Les foulées de la mort

Au Théâtre du Troisième Type, le théâtre des 3T à Saint-Denis (93), le Morbus théâtre présente 2h32. Une pièce de Gwendoline Soublin, un hommage à Zenash Gezmu, la jeune marathonienne qui fut victime d’un féminicide en 2017. La course à pied en symbole de solidarité.

Pour que le nom de Zenash Gezmu ne bascule pas dans l’oubli définitif, le Murbus théâtre propose un spectacle au titre insolite, 2h32. On peut y ajouter 48 secondes pour être précis et pour dire le temps exact que cette Éthiopienne a réalisé au marathon d’Amsterdam en 2016. Selon la Fédération française d’athlétisme, le 2ème meilleur temps national cette année-là… Assassinée chez elle par un homme qui prétendait vouloir être son agent sportif le 28 novembre 2017, à Neuilly-sur-Marne en région parisienne : étouffée et frappée à coups de trophées, Zenash Gezmu avait 27 ans.

En 2014, 2015, 2016 elle avait remporté le marathon de Sénart. Une jeune femme menue, discrète et courageuse : deux fois par jour elle s’entraînait au centre d’athlétisme de Montreuil, elle venait d’intégrer le Stade français. Au lendemain de sa disparition, Nicolas Vallat, son ancien entraîneur, la décrit comme une femme déterminée. « Le club est sous le choc, elle faisait partie de la famille ici. On l’épaulait quand elle en avait besoin car il y avait toujours un peu cette barrière de la langue. C’était la grande sœur de certains, la petite sœur d’autres. Le choc est encore plus large : Zenash était connue sur toute l’Ile-de-France ». C’est l’histoire de cette sportive et de sa passion pour la course, que raconte le texte de Gwendoline Soublin, dans la mise en scène de Guillaume Lecamus et la création plastique de Norbert Choquet.

Sur le plateau, deux comédiennes, Sabrina Manach et Candice Picaud, et une marionnette qui symbolise la présence de la marathonienne. Non seulement elles donnent vie au personnage, mais elles sont un peu comme des dédoublements de l’action. Dans l’effort comme dans les déboires du quotidien, avant le drame. Pour tenter de poursuivre sa passion baskets aux pieds, Zenash Gezmu courait le jour et travaillait la nuit. Comme femme de chambre dans une chaîne d’hôtels, comme femme de ménage dans des bureaux… « S’inspirer de l’histoire de Zenash Gezmu, c’est ouvrir la malle à ‘’sujets’’: féminisme, violences faites aux femmes, immigration, précarité… », explique Gwendoline Soublin.

Après la mort de la jeune sportive, une foule de marionnettes en témoigne progressivement sur scène, voilà que des hommes et des femmes, de tout âge, de toute condition, sans un mot, chaussent à leur tour des baskets et descendent dans les rues. Comme en une manifestation solidaire. Comme dans un mouvement poétique qui rallie à sa cause, d’heure en heure, de mètre en mètre. Jusqu’aux policiers envoyés pour tenter de barrer la rue à ces manifestants qui courent, simplement et en silence. L’autrice a voulu « réinventer » l’histoire de Zenash Gezmu : « ce sera elle et pas elle. Ce sera ici, mais pas seulement ». Un spectacle fort, dans un élan d’humanité nécessaire. Gérald Rossi

2h32, Gwendoline Soublin et Guillaume Lecamus : jusqu’au 25/10, les jeudi et samedi à 19h30. Le théâtre des 3T, théâtre du troisième type, 14 rue Saint-Just, 93210 Saint-Denis (Tél. : 01.74.40.02.95).

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Grégory Mouloudji, au nom du père

Au théâtre Montmartre-Galabru (75), Grégory chante Mouloudji. Un récital où il ressuscite les chansons de Marcel, son père. Sans oublier celles de Vian et Prévert, partie intégrante de son répertoire.

Nous l’avions découvert en 1997 à La Pépinière Opéra lors d’un spectacle qu’il qualifiait de « promenade, chemin des écoliers dans l’univers de Jacques Prévert ». L’émotion était forte, son père était décédé trois ans auparavant laissant orphelins tous les admirateurs de cet artiste romantique si talentueux et si modeste a la fois. La ressemblance était troublante : même visage, même tignasse noire mais sans les boucles de Moulou… Mais, surtout, même voix sensuelle et ce phrasé unique si particulier ! Enfant de la balle, né en 1960 des amours de son père avec la danseuse Lilia Lejpuner, Grégory suivit sa mère dans ses tournées à Lisbonne où il vécut jusqu’à l’âge de huit ans. Dans le livre Athée, Oh grâce à Dieu ! écrit à quatre mains avec sa sœur Annabelle, ils retracent à tour de rôle la relation particulière qu’ils ont eu respectivement avec leur père.

Nés de deux mères différentes et n’ayant pas grandi ensemble, ils confrontent leurs souvenirs avec tendresse… Grégory y évoque ses retrouvailles à Paris avec un père au sommet de sa carrière qui va le familiariser avec Vian, Dimey, Bruant et Prévert et son propre univers poétique. Le jeune homme suit une formation de chant au Conservatoire ainsi que des cours de mime et d’art dramatique. Ce qui fait de lui cet interprète complet. Pour ce récital, nous le redécouvrons. L’homme a mûri, s’est enrobé. La voix s’est amplifiée, avec un très beau velouté dans les graves. Le regard tour à tour rieur ou sombre selon la chanson, il a une forte et chaleureuse présence scénique.

Si les Mouloudji père et fils ont même timbre et même phrasé, ils partagent aussi cette façon de tenir le micro : comme une fleur, comme un p’tit coquelicot ! Chantal Langeard

Grégory chante Mouloudji : les mercredis 08 et 15/10, 19h30. Théâtre Montmartre-Galabru, 4 rue de l’Armée d’Orient (face au 53 rue Lepic), 75018 Paris (Tél. : 01.42.23.15.85).

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Phèdre d’aujourd’hui

Au Méta Up, le Centre dramatique national de Poitiers (85), Anne-Laure Liégeois présente Phèdre. Une mise en scène riche et dépouillée, sans fioritures, de l’emblématique pièce de Racine. Avec la talentueuse Anna Mouglalis dans le rôle-titre et un carnassier Olivier Dutilloy dans celui de Thésée.

Grande figure féminine mythique de la littérature qui dépasse largement le simple cadre théâtral, la Phèdre de Racine est enfin perçue et proposée par une femme metteure en scène, Anne-Laure Liégeois. Dans le contexte socio politique actuel, ce constat est loin d’être anodin. Si Anne-Laure Liégeois n’est certes pas la première femme à s’emparer de la pièce de Racine (on songe notamment au travail de Brigitte Jaques-Wajeman en 2020), son regard sur la pièce et son personnage principal sont aujourd’hui particulièrement bien venus, d’autant qu’elle a eu l’heureuse idée de faire appel à Anna Mouglalis – dont on connaît le talent bien sûr, mais aussi son implication pour le combat de #meetoo – pour interpréter le rôle-titre. On se souviendra qu’à l’origine le texte s’intitulait Phèdre et Hippolyte, la mention du nom du fils de Thésée et de l’amazone Antiope disparaissant dès la deuxième édition de la pièce…

C’est le Méta du CDN de Poitiers Nouvelle Aquitaine qui a donc accueilli les premières présentations du spectacle. Le Méta est un nouveau théâtre encore en pleine installation au cœur de l’université de la ville, avec son grand plateau nu et des gradins provisoires. Le désordre des ultimes travaux du bâtiment sied paradoxalement à l’esprit de cette Phèdre. Le plateau a beau être d’une belle nudité avec simplement trois longs canapés noirs de chaque côté et en fond de scène sur lesquels, en attente d’investir l’aire de jeu centrale, viennent se lover les comédiens, ce n’est pas le sentiment d’un ordre quelconque qui est mis en valeur, mais au contraire celui d’un incroyable désordre, celui de la passion amoureuse et de ses conséquences dès l’instant où elle se déploie et s’exprime à travers le corps et la voix de Phèdre.

Passion sexuelle et alexandrins

C’est bien ce sentiment qui s’exprime dès l’apparition et le jeu d’Anna Mouglalis et rien ne saura l’endiguer. Toute la pièce, avant l’arrivée de Thésée, semble bringuebaler à ce rythme que seule la rigueur de Théramène (excellent David Migeot) tente de juguler. Ce qui se joue, c’est la friction entre l’extrême déséquilibre provoqué par la passion sexuelle (appelons les choses par leur nom) et l’équilibre ténu des alexandrins qui l’exprime. Phèdre, c’est une poudrière qu’Anne-Laure Liégeois embrase avec presque une « tranquille » assurance (qu’elle exprime dans le petit rôle qu’elle tient, Panope-la confidente de Phèdre, assise à la lisière du plateau et de la salle, près des spectateurs).

La metteure en scène gère au mieux les évolutions sinusoïdales de l’intrigue avec ses différents personnages, faussement secondaires (Hippolyte, fragile Ulysse Dutilloy-Liégeois/Aricie, Liora Jaccottet/Œnone, Laure Wolf/Ismène, Ema Haznadar) mais essentiels. Jusqu’à l’arrivée, pleine de bruit et de fureur, d’Olivier Dutilloy, Thésée, avec lequel le jeu de massacre – un vrai carnage – va pouvoir se développer et arriver à son terme. Ce petit monde, noir très noir comme tous les costumes modernes (signés Séverine Thiebault), comme la scène elle-même – Anne-Laure Liégeois assume également la scénographie – trouve ici son point d’orgue, tout en ajoutant une petite pierre à son propre parcours dont on rappellera qu’il est passé (entre autres spectacles) par Euripide, Sénèque, Shakespeare, Marlowe et John Webster : une bien belle généalogie ! Jean-Pierre Han, photos Christophe Raynaud de Lage

Phèdre de Racine, Anne-Laure Liégeois : le 08/10 à 20h et le 09/10 à 19h. Le Méta, Centre dramatique national de Poitiers, 2 rue Neuma Féchine Borges, 85000 Poitiers (Tél. : 05.49.41.43.90). Du 04 au 06/11 à la Maison de la Culture, Scène nationale d’Amiens. Les 13 et 14/11 au Bateau Feu, Scène nationale de Dunkerque. Le 18/11 au Manège, Scène nationale de Maubeuge. Le 12/02/26 au Carré Magique de Lannion.

Phèdre, les feux de l’amour

Pourquoi Phèdre, tragédie inspirée à Jean Racine par Euripide, s’appuyant lui-même sur les récits de la mythologie grecque, continue-t-elle d’interpeller les metteurs en scène de théâtre ? Les plus prestigieux s’y sont attelés, de Lars Norén à Bob Wilson, Krzysztof Warlikowski, et dernièrement Ivo van Hove et Simon Stone. En France, les plus mémorables mises en scène ont été les versions d’Antoine Vitez et de Patrice Chéreau. Le fantaisiste Suisse François Gremaud, lui, en a proposé un « digest » hilarant : Phèdre ! Chacun a traduit à sa manière ce que la pièce peut nous dire aujourd’hui du pouvoir, de la passion et des relations humaines.

Anne-Laure Liégeois s’interroge sur ce qui, dans la réception de la tragédie, relève du regard masculin et s’emploie à inverser ce point de vue : « Phèdre n’est pas ce qu’on m’a longtemps enseigné : une hystérique qui détruisait tout par sa passion, sa folie d’aimer. Ce n’est pas ce qu’a écrit Racine. Il est beaucoup plus féministe que le furent l’ensemble de mes professeurs ! » Elle s’est donc contentée de suivre ce que raconte Racine, et d’entrer dans la belle musique de ses alexandrins, ici dits sans emphase par les comédiens.

« Que ces voiles me pèsent »

La mise en scène se focalise sur le parcours des femmes : Phèdre ose avouer son amour. Œnone, la servante zélée, n’a d’autre recours que la ruse et, pour toute récompense, ne récolte que blâme, ingratitude des maîtres ! Aricie, de prime abord discrète et prudente, trouve le courage de prendre son destin en main en plaidant la cause d’Hippolyte auprès de Thésée. Chacune à sa manière, sortie du gynécée, nous éclaire sur l’oppression qui pèse sur elle et s’en évade. « C’est un étonnement permanent de lire la pièce, en tirant ce fil », confie Anne-Laure Liégeois. « Un vers me hante, que ces voiles me pèsent. Racine parlait des voiles du XVIIe siècle, ceux des costumes du plateau de l’Hôtel de Bourgogne, et il parle encore d’un autre voile, celui qui a valu la mort à Mahsa Amini, en Iran. Cela est très signifiant en 2024 ». Mireille Davidovici, in Arts-chipels

M’interroger en tant que femme…

« Par le hasard des programmes scolaires j’ai eu à lire Phèdre à presque toutes les étapes de mon parcours. Je connais cette pièce à la fois comme un souvenir d’enfance, de l’adolescence, et de la jeune femme que j’ai été. Du coup ce grand rôle m’interroge à double titre : il interroge la femme que je suis mais aussi les femmes que j’ai été, et la formation que j’ai reçue via ce chef-d’œuvre. Car on est aussi formé pour la vie par les personnages de fiction qui nous ont émus ou impressionnés.

Aujourd’hui comme hier, mettre en scène Phèdre c’est inviter le spectateur à s’interroger sur l’idée qu’il se fait des grandes figures féminines léguées par la tradition, qu’il s’agisse de la princesse de Clèves, de Madame Bovary ou de Lol V. Stein. C’est m’interroger en tant que femme sur les images qui ont jalonné mon parcours. Images contre lesquelles il a fallu parfois se battre ». Anne-Laure Liégeois

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Jacques Martial, l’adieu sans retour !

Le 6 octobre à 19h, Paris rend hommage en l’Hôtel de Ville à Jacques Martial, décédé le 13/08. Immense comédien, tant par le talent que par la taille, il a quitté la scène sans retour, lui qui ne cessa de feuilleter et clamer le Cahier d’Aimé Césaire ! Créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, ancien « patron » du parc et de la grande halle de la Villette puis président du Mémorial ACTE à Pointe-à-Pitre, en novembre 2022 il était nommé maire adjoint chargé des Outre-mer.

« Combat pour plus de justice, d’égalité et d’humanité, devenant, dans toute l’histoire de la municipalité parisienne, le premier adjoint spécifiquement chargé de ces sujets » déclarait Anne Hidalgo au lendemain de sa disparition. « Il avait ainsi permis de faire vivre et de porter les préoccupations des Parisiennes et des Parisiens ultramarins et l’ancrage citoyen des actions menées par un soutien aux associations, la coopération avec les nombreuses collectivités territoriales des Outre-mer, sans oublier son combat, le travail de mémoire sur l’esclavage et ses abolitions, et surtout, de la visibilité des grandes figures de l’Outre-mer dans l’espace public parisien ».

Natif de Saint-Mandé (94), mais enfant de la Guadeloupe par ses parents, Jacques Martial demeure l’inoubliable interprète du Cahier d’un retour au pays natal, le poème-manifeste d’Aimé Césaire. Au côté de Christiane Taubira lors de l’inauguration à Montreuil (93) de la place dédiée à l’écrivain, ancien maire de Fort-de-France et député de la Martinique, de sa magistrale voix il en déclama quelques longs et sublimes extraits devant une foule et une jeunesse conquises.

En mémoire de l’acteur et citoyen à l’humanité engagée, Chantiers de culture remet en ligne l’article qu’il lui consacrait en septembre 2022. À l’affiche du théâtre de L’épée de bois à la Cartoucherie de Vincennes (75), Jacques Martial s’emparait à nouveau de l’œuvre phare du grand poète antillais. Une langue flamboyante, le vibrant poème à la plume exaltée déclamé avec puissance et conviction par un noir colosse. Pour la liberté et l’émancipation des peuples, la voix envoûtante d’un Nègre conquérant.

Césaire et Martial, la fulgurance d’un Cahier

Il apparaît, godillots pesants, lourd de ses trois sacs de guenilles. Le dos courbé sous la misère du monde, les haillons des exclus de la terre pour tout bagage… Le Nègre à la parole indomptée, libéré de ses fers aux pieds, est de retour au pays, en terre afro-américaine. La terre des champs de canne au soleil brûlant, du corps mutilé et des coups de fouet du maître de l’habitation, des sombres nuits au cachot et des morsures du chien Molosse aux trousses du nègre-marron… Accostant au rivage rougi sang des traites négrières, désormais il se revendique avec fierté « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » ! Sa voix ? « La liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

S’avançant d’une intime conviction en devant du public, pour cette poétique traversée Jacques Martial a troqué le bois du navire aux puanteurs suffocantes à celui, odorant et chaleureux, d’un mythique théâtre sis à la Cartoucherie, celui de L’épée de bois. Une tenture aux couleurs chatoyantes en fond de scène, quelques nippes éparpillées sur le plateau, la voix s’élève. Tantôt impérieuse et tumultueuse, tantôt sourde et caverneuse, elle n’est point banale récitation du luxuriant poème d’Aimé Césaire publié en 1939, elle psalmodie corps et maux à l’empreinte des mots de cet emblématique Cahier d’un retour au pays natal ! Visage et peau ruisselants sous la chaleur tropique, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la poétique flamboyance d’une langue archipélisée. Criant en un suprême et ultime souffle d’humanité liberté, dignité, fraternité pour les peuples humiliés et enchaînés, ceux des Antilles et d’ailleurs, sans haine pour les colonisateurs, les tueurs et violeurs, les exploiteurs…

Aimé Césaire n’a que 26 ans lorsque, brillant étudiant à Paris adoubé par Senghor, son compère en littérature, il se jette à corps perdu dans l’écriture du Cahier. La prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Au cœur de la flamboyance du dire, d’une phrase l’autre, il faut entendre la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture emprisonné sans jugement au fort de Joux dans le Doubs par le perfide Napoléon premier Consul, l’un des endroits les plus froids de France, et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ».

En 1941, fuyant la France occupée et débarquant en Martinique sous le joug de l’amiral Robert, sinistre serviteur du gouvernement de Vichy, André Breton , le pape du surréalisme, n’en croit pas ses yeux. À la recherche d’un ruban pour sa fille, il découvre chez une mercière de Fort-de-France un exemplaire de la revue Tropiques, fondée par Césaire de retour au pays. Qui lui offre le Cahier, et voici ce qu’en écrit Breton dans sa préface en l’édition de 1947 :

« Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit (…), le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir (…) Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais TOUT l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Et de conclure : « Cahier d’un retour au pays natal est à cet égard un document unique, irremplaçable ».

Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquètements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

 « La langue d’Aimé Césaire demande à être dite autant qu’elle est faite pour être entendue. Une poésie vivante, riche, luxuriante et tout à la fois précise, tranchante », confesse le comédien. En mémoire de la traite et de son abolition, de l’esclavage comme crime contre l’humanité, un spectacle d’une beauté et d’un verbe incandescents. Proféré avec émouvante gestuelle, époumoné de la voix envoûtante d’un Nègre conquérant du haut de sa magistrale stature : un dénommé Jacques Martial, créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, président du Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre et locataire patenté de la Rue Cases-Nègres chère à Zobel, Bernabé, Damas, Gratiant, Pépin, Confiant, Condé, Pineau, Glissant et Chamoiseau.

Autant d’hommes et de femmes qui, poètes ou romanciers, compagnons de route de Césaire ou dans sa trace, signent de leur nom la singularité d’une littérature antillaise, voire caribéenne, dans le concert des écritures francophones et afro-américaines… Baptisé Bain-Marie dans la série policière Navarro, compère Lapin pour les uns et infatigable conteur pour d’autres, Jacques Martial est assurément un grand frère de cœur de Sanite Belair, Rosa Parks, Harriet Tubman, Mulâtresse Solitude ou Tituba la sorcière. Yonnel Liégeois

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Carver dans tous ses éclats

Au Théâtre du Nord, à Lille (59), Armel Roussel met en scène Soleil. Douze nouvelles de Raymond Carver, à découvrir en déambulant dans le théâtre : d’une pièce à l’autre, le quotidien insolite de gens ordinaires se dévoile, servi par une vingtaine d’acteurs. Le public est embarqué dans un parcours ludique et sensible en six stations par soir.

Après avoir monté, depuis 1995, une trentaine de pièces classiques ou contemporaines, Armel Roussel s’attaque pour la première fois à un type d’écriture non dramatique. Paradoxalement, il a vu dans le minimalisme de Raymond Carver « un immense terrain de jeu fictionnel où les obsessions font finement écho à notre époque ».  Avec la radicalité qu’on lui connaît, le metteur en scène belge entre dans le vif des nouvelles, chacune étant un petit spectacle en soi. La soirée commence par un Bingo (titre d’une des nouvelles) qui réunit les spectateurs dans le hall du théâtre. Le jeu fait rage dans une ambiance festive, qu’on retrouvera à l’entracte. Puis l’animatrice procède à l’appel : les bracelets bleus, rouges, verts, etc… Huit groupes au total. Chacun confié à un guide, ils seront dispatchés dans le théâtre, transformé pour l’occasion en labyrinthe, par des parois de rideaux noirs. À travers ces sombres couloirs, les spectateurs vont circuler en silence et gagner les différentes scènes. On ne verra pas tout en une seule soirée : il y a deux parcours intitulés “Face A” et “Face B”, tel un vinyle. Ils présentent des morceaux différents d’un même tout.

Né dans un milieu ouvrier frappé par la crise économique des années trente, Raymond Carver (1938-1988) s’applique à décrire les drames ordinaires de gens modestes, issus des classes moyennes ou populaires. Chômage, alcoolisme (celui de son père et le sien), couples dysfonctionnels, conflits intrafamiliaux infusent son œuvre. Il avouait avoir puisé dans son propre matériau intime pour écrire « un peu d’autobiographie, beaucoup de fiction ». Gardien de nuit pour se payer des ateliers d’écriture, il trouva très vite le style lapidaire qui fit son succès. « Ma vie était précaire, j’avais besoin de saisir les choses rapidement ». À force de raboter, d’éliminer l’accessoire ou le psychologique, il parvient au dépouillement et concentre son récit sur un détail concret, à partir duquel il déroule sa fiction. À cette économie de mots, s’ajoutent un sens du rythme et une oralité  qui en font un matériau théâtral par excellence. « Quand je lis ce que j’écris, je le fais autant avec mes oreilles qu’avec mes yeux. J’ai l’oreille pour les passages narratifs et pour les dialogues ». Que ce soit une narration à la première personne ou un récit dialogué, la version scénique d’Armel Roussel, en soustrayant encore bon nombre de descriptions, renforce ce style incisif mais y apporte en contrepartie la chair des acteurs.

À peine entré dans chaque « cellule », on est saisi par l’ambiance. Diffusées par casque, pour ne pas gêner les salles voisines, les paroles des acteurs se détachent du jeu scénique. Une musique subtile, des effets d’optiques et un mobilier banal évoquant les années soixante inscrivent chaque mini-pièce dans une atmosphère de film, série B américaine. Les objets triviaux ne sont pas posés comme simples éléments de décor, ils ont leur poids de vies. On se trouve immédiatement happé par des acteurs au jeu cinématographique, tout en ellipse et sous entendu, évitant toute psychologie, cut à l’instar de l’écriture de l’auteur américain, condensée dans les nœuds du récit. Les interprètes, épinglés par des lumières clignotantes ou rasantes, semblent des animaux en cage, piégés dans leur propre histoire, qu’ils répéteront quatre fois dans la soirée. Un exploit. Mireille Davidovici

Soleil, Armel Roussel : jusqu’au 4/10 à19h30, le samedi à 14h30 et 19h30. Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Du 14 au 22/11 simultanément aux théâtres Varia et Les Tanneurs à Bruxelles. Les nouvelles de Raymond Carver sont disponibles aux éditions de l’Olivier.

De huis clos en huis clos

– Un lit, une sonnerie de téléphone : nous surprenons le couple de Débranché (Carole Gantner et Serge Koto), éveillé en pleine nuit par une inconnue éméchée qui s’est trompée de numéro…  L’homme débranche la ligne mais le mal est fait : nait une conversation à bâtons rompus où ils en viennent à parler de la fin de vie. L’angoisse monte avec l’aube naissante.

– Tais-toi je t’en prie met en scène un couple marié sans histoire (Lode Thiery et Judith Williquet) qui s’adonne au jeu de la vérité : tout bascule quand elle lui raconte son infidélité d’un soir, …. Les voilà plongés littéralement dans un bain moussant, pour se laver de la crise…

– Pourquoi l’Alaska ? devient, avec Armel Roussel, une soirée délirante, où deux couples défoncés se demandent ce qu’on peut bien aller faire dans ce Grand Nord… Romain Cinter, Aymeric Trionfo, Ashley Martin, Anthony Ruotte nous font tordre de rire

– Vincent Minne, dans Fièvre, fait à lui seul toutes les voix du récit. Tandis qu’un train miniature roule inéluctablement sur le tapis du salon, un homme désemparé suite au départ de son épouse, pète les plombs quand une vieille inquiétante, diligentée par sa femme, vient s’occuper des enfants… Une paranoïa qui repose sur pas grand chose.

– Où sommes-nous ?  Bistro, bar ou appartement ?  Une grande table occupe l’espace où défilent des images urbaines, projections des errements d’un pauvre type, chômeur et alcoolique repenti. Il crache sa haine et ses rancœurs contre le monde entier. Interprété en estonien par Jarmo Reha, Where is everyone? prend une couleur apocalyptique.

– Plus léger, Plumes est devenu un court métrage réalisé en Inde par Koumarane Valavane avec les comédiens d’Indianostrum, sa troupe de Pondichéry. Nous suivons un couple vivant dans la promiscuité d’une famille nombreuse jusqu’à la villa somptueuse d’amis riches. Entre cauchemar et rêve éveillé, cette version surprenante, filmée avec une économie à la Raymond Carver, apporte un supplément d’imaginaire.

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Viripaev, dans les vapeurs d’alcool

Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers (93), Frédéric-Bélier Garcia met en scène Les enivrés. Un texte du dramaturge russe Ivan Viripaev, avec quatorze personnages en proie à leurs délires et à leur ivresse. La vedette ? L’alcool, plus encore ses vapeurs !

Sur la piste, la scène, l’esplanade, bref, sur l’espace qui s’offre à la vue des spectateurs, installés sur des gradins au niveau du sol ou en hauteur, comme s’ils étaient à leur fenêtre, une épaisse couche de neige poudreuse. C’est la nuit, il fait froid. Successivement plusieurs lieux sont proposés, dans le désordre, et jamais vraiment définis : la rue, une salle des fêtes déglinguée, un salon, qu’importe. Une femme entre en scène, dans une combinaison dorée, scintillante. Elle ne dit rien ou presque. Elle tangue, s’affale, roule en boule, la prestation est impeccable. Drôle et inquiétante.

Elle n’est pas la vedette de ces Enivrés, seulement un des quatorze personnages qui peuplent cette aventure hors du commun mise en scène par Frédéric-Bélier Garcia, le directeur du théâtre de la Commune d’Aubervilliers. C’est l’alcool la vedette, et plus encore ses vapeurs… Écrit en 2014 par Ivan Viripaev (publié aux Solitaires intempestifs), progressivement le texte se déploie. Porté par des individus qui se croisent, se découvrent et se livrent. L’amour, la sincérité, la vie, Dieu, les passions ou encore la fidélité font partie des échanges. Ou plutôt de discours figés dans la brume alcoolique sans lendemain. Chacun, venant de nulle part et y retournant.

Liens rompus avec la Russie

Souvent présenté comme « metteur en scène russe », Ivan Viripaev a pris fermement position contre l’invasion de l’Ukraine par son pays de naissance. Il a fait une mise au point en 2021 dans la revue polonaise Kultura, déclarant alors avoir « rompu toutes relations avec la Russie ». Plusieurs théâtres russes, mis sous pression par le pouvoir central, ont déprogrammé ses pièces. Un tribunal moscovite l’a condamné par contumace, en décembre 2023, à huit ans de prison pour « propagation de fausses informations fondée sur la haine politique ». Un an plus tôt, le dramaturge avait obtenu la citoyenneté polonaise. Ses pièces, traduites dans une trentaine de langues, sont jouées dans de nombreux théâtres.

En 2019, Frédéric Bélier Garcia avait créé au théâtre de la Tempête Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre. Un texte étonnant, à la fois absurde et aux résonances psychologiques. Les Enivrés est de la même veine. Le chaos dure deux heures et l’on ne voit pas le temps passer. La mise en scène se déroule sur un terrain délabré. Elle est à la fois sobre et luxueuse. Les comédiens sont à la hauteur du projet. Il convient de les citer tous : Cheik Ahmed Thani, Ana Blagojevic, Geoffrey Carey, Sébastien Chassagne, Vincent Deslandres, Oussem Kadri, Jin Xuan Mao, Marie Mangin, Christophe Paou, Polina Rebel Pshindina, Marie Schmitt et Pierre-Benoist Varoclier.

Pour le directeur et metteur en scène du centre dramatique national d’Aubervilliers, « ce n’est pas l’affirmation de la phrase qui compte, mais le mouvement de la pensée qu’il faut saisir ». Il en propose une illustration joyeusement enfiévrée et par bonheur entièrement déglinguée. Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage

Les Enivrés, Frédéric-Bélier Garcia : jusqu’au 03/10 à 20h. Théâtre de la Commune, 2 rue Édouard-Poisson, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.33.16.16).

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D’Alger à Billancourt, l’immigré

Aux Presses universitaires de Rennes, Laure Pitti publie Algériens au travail, une histoire (post)coloniale. Fondant son enquête sur une somme d’archives et d’entretiens, la sociologue illustre les liens étroits entre capitalisme et colonialisme. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°381), un article de Frédérique Letourneux.

Centrée sur les travailleurs algériens embauchés par Renault dans son usine de Billancourt du début des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970, cette enquête sociologique est une contribution importante à l’historiographie critique des Trente glorieuses. En s’appuyant sur une importante somme d’archives du personnel, de tracts syndicaux et d’entretiens biographiques, la sociologue Laure Pitti rejoint les ambitions de la micro-histoire : illustrer à partir d’une enquête restreinte à un groupe d’ouvriers au sein d’une usine, les liens étroits entre le capitalisme et le colonialisme. Avec Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, elle éclaire ainsi la manière dont la phase d’expansion industrielle que connaît la France durant ces années-là va de pair avec une hiérarchisation raciale de la main-d’œuvre ouvrière qui va perdurer bien après l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Une main d’œuvre à bas prix

Il faut dire que l’usine Renault de Billancourt est à plus d’un titre emblématique : elle concentre à elle seule une part importante des migrants algériens. Au milieu des années 1950, elle emploie près du dixième des « Nord-Africains » au travail dans le département de la Seine. Pour les dirigeants de la Régie de l’époque, le choix est jugé rationnel d’un point de vue économique : la main d’œuvre immigrée coûte moins cher que l’automatisation. La sociologue montre ainsi de quelle manière ces travailleurs algériens sont cantonnés à des postes d’ouvriers spécialisés, affectés systématiquement aux ateliers réputés les plus pénibles (tôlerie-emboutissage, fonderie, etc.) au nom de prédispositions jugées naturelles, voire biologiques.

Pour autant, l’ouvrage de Laure Pitti montre dans une dernière partie de quelle manière, ces ouvriers dominés socialement et racialement investiront des espaces de résistance politique et syndicale. Leur répertoire d’action évoluera avec le contexte, d’abord en résistance anticoloniale jusqu’en 1962, puis en dénonciation des conditions de travail dans le mouvement de Mai 68. Frédérique Letourneux

Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, Laure Pitti (PUR, 350 p., 25 €). À lire aussi, émouvant et passionnant, Atelier 62 : le témoignage de l’historienne Martine Sonnet, Son père, Armand, travailla seize ans aux forges de Renault-Billancourt.

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 381, un remarquable dossier sur Pourquoi apprendre ? La curiosité, moteur de l’existence et deux passionnants sujets (Se former ou périr ? un article de Frédérique Letourneux sur l’accès à la formation professionnelle, Penser la banalité du viol le portrait de la chercheuse Manon Garcia par Martine Fournier). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Ovidie, triste chair !

Au Théâtre de l’Atelier (75), Ovidie met en scène La chair est triste hélas. L’adaptation de son texte paru en 2023, énonçant sa grève du sexe. Dans le rôle titre, la comédienne Anna Mouglalis : un « seule en scène » brillant, joyeux, soyeux et explosif.

Pas de décor, si ce n’est, devant les murs nus du fond de scène, des lames translucides accrochées aux cintres et qui, par moments, deviennent les fragments d’un écran. S’y reflètent quelques projections plus ou moins précises, plus ou moins brèves. Un visage s’y accroche parfois, filmé en direct dans une demi-pénombre. C’est celui d’Anna Mouglalis, seule en scène pour dire, pour jouer, pour exprimer au plus profond les pensées de l’auteure. Ovidie a publié en 2023 ce texte écrit à la première personne. Pour la scène, la réalisatrice et actrice, mais aussi chroniqueuse et docteure en lettres, a condensé son texte, gommant « quelques anecdotes ». En précisant que ce n’est « ni un essai ni un manifeste », plutôt « un discours de colère et de désespoir ». Le titre, La chair est triste hélas, est emprunté au poème Brise marine de Stéphane Mallarmé, écrit en 1865, mais ce texte ajoutait alors dans le premier vers « et j’ai lu tous les livres ». La pensée et le langage d’Ovidie ne s’approchent pas des rives mallarméennes, disant entre autres choses l’angoisse de la page blanche. Pour elle, qui a décidé « la grève du sexe en quittant l’hétérosexualité », l’affaire est bien plus charnelle.

Une rencontre généreuse et mordante

Ce texte, souvent teinté d’un humour acide, se devait de rencontrer une présence scénique incontestable. Anna Mouglalis est la comédienne qu’il fallait. Sa rencontre avec les mots d’Ovidie n’est pas seulement heureuse ou de bon aloi, elle est généreuse, mordante, envoûtante, source d’un formidable feu d’artifice. Ovidie n’est pas tendre avec les hommes. Ceux présents dans la salle ne contestent pas. Qui ne dit mot consent, il est question « de femmes qui n’en peuvent plus de faire semblant et qui croulent sous les injonctions » des mecs. Ovidie/Mouglalis disent encore que « si toutes les mal baisées de la terre s’unissaient, elles créeraient le mouvement politique le plus puissant de tous les temps et le monde imploserait ». La parole est rude, crue, claire. La prise de position est nette. Ovidie se défend de détester l’homme avec un grand H. Mais elle revendique le droit à une colère sans compromis. Depuis le plateau, Anna Mouglalis (que l’on peut voir aussi dans Phèdre de Racine, mise en scène par Anne-Laure Liégeois) s’adresse directement au public. Comme à un complice.

Elle est à l’aise dans son rôle, ses convictions de féministe et d’actrice engagée, comme l’on dit un peu vite. Préférons parler de comédienne pour qui les mots ont un sens. Ils sont un peu plus sonores qu’ailleurs dans La chair est triste hélas. « Devrions-nous avoir honte ? » s’interroge Ovidie, la femme et auteure, qui répond illico « ce serait plutôt à nos partenaires de raser les murs ». Gérald Rossi

La chair est triste hélas, Ovidie : jusqu’au 25/10, du mardi au samedi à 21h, les dimanches 21/09 et 05/10 à 17h, deux représentations supplémentaires le 25/10 à 17h et le 26/10 à 15h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles-Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Les 28 et 29/11 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.

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Le Papotin, sans langue de bois

Le 20/09, sur France 2 à 20h30, c’est le retour des Rencontres du Papotin ! D’abord journal atypique, le Papotin est le fruit d’une aventure peu banale. Initié par l’éducateur Driss El Kesri, chaque semaine il donne la parole à de jeunes autistes de la région parisienne. Sans langue de bois, dans l’écoute et le respect.

Le Papotin ? Avant tout, un journal atypique fondé par Driss El Kesri, éducateur à l’hôpital de jour d’Antony (92). Il y a plus de trente ans déjà que l’aventure a débuté… Aujourd’hui, la conférence de rédaction hebdomadaire rassemble des jeunes d’une quinzaine d’établissements de la région parisienne pour mener à bien, et dans la gaieté, l’accouchement de leur journal. Julien Bancilhon, psychologue, est désormais le rédacteur en chef de cette petite entreprise de concertation qui ne connait pas la langue de bois ! Bien au contraire, la leur est verte, les questions décomplexées, les interventions déconcertantes de naïveté et parfois percutantes de vérité : une fraîcheur oubliée ou censurée par nos esprits trop formatés.

Chacun a ses thèmes de prédilection, ses obsessions, ses interrogations récurrentes qui, au final, composent un patchwork brut de décoffrage, poétique et drôle. Fidèle au poste, Arnaud est présenté affectueusement par Driss comme le « 1er Papotin », c’est ensemble qu’ils ont conçu le journal à ses débuts : un personnage attachant, très calme et réservé, gérant avec une extrême courtoisie ses questions sur l’âge, le tutoiement ou la permission éventuelle de « renifler les doigts de pied » d’une fille… Assis à sa gauche, Thomas, un beau brun rieur d’une vingtaine d’années, serre fort sa chérie Diane.

Les prises de parole se succèdent, les sentences fusent « les femmes sont moins fortes que les hommes ! », avec une réponse immédiate « Ah ! vous ne connaissez pas ma mère ! ». Un éclat de rire général, qui n’atteint pas Esther, jeune femme brune au regard noir et inquiet : c’est la portraitiste du groupe, elle demande à toute personne l’autorisation  de la dessiner. . Très vite on en vient au sujet à la « Une » du prochain numéro, l’interview du lendemain. La première personnalité à s’être volontairement soumise à cette expérience fut Marc Lavoine, compagnon de route depuis le début, co-auteur avec Driss el Kesri de l’ouvrage Toi et  moi  on s’appelle par nos prénoms- le Papotin, livre atypique.

Nombreux sont celles et ceux qui ont accepté de se prêter au jeu de cette interview corrosive, sans filet : Jacques Chirac, Barbara, Philippe Starck, Christiane Taubira, Renaud, Ségolène Royal, Thomas Pesquet, Josiane Balasko, Denis Lavant, Angèle, Grand Corps Malade… En l’attente du prochain invité qu’ils doivent rencontrer, personnalité culturelle-politique-scientifique, à chaque fois l’excitation est à son comble. Pour Arnaud, une  question cruciale : « Driss, tu crois que je pourrai le tutoyer ? », « sans doute, il faudra lui demander ». Nicolas annonce « qu’il mettra un costume » et Johan, comme à son habitude, préparera un discours politique blindé de chiffres et de détails. Dans la salle, un groupe de jeunes, élèves du lycée Expérimental de Saint-Nazaire, n’ont pas perdu une miette des échanges. Peut-être, deviendront-ils des adultes plus tolérants et plus ouverts dans leur vie au quotidien…

La conférence de rédaction s’achève, le groupe se disperse. Alors, une évidence s’impose : ces jeunes autistes communiquent sans faux semblants ni tabous, s’écoutant mutuellement et se respectant. En fait, tout le contraire de la façon de faire des gens dits « normaux », pourtant censés ne pas avoir de problèmes de communication. Chantal Langeard

Le 20/09, c’est Valérie Lemercier qui ouvre la quatrième saison des Rencontres du Papotin  ! Récompensée par plusieurs César, l’actrice, réalisatrice et humoriste, navigue depuis plus de trente ans entre comédie populaire et élégance décalée. Les rencontres du Papotin sont diffusées un samedi par mois à 20h30 sur France 2 et en replay sur France TV.

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Frictions ne dore pas la pilule

Fondée en 1999 par le critique dramatique Jean-Pierre Han, consacrée au théâtre et aux écritures, la revue Frictions affiche un ton singulier dans le paysage littéraire. Mêlant les genres et n’hésitant pas à frapper fort sur les clichés et propos convenus… Entendant se faire lieu d’émergence d’une authentique pensée critique, elle fait appel aux signatures venues d’horizons divers.

Jean-Pierre Han amorce le numéro 39 de la revue Frictions avec un éditorial bien senti, dans lequel il s’interroge sur l’esthétique des grands machins spectaculaires, censés illustrer « le roman national ». Au Puy du Fou, où se glorifie la vulgate historique réactionnaire, convient-il d’opposer une version républicaine au grand sens ? Marc Sagaert a traduit, de l’écrivain cubain Anton Arrufat (1935-2023), très peu connu en France, un texte éclairant sur les pièces courtes de Tchekhov. Hervé Petit, comédien et metteur en scène de théâtre, propose, avec Figuration, une nouvelle sur son expérience vécue lors d’un film à gros budget. De Joséphine Serre, voici la partition verbale d’un oratorio, Partir. Face à Ulysse, rusé guerrier couvert de sang, Nausicaa déclare : « Je ne suis rien/Que deux bras qui s’ouvrent ». Grégoire Letouvet a composé la musique, Laëtitia Guédon mettra en scène.

Jérôme Hankins a suivi, vers l’an 2000, divers stages pour acteurs animés par Edward Bond (1934-2024). C’est sur le thème du massacre des innocents que le grand auteur britannique, à qui l’on doit de mémorables Pièces de guerre, s’attelle à un « nouveau paradoxe du comédien » et conduit ses auditeurs au bord du gouffre de l’époque, en prolongeant sans merci, dans l’épouvante concrète, des scènes prélevées dans Shakespeare, Brecht ou Ibsen. Thierry Besche, créateur sonore, donne à penser sur l’histoire de la voix humaine au théâtre, à partir d’exemples par lui vécus. Gilles Aufray adresse une lettre émue à Hélène Bessette (1918-2000), romancière si injustement oubliée, dont les œuvres complètes, par bonheur, sont de nouveau en cours de publication aux éditions Nouvel Attila, collection « Othello ». D’Hélène Bessette, de 1953 à 1973, étaient parus treize romans chez Gallimard. Gilles Aufray livre aussi un assez long poème, Lettre à un enfant à venir, pour conjurer dans le futur les malheurs du temps présent.

La dernière livraison est consacrée à Noëlle Renaude-Ziegler. Avant de devenir, « grâce à Théâtre ouvert et aux Éditions théâtrales », celle qui écrit des pièces infiniment singulières et des romans, elle a pratiqué l’activité critique avec du style et un fin discernement. En témoignent, entre autres, ses interventions sur le peintre Jean-Charles Blais, les acteurs Gérard Desarthe-André Marcon-Jean-Quentin Châtelain, l’auteur « paléolithique » Valère Novarina, dont Philippe Sollers disait : « Il fait bouillir la langue ». Jean-Pierre Léonardini

Frictions, numéro 39, 138 p., 18€. Rédaction-abonnements : 27 rue Beaunier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.43.48.95).

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La France, en pire !

Jusqu’au 20/12, au Théâtre de Belleville (75), Nicolas Lambert se joue de La France, Empire. Après Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie qui dénonçait les travers de la Vème République, le comédien s’attaque à « l’empire républicain », cette France coloniale écartée du récit national.

« Montrer en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne » : le sujet du brevet des collèges que l’ado doit rendre le lendemain fait bondir le paternel ! La France en paix depuis la deuxième Guerre mondiale ? D’abord, on ne dit pas la deuxième mais la Seconde, sinon ça veut dire que ce n’est pas la dernière… La gamine a beau le supplier de ne corriger que les fautes d’orthographe avant de partir se coucher, il va passer la nuit à cogiter sur la France coloniale, celle que l’on tait dans le récit familial comme national. Seul en scène, Nicolas Lambert va nous révéler des secrets camouflés depuis des lustres, en endossant tous les rôles : lui petit garçon ou lycéen, ses grands-parents picards, De Gaulle, un tirailleur sénégalais, Pierre Messmer et même maître Capello comme l’emblème de sa génération qui veillait à la justesse de la langue. Quand on s’attaque à lever le voile sur l’histoire de La France, Empire, entre les silences et les mensonges, il importe d’être précis.

La force de la pièce est de mêler les récits, ceux entendus dans sa famille ou dans les allocutions présidentielles, plus enclins à causer de 14/18 et de 39/45 que des tueries perpétrées en Indochine, en Algérie, à Madagascar ou au Sénégal.  La chape de plomb est tenace depuis notre enfance jusqu’à aujourd’hui. Nicolas Lambert, deux heures durant, s’emploie à déboulonner les statues – celles de Faidherbe ou de Gallieni, administrateurs coloniaux – à rappeler les massacres comme celui de Thiaroye où le 1er décembre 1944, des tirailleurs sénégalais furent abattus par l’armée française pour avoir réclamer leurs soldes. En miroir de cette histoire coloniale effroyable, le comédien nous rejoue Sarkozy prononçant son discours à Dakar en 2007 : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » ou Jean Castex en 2020 : « Nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, je ne sais quoi encore ! ».

Comme pour mieux nous montrer que notre histoire coloniale reste un enjeu politique, il nous raconte encore la colonisation des Comores et de Mayotte, histoire de remettre les pendules à l’heure. Un précieux spectacle durant lequel on s’indigne, on rit parfois et dont on ressort moins ignare. Amélie Meffre

La France, Empire : Du 13/09 au 20/12, le samedi à 15h30. Le Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).

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Camus, un juste

Au Théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905, pour proposer une intense réflexion sur l’idée de violence. Du théâtre « philosophique », magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe ! Sans oublier Ceci n’est pas une religion, de et avec Élodie Emery, à la grande halle de La Villette.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux !

Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau. Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus résonneront bien plus tard dans les réflexions de Camus au cœur du conflit algérien, une pièce qui n’est pas sans faire écho aux conflits qui agitent aujourd’hui notre planète, tant en Ukraine qu’en Palestine.

Dans un autre registre, plus léger et drolatique, en recherche d’un juste équilibre de sa vie, Élodie Emery dévoile sa quête et son enquête autour du bouddhisme et de ses dérives. Ceci n’est pas une religion reprend sur scène le travail journalistique qu’elle a conduit sur les sévices sexuels, attentats à la pudeur et viols, commis au sein de certaines communautés. En particulier celle dirigée par le maître lama Sogyal Rinpoché… Un gourou très proche du dalaï-lama, au courant de ses méfaits depuis des décennies mais silencieux jusqu’à leur révélation fracassante risquant de nuire à son image médiatique…

De la plume à la scène, mêlant quête personnelle et recherche de la vérité, la journaliste livre son témoignage avec force conviction et humour. Un « seule en scène » comme suite logique et bien menée de son documentaire réalisé avec Wandrille Lanos, récompensé de deux prix au Figra (Festival international du grand reportage d’actualité), finaliste du prestigieux prix Albert-Londres ! Une conférence-confession publique bienvenue, invitant chacune et chacun à la vigilance dans sa quête éperdue de spiritualité et de bien-être. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

Ceci n’est pas une religion, Élodie Emery : salle Boris Vian jusqu’au 13/09, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. La grande halle de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75). Les 20 et 21/01/26 à Wolubilis, Bruxelles.

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Stéphane Hessel, l’indigné

En ces temps troublés et troublants, Rue de l’échiquier réédite Indignez-vous !, le fameux appel à la création et à l’action de Stéphane Hessel. Le 27 février 2013, s’éteignait ce grand nom de la Résistance, un infatigable défenseur du respect de la dignité humaine et du droit des peuples à disposer de leur avenir, un amoureux fou de la vie et de la poésie. Chantiers de culture publie l’entretien qu’il nous accordait en décembre 2010 lors de la sortie de l’ouvrage.

Stéphane Hessel ? Un homme de lumière, l’humanisme incarné ! Il n’a reçu aucun prix littéraire et pourtant il a plafonné au firmament des ventes ! Pas vraiment un pavé de l’édition, juste un petit ouvrage d’une cinquantaine de pages : Indignez-vous !, un vibrant et passionné cri d’espoir… Le souvenir est vivace, l’empreinte profonde : rencontrer Stéphane Hessel, c’était plonger à cœur perdu dans un authentique bain de jouvence ! Tendresse du regard, chaleur de la main, élégance du verbe. Le révolté d’hier ne cultivait pas la sagesse du repenti, il était un paradoxe vivant : la douceur de la gazelle et la vigueur du lion ! Qui se faisait discret sur son parcours personnel pour devenir insatiable et gouleyant sur ses convictions et idéaux. Hessel ? Un « homme de bien » comme on l’entendait en des temps révolus, un « juste » comme on le dit de certains depuis le mitan du siècle écoulé.

S’indigner et Résister, Espérer et Créer

Yonnel Liégeois – Merci d’abord, cher monsieur Stéphane Hessel, d’accepter ce rendez-vous en dépit d’un agenda surchargé. La rançon du succès, en quelque sorte ?

Stéphane Hessel – Je vous en prie, c’est un plaisir pour moi. Pour vous confesser d’emblée que les responsables de la maison d’édition Indigènes, et moi-même, sommes tout à la fois étonnés et ravis de l’accueil du livre par un large public. Son succès tient surtout à Sylvie Crossman qui l’a mis en musique. Je luis dois beaucoup, tant sur le format que sur la longueur. C’est elle qui a pensé qu’il fallait un texte court et un peu agressif, avec ce titre audacieux et ambitieux « Indignez-vous ! ». C’est ainsi que l’ouvrage est né pour susciter un extraordinaire engouement. Visiblement, jeunes et moins jeunes qui le lisent le trouvent superbement intéressant. Je viens de recevoir la lettre d’un grand-père m’informant qu’il m’envoie vingt-cinq exemplaires de la brochure, « j’ai quatre enfants et onze petits enfants, je vous prierai de me les dédicacer pour eux » !

Y.L. – N’est-il pas emblématique, voire symbolique de votre parcours, d’habiter à l’angle de l’avenue Jean-Moulin ?

S.H. – Je vous l’avoue, je n’ai pas choisi cet appartement uniquement pour cette raison, mais je fus ravi de le constater ! Jean Moulin fut d’autant plus important dans ma vie que je l’ai rencontré à Londres lorsqu’il venait en mission rapide auprès du Général de Gaulle. Je lui ai serré la main sans connaître son nom, qui demeurait secret à l’époque. Engagé moi-même au sein du B.C.R.A (les services secrets, ndlr), j’ai suivi pas à pas ses efforts en vue de l’unification des mouvements de résistance et je fus traumatisé par sa mort. Un moment d’autant plus tragique qu’il venait de faire ce qui demeurait son objectif : créer et présider le Conseil National de la Résistance au nom de de Gaulle. Oui, Jean Moulin m’est si proche qu’en 1958, lors du retour du Général presque à la pointe des baïonnettes, nous avons estimé à quelques-uns que la démocratie était peut-être en péril et nous avons créé un club du nom de Jean Moulin. Pendant six ans, ce club fut au cœur de mes activités.

Y.L. – Votre livre porte un titre fort et provocateur, « Indignez-vous ! ». Pourquoi semblable appel à la révolte morale ?

S.H. – Peut-être d’abord par succession intellectuelle de Jean-Paul Sartre. J’ai fait mes études à l’École Normale Supérieure au moment il était l’écrivain, le philosophe auquel tout le monde se référait. En outre, j’ai eu la chance d’avoir Merleau-Ponty comme « caïman » (un enseignant chargé de préparer les élèves au concours de l’agrégation, ndlr), un philosophe remarquable. Quelle est la percée sartrienne, le nœud de sa pensée ? « Il faut s’engager ». Une notion d’engagement que j’ai traduit par « on devient quelqu’un lorsqu’on exprime son indignation » ! Devant les défis, on peut considérer qu’il n’y a rien à faire, que l’on ne peut rien faire ou bien se dire que telle ou réalité on ne l’accepte pas. Et je vous avoue que monsieur Sarkozy fait bien évidemment partie des personnes qui m’indignent (rires, ndlr) ! Aussi, je n’ai aucun souci pour appeler à l’indignation à un moment où la France est très mal gouvernée.

L’indignation est l’une des composantes essentielles qui font l’humain avec l’engagement qui en est la conséquence. Stéphane Hessel

Y.L. – C’est osé de jouer au rebelle à votre âge ! D’où vient cet optimisme, vous croyez en une avancée forcément positive de l’histoire ?

S.H. – Justement, elle n’est pas forcément positive mais elle peut l’être s’il y a suffisamment de gens qui s’indignent ! C’est précisément ce refus d’accepter l’échec, tant national qu’international des dix premières années de ce nouveau millénaire, qui conduit de l’indignation à l’action. Mon optimisme relève aussi naturellement de ma biographie. Lorsqu’on a eu la chance, comme moi, de passer à travers de grandes épreuves et de ne point y avoir laissé sa peau, c’est déjà pas mal ! En outre, regardez comme le monde a changé en cinquante ans : c’est non seulement Hitler, Staline et même Mao qui ont été remplacés par d’autres personnes, c’est aussi le temps de la décolonisation, c’est aujourd’hui celui de l’alerte à l’avenir de notre planète… Non pas que tout soit réglé mais notre monde a avancé, nous avons travaillé, nous avons fait des progrès, il s’agit maintenant d’apporter de nouvelles réponses à de nouvelles questions.

Y.L. – Comme vous le suggérez, avoir expérimenté la déshumanisation la plus extrême de ce qui constitue notre humanité, avoir fait l’expérience des camps autorise- t- il ce regard chargé d’optimisme ?

S.H. – Je ne sais pas mais, en tout cas, on devient plus sensible au « triste » que courent les sociétés humaines Car enfin, souvenons-nous que la société allemande de 1933 était une société cultivée, au riche passé littéraire et artistique. En l’espace de quelques années, elle s’est laissée manipuler pour donner corps à une véritable barbarie. La civilisation est fragile, ne l’oublions jamais, c’est ce que j’appellerai l’héritage des camps. En ne confondant pas les camps d’exterminations des juifs que je n’ai pas connus, une tâche noire sur l’humanité, inconcevablement horrible, avec ceux de Buchenwald et de Dora où je fus déporté… Ce dernier, certes, était plutôt destiné à tuer qu’à sauver, il était aussi barbare.

Vous m’autoriserez une digression sur la notion même de camp : où qu’il soit et quel qu’il soit, même un camp de réfugiés censé protéger une population, il est une façon de concevoir l’homme qui donne naissance à la brutalité, à la servilité. Nous sommes entrés dans une conception de la société à forts relents sécuritaires, dont le camp est la forme la plus aboutie. Pour en revenir à Dora, j’ai plus souffert du froid que de la torture ou de la faim. Ce ne fut pas une catastrophe pour moi, je ne suis pas un être catastrophé, mais je l’ai vécu avec bien des gens qui l’étaient et dans des conditions qui y tendaient. Je parle volontiers de ma chance, rien que d’appeler sa biographie Danse avec le siècle est signe chez moi d’une certaine joie de vivre ! Une remarque, cependant, ne pas tout à fait confondre optimisme et joie de vivre…

 

Y.L. – Plus qu’une nuance, à vrai dire…

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S.H. – Si l’on dit « il est optimiste : quoiqu’il arrive, il trouve ça bien ! », c’est de la naïveté… Au contraire, j’essaye aussi de comprendre les choses qui vont mal et contre lesquelles il faut réagir. On a titré un documentaire tourné à mon sujet « Sisyphe heureux », c’est pas mal, c’est assez bien trouvé ! J’ai essayé effectivement de m’atteler à la solution de nombreux problèmes, le développement – l’immigration – la lutte contre le totalitarisme, j’ai essayé de soulever des rochers, beaucoup sont retombés, il faut les remonter mais je le fais sans perdre le goût de la vie. Voilà un peu ce qui me caractérise, voilà pourquoi beaucoup d’amis sont ravis de converser avec moi, prétextant que je leur donne de bonnes raisons de ne pas perdre pied et de continuer à travailler !

Y.L. – Est-ce justement ce goût de la vie qui vous conduit à affirmer que le programme du Conseil National de la Résistance, adopté en mars 1944, se révèle d’une brûlante actualité ?

S.H. – C’est un texte très utilisable. D’abord parce qu’il est court, vous connaissez mon penchant pour les textes courts, ensuite parce qu’il dit l’essentiel… A mon avis, il existe des valeurs universelles qui, pour moi, sont les valeurs historiques de la gauche au sens premier du terme. Celles de la Révolution Française, celles des fondements de la Troisième République, celles des efforts de libération portés par le C.N.R … Ces valeurs-là sont tellement importantes que la succession historique n’y change rien. Du fond du Moyen-âge jusqu’à 1945, de 1789 à 2010, elles demeurent ces valeurs sur lesquelles fonder un espoir dans la bonne marche des sociétés : des moyens d’existence assurés à tous les citoyens, la primeur de l’intérêt général sur l’intérêt particulier, le juste partage des richesses contre le pouvoir de l’argent. En trois mots, encore une fois une formule très courte, ces chose-là sont dites : Liberté, Égalité, Fraternité !

Ajoutons que ces valeurs sont plus gravement mises en question à certains moments de l’histoire. Telle est la réalité aujourd’hui, le socle des conquêtes sociales de la Résistance est ébranlé. La seule remise en cause de ces valeurs essentielles suffit, et devrait suffire à quiconque, pour s’indigner et tenter de travailler à un avenir positif pour notre pays. Les choses sont relativement simples pour moi. Après vingt ans d’un gouvernement de droite, il est temps qu’advienne un gouvernement de gauche Avec la conjonction du Parti communiste, du Parti socialiste et d’Europe Écologie qui y ajoute ce qui me tient très à cœur maintenant, la Terre, voilà les forces sur lesquelles on peut construire un avenir autre. Avant même l’élaboration de tout programme électoral, il importe cependant que ces diverses forces politiques acceptent et reconnaissent ces valeurs essentielles.

 

Y.L. – Des valeurs portées dans le programme du CNR en 1944, des valeurs proclamées dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948 : entre l’un à portée nationale et l’autre de dimension internationale, où se fait la jonction selon vous ?

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S.H. – Avec la création de l’ONU, bien sûr. Les hommes qui ont élaboré le programme du CNR n’avaient ni responsabilité ni pouvoir dans la gestion du pays, ils s’appuyaient juste sur leur grande liberté face au gouvernement de Vichy. Sans contrainte mais avec ambition, sans obligation de se demander si les choses seront réalisables ou non, ils ont simplement couché sur le papier ce qui serait fort et utile à la Nation au lendemain de la victoire sur l’ennemi… Idem pour les rédacteurs de la Déclaration Universelle : des hommes choisis par le secrétaire général de l’ONU et non par leurs gouvernements respectifs, c’est lui qui a voulu une équipe libre et indépendante, au sein de laquelle il faut souligner le rôle moteur du français René Cassin ! Certes, il était autrement plus compliqué de rédiger un texte qui s’adresse au monde entier, dans ses droits et libertés. Ce texte à portée universelle, dont les sociétés avaient besoin au sortir de la guerre, nous ramène à notre « indignez-vous » initial, justement par cet « avoir besoin ». Je crois qu’il y a des choses dont une société a vraiment besoin à un moment de son histoire.

Aujourd’hui, nous avons besoin de ce que nous avons essayé de mettre dans ce texte et qui représente un changement profond par rapport à ce que nous subissons. Dont un point qui me tient très à cœur, que l’on appellera immigration d’un mot un peu vague : nous avons besoin de constituer partout dans le monde, notamment en Europe et particulièrement en France, des sociétés multiculturelles capables de comprendre ce qui se passe autour d’elles. Toute politique qui rejette les Roms et met des gens à la porte parce qu’ils sont clandestins, toute politique de ce genre est scandaleuse. D’où, à juste titre, notre indignation… Même chose au regard de l’écart abominable entre la très grande pauvreté dans le monde et la pauvreté assez grande en France, entre la très grande richesse dans le monde et la richesse assez grande en France : c’est un scandale contre lequel il est bon de s’indigner, maintenant ! Penseurs, philosophes et sociologues, nous aident à pointer du doigt les problèmes majeurs à résoudre. Pour ma part, je suis un admirateur d’Edgard Morin et de son ouvrage La méthode, dont le dernier volume porte précisément le titre « Éthique ». Une réflexion importante pour moi, signifiant qu’au nom de certaines valeurs morales on peut conduire une société vers un meilleur équilibre.

Y.L. – Et vers ce meilleur équilibre auquel notre monde doit tendre, une réalité qui focalise aujourd’hui tant votre attention que votre indignation : la Palestine et son devenir ?

S.H. – Tous, au sortir de la guerre, nous avons considéré que l’extermination des juifs par les nazis constituait pour l’humanité un problème qui ne pouvait rester sans solution. D’où la volonté de leur donner un État sur la terre ancestrale dont ils se réclamaient, et de permettre aux populations arabes qui l’habitaient d’y revenir, une fois la paix rétablie… Ce qui ne s’est jamais produit et, en 1967, un état fort remporte une victoire extraordinaire : c’est là que « l’hubris » (l’orgueil, la démesure, ndlr) israélienne a commencé. « Nous pouvons faire tout ce que nous voulons, personne ne va nous y empêcher, nous sommes chez nous puisque Dieu nous a donnés ces terres, et non les Nations Unies. De Dieu ou des Nations Unies, qui est le plus fort ? » Pour Israël la réponse est évidente, pour la communauté internationale il en va tout autrement.

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Depuis 1967 donc, je considère que les textes adoptés par l’ONU, les résolutions 242 – 238 et 195, nous obligent à exercer toute action possible pour empêcher Israël de continuer à ignorer la Palestine, à faire comme si elle n’existait pas. Parmi les israéliens, j’ai des amis très chers qui pensent comme moi, las minoritaires. En fait, je me trouve en opposition ouverte avec des gens pour qui toute critique de l’État d’Israël s’apparente à de l’antisémitisme. C’est d’autant plus ridicule lorsqu’on est comme moi à moitié juif et que l’on a combattu le nazisme, ce n’est pas très normal de subir une telle accusation ! Au final, ça m’est tout à fait égal, je n’en souffre pas, ce sont mes accusateurs qui souffrent, tel le dénommé Taguieff. Comme je l’écris dans le livre, je suis allé à Gaza en 2009 grâce à mon passeport diplomatique et j’en témoigne, Gaza est une prison à ciel ouvert pour un million et demi de Palestiniens. Nous sommes nombreux en France avec les associations pro-palestiniennes à défendre le droit des Palestiniens à un État, comme le stipule d’ailleurs la Déclaration Universelle à l’égard de tout peuple. Sur ce sujet, comme sur d’autres à débattre et régler, il faut espérer, il nous faut toujours espérer. D’où mon appel pressant à s’indigner, résister et créer ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Indignez-vous !, Stéphane Hessel. Nouvelle édition revue et corrigée, accompagnée d’une préface inédite de Salomé Saqué, journaliste et auteure de Résister. Postface mise à jour de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou (Rue de L’échiquier, 48 p., 4€90).

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Le triptyque de Mickaël Délis

Au théâtre de la Scala (75), de septembre à janvier 2026, Mickaël Délis propose sa Trilogie du troisième type : Le premier sexe ou la grosse arnaque de la virilité, La fête du slip ou le pipo de la puissance, Les paillettes de leur vie ou la paix déménage. Avec humour et sincérité, un triptyque consacré aux mecs dominants mais dépassés.

Et de trois ! Sans doute que la boucle n’est pas définitivement bouclée, mais Mickaël Délis a déjà fait un beau trajet sur le chemin du seul en scène passionné et disons-le passionnant. Avec Les paillettes de leur vie ou la paix déménage, il présentera en effet, début octobre, le volet trois du triptyque engagé dès 2022 sur les planches. Avec comme point de mire les états affectifs, déroutants, insupportables, dérisoires, charmants, touchants… des mâles. Reprise le 09/09 au théâtre de la Scala, l’aventure a débuté avec Le premier sexe, ou la grosse arnaque de la virilité. Elle s’est poursuivie par La fête du slip ou le pipo de la puissance. Et voilà Les paillettes avec toujours la même autodérision, la même sensibilité à fleur de peau, la sincérité et la naïveté d’un garçon un peu perdu, errant dans l’univers des hommes blancs dominants. Dans une société où le patriarcat a forgé des générations dressant des barrières entre les sexes, les genres et les rôles de chacun (e) dans un univers toujours verrouillé.

Dans ce récit à la fois autobiographique et très écrit, Mickaël Délis a mis les choses au point dès le commencement. Il n’a pas toutes les réponses aux questions qu’il pose, mais au moins, lui, l’homosexuel revendiqué, ose les poser. Avec un beau talent de comédien, mais aussi avec beaucoup d’humour. Et de tendresse aussi, comme en témoigne l’hommage à sa maman récemment disparue. Ce très beau moment qui clôt le spectacle gagnerait d’ailleurs à être un peu abrégé et introduit avant la fausse fin, pour ne pas égarer le spectateur qui risque de perdre un peu le fil de la narration. Comme à chaque fois, il interprète les différents personnages qui surgissent sur la scène, certains comme de jolis diables qui déclenchent des cascades de rire. Sa mère occupe une incontournable place dans cette galerie. Quelques attitudes, un tissu, suffisent à la rendre présente, attachante et horripilante souvent, vraie en un mot. Le père est un absent, fauché lui aussi par la maladie.

C’est dans un hôpital parisien que débute ce troisième volet. Mais dans ce lieu il est aussi question d’offrir la vie, par le truchement du service du don de sperme. Pour faire face à une pénurie de donneurs, voilà notre comédien qui se porte volontaire. Au Cecos, c’est-à-dire le Centre de conservation des œufs et de la semence humaine, on lui demande aussi, c’est la nouvelle législation, s’il veut bien écrire une lettre aux enfants qui naîtront éventuellement de son don. Que peut-il exprimer, lui qui en vérité ne souhaite pas ou plus enfanter ? Enfin, lui ou l’un de ses doubles dont il campe les doutes et les craintes, les colères devant la naissance, et surtout l’angoissante responsabilité de s’engager pour au moins vingt ans d’éducation.

 Mickaël Délis ne se veut pas passeur de recettes, ni d’angoisses. Il veut porter un regard lucide sur l’univers masculin bouleversé de ses contemporains, avec forcément un effet de miroir. Le résultat est franchement réjouissant. Gérald Rossi

La trilogie du troisième type, Mickaël Délis : Le premier sexe (du 09/09 au 30/12), La fête du slip (du 12/09 au 31/12) et Les paillettes de leur vie (du 03/10 au 03/01/26). Théâtre de la Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Blanc, une colère (a)mère !

Aux éditions la Bouinotte, Sylviane Van De Moortele publie Maternité(s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc. En 2018, l’annonce de sa fermeture provoque une immense émotion parmi la population de la sous-préfecture de l’Indre (36). Entre heures glorieuses et moments d’épuisement, un récit palpitant.

Dans son ouvrage Maternité (s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc, Sylviane Van de Moortele entraîne le lecteur au cœur d’une mobilisation, sans doute jamais connue dans la sous-préfecture de l’Indre. Elle décrit la succession des événements à partir de la création, en juin 2018, du collectif « cpasdemainlaveille », qu’elle suit pas à pas. L’existence de ce mouvement répond d’abord à une frustration. « Un constat s’impose : ce qui ne leur convient pas dans les manifestations statiques telles que celle du 18 juin, c’est que cela ne se voit pas. Il y a des discours mais rien ne permet aux participants présents d’exprimer leur colère. Seuls les élus et les organisateurs ont droit à la parole ». L’acte fondateur de la mobilisation ? L’invitation à la population d’assister à un simulacre d’accouchement sur la voie publique ! Une mise en scène provocatrice qui vise à marquer les esprits.

Dès lors le collectif n’aura de cesse de redoubler d’imagination pour inventer des formes d’actions percutantes. Un seul objectif : visibiliser la protestation, en attirant les médias. Parmi les expressions les plus frappantes, la très visuelle présence des Servantes Écarlates lors d’initiatives publiques. Des femmes défilent, vêtues de capes rouges, la tête baissée et couverte d’une coiffe. Des personnages inspirés d’un livre de science-fiction où les femmes sont des esclaves sexuelles, exclusivement réservées à la reproduction. Depuis, les Servantes Écarlates symbolisent la lutte pour la condition féminine. Assurer un service de qualité pour les accouchements relève en premier lieu du respect de la santé et du droit des femmes. Exigence pour la future maman, le bébé à venir, et… le papa ! Moult raisons pour que la défense d’une maternité de proximité soit une revendication portée tant par les femmes que par les hommes.

Aussi retrouvera-t-on les unes et les autres au coude à coude dans toutes les actions. Ensemble, elles et ils décideront d’investir les locaux de la maternité suite au cadenassage de la salle d’accouchement. Une occupation jour et nuit, qui durera onze jours. En décembre 2018, temps fort de la mobilisation avec la Marche des oreilles qui mènera les manifestants du Blanc à Paris. Symboliquement, les marcheuses et marcheurs veulent offrir à Macron des oreilles, puisqu’il ne les entend pas. « En trois semaines tout était prêt pour le départ. Les compétences des uns et les réseaux des autres ont été fortement sollicités. Il a d’abord fallu cerner un itinéraire qui passerait obligatoirement par Châteauroux et Orléans (les deux cités administratives de référence pour l’Indre) et le tronçonner en portion de vingt à trente kilomètres, distance journalière réalisable pour des marcheurs non émérites, trouver pour chaque journée de marche un lieu abrité pour la halte du déjeuner de midi et surtout, une ville ou un village qui accepte d’héberger l’équipée pour l’étape du soir ».

L’opération sera sans doute l’une des plus médiatisées, suscitant un vaste soutien de l’opinion publique et l’intervention de nombreux responsables politiques. Dans le livre de Sylviane Van de Moortele, elle reste cependant une action parmi tant d’autres. C’est précisément cette multitude d’interventions, relatées avec précision, qui donne toute sa force à un ouvrage enrichi de nombreux témoignages, pris sur le vif. Des personnes impliquées dans cette bataille expriment leur ressenti. Enthousiasme, colère, espoir, déception. Toute une palette de sentiments partagés par des hommes et des femmes fermement décidés à obtenir gain de cause.

Maternité (s) en colère montre à quel point ce mouvement a soulevé des enjeux dépassant le simple cas de la maternité du Blanc. Un collectif de citoyens sans « chef » a fait l’expérience d’un fonctionnement démocratique. Il a prouvé qu’il était possible de gérer des organisations lourdes, de se faire entendre des médias et des dirigeants, de porter des revendications touchant une grande partie de la population française ( développement des territoires ruraux, présence des services publics), de dénoncer les double langages et les mensonges des gouvernants, d’élaborer des propositions.

Si au final, la maternité ne fut pas réouverte, l’expérience accumulée tout au long de ce mouvement n’est pas sans suite. Elle a donné naissance à Carte Blanche qui « s’installe en lieu et place du quartier général de cpasdemainlaveille dont il est l’émanation directe. Ici naît un projet collectif et citoyen porté par des habitants à qui on a confisqué un service public majeur, mais qui n’ont jamais accepté la défaite ». Loin d’être l’album nostalgique d’une cause perdue, le livre ouvre des réflexions pour la construction d’une démocratie réinventée et d’une citoyenneté active. N’est-ce pas l’urgence du moment ? Philippe Gitton

Maternité (s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc, Sylviane Van de Moortele (232 p., 21€). Éditions La Bouinotte, 26 rue de Provence, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.60.08.06). Les photos sont issues de différents sites : Transrural intitiatives, Organisez-vous et le quotidien régional La Nouvelle République.

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