Du théâtre de la « postmodernie »

Aux Presses du réel, Yannick Butel publie Le gai théâtre, essai d’histoire sociale et politique du phénomène théâtral contemporain. Un diagnostic aigu sur le théâtre dans la société ultralibérale propre à la « postmodernie ». Une sensibilité frémissante, doublée de l’emportement d’une auscultation théorique étayée.

Yannick Butel est professeur en arts de la scène à l’université d’Aix-Marseille. En 2008, il fonde le site insense-scenes.net, où il est affirmé, sans ambages, que « le théâtre facile est objectivement bourgeois, le théâtre difficile est pour les élites bourgeoises, le théâtre très difficile est le seul théâtre démocratique ». Dans la foulée de ce stimulant paradoxe paraît son dernier ouvrage, le Gai Théâtre, sous-titré Pour un théâtre de la contre-addiction, avec, pour précision : Essai d’histoire sociale et politique du phénomène théâtral contemporain. On saisit d’emblée que l’auteur va passer au crible un diagnostic aigu – comme obtenu par scanner – sur un impensé d’assez longue date quant aux tenants et aboutissants du théâtre et de ses spectateurs, réels ou putatifs, dans la société ultralibérale propre à la « postmodernie ».

Au long cours d’une réflexion constamment dialectique, Yannik Butel, fort d’une culture philosophique fertile, dialogue à distance avec Olivier Neveux et Dany-Robert Dufour, à qui l’on doit, respectivement, Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui et le Divin Marché. La révolution culturelle libérale. Le livre tout entier est d’ailleurs placé sous le sceau d’un entretien infini où prennent part, à l’improviste, aussi bien Nietzsche que Bernard Noël, Jean-François Lyotard, Bernard Stiegler, Deleuze, Heiner Müller, Herbert Marcuse, Derrida, Foucault et tant d’autres fiers irréguliers de la pensée. Impossible, avec la meilleure volonté du monde, de rendre compte de façon exhaustive, en si peu d’espace, d’un ouvrage aussi dense, écrit d’une main sûre qui sait jouer sur les mots et qui, finalement, a valeur de manifeste, pour ne pas dire de brûlot.

Au sein de ce vaste panorama où s’analyse sans merci le rôle des industries culturelles dans le décervelage généralisé, Yannick Butel, fin critique, fait part de ses préférences de spectateur assermenté. Où l’on rencontre notamment le Théâtre du Radeau de François Tanguy, le groupe T’Chang de Didier-Georges Gabily, les Marchands de Joël Pommerat, Beckett, Claude Régy, Gatti, etc., ainsi que la figure essentielle d’Hamlet auquel il a jadis consacré une thèse mémorable. Une sensibilité frémissante, doublée de l’emportement d’une auscultation théorique étayée, caractérise ce livre, dont l’élaboration court au moins sur plus d’une dizaine d’années d’observations assidues, rapportées avec un ton de voix extrêmement personnel. Raison de plus de s’y confronter en toute spontanéité, en faisant fi de son apparente complexité. Jean-Pierre Léonardini

Le gai théâtre, Yannick Butel (Les Presses du réel, col. « Al Dante », 248 p., 18€). Un précédent ouvrage : Regard critique (Les solitaires intempestifs, 128 p., 13€).

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Charles Juliet, ses meilleures années

À titre posthume, les éditions P.O.L. publient Mes meilleures années, le onzième et ultime tome du Journal de Charles Juliet. Il évoque ses lectures, ses rencontres, revient sur son parcours et surtout sur l’histoire douloureuse de sa vocation littéraire qui a fait de lui un auteur majeur. L’écrivain et poète est décédé le 26 juillet 2024.

« Charles Juliet en avait décidé le titre : Mes meilleures années. Nous publions aujourd’hui ce volume qui était encore en chantier avant sa disparition. Avec les textes inédits qu’il avait sélectionnés, qui peuvent être lus aujourd’hui comme sa volonté de rencontrer « ce qui appartient à tous, là où j’ai chance d’accéder au permanent, à l’intemporel », écrivait-il ». Les éditions P.O.L.

Pour l’occasion, Chantiers de culture remet son portrait en ligne, brossé lors de l’adaptation théâtrale de ses pudiques Lambeaux : la bouleversante déclaration d’amour à sa mère disparue. Ancien enfant de troupe, l’homme a surmonté doutes et affres de l’existence avant de publier en 1989 L’année de l’éveil, son premier texte. Un écrivain singulier, un auteur discret pour qui intimité et vérité se conjuguaient entre les lignes. Une rencontre fort marquante avec un être d’une profonde humanité, d’une extrême écoute de l’autre. Yonnel Liégeois

 À vingt-trois ans, c’est la rupture. Irrémédiable, terrible de conséquences. Un acte insensé, un pari de fou qui hypothèque à jamais l’avenir devant une vie toute tracée : en 1957, en pleine guerre d’Algérie, l’ancien enfant de troupe décide de quitter l’école du Service de santé militaire de Lyon. Alors qu’il n’a pour ainsi dire encore jamais ouvert un livre, sinon des ouvrages scolaires, le jeune Charles Juliet réussit à se faire réformer, sous couvert d’une intime conviction : écrire, écrire, consacrer sa vie à l’écriture !

Un pari fou et insensé pour l’homme désœuvré qui se retrouve alors sans revenu et sans travail, sans perspective. Qui ne compte plus les heures devant la feuille blanche sans aligner un mot ou, insatisfait et désemparé, déchire le lendemain ce qu’il a laborieusement couché sur le papier la veille… « Je passais le plus clair de la journée à rattraper le temps perdu : lire, lire. J’étais pris d’une véritable boulimie de lecture, entrecoupée de moments d’errance et de doute profond sur mes capacités à tenir la plume ». Et de poursuivre : « en ces années-là, je vivais dans l’insatisfaction permanente, vraiment dans le dégoût de moi-même. Entre immense confusion et désespoir absolu. Ce qui m’a sauvé ? Le bon sens et une bonne santé, physique et mentale ! ».

Une vérité au relent suicidaire que Charles Juliet exprime aujourd’hui avec une lucidité et une sincérité étonnantes. À n’en pas douter, au sortir d’une épreuve vitale au sens fort du terme, l’homme semble avoir conquis une sérénité intérieure presque déroutante pour son interlocuteur. Rencontrer Charles Juliet, ce n’est point seulement s’entretenir avec un écrivain et poète à la plume singulière, c’est aussi et surtout, avant tout peut-être, dialoguer avec un être d’une humanité à fleur de peau, d’une attention extrême à l’écoute de l’autre, l’enveloppant d’un regard profond et libérant sa parole d’une voix comme surgie des profondeurs. « Comme l’aveu d’une infinie précaution à l’instant d’approuver ou de dénier, une intime prudence devant l’idée, prudence nourrie de longues années d’incertitude, d’inquiétude, d’exigence dans l’ajustement de la pensée », commente Jean-Pierre Siméon dans l’ouvrage* qu’il consacre à l’auteur de L’année de l’éveil, L’inattendu ou  Attente en automne. Pour quiconque revient de l’enfer, il est vrai que goûter enfin au bonheur de la vie, et de l’écriture, relève presque du miracle !

Anne de Boissy dans Lambeaux, mise en scène de Sylvie Mongin-Algan. Photo Lorenzo Papace

Une vie en Lambeaux … Il suffit de lire l’ouvrage de Charles Juliet au titre éponyme pour saisir le sens et la portée du mot. À peine né et déjà séparé de sa mère qu’il ne connaîtra jamais, placé dans une famille d’accueil, l’adulte qui advient mettra longtemps, très longtemps, à se connaître et se reconnaître, à panser les maux et mettre des mots sur cette déchirure première. « L’écriture de ce livre fut décisive. Sans détour, je puis affirmer qu’il y a un avant et un après, jusqu’alors je m’interdisais d’être heureux ». Avec cette révélation surprenante : « douze ans d’intervalle séparent les vingt premières pages du manuscrit du point final. Il m’a fallu faire retour sur le traumatisme inconscient de cette rupture, me libérer de mon enfance et de mon éducation militaire pour qu’advienne cet inconnu que j’étais à moi-même ». Un ouvrage où le petit d’homme devenu grand chante l’amour de ses deux mères, l’inconnue dont il reconstruit le paysage intime avec des mots poignants et bouleversants et l’autre, cette paysanne à l’amour débordant pour l’enfant recueilli…

Fort d’une éblouissante maîtrise du verbe, l’auteur nous embarque sur ces flots insoupçonnés de l’inconscient où luit, au plus profond de la noirceur, l’étincelle de vie qui change tout. Celle de l’espoir. Auparavant, il en avait expérimenté quelques bribes. Au travers d’émois esthétiques et poétiques : la peinture de Cézanne et la rencontre du plasticien Bram Van Velde, la découverte des poètes Blas de Otero et Machado… Charles Juliet, un écrivain de l’intime ? Le diseur de l’insondable, plutôt. Pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans L’année de l’éveil, un authentique récit d’initiation à la vie et à l’amour. L’auteur y conte ses longues années d’enfant de troupe, la dure loi de la vie en collectivité, les corvées et contraintes de la règle militaire, la découverte de la femme et de la tendresse.

Étonnamment, celui que l’on imaginait solitaire et contemplatif, l’écrivain à la plume si finement léchée et au verbe se jouant d’une si lancinante musique intérieure, Charles Juliet se révèle pleinement présent en son temps. Qui pose un regard acéré sur la vie de la cité, qui décrit avec justesse la société dans laquelle il est immergé. Obsédé par ces injustices dont il est témoin au quotidien, révolté par l’état de cette planète riche qui n’a jamais autant fabriqué de pauvreté, plaidant avec vigueur pour un sursaut de conscience et d’éthique…

« La question de la jeunesse me hante, me désespère parfois, elle ne me quitte jamais : qui peut se satisfaire de la vision d’une jeunesse perdue ? ». Aussi, accepte-t-il fréquemment de dialoguer avec les lycéens. « Pour rejoindre leur angoisse et leur dire : étonnez-vous de vous-mêmes et de la vie, ne partez pas battus. Je souhaite aussi qu’ils comprennent que l’acte d’écrire n’est pas un geste dérisoire dans une société où règne la confusion la plus noire ». Éthique et morale ? Pas de vains mots pour un homme et un écrivain qui les couche chaque jour sur le papier en lignes de clarté. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Mes meilleures années, Charles Juliet (éditions P.O.L., 160 p., 18€). L’année de l’éveil (Folio Gallimard, 273 p., 7€70). Lambeaux (Folio Gallimard, 160 p., 6€), Attente en automne (Folio Gallimard, 208 p., 6€), L’inattendu (Folio Gallimard, 240 p., 7€70).

* La conquête dans l’obscur, Charles Juliet, de Jean-Pierre Siméon (JMP éditeur, 126 p., 11€).

Quand la lumière s’éteint…

En 2020 paraissait aux éditions P.O.L. Le jour baisse, le dixième volume du Journal de Charles Juliet. Une œuvre de longue haleine, débutée en l’an 2000 avec Ténèbres en terre froide qui couvre la période 1957-1964 ! « Le jour baisse, dixième volume de mon journal, couvre quatre années, de 2009 à 2012. Dans les volumes précédents, je veillais à peu parler de moi. Ici, je m’expose davantage, parle de ce que j’ai longtemps tu : mon épouse, sa famille, mes rapports avec celle-ci. Je relate ce que fut mon année préparatoire aux études de médecine (…) Arrêt des études et engagement dans l’armée. Pendant cette année, à mon école d’enfants de troupe, j’ai eu des rapports difficiles avec un capitaine. Plus le rugby, plus une ardente faim de vivre, plus des tentations, plus un grand désordre dans la tête et dans le cœur. ».

Charles Juliet ? Un diariste à la plume singulière, qui récuse complaisance et nombrilisme, couchant ainsi sur le papier le particulier de sa vie et de son quotidien pour mieux atteindre l’universel. Une langue limpide au mot léché, où la prose sans relâche affinée sur le papier prend couleur poétique, où le phrasé finement ciselé devient gouleyante peinture pour celui qui chérit celle de Cézanne. Prix Goncourt de la poésie en 2013, en 2017 Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre, Charles Juliet est un auteur qu’il fait  bon découvrir et rencontrer entre les lignes. Une sensibilité exacerbée par les soubresauts de l’existence, un homme aussi attachant que discret qui accompagne son lecteur dans les méandres les plus profonds de la conscience. Une grande plume se brise, une voix s’éteint. La mémoire est fidèle. Y.L.

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Michèle Audin, d’Alger à Paris

Mathématicienne, écrivaine, Michèle Audin est décédée le 14 novembre, à 71 ans. Elle était la fille de Josette et Maurice Audin, assassiné en 1957 par l’armée française en Algérie. Membre de l’Oulipo, elle se fit historienne, passionnée par la Commune de Paris. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article d’Aurélien Soucheyre.

Il y a les littéraires. Il y a les matheux. Et puis il y avait Michèle Audin, qui savait jouer avec brio de ces deux langues. Mêler les chiffres et les lettres, inventer des structures alliant rigueur, poésie et travail mémoriel était devenu son terrain d’art et d’expérimentation. Dans son équation personnelle, il y avait d’abord eu un gros manque, un moins l’infini même : son père, le mathématicien et militant communiste Maurice Audin, torturé et assassiné par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, en 1957. Elle avait seulement trois ans. Il avait eu le temps de lui apprendre à lire, à écrire, et à compter, un peu.

Ce sont les chiffres qu’elle explore d’abord, brillante mathématicienne et spécialiste de la géométrie symplectique et professeure à l’Institut de recherche mathématique avancée de Strasbourg à partir de 1987. Pour sa « contribution à la recherche fondamentale en mathématique et à la popularisation de cette discipline », le président de la République Nicolas Sarkozy lui propose en 2008 la Légion d’honneur. Michèle Audin la refuse aussi sec. La raison ? Un an auparavant, sa mère Josette Audin avait écrit à l’Élysée, demandant que vérité soit faite sur le meurtre de Maurice Audin, dont le corps et les assassins n’ont jamais été retrouvés. Le chef de l’État n’avait même pas daigné répondre. Il faudra attendre 2018 pour qu’Emmanuel Macron reconnaisse enfin la responsabilité de l’État et de l’armée française dans ce crime colonial. Une victoire à l’issue de la si longue quête de la famille Audin pour la justice, même si bien des zones d’ombre demeurent.

Membre de l’Oulipo

Plus tôt, en 2013, Michèle Audin avait écrit Une vie brève (Gallimard – Collection l’Arbalète), récit pudique consacré à ce père assassiné à 25 ans, et ce qu’il reste de lui tel qu’il était. « Ni le martyr, ni sa mort, ni sa disparition ne sont le sujet de ce livre. C’est au contraire de la vie, de sa vie, dont toutes les traces n’ont pas disparu, que j’entends vous parler ici », racontait-elle.. Mais c’est son tout premier récit, sur Sofia Kovalevskaïa, grande mathématicienne victime de sexisme, qui lui vaut immédiatement d’être repérée par l’Oulipo, l’ouvroir de littérature potentielle fondé par Queneau, où elle est élue en 2009.

Dès lors, Michèle Audin s’autorise toutes les audaces, en croisant prose et arithmétique, en inventant la très géométrique contrainte littéraire de Pascal et en usant d’onzine et de sixtine, jusqu’au roman La formule de Stokes (Cassini, 2016), où l’héroïne est carrément une formule mathématique ! À l’entrelacement des disciplines, va très vite s’ajouter celui des époques. Passé, présent et futur sont des temps métissés. Michèle Audin, prise de passion par la Commune de Paris, y consacre à la fois des romans, des travaux d’historienne, et un blog passionnant, d’une érudition phénoménale, reprenant le fil de la révolution de 1871 en la racontant au jour le jour pour le cent-cinquantenaire de la Commune, en 2021. Une entreprise titanesque, qui avait trouvé écho sur le site de l’Humanité, avec une chronique quotidienne.

Avec le peuple de 1871

D’où lui venait cet intérêt ? D’elle-même, Michèle Audin faisait le lien avec ses parents et l’Algérie. « J’ai été élevée dans une famille communiste. Une certaine idée de la Commune de Paris faisait partie de la culture ! », nous lançait-elle en 2021. Ou encore : « Comme l’a dit l’homme responsable du massacre des communards : » Le sol de Paris est jonché de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon, il faut l’espérer, aux insurgés qui osaient se déclarer partisans de la Commune. « Il s’agissait de terroriser la population, pour interdire d’autres insurrections. C’est analogue, par exemple, aux massacres menés en Algérie, eux aussi par l’armée française, à Sétif et Guelma en mai 1945. »

C’est aussi le peuple révolutionnaire de 1871, son ambition démocratique et sociale qui happe Michèle Audin, ce peuple en mouvement du roman Comme une rivière bleue (Gallimard, 2017). Ce peuple vaincu qui se cache après la défaite dans Josée Meunier, 19 rue des Juifs (Gallimard, 2021), où l’écrivaine, à la manière de Georges Perec, « épuise » la litanie méticuleuse d’une perquisition, et décortique la vie d’un immeuble, d’un appartement à l’autre, et d’une révolution à l’autre : 1830, 1848, 1871… Ici, elle invente une histoire d’amour au sujet d’un personnage réel, Albert Theisz, délégué à la poste de la Commune de Paris, et témoin de mariage entre Charles Longuet et Jenny Marx.

Historienne de la Semaine sanglante

Sa rigueur toute mathématique la pousse parallèlement à devenir pleinement et très efficacement historienne. Michèle Audin avait déjà édité des textes d’Eugène Varlin, publiés en intégralité pour la première fois grâce à elle (Libertalia 2019). Elle avait aussi exhumé les lettres d’Alix Payen, ambulancière de la Commune (2020). Mais en 2021, elle se lance, avec l’ouvrage La semaine sanglante, dans un décompte précis des victimes. « Bizarrement, personne n’a fait cette histoire depuis Du Camp et Pelletan (1879-1880). À part une revitalisation des comptes de Du Camp par Tombs aussi tardivement qu’en 2010 », s’étonnait-elle alors.

La voilà plongée dans les archives, les registres de chaque cimetière, les documents des pompes funèbres. « On s’aperçoit vite qu’il n’est pas possible d’arrêter de « compter les morts » le 30 mai, comme l’ont fait Du Camp, puis Tombs. Par exemple, rien qu’au cimetière Montmartre, arrivent, le 31 mai, 492 nouveaux corps d’inconnus », signale-t-elle, avant de calculer, registres à l’appui, que 10 000 personnes ont été inhumées « pendant et après » la Semaine sanglante. À la fin, Michèle Audin est formelle : « il y a eu certainement 15 000 morts » lors de la répression versaillaise. Tout chiffre en dessous n’est pas sérieux.

Elle était la fois discrète, respectueuse et directe, sans filtre quand elle avait quelque chose à dire. Michèle Audin avait publié une belle géographie des luttes avec Paris, Boulevard Voltaire (Gallimard, L’arbalète) et s’était penchée sur le quotidien de Strasbourg sous l’Occupation, avec La maison hantée (Les éditions de minuit). Une capitale alsacienne qu’elle connaissait bien et où elle est morte. Elle avait 71 ans, 71 comme l’année de la Commune. Aurélien Soucheyre

À lire, paru dans L’Humanité, un autre article d’Aurélien Soucheyre : « Michèle Audin, l’une des plus justes continuatrices de Perec, l’hommage de son éditeur Thomas Simonnet ».

Lors de la publication d’une série d’articles sur La Commune de Paris ( du 22/03 au 31/05/2021), Chantiers de culture avait interrogé Michèle Audin sur les références et la pertinence de certains livres parus à l’occasion du 150ème anniversaire de l’événement. Elle avait répondu au courriel, le 16/04/21, avec le ton naturel et direct qui la caractérisait si bien : « Merci pour votre appréciation sur mon blog… Si vous n’avez rien trouvé sur ces livres, c’est simplement qu’il n’y a rien : je ne mentionne que les livres que j’ai utilisés dans tel ou tel article, et je n’utilise que des livres que j’ai lus. Mais je n’utilise pas tout ce que j’ai lu. Et, bien entendu, je n’ai pas tout lu ! Merci, en tout cas, pour les indications que vous me communiquez. Salut & égalité, Michèle Audin ». Une belle et grande figure des sciences et des lettres nous a quitté, une remarquable mathématicienne et flamboyante écrivaine, une plume à l’écoute de l’Histoire et pétrie d’humanisme. Yonnel Liégeois

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Abdallah Akar, maître calligraphe

Jusqu’au 06/12, en l’espace Com’Unity et à la médiathèque de Bezons (95), Abdallah Akar donne à voir ses créations. Il est l’invité d’honneur de l’exposition Mare Nostrum, la Méditerranée ! Entre littérature et spiritualité, lettres et volutes sur bois, tissu, fer et verre, le maître calligraphe décline son alphabet ! Une œuvre inspirée, pleine de grâce et de beauté.

Enfant des sables, natif de Tataouine en Tunisie et fils de la tribu Daghari, Abdallah Akar a vécu sa jeunesse entre dunes et pâturages. Berger de chèvres et moutons, comme tous les gamins de son âge la vie de semi-nomade fut son école : la beauté des paysages, la grandeur du désert, la découverte des mystères de la nature. Son plaisir pour vaincre l’ennui de longues journées à surveiller les bêtes ? Pister les traces des serpents et gerboises, les capturer… « Une enfance simple, agréable, avec l’essentiel pour vivre : figues, sucre, sel et piment », témoigne l’artiste.

L’accession au pouvoir du président Bourguiba, en 1957, transforme sa vie. Les portes de l’école lui sont ouvertes, il se prend d’amour pour la langue arabe et la poésie ! Plus tard, il rejoint son frère en France pour poursuivre des études scientifiques et décrocher une licence en physique. Au cœur de ce parcours scolaire puis universitaire, il fait alors une rencontre éblouissante. Percutante, étonnante qui va bouleverser sa vie : Léonard de Vinci ! C’est un copain qui lui a prêté un petit bouquin sur le génial italien. Subjugué par la démarche du maître, tant artistique que scientifique, il se met à le copier. La démarche classique pour tout néophyte avant de tracer sa propre voie, des plus anciens à Picasso tous ont emprunté le même chemin.

Obsédé par les images du résident d’Amboise, Abdallah Akar pousse la porte de la MJC (Maison des jeunes et de la culture) de La Courneuve, « en ce temps-là les banlieues parisiennes fourmillent de richesses insoupçonnées ! ». Il commence à manier gouaches et pinceaux, il s’inscrit à un atelier de sérigraphie où il s’initie à l’art du trait. La calligraphie s’invite en son univers mental et artistique, d’abord à la lecture d’un livre sur ce coup de plume si particulier, ensuite avec la rencontre d’un maître, un contemporain cette fois, le calligraphe irakien Ghani Alani, natif de Bagdad mais vivant en France.

Le grand maître par excellence, ses œuvres exposées dans toutes les grandes capitales du monde… Qui l’exhorte à percer les secrets de « la belle écriture », du grec kallos (beauté) et graphô (écrire) : le plein, le délié, le trait…. Plus tard, c’est la découverte d’un autre créateur en la matière, « le maître, l’artiste », Hassan Massoudy qui mêle calligraphie traditionnelle et style contemporain pour tracer un nouveau chemin à l’art de la calligraphie arabe. « Son art d’une profonde et sobre beauté devient comme un chant d’éternité qui ne nous quitte plus », témoignera Andrée Chedid, la grande poétesse. De confrontations en rencontres diverses, un cheminement naturel pour Abdallah le postulant aux belles lettres, il organise sa première exposition en 1986 à Villetaneuse, en Seine-Saint-Denis comme il se doit !

« Par ce lien fondamental avec la langue arabe, je crée mon monde intérieur, inspiré par les grandes œuvres littéraires », confesse Abdallah Akar, mêlant avec grâce et beauté textes sacrés et poésie. Délaissant de temps à autre le papier pour oser s’aventurer vers de nouveaux supports : le bois, le textile, le fer et le verre…

« Si j’avais su qu’il existait une chose telle que la calligraphie islamique, je n’aurais jamais commencé à peindre » Pablo Picasso

Ainsi, l’installation dans une église de Blois de quatre planches à peine équarries sur lesquelles se déploie la sourate XIX du Coran, celle consacrée à Marie, ainsi son Hommage aux Muallaqu’àt, les célèbres poèmes antéislamiques devenus sous sa plume « Poèmes suspendus » : de grand format, seize textiles calligraphiés ! Du grand art, quand le trait et le mot s’unissent en un grandiose mariage des formes et des couleurs.

« J’honore à ma façon le dialogue interreligieux et interculturel », commente Abdallah Akar d’une voix sage et douce, empreinte d’une sincère modestie. Ses Dormants d’Ephèse présentés à la Villa Médicis de Rome, exposant par-delà les frontières, des pays arabes aux grandes capitales européennes, il est à son tour reconnu grand maître en calligraphie ! Loué pour son esprit créatif, la magie de sa plume, la flamboyance de ses œuvres… Ainsi dansent, pleurent ou chantent les lettres sur la toile. De Mahmoud Darwich à Rimbaud, entre Orient et Occident, une invite inédite à partager la saveur de nos alphabets. Yonnel Liégeois, photos Salah Mansouri

Mare Nostrum, Abdallah Akar et 34 artistes : Biennale d’art contemporain Rev’Arts 2025, du 18/11 au 06/12. En l’espace Com’Unity, dans le cadre de l’exposition Mare Nostrum, chaque toile se fait fragment de Méditerranée, une traversée entre silence et parole, visible et invisible. « Elle n’est pas une mer qui sépare, elle relie et unit : elle est mémoire, langue et lumière partagée ». Chaque signe calligraphié contient le murmure des rivages et le souffle des peuples. Avec Abdallah Akar, la calligraphie respire, se déploie, se libère. Elle devient peinture, rythme, danse. Le noir de l’encre dialogue avec la lumière du papier, les couleurs éclatent comme des orages méditerranéens. Poète du visuel, Abdallah Akar invite à la méditation et au voyage intérieur. Espace Com’Unity, 1 rue Emile Zola, 95870 Bezons.

Calligraphies inédites, Abdallah Akar : jusqu’au 06/12. Peintre et poète, Abdallah Akar fait de la lettre un paysage, du mot un souffle. Entre tradition et modernité, son œuvre relie les cultures et les âmes, transformant la calligraphie en peinture, rythme et lumière. Dans le cadre de l’exposition REV’ARTS à la médiathèque, il présente un ensemble inédit en parfaite résonance avec le lieu du livre et des mots. La médiathèque Maupassant, 64 rue Édouard Vaillant, 95870 Bezons (Tél. : 01.79.87.64.00).

Jusqu’au 19/01/26, à la Villa Médicis de Rome, Abdallah Akar participe à l’exposition collective Lieux saints partagés, voyage entre les religions : une installation de sept tissus représentant les sept Dormants d’Ephèse ( extrait de la Sourate 18/ Al Kahf/La Caverne). L’exposition réunit des œuvres majeures issues des collections françaises, italiennes et vaticanes mises en dialogue avec des créations contemporaines. De Gentile da Fabriano à Marc Chagall en passant par Le Corbusier, elle s’attache à mettre en lumière à travers des œuvres d’art un phénomène religieux parfois méconnu mais très présent en Méditerranée : les sanctuaires partagés par des fidèles de religions différentes. Académie de France à Rome – Villa Médicis, Viale della Trinità dei Monti, 100187 Roma.

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Jérusalem, shoah et nakba

Au studio des Mathurins (75), Ismaël Saidi présente Jérusalem. La pièce, mise en scène et interprétée par l’auteur, est un plaidoyer pour la paix. Dans la lignée de Djiad, son précédent spectacle à succès.

Sur le plateau nu, un homme se lamente. Il a perdu son procès, il doit dans quelques minutes remettre les clés de la demeure à sa nouvelle propriétaire. La vieille petite maison se trouve à Sheikh Jarrah, quartier de Jérusalem-Est. Shahid et Delphine Lachance (Ismaël Saidi et Inès Weill-Rochant en alternance avec Fiona Lévy) sont des inconnus l’un pour l’autre. Et chacun se dit convaincu de ses droits car il s’agit, clament-ils en chœur, de la maison de leurs ancêtres. Sur ce canevas souvent drôle, Ismaël Saidi a imaginé, à l’occasion d’une éclipse du soleil, une aventure assez fantastique. Le texte est de 2022, mais le drame actuel qui plonge cette partie du monde dans une actualité incertaine, dans le désespoir, lui confère une force supplémentaire.

Sur la scène, le dialogue permet de se comprendre, de s’entendre. Et du passé jaillit la lumière du présent. Voilà que deux revenants prennent la parole. Ruth et Al Qodsi, par la bouche de Delphine et Shahid, donnent à comprendre le passé sombre qui d’une certaine façon les unit. Tous deux se souviennent de la bonne entente des hommes et des femmes d’alors, qui partageaient les mêmes terres à défaut d’avoir épousé la même religion. Mais le respect de chacun faisait que tous vivaient en bonne harmonie.

Shoah et Nakba

Ruth est une rescapée de la Shoah, et Al Qodsi un exilé de la Nakba (l’exode palestinien de 1948). Tous deux ont souffert, et espéré la paix et la fraternité humaine. À travers ces personnages, explique l’auteur, « deux douleurs s’affrontent mais ne se hiérarchisent pas ». Loin de toute « compétition victimaire ». Né en 1976 à Bruxelles, Ismaël Saidi a été policier avant de se laisser séduire par l’écriture. Son premier grand succès dans les pays francophones, Djihad en 2014, mettait en présence trois garçons enrôlés par des fanatiques et se retrouvant armes au poing à Homs en Syrie, sans comprendre grand-chose à leur aventure. Agissant au nom, tentaient-ils de dire, de la défense d’un coran… qu’ils n’avaient jamais lu.

Avec un humour dévastateur, Saïdi démontait la mécanique. Ont suivi d’autres temps forts de cette saga, comme Géhenne ou encore Tribulations d’un musulman d’ici. Avec Jérusalem, la visée est toujours la même : contribuer à dire avec conviction combien le dialogue et la connaissance sont nécessaires, mais aussi que « sans mémoire il ne peut y avoir de paix ». Gérald Rossi

Jérusalem, Ismaël Saidi : Jusqu’au 31/12, les mercredi et jeudi à 19h. Théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, 75008 Paris (Tél. : 01.42.65.90.00).

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Plasticiennes, trois femmes au Moulin

Jusqu’au 27/11, au Moulin de Mézières-en-Brenne (36) s’exposent les œuvres de trois lauréates du 38ème salon des peintres de la Brenne. Françoise Lauchet, Brigitte Vallin, Isabelle Prost : trois femmes et artistes, trois univers et techniques.

Les premiers pas dans la salle d’exposition du Moulin conduisent devant les tableaux de Françoise Lauchet. Le réalisme des portraits laisse pantois. Difficile de quitter le regard saisissant de cet Afghan… Grâce à une rencontre avec Lionel Asselineau, maître pastellliste, Françoise Lauchet manie également le pastel pour peindre des animaux et des natures mortes.

Viennent ensuite les aquarelles de Brigitte Vallin, à la tonalité délibérément douce. Ses tableaux restituent à merveille la sérénité des paysages de la Brenne. Elle se consacre à l’aquarelle depuis plus de 20 ans et peint d’après photos ou en extérieur. Elle est actuellement responsable d’un atelier de peinture sans professeur où s’entraident des participants amateurs et passionnés

Une fois quitté les œuvres accrochées aux murs, la déambulation entraîne le visiteur à proximité des sculptures en céramique d’Isabelle Prost. Des animaux criants de vérité, le regard attiré par ses statuettes « kiss,kiss ». Une façon de montrer qu’il n’est pas d’ennemis irréconciliables. « Loup-brebis », « Chien-lièvre », « Chat-souris », se bécotent sous des apparences quasi humaines. Isabelle Prost, artiste sculptrice, expose ses œuvres dans son atelier « Cut garden » (jardin mignon en anglais), à Lusignan dans la Vienne.

La visite s’impose, elle vous offrira un peu de tendresse dans ce monde de brutes. Philippe Gitton

Les peintres de la Brenne, jusqu’au 27/11 : Entrée libre, les mardi-mercredi et vendredi de 14h à 18h, les jeudi et samedi de 9h30 à 12h30 et de 14h à 18h. Le moulin, 1 rue du Nord, 36290 Mézières-en-Brenne (Tél. : 02.54.38.12.24).

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14-18, des animaux de guerre

Le 11 novembre, Montreuil (93) et d’autres villes rendent hommage aux animaux morts pendant la Première Guerre mondiale. Une plaque, sculptée par l’artiste Virgil, fut apposée en 2021 dans le cimetière de la cité. Retour sur une hécatombe

Ils n’ont eu d’autre sépulture que les champs de la Somme et de la Marne sur lesquels ils sont tombés, les carnassiers les débarrassant de leur chair pour s’en nourrir. Ils furent les derniers auxiliaires vivants des armées en guerre. La Grande Guerre a tué, les deux camps confondus, 9,7 millions de militaires et 8,9 millions de civils. En marge de ces destinées humaines tragiques, on estime à 11 millions d’équidés, à une centaine de milliers de chiens et à 200 000 pigeons le nombre de victimes animales du conflit.

Une hécatombe bestiale

Quel souvenir aurait-on de « cet autre cheval, un allemand, une bête de selle, un alezan clair, presque doré, aux attaches déliées et pures, une encolure gracieuse et souple, des yeux ardents qu’une buée triste commençait à éteindre… La fusillade crépitait… Lui était debout, au milieu de la chaussée, seul dans la pleine clarté… Une de ses jambes de devant, déchirée à hauteur du poitrail, ruisselait jusqu’au sabot. Par une artère ouverte, un flot rouge affluait sans trêve, inépuisable, et tachait la route à ses pieds. Quand se coucherait-il dans ce sang, cheval mort au milieu de la route ? » Quel souvenir en aurait-on sans Maurice Genevoix l’ancien combattant qui, après Ceux de 14 consacré aux hommes, y associa avec Bestiaire sans oubli le sort des animaux de guerre.

Côté français, on a enrôlé 1,8 million de chevaux, et réquisitionné puis importé des ânes et des mulets, à hauteur de 570 000, des États-Unis lorsque les écuries du pays ont été taries. Des importations qui sont une source de mortalité avant même d’avoir atteint les champs de bataille. Sur le pont des bateaux, les animaux traversant l’océan Atlantique affrontent le froid et les vagues. Entassés dans les cales, ils subsistent dans leurs excréments et crèvent sans que l’on puisse évacuer les cadavres. La France, qui paie comptant les vendeurs pour passer les commandes à moindre coût, enregistre 40% de pertes à l’arrivée. Les Anglais, eux, ne paient qu’à réception et déduisent les pertes de la facture, ce qui ramène les pertes à 20 %.

Chevaux et mulets, chiens et pigeons

Les équidés se répartissent les rôles : aux chevaux de tirer charrettes et canons, aux ânes et mulets d’être bâtés de provisions et de munitions. Si pas moins de 700 000 chevaux français sont morts, tous ne sont pas tombés sous la mitraille. Qu’il soit de trait ou de selle, un cheval est incapable de parcourir les 50 à 80 km quotidiens qui lui étaient parfois imposés. Nombre d’entre eux sont morts d’épuisement. Et puis, il y a ceux qui, dans les plaines de Flandre, se sont enfoncés jusqu’à l’étouffement dans les trous de bombes dissimulés par la boue.

Les chiens sont impartis d’un rôle plus noble que celui de la traction ou du portage. À commencer par les « sanitaires » chargés de retrouver morts et blessés. « Avant de se concentrer sur les tranchées, le front de la Marne s’étendait sur plus de 50 km au long desquels il fallait repérer les blessés », rappelle Éric Baratay, historien et professeur à Lyon III, spécialisé dans les relations homme-animal. Nobles encore les tâches de chien messager ou de garde pour éviter les intrusions ennemies chargées de faire des prisonniers lorsque la guerre se confinera aux tranchées.

Cité à l’ordre de la Nation

En revanche, il en est qui seront sacrifiés à la détection des mines. À partir de 1917, aux chiens messagers chargés des missions à courte distance s’ajouteront les pigeons pour le long cours. Il en est un, le pigeon Vaillant, doté d’un numéro de matricule comme chaque soldat, qui s’est vu cité à l’ordre de la Nation pour avoir porté un message capital en traversant les nuages de gaz toxiques et au mépris des tirs.

Un honneur dont l’armée française fut avare au point d’avoir détruit dans les années 1930 les registres militaires qui mentionnaient les interventions des animaux. À l’inverse, ces auxiliaires de troupes ont été honorés à l’étranger. Un imposant monument de 18 mètres de large sur 17 de profondeur, nommé « Animals in War », a été érigé à Hyde Park, à Londres.

« Ils n’avaient pas le choix »

Australiens et Canadiens en ont fait de même dans des dimensions plus modestes, suivant en cela ce qui est sans doute un tropisme anglo-saxon. L’Australian War Animal Memorial Organisation a ainsi inauguré en 2017 un mémorial aux animaux à Pozières, dans la Somme. Sur le monument de Londres, une phrase d’Erich Maria Remarque extraite d’À l’Ouest rien de nouveau : « Ils n’avaient pas le choix ». Pas davantage que ceux des tranchées. Alain Bradfer

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Sept nains au tribunal

Au théâtre du Pays de Morlaix (29), Charlie Windelschmidt présente …Et les sept nains ? Une déconstruction du célèbre et fameux conte des frères Grimm, un original et fantasque tribunal des flagrants délires revisité au temps de la belle époque sur les ondes de France Inter ! Loin des images doucereuses de Blanche-Neige à la Walt Disney, la troupe mord dans la pomme à belles dents.

Ils se nomment N1, N2, N3… Au final, ils ont bien grandi, les Sept nains du conte ! Pas si joviaux, sympathiques et innocents qu’ils en avaient l’air au détour d’un bel album pour enfants ou de leur gentille image colportée à foison sur petits et grands écrans… Tels des précurseurs, Bruno Bettelheim et Mélanie Klein, psychanalystes, avaient déjà fortement et intelligemment perturbé et interrogé le beau livre d’images. Charlie Windelschmidt, à la manœuvre de la compagnie Derezo, offre à son tour un original et truculent retour à la réalité. Il est vrai qu’il est coutumier de spectacles hors norme, loin des mises en scène stéréotypées !

Les garçons n’ont vraiment aucune raison de se plaindre. Quand ils rentrent du boulot, les lits sont faits, la vaisselle et la cuisine aussi, la maison balayée, la table dressée… À petite taille, grande fortune ! Sauf que la révolte gronde sur la scène de Morlaix, précédemment au Quartz de Brest où les garnements devenus grands furent convoqués en justice, le tribunal siège en appel selon la formule consacrée. Tour à tour, l’un après l’autre, chaque nain est invité à s’expliquer ou se justifier devant la procureure. Un procès en bonne et due forme, fort coloré en mots, lumières et musique, mimes et pantomimes, éclats de voix et dérobades incontrôlées. Rien ne va plus dans le meilleur des contes ! Les masques tombent, la boîte à rêves se fissure devant la force de la réalité. Devenus de jeunes adultes, encore assoupis dans le mythe et chaudement serrés en groupe, chacun est convié plusieurs fois à la barre pour témoigner et faire la vérité sur ses comportements passés.

Dans un rectangle lumineux surplombant la scène, montent les questions de plus en plus précises et pressantes : pourquoi avoir hier agi ainsi, qu’en est-il aujourd’hui ? Pour les évincer, plaisanter ou minauder, plaider non coupable ou rejeter la faute sur la société… « L’enfer, c’est les autres », mine de rien, ils maîtrisent les Belles Lettres, citent Sartre le sulfureux. Bien d’autres, sans gêne ni remords, ont croqué dans la pomme, ensorcelé leur belle qui n’est pas toujours blanche ! Ils sont du « populo », les nains d’aujourd’hui, ils causent la langue des bandes de quartier. Pas forcément coupables, le délit de faciès n’est pas loin, ils sont même instruits : Kafka et Montaigne ne leur sont pas des auteurs méconnus ! Des planches à la salle, l’interpellation percute le public : fantasmer ou assumer nos singularités de vie ? Prendre ses désirs pour des réalités ? Quelle place pour la femme librement acceptée ? Comment casser le poids des habitudes ? Accepter ou non de grandir en reconnaissant ses propres doutes et contradictions ? Entre humour décomplexé et vérités prononcées, la mise au jour de nos présupposés éclate sous la lumière tamisée des projecteurs.

Une mise en scène détonante et fragmentée, comme à l’accoutumée avec Derezo ! Sur l’Adagio d’Albinoni, voire de la musique punk, se déploie la narration dans une écriture à trois imaginaires : Garance Bonotto, Lisa Lacombe, Morgane Le Rest. Les ombres chinoises découpent en noir et blanc les lumières changeantes et démultipliées, les dépositions se suivent et se complètent à l’envie dans une mise en espace à l’identique, répétitive au risque de lasser l’écoute… Il est une qualité pourtant à reconnaître : l’imagination débridée et débordante de Charlie Windelschmidt. Entre rire et sérieux assumés, la troupe et le public mordent à pleines dents dans ce nouveau livret d’images. Yonnel Liégeois

… Et les sept nains ?, Charlie Windelschmidt et la compagnie Derezo : le 12/11 à 19h et le 13/11 à 20h au Théâtre du Pays de Morlaix, 20 rue de Brest, 29600 Morlaix (Tél. : 02.98.15.22.77). Le 11/12 à L’Atelier à Spectacle, scène conventionnée de Vernouillet (78). Le 02/04/26 à L’Archipel, pôle d’action culturelle, Fouesnant (29). Le 09/04/26 au Manège, Scène nationale de Maubeuge (59).

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Pour le meilleur et pour le rire !

En cette année 2025, marquée par des crises humanitaires sans précédent, Clowns Sans Frontières lance une grande campagne Pour le meilleur et pour le rire. L’objectif ? Récolter 30 000 € d’ici la fin de l’année pour offrir des moments de joie et de magie à des milliers d’enfants vivant dans des zones de conflit ou de vulnérabilité.

Dans un monde où 1 enfant sur 6 vit dans une zone de conflit, les conséquences sur leur santé mentale et leur bien-être sont dévastatrices. Les conflits, les catastrophes naturelles et la pauvreté privent des millions d’enfants de leur droit fondamental : le droit de rire, de rêver et de grandir en sécurité. La Convention internationale des droits de l’enfant stipule que chaque enfant a le droit de vivre, que les États doivent être garants de leur survie et de leur développement dans les meilleures conditions possibles. Les enfants qui fuient leur pays d’origine doivent recevoir l’aide et la protection dont ils ont besoin. Clowns Sans Frontières croit en la puissance du rire et des arts vivants pour apaiser les traumatismes, renforcer la confiance en soi et redonner de l’espoir. Les chiffres sont implacables : à la fin de l’année 2023, près de 50 millions d’enfants étaient déplacés en raison de conflits, de violences et de catastrophes naturelles, soit 40 % de l’ensemble des personnes déplacées de force dans le monde. À l’horizon 2026, 213 millions d’enfants dans 146 pays auront besoin d’une aide humanitaire au cours de l’année.

Depuis 1994, les artistes clowns sont intervenus dans les zones les plus fragiles du monde pour apporter de la légèreté et du réconfort : Congo, Gaza en Palestine, Haïti, Liban, Soudan… En 2024, grâce à toutes leurs actions, 14 710 enfants ont bénéficié de spectacles, d’ateliers et de moments de partage : spectacles gratuits (clown, musique, acrobatie, théâtre) dans les bidonvilles – camps et orphelinats, ateliers d’expression artistique pour les enfants et les travailleurs sociaux, formation d’artistes locaux pour pérenniser les initiatives mises en place. En 2024, ce sont 40 spectacles, 96 ateliers, 2 229 heures de bénévolat, 53 artistes et logisticiens mobilisés. Clowns Sans Frontières veut aller plus loin. Aussi, lance-t-il une grande et intense campagne de collecte de dons. L’objectif ? Récolter 30 000 € d’ici la fin de l’année pour offrir des moments de joie et de résilience à des milliers d’enfants en situation de vulnérabilité.

Avec le soutien de chacune et chacun, alors il sera possible :

  • De toucher 10 000 enfants supplémentaires en 2026.
  • De former des artistes locaux pour qu’ils puissent continuer à semer la joie dans leurs communautés, même après le départ des intervenants.
  • de créer des souvenirs qui soignent : des moments de magie et de légèreté, portés par des artistes dont le talent apaise et inspire.

Je fais un don maintenant

Chaque don compte, chaque sourire compte, ensemble faisons la différence ! Soutenir Pour le meilleur et pour le rire, c’est offrir plus qu’un moment de joie, c’est redonner de l’espoir à des enfants qui en ont cruellement besoin. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

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Agathe Quelquejay, la belle et les miséreux

Au théâtre de l’Arlequin à Morsang-sur-orge (91), Guy-Pierre Couleau propose Rossignol à la langue pourrie. Un « seule en scène » d’Agathe Quelquejay, belle et persuasive lorsqu’elle s’empare des textes de Jehan Rictus. Le poète des pauvres dans la langue des miséreux, d’une étonnante modernité.

Elle s’avance dans la pénombre, seules quelques bougies éclairent la scène. Claudiquant nu-pieds, désarticulée, comme égarée sous le poids de la misère et des gifles que lui assène sa mère… Les mots sont pâteux, goûteux en ce parler populaire des années 1900, une poésie rebelle dont s’empare Agathe Quelquejay avec gourmandise, bouleversante de naturel et de sincérité. Un spectacle incisif et persuasif, qui ne dure que le tour du cadran, mais quelle prestation : flamboyante dans sa simplicité, foudroyante dans sa vérité ! De la gamine maltraitée à la mère qui geint sur la tombe de son gamin guillotiné, nous est offerte la déclamation de cinq poèmes extraits du Cœur populaire, le second recueil de Rictus.

Gabriel Randon, sous le pseudonyme de Jehan Rictus, avait déjà publié en 1897 Les soliloques du pauvre, la dérive d’un sans-logis dans Paris. Ayant déserté le domicile familial à sa prime jeunesse, expérimenté la vie de vagabond, l’homme sait de quoi il parle, il ne joue pas au « borgeois » qui causerait sur les sans-le-sou. Il s’affiche naturellement comme le poète des miséreux, s’exprimant dans la langue du peuple, l’argot des fortifs et des faubourgs, scandant plaintes et sanglots sur les planches des cabarets montmartrois… C’est fort et puissant, sans fioritures ni détours, d’un réalisme poétique à mouiller les yeux, écarteler cœur et poumons ! S’accaparant ce Rossignol à la langue pourrie, récits d’amour et de misère en langue populaire, créé à l’Essaïon-Théâtre de Paris puis repris au festival d’Avignon 2025, Agathe Quelquejay ne force jamais le trait.

D’un poème l’autre, dans une économie de gestes superbement éclairés, la magie opère. Slameuse ou rappeuse des temps présents, la comédienne s’improvise Cour des miracles : petite fille gémissante ou consolante, gamine en quête d’amour, jeune prostituée en mal de rédemption ou mère éplorée… Le « petit peuple » mis en partition par Guy-Pierre Couleau, les multiples facettes d’un monde où c’est d’abord l’enfant qui trinque, égaré dans le monde des adultes, victime en première ligne de la pauvreté et de l’oisiveté ! Lumière braquée sur tous ces gens de peu aujourd’hui miséreux, égarés ou paumés, que tout le monde voit mais que personne ne regarde. D’une sidérante modernité, un envoûtant spectacle pour qu’émerge un rayon de soleil sous un ciel de poussière. Yonnel Liégeois

Rossignol à la langue pourrie, mise en scène de Guy-Pierre Couleau avec Agathe Quelquejay : le 09/11 au théâtre de L’Arlequin, 35 rue Jean-Raynal, 91 390 Morsang-sur-Orge (Tél. : 01.69.25.49.15). Le 14/11 à 20h30 aux Atypiques d’Ales, Salle Biosphera, 18 rue Vincent Faïta, 30480 Cendras (Tél. : 04.66.07.39). Les 21 et 22/11 à La station théâtre, 1 Rue de Rennes, 35520 La Mézière (Tél. : 02.99.69.28.09).

Farandole des pauv’s P’tits fanfans morts

Nous, on est les pauv’s tits fan-fans,

les p’tits flaupés, les p’tits foutus

à qui qu’on flanqu’ sur le tutu

les ceuss’ qu’on cuit, les ceuss’ qu’on bat,

les p’tits bibis, les p’tits bonshommes,

qu’a pas d’bécots ni d’suc’s de pomme,

mais qu’a l’jus d’triqu’ pour sirop d’gomme

et qui pass’nt de beigne à tabac.

Les p’tits vannés, les p’tits vaneaux

qui flageol’nt su’ leurs tit’s échâsses

et d’ qui on jambonn’ dur les châsses :

les p’tits salauds, les p’tit’s vermines,

les p’tits sans-cœur, les p’tits sans-Dieu,

les chie-d’-partout, les pisse-au-pieu

qu’il faut ben que l’on esstermine.

Nous, on n’est pas des p’tits fifis,

des p’tits choyés, des p’tits bouffis

qui n’ font pipi qu’ dans d’ la dentelle,

dans d’ la soye ou dans du velours

et sur qui veill’nt deux sentinelles :

Maam’ la Mort et M’sieu l’Amour.

Jehan Rictus, Le cœur populaire

« Lire Jehan Rictus, comme lire Villon, Couté ou les slameurs d’aujourd’hui, c’est affirmer que c’est le poète qui fait la poésie, et non la langue qu’il emploie ».

« Tant qu’il y aura des pauvres, il faudra toujours lire la poésie de Rictus à haute voix pour bien les comprendre, car c’est une poésie qui doit s’entendre et se scander ».

« Tant qu’il y aura des pauvres, il faudra dénoncer la misère avec les mots de ceux qui la subissent ».

Cécile Vargaftig, scénariste et auteure

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Femmes, les pionnières de l’ESS

Aux éditions du Campus ouvert, Scarlett Wilson-Courvoisier publie Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS. À l’aide d’une centaine de portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles, l’auteure met à l’honneur ce combat émancipateur au cœur de l’économie sociale et solidaire. Femmes pionnières, combattantes, affranchies et décideuses…

Il y a quelques années, les journalistes s’interrogeaient sur le sujet : « Pour être dirigeant de l’économie sociale et solidaire (ESS), faut-il être mâle sexagénaire et gaulois ? ». Aujourd’hui, Scarlett Wilson-Courvoisier nous propose le fruit d’un engagement de quarante années pour l’ESS et un long et passionnant travail, Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS (1830-1999). Ce sont plus de 100 portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles que l’autrice classe en « pionnières, femmes combattantes, femmes institutionnelles, affranchies et décideuses ».

Pédagogue et féministe

Certaines ont marqué durablement leur temps. Il y a les grandes pédagogues et militantes de l’éducation des filles et des femmes, Marie Pape-Carpantier et Élisa Lemonnier. Il y a l’écrivaine et militante Flora Tristan. Il y a les héroïnes de la Commune, Louise Michel et Nathalie Le Mel. Plus récemment, il y a Marie-Andrée Lagroua Weil-Hallé, fondatrice du Mouvement pour le planning familial, ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz, qui présidera ATD-Quart monde. Mais on en retrouve (ou découvre) tant d’autres qui, le plus souvent dans le silence, ont, aux côtés des grands fondateurs, jeté les bases de l’économie sociale, structuré la société civile, mené le combat féministe.

Éclairée et émancipatrice

Émanation du collectif des femmes pour l’économie sociale et solidaire FemmESS, que Scarlett Wilson-Courvoisier a contribué à créer, Le Matrimoine permet de rendre justice aux anciennes et à toutes celles qui leur ont succédé et qui continuent de le faire. Le combat de FemmESS était nécessaire au sein d’une ESS qui se veut éclairée et émancipatrice, mais qui reproduit trop souvent des modèles patriarcaux. Une grande majorité des salariés de l’ESS sont des femmes, mais avec le plafond de verre et les distorsions hiérarchiques, elles se voient trop souvent confinées à l’exécution. Combien d’années Maguy Beau demeura seule au sein des instances dirigeantes de la Fédération nationale de la Mutualité Française ? Quelle est la place des femmes dans les présidences associatives ou coopératives ?

Avec Scarlett Wilson-Courvoisier qui fut longtemps l’une des très rares femmes au sein de la délégation interministérielle à l’économie sociale, sortent enfin de l’ombre des figures attachantes et impressionnantes par leurs réalisations. Si une civilisation se juge à la place qu’elle fait aussi aux femmes, il est grand temps que l’ESS se penche sur son histoire et sur sa réalité actuelle. Jean-Philippe Milesy

Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS, de Scarlett Wilson-Courvoisier (éditions Campus ouvert, 2 volumes, 500 p., 36€).

Le 20/11 à 18h, l’association Alpesolidaires organise à la Maison de la vie associative et citoyenne de Grenoble (6 rue Berthe de Boissieux, tél. : 04.76.87.91.90) une conférence, rencontre-débat, animée par Scarlett Wilson-Courvoisier.

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La vérité, rien que la vérité

Au théâtre La Flèche (75), Claire Lasne Darcueil présente Petit traité de toutes vérités sur l’existence. La mise en espace du texte de Fred Vargas, au titre éponyme… Prétendument sérieuse, entre humour et dérision, la plainte de tout cœur en manque ou mal d’amour.

Devant son panneau de feuilles blanches, comme désemparée et prenant l’auditoire à témoin, la femme hésite puis se ravise. Griffonnant au feutre noir les mots-clefs de la conférence dont elle va nous abreuver… Pour l’heure, aux aguets mais l’instrument toujours silencieux, un saxophoniste veille au bon déroulé de la soirée.

Les paroles fusent, des propos tenus avec le sérieux scientifique qui en impose, l’affaire est entendue, historiens et chercheurs en attestent, « le sens de la vie déboussole l’homme depuis l’origine et son isolement dans le néant ». La conférencière n’en démord pas, convaincue et convaincante ! Feuillets en main, le regard concentré mais, semble-t-il, tout de même quelque peu perdu ou égaré face à son public fort attentif, Claire Lasne Darcueil déclame son Petit traité de toutes vérités sur l’existence avec aplomb ! Noircissant les feuilles de phrases ou mots aussi foireux que sentencieux, d’une évidente vérité comme relevant d’une phraséologie fort verbeuse !

La leçon première, essentielle, capitale de tout ce beau discours ? Apprendre à être aimé de l’être aimé, conserver l’amour envers et contre tout, « comment éviter de le rater »… Une tâche qui n’est pas de tout repos, y compris pour la conférencière qui paraît en souffrances de cœur, interrompant régulièrement son énoncé pour s’en aller quérir d’un ailleurs : un interlocuteur manquant, un amour absent, nul ne sait, respiration bienfaisante, le saxophone couvre le silence. Tombe l’oracle au final, Socrate et Nietzsche en ont débattu sûrement, comme l’ombilic qui aère la terre, il nous faut respirer et nous libérer de la bouse qui sèche le sentiment amoureux, l’empêche de fleurir !

Espiègle, tendre ou mutine, Claire Lasne Darcueil subjugue son auditoire entre esprit de sérieux, humour et dérision. Entre emballements et échecs, nature à la dérive ou souffles au cœur, hasard et nécessité, empressons-nous d’aimer, homme ou femme il n’est nullement interdit de rêver debout ! Yonnel Liégeois

Petit traité de toutes vérités sur l’existence, Claire Lasne Darcueil et Bruno Texier au saxo : jusqu’au 18/12, les mercredis à 21h. La Flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40). Le texte de Fred Vargas est disponible aux éditions Flammarion (96 p., 3€).

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L’aquarius, une planche à la mer

Au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), Lucie Nicolas présente Le dernier voyage (Aquarius). Du pont d’un bateau aux planches d’un théâtre, l’épopée de 629 réfugiés en quête d’une terre d’accueil. Du théâtre documentaire de belle facture.

« Il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts

et ceux qui sont en mer »

Anacharsis, philosophe, VIème siècle avant J.C.

La sirène retentit, stridente. Le bateau reçoit l’ordre de couper les moteurs, interdiction lui est signifiée d’entrer dans les eaux italiennes… L’Aquarius, le fameux navire humanitaire affrété par S.O.S. Méditerranée, erre de côte en côte en ce terrible mois de juin 2018. Dans l’attente d’une réponse positive d’un port d’accueil, au risque d’une pénurie alimentaire et de graves conséquences sanitaires pour les 629 migrants à son bord…

Pour tout décor une forêt de micros haut perchés, en fond de scène un comédien-technicien-musicien ( Fred Costa) s’active entre lumières, bruits et sons. Sur les planches du théâtre Jean Vilar de Vitry, pas encore chahutés par les vagues de la haute mer, s’embarquent trois matelots peu ordinaires. Bénévoles engagés dans une mission humanitaire à grands risques, ils changeront de rôles au fil de la représentation : membre d’équipage, secouriste, capitaine, journaliste… Embarquement terminé, destination la mer Egée, et vogue la galère ! Avec force convictions et dotés d’une folle énergie, les trois comédiens (Saabo Balde, Jonathan Heckel, Lymia Vitte) nous content de la voix et du geste cette dernière mission de l’Aquarius à l’heure où les autorités italiennes lui refusent le droit de débarquer les centaines de rescapés à son bord.

Une tragique odyssée qui, entre émotion et réflexion, navigue dans les remous de questions en pleine dérive : comment justifier ce manquement au droit maritime international de prêter assistance à toute personne en détresse ? Comment expliquer ce silence des autorités européennes sous couvert de protéger les frontières des états membres ? Pourquoi criminaliser les actions des humanitaires et laisser croire que des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants embarquent sur des canots de fortune au titre d’une immigration sauvage ? L’angoisse monte sur le pont, les conditions de sauvetage sont toujours périlleuses, naufragés – matelots et bénévoles croulent de fatigue et d’épuisement. Le bonheur explose en cale lorsque une femme sauvée des eaux retrouve son mari, une mère son enfant, un frère sa sœur. Point de discours lénifiant ou compatissant au cœur de ce spectacle conçu par le collectif F71, qui s’inspire du travail du philosophe Michel Foucault pour qui l’année 1971 fut celle d’un engagement résolu aux côtés des détenus et contre les violences policières ou racistes, juste un rappel des propos tenus par les diverses autorités gouvernementales avant que l’Espagne n’accepte avec ferveur d’accorder accueil et assistance aux migrants rescapés d’une mort programmée.

Une superbe épopée qui, entre musique et chants entremêlés, offre vie, lumière et couleur à ces hommes et femmes de bonne volonté qui osent engager leurs existences, planche ou bouteille à la mer, sur des voies d’eau solidaires. Qui interpellent chacune et chacun, au travers d’une création artistique de belle et grande facture, sur la place à prendre ou à trouver à la sauvegarde de notre humaine planète, océan de vivants aux valeurs partagées. Yonnel Liégeois

Le dernier voyage (Aquarius), Lucie Nicolas avec le Collectif F71 : Le 06/11 à 20h. Théâtre Jean Vilar, 1 place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine (Tél. : 01.55.53.10.60). Les 04-05/02/26, au Moulin du Roc, scène nationale de Niort (79). Du 19 au 21/03/26 au Théâtre Aimé Césaire, Fort-de-France (972).

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Peter Watkins, le cinéaste de la Commune

Résidant en Creuse (23) depuis deux décennies, le réalisateur britannique Peter Watkins est décédé le 31/10. Auteur d’un cinéma engagé et pacifiste mêlant fiction et documentaire, dont La Commune en 2000, le cinéaste avait reçu un Oscar en 1967 pour La bombe. Disponible sur les réseaux sociaux, un article d’Abbas Fahdel.

Peter Watkins est mort, et avec lui s’éteint l’une des dernières consciences du cinéma occidental. Non pas un réalisateur parmi d’autres, mais un réfractaire. Un insurgé de l’image. Un homme qui aura passé toute sa vie à refuser la domestication du réel par les appareils du pouvoir, qu’ils soient médiatiques, politiques ou esthétiques. Né en 1935, il aura bâti une œuvre à contre-courant de tout ce que le cinéma institutionnel a produit. Dès The War Game (1965), son faux documentaire sur les effets d’une attaque nucléaire en Grande-Bretagne, il s’attaque à la première des hypocrisies modernes : celle des images “objectives”. En mêlant la forme documentaire à la fiction, Watkins invente une écriture nouvelle — une “reconstruction critique” — qui met à nu la manière dont les médias façonnent la perception du monde. Le film, jugé trop subversif par la BBC, sera interdit de diffusion pendant vingt ans. Ce bannissement préfigure tout le destin de Watkins : l’exil, le refus, la marginalisation.

Avant The War Game, Watkins avait déjà expérimenté cette hybridation radicale dans Culloden (1964), reconstitution de la dernière bataille livrée sur le sol britannique, en 1746, entre les troupes jacobites écossaises et l’armée anglaise. Filmée comme un reportage de guerre contemporain, avec interviews fictives et caméra à l’épaule, cette œuvre pionnière dénonce la barbarie du pouvoir impérial et la manipulation de l’histoire nationale. En transposant le langage télévisuel au XVIIIᵉ siècle, Watkins y démontre déjà la continuité entre les violences d’hier et celles d’aujourd’hui, entre la colonisation et la communication. C’est justement dans cette mise à l’écart que s’affirme son génie. Punishment Park (1971) transpose la répression du mouvement anti-guerre américain dans un désert californien devenu camp d’entraînement de la violence d’État. Watkins y déploie un dispositif implacable : les protagonistes, militants ou policiers, s’affrontent sous l’œil d’une fausse équipe de télévision — métaphore glaçante du spectacle contemporain, où tout devient image, même la souffrance. La caméra n’est plus l’instrument d’un récit : elle est le lieu même du conflit.

Cette mise en cause du médium, Watkins l’étend à toute l’histoire moderne. La Commune (Paris, 1871), tourné en 2000, est peut-être son œuvre la plus radicale. Avec des centaines de participants non-professionnels, il ressuscite l’expérience de la Commune, tout en la confrontant aux codes médiatiques du direct et du reportage. Le résultat est un film fleuve, d’une liberté presque insoutenable : un cinéma collectif, participatif, politique au sens le plus noble — non pas celui du pouvoir, mais celui du partage de la parole. Watkins refuse la séparation entre le spectateur et le sujet, entre la fiction et le réel, entre le passé et le présent. Tout est ici processus, débat, mémoire active. Entre Punishment Park et La Commune, une œuvre charnière condense la profondeur de sa démarche : Edvard Munch (1974). Watkins y explore la vie du peintre norvégien à travers un dispositif de fausse archive et de témoignages anachroniques, où les acteurs s’adressent directement à la caméra. Plus qu’un biopic, c’est une méditation sur la création, la douleur et l’aliénation de l’artiste dans une société bourgeoise qui transforme la sensibilité en marchandise. Edvard Munch devient ainsi le portrait de Watkins lui-même : un créateur en guerre contre les institutions culturelles, cherchant dans l’art un espace de résistance au conformisme des images.

Ce qui rend son œuvre unique, ce n’est pas seulement son courage politique, mais sa lucidité théorique. Watkins n’a cessé de dénoncer ce qu’il appelait le “Monoform”, cette grammaire audiovisuelle standardisée imposée par le cinéma et la télévision dominants : rythme rapide, montage autoritaire, narration fermée, émotion programmée. Contre cette forme totalitaire de l’image, il proposait un cinéma de la lenteur, de la contradiction, du dialogue — un cinéma où les spectateurs sont invités à penser, à discuter, à contester. Watkins fut ainsi l’un des rares cinéastes à faire du cinéma un espace démocratique réel, et non un simple reflet de la démocratie proclamée. En cela, il se rapproche de Brecht, de Godard, de Marker — mais avec une rigueur presque monastique, un refus absolu du compromis. Il a vécu en exil, loin des circuits commerciaux, tournant avec des moyens dérisoires, mais avec une fidélité rare à une idée : celle que l’image peut encore libérer, à condition qu’elle cesse de séduire.

Dans un monde saturé de flux, de contenus et de simulacres, Peter Watkins restera une balise : celle d’un cinéma qui ne cherche pas à “représenter” le réel, mais à le rendre à la parole, à le rendre au peuple. Ignorée ou censurée par les institutions, son œuvre continuera de hanter tous ceux qui refusent l’endormissement des consciences. Watkins n’a pas seulement filmé l’histoire, il a filmé la lutte contre la façon dont on nous empêche de la penser. Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien

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Bartabas, la chevauchée poétique

Au Fort d’Aubervilliers (93), le théâtre Zingaro présente Les cantiques du corbeau. La mise en selle du recueil au titre éponyme de Bartabas, le metteur en scène et grand maître de la troupe équestre. Quand les mots dansent sur la croupe des chevaux, la poésie fait un flamboyant tour de piste.

Il tourne en rond, droitement dressé sur le dos de son fier destrier ! Tel un sphinx, il veille à la pureté de l’eau qui submerge la piste circulaire. Le cycle du temps est engagé, immuable, imperturbable : contre vents et marées, séismes ou intempéries, la nature est calme, reposée. La quiétude envahit l’espace, quelques lumières vacillent dans la minuscule fosse aquatique. Le cheval tourne, fait une pause, repart. Bride relâchée, le cavalier se révèle tête-corbeau. En d’autres temps lointains, d’autres cultures, d’autres mythes, cet oiseau-là est vénéré en terre Inuit comme créateur de l’univers. Le cheval, le volatile et l’homme : entre vie et mort, protecteurs et prédateurs, l’osmose, les rôles s’inversent seulement au fil des saisons et des besoins. Le corbeau s’envole, les Cantiques tourbillonnent, les lumières s’étiolent.

Alors s’élève du haut des cintres, perdue dans les étoiles, la voix de la femme-enfant. Cristalline, tantôt pressante tantôt chuchotante… La chevauchée poétique est engagée : est-ce l’homme ou l’animal qui fait résonner les mots ? Peu importe, l’histoire de l’humanité se fait entendre. Le verbe haut, épique, chevaleresque, femme ou homme récitant. Presque deux heures durant, les paroles vont tambouriner dans le superbe décor du Fort d’Aubervilliers. Et entonner quelques longs extraits des Cantiques du corbeau, le livre-poème du maître céans. Il n’est point question de s’attarder sur les attendus scientifiques de l’apparition de l’univers. L’essentiel est ailleurs, le tout est partie de chacun, chacun est partie du tout dans cette fantasmagorie des quatre éléments : le feu et l’air, l’eau et la terre. De la bactérie flottante à la bête rampante, de l’animal rugissant au sapiens se redressant…

Sur les petites tables disséminées autour de la piste, bougie, vin chaud et petits gâteaux accueillent le public. Tendre la main à l’aveugle pour ne point quitter des yeux la sérénade verbale et musicale ! Dans l’eau, au milieu de l’eau s’enchaînent tableaux vivants et scènes de vie, superbement parées et mises en lumière. Le minotaure minaudant avec l’enfant, la danse envoûtante d’une belle féline qui roule et s’enroule autour d’elle-même, jusqu’au bout des doigts et les pieds dans l’eau, des torches vivantes et virevoltantes mais aussi des squelettes caracolant sur la croupe des chevaux… La vie est là, la mort aussi, l’homme a rompu le pacte avec le vivant, sa bestialité a coloré l’eau rouge sang, asservir l’animal et la terre conduit inéluctablement au néant. Le dépaysement est complet, tambours, chants et instruments balinais scandent le tempo de cette originale chorégraphie naturaliste. De temps à autre, le cheval entre dans la danse, toujours aussi libre de ses mouvements. Chez Zingaro c’est lui qui dicte la cadence, le dressage est caresse, assentiment.

Le verbe a libéré le galop du bel équidé : une césure, un saut qualitatif et inattendu dans l’imaginaire de Bartabas ! Comme présent-absent, la cendrée poétique supplante la rythmique du sabot et s’empare de la piste, tel un message prophétique. D’une parole l’autre, les animaux se font langage, aigles et lions, petits ou puissants vertébrés déclament l’alphabet de leurs silhouettes sous les arcades de bois. Goûtons les battements d’ailes des oies, le chant des brins d’herbe au vent couchant, l’appel du corbeau croassant, le parfum et la saveur du vivant. Ils sont bien plus que bruissements aimants. Yonnel Liégeois, photos Sacha Goldberger

Les cantiques du corbeau, Bartabas : Jusqu’au 31/12. Ouverture des portes à partir de 18h (spectacle à 19h30) les jeudi/vendredi/samedi, 16h (spectacle à 17h30) le dimanche. Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean Jaurès, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.39.54.17). Le livre est disponible chez Folio-Gallimard (96 p., 7€).

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