Jusqu’au 29/04, au Théâtre de Belleville (75), Lauriane Mitchell prend La place d’Annie Ernaux. L’adaptation à la scène du récit de la prix Nobel 2022 de littérature. La mise à nu des rapports familiaux et sociétaux de l’auteure avec son père, ancien garçon de ferme puis ouvrier d’usine, devenu petit commerçant. Limpide et percutant.
Sur scène, un étalage de valises et de pommes éparpillées, rouges et vertes ou jaunes, preuve que nous sommes bien en Normandie… Au pays natal d’Annie Ernaux, la jeune professeure de retour au café-épicerie familial pour assurer de sa présence les derniers jours de son père. Des instants ultimes qu’elle nous conte dansLa place, prix Renaudot 1984, en termes concis que Lauriane Mitchell distille avec force pudeur et grande économie de gestes. La voix claire et posée, un regard ou un sourire, la main tendue ou fermée, entre l’interprète et le public seuls les mots effacent ici la distance. De chaque valise ouverte, ils tombent sous forme de petits papiers : souvenirs retrouvés ou refoulés, strates de vie de ce père à jamais disparu, images noircies ou photos jaunies d’un temps partagé entre dur labeur et honte sociale.
Dans son discours de réception du Nobel, Annie Ernaux l’a réaffirmé avec force convictions, elle n’a eu de cesse d’écrire pour « venger sa race ». Celle des petits, des gens de peu, ni riches ni miséreux, qui triment du soir au matin dans le vain espoir d’une promotion sociale… Un propos qui alimenta la polémique, prétexte pour d’aucuns à jeter le discrédit sur l’œuvre de l’auteure et à lui reprocher de soutenir la France insoumise plutôt que Salman Rushdie alors agressé ! Justement La place, l’un de ses premiers écrits, trace le chemin de vie entre cette jeune lettrée, devenue enseignante embourgeoisée dans l’imaginaire social, et ce « monde des opprimés », cette race dont elle est originaire. Une fracture, plus qu’une rupture, qui s’expérimente en tout domaine : la tenue vestimentaire, l’usage du vocabulaire, les humiliations subies au lycée, la honte de ses origines. Une distance, presque un fossé de classe qui s’immisce entre la gamine d’Yvetot et ce père aimant autant qu’aimé.
L’objectif d’écriture ? Annie Ernaux n’en démord pas, « il ne s’agit pas pour moi de raconter l’histoire de ma vie ni de me délivrer de ses secrets, mais de déchiffrer une situation vécue, un événement, une relation amoureuse, et dévoiler ainsi quelque chose que seule l’écriture peut faire exister et passer, peut-être, dans d’autres consciences, d’autres mémoires ». Un livre au style dépouillé, une mise en scène à l’identique d’Hugo Roux. Juste une intonation finement pesée et mesurée, fragile Lauriane Mitchell, pour capter l’attention et susciter l’émotion. De la belle ouvrage, à lire et applaudir ! Yonnel Liégeois
La place, jusqu’au 29/04 au Théâtre de Belleville : les mercredi et jeudi à 21h15, les vendredi et samedi à 19h15. Du 15 au 17/05 à La Maison des Arts du Léman, Thonon-les-Bains (74). Le texte est disponible chez Folio-Gallimard (128 p., 6€10).
Plus de 450 ans après la première représentation, David Bobée met en scène Dom Juan. Pour en donner une lecture qui dépasse les seules questions de morale ou de religion. Sans jamais trahir le texte de Molière, respecté non pas à la lettre mais dans l’esprit.
D’abord, les acteurs. Ils et elles sortent de derrière le rideau, un par un, laissant entrevoir une diversité des corps et des couleurs chère au metteur en scène David Bobée, fervent militant de la diversité au théâtre. Sganarelle se lance dans le premier monologue de la pièce. « Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. »C’est la seule modification qu’il apporte au texte de Molière, David Bobée remplace le mot « tabac » par le mot « théâtre ». « Le théâââtre ! » gronde un des acteurs d’une voix de baryton, où comment désacraliser l’espace du plateau, provoquer le spectateur dans sa zone de confort. On n’est pas là pour « consommer » un spectacle de plus, un Molière de plus. Il suffit que le rideau se lève pour le comprendre. Au sol, une statue, immense, renversée, sans tête, sans bras, sans jambes, le sexe tranché. Elle représente le dieu grec Ilissos tombé dans les limbes de l’Histoire. Le temps passe et le peuple fait le tri dans les héros, qu’importe la grandeur de la statue.
Sganarelle sautille autour de ce dieu oublié (étonnant Shade Hardy Garvey Moungondo, gracile, farceur, un brin provocateur et un peu lâche à la fois) quand arrive « son » maître, Dom Juan. Un Dom Juan qui vient tout juste de répudier sa femme, Elvire, et qui est déjà en chasse de sa prochaine proie. Radouan Leflahi, qui fut un Peer Gynt époustouflant sous la direction de David Bobée, l’est tout autant dans la peau de ce Dom Juan sombre, fébrile, regard noir, corps musculeux moulé dans un débardeur, personnage au cynisme impitoyable qui ira crescendo tout au long de la pièce.
Le Dom Juan du directeur du Théâtre du Nord n’est pas que libertin, ou anticlérical comme il est coutume de le voir. Il n’a rien de ce personnage dont on pourrait penser qu’il serait un homme prêt à s’affranchir de tous les codes de la bienséance, se moquant des convenances et faisant un pied de nez aux notables, à la religion et à l’autorité. Non. Ce Dom Juan-là est un prédateur d’une noirceur absolue. Un sale type qui écrase tout sur son passage, les femmes, les hommes, les paysans, les gros, les faibles… Un sale type qui ment avec morgue et leurre tous ceux qui gravitent autour de lui, y compris sa mère (Catherine Dewitt), personnage qui n’existe pas dans la pièce. Mais en troquant le rôle paternel (Dom Luis) par le maternel, le metteur en scène modifie sensiblement la perception des répliques. Et les mots, terribles, autrefois prononcés par le père, « la honte de t’avoir fait naître », prennent alors une tout autre dimension symbolique dès lors qu’ils le sont par la mère. Belle idée aussi d’avoir confié à deux danseurs – Xiao Yi Liu et Jin Xuan Mao, dont les apparitions apportent une touche poétique dans cet océan de noirceur – les rôles du jeune couple de paysans qui, s’exprimant en mandarin, révèle encore plus la férocité, le racisme de classe de Dom Juan.
Au fur et à mesure que l’on avance dans la pièce, le ciel s’obscurcit. Le sol est jonché de statues fracassées (magnifiques réalisations de l’atelier de décors du Théâtre du Nord) : un Achille qui autrefois trônait à l’entrée de la demeure d’une riche famille ruinée ; celle d’un conquistador espagnol, Sebastian de Belalcazar, bras droit de Pizarro, déboulonnée en 2020 en Colombie. Et d’autres, fantômes hiératiques, qui laissent deviner les traits de Staline, Néron, Napoléon ou Caligula. Mais aussi celle du Commandeur, spectre dont la carcasse se dresse, muette, inquiétante. Dans ce cimetière à ciel ouvert, ces statues sont figées désormais non pour la postérité, mais pour l’éternité. Les jeux de lumière tout en subtilité de Stéphane Babi Aubert et les vidéos de Wojtek Doroszuk créent une atmosphère des plus étranges et hypnotiques.
Dom Juan déambule au milieu d’elles. Il pense régner sur ce monde de marbre, mais ce vieux monde est déjà à l’agonie. Du haut de son piédestal, Dom Juan se moque, grisé par ses conquêtes, ses entourloupes, son éloquence, sa suffisance, pensant tout manipuler, diriger, maltraiter, violenter, mépriser. humilier… Tout un corpus idéologique déployé ici sur le plateau sans pour autant jamais trahir le texte de Molière, respecté non pas à la lettre – David Bobée a procédé à un montage subtil – mais dans l’esprit. Dom Juan ne se brûlera pas les ailes parce qu’il se serait approché trop près du soleil. Il sera englouti par le vent de l’Histoire, rejoignant tous ces gisants parce qu’il se croyait au-dessus des lois et des hommes. Dom Juan déboulonné, il flotte, ici et maintenant, un parfum de fin de règne. Marie-José Sirach
Dom Juan : du 19 au 21/04 à Créteil, du 25 au 28/04 à Clermont-Ferrand, les 4 et 5/05 à Mulhouse, les 7 et 8/06 à La Rochelle.
Jusqu’au 19/04, à la Scala, Alain Françon met en scène Premier amour. Une nouvelle de Samuel Beckett, écrite en 1946, avec une brillante Dominique Valadié dans la peau du paumé redoutable.
Dans la lumière endormie, une chaise se dessine, petite, en bois peint. Pas loin, une valise à roulettes. Et sur le sol, disposé comme un mannequin lors d’une reconstitution policière, une tenue d’homme, banale, terne, plutôt moche, sans âge véritable. Enfin, plutôt datée en vérité, par le chapeau, de feutre noir, et rond. Les bottines n’ont plus d’allure, le reste est à l’avenant. Dans la Piccola, la petite salle de la Scala, profondément cachée sous la grande avec ses fauteuils de velours bleu sombre, des bancs de bois font l’affaire. Un peu comme au cirque. La disposition en trois quarts de cercle le confirme. La mise en scène d’Alain Françon s’adapte à merveille à ce petit espace qui assure une parfaite proximité entre le public et les acteurs. Lesquels, cette fois, se conjuguent au singulier dans ce Premier amour. Et puis c’est une comédienne qui arrive, presque en douce dans la pénombre, pour interpréter un rôle d’homme, dans ce qui n’est de toute façon pas une pièce.
Premier Amour est effectivement une nouvelle, un des premiers textes que Samuel Beckett ait écrits en français (en 1946, mais qui n’a été publiée qu’en 1970, aux éditions de Minuit et en « Folio » Gallimard). Alain Françon a imaginé un jeu minimal, l’espace ne permettant guère plus. Et il a installé face au plateau, sur le mur, deux écrans, sortes de prompteurs, visibles par la comédienne et seulement une partie du public. En lettres lumineuses défile le texte et en rouge sont mentionnées les didascalies, soit les indications techniques de l’auteur, comme « chaise à la main » ou « faire rouler la valise ». Ce qui est à la fois drôle et un peu déroutant. Sous les mots de Premier Amour, le narrateur et personnage essentiel est plus sombre, moins lunaire, plus mordant que les deux vagabonds d’En attendant Godot (publié en 1948), monté en ce même lieu par Françon.
Là, le metteur en scène évoque un homme qui « devient dérisoire, comique, jubilatoire à entendre ». Cela est bien vu, et il appartient à Dominique Valadié de donner chair au rôle. Ce qu’elle fait de façon remarquable. Elle est lui. Et quand le bonhomme raconte son aventure amoureuse avec la femme rencontrée sur le banc où il croyait avoir pu trouver un refuge solitaire, elle est toujours lui. « L’amour vous rend mauvais, c’est un fait certain. » Quand il raconte qu’il préfère dans les cimetières l’odeur des cadavres « un peu sucrée peut être, un peu entêtante » à celle des vivants, qui « ont beau se laver, se parfumer, ils puent », même chose. Et ce n’en est que plus troublant. Le genre s’efface devant le personnage. Le texte de Beckett est cru, décharné, pessimiste, désespéré, mais aussi effectivement très drôle. Dominique Valadié, toujours mesurée, parvient à en rendre toutes les couleurs, les vernis et les sous-couches. Et c’est un petit bonheur de printemps. Gérald Rossi
Premier Amour : jusqu’au 19/04, à la Scala(13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris. Rens. : 01.40. 03.44.30).
Jusqu’au 23/04, à la Tempête (75), Anne-Laure Liégeois présente Des châteaux qui brûlent. L’adaptation à la scène du roman d’Arno Bertina, narrant la séquestration d’un ministre par les grévistes d’une usine de l’agro-alimentaire. Entre utopie et résignation, le chant choral de salariés n’acceptant point d’être plumés.
« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange ». Simone Weil, philosophe
Ils refusent d’être embrochés, les ouvriers de la Générale Armoricaine, l’usine d’abattage de poussins et poulets exportés en Arabie Saoudite ou destinés à finir en nuggets sur les rayons de nos grandes surfaces ! La Commission européenne a voté la suppression des subventions à l’exportation pour cause de concurrence déloyale, une décision venant un peu plus grever la situation financière d’une entreprise à la gestion défaillante. Malgré des chaînes d’abattage rutilantes, un outil de production performant, des profits exorbitants, des patrons au portefeuille conquérant ! Les salariés se retrouvent seuls à croupir au poulailler, chronique d’une mort annoncée pour toute une ville. Usine cernée par les forces de l’ordre, celle-là parmi moult Châteaux qui brûlent, pattes coupées et caquets rabaissés, ils sont conviés à recevoir Pascal Montville, le secrétaire d’État à l’industrie.
Tombe la décision, ferme : séquestration du représentant du gouvernement ! La colère est trop puissante, l’injustice trop criante, l’incompréhension trop flagrante… Envoyé au feu, le ministre se présentait pourtant plein de bonnes intentions, se déclarant altermondialiste, presque anticapitaliste. Un discours qui peine à convaincre, le double langage d’un pouvoir aux abois : même la conseillère de l’élu, ancienne syndicaliste, doute de la sincérité du propos ! Séquestré, il sera monnaie d’échange contre l’ouverture de véritables négociations. Du fort en gueule qui exige la reprise du travail au représentant syndical qui tergiverse sur les modalités d’action, l’unanimité ne règne pas au sein des personnels : usés par les jours et nuits de lutte, envahis par le doute, traumatisés à l’idée d’un éventuel échec.
La grande force d’Anne-Laure Liégeois ? Ne pas livrer au public une énième copie, hyper réaliste et sans pas de côté, de la lutte des classes mais offrir au devant de la scène le tréfonds d’hommes et femmes submergés par la colère, contraints au blocage de l’usine et pourtant fiers de leur outil de travail ! Chacune et chacun, à tour de rôle, exposent leurs doutes et convictions, affichent leurs désaccords et querelles, constatent leur capacité d’inertie autant que leur pouvoir de rébellion. Jusqu’à cet instant crucial où, sous nos yeux, prend forme un collectif qui supplante plaintes et griefs individuels, s’invente une parole chorale qui appelle fête et musique : la chanson de Neil Young, Ne te laisse pas abattre/Ce ne sont que des châteaux qui brûlent/Trouve quelqu’un qui change ta route/Et tu te retrouveras, l’organisation d’un grand barbecue où parents et enfants, amis et amants sont conviés à déguster les fameux poulets rôtis.
Une troupe à l’unisson de l’espoir retrouvé, l’espace d’un instant où l’on prend enfin le temps de se découvrir, de s’écouter, de s’apprécier ou de s’aimer : ensemble enfin, tous ensemble pour ne rien lâcher, plus jamais les uns à côté des autres à se croiser et s’ignorer ! Il était temps, guirlandes et chants, baisers échangés, la fête bat son plein. Qu’est-ce, alors, ces regards atterrés et mouvements désordonnés entre ouvriers toujours pas cuits et poulets bien rôtis ? Les hélicos de la gendarmerie tournoient dans le ciel, les forces de l’ordre se préparent à donner l’assaut. Dans les arrière-salles de l’entreprise, un bruit résonne, un coup de feu vient d’éclater… Noir de scène.
De l’humour à la gravité, ces Châteaux qui brûlent n’en manquent pas sans pour autant sombrer dans le pathos de bon aloi. Point de larmes versées sur le pauvre ouvrier ou la gentille salariée, juste l’image d’un peuple frustré et désespéré, privé d’espérance et d’avenir. Du nom bienvenu de la compagnie d’Anne-Laure Liégeois, un délicieux Festin que ce spectacle à l’heure où châteaux et forteresses sociales bruissent d’une brûlante actualité. Douze interprètes à la hauteur du mandat qui leur est délégué (Alvie Bitemo, Olivier Dutilloy, Marie-Christine Orry, Agnès Sourdillon, Olivier Werner…), riches de leur évidente complicité, beaux et convaincants dans leurs propos ! Yonnel Liégeois
« Il faut que la vie sociale soit corrompue jusqu’en son centre lorsque les ouvriers se sentent chez eux dans l’usine quand ils font grève, étrangers quand ils travaillent. Le contraire devrait être vrai ». Simone Weil, philosophe
Des châteaux qui brûlent : jusqu’au 23/04, au Théâtre de la Tempête (La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Tél. : 01.43.28.36.36).
P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !
Jusqu’au 30/04, au Théâtre Public de Montreuil (93), Pauline Bayle, la nouvelle directrice, inaugure ses « Quartiers d’artistes ». Avec une carte blanche offerte au Munstrum Théâtre, la compagnie de Louis Arene et Lionel Lingelser qui présentent trois de leurs spectacles : Zypher Z, les Possédés d’Illfurth et Clownstrum.
Onze ans après avoir créé leur compagnie à Mulhouse, Louis Arene et Lionel Lingelser posent leurs valises, leurs décors, leurs rêves, leurs envies et leurs faux nez tout un mois à Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Avec leur Munstrum Théâtre, ils sont invités par Pauline Bayle, désormais directrice du TPM, le Théâtre public de Montreuil. Les voilà premiers artistes associés de cette grande maison fièrement dressée sur la place Jean-Jaurès, au centre de la cité, en face de l’hôtel de ville. Ils inaugurent un rendez-vous qui sera annuel, une carte blanche à une équipe artistique dénommée Quartiers d’artistes.
De toute façon, le théâtre est la maison des monstres
Trois spectacles sont à l’affiche :Zypher Z, Les possédés d’Illfurthet Clownstrum. Les trois résument un peu le travail de cette compagnie qui, au fil du temps, cultive des univers aussi étranges que son nom. « Un jour, se souvient Lionel Lingelser, c’était dans sa cuisine, j’ai demandé à ma grand-mère comment se disait “monstre” en alsacien. Elle a prononcé un mot impossible, mais, à la sonorité, on s’est dit de suite : voilà, ce sera Munstrum. C’était évident autant que poétique ». Et puis, comme le dit Pauline Bayle, « de toute façon, le théâtre est la maison des monstres. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un monstre » ?
« C’est notre fil rouge, poursuit Louis Arene. Nous le déclinons poétiquement, prenant en compte les angoisses contemporaines, notamment dans la jeunesse, de l’effondrement de nos civilisations. Il faut se sortir de ce climat anxiogène, des représentations mortifères qui nous sont souvent imposées, en se posant la question : qu’est-ce qu’on invente pour après ? » Point de vue que précise encore Lionel Lingelser : « Il nous appartient de prendre à bras-le-corps cette situation, et aussi de lui insuffler de l’humour. C’est capital. N’oublions jamais que la figure du monstre est un catalyseur d’émotion, comme une loupe pointée sur ce que nous sommes tous,sur ce que nous sommes en train de vivre. Nos fables se situent toujours dans ces univers partagés, sur fond de fable écologique. Dans Clownstrum, ces personnages qui cherchent de l’eau sont à fond dans l’actualité… » À Montreuil, le Munstrum Théâtre veut toucher « tous les publics, notamment jeunes », et entend faire partager son univers à tous, à travers ses spectacles, mais aussi avec une exposition, des rencontres ou encore toute une nuit « de fête et de musiques » avec le collectif parisien queer Aïe.
Changer d’âge comme de genre
Formés au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, Louis Arene et Lionel Lingelser ont l’habitude, avec l’ensemble de la compagnie, de faire intervenir dans leurs créations la musique aussi bien que la danse, les arts plastiques, avec une constante formidable, les masques. « Ils sont un des plaisirs du comédien, affirme Louis. Ils permettent de changer d’âge comme de genre. En même temps, ils sont un mystère, une fascination pour le spectateur. Cette seconde peau permet de réaliser de grands écarts entre le comique et le tragique, le sacré et le profane, le kitsch et le sublime, que ce soit un masque neutre ou un nez de clown ». Tous sont fabriqués par Louis Arene. Au sortir du Conservatoire, disent-ils ensemble, « nous étions très avides d’aller vers un théâtre physique ; le masque nous a permis d’aller vers cette énergie particulière au plateau ».
Depuis 2017, ils sont artistes associés à la Filature, scène nationale de Mulhouse. À compter de septembre 2023, le Munstrum entamera aussi un compagnonnage avec les Célestins, un théâtre de Lyon. Même chose l’an prochain avec le TJP, le théâtre Jeune public de Strasbourg. « Cela nous permet de travailler sur de nouveaux territoires, et de faire tourner nos créations ». La saison prochaine la troupe doit reprendre 40 Degrés sous zéro, une farce glaçante à partir de l’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer et des Quatre Jumelles, contes inspirés à Copi par les années de dictature péroniste. Le Munstrum envisage aussi de reprendre un classique, le Mariage forcé, de Molière, créé en 2022 à la Comédie-Française à la demande d’Éric Ruf, l’administrateur.
Et les monstres n’ont pas fini de chatouiller les orteils des classiques ! « Nous travaillons, sans doute pour 2025, avec le maître incontesté du théâtre, celui qui parle aux étoiles, William Shakespeare », précise Louis Arene. Et ce sera Makbeth. Volontairement avec un K. Louis et Lionel affirment leur « envie de retrouver là toute la troupe au plateau, dans une démarche qui sera forcément artisanale, mais avec une machinerie très importante. Dans les temps difficiles qui sont les nôtres, nous voulons toujours animer la flamme de la joie ». Avec quelques monstres ? Même pas peur. Gérald Rossi
Quartiers d’artistes : Jusqu’au 30/04 au TPM, trois spectacles du Munstrum Théâtre. Avec exposition, projections, rencontres-débats.
Avec Isabelle Huppert dans le rôle-titre, le film de Jean-Paul Salomé, La syndicaliste, est toujours à l’affiche. L’histoire vraie de Maureen Kearney, agressée et violée, alors qu’elle dénonçait un plan secret de transferts de technologie entre EDF et la Chine.
Secrétaire du Comité de groupe européen d’Areva, Maureen Kearney voulait dénoncer un plan secret entre EDF et le chinois CGNPC qui aboutirait à des transferts de technologies et in fine au démantèlement d’Areva. Elle est agressée chez elle quand elle demande la mise à l’ordre du jour de cette question. Dix ans après, les coupables courent toujours. La récente réédition de La syndicaliste*, une enquête de Caroline Michel-Aguirre parue au Livre de poche, se double désormais de la sortie en salle du film au titre éponyme de Jean-Paul Salomé où Isabelle Huppert interprète le rôle de Maureen Kearney.
Avocat du Comité de groupe européen d’Areva au moment des faits, Rachid Brihi se souvient des circonstances de cette agression. « En 2012, j’ai été interpellé par Maureen Kearney au sujet de contrats et négociations secrètes qu’Areva dissimulait aux représentants des travailleurs. L’avant-projet d’un accord entre Areva, EDF et le groupe chinois CGNPC lui avait été transmis. Sans faire état du fait que nous possédions ce document, le Comité de groupe Européen me mandate pour annoncer à la direction que si elle persiste dans son refus de convoquer la consultation du Comité de groupe européen, nous saisirions la Justice. La Direction dément. Et le juriste de poursuivre : « Je présente alors un projet de résolution à faire voter par les membres du Comité de Groupe européen d’Areva, qui est la dernière tentative pour éviter le contentieux. Or, malgré cette résolution, le PDG Luc Oursel fait la sourde oreille. Et c’est là qu’arrive le deuxième document… ».
La preuve par la photo
Maureen Kearney reçoit une photo sur laquelle figurent ensemble le patron d’EDF, Henri Proglio, celui d’Areva, Luc Oursel et He Yu, patron du groupe chinois CGNPC en train de célébrer la signature de l’accord. « J’envoie un recommandé de mise en demeure à Luc Oursel et c’est à ce moment précis qu’arrive la catastrophe : Maureen Kearney, la responsable syndicale de la CFDT, est agressée chez elle. Le procès que voulait intenter le Comité de groupe n’aura jamais lieu ». Alors que la chronologie des faits est plus que troublante, l’agression du 17 décembre 2012 laissera une femme désemparée, dont la parole sera sans cesse remise en cause, jusqu’à être accusée d’avoir été l’auteure d’une mise en scène. Une violence individuelle qui se cumule avec un désastre industriel : « Nous soupçonnions qu’il y avait des transferts de technologies de la filière nucléaire française dans cet accord. Et aujourd’hui, on voit que les Chinois fabriquent des réacteurs nucléaires qui sont revendus en Europe ! », se désole l’avocat.
Sollicité par la victime, Rachid Brihi demeure choqué par ce drame jusqu’à se demander si ce n’est pas sa mise en demeure auprès du PDG qui aurait été l’élément déclencheur de l’agression. Expert des Comités de groupe européen, l’avocat explique à Maureen qu’elle doit prendre un avocat pénaliste pour cette affaire qui dépasse le champ du droit social. Et il le concède, on arrive ici aux limites des compétences des institutions représentatives du personnel : « Nous avons des outils juridiques qui permettent d’encadrer ou surveiller l’intérêt des travailleurs quand les entreprises capitalistes développent leurs activités. Maintenant, soyons lucides ! D’un point de vue juridique, on peut embêter ceux qui voudraient s’affranchir des prérogatives consultatives mais au final, rien ne remplace la mobilisation des salariés ! ». Propos recueillis par Régis Frutier
*La syndicaliste, une enquête de Caroline Michel-Aguirre (Le livre de Poche, 262 p., 8€40). La syndicaliste, un film de Jean-Paul Salomé avec Isabelle Huppert, Yvan Attal, Marina Foïs, Grégory Gadebois, François-Xavier Demaison, Pierre Deladonchamps (2h02).
Une tête de trois mètres de haut, une sculpture dénommée Œuvre d’art en exil… Le 15/03, la ville de Montreuil (93) a inauguré une statue à l’effigie d’Al-Ma’arri, poète syrien du XIème siècle. En hommage à ce grand penseur arabe, Chantiers de culture se réjouit d’ouvrir ses colonnes à Alexie Lorca, maire adjointe à la culture.Yonnel Liégeois
Au bout de deux années de travail avec l’association syrienne Najoon, son président l’acteur Farès Helou, la poète Hala Mohammad et le cinéaste Ossama Mohammad, je suis très heureuse d’accueillir « l’Œuvre d’art en exil » Al-Ma’arri, créée par le sculpteur Assem Al Bacha. L’histoire d’amitié entre la ville de Montreuil et les artistes syriens en exil en France commence par un événement tragique : le décès en 2017 de l’artiste, poète et comédienne Fadwa Suleiman, activiste et figure de proue de la révolution syrienne. La communauté syrienne me contacte pour organiser un hommage à l’artiste, dans notre ville qui l’avait accueillie.
Deux ans plus tard, durant le confinement, la poète Hala Mohammad et son frère le cinéaste Ossama Mohammad me rappellent pour demander à la ville de Montreuil l’asile pour une œuvre d’art. S’impose un retour en arrière. En 2013, un groupe djihadiste a décapité la statue d’Al-Ma’arri, érigée à l’entrée de Maarat al-Nou’man, ville natale de ce très grand écrivain-poète et philosophe syrien (973-1057). Cet acte a profondément marqué la culture syrienne. Via l’association Najoon qui réunit des artistes, intellectuels, journalistes syriens réfugiés, la communauté en exil demande au sculpteur syrien Assem Al Bacha, lui-même exilé en Espagne, une œuvre monumentale figurant la tête d’Al-Ma’arri.
Ce projet d’accueil d’œuvre fut long à réaliser. Il a d’abord fallu chercher et trouver l’endroit en entrée de ville (…) Outre l’inauguration en ce 15 mars, sont mobilisés les services et établissements culturels, en particulier les bibliothèques et le cinéma Le Méliès, le Théâtre Berthelot-Jean-Guerrin : à travers ce geste symbolique fort, il est également important de développer des actions et programmations culturelles et artistiques qui permettent de mettre en lumière la culture syrienne et, à travers elle, des pans de la culture arabe très mal connus dont Al-Ma’arri fut une figure phare.
Il était un défenseur de la justice sociale, un ascète et un végétarien. Il était devenu aveugle à l’âge de 4 ans. C’était un philosophe pessimiste qui pensait par exemple qu’il ne fallait pas concevoir d’enfants pour leur épargner les douleurs de la vie… L’une de ses œuvres, L’épître du pardon, dans laquelle le personnage principal rencontre au paradis des poètes païens qui ont trouvé le pardon, est considérée comme l’ancêtre de la Divine comédie de Dante. Doté d’une intelligence, d’une sensibilité, d’une personnalité et d’une acuité exceptionnelles, Al-Ma’arri a développé une œuvre extrêmement « avant-gardiste ». Sept siècles avant Voltaire et les Encyclopédistes, il interroge la condition humaine et la religion avec une force incroyable.
C’est un esprit libre et sans doute un précurseur de la libre pensée. En témoignent ces quelques vers extraits de l’un de ses poèmes :
À toute génération ses mensonges Que l’on s’empresse de croire et consigner.
Une génération se distinguera-t-elle, un jour, En suivant la vérité ?
Deux sortes de gens sur la terre : Ceux qui ont la raison sans religion,
Et ceux qui ont la religion et manquent de raison.
Tous les hommes se hâtent vers la décomposition, Toutes les religions se valent dans l’égarement.
Si on me demande quelle est ma doctrine, Elle est claire :
Ne suis-je pas, comme les autres, Un imbécile ?
Ce n’est que sept siècles plus tard qu’on lira en France, dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, une définition et une dénonciation du fanatisme religieux. Il semble donc que la philosophie des Lumières française fut précédée par une philosophie des Lumières arabe, sans doute moins « médiatisée », moins exportée (…) Les politiques culturelles sont là pour découvrir et faire émerger artistes et penseurs contemporains, mais aussi pour faire connaitre et reconnaître des artistes et penseurs d’hier, d’avant-hier et d’avant-avant-hier qui se sont mis en danger, ont renoncé au confort matériel et intellectuel en acceptant le doute et la réflexion comme mode de vie et de pensée du monde et de la condition humaine.
La culture syrienne, à travers elle la culture arabe, sont millénaires, riches et diverses. Elles sont un pilier majeur de nos civilisations. L’arrivée d’Al-Ma’arri à Montreuil va nous permettre d’en découvrir ou redécouvrir les multiples facettes. Bienvenue et Vive Al-Ma’arri, une pensée amicale à Voltaire ! Alexie Lorca, maire adjointe à la culture
Jusqu’au 08/04, au Théâtre 14 (75), Norah Krief interprète Al Atlal, chant pour ma mère. Un concert où la comédienne s’adresse à sa mère disparue et ranime les racines tunisiennes de sa famille. Faisant sienne la chanson d’Oum Kalthoum, inspirée du poème d’Ibrahim Nagi : chatoyant, émouvant.
Norah Krief l’avoue sans fard. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalthoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad, l’actuel directeur du Théâtre national de La colline (75), lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalthoum…
Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse. « Je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ». Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cette magnifique mélopée: entre émotion et tendresse, un récital où elle évoque souvenirs d’enfance et de jeunesse. Elle en convient, on ne peut nier éternellement ses origines. Vibrante de sincérité, avec ce parlé-chanté qui lui sied si bien, elle nous berce des mélodies de la plus grande chanteuse du monde arabe, Oum Kalthoum. Réconciliée avec le temps d’avant, resplendissante d’un bonheur communicatif, Norah Krief rend hommage à sa mère, à tous les déracinés et leurs descendants !
Dans le sillage de Kalthoum l’éternelle, une musique, une langue et une voix en écho à la douce nostalgie d’un pays perdu et à la fierté d’être Arabe. Accompagnée par trois grands musiciens (Frédéric Fresson, avec guitaristes et oudistes en alternance), sa voix chaude et complice frémit, palpite et vibre de mille sonorités méditerranéennes, émouvantes et chatoyantes. Yonnel Liégeois
Al Atlal, chant pour ma mère : jusqu’au 08/04, au Théâtre 14. D’après le poème d’Ibrahim Nagi chanté par Oum Kalthoum, sur une musique de Riad Al Sunbati. Avec Norah Krief, Frédéric Fresson et en alternance Antonin Fresson-Lucien Zerrad (guitaristes), Hareth Medhi-Mohanad Aldjaramani (oudistes).
Du 29/03 au 08/04, puis du 18 au 29/04, au Théâtre-Studio d’Alfortville, le metteur en scène Christian Benedetti propose Guerre. Une pièce de Lars Norén disparu en 2021, successeur d’Ingmar Bergman à la tête du Théâtre national de Suède. Du retour d’un soldat que la famille croyait cadavre, un théâtre de tensions successives et de situations aux dialogues savamment construits.
« Le public et les acteurs doivent respirer ensemble, écouter ensemble. Dire les choses en même temps. Je préfère un théâtre où le public se penche en avant pour écouter à celui qui se penche en arrière parce que c’est trop fort ». Lars Norén
Au Théâtre-Studio d’Alfortville, Christian Benedetti met en scène Guerre, une pièce de 2003 de Lars Norén, emporté par le Covid-19, le 26 janvier 2021, à l’âge de 77 ans. C’est un hommage posthume à l’adresse de cet auteur né et mort à Stockholm, poète lyrique repenti, qui fut appelé à succéder à Ingmar Bergman à la tête du Théâtre national de Suède et à qui l’on doit plus de 40 pièces d’une intensité sans merci, tant dans la sphère familiale que dans le champ social. Un soldat rendu aveugle (Marc Lamigeon), qui a été prisonnier dans un camp, rentre à la maison après deux ans d’absence sans nouvelles. Il n’est pas le bienvenu. On l’avait cru cadavre. L’épouse, qui ne l’a jamais aimé (Stéphane Caillard), s’est donnée entre-temps au frère (Jean-Philippe Ricci) de ce revenant intempestif. Il y a deux filles. L’aînée (Manon Clavel) se prostitue au contact des troupes d’occupation. La cadette (Alix Riemer) est une adolescente anxieuse au comportement éruptif… Ce sont de courtes scènes d’une stricte économie langagière.
La représentation, réglée de main de maître, Benedetti assumant tout, de la régie à la scénographie, des lumières aux costumes, traduit fidèlement l’esprit de Norén, expert en tensions successives, au sein d’un théâtre de situations aux dialogues savamment construits suivant des critères musicaux. Dans cette forme d’écriture elliptique, les silences s’avouent infiniment parlants, pour ainsi dire, car le metteur en scène possède, au plus haut point, l’art de suggérer les affects par le truchement de corps en expectative, juste avant que se fasse la césure du noir, dans lequel s’effectuent les déplacements furtifs des acteurs, qu’on va retrouver soudain en pleins feux.
La science du jeu constitue d’ailleurs le luxe exclusif de l’esthétique du Théâtre-Studio, où l’on cultive scrupuleusement un dynamisme physique explosif, dont témoignent, cette fois, la brève lutte des deux frères ou l’accès d’hystérie de la plus jeune des filles à terre, à qui la mère flanque des coups de pied dans le ventre. Dit ainsi, cela peut faire peur, mais en vrai, devant chaque spectateur, cela rend résolument compte de la violence du saccage à l’œuvre dans les êtres, ici simulé dans l’infinie détresse de l’intimité domestique d’une famille en miettes, plongée dans la démence d’un conflit qui la ravage de surcroît. Christian Benedetti, qui dirige le Théâtre-Studio d’Alfortville depuis 1997, continue d’en faire un haut lieu d’exigence artistique entre tous digne d’éloge. Jean-Pierre Léonardini
Guerre, de Lars Norén : Du 29/03 au 08/04, puis du 18 au 29/04 au Théâtre-Studio d’Alfortville. Du mardi au samedi, 20h30 (Rens. : 01.43.76.86.56). Le texte (traduction de Katrin Ahlgren et René Zahnd) est publié par l’Arche éditeur.
Les 30-31/03 et 01/04, au Théâtre du Point du Jour (69), Lucie Nicolas présente Le dernier voyage (Aquarius). Du pont d’un bateau aux planches d’un théâtre, la tragique épopée de 629 réfugiés en quête d’une terre d’accueil. Du théâtre documentaire de belle facture. Sans oublier Petit pays, à Ivry (94) jusqu’au 26/03.
« Il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts
et ceux qui sont en mer »
Anacharsis, philosophe, VIème siècle avant J.C.
La sirène retentit, stridente. Le bateau reçoit l’ordre de couper les moteurs, interdiction lui est signifiée d’entrer dans les eaux italiennes… L’Aquarius, le fameux navire humanitaire affrété par S.O.S. Méditerranée, erre de côte en côte en ce terrible mois de juin 2018. Dans l’attente d’une réponse positive d’un port d’accueil, au risque d’une pénurie alimentaire et de graves conséquences sanitaires pour les 629 migrants à son bord…
Pour tout décor une forêt de micros haut perchés, en fond de scène un comédien-technicien-musicien ( Fred Costa) s’active entre lumières, bruits et sons. Sur les planches du Théâtre-Studio d’Alfortville, à l’heure de la création et pas encore chahuté par les vagues de la haute mer, petite perle architecturale et intimiste sur laquelle veille avec amour Christian Benedetti, s’embarquent trois matelots peu ordinaires. Bénévoles engagés dans une mission humanitaire à grands risques, ils changeront de rôles au fil de la représentation : membre d’équipage, secouriste, capitaine, journaliste… Embarquement terminé, destination la mer Egée, et vogue la galère ! Avec force convictions et dotés d’une folle énergie, les trois comédiens (Saabo Balde, Jonathan Heckel, Lymia Vitte) nous content de la voix et du geste cette dernière mission de l’Aquarius à l’heure où les autorités italiennes lui refusent le droit de débarquer les centaines de rescapés à son bord.
Une tragique odyssée qui, entre émotion et réflexion, navigue dans les remous de questions en pleine dérive : comment justifier ce manquement au droit maritime international de prêter assistance à toute personne en détresse ? Comment expliquer ce silence des autorités européennes sous couvert de protéger les frontières des états membres ? Pourquoi criminaliser les actions des humanitaires et laisser croire que des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants embarquent sur des canots de fortune au titre d’une immigration sauvage ? L’angoisse monte sur le pont, les conditions de sauvetage sont toujours périlleuses, naufragés – matelots et bénévoles croulent de fatigue et d’épuisement. Le bonheur explose en cale lorsque une femme sauvée des eaux retrouve son mari, une mère son enfant, un frère sa sœur. Point de discours lénifiant ou compatissant au cœur de ce spectacle conçu par le collectif F71, qui s’inspire du travail du philosophe Michel Foucault pour qui l’année 1971 fut celle d’un engagement résolu aux côtés des détenus et contre les violences policières ou racistes, juste un rappel des propos tenus par les diverses autorités gouvernementales avant que l’Espagne n’accepte avec ferveur d’accorder accueil et assistance aux migrants rescapés d’une mort programmée.
Une superbe épopée qui, entre musique et chants entremêlés, offre vie, lumière et couleur à ces hommes et femmes de bonne volonté qui osent engager leurs existences, planche ou bouteille à la mer, sur des voies d’eau solidaires. Qui interpellent chacune et chacun, au travers d’une création artistique de belle et grande facture, sur la place à prendre ou à trouver à la sauvegarde de notre humaine planète, océan de vivants aux valeurs partagées. Yonnel Liégeois
Outre le drame des migrants en mer superbement illustré par Lucie Nicolas et le collectif F71, Frédéric R. Fisbach s’empare, quant à lui, de Petit pays, le roman à succès de Gaël Faye, pour porter à la scène horreurs et malheurs entre Tutsis et Hutus. Sur les planches du TQI-CDN du Val-de-Marne (94), la mise en voix et en images du génocide perpétré en 1994 au Rwanda… Au sol, un tapis de mousse aux vertes rondeurs, représentant le pays aux mille collines que foulent six garçons et filles dans l’insouciance de leur jeunesse. Ils habitent Bujumbura, la capitale du Burundi et pays voisin. Chacun à leur tour ou en chœur, ils vont clamer, chanter, pleurer et danser la tragédie qui s’annonce et s’avance de plaines en collines. Une mise en scène qui mêle tous les genres, entre émotion et confusion, générosité et humanité, pour faire mémoire et accueillir l’autre dans la richesse de sa différence. Y.L.
Au lendemain de l’usage du 49-3 pour l’adoption de la réforme des retraites, l’écrivain Nicolas Mathieu a partagé ses réactions sur les réseaux sociaux. Un texte de l’auteur de Leurs enfants après eux, prix Goncourt 2018, dont Chantiers de culture relaie la publication.
« De ce pouvoir, nous n’attendons désormais plus rien »
Aujourd’hui, à l’issue de cet épisode lamentable de la réforme des retraites, que reste-t-il d’Emmanuel Macron, de ce pouvoir si singulier, sorti de nulle part, fabriqué à la hâte, « task force » en mission libérale qui a su jouer du rejet de l’extrême droite et de la déconfiture des forces anciennes pour « implémenter » son « projet » dans un pays où si peu de citoyens en veulent ? Que reste-t-il de ce pouvoir, de son droit à exercer sa force, à faire valoir ses décisions, que reste-t-il de sa légitimité ?
Bien sûr, au printemps dernier, des élections ont eu lieu, des scrutins ont porté un président à l’Élysée, des députés à l’Assemblée, une première ministre a été nommée, un gouvernement mis en place. Tout cela a été accompli dans le respect de la loi. Les institutions ont fait leur lourd travail de tri, d’établissement, et assis sur leurs trônes ces maîtres d’une saison.
Bien sûr la République est toujours là, avec ses ors, son ordre vertical, sa police, son droit, ce roi bizarre à son sommet, une Constitution qui exécute ses caprices, des fondations qui plongent dans deux siècles et demi de désordres et de guerres civiles. La machine tourne, légale, indiscutable aux yeux des juristes, chaque rouage à sa place, placide sous le drapeau.
Mais la légitimité, elle, n’est pas d’un bloc.
Elle se mesure, se compare, se soupèse. Que dire d’un président élu deux fois mais sans peuple véritable pour soutenir sa politique de managers, de faiseurs de fric et de retraités distraits, son régime de cadres sup et de consultants surpayés, un président élu deux fois avec les voix de ses adversaires, qui l’ont moins soutenu qu’utilisé pour faire obstacle au pire, un président qui n’a même pas eu droit à un quart d’heure d’état de grâce en 2022 ?
Que dire d’une Assemblée sans majorité, arrivée un mois plus tard et qui dit à elle seule, par ses bigarrures, toute la défiance d’un pays, le refus large, immédiat, d’un programme, et des lemmings présidentiels qui s’étaient largement illustrés pendant cinq ans par leur suivisme zombique et un amateurisme qui aura été la seule vraie disruption de leur mandat ?
Que dire d’un gouvernement qui porte des réformes auxquelles il croit à peine, qu’il fait passer au forceps du 49-3, qui cafouille et s’embourbe, infoutu de discipliner ses troupes, incapable d’agréger les alliés qui lui manquent ?
Que dire de ce pouvoir assis sur une noisette d’assentiment et qui gouverne comme après un plébiscite, méprise les corps intermédiaires, les salariés, l’hôpital, l’école, reçoit en pleine crise sociale Jeff Bezos pour le médailler alors qu’il ne daigne pas entendre ceux qui l’ont porté là ?
Ce pouvoir, qui ne peut considérer le bien commun qu’au prisme de la performance collective, qui a substitué les nombres aux vies, qui confond dans sa langue de comité exécutif le haut, le bas, la droite, la gauche, le prochain, le lointain, qui ment sans honte et croit tout surmonter en « assumant », ce pouvoir est légitime comme la terre est plate, c’est-à-dire relativement à la place d’où on le regarde. Il est légitime comme je suis zapatiste, c’est-à-dire fort peu. Il est légitime comme Nixon après le Watergate, c’est-à-dire de moins en moins. Il est légitime mécaniquement, en vertu des textes et de la solidité de nos institutions, mais il a perdu ce qui donne vie à la vraie légitimité politique en démocratie : un certain degré d’adhésion populaire.
Et ce dernier passage en force, ce 49-3 qui était prétendument exclu, s’il ne l’empêche pas de demeurer en place et de mener ses politiques, achève de le discréditer tout à fait.
De ce pouvoir, nous n’attendons désormais plus rien. Ni grandeur, ni considération, et surtout pas qu’il nous autorise à espérer un avenir admissible. Nous le laissons à ses chiffres, sa maladresse et son autosatisfaction. Plus un décret, une loi, une promesse ne nous parviendra sans susciter un haussement d’épaules. Ses grandes phrases, ses coups de menton, nous n’y prendrons plus garde. Ce pouvoir, nous le laissons à ses amis qu’il sert si bien. Nous lui abandonnons ses leviers, qu’il s’amuse. Son prestige n’est plus et nous avons toute l’histoire pour lui faire honte.
Pourtant, malgré la consternation que nous inspire la situation actuelle, on rêve d’attraper par le bras un député ou une sénatrice, un directeur de cabinet ou une ministre, pour lui demander, dans un couloir, dans un murmure, un regard :
Vous rendez-vous compte ? Êtes-vous seulement conscients de ce que vous avez fait ?Savez-vous quelle réserve de rage vous venez de libérer ?
Avez vous pensé à ces corps pliés, tordus, suremployés, qui trimeront par votre faute jusqu’à la maladie, jusqu’à crever peut-être ? Avez-vous pensé au boulevard que vous avez ouvert devant ceux qui prospèrent sur le dépit, la colère, le ressentiment ? Avez-vous songé à 2027 et aux fins de mois dans les petites villes, les quartiers, aux électeurs hors d’eux et aux amertumes meurtrières, au plein d’essence et à la difficulté d’offrir des vacances à ses gosses, à ces gens si mal soignés, à ces enfants qui ne seront ni médecins ni avocats parce qu’en première ils n’ont pas pris la bonne option ?
Ces femmes dans les hôtels qui récurent les chiottes et font les lits, ces ouvriers en trois-huit, ces conducteurs en horaires décalés, les routiers, les infirmières, les assistantes maternelles, celles et ceux qui font classe à des enfants de 3, 4 ou 5 ans, les petites mains dans les papeteries, les employées dans leurs open spaces, stressées jusqu’à la moelle, déclassées par chaque nouvelle génération qui sait mieux le numérique et la vitesse, les hommes qui mourront tôt et leurs veuves, ces copains aux yeux lourds qui trinquent au bistrot après douze heures de taf, en bleu de travail, de la peinture ou du cambouis sur les pognes, et les femmes qui prennent le plus cher, une fois encore, parce que mères, parce que femmes, ces milliers de gens qui font des cartons dans les entrepôts Amazon, y avez-vous pensé ?
Avez-vous vu que, comme vous, ils n’ont qu’une vie, et que leurs heures ne sont pas seulement les données ajustables d’un calcul qui satisfait votre goût des équilibres et les exigences arithmétiques des marchés ? Savez-vous qu’ils vont mourir un peu plus et de votre main et qu’ailleurs, l’argent coule à ne plus savoir qu’en faire ? Avez-vous pensé à ce monde sur lequel vous régnez et qui n’en pouvait déjà plus d’être continuellement rationné, réduit dans ses joies, contenu dans ses possibilités, contraint dans son temps, privé de sa force et brimé dans ses espérances ? Non, vous n’y avez pas pensé. Eh bien ce monde-là est une nappe d’essence et vous n’êtes que des enfants avec une boîte d’allumettes. Nicolas Mathieu
La démocratie sur des braises
En écho à ce cri de colère de Nicolas Mathieu, dans les hauteurs du pouvoir coupé du peuple, il arrive que la raison perde la raison, écrit Éric Fottorino, le directeur de publication du 1 Hebdo. Au fil des pages, une analyse fort lucide et pertinente de l’état de notre démocratie au lendemain de l’usage du 49-3 sur la réforme des retraites. Déraisonnable, Chantiers de culture vous invite à lire, en date du 22/03, le numéro 439 (3€20) de cet original hebdomadaire.
Ce même jour, le 22/03, le quotidien Libération publie une lettre ouverte adressée au président de la République : un collectif de près de 300 personnalités et professionnels de la culture demandent le retrait immédiat de la réforme des retraites. Parmi les signataires, Juliette Binoche, Romane Bohringer, Isabelle Carré, Corinne Maserio, Abd Al Malik, François Morel, Cédric Klapisch et Jean-Pierre Darroussin affirment leur opposition au texte : « Vous avez choisi de faire passer en force une réforme des retraites injuste, inefficace, touchant plus durement les plus précaires et les femmes, rejetée par l’immense majorité de la population (…) En plus des appels intersyndicaux, il est temps de dire que nous sommes opposé-es à cette réforme et à la méthode du passage en force par le 49-3″. Yonnel Liégeois
En tournée nationale, ensuite au théâtre Mouffetard (75), Marjorie Nakache propose Rousseau et Jean-Jacques. Par la metteure en scène du Studio-Théâtre de Stains (93) et sur une adaptation des Confessions de Xavier Marcheschi, un portrait drôle et passionnant du philosophe du XVIIIe siècle. Avec marionnettes à l’appui.
Jean-Jacques Rousseau a lui aussi été un gamin. Ce philosophe des Lumières, mort en 1778, repose depuis 1794 au Panthéon. Présidant la cérémonie du transfert de sa dépouille, Cambacérès, au nom de la de la Convention, évoqua alors devant la foule un « moraliste profond, apôtre de la liberté et de l’égalité, le précurseur qui a appelé la nation dans les routes de la gloire et du bonheur… ». Il repose désormais à proximité de Voltaire. Ce n’est pas cependant cette période qu’a retenue Marjorie Nakache pour mettre en scène Rousseau et Jean-Jacques, mais les vingt premières années de l’auteur du Contrat social pour citer une de ses œuvres, sans doute la plus célèbre.
Le comédien Xavier Marcheschi signe le texte établi à partir des Confessions, publiées à titre posthume. Dans cette pièce, créée en 2020 au Studio Théâtre de Stains (93) et qui entame une nouvelle tournée, il est entouré sur la scène par Sandrine Furrer, Martine Palmer, et Sonja Mazouz. La scénographie et les marionnettes sont de Einat Landais. Le parti pris de Marjorie Nakache ? Ne pas créer un spectacle de figurines, mais les inclure pour réaliser une pièce en miroir. Ce qui permet, autrement dit, de découvrir sur scène un Rousseau adulte, donnant la réplique à son double en jeune homme.
Des trucages, réussis, il faut le dire, font apparaitre les marionnettes là où on ne les attend pas, et c’est souvent très drôle. Ce parti pris fait que ce Rousseau et Jean-Jacques est destiné aussi bien au jeune public qu’aux adultes, sans limite d’âge. « Il s’agit de déterminer à partir de quel moment l’enfant casse sa marionnette et devient un adulte », explique la metteure en scène, « possédant son libre arbitre, un contrat social, qui lui permettra de s’épanouir dans une société épanouie ».
Dans sa jeunesse, Rousseau, qui fut souffre-douleur d’un graveur censé lui apprendre le métier, laquais, ou encore humble secrétaire, a découvert puis analysé les mécanismes de l’exploitation et de la domination. Ce qui fait que la bourgeoisie n’a jamais raté une occasion pour le dénigrer. A contrario, il a été récemment associé aux combats menés par des Gilets Jaunes. Selon l’historien Henri Guillemin, « Rousseau, au XVIIIe siècle, c’est l’homme qui dit ouvertement, sur la société telle qu’elle est, tout ce qu’on ne doit pas dire lorsqu’on est bien élevé et qu’on veut faire carrière ». La parole de Rousseau est toujours vive. Gérald Rossi
Les 23 et 24/03 à Villeneuve sur Lot. Le 26/03 à Montmorency. Le 30/03 au Blanc-Mesnil. Le 06/04 à Brunoy. Le 14/04 à Villiers-sur-Marne. Les 30/05 et 01/06 au théâtre Mouffetard à Paris, dans le cadre de la 11ème Biennale des arts de la marionnette (Biam).
Immense photographe, Sabine Weiss est décédée le 28 décembre 2021. Un documentaire, Le siècle de Sabine Weiss, est à voir le 24/03 sur France 5. D’origine suisse, naturalisée françaiseen 1995, elle était la dernière figure de la photographie dite « humaniste ». Pendant plus de cinquante ans, avec l’œil infaillible d’un témoin bienveillant, l’artiste a saisi la vie de ses contemporains.
Née en Suisse entre les deux guerres, petite femme mais grande photographe, Sabine Weiss a découvert très jeune son goût pour la photographie. Elle apprend son métier en trois ans à l’atelier Boissonas de Genève. Mais savait-elle qu’elle pourrait en vivre lorsqu’elle monte à Paris à la fin des années 40 ? « On ne pensait pas à l’argent à l’époque, je me suis installée avec un copain dans un petit atelier qu’on louait pour une bouchée de pain », confie-t-elle à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y a quelques années, lors d’une rétrospective de son œuvre à la Maison Européenne de la Photographie.
Peu de femmes exerçaient alors cette activité. Avantage ou handicap ? « Je ne savais pas s’il y avait d’autres femmes photographes, je ne fréquentais pas ce milieu, je travaillais beaucoup… Je n’avais pas le temps». En 1952, la rencontre avec Robert Doisneau au magazine Vogue sera décisive. Il la présente à Raymond Grosset, directeur de la prestigieuse agence Rapho, à laquelle sont également associés les noms d’Izis, Willy Ronis, Edouard Boubat et Janine Niepce. « Presque tous mes sujets pour Vogue, et les revues étrangères pour lesquelles je travaillais (Time, Life, Newsweek, Esquire…) étaient en couleur». En fait, ces portraits et instants de vie en noir et blanc, volés avec amour, représentaient pour elle plutôt « des récréations, lorsque j’avais fini mon travail de commande, ce qui explique la présence de nombreux clichés pris le soir et la nuit après ma journée de prises de vues ».
Après avoir sillonné le monde pendant plusieurs décennies, déjà octogénaire mais toujours dévorée de curiosité et pas prête à poser son sac, elle entreprend en 2008 un périple en Chine sur les traces d’une autre femme exceptionnelle, l’exploratrice et écrivaine Ella Maillart. Très ouverte sur le monde et les arts, elle traverse la seconde moitié du vingtième siècle dans une grande complicité affective et artistique avec son mari le peintre Hugh Weiss. Experte des lumières de studio sophistiquées, les monde de la pub et de l’entreprise se la sont arrachée également (les banques, Pathé Marconi, l’Otan, l’OCDE…). Elle n’en excelle pas moins à maîtriser les subtilités de la lumière naturelle, ce sera même l’une desmarques de fabrique de ses photos plus personnelles : clarté vacillante des bougies, réverbères, clair-obscur des églises ou phares de voiture seront autant d’alliés pour saisir un regard, un geste émouvant ou simplement la vie qui passe.
Comme ses contemporains et amis Doisneau et Ronis, autres témoins bienveillants de leur époque, l’humain est au centre de son œuvre notamment dans ce Paris d’après-guerre ni bétonné ni aseptisé, avide de jouir de la liberté retrouvée, où règne encore une vraie mixité sociale,. Elle s’intéresse particulièrement aux gens modestes et aux esseulés qu’elle révèle avec sa douce acuité…. Il était facile à l’époque d’immortaliser un sourire furtif, un chagrin ou n’importe quelle scène de la vie quotidienne sans que personne n’en prenne ombrage. Cela a bien changé comme en témoigne cette anecdote racontée à une journaliste de Télérama. « Il y a quelques années, j’étais assise sur un banc du parc André-Citroën à regarder des enfants qui se faisaient surprendre par les jets d’eau. Puis j’ai sorti mon appareil, un type est venu et m’a interdit de prendre des clichés. Il a rameuté les gardiens et, moi qui suis une dame déjà âgée, ils m’ont interrogée, demandé mes papiers ! ».
Ses clichés témoignent en tout cas d’une époque bénie pour les photographes. Avant les affres d’un droit de l’image invasif et de sa cohorte d’interprétations abusives à but très lucratif. Chantal Langeard
Le siècle de Sabine Weiss : un documentaire de Camille Ménager, le 24/03 à 22h45 sur France 5. Disponible jusqu’au 03/05 sur france.tv.
Du 24/03 au 02/04, le Théâtre du Soleil (75) accueille la Danse macabre du groupe Dakh Daugthers. Accompagnées de Tetiana Troitska, dans une mise en scène de Vlad Troitskyi, les artistes ukrainiennes, musiciennes-chanteuses-comédiennes, évoquent la guerre. Beau et puissant. Paru sur son Journal, un article de notre consœur Armelle Héliot.
Le groupe théâtral et musical des Dakh Daugthers, formé à Kiev en 2012 et composé de sept femmes, on le connaît depuis plusieurs années. Ces Drôles de dames, on les admire. Elles ont de fortes personnalités et sont de remarquables musiciennes. Moments de recueillement, dans le fracas de la guerre. De belles images imaginées par Vlad Troitskyi, photographiées par Oleksandr Kosmach… Elles ne sont jamais les mêmes. De spectacle en spectacle, jusqu’à présent, on était plutôt du côté de concerts surpuissants, qui bousculaient. On les interprétait, chacun à sa façon.
Vlad Troitsky a écrit, et met en scène, cette Danse macabre. Un grand homme de théâtre, créateur d’ouvrages lyriques, fondateur de groupes, de compagnies, artiste au travail, soucieux de construire, d’élaborer sans cesse : on le connaît en France, comme on connaît le groupe de femmes qui travaille donc auprès de Lucie Berelowitsch, la directrice du CDN Normandie-Vire Le Préau, qui les a accueillies en mars 2022 et que loge la municipalité. Les Dakh Daughters ont d’autre part, depuis 2010, le soutien de Stéphane Ricordel (metteur en scène et co-directeur du théâtre du Rond-Point, ndlr) qui les a accompagnées en France comme en Ukraine, pour cinq productions.
Que Natacha Charpe, Natalia Halanevych, Ruslana Khazipova, Solomia Melnyk, Anna Nikitina, musiciennes, chanteuses, comédiennes, et Tetiana Troitska, dans un chemin de complément, surgissent, poussant des valises à roulettes, sur lesquelles sont accrochés des panneaux lumineux, comme des façades de maisons, et l’on comprend. C’est de la guerre qu’elles nous parlent. Chacune possède une très forte personnalité. Elles frappent, touchent, qu’elles jouent leur musique ou parlent, prenant en charge des témoignages déchirants. C’est à la fois très beau et très bouleversant.
Elles ont toujours été courageuses. Elles ont de l’énergie et ce sont d’excellentes musiciennes. Toutes. Chacune possède un son très singulier. Des virtuoses. Vlad Troitskyi sait à merveille dessiner d’un trait ferme des scènes qui nous renvoient à la cruelle réalité de la guerre en Ukraine. Il a le sens de la concision. Il sait partager la parole, donner corps aux témoignages puisés dans la réalité, aujourd’hui, maintenant.
Les cinq musiciennes, interprètes virtuoses, et, devant, déambulant, Tetiana Troitska : on les aime toutes, on les admire ! On reçoit avec gratitude ces moments, le groupe, les solos comme la déambulation de Tetiana Troitska. Les lumières d’Astkhik Hryhorian ajoutent au mystère, à la grâce et à la gravité de ce spectacle magistral. Armelle Héliot
Danse macabre : du 24 mars au 2 avril, au Théâtre du Soleil (du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 14h30). Cartoucherie de Vincennes, 2 route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite (Tél. : 01.43.74.24.08).
À l’heure du débat houleux sur les retraites, de nombreuses voix tentent de déplacer le curseur. Parmi elles, économistes et sociologues, syndicalistes et chercheurs… Parue dans le quotidien Le Monde, la tribune de Pierre-Olivier Monteil, philosophe et enseignant en éthique à l’université Paris-Dauphine PSL.
Le débat sur les retraites a notamment fait émerger l’idée que le problème de fond était moins le projet de réforme que le travail lui-même. Pour une proportion croissante de salariés, ce dernier est aujourd’hui synonyme d’insatisfaction et de manque de sens. En attestent les manifestations de désengagement que sont l’absentéisme, le turnover [le départ et l’entrée de personnel], la démotivation face à des conditions d’exercice difficiles, les difficultés à recruter… Il n’y faut voir aucune « paresse », mais une critique en actes du travail que l’on fait, au nom de celui que l’on aime. Les salariés ne se résignent donc pas sans aigreur à occuper – parce qu’il faut bien vivre – un emploi essentiellement alimentaire.
Sous ce prisme, le départ à la retraite leur apparaît comme le moment de la « grande compensation » où l’on solde les comptes. D’un côté, c’est la légitime exigence de justice évoquée à propos de l’inégale durée de cotisation, rapportée à l’inégale espérance de vie. De l’autre, on peut cependant se douter que, pour le plus grand nombre, le compte n’y sera jamais. Car, quelles qu’en soient les conditions, comment la pension pourrait-elle remplacer ce qui n’a pas de prix, c’est-à-dire un travail sensé et épanouissant ? L’opposition à la réforme recouvre, à cet égard, un débat escamoté jusqu’ici. Celui qui oppose les partisans d’un signal de « bonne gestion » à adresser aux marchés et les tenants d’une certaine idée de la solidarité qui, à la suite du sociologue Marcel Mauss (1872-1950), considèrent les pensions comme un contre-don versé par la nation à ses retraités, en réponse au don qu’ils ont fourni quand ils étaient en activité.
Le sentiment d’être utile
Ce clivage entre raison gestionnaire et reconnaissance symbolique recoupe celui qui oppose, dans la sphère du travail, culture du résultat et éthique du métier, capitalisme prédateur et aspiration à donner de soi. On comprend, dès lors, l’amertume de ceux que l’argumentaire gouvernemental contraint de se soumettre à une logique qui, à leurs yeux, détourne de l’essentiel. En même temps que la retraite, c’est donc le travail qui est à repenser, en sorte qu’il soit gratifiant en tant que tel et permette, en définitive, une activité qui humanise. Après tout, travailler consiste à produire, certes, mais ce faisant, c’est aussi nous-mêmes qu’en travaillant nous produisons.
À ce titre, le travail devrait favoriser l’autonomie, à l’opposé du néo-taylorisme qui désapprend la responsabilité. Il pourrait être une expérience qui prépare au vivre-ensemble en privilégiant la commune appartenance à l’équipe, au métier, à la société, au lieu de la concurrence et de l’individualisation à outrance qui dissolvent les solidarités. Il devrait accréditer chez chacun le sentiment d’être utile, en permettant le travail bien fait et le sentiment du devoir accompli, aujourd’hui empêchés par l’obsession du chiffre. Une contribution majeure à cet égard peut être celle d’un management exerçant sa mission loyalement, au lieu de privilégier l’évitement en se dissimulant dans des dispositifs anonymes d’inspiration productiviste (production à flux tendu, numérisation…).
Réhabiliter le travail conduirait en outre à considérer les salariés pour ce qu’ils sont, à savoir des apporteurs en travail, à l’égal des apporteurs en capital que sont les actionnaires. Car, si ces derniers sont propriétaires de la société commerciale, ils ne le sont pas de l’entreprise, qui repose sur la double contribution du capital et du travail. C’en serait alors fini du regard suspicieux porté sur les salariés, jugés toujours trop coûteux et pas assez performants.
Simple variable d’ajustement
Ces perspectives pourraient sembler doucement utopiques et, de toute façon, hors de portée d’un gouvernement quel qu’il soit, puisque relevant du pouvoir d’organisation de l’employeur. Mais il n’en est rien. Car la loi Pacte de 2019 prévoit déjà la possible présence de représentants des salariés aux côtés de ceux des actionnaires au sein des conseils d’administration. Il suffirait d’y ajouter qu’ils le sont à parité, comme le prévoit la codétermination qui se pratique en Allemagne dans les entreprises privées de plus de 2 000 salariés. Cette réforme introduirait un souffle nouveau dans le monde du travail. Elle aurait en effet pour conséquence que les salariés, devenus copropriétaires, ne sauraient être traités comme une simple variable d’ajustement. Cela conduirait le management à une conversion du regard qui le porterait à s’intéresser aux réalités concrètes de leur engagement et à mettre au rancart la pédagogie sommaire qui croit pouvoir l’acheter avec de l’argent. Même le plus ignorant des jardiniers sait que les plantes ne poussent pas qu’en les arrosant, mais qu’il y faut aussi de l’engrais, un bon terreau, de l’ensoleillement… et de l’amour.
Nombre de ces préoccupations se retrouvent aujourd’hui dans ce qu’on appelle les « organisations apprenantes ». Des entreprises efficientes parce qu’elles savent que l’énergie qui lance dans l’action ne réside pas dans le formalisme des process, mais dans l’informel de relations que l’on entretient avec plaisir. Au total, si les ressorts du travail humain étaient seulement compris, la retraite ne serait plus attendue par les salariés comme une sorte d’indemnisation et une forme de revanche, mais comme le moment de se reposer de la saine fatigue d’une vie professionnelle accomplie.
Pour l’heure, nous en sommes loin. Remplacer la reconnaissance symbolique par de l’échange monétaire est économiquement très coûteux. L’efficience requiert une part de gratuité, ce que la raison gestionnaire a bien du mal à admettre. Que nos réformateurs l’entendent et se montrent un peu plus raisonnables, est-ce réaliste ? Pierre-Olivier Monteil