Roustaee, l’Iran de Leila

Sorti en salles le 24 août, Leila et ses frères est le troisième film de Saeed Roustaee. Tout à la fois saga familiale et portrait de la société iranienne contemporaine… En 2h40, le jeune cinéaste brosse une fresque vertigineuse inspirée de la réalité sociale de son pays. Un cinéma qui a du souffle.

Saeed Roustaee avait été remarqué en 2019 lors de la sortie de son deuxième film, La loi de Téhéran. Ce thriller nerveux plongeait le spectateur dans les bas-fonds de la société iranienne et dans les coulisses des services de police et de justice iraniens avec une énergie et un sens de la photographie saisissants.

Leila a la trentaine et porte à bout de bras ses parents et ses quatre frères. Frappée de plein fouet par la crise économique, la famille croule sous les dettes et encaisse les déconvenues des uns et des autres. Il y a différents profils : le sensible qui vient de se faire virer de l’usine de métallurgie mise à l’arrêt, le magouilleur candide qui va de combine foireuse en affaire bidon, le père de famille obèse qui n’arrive pas à subvenir aux besoins de sa famille nombreuse et le beau gosse, gentil mais sans cerveau. Pour les sauver du marasme, Leila voudrait acheter une boutique et lancer une friperie où ils travailleraient tous. Mais le patriarche a promis les 40 pièces d’or nécessaires à sa communauté afin d’en devenir le nouveau parrain, ce qui constituerait une reconnaissance sociale suprême. Entre poids des traditions culturelles et épanouissement individuel (ou simple pragmatisme économique), le scénario va emmener cette saga familiale dans une crise profonde, dont les ressorts s’avéreront plus complexes qu’une simple confrontation entre générations.

Crise économique et sociale

On se souvient de la spectaculaire scène d’ouverture de La loi de Téhéran : des milliers de drogués relégués dans de vastes terrains vagues et chassés par les forces de police. Ici, c’est la fermeture –  manu militari – d’une usine de métallurgie par des forces de sécurité qui agit comme un uppercut. En quelques instants, le gigantesque monstre de fer se vide de ses petites mains dans un flux continu. Sous la menace de violences physiques, les ouvriers sont sommés de quitter les lieux. Pas de passage prévu par le bureau de la DRH, pas de licenciement en règle. Dehors, et basta.

Tout au long de son récit, Saeed Roustaee dépeint une société iranienne en proie à une grande violence économique. « [En Iran], on a pu observer lors des dernières décennies un développement d’une classe moyenne. Y compris dans des petites villes de province où les familles commençaient à atteindre un certain confort de vie (…), ce qui en a peu à peu fait le noyau dur de cette société, explique-t-il dans le dossier de presse du film.  À partir de la présidence d’Ahmadinejad, cette structure a été totalement bouleversée. Cette classe moyenne a disparu au profit d’une fracture de plus en plus grande et d’un appauvrissement massif. À Téhéran, les gens qui vivaient dans des quartiers de moyenne gamme sont partis dans les périphéries, et, par effet mécanique, les gens très pauvres se sont retrouvés dans des endroits proches de bidonvilles. Seule une petite catégorie de personnes a réussi à s’enrichir ».

Les femmes, piliers sacrifiés

Leila est au cœur du titre, elle est aussi au centre du scénario. Ce personnage de femme, la trentaine, qui vit toujours chez ses parents et qui n’a d’autre vie que celle qu’elle met au service des siens, est à la fois un symbole de sacrifice et d’intelligence. Les comédiens  sont remarquables, et Taraneh Alidoosti, qui incarne Leila, est époustouflante de vérité dans son rôle de sœur dévouée. Elle incarne la disponibilité, l’énergie, la sagacité. Au début du film, les scènes de l’usine qui se vide sont entrelardées avec celles où on voit Leila recevoir des ondes de choc à l’épaule. Dans l’intimité d’un cabinet de kinésithérapie, le réalisateur indique déjà qu’elle aussi a du plomb dans l’aile, à porter sur son dos le poids des siens.

Sans verser dans la caricature, le réalisateur charge parents et frères. Le père se comporte souvent comme un gamin, la mère se fait garante des traditions les plus patriarcales tandis que les frères, certes pas méchants, ne sont pas très futés non plus : une galerie de portraits attachante mais sombre. Action structurée par de nombreux rebondissements, récit tenu, personnages dessinés avec sensibilité, longs dialogues ciselés, sens des cadrages, plaisir d’une belle photographie… La réalisation de Saeed Roustaee est soignée, maitrisée, de bonne facture. Dominique Martinez

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Artistes en Cœur de Cévennes

En août et septembre, professionnels ou amateurs, les artistes s’exposent en Lozère et dans le Gard. Tant à l’église de Vialas (48) qu’en la galerie de l’Arceau à Génolhac (30)… L’une des nombreuses initiatives de l’association Cœur de Cévennes qui ponctue et anime la vie culturelle dans les hautes Cévennes et au-delà.

À peine close l’exposition de peinture et sculptures sur bois de Françoise Four et Marie Scotti salle de l’Arceau à Génolhac, voici que s’en ouvrait une autre à Vialas ! Une dizaine d’artistes aux inspirations diverses, aux modes d’expression différents – peinture, collage, gravure, photographie-, s’exposaient jusqu’au 23 août. Une initiative haute en couleurs, qui a ravi les visiteurs et remporté un vif succès… À la galerie de l’Arceau, ce sont Michael Brun et Pierre Champagne qui nous font découvrir, l’un ses photos et l’autre ses assemblages de poterie, jusqu’au 27 août.

L’association Cœur de Cévennes est à l’initiative de ces rencontres avec des artistes locaux, professionnels ou amateurs, qui permettent de faire connaître leurs œuvres aux habitants des localités des Cévennes et au-delà. Créée voici plusieurs années, administrée par un collège de sept membres, c’est là son principal objet. L’association vise également à favoriser l’art et les projets artistiques en Cévennes et participe ainsi pleinement à la vie de la collectivité dans un champ artistique, culturel et éducatif.

Dans le droit fil de cet engagement, Cœur de Cévennes a organisé en juillet dernier une exposition collective intitulée « Au fil de l’eau, au fil du Luech », avec les habitants de Pont-de-Rastel, durement éprouvés par les grosses inondations du mois d’octobre 2021. « Les projets ne manquent pas », détaille Yvette Ulmer. Non contente de nous faire apprécier ses collages à l’église de Vialas, elle coordonne avec ardeur l’exposition Femmes, blessures, force et résistance des femmes, qui se tiendra du 7 au 17 septembre, à la galerie de l’Arceau. Elle sera remplacée, dès le 21/09 et jusqu’au 01/10,  par les photos de Bruno Grasser et Robert Bachelard. Marie-Claire Lamoure

Pour en savoir plus : http://coeurdecevennes.wixsite.com/association

Et sur le compte facebook Cœur de Cévennes

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Armelle et Peppo, cœur de tziganes

Du 21 au 25 août, à Vassivière (23), le festival Paroles de conteurs accueille Armelle et Peppo. La conteuse et le musicien y font escale pour narrer l’incroyable épopée tzigane. Un récit de cinq heures décliné en autant d’épisodes.

Durant cinq jours, Armelle la conteuse Rom et Peppo le musicien voyageur font escale à Vassivière, au festival Paroles de conteurs pour y narrer l’épopée tzigane. Un récit présenté en cinq fois une heure. L’ambition est grande, à la mesure de l’amour qu’Armelle et Peppo portent à leur peuple. Il faut, à n’en pas douter, une sacrée dose de passion pour décider de relater de la sorte cette histoire. Entre mythes, légendes et réalité, l’histoire des tziganes et de leur trajectoire à travers les âges : nomades de tous temps, victimes de persécutions, souffrant souvent encore aujourd’hui d’une mauvaise réputation… « Descendants des Dieux, nous, les tziganes, avons fait le tour de la Terre. Nous avons traversé les guerres et nous sommes toujours là », clament-ils.

C’est par le conte que le couple de saltimbanques transmet la mémoire : une expression artistique par nature porteuse de rêve, d’évasion et d’imaginaire, qui donne à voir et à comprendre la tradition tzigane. Bien plus encore, il interpelle chaque individu parce qu’il touche à une dimension universelle. « Depuis la nuit des temps, les hommes ont migré et nous sommes toutes et tous le produit de ces voyages ». Le rappel n’est pas superflu. Il éclaire sur la manière dont s’est construite la civilisation humaine et invite à remettre à leur juste place ces familles qui mènent leur vie au rythme de leur déplacement.

Armelle et Peppo sont de ceux-là. Ils bougent pour mieux se raconter. En couple sur scène comme à la ville, la construction de leurs spectacles résulte d’un échange permanent, issu de leur complicité au quotidien. « Nous nous accordons sur la ligne directrice de nos spectacles, puis plus en détail. Progressivement, nous faisons nôtre le déroulement d’un récit, très peu écrit. Et puis, nous laissons une part importante à l’improvisation », explique Armelle. Musique et parole s’inspirent mutuellement pour narrer leurs histoires servies par la poésie et l’humour. Qui parlent de la vie des hommes et des rapports tissés entre eux, mêlant sens du partage et de l’amour mais aussi de la défiance.

Le voyage en roulotte, pour Armelle et Peppo ? Bien plus qu’un mode de transport, un mode de vie… Durant des années, ils ont sillonné la France et l’Europe en roulotte (une, puis deux avec la venue des enfants), présentant leurs spectacles au hasard de leurs rencontres : écoles, médiathèques,  maisons de quartiers,  lieux associatifs… Jusqu’à ce jour d’été 2007 où ils firent halte au festival de Vassivière, une journée qui changea leur existence ! Les contacts pris après leur prestation débouchèrent sur des contrats pour des horizons plus lointains. « Les avions et les trains ont remplacé les roulottes », souligne Peppo, le sourire aux lèvres. À la rencontre de nouveaux publics, ceux d’Outre-Mer (Guyane et Nouvelle-Calédonie) et de pays africains francophones comme le Burkina Faso mais aussi ceux de Grèce, du Liban et d’Angleterre. Philippe Gitton

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À lire ou relire, chapitre 8

En ces jours d’été, entre canicule et farniente, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Entre inédits et éditions de poche : de Jon Kalman Stefansson à David Diop, de Jean-Pierre Siméon à Jean-Bernard Pouy. Pour, au final, remonter le temps en compagnie d’Éric Vuillard et de Céline… Bonne lecture !

Osons l’écrire, les ténèbres s’estompent et les yeux s’éclairent d’une intense aurore boréale lorsqu’ils plongent dans le dernier pavé, et foisonnant ouvrage, de Jon Kalman Stefansson ! Un pays, l’Islande, un paysage de fjords enneigés et soufflés par le vent, de volcans tumultueux et de champs de lave désertiques, de mer déchaînée et de hautes vagues déferlantes à masquer l’horizon… Une terre fière, austère et rebelle dont il faut dompter l’hostilité dès l’enfance pour s’en amouracher à jamais, la tromper pour un ailleurs éphémère et sans cesse revenir fouler l’herbe boueuse des ancêtres !

L’Islande ? Plus qu’un décor dans Ton absence n’est que ténèbres, le creuset essentiel en ce qu’il façonne le caractère de ses habitants : la beauté d’une nature qu’il faut apprendre à courtiser telle une maîtresse exigeante, la lenteur du jour aussi longue que la nuit peut être profonde, les fulgurances de rapports humains tout à la fois âpres et tendres entre congénères… Au cœur de cet univers fantasque et fantastique, un homme dont nous doutons s’il est vivant ou mort, qui semble avoir perdu la mémoire ou en tout cas vouloir raviver ses souvenirs. Alors, entre saga dont est riche et coutumière la littérature nordique, roman historique à remonter le temps des années 1900 à aujourd’hui, conte philosophique où se posent les questions existentielles fondamentales en des dialogues truculents voire anodins, hymne poétique en hommage à une terre peuplée de trolls et de fées, le dernier roman de l’auteur islandais est d’une lecture proprement jubilatoire, superbement traduit par le talentueux Éric Boury, lauréat du Grand prix de la traduction pour D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de… Jon Kalman Stefansson !

Et c’est à un autre fulgurant voyage, en terre inconnue, que nous convie David Diop. Après Frère d’âme, Prix Ahmadou Kourouma et Goncourt des lycéens en 2018, l’auteur aux racines sénégalaises signe, avec La porte du voyage sans retour, une extraordinaire épopée enracinée dans une histoire d’amour au long cours ! Gorée, île emblématique et mortifère, ultime escale pour des millions de Nègres entassés sur la mer rougie sang des traites négrières… Puissamment porteur de fortes émotions encore aujourd’hui pour le visiteur qui en foule le sol cimenté, entre les cachots comme entrepôt de chair humaine et l’étroite ouverture marine pour l’embarquement fer aux pieds, un lieu que le romancier élit comme figure nodale de son récit. Botaniste de renom au temps des Lumières, éminent savant, Michel Anderson est conquis par l’histoire de Maram, une jeune esclave rescapée de Gorée ! Un étonnant voyage dans l’imaginaire d’un personnage hors du commun, en partance sur les traces de l’inconnue et apprenant le wolof pour être plus proche des autochtones ! Surtout, de retour en France et avant sa mort, l’homme de haute stature s’est ouvert à des valeurs universalistes qu’il désire transmettre en héritage à sa fille Aglaé.

Sans quitter le continent afro-américain, il nous faut alors plonger dans le salut qu’adresse le poète Jean-Pierre Siméon à l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal en épilogue de son dernier recueil, Levez-vous du tombeau ! « Nous avons besoin de toi Aimé Césaire, nous avons besoin de toi plus que jamais… Les peuples naissent avec la poésie, disais-tu, eh bien ils meurent cela crève les yeux d’avoir perdu la poésie« , clame Siméon. Lui qui, dans un précédent essai, osait affirmer que La poésie sauvera le monde, une parole d’urgente nécessité qui, de l’antiquité à nos jours, s’est élevée de tout temps contre préjugés et billevesées. Un hymne à l’insurrection des mots, à la rébellion de l’alphabet , un appel à l’insoumission verbale face aux conformismes putrides. Une invitation à déserter nos habitudes pour réconcilier en nous le verbe et l’agir, relier notre état de vivant à univers plus grand que nous qui se nomme nature, une invitation à ce qu’enfin « la poésie gouverne elle qui n’a ni pouvoir ni assurance elle dont la pensée est tantôt cheval de steppes tantôt poignée de mésanges jetée au vent ».

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Si le verbe poétique est envol libertaire, Jean-Bernard Pouy, écrivain patenté et reconnu de romans noirs, en est un intrépide messager en sa prose totalement iconoclaste à la cour des doctes exégètes ! Avec cette fameuse Trilogie spinoziste, l’éditeur a eu la bonne idée de rassembler trois courts romans au titre éminemment évocateur : Spinoza encule Hegel, À sec ! et Avec une poignée de sableTrois épisodes pour narrer l’épopée urbaine dévastatrice de Julius Puech, chef de la Fraction Armée Spinoziste, ennemi juré de la bande des hégéliens. Poussé par l’amour de l’éthique (!) contre l’esthétique des renégats, chaussé de ses fameuses bottes en lézard mauve et à cheval sur sa Guzzi 850 California, avec son affectueuse bande d’allumés il mène croisades sanguinolentes, tueries et affrontements meurtriers sans jamais débander. Amis poètes, bienvenue ! Un ouvrage explosif, outrancier dans ses délires mais d’un humour exalté, un style déstructuré dont seul Pouy a le secret d’un roman l’autre, lui le membre éminent de l’Oulipo, l’empêcheur de penser en rond et le génial créateur du personnage littéraire du Poulpe. À lire de toute urgence, mais à ne pas mettre entre toutes les mains au risque d’une hécatombe entre Marseille et Miramas ! Et si au final vous n’avez toujours rien compris à l’univers de Jean-Bernard Pouy, plongez dans son dernier opus, En attendant Dogo, jeu de mots aussi débile que désopilant, vous en sortirez vivant mais deviendrez un irréductible intoxiqué.

Alors que Pouy n’en finit pas de décortiquer au noir les rouages de nos sociétés, Eric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite. Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, aujourd’hui l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plonge dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Tout à la fois passionnant et douloureux, de nouveau un petit format pour un grand livre !

D’aucuns ont suivi la saga des manuscrits de Céline retrouvés en 2021, une rocambolesque histoire de feuillets et documents prétendument perdus ou volés depuis sa fuite à Sigmaringen en 1944, en fait juste mis à l’abri durant de longues décennies. Sur son blog, le journaliste Jean-Pierre Thibaudat révèle avec force détails les dessous de l’affaire… Aujourd’hui, détentrice du sulfureux écrivain à son catalogue, les éditions Gallimard publient donc un premier inédit, Guerre. Un récit de quelques 150 pages, agrémenté de plusieurs fac-similés, où se déploie dans sa toute puissance la verve de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Avec cet aveu, incontournable, aux premières pages du livre, « J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête ». Les chapitres d’une œuvre en fait éclatée, supposé essai ou brouillon aux feuillets disparates parfois ardument déchiffrables où Céline conte, dans ce style romanesque qui n’appartient qu’à lui, son expérience traumatisante de la guerre, blessé sur le champ de bataille avec des séquelles dont il ne guérira jamais. D’une liasse de papiers à l’autre, chacune retenue par une épingle à linge, le brigadier de cavalerie Ferdinand narre ainsi par le menu avec humour et complaisance, non sans concupiscence et mauvaise foi, le quotidien de son séjour et de sa convalescence à l’hôpital de Peurdu-sur-la-Lys. Aux pires heures de la grande boucherie, ses rencontres, ses amours, ses souffrances de guerre, ses outrances verbales sur la décrépitude de la nature humaine, ses magouilles avec Bébert, copain de chambrée et proxénète patenté… Un style tout à la fois populaire et flamboyant, à l’identique de toute la littérature célinienne. Yonnel Liégeois

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Bussang, Hamlet au triple visage

Jusqu’au 03/09 à Bussang, Hamlet dévoile ses multiples visages dans les Vosges. Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française, incarne le héros shakespearien dans ses fractures et ses éclats. Une présence magnétique, déclinée en trois créations.

Depuis sa fondation, en 1895, le Théâtre du Peuple n’avait jamais présenté Hamlet. Le maître élisabéthain était pourtant convié sur scène dès 1901 avec Macbeth dans la traduction de Maurice Pottecher. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, on y verrait le Marchand de Venise, les Joyeuses Commères de Windsor, Roméo et Juliette, le Songe d’une nuit d’été, Mesure pour mesure, la Nuit des rois, Beaucoup de bruit pour rienPour torpiller cette énigmatique absence, Simon Delétang consacre le programme de l’été bussenet à la figure dramaturgique et poétique d’Hamlet dans un parcours inédit. Le héros shakespearien sera ainsi convoqué dans le texte d’origine – 1602 – et la traduction de François-Victor Hugo, puis recomposé dans la version plus contemporaine et politique de Heiner Müller, Hamlet-machine (traduction de Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger) avant de clore en solo la petite forme, Hamlet, à part.

C’est le lumineux comédien Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française, qui incarne tous les visages d’Hamlet dans cette performance théâtrale. Il avait conçu Hamlet, à part en 2019, un oratorio où des poètes invoquent la solitude, la folie et la rébellion du personnage. Sa présence magnétique est devenue l’atout de Simon Delétang, qui signe, avec les mêmes interprètes, les deux mises en scène. Une transgression des règles de la vénérable institution – qui fête 127 ans de décentralisation –, où jusqu’à présent le directeur du lieu conviait un de ses pairs à créer la seconde pièce, motivée par l’opportunité de présenter, pour la première fois en France, les deux œuvres dans une continuité qui les éclaire l’une et l’autre. Un geste que Müller avait ­réalisé en 1990 au Deutsches Theater, un an après la chute du mur de Berlin. Un tour de force pour les comédiens amateurs, qui se mêlent traditionnellement aux comédiens professionnels pour la représentation de l’après-midi et vont cette année enchaîner avec le spectacle du soir. Un pari audacieux, créé en six semaines, où chacun a repoussé ses limites.

Outre Loïc Corbery, dont le jeu et la langue fascinent, du côté des « pros » on retrouve Anthony Poupard incarnant Laërte, Fabrice Lebert, Horatio, Georgia Scalliet, une merveilleuse Ophélie, et Stéphanie Schwartzbrod, la reine Gertrude. Tandis que, parmi la promotion d’artistes amateurs, les rôles clés de Claudius, assassin du père d’Hamlet, et Polonius, père de Laërte et d’Ophélie, ont été respectivement confiés à Sylvain Grépinet et Hugues Dutrannois et celui du Spectre, qui est autant celui du roi assassiné que celui de Maurice Pottecher, à Jean-Claude Luçon. À leurs côtés, Baptiste Delon, Salomé Janus, Houaria Kaidari, Elsa Pion, Julie Politano, Marina Buyse, Khadija Rafhi et Alice Trousset se partagent avec flamme les multiples personnages de cette pièce en cinq actes qui se déploie sur trois heures.

Simon Delétang s’est inspiré du décor de Yannis Kokkos pour la mise en scène d’ Hamlet par Antoine Vitez, un spectacle culte dont il a vu seulement des photographies mais qui a nourri son imaginaire. Un espace de blocs blancs qui dessine une perspective et d’où surgissent ou se perdent les comédiens dans les costumes sobres et stylisés de Marie-Frédérique Fillion, tous vêtus de noir, sauf Ophélie, en rouge. Les seize comédiens sont servis par une orchestration chorale et des déplacements chorégraphiés et rythmés de toute beauté. Lorsque l’ouverture tant attendue du fond de scène sacralise la mise en terre d’Ophélie, qui a mis fin à ses jours et n’échappe aux pierres et aux crachats que par son rang, on n’est pas seulement dans un effet de scénographie – un loup, des crânes immenses au pied d’arbres centenaires – mais dans une remarquable utilisation de l’espace et du jeu qui vient renforcer la puissance et la poésie de l’œuvre.

Le public ne s’y trompe pas, qui fait un accueil à la pièce au-delà de toutes les attentes de cette troupe éphémère virtuose et saisit les enjeux existentiels du drame dans leur écho d’aujourd’hui. En prenant le masque du fou, Hamlet révèle ses blessures et va au bout d’une vengeance dévastatrice. Dans Hamlet-machine, le parti pris sera celui de la revanche des femmes et d’une Ophélie qui s’affranchit des conventions et de la soumission, avec des seconds rôles féminisés et la mise en action de leur prise de pouvoir. Marina Da Silva

Hamlet jusqu’au 3/09, à 15h. Hamlet-machine, du 12/08 au 3/09, à 20h. Hamlet, à part, les 21-28/08 et 3/09, à 12h. Théâtre du Peuple, 40, rue du Théâtre-du-Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Site : www.theatredupeuple.com

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Ansel, la Brenne en mille clichés

Amoureux de la région des mille étangs, Robert Ansel publie Les mammifères sauvages de la Brenne. Un album consacré aux animaux, du ragondin au chat forestier, parfois immortalisés en de surprenantes postures. Une balade estivale, de page en page.

Avec Les mammifères sauvages de la Brenne, Robert Ansel boucle une trilogie ouverte avec Les lumières de la Brenne et Envol en Brenne. Trois ouvrages, témoignage de l’amour porté par le photographe à la région aux mille étangs. « Le projet a mûri tranquillement, j’avais suffisamment de matière pour y consacrer un livre ». Comme une suite logique, après les paysages et les oiseaux, Robert Ansel a donc réalisé un album de photographies des mammifères vivant en Brenne. Au cours de ses nombreuses balades dans la nature, il a capturé les images de toutes ces bêtes, souvent bien difficiles à seulement apercevoir. Au fil des pages, se côtoient cerfs, biches, chevreuils, sangliers, renards, lapins, lièvres, écureuils, ragondins et même, plus rares, chats forestiers… Certains animaux parfois en des postures surprenantes, voire drôles ou poétiques.

De la même manière qu’il saisissait les oiseaux en plein vol, Robert Ansel s’attache à prendre les mammifères en mouvement. Le lecteur retrouvera donc les scènes de vie quotidiennes des habitants de ces étangs, bois, forêts et prairies que le photographe avait fixés dans Les lumières de Brenne. Premiers clichés offrant différentes atmosphères. Vision d’une faune, d’une flore et d’une terre changeantes au fil des heures et des saisons, par les caprices d’un ciel ombrageux ou lumineux et quelques fois orageux. Le ciel, espace de liberté des oiseaux auquel Robert Ansel a consacré « Envol en Brenne», son deuxième volume. Des livres, on l’aura compris, qui racontent la rencontre d’un homme et d’un pays ! Ce normand est originaire du pays de Caux. La région entre Seine et côte d’Albâtre, pour laquelle il exposera ses images, puisées dans la campagne comme le long du littoral. Séduit par la nature brennouse, il est installé à Paulnay depuis treize ans. « À longueur d’années, je sillonne cette terre et je ne m’en lasse pas », confie-t-il. Appareil en mains, il explore ces lieux qui lui sont devenus familiers et restitue la diversité d’un monde qui le charme.

Dès l’âge de 16 ans, il s’adonne à cet art. La photographie en noir et blanc, principalement des portraits. Sa passion le conduit ensuite vers l’extérieur. De la fin des années 90 à aujourd’hui, il compte à son actif de très nombreuses expositions : La fête du lin et de l’aiguille, sujet qui lui vaudra une expo au Japon, Veules Les Roses avec l’art cauchoisLa campagne de Caux à GodervilleLa baie de Seine reposoir ornithologique ou bien encore Faune et flore de la Brenne au château d’Azay-le-Ferron. Une rétrospective de 50 ans de photographies sera présentée au Moulin de Mézières.

Dans le prolongement de sa chasse permanente aux images, Robert Ansel développe d’autres activités. Il a créé divers ateliers et une galerie à Paulnay où il expose ses photos. Il organise aussi des visites accompagnées, des promenades guidées qui s’adressent à tous les amoureux de la nature. Aux personnes simplement curieuses de découvrir le milieu ambiant comme aux photographes amateurs, auxquels il prodigue conseils et avis sur la technique, le respect du milieu naturel et la connaissance des espèces. « L’idée est avant tout de favoriser l’échange. Les gens sont demandeurs d’informations, de partage. C’est pour cette raison que je privilégie les petits groupes de trois ou quatre personnes. Nous accédons ainsi à des endroits peu fréquentés, plus propices à la rencontre d’animaux sauvages ».

Un partage d’expérience où le photographe rappelle volontiers que tout est affaire de patience et de pratique, pour la photographie animalière comme dans d’autres spécialités. Dont le portrait, à ne pas confondre avec la photo d’identité… Un autre type de photo, un autre univers : la preuve que la photographie invite à casser les clichés ! Philippe Gitton

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Marivaux, notre contemporain

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe a consacré un récent numéro à Marivaux. Loin de tout batifolage, nombreux sont-ils à le reconnaître comme un élégant génie ! Et plus que jamais, comme notre contemporain.

La revue Europe, dont le rédacteur en chef avisé est le poète Jean-Baptiste Para, a consacré l’essentiel de son numéro 1117 à Marivaux. Dans la longue histoire de cette revue littéraire mensuelle (née en 1923), ce n’est pas la première fois qu’il est question de Marivaux (1688-1763) et des appréciations saisonnières sur son œuvre. La catégorie restrictive du marivaudage, compris comme un caquètement de volaille mondaine (Claudel disait jadis : « Voir Marivaux, c’est bouffer de la poudre de riz pendant une heure »), a peu à peu cédé le pas à la reconnaissance approfondie d’un génie, certes élégant (du Watteau par écrit), qui apparaît désormais, sous l’action conjuguée d’hommes de théâtre et de chercheurs universitaires à l’esprit affûté, proprement avant-coureur. Sur l’amour, ses subterfuges et ses travestissements, sur ses élans du cœur parmi les contradictions de classes et les désirs suggérés des femmes, que de complexité enfin démasquée et mise au net. Patrice Chéreau, montant en 1973 la Dispute, lever de rideau dont il fit un manifeste éclatant, ne nous avait-il pas dit, à propos de cette expérience d’hominisation sauvage : « Marivaux tient la porte, Sade fait son entrée » ?

Michel Delon, en ouverture, synthétise parfaitement les enjeux des études actuelles sur l’auteur de la Double Inconstance et autres fleurons de son répertoire. On explore attentivement ses romans, ses journaux, sa correspondance, ce que dirent de lui les autres de son temps et ceux qui vinrent après. Jacques d’Hondt, dans « Le philosophe travesti », trace un parallèle avec Descartes. Nicolas Fréry, dans « L’âme et le rang », s’attache à « être aimé pour soi-même », tandis que Marc Escola, sous le titre « Sexe, genre et comédie » dans le cas de la Fausse Suivante, analyse toutes les arguties de l’aveu amoureux. Jean-Paul Sermain traite de l’oppression et de la révolte des femmes chez Marivaux. D’autres précieuses études (Sophie Marchand, Christophe Martin, Nathalie Rizzoni, Pierre Franz, Conception Pérez-Pérez…) à leur tour passent au crible, sous une infinité d’angles, la galaxie Marivaux, lequel semble ainsi, fût-ce à distance, plus que jamais notre contemporain. Par ailleurs, avant le cahier de création et les chroniques, dans des textes majeurs choisis par Jean-Louis Jacquier-Roux, sont évoquées la figure et l’œuvre du romancier et résistant italien Beppe Fenoglio (1922-1963). Il reste à découvrir à sa juste hauteur, jusque dans son pays. Jean-Pierre Léonardini

Revue Europe, 383 pages, 20€.

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Magdala, entre fusion et passion

Dévoilé au festival de Cannes 2022, sort en salles Magdala réalisé par Damien Manivel. Mieux qu’un film sur les derniers jours de la vie de Marie-Madeleine, l’amie de Jésus, c’est de fusion dont il nous parle. Passion et fusion avec la nature, l’univers, l’universel !

Quel est ce corps qui se meurt ? Ces membres qui se meuvent avec lenteur ? Cette bouche qui absorbe avec délectation, bien que semblant sans appétit pour le présent ? De quoi sommes nous fait ? De quels désirs ? De quels rêves ? Ou, juste, de chair et d’os ?

Il peut être étonnant de débuter un propos sur une œuvre par des questions. Il me semble que l’on ne peut parler autrement de Magdala. Ce film n’est pas une thèse sur l’écologie ou sur le christianisme. Aucune réponse à quoi que ce soit, juste la proposition d’une expérience qui nous projette au plus profond de nous-même, au plus beau de ce que nous sommes. Et encore, aucune mièvrerie, pas plus d’autosatisfaction à bon compte, seulement la proposition de venir puiser-là la confiance qui permet de reprendre le chemin.

En nous offrant une lecture de ce corps au crépuscule de la vie, la caméra de Damien Manivel nous invite à la rêverie. Non pas les rêves qui endorment, ramollissent le corps autant que la pensée. Mais bien plutôt de ceux qui nous font être au monde plus que la réalité. L’image nous révèle comme pétris de la terre, à l’unisson de l’arbre, élément de la forêt et du monde qui la peuple. 

Admirable Elsa Wolliatson qui nous entraîne ainsi à la mesure de son pas qui tâtonne, de sa main qui se tend en tremblant, de son souffle qui se cherche. Les gestes sont lents, tout mouvement réclame l’effort et pourtant une énergie incroyable nous traverse. Sans doute musique et bruissement de cette nature environnante y contribuent fortement.

C’est de fusion dont nous parle ce film. Fusion du corps avec l’univers qu’il habite, avec l’universel vers lequel il tend. Fusion de l’amour, de la passion. Fusion comme celle au cœur du volcan ou encore, comme dans cette séquence extraordinaire, au creux de ce cœur ensanglanté que la main retient, préserve et offre tout à la fois.

Alors que le récit est si ténu, comment se fait-il que nous recevions non pas l’histoire d’une vie, mais de la Vie, le récit de toute création ? L’expérience que nous découvrons est des plus banales et, dans le même temps, des plus terrifiantes : celle d’une vie qui se termine sans drame ni mélodrame. Le drame précède !

C’est la magie de la caméra de Damien Manivel. Et il nous dit, dans la rencontre avec le public qui a suivi la projection, que cela pourrait être le dernier film qu’il fera ainsi. Trop difficile de trouver les financements pour un cinéma différent. Trop de frustrations de ne pouvoir payer correctement acteurs et techniciens.

Alors, courez ! Courez voir !

C’est un coup de fraîcheur à s’offrir par ces temps de canicule. C’est un geste militant pour celles et ceux qui cherchent à défendre des actes de création qui portent du sens, pour celles et ceux qui cherchent à défendre des formes d’écriture cinématographique qui ne s’enferment pas dans les conventions mais laissent jaillir une phrase sensible. C’est de la veine de Béla Tarr, les premières images nous plongent dans un univers proche du Cheval de Turin. Ou, encore, à cause de la caméra minimaliste qui traque le geste au plus près, on imagine une sorte de filiation avec l’œuvre de Pierre Creton.

Mais, alors que j’achève, je m’aperçois que j’ai peu évoqué l’histoire. À vrai dire, c’est à dessein. Il s’agit des derniers jours de la vie de Marie-Madeleine de Magdala. La seule femme présente au pied de la croix de Jésus avec Marie, sa mère. La première aussi qui découvrira Jésus ressuscité, selon les évangiles. Mais débuter par cela serait vous fourvoyer, vous faire craindre le film religieux et les bondieuseries. Rassurez-vous, de bondieuseries vous n’en trouverez pas. Cependant, bien qu’il ne développe aucune thèse, peut-être nous parle-t-il plus de spiritualité qu’il n’y paraît. Dans le sens où il interroge le fond de notre humanité, le sens de la vie, en plaçant son héroïne entre finitude et éternité. En cela, j’ose dire que c’est un très beau discours sur la religion chrétienne si l’on se rappelle que l’incarnation en est le cœur.

Un très beau témoignage comme savent en faire parfois ceux qui ne sont pas croyants, tel se définit Damien Manivel, bien mieux que ceux qui s’en réclament. Serge Le Glaunec

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La Brenne en peinture

Jusqu’au 4/08, le Moulin de Mézières-en-Brenne (36) accueille le 36e salon des peintres de la Brenne. Un rendez-vous désormais incontournable pour nombre d’artistes, inspirés par les paysages de la région aux mille étangs.

Chaque année, ils viennent ou reviennent accrocher leurs toiles. Pour cette édition 2022, ils sont sept à exposer leurs peintures. Chacune et chacun à leur façon – avec leur style, leur personnalité, leur technique – témoignent de la passion qu’il ou elle ressent pour la nature brennouse.

La part belle, naturellement, est faite aux étangs et à leurs célèbres bondes, souvent en premier plan, comme sur les tableaux de Patrick Le Magueresse. Champs et sous-bois reprennent vie sous les pinceaux de Roselyne Souverain tandis que Michaël Growcot trace, avec une précision quasi photographique, les contours des maisons et des villages. Même nature mais atmosphère différente, entre l’ambiance bleutée des vues de Violette Bord, les tons passés par petites touches délicates de Christine Foulquier-Massonet et les couleurs plus fortes, plus marquées de Jean-Luc Vincent. De son côté, André Audebert se consacre aux compositions florales et aux natures mortes.

Grâce au talent de tous ces artistes, l’association Le Moulin offre une jolie promenade au cœur de cette belle contrée qu’est la Brenne. Philippe Gitton

« Cucurbitacé », André Audebert

Attiré très jeune par la peinture, il suit les cours du soir de l’école municipale des Beaux-arts. Il délaisse cependant cette pratique artistique durant plusieurs décennies. Il y revient après 40 ans d’interruption, suite à la rencontre fortuite d’un pastelliste. Il reprend des cours de pastel et grâce à cette technique, il réalise principalement des natures mortes et des tableaux de fleurs.

« Reflets de Brenne », Violette Bord

Adepte des arts vivants, elle écrit, joue, fabrique décors et marionnettes. Elle réalise des spectacles alliant jeu d’acteur, clown, marionnettes et musique. En 2005, elle s’installe à Fresselines dans la Creuse voisine, sur les traces des artistes talentueux de la vallée des peintres de la Creuse. Après l’interruption due au Coronavirus, elle reprend ses pinceaux pour créer des toiles, principalement à l’huile.

« Au Bouchet », Christine Foulquier-Masson

Originaire d’Orléans, cette autodidacte a suivi, dans les années 1980, des cours pour amateurs à l’école des Beaux-arts de la ville. Son grand plaisir ? Peindre des paysages… Elle découvre la Brenne et le charme de sa nature. Touchée par le calme, la beauté des couleurs, elle profite de sa retraite pour se consacrer davantage à sa passion. Sa technique préférée est l’aquarelle.

« Gabriau », Michaël Growcott


Ce citoyen britannique vit dans la Brenne depuis plusieurs années. À l’aide d’ouvrages, il s’est lancé dans l’exploration de l’aquarelle. Il reproduit son environnement par des traits de grande finesse. Les toiles présentées à l’exposition représentent, pour l’essentiel, des maisons typiques berrichonnes.

« Roselière I », Patrick Le Margueresse

Ouvert à diverses activités artistiques qu’il mène conjointement à sa vie professionnelle. Il écrit poèmes, romans et nouvelles depuis sa tendre jeunesse. Vers l’âge de 30 ans, la peinture s’impose à lui comme une évidence. Il se qualifie plutôt de paysagiste. Son souhait ? Sur des toiles à l’huile ou au pastel, faire ressentir l’ambiance des lieux qu’il a choisi de traiter.

« Le chêne de la Mer Rouge », Roselyne Souverain

Née à Sainte-Gemme, elle a exercé son métier d’infirmière à Buzançais, puis dans la Drôme. Attirée depuis toujours par l’art pictural, elle a commencé à suivre des cours dans les années 1980. En retraite, elle peint et participe à plusieurs expositions collectives, aussi bien dans la Drôme que dans l’Indre.

« Étang Renard », Jean-Luc Vincent

Enfant de la Brenne, dès son plus jeune âge, il parcourt sentiers et routes à la recherche des beaux paysages, des lumières et couleurs changeantes. Au plaisir de la balade et de l’observation, il associe celui du dessin et de la peinture. Retraité depuis peu, il s’adonne à sa passion et réalise de nombreuses aquarelles comme un hommage à la beauté du monde qui nous entoure.

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Avignon, l’impitoyable loi du marché

En ce 30 juillet, Avignon baisse le rideau sur la 56ème édition de son festival Off. Sur un amer constat : des équipes qui n’ont que quelques minutes pour installer leur décor, des applaudissements écourtés et un spectacle annulé… L’impitoyable loi du marché.

Ce soir-là, 23h, théâtre Artéphile. La représentation du Cas Lucia J., mise en scène par Éric Lacascade, s’achève sous les applaudissements nourris des spectateurs. La salle se vide. Nous sommes quelques-uns à retrouver l’équipe artistique dans le patio. Il y a déjà là Eugène Durif, l’auteur de la pièce qui attend la comédienne-performeuse Karelle Prugnaud. J’aurais aimé écrire tout le bien que je pense de ce spectacle, l’histoire de Lucia Joyce, la fille si singulière de James Joyce, enfant mal aimée par sa mère, adorée par son père, qui se rêvait danseuse. Elle connaîtra l’enfermement psychiatrique et servira de cobaye pour des traitements inhumains. J’aurais aimé évoquer l’écriture délicate et féroce d’Eugène Durif, saluer la prestation de Karelle Prugnaud, physique et sensuelle, impressionnante dans ses métamorphoses successives.

La direction d’Artéphile a décidé d’annuler les représentations. Officiellement pour des raisons techniques, des dégradations sur le mur en placo qui se lézarde lorsque la comédienne, prisonnière de sa folie, se heurte aux murs blancs de sa prison.

Retour dans le patio. Passe le directeur d’Artéphile qui s’adresse à Eugène Durif : « Ce soir, c’est votre dernière. » Le ton est sec, cassant, sans appel. Durif proteste avec ardeur. Propose de rembourser le mur. La conversation s’envenime. Le ton monte. La compagnie décide de sortir dans la rue. Le programmateur du lieu demande à Durif de « dégager ». Le ton est agressif. Karelle Prugnaud rejoint le reste de l’équipe dans la rue. C’est la consternation. On ne le sait pas encore, mais le directeur d’Artéphile s’est pointé dans sa loge sans frapper alors qu’elle était nue.

Dimanche matin, la sentence tombe. La direction du théâtre annule unilatéralement toutes les représentations du spectacle au motif suivant : « À la suite des différents incidents ayant endommagé les murs du plateau de la salle 1, qui se sont réitérés tout au long des dix représentations et ce, malgré nos demandes insistantes de prendre les mesures nécessaires (…), nous vous confirmons notre intention de ne pas poursuivre notre collaboration sur ce festival 2022 afin de préserver notre outil de travail ». Pour la compagnie, qui a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival, le 26 juillet – salaires, logements, attachée de presse, etc… –, c’est un coup dur, terrible. Elle se voit privée de neuf dates qui lui auraient permis de rencontrer d’autres diffuseurs et de monter une tournée. « En expulsant la compagnie, le propriétaire du lieu nous place dans une situation financière dramatique », réagit Éric Lacascade, le metteur en scène, qui ajoute : « Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Celle-ci reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui, bien loin de tout engagement ou ­démarche artistique, n’y voient qu’un intérêt purement financier et économique ».

Jointe ce lundi matin, Karelle Prugnaud est sous le choc. « C’est très étrange et violent. Nous sommes dépossédés de notre parole. On est foutus à la porte. C’est de l’abus de pouvoir de la part de personnes qui se comportent comme des propriétaires et non comme des directeurs de théâtre. J’y vois aussi un acte de censure ». Le plus étrange, c’est que les deux directeurs d’Artéphile avaient vu le spectacle à sa création. Qu’ils l’avaient aimé au point de le programmer. Ils savaient tout de sa chorégraphie et de ses « cascades ». Et l’on tombe des nues lorsqu’on comprend que le fameux mur en carton-pâte fissuré ne sert que pour ce spectacle, tous les autres se jouant devant un rideau noir qui cache le mur…

La décision sans appel des directeurs d’Artéphile est ­révélatrice d’une crise plus profonde, d’un état d’esprit qui, s’il n’est pas majoritaire chez d’autres directeurs de lieux (certains sont corrects, voire très corrects avec les équipes artistiques), raconte un glissement inquiétant. L’inflation du nombre de spectacles d’année en année, la multiplication des lieux, le turn-over de spectacles dans les salles à des cadences infernales – les compagnies disposent d’une poignée de minutes pour installer et désinstaller leur décor –, le prix du créneau horaire de la salle témoignent d’une dérive marchande où l’artistique, les artistes passent au second plan. « Ce n’est pas si simple », entend-on ici ou là, « les directeurs prennent des risques inconsidérés », etc… Certes. Mais ils doivent bien y trouver leur intérêt, non ?

La situation du Off est comparable à la fameuse bulle immobilière qui a fini par exploser en 2008. Les propriétaires des lieux jouent sur le désir des artistes de jouer, quoi qu’il leur en coûte. Alors ils acceptent des conditions de travail insensées. L’autre matin, le metteur en scène d’un spectacle qui avait pris quelques minutes de retard à l’allumage a sauté précipitamment sur le plateau pour écourter les applaudissements du public. Nous sommes sortis, alors que les acteurs et techniciens se dépêchaient de débarrasser le plateau et que l’équipe du spectacle suivant commençait à installer son décor. Pour peu que l’on soit attentif, il est courant de voir le manège se répéter d’un théâtre l’autre. La question est : jusqu’à quand ? La majorité des compagnies qui jouent dans le Off sont subventionnées. Beaucoup y réalisent les heures qui leur permettent de percevoir le chômage. Contrairement aux idées reçues, il y a bien de l’argent public injecté dans le Off. Les compagnies y laissent des plumes. Les plus chanceuses décrochent des dates de tournée. Ne serait-il pas temps de remettre à plat tous les paramètres, artistiques et économiques, pour assainir la situation du Off ? Remettre les artistes au cœur du Off ?

Après deux années de pandémie, on pouvait croire que rien ne serait comme avant. Le retour à l’« anormale » a un goût amer. Pour Sébastien Benedetto, directeur du Théâtre des Carmes, avec la reprise en main de l’association du Off par la Fédération des théâtres privés d’Avignon, « on assiste à une dérive qui s’accommode d’une gestion capitaliste. C’est la loi de l’offre et de la demande ». Julien Gelas, directeur du Chêne noir, dénonçait dans une lettre ouverte « un ­marché sauvage où les spéculateurs s’en donnent à cœur joie ». La réponse ne s’est pas fait attendre. C’est Laurent Rochut, directeur de La Factory et nouvel administrateur du festival Off, qui s’y est collé : « La poésie finit parfois par épouser la finance pour se faire construire des écrins, et le mariage n’est pas nécessairement un mariage de raison », écrit-il, parlant du Off comme d’un marché.

Lors de l’inauguration de La Scala, nouveau lieu avignonnais, son directeur a évoqué la « grande famille du théâtre ». Certes, mais dans cette famille-là, il y a ceux qui mangent du homard et ceux qui se contentent de boîtes de sardines… Marie-José Sirach

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Avignon, de Py à Rodrigues

Après neuf ans à la tête du Festival d’Avignon, Olivier Py cède la place à Tiago Rodrigues, le dramaturge et metteur en scène portugais. Le dimanche 24 juillet, lors de la conférence de presse de clôture de la 76e édition du festival, il a offert à son successeur un original passage de témoin. Un message public, émouvant et chaleureux.

Mon très cher Tiago,

Le festival n’était pas un moment de ma vie, c’était ma vie.
Être libéré de sa vie est une véritable grâce, et je n’en aurais pas été libéré tout à fait sans la confiance que je mets en toi. Je suis nu comme un nouveau-né, et c’est une véritable béatitude. De cette nudité, puisque je ne suis revêtu à ce jour d’aucun projet d’avenir institutionnel, je voulais t’adresser ce viatique. Il est modeste, mais la nudité n’a pas de poches. Tu vas vivre des heures difficiles, et je serai l’un des rares à le savoir, tandis qu’une foule de jaloux et de fâcheux qui te croient dans l’Olympe s’autoriseront à dire tout et n’importe quoi et à faire de leur ressentiment un argument. Tu seras bien seul.
J’ai confiance car tu auras, au festival, une équipe qui te soutiendra, comme cela a été mon cas, des compagnons merveilleux, comme j’en ai eu. Cela, malgré tout, ne pourra empêcher des moments de solitude effrayants. Car au festival, tout le monde est dans sa tranchée et s’efforce de tenir son poste sous les bombes.

J’aimerais te donner des conseils, mais la situation où je suis, la page blanche où je vole n’est pas propice aux conseils. J’en sais de moins en moins, sur l’état du monde, de la culture, de l’avenir, du théâtre, de la jeunesse, du festival et de moi-même. Je n’ai plus aucune certitude, je deviens un peu agnostique. Je ne sais pas, j’essaie d’écouter. Donner des conseils comme faire des critiques, je trouve cela trop avilissant. Ce n’est donc pas un conseil professionnel que je pourrais te donner mais un secret d’amitié. Le voici.

Garde la pureté de ton cœur. Le cœur est le lieu du désir et les désirs ne sont pas toujours purs. Garde alors la pure impureté de ton désir. Garde la pureté dans ton cœur car tu seras sommé, par des gens qui en savent toujours plus que nous, de l’abdiquer. On te demandera de programmer ceci et cela au nom de ceci et de cela. On te conseillera tout, on t’intimera l’ordre de faire cela et ceci et tout et son contraire, au nom de toutes sortes de choses, de toutes sortes de bonnes raisons politiques, esthétiques ou éthiques, mais surtout au nom de choses qui n’ont qu’indirectement à voir avec le théâtre. N’écoute pas la raison raisonnable et la prudence professionnelle. N’espère pas dans les stratégies politiques, ne mise rien sur de l’intérêt ou la ruse. Écoute ton cœur pur.
Garde dans le plus pur de ton cœur qu’il y a des choses qu’il faut faire parce qu’il faut les faire même quand il ne faut pas les faire. Et c’est tout.

Garde la pureté de ton cœur quand le festival sera attaqué par des gens qui n’ont pas lu le programme et ne sont jamais venus.
Garde la pureté de ton cœur quand les sempiternelles bêtises sur l’art élitiste, l’entre-soi, l’intellectualisme ou l’institution te seront crachées au visage. La plupart du temps ; ils ne savent pas ce qu’ils disent et ils ne savent pas ce qu’ils font.
Garde la pureté de ton cœur et, au contraire de moi, souvent, garde ton calme.
Garde l’amour pur du théâtre, de l’art, de la pensée, de l’absolu littéraire, comme une pureté plus pure que l’impureté des obligations mondaines. Les jeux de pouvoir sont publiés et reste le souvenir de la pureté de l’acte artistique.
Garde pur en toi celui qui aime le festival même quand tout va mal au festival, c’est-à-dire un jour sur deux en juillet.
Garde la pureté de l’émerveillement devant notre Cour d’honneur sous les étoiles, devant l’espoir métaphysique des jeunesses, devant la passion de ce public unique au monde.
Garde la pureté de ton cœur, elle est le centre de tout. Elle est le véritable message. Et si tu penses que rien n’est plus beau au monde que cette folie de juillet dans la ville des papes, alors rien ne pourra t’atteindre…

Dis-toi que tu ne peux pas tout faire même en travaillant vingt-cinq heures par jour. Mais si tu perds la pureté de ton cœur tu auras perdu le festival, et toi avec. C’est ce combat spirituel que personne ne verra, que personne ne saura, et qui sera parfois le plus terrible. Ne laisse entrer dans ce cœur pur et purifié par le travail ni remords, ni envie, ni ressentiment, ni colère. Le festival est plus beau que tout, et ton espoir d’un plus beau festival encore est le plus grand mystère de ton cœur et tu ne le partageras avec personne. Ce n’est pas très difficile. Il suffit de ne pas oublier celui qui est venu ici pour la première fois et qui y a découvert un monde meilleur. Moi, j’y ai rencontré, l’année de mes 20 ans, l’art, l’engagement, le théâtre et mon destin.

Garde la pureté dans ton cœur aussi sous les splendeurs papales, les obligations protocolaires, les cirages de pompes et les courtisaneries et les honneurs. Traite les grands comme des petits et les petits comme des grands. Quand tu seras humilié par les marquis, il y aura toujours une femme de ménage pour te dire qu’il faut te reposer et prendre soin de toi. Une femme de ménage, ou un détenu, ou un adolescent, ou une spectatrice pressée. Les journées du directeur sont faites de dix compliments pour une bassesse. On retient plus facilement les bassesses par vanité, on oublie trop facilement les compliments. Des bénédictions faites par des anonymes qui ne vous demandent rien et vous disent merci du fond de leur cœur pur. Dis-toi que leurs cœurs purs de festivaliers émerveillés et le tien ne sont qu’un. Tout est là et le reste n’existe pas et passera avec le mois d’août.

Qu’est-ce qu’il y a de plus beau sur cette terre que notre festival ?
Et pourtant, que de critiques ? N’y a-t-il pas des choses plus critiquables en ce monde que notre festival ?On lui demande tout, de sauver la planète, d’arrêter la guerre, de reconstruire le contrat social ; et comme il ne le peut pas absolument, on dit qu’il ment, qu’il se paie de mots. Mais combien de justes causes trouvent ici sa parole ? Et la cause des causes qui est celle de l’émergence du sens ? Et tant qu’on lui demande tout, c’est la preuve qu’il ne sert pas à rien. Et c’est vrai. Nous ne pouvons pas tout mais nous ne pouvons pas rien, et cela suffit à séparer la nuit du jour. Notre festival est fragile, financièrement, médiatiquement, politiquement. On le croit puissant, établi, institutionnel, léonin. Le public n’a pas à connaître nos problèmes, lui qui vient ici pour trouver un sens à une vie souvent plus difficile que la nôtre.

À tous les cynismes, à tous les découragements, il te faudra opposer la pureté de ton cœur ; l’amour d’Avignon, du public et de l’art. Et c’est comme cela que tu désarmeras les malveillances, et surtout que tu inventeras l’impossible. Et je t’en sais capable. Ce qui se passe ici pendant le mois de juillet n’a lieu nulle part ailleurs dans le monde. Ce n’est ni consensuel, ni préécrit, ni inoffensif. C’est un miracle et une utopie, c’est la fête de l’Espérance. Ici, demain, certains adolescents vont fabriquer les outils de leur dignité, et c’est eux qui doivent nous juger.

L’année prochaine, je vais vivre enfin un festival de pure jouissance, de pure béatitude, sachant que tu veilles sur nous. Oui, sur nous, il y a un nous. Merci à ceux qui partagent ce rêve, et longue vie au Festival d’Avignon ! Olivier Py

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Timmerman, l’art de la manipulation

Jusqu’au 30/07 en Avignon (84), Julie Timmerman met en scène deux spectacles : Un démocrate et Bananas (and Kings). Du théâtre documentaire et citoyen de belle facture, une dénonciation sans appel du capitalisme international. Entre mensonges et manipulation.

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate à la Condition des soies. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

Bananas (and Kings), au théâtre de l’Oulle, prend bille en tête l’histoire délétère de l’United Fruit Compan fondée en 1899. Devenue la Chiquita Brands, coupable de coups d’État meurtriers en Amérique du Sud, de déforestation, spoliation et mise en esclavage de populations, de pollution par les insecticides… Ils sont quatre comédiens à donner corps à une foule de personnages (capitalistes, généraux félons, hommes de main, Indiens surexploités), sur un ton satirique grinçant qui rappelle les exercices de lucidité de Brecht. Le texte tire son nerf d’une documentation minutieuse et d’un sentiment d’indignation bénéfique. Le jeu, souple, mobile, ironique, vitaminé, concourt haut la main à la compréhension concrète d’une fable parfaitement aiguisée, qui touche au cœur d’un monde perdu dans l’entropie. Après Un démocrate, qui démontait le mécanisme de la propagande comme publicité mensongère au profit des plus louches intérêts, Julie Timmerman, loin du sociologisme en vogue, porte le fer dans le cœur dur de la politique. Jean-Pierre Léonardini

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Raoul, un sacré portrait !

Jusqu’au 29/07, au 11*Avignon, se joue Portrait de Raoul (Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ?). Une pièce de Philippe Minyana, mise en scène par Marcial Di Fonzo Bo. Avec Raoul Fernandez pour interprète, une sorte de petit chef-d’œuvre.

C’est chose délicate et rare que la réussite d’un spectacle. Il y faut la conjonction de tous les éléments qui le constituent, et il est rare que cette conjonction soit totale : un élément fait toujours défaut. Cette fois-ci, c’est quasiment un miracle, tout y est pour faire de ce Portrait de Raoul une sorte de petit chef-d’œuvre. La délicate présence de Raoul (Fernandez) soi-même bien sûr, qui a confié ses mots, les mots de sa vie, à un expert en matière d’écriture théâtrale, un ami, Philippe Minyana, avec un autre ami, qui connaît les secrets de l’art de l’interprétation, Marcial di Fonzo Bo. Une conjonction d’astres amis, car tout cela se passe sous le sceau de l’amitié et Raoul, en s’adressant à nous spectateurs, semble vouloir nous inclure dans la confidence de ce cercle.

Soit donc les éléments majeurs de la vie du comédien Raoul Fernandez, de sa vie auprès de sa mère au Salvador à la ville-lumière dont il est fou amoureux, Paris, où il débarque pour y exercer le rôle (déjà un rôle !) de couturier (sa mère n’a pas eu besoin de l’initier à ce métier : il y a simplement eu infusion…). La vie de Raoul se passe sous le signe des rencontres : celle de Copi d’abord, un « fou », un « génie » dont il devient l’habilleuse, mais qui surtout, en lui flanquant un jour une perruque blonde sur la tête, réveille en lui la femme que la mère a toujours voulu qu’il soit et qu’il sent en lui… Tranquillement Raoul (e) assume et rêve de se faire pousser les seins… Au fil des épisodes, il laisse tomber cette histoire de seins, il redevient l’homme qui aime les hommes.

C’est raconté comme une évidence sans heurt ni tracas, sans revendication d’aucune sorte. C’est ainsi voilà tout. Et Raoul de poursuivre le fil de ses rencontres « miraculeuses » : après Copi, la « Koko » (Kokosowski) qui lui fait rencontrer Nordey, « le » Nordey, etc. Et puis toutes ces histoires d’amitié, comme celle de Marcial di Fonzo Bo, de cette grande comédienne du Français à la voix grave qu’il ose à peine côtoyer, mais avec laquelle il va quand même jouer. Raoul a beau avoir fait de la couture jusqu’à l’Opéra de Paris, être apprécié dans cette fonction, il deviendra acteur. Un acteur qui se raconte entrecoupant ses souvenirs de complaintes chantées en langue espagnole, tout cela le plus naturellement du monde. C’est effectivement « derrière une porte entrouverte », comme le stipule le sous-titre du spectacle, que Raoul nous convie à dévider avec lui quelques souvenirs de son étonnant parcours. Jean-Pierre Han

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Entre espoir et illusions perdues

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le Nouveau Grenier et la Scala présentent respectivement Romance et Un certain penchant pour la cruauté. La noirceur assumée pour une jeunesse déboussolée, entre espoir et illusions perdues.

Imène se joue de la parole, Jasmine de sa beauté. Coincées entre le béton du HLM et les cloisons du lycée, les deux jeunes filles rêvent pourtant d’un ailleurs plus ensoleillé, d’un avenir plus coloré. D’échec en désillusion, Jasmine perd pied, son ordinateur pour seul refuge et écran protecteur… Sur les planches du Grenier, s’emparant des mots de Catherine Benhamou mis en scène par Laurent Maindon, Marion Solange-Malenfant nous conte cette Romance qui tourne au cauchemar : de l’amour naissant sur les réseaux sociaux à l’embrigadement terroriste, de la vie à la mort quand les idéaux changent de nature, Jasmine se veut le portrait d’une jeunesse égarée, Ismène le porte-voix dénonciateur d’une société sans valeur ni pudeur. Entendras-tu, spectateur atterré, ce cri de détresse poignant d’une humanité fracassée ?

Il en est un autre à l’avenir incertain, l’Africain échoué en terre de France après un long périple semé d’embûches et de cadavres. La chance pour Malik ? Elsa la mère de famille qui l’accueille entre fille et mari, l’intronise avec chaleur dans la tribu… La suite est convenue, sans surprise, entre les uns et les autres s’immisce au fil des jours Un certain penchant pour la cruauté : quand une idylle naît entre Ninon et le garçon, la bienveillance tourne à la suspicion, la connivence au soupçon. Selon Muriel Gaudin l’auteure, dont Pierre Notte met en scène le propos avec astuce et entrain, « il ne s’agit pas de dénoncer la discrimination contre les migrants mais d’observer et de rire de notre capacité à défendre des idées et à agir à l’inverse ». Entre humour et dérision, les spectateurs s’interrogent : faut-il en rire ou en pleurer ? Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Jusqu’au 27/07, au Théâtre du Train Bleu, Frédéric Danos joue à L’encyclopédiste ! Durant une heure de spectacle, une boulimie verbale jusqu’à l’overdose… D’un sujet l’autre, à s’enchaîner sans but ni raison, à en perdre souffle et sens, une poétique plongée dans l’inconscience totale.

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Iphigénie, la rebelle

Le 24/07 à 21h10, la chaîne publique Culturebox (canal 14) diffuse Iphigénie. La célèbre tragédie d’Euripide, revisitée par Tiago Rodrigues et mise en scène par Anne Théron. Une rencontre alchimique de toute beauté, nourrie d’une écriture entre le proféré et la répétition poétique.

Longues silhouettes vêtues de noir, les acteurs sont tous au plateau, comme échoués sur une digue. À la fois ensemble et chacun dans son espace mémoriel et de représentation. En fond de scène, une toile mouvante et envoûtante, une mer métallique se heurte sur la ligne d’horizon à un ciel apaisé qui finira par se déchaîner. Fin du jour ou fin du monde ? Une tragédie, annonce le chœur, cela se termine toujours mal. Celle d’Iphigénie, tout particulièrement, que son père Agamemnon, roi ­d’Aulis, va sacrifier aux dieux pour que le vent se lève et permette aux Grecs de s’emparer de Troie.

Tiago Rodrigues a revisité la tragédie d’Euripide (publiée par Les Solitaires intempestifs, avec Agamemnon et Électre dans la traduction de Thomas Resendes), comme il l’avait déjà fait avec Antoine et Cléopâtre en 2016, en s’intéressant aux sentiments qui meuvent les personnages, aux histoires intimes qui couvent sous la grande histoire, dans une écriture nourrie d’interrogations existentielles qu’il fait entendre par le proféré et la répétition poétique.

Anne Théron découvre le texte en 2012, qui la « déplace profondément à l’intérieur (d’elle-même) », dit-elle, et le met en scène aujourd’hui avec un collectif d’acteurs remarquables, et la complicité de Barbara Kraft qui a imaginé la scénographie et les costumes. Pour l’auteur et la metteure en scène, il s’agit de questionner la tragédie vue par les femmes. Le chœur (Julie Moreau avec Fanny Avram, merveilleuse danseuse et comédienne) annonce d’entrée de jeu et dans un leitmotiv : « Nous sommes des femmes en colère. » Clytemnestre (Mireille Herbstmeyer, magnétique et puissante) elle aussi est en colère et refuse de livrer sa fille.

Du coup de foudre au traquenard

Écrite du point de vue des femmes, cette Iphigénie instruit le procès des hommes Agamemnon (Vincent Dissez), Ménélas (Alex Descas), Ulysse (Richard Sammut), le vieillard (Philippe Morier-Genoud), qui sont du côté de la guerre et de la soumission à l’ordre établi.

Iphigénie (Carolina Amaral) est d’abord silencieuse, comme si tout cela ne la concernait pas. Des trois filles d’Agamemnon, elle est celle qui l’aimait le plus, qui croyait en sa parole et à ses promesses de bonheur. Son mariage annoncé avec Achille (João Cravo Cardoso) – pour dissimuler sa mise à mort – s’inscrivait dans cette croyance. Véritable traquenard, il se révélera aussi un coup de foudre entre les deux jeunes gens. Si l’on dit qu’il passe habituellement par le regard, ici, c’est par la langue portugaise portée avec sensualité et grâce par ces deux jeunes comédiens du théâtre São João de Porto qu’on le reçoit comme un trouble à l’âme. Iphigénie choisit de mourir libre, en interdisant à tous de la pleurer, dans une injonction à l’oubli, transformant le sacrifice que l’on exige d’elle en geste d’insurrection. Marina Da Silva

Du 13 au 22/10 au Théâtre national de Strasbourg. Le 8/11 à Martigues, le 17/11 à Niort, les 22 et 23/11 à Bayonne. Du 18 au 22/01/23 aux Célestins, à Lyon.

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