sacrifices. Pour chacune des histoires, pistes intrigantes ou déroutantes, Lemaitre entraîne son héros au cœur de l’horreur absolue, de la misère humaine la plus sombre, de la dépravation mentale la plus cynique et calculatrice. Pris dans les filets d’une écriture nerveuse aux rebondissements inattendus dont Chantiers de culture se gardera bien de vous en révéler les attendus, le lecteur se découvre comme hypnotisé, happé dans les arcanes du cerveau de Verhoeven. Qui, bien sûr, résoudra l’énigme à chaque fois, au détriment de sa vie personnelle et amoureuse, il en paiera un tribut sanguinolent. Quatre romans policiers pour le prix d’un, un ouvrage véritablement à (re)découvrir, d’une maîtrise absolue et d’une plume finement ciselée (Le livre de poche, 1193 p., 21€90).

Récits de saveurs familières, Erri De Luca : Nous connaissions les recettes culinaires du regretté catalan Manuel Vasquez Montalban distillées dans les aventures de son fameux détective Pepe Carvalho, il nous faut désormais savourer les Récits de saveurs familières du napolitain Erri De Luca ! « Aux tables où j’ai grandi, on ouvrait grand son appareil oropharyngé pour recevoir une bouchée consistante, l’exact opposé d’un picorage », nous avoue l’auteur dès la préface. Un recueil de nouvelles qui sentent bon le terroir, recettes familiales ou plats servis dans les osterie populaires de Naples ou de Rome. Du plus loin des odeurs et saveurs, Erri De Luca se souvient : du ragù de sa grand-mère Emma, du pique-nique en montagne, des descentes de police à l’heure des repas partagés avec les camarades de Lotta Continua, de la gamelle sur les chantiers du bâtiment… De l’usage du sel à la tarte aux fraises, de l’assiette de pâtes sur les pentes de l’Himalaya à la vive dans la soupe de poisson, l’auteur se fait passeur de recettes, conteur à la langue épicée. Pendant que mijotent les délices sur le réchaud, poétique et littéraire, la plume du convive émérite nous parle autant de la vie, de l’enfance à l’aujourd’hui, de l’amour à l’amitié, de la solidarité à la fraternité, que de cuisine : c’est appétissant, c’est gouleyant comme la madeleine de Proust, un bon carré de chocolat, une belle sardine à l’huile ! Entre chaque chapitre, les commentaires et conseils du nutritionniste Valerio Galasso, en fin de recueil la liste des recettes rassemblées par Alessandra Ferri. Un ouvrage à déguster, feu vif ou doux, par tous les gourmands de mots, celles et ceux qui confessent une grande faim de vivre (Gallimard, 250 p., 18€).

Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui, Abdelllatif Laâbi et Yassin Adnan : Gaza, y a-t-il une vie avant la mort ? Tel est le sous-titre de ce recueil aux accents aussi poétiques que tragiques. Les mots de Rifaat al-Aareer, mort sous un bombardement israélien en décembre 2023, ouvrent cette anthologie où la poésie se dresse en rempart contre la négation de l’humain, la barbarie à visage découvert quand des milliers de femmes et d’enfants succombent à l’avancée des chars ou sous les balles meurtrières. La poésie comme une « arme miraculeuse » selon la formule d’Aimé Césaire… « Si je dois mourir, que ma mort soit porteuse d’espoir et qu’elle devienne une histoire ! », conte Rifaat le poète, et avec lui vingt-cinq autre voix gazaouies (12 hommes et treize femmes) résonnent pour que le vers survole les frontières, brise le silence du monde, tende la main vers d’autres humains : juste une main, « pas plus qu’une main dont je compterais les doigts pour oublier ce temps mauvais, une main qui puiserait l’eau du fleuve pour créer une nouvelle vie », supplie Husam Maarouf, natif de Gaza en 1981. Et la poétesse Shorouq Mohammed Doghmosh de défier la mort, « Laisse-moi une occasion, ô mort, de vivre de mon vivant une seule nuit d’amour » ! Une lecture ou méditation à poursuivre avec Que ma mort apporte l’espoir, poèmes de Gaza et Palestine en éclats, une anthologie de la poésie palestinienne féminine. La saveur des mots contre la froideur des maux (éditions du Point, 208 p., 10€80).

Le pingouin, Andrei Kourkov : En manque de progéniture et en mal d’écriture, l’écrivain-journaliste Victor Zolotarev cohabite avec Micha, un pingouin recueilli au lendemain de la fermeture du zoo de Kiev. Las, il lui faut gagner quelques subsides pour acheter le poisson nécessaire à la survie du volatile qui déambule avec nostalgie de la baignoire au frigo ! Les récits et nouvelles de Zolotarev n’emballent plus trop les éditeurs, sa plume se tarit, son imagination se dessèche jusqu’à ce jour où le rédacteur en chef d’un grand quotidien ukrainien lui fait une étrange proposition… Nous n’en dirons pas plus sur Le pingouin, ce roman d’Andreï Kourkov au succès intercontinental, plongez avec délectation dans cette aventure rocambolesque qui navigue entre comique de situation et absurde de propos. De l’humour déjanté au réalisme social et politique tourmenté, au coeur d’un pays en proie au chaos, un romancier de grand talent, lauréat du prix Médicis étranger en 2022 pour Les abeilles grises, dont les autres récits d’une même veine sont aussi à déguster (L’oreille de Kiev, L’ami du défunt, Laitier de nuit…), tous disponibles chez le même éditeur (Liana Levi, 270 p., 11€).

Respect, Anouk Grinberg : Des agressions et viols, des histoires atterrantes, une femme bien vivante, Anouk Grinberg… Pas un roman, le témoignage bouleversant d’une magnifique comédienne à la destinée fracassée dès sa plus jeune enfance : une parole qui force le Respect ! Avec Metoo, elles sont nombreuses à dénoncer les propos et/ou actes qu’elles ont subi sur les plateaux de cinéma ou dans les coulisses des théâtres. Rompant le silence qui la ronge depuis des décennies, Anouk Grinberg prend la plume pour raconter, dénoncer, accuser. Son objectif ? Plonger sans œillères ni détours au cœur du mal, « exploser le tombeau où j’étais endormie« … Dans un climat familial délétère, un père trop absent et une mère au lourd passif psychiatrique, la gamine subit un premier viol à ses sept ans. Avec des conséquences désastreuses : le dégoût de soi, la chute dans l’autodestruction, la « cage de honte. Ça dure quelques minutes pour l’homme et une vie entière pour la femme ». Pire, la relation toxique qu’Anouk Grinberg déroule ensuite avec le cinéaste Bertrand Blier, qu’elle décortique au fil des films et pages tournées. « Je me jetais dans la gueule du loup, parce que c’est ça aussi les gens qui ont été agressés étant enfant. Ils ont été tordus à l’âge où ils devaient se former. Quelque chose fait qu’ils vont aller au-devant du danger, ils vont le minimiser, ils vont se raconter des salades » : adulée pour ses rôles au cinéma ou au théâtre, niée et broyée dans l’intimité ! D’une sincérité à fleur de peau, entre noirceur des maux et lucidité des mots, un livre poignant sur les chemins de la libération et de la réparation (éditions Julliard, 144 p., 18€50).

Désert, déserts, Marie Gautheron : Pour qui a déjà foulé les sables du désert, du Sahara algérien à celui du Maroc ou de Tunisie, ce beau livre de Marie Gautheron, Désert/déserts – Du Moyen Âge au XXIème siècle, se révèlera tout bonheur ! L’historienne de l’art nous offre une fantastique balade, érudite certes mais point académique, entre l’ascète religieux égaré dans les dunes, le chevalier Croisé errant à dos de dromadaire, le colonisateur en quête d’un champ d’action ou de bataille. Marie Gautheron explore et révèle tous les secrets que recèlent ces vastes étendues imbues de solitude aride ou de beauté foudroyante, des mythologies les plus anciennes aux figures emblématiques du temps présent (Charles de Foucauld, Théodore Monod, le Petit Prince de Saint-Exupéry, la Dune cinématographique…) : en littérature, en musique, en peinture. De la révélation divine du mont Sinaï au promeneur solitaire dans les pas de Rousseau, de l’exotisme à la David à l’engouement occidental pour le bleu des Touaregs… Le regard veut tout embrasser et unifier alors que le titre même du livre, désert au singulier et au pluriel, nous invite et nous incite au contraire à démultiplier notre regard sur des contrées diverses, aux histoires radicalement singulières. D’une époque l’autre, le désert aura figure du Mont Ventoux de Pétrarque, de la forêt de la Divine Comédie de Dante, de l’austérité protestante en l’abbaye de Port-Royal, de l’île de Robinson Crusöé. Enfin, n’interdisant pas l’imaginaire romantique mais bousculant tout fantasme bien enraciné, il importe d’affirmer que le désert fut de tout temps, sinon source d’inspiration et de silence, terre peuplée pour s’afficher aujourd’hui territoire industriel et tribut de guerre. Notre représentation du désert, et son imagerie, a évolué au fil des siècles, Marie Gautheron en fait un inventaire éblouissant, superbement illustré. Franchement, en fin de réveillon, n’hésitez vraiment pas à vous offrir cette belle tranche de désert ! (Gallimard, 539 p., 35€).

Grindadrap, Caryl Férey : L’auteur, unanimement salué pour Zulu situé en Afrique du Sud et Mapuche en Argentine, deux précédents romans noirs ancrés dans de sinistres réalités socio-politiques (apartheid et dictature), décline ici une toute autre partition. Caryl Férey nous entraîne sur les côtes des îles Féroé où la tempête a brisé le navire de militants écologistes opposés à la chasse aux baleines. Las, c’est le jour même où se déroule un autre sanglant rituel. « Les hommes tapent contre les coques dans un tintamarre de kermesse, s’époumonent dans des sifflets et des cornes de brume, poussant les cétacés vers le rivage, où les tueurs les attendent ». La mer rouge sang, orques et cachalots, des centaines de cadavres échoués... Les pêcheurs tonnent d’ivresse et de colère, prêts à en découdre avec les trublions « gauchistes » en désaccord avec leurs mœurs ancestrales et leurs coutumes, alors que les corps de certains matelots sont toujours prisonniers du bateau déchiqueté contre les rochers.  En outre, une mauvaise nouvelle se propage : la mort du chef local des pêches, probablement assassiné. La mer et la nature déchaînées, voies de circulation entravées et lignes de communication coupées, Soren Barentsen, le capitaine de police, doit s’employer d’urgence avant que la situation s’envenime et ne dégénère. Roman noir, mais surtout écologiste, d’une incroyable puissance évocatrice, de page en page Grindadrap, du nom de cette forme traditionnelle de chasse aux cétacés, harponne durablement son lecteur, incapable de lâcher la ligne ! (Gallimard, 384 p., 20€).

Une sortie honorable, Éric Vuillard : Eric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite. Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, aujourd’hui l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plonge dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Une histoire qui donne à penser sur les spéculations et convoitises contemporaines, de Trump à Poutine, au regard des richesses économiques de l’actuelle Ukraine. Tout à la fois passionnant et douloureux, de nouveau un petit format pour un grand livre ! (Actes Sud, 201 p., 18€50).

L’art de la joie, Goliarda Sapienza : D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans  modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! L’art de la joie ? Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… En 1976, écrivaine sicilienne méconnue, elle achève un volumineux roman, L’art de la joie. Consacré aujourd’hui comme une œuvre majeure de la littérature italienne, un classique, il ne sera jamais publié du vivant de son auteure. Un roman devenu culte qui nous  conte la vie  aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer. Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés. Disponible jusqu’à fin mars 2026 sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le superbe documentaire de Coralie Martin. Au travers d’extraordinaires archives qui restituent la voix bouleversante de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort (Le Tripode, 798 p., 14€50).

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Laïcité, j’écris ton nom !

Le 3/7/1905, la Chambre des députés adopte la « Loi concernant la séparation des Églises et de l’État ». Ratifié le 9 décembre de la même année, un texte qui assure « la liberté de conscience » à tout citoyen et fonde le principe de laïcité. Une conquête de portée universelle, à préserver et promouvoir.

La loi de 1905 ? Plus de cent après son adoption, elle prête toujours à polémiques entre ses partisans et adversaires. 1795 et 1871 : déjà les révolutionnaires du 1er Vendémiaire an IV, puis les membres du Conseil de la Commune avaient tenté d’imposer « la séparation de l’Église et de l’État ». En vain. Aussi Victor Hugo pouvait-il s’enflammer en 1850 à la tribune de l’Assemblée Nationale, réclamant de sa voix de tribun « cette antique et salutaire séparation de l’Église et de l’État qui était l’utopie de nos pères, l’État chez lui et l’Église chez elle »…

Il faudra attendre 1905, au terme d’une autre bataille d’Hernani, en fait une véritable guerre de tranchées entre la République et le Vatican, pour que les vœux du poète soient exaucés. Ainsi fut long le chemin, et rudes les combats pour que, voté par les communistes, les socialistes et les démocrates-chrétiens du MRP, l’article premier de la Constitution française de 1946 proclame enfin que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Une conquête capitale dans l’égalité et la liberté des consciences qui conduit Henri Pena-Ruiz, philosophe et maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, à écrire en ouverture de son Histoire de la laïcité, genèse d’un idéal que vivre aujourd’hui dans un état laïc comme la France, « c’est un peu comme respirer l’air sans entrave. À la longue on n’y prend plus garde, on oublie même ce à quoi la laïcité, idéal de liberté et d’égalité, permet d’échapper » !

Voltaire, Montesquieu, Condorcet : croyants ou non, spiritualistes ou pas, au lendemain de la chute de la royauté fondée sur les trois principes intangibles « Un roi, une loi, une foi », les philosophes ne cesseront de faire entendre leur voix au bénéfice de la laïcisation de l’État. Philosophie des Lumières et Révolution française font cause commune pour « rendre la raison populaire », selon la célèbre formule de Condorcet qui, dans son fameux « Rapport sur l’instruction publique » plaide pour une école étrangère à tout principe confessionnel, un enseignement faisant le pari de l’intelligence et participant à la formation d’un citoyen libre et éclairé. Face au catholicisme dominant et au pape Pie VI qui condamne « les droits de l’homme, la liberté de conscience et l’égalité », les révolutionnaires de 1795 formulent la première loi de séparation entre l’État et les Églises. Une décision de courte durée puisque, dès 1801, Napoléon rétablit la règle du Concordat de l’Ancien Régime : le catholicisme est qualifié de « religion de la majorité des Français », de nouveau le trésor public finance les cultes et rétribue prêtres, pasteurs et rabbins.

1801-1905, cent ans après l’intermède napoléonien, la rupture finale est enfin consommée. Le peuple de France y est majoritairement favorable, y compris les protestants et la frange des catholiques libéraux. Entre temps, la IIIème République s’est installée aux commandes de l’État depuis 1870. Malgré l’écrasement de la Commune et le rejet de ses « lois laïques », la déconfessionnalisation de la vie publique est en marche : suppression de l’obligation du repos dominical en 1880, instauration de l’école primaire gratuite et laïque par Jules Ferry en 1882, rétablissement du droit du divorce en 1889, loi de 1901 sur la liberté des associations. Deux faits majeurs viendront en outre attiser les polémiques et exacerber les passions : l’affaire Dreyfus en 1894 et l’attitude intransigeante et rétrograde du pape Pie X qui conduit à la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican en 1904. Aristide Briand, Ferdinand Buisson, Émile Combes et Jean Jaurès, les quatre figures de proue en faveur de la séparation, en sont intimement convaincus : en cette année 1905 s’ouvre « la lutte décisive entre la France moderne et les prétentions les plus exorbitantes de la théocratie la plus audacieuse et la plus aveugle », écrit Jaurès. Le 3 juillet, par 341 voix contre 233, la Chambre des députés vote en faveur de la loi de séparation des Églises et de l’État. Ratifiée par le président Loubet le 9 et publiée au Journal Officiel le 11 décembre 1905.

Cent vingt ans après son adoption, à droite d’abord mais aussi dans certains milieux extrêmes ou libéralistes, des voix s’élèvent encore et toujours pour réclamer une réinterprétation de la loi, voire sa révision. Leur argument de fond ? Le nouveau paysage religieux de France qui incite à prendre des mesures autres pour intégrer l’islam dans le jeu démocratique et républicain, telles que le financement de la construction de mosquées et la formation d’imams issus du territoire national… Au nom d’un principe de tolérance qui conduirait la société civile à s’adapter aux circonstances, d’aucuns en viennent donc à user d’un langage nouveau, à parler de « laïcité ouverte ». Selon le philosophe Henri Pena-Ruiz, « la laïcité n’a pas besoin d’adjectif, au risque de faire des concessions au communautarisme et de briser l’unité de la loi qui, en république, délivre des groupes de pression ». Le principe de laïcité, en son fond, dépasse en effet la question simpliste de l’adaptation d’une loi au regard d’une quelconque pratique religieuse ou de port de signes distinctifs à l’école. La remise en cause du principe républicain de laïcité s’appuie en fait sur la faillite sociale dont souffre le pays. Si la laïcité ne peut pas tout, elle appelle toutefois à des droits et des devoirs. Il serait donc temps, au nom même de la laïcité et non d’une fausse modernité, de réactiver, selon Pena-Ruiz, « les authentiques leviers de l’émancipation humaine : la lutte sociale et politique contre toutes les dérégulations capitalistes et pour la promotion des services publics, la lutte pour une émancipation intellectuelle et morale de tous afin qu’alors une conscience éclairée des vraies causes permette de résister aux fatalités idéologiques, la lutte pour l’émancipation laïque du droit afin que tous les êtres humains soient promus à une véritable autonomie éthique ».

Parce que la loi de 1905, prônant séparation des Églises et de l’État, n’est pas un particularisme accidentel de l’histoire de France, la laïcité constitue donc une conquête de portée universelle. À préserver, à promouvoir. À l’unisson de la conviction quasi prophétique de Jaurès, « La République française doit être laïque ET sociale, elle restera laïque parce qu’elle aura su rester sociale ». Yonnel Liégeois

À lire : Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon, 950 p., 25€), Qu’est-ce que la laïcité ? (Folio Gallimard, 352 p., 10€50), Histoire de la laïcité, genèse d’un idéal (Découvertes Gallimard, 144 p., 16€30) et Dieu et Marianne, par Henri Pena-Ruiz (PUF, 408 p., 19€50). Samuel Paty, un procès pour l’avenir, par Gaëlle Paty et Valérie Igounet (Flammarion, 240 p., 22€). J’ai exécuté un chien de l’enfer, par David Di Nota (Le Cherche Midi, 160 p., 16€). Les derniers jours de Samuel Paty, par Stéphane Simon (Plon, 240 p., 20€90). Faut-il réviser la loi de 1905 ?, sous la direction de Yves-Charles Zarka (PUF, 207 p., 19€). En finir avec les idées fausses sur la laïcité, par Nicolas Cadène (L’Atelier, 160 p., 13€50).

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Amants pour toujours

Aux éditions Le Clos Jouve, Stéphane Barsacq publie Dominique, suivi de Epectases de Sollers. Une étude monographique d’un vif intérêt, consacrée à deux figures de la littérature française, la romancière Dominique Rolin et Philippe Sollers. Un livre qui se place d’emblée sous le triple signe du respect, de l’admiration, de l’amitié.

D’abord journaliste au groupe Figaro, Stéphane Barsacq fut directeur de collection chez Tallandier, directeur littéraire chez Robert Laffont avant de rejoindre Albin Michel. On lui doit, entre autres, des ouvrages sur Cioran, Rimbaud, Yves Bonnefoy, Johannes Brahms, la pianiste Hélène Grimaud, ainsi que sur le célèbre décorateur des Ballets russes de Diaghilev, Léon Bakst, qui était son aïeul. Né du sculpteur-orfèvre Goudji, Stéphane Barsacq est le petit-fils d’André Barsacq (1909-1973), homme de théâtre complet qui, succédant à Charles Dullin à l’Atelier, y mit en scène notamment Claudel, Anouilh, Audiberti, Félicien Marceau et la pièce l’Épouvantail de la jeune Dominique Rolin, dont Cocteau, Max Jacob et Jean Paulhan saluaient, en 1942, la parution, chez Denoël, du premier roman, les Marais.

Dominique Rolin, fière femme de talent, belle jusqu’en son grand âge, s’est éteinte en 2012, à 99 ans. Sollers est mort l’an dernier. Il avait 86 ans. Ils s’étaient rencontrés en 1958. Leur amour absolu a duré jusqu’à leurs fins respectives. En témoignent, chez Gallimard, deux ouvrages croisés : d’elle, Lettres à Philippe Sollers 1981-2000 et, de lui, Lettres à Dominique Rolin (1958-1980). L’art épistolaire passionnel y est porté au plus haut. Le texte de Stéphane Barsacq se présente sous la forme d’un journal, daté au gré de ses échanges avec l’une ou l’autre. Chez Dominique Rolin priment l’affection joueuse et la coquetterie de l’aînée, sa quête incessante du bonheur, face à un Stéphane Barsacq déférent et ému.

Le chapitre sur Sollers et ses « épectases » (le mot, très fort, désigne l’orgasme à sa plus grande intensité) rend compte de l’intelligence sans pareille de celui qui a écrit Portrait du joueur et tant d’ouvrages (quatre-vingt, au bas mot). Le dialogue avec ce jongleur de stimulants paradoxes porte sur une infinité de thèmes : la musique, Mozart, Shakespeare, l’amour, les femmes, la jeunesse actuelle, Dieu, Venise, la France « moisie » – définition qui lui valut tant de diatribes –, la poésie indispensable… L’hommage est de grand style, beau sans être béat, à l’échelle du sujet humain d’exception que fut Sollers. Jean-Pierre Léonardini

Dominique, suivi de Epectases de Sollers, Stéphane Barsacq (éditions Le Clos Jouve, 116 p., 19€)

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