Avoir ou pas la patate !

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

Si j’ai un point commun à relever entre les invités de ce jour, je dirai qu’ils font la promotion tous les deux des savoir-faire artisanaux quand il ne s’agit pas d’artisans d’art et de créateurs locaux. Le premier se trouve à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain. Il s’appelle l’Atelien, joli nom pour cet atelier qui veut créer des liens. Le deuxième est une vitrine nationale de très petites entreprises de création et d’artisanat. Quand on parle de très petites structures, on devine que le souci de celles-ci est de se faire connaître et de se créer un marché. Justement, la plateforme Un Grand Marché répond à ces besoins.

Jonathan nous donne des nouvelles de son GAEC des Flam’en vert. Pour le nom, vous prenez le F de fruit, le L de légumes, le A d’aromatiques et le M de médicinales, le tout en vert, couleur nature et couleur de l’espoir. Cette ferme, transmise par un agriculteur retraité à ces jeunes paysans, est la preuve que la cession en parcelles de cultures bio, plutôt que la vente au voisin céréalier, est un bon pari économique. « Sur ces terres où un emploi aurait dû être perdu, il y a onze personnes qui y travaillent ». Aujourd’hui, ce sont quatorze hectares qui ont bénéficié en 2020 d’un programme piloté par le Syndicat du Haut-Rhône et cofinancé par l’agence de l’eau : la plantation de trois kilomètres de haies, l’installation d’une centaine de nichoirs et la création de cinq mares afin de restaurer la biodiversité. Suite à ce programme, un suivi scientifique de l’entomofaune (les insectes du milieu) met en avant une explosion du nombre d’espèces, dont certaines remarquables. De multiples auxiliaires de culture ont décidé de s’implanter sur ce domaine grâce au corridor écologique réalisé en 2020. La ferme est à Peyrieu dans l’Ain.

Comme il y a de la solidarité dans l’air sur la page des Flam’en vert, il y a l’annonce d’une campagne de financement pour l’ouverture d’un jardin maraicher à Ceyzérieu. Porté par Camille et Mathieu, tous deux natifs du coin… Avec Choupatates, c’est le nom choisi, il s’agira d’investir une parcelle de 6000m2 et d’y installer une serre-tunnel de 750m2. Comme le couple n’est pas gourmand dans ses besoins, la cagnotte devrait atteindre son objectif d’ici peu avec votre contribution. Philippe Bertrand

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De Claudel à Thomas Bernhard…

Jusqu’au 26/02 aux Déchargeurs (75), Salomé Broussky propose Le pain dur de Paul Claudel. Une pièce de jeunesse, sans concession sur les méfaits de l’argent. Sans oublier Le jour se rêve, le ballet de Jean-Claude Gallotta et Maîtres anciens de Thomas Bernhard.

Déterminée, exaltée, la jeune et belle Lumir n’en démord pas : pour la cause, la libération de la Pologne, quoiqu’il en coûte il lui faut récupérer l’argent ! Harcelant sans répit Turelure, ce parvenu méprisant et convaincu que tout s’achète et se vend, pour qu’il lui rende cette somme de 20 000 francs… Tout est pourri au royaume de Coufontaine : l’affection entre père et fils, l’amour entre amants, la tendresse entre fille et père. La morale, la foi, les hautes valeurs de justice et liberté pour lesquelles on prétend se battre ? Rien ne résiste à l’appât du gain, à l’attrait de l’argent, il est nouveau dieu qui terrasse toute religion ou louable utopie. « La force du Pain dur ? C’est un thriller métaphysique où le langage est à fois poétique et abrupt (…) J’ai été saisie par la portée universelle du propos, par les manipulations imbriquées les unes dans les autres, par la noirceur des personnages », témoigne Salomé Broussky, la metteure en scène. « Tous sont à la fois antipathiques et très humains. Chacun veut triompher, sans considération pour autrui ». Un décor minimaliste, des costumes rougeoyants d’avidité, un quatuor de comédiens à l’éloquent phrasé pour un Claudel déroutant.

De la noirceur claudélienne à l’optimisme chorégraphié, il n’y a qu’un pas dansé à mettre dans ceux de Jean-Claude Gallotta à l’heure où Le jour se rêve ! En trois temps et trois mouvements, trois tableaux entrecoupés par deux solos du maître de ballet, le spectacle s’emballe et éblouit le public. Subjugué par les costumes multicolores jusqu’à la peau dénudée, le rythme endiablé, la prestance des dix interprètes, femmes et hommes à parité pour nous conter heurts, malheurs et bonheurs de notre planète… Au cœur de cet hommage au mythique et regretté Merce Cunningham, portés par la musique de Rodolphe Burger le rocky, danseurs et danseuses rivalisent de talent. Entre sauts déliés, pas chaloupés, entrelacs amourachés, duos collés-serrés et figures groupées, ils nous invitent à bouger, résister, laisser tomber comme eux masques et convenances. Laisser libre cours, au final, à notre imaginaire pour qu’explose de l’un à l’autre spectateur le plaisir de faire figure commune : un moment de total bonheur, transfiguré par les corps et les sons, baigné de lumières que l’on aimerait à jamais voir briller !

Un spectacle qui, à n’en point douter, laissera de marbre le vieux Reger assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne : jamais il ne lèvera la jambe, pas même le petit doigt ! Le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, il tue le temps à déverser son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… De nouveau sur la scène parisienne des Déchargeurs en raison d’un succès mérité, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’aux travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

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Gérard Paris-Clavel, remède à la fatalité

Jusqu’au 27/02, au musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon, s’expose l’œuvre du graphiste social Gérard Paris-Clavel. Une ode à l’intelligence collective et au pouvoir révolutionnaire de l’image. Paru dans les colonnes du quotidien L’Humanité, un article de Loan Nguyen

C’est un tout petit mot de quatre lettres. Ni un verbe qui consacre l’action, ni un adjectif qui fige la description. Encore moins un nom qui personnifie ou objectifie. Non, c’est une toute petite préposition qu’a choisie le graphiste social Gérard Paris-Clavel pour titrer son exposition au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique à Lyon : « Avec». Un mot si quotidien, si modeste grammaticalement qu’on en oublierait presque le potentiel évocateur et révolutionnaire infini. Une préposition à majuscule. « Avec qui ? Comment ? Pour qui ? Dans quel sens ? AVEC, pour bien marquer le coup dans une année 2021 où le sans (contact) et la passivité (spectacle digitalisé) se déploient toujours un peu plus. Mais où l’envie du chœur et du collectif gronde, monte, s’impose elle aussi chaque jour », tente de résumer Joseph Belletante, le directeur du musée.

Un bain d’énergie militante

Outre un petit clin d’œil en forme de placard à l’aventure Grapus, c’est principalement sur l’œuvre postérieure de ­Gérard Paris-Clavel que se concentre l’exposition, qui rassemble affiches, ­dessins, revues, objets produits sur les trente dernières années, seul ou au sein de ­collectifs comme Graphistes associés, « Ne pas plier » ou le journal Travails.

De l’auto­collant de manif « Rêve générale », ici reproduit sur une bâche de plus de deux mètres, à l’affiche « Mon corps mon choix » exhibant un ­clitoris géant, en passant par le jeu de lettres « Bonjour » manipulable en de multiples anagrammes – dont le très frontal « ­Nobourj » – et le meuble de tampographie participatif, cette exposition « manifestation d’images » agit comme un bain d’énergie militante où la lutte des classes se marie sans complexe à la poésie, le travail des corps à celui des esprits.

« Il faut retrouver le plaisir de lutter ! Si on se fait chier dans une manif, c’est pas la peine », lâche Gérard Paris-Clavel, jugeant la « brutalité » policière pour « ­casser » les manifs particulièrement grave. Il espère bousculer le regard, saisir la réflexion, inciter à ­l’action. « Inventons/Imprimons le présent ! » somme-t-il, comme en écho au Manifeste du Parti communiste, qui soulignait sa conception du communisme comme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel », bien loin des ­invitations à ­attendre un hypothétique jour d’après qui ne viendra jamais seul.

Le labeur physique à l’œuvre dans la conception graphique

Préférant l’appellation d’artisan à celle d’artiste, le graphiste a ­souhaité mettre à l’honneur le travail et les travailleurs dans sa démarche. Le labeur physique à l’œuvre dans la conception graphique, d’une part, mais aussi la créativité des employés et ouvriers, leur vision du travail aux antipodes d’une logique guidée par l’emploi, l’inter­changeabilité et la déqualification des travailleurs. « J’ai trouvé qu’il y avait une qualité supérieure dans l’intelligence des élèves de CAP du lycée professionnel Tony-Garnier avec lesquels on a travaillé à celle de certains étudiants des Beaux-Arts », affirme-t-il.

Fruit d’un atelier mis en place avec l’établissement, qui accueille notamment beaucoup de jeunes primo-arrivants allophones, le projet « Les mots des métiers » a permis à ces jeunes ­apprentis de valoriser leurs savoir-faire techniques et de recueillir leurs réflexions sur leur futur métier. Ce sont aussi les mots des ouvriers dans Travailsla revue créée par le musicien et compositeur Nicolas Frize et un groupe dont Gérard Paris-Clavel fait partie, qui s’étalent sur douze ­numéros et sur les murs du musée.

Artisan du mouvement social, le ­graphiste pouvait difficilement se passer du décor de la rue pour faire vivre ses œuvres et les confronter au regard du public. Quatre affiches, dont la très ­engagée « Vive le service public. Quand tout sera privé, on sera privé de tout », sont offertes aux yeux des passants dans plusieurs endroits de la ville, sans ­référence au musée ni à l’exposition. Une décontextualisation propice à la réappropriation et au partage des images, des réseaux sociaux aux manifestations, par tous ceux qui souhaitent faire ­essaimer la poétique révolutionnaire de Gérard Paris-Clavel. Loan Nguyen

« Avec », de Gérard Paris-Clavel. Jusqu’au 27/02, au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon.

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André Wilms, adieu

Le comédien n’est plus, André Wilms est décédé le 9 février. Au théâtre, il a joué avec les plus grands. Au cinéma, il a trouvé chez Aki Kaurismaki, le cinéaste finlandais, son alter ego. Nous l‘avions rencontré au CDN de Montreuil (93), croisé sur d’autres scènes : une voix, une présence, un regard… Remarquable, l’article de notre consœur Marie-Jo Sirach, paru dans le quotidien L’Humanité, évoque avec émotion et empathie la singularité du personnage. Yonnel Liégeois

La nouvelle a jeté un froid. André Wilms est mort. Il avait 74 ans. On ne connaît pas les raisons de sa mort, quelle importance… On ne verra plus sa silhouette sur les planches. On ne le croisera plus au théâtre. À la ville, c’était un homme discret et élégant. À la scène, à l’écran, un acteur qui dégageait du mystère, dans ses mouvements, ses déplacements, dans ce phrasé si singulier, cette façon de dire les mots, de les prononcer, de cette belle voix grave, profonde, avec retenue. Une retenue qui laissait entrevoir un bouillonnement intérieur, une maîtrise de l’art de l’acteur qu’il n’avait jamais appris, ni dans les livres ni dans les écoles. André Wilms est venu au théâtre par hasard, par la plus petite des portes. Et c’est en regardant les autres travailler, en les observant, en les admirant qu’il a appris son métier.

Comme ceux de sa génération, il se rêvait rockeur

Avec un CAP de staffeur en poche, il exerce quelque temps comme peintre en bâtiment. Le hasard, qui fait parfois bien les choses, lui permet de travailler comme machiniste au Grenier de Toulouse, dirigé alors par Maurice Sarrazin. Une figuration de temps en temps, et le voilà qui met un pied sur les planches. Mais, happé par la politique, adhérent à la Gauche prolétarienne, il se détourne du théâtre en gueulant « À bas le théâtre bourgeois ! ». Mais militer ne nourrit pas sa famille. Un ami lui suggère alors de rencontrer le metteur en scène allemand Klaus Grüber, qui monte Faust-Salpêtrière dans la chapelle de l’hôpital, à Paris. Nous sommes en 1975. Grüber l’engage mais ne lui confie que quelques lignes. Le reste du temps, il marche sur le plateau, mutique. Le spectacle provoque un électrochoc dans le paysage théâtral.

Wilms retourne dans son Alsace natale, croise André Engel, qui monte Baal, de Brecht. Il rejoint l’équipe du Théâtre national de Strasbourg dirigé par Jean-Pierre Vincent. Il y a là Michel Deutsch, mais aussi Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy. Il observe Philippe Clévenot dont il admirait le jeu, ne comprend rien aux indications de Jean-Pierre Vincent qui, pour lui faire ralentir son débit, le sifflait lors des répétitions. Wilms l’Alsacien, qui se souvient qu’enfant on l’obligeait à mettre un galet dans la bouche à l’école s’il parlait l’alsacien, apprend à moduler son débit, à gommer son accent. Mais c’est cette langue maternelle qui rythme et module son phrasé, si particulier, si reconnaissable. Dans le collectif strasbourgeois, la consigne est de lire tout ce qui vous tombe sous le coude. Wilms lit beaucoup, énormément, apprend à maîtriser le flux des mots que l’on doit aussi entendre par le corps.

Il apprend, aux côtés de Grüber, à « pleurer de l’intérieur ». Jouer sous la direction du metteur en scène allemand, c’était comme « une cure d’amaigrissement », ne pas jouer gras. Pour son Robespierre dans la Mort de Danton, il ne croise pas ses mains dans le dos. Il joue la complexité, le mystère du personnage. Une partie du public strasbourgeois, celui qui ne comprend pas que « tu roules dans une voiture pas lavée », fuit le TNS. L’aventure dure quelques années. André Wilms découvre Heiner Müller par l’entremise de Jean Jourdheuil et de Jean-François Peyret. Il apprend la lenteur et défend l’idée qu’elle est révolutionnaire. Son dernier rôle, il le tient dans la Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, mis en scène par Emmanuel Meirieu, en 2019. Il était simplement magistral, impressionnant. Sa voix, hypnotique, habitait tout l’espace.

Comme ceux de sa génération, il se rêvait rockeur. Et Wilms jouait comme un rockeur, pratiquant cassures et autres césures dans le rythme, jamais dans l’emphase, laissant filtrer les silences entre les mots ou les notes. L’Alsace était une terre de rockeurs, disait-il en pensant à Bashung, à Rodolphe Burger…

Il a joué avec les plus grands, a lui-même mis en scène des opéras, de nombreuses pièces. En parallèle à sa carrière au théâtre, le cinéma fait appel à lui. Il forme, aux côtés d’Hélène Vincent, un couple de grands bourgeois, les Le Quesnoy, aussi déjantés l’un que l’autre. Son rôle du père dans la Vie est un long fleuve tranquille le fait connaître du grand public. Mais c’est dans les films d’Aki Kaurismaki, son alter ego, qu’il donne toute sa mesure. La complicité qui les unit crève l’écran. Le mutisme des personnages du Finlandais n’effraie pas l’acteur. Au contraire. Wilms traverse l’univers filmique poétique de Kaurismaki avec force et un engagement qui redonne de la dignité à ces personnages de la marge.« Je n’ai jamais appris à boxer sur un ring, j’ai appris à marcher sur un ring », avouait Carlos Monzon. André Wilms faisait sienne cette devise, tout comme celle d’Alain Cuny : « Je n’ai jamais appris à jouer au théâtre, j’ai appris à marcher sur une scène ». Marie-José Sirach

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Arnaud Meunier, nouveau Candide !

Du 09 au 18/02, à l’Espace Cardin (75), se joue Candide de Voltaire mis en scène par Arnaud Meunier, le directeur de la MC2 de Grenoble. Un spectacle créé à la Comédie de Saint-Etienne en 2019. Avant la mise au silence du spectacle vivant pour cause de pandémie, à l’initiative des Scènes du Jura, Pierre-Marie Turcin avait assisté à la représentation ! Un article signé d’un fidèle lecteur des Chantiers de culture, professeur de philosophie à Lons-le-Saunier (39) et animateur d’un café philo à la librairie La Boîte de Pandore.

La verve, l’ironie, la fantaisie de Voltaire au service du théâtre ! Voltaire était connu de son vivant pour des œuvres « sérieuses », jusqu’à la publication de son conte, Candide ou l’optimisme. Qui semble une dénonciation des philosophes développant des théories loin du réel… Tel Pangloss, le disciple de Leibniz pour qui « notre monde est le meilleur des mondes possibles », et qui n’en démord pas parce que « jamais un philosophe ne se dédit ». Dit comme cela, toutes les religions, les métaphysiques, sont des dogmatismes : elles prétendent dire la vérité, et ne font que tromper les hommes sur la réalité, la vie, les émotions, les aventures.

Le metteur en scène Arnaud Meunier l’a bien compris, qui fait de l’odyssée de Candide, qui parcourt le monde à la recherche du sens de sa vie, (c’est-à-dire de son amour perdu, sa Cunégonde) une fuite vaine et absurde. Elle lui fait rencontrer des hommes méchants, imbus de leurs pouvoirs, exploitant les préjugés de condition, de race, de sexe. Et aussi des hommes bons, comme dans le pays d’Eldorado où l’abondance et la richesse produisent…  un ennui profond. Jusqu’à la modestie de la métairie finale, où « il faut cultiver notre jardin », lieu où l’organisation du travail entretient  les inégalités sociales, et les ambitions de vie saine un monde artificiel (l’écologie rêvée et moquée).

La gageure est tenue, le texte est dit avec bonheur par chacun des personnages qui parlent tour à tour d’eux-mêmes, comme s’ils étaient les spectateurs de leur propre vie (le décor est un écran, les costumes vont du baroque échevelé au plus simple appareil… ). Autre trouvaille, la musique d’accompagnement est jouée en direct, et chantée (avec les clins d’œil à des chansons, à la musique de Michel Legrand) pour faire, comme Leonard Bernstein l’avait réalisé en son temps, une véritable comédie musicale. La comédie est partout, alors que les malheurs sont toujours présents : qui a souffert le plus, Cunégonde, Pangloss, la Vieille ? Tragi-comédie de la compétition des souffrances !

Les fatalistes, et autres catastrophistes, en prennent pour leur grade. Les donneurs de leçons et directeurs de conscience sont emportés par leurs contradictions et par leur immoralité. Les penseurs manichéens et les théologiens sont un peu courts. Au fond, le tourbillon des hasards de l’existence dément toute explication rationnelle, et chacun reste avec ses illusions, et face à ses désillusions. Pas de philosophie donc, mais du théâtre ! Pierre-Marie Turcin

Jusqu’au 18/02, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin. Les 22 et 23/02 aux Quinconces-L’Espal, Scène nationale du Mans. Du 9 au 11/03, au Jeu de Paume d’Aix-en-Provence. Les 23 et 24/03, à La Comédie de Saint-Etienne. Candide ou l’optimisme, traduit de l’allemand, de Mr le Docteur Ralph : pour échapper à la censure, le pseudonyme de Voltaire… Publié à Genève en !

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Palestine, entre guerre et paix

Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’échangeur (93), Bernard Bloch présente La situation. Jérusalem – Portraits sensibles. Construite sur une soixantaine d’entretiens avec des habitants, une pièce de théâtre bien plus riche qu’un grand discours pour appréhender le conflit israélo-palestinien.

Le dramaturge et metteur en scène Bernard Bloch nous interroge une nouvelle fois sur le conflit israélo-palestinien. Avec le spectacle Le voyage de D. Sholb et son récit 10 jours en terre ceinte (Ed. Magellan & Cie), il nous contait le voyage d’un juif athée sillonnant la Palestine avant de rendre visite à sa famille en Israël. Sa dernière pièce de théâtre, La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, est tirée de son séjour en 2016 quand, deux mois durant, il a interrogé soixante habitants de Jérusalem. En ressortent des paroles fortes qui, si elles rappellent les grandes dates du conflit israélo-palestinien – le partage de 1947, la guerre des Six Jours de 1967, les accords d’Oslo de 1993 -, nous plongent au cœur du problème : dans le vécu des uns et des autres, dans les rancœurs guerrières comme dans les espoirs pacifistes.

B., journaliste français, se rend à Jérusalem dans une école qui compte 50% d’élèves juifs et 50% d’élèves arabes ; tous les cours sont bilingues et tous les enseignants travaillent en duo : un Israélien juif et un Israélien arabe. Si cette expérience prouve qu’un vivre ensemble est possible, rien n’est gagné et tout n’est pas perdu. B. profite de sa visite pour interroger les habitants qui, tour à tour, témoignent. Sur le plateau, une tente au fond, des cages à oiseaux qui chantent parfois, des chaises de jardin multicolores où une dizaine de personnages prennent successivement place : le directeur d’une école mixte, une Tunisienne qui a trouvé refuge en Israël après la décolonisation, un intellectuel palestinien, des convertis au judaïsme, une jeune musulmane… Les positions, tranchées ou non, plurielles, difficiles, nous font percevoir un conflit qui dure depuis plus de soixante-dix ans à hauteur d’hommes.

Loin des a priori, on prend la mesure de « la situation », de sa cruauté comme de sa complexité, des raisons du conflit comme des possibilités d’en sortir, à l’instar d’un des personnages qui déclare : « Ce que je voudrais c’est qu’on arrête de sacrifier nos enfants, qu’on arrête de fourrer dans le crâne des Arabes que pour exister, il faut mourir ; dans celui des juifs, que le monde entier veut leur mort et qu’il faut qu’ils tuent pour ne pas être tués ». On ressort du spectacle un peu moins largués pour appréhender la paix… Amélie Meffre

La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, de Bernard Bloch. Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’Échangeur (59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet).

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Koltès et les damnés de la vie

Du 3 au 19/02, aux Amandiers de Nanterre, le metteur en scène Ludovic Lagarde propose Quai Ouest. Une pièce de Bernard-Marie Koltès, le dramaturge disparu en 1989. Une œuvre emblématique qui fait entendre le chant d’une humanité à bout de souffle.

Un hangar dans une zone portuaire abandonnée. Devenue le domaine de squatteurs et marginaux, trafiquants en tout genre, clandestins promis au refoulement… Le jour s’y lève, « d’une manière si étrange, si antinaturelle, se glissant dans chaque trou de la tôle » qu’il en devient, dans son basculement de l’aube au crépuscule, un des personnages à part entière de Quai Ouest, donné en novembre à la Comédie de Clermont-Ferrand.

Avec cette pièce emblématique du répertoire de Koltès (1948-1989), Ludovic Lagarde s’est placé loin de tout réalisme, composant, grâce à la scénographie d’Antoine Vasseur, un univers presque fictionnel, avec des projections d’images de cieux et d’océans en fond de scène. Interprétés par des comédiens de haute voltige, les personnages – Koch (Laurent Poitrenaux), Monique (Christèle Tual), Charles (Micha Lescot), Cécile (Dominique Reymond), Rodolfe (Laurent Grévill), Claire (Léa Luce Busato), Fak (Antoine de Foucauld) et Abad (Kiswendsida Léon Zongo) – deviennent des archétypes mettant à distance tout stéréotype sur « le marginal » ou « le capitaliste », creusant les nuances de gris plutôt que le noir et blanc des rôles et des situations.

Rappelons la matrice : Kock, un homme d’affaires désabusé, a décidé de venir se suicider là, sans que sa secrétaire qui l’accompagne en Jaguar ne parvienne à l’en dissuader. On ne saura ce qui l’y pousse. Le désespoir d’une vie remplie d’argent mais vidée de toute substance ? Des malversations dont il devrait rendre compte ? Face à lui, Charles, avec ses complices Fak et Abad, survit et fait vivre sa famille de deals et petits délits. Sa mère est sans travail et sans horizon depuis longtemps. Son père, abîmé par les guerres coloniales, le méprise. Sa petite sœur, il ne va pas hésiter à la vendre à Fak, qui en pince pour elle. Abad, réfugié africain que Charles a aidé, ne prononcera pas un mot de toute la pièce mais aura celui de la fin, tuant Kock à la kalachnikov. Deux univers se font front. Maurice et Monique, en représentants symboliques du capitalisme et de la colonisation. Et cette petite foule de l’ombre, en quête d’argent, d’armes, de came et de sexe.

Bernard-Marie Koltès avait conçu Quai Ouest lors d’un voyage à New York en 1981, où il avait découvert les ghettos du Bronx et de Harlem. C’est la fin des utopies des années 1970, de « la marge » comme espace de subversion sociale ou de source de créativité. Le capitalisme financier se déploie et flamboie. En faisant se télescoper ces deux mondes, Koltès remet au centre du jeu la lutte de classe et les rapports de domination. Mais plutôt que de montrer un affrontement binaire – il écrivait à propos de la pièce : «  c’est l’histoire de la désagrégation d’un milieu par un corps étranger » –, il montre un processus. Dans cette mise en scène transcendante, Ludovic Lagarde en exalte la déchéance et la beauté. Marina Da Silva

Quai Ouest, jusqu’au 19 février au Théâtre des Amandiers de Nanterre. Rencontre le 16 février avec l’équipe artistique après la représentation. La pièce est éditée aux Éditions de Minuit.

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Benoit, aux portes de l’enfer !

Du 2 février au 18 mars, au Théâtre de l’Atelier (75), le metteur en scène Jean-Louis Benoit se la joue à Huis clos ! Dans la célèbre pièce de Jean-Paul Sartre, si « l’enfer, c’est les autres », il est autant chargé d’humour que pavé de cruelles intentions. Un spectacle d’une intransigeante lucidité, servi par de remarquables comédiens.

Prévenant, le garçon d’étage accueille Garcin avec bienveillance : en ce lieu où il résidera désormais à tout jamais, nul souci matériel et nul besoin de brosse à dents ! Une pièce au sobre décor, copie parfaite d’un plateau de théâtre, habillée de trois imposants canapés de couleur différente et pourvue d’un éclairage permanent… Une assignation à résidence, un Huis clos sans objet de torture ou brasier incandescent, à première vue la terre d’enfer se révèle d’une extraordinaire banalité, d’un éternel ennui. C’est sans compter sur l’intrusion des autres, un espace à partager indéfiniment avec deux mortelles de la même heure, une cohabitation obligée pour le pire et le meilleur.

Surtout pour le pire ! Garcin, Estelle et Inès ne tarderont pas à en faire l’expérience. Un trio de morts-vivants auquel les spectateurs, mais aussi voyeurs venus là de leur plein gré, s’identifient aisément : un journaliste qui se prétend pacifiste, une employée des postes qui s’affiche ouvertement homosexuelle, une jeune bourgeoise qui se révèle femme infidèle… Trois personnages d’une humaine condition, sans aspérité apparente ni choquante au cœur de leur singularité, hormis que chacun semble tout connaître de l’autre, que le temps des faux-semblants est irrémédiablement révolu. Entre les trois protagonistes, la guerre de séduction est déclarée, fusent les tirs croisés au gré des alliances de circonstance. L’heure de vérité a sonné. Bas les masques et les petits arrangements avec la réalité, les excuses à vil prix pour s’afficher de bonne vertu, les alibis de pacotille pour s’exonérer de ses actes : Garcin, lâche fuyard, a été fusillé par les combattants, Inès a séduit la femme de son cousin qui s’en est suicidé, Estelle a noyé l’enfant qu’elle a eu avec son amant !

Le réquisitoire est implacable, le jugement incontournable. Pour chacun des locataires, c’est alors vraiment l’enfer quand l’un déchire l’image dont l’autre s’est affublé, met à nu les vraies motivations de ses agissements, balaie d’un mot les justifications de complaisance dont il se pare. Écrite en 1943, la pièce de Jean-Paul Sartre se révèle d’une incroyable modernité, d’une redoutable pertinence. Fort de sa réflexion sur le déterminisme nourrie de la fréquentation assidue de Hegel et de Heidegger, le philosophe propose là une belle illustration de sa théorie : à chacun d’user de sa liberté, en pleine connaissance de cause et en toute lucidité, sans dépendre du regard ou du jugement des autres pour poser ses actes ! « L’enfer, c’est les autres, une expression mal comprise », précise Sartre en 1965. « On a cru que je voulais dire que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or, c’est autre chose que je veux dire ». Et de poursuivre : « Il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous ».

Un propos limpide sur les planches, entre humour et cruauté une pensée en actes dont Jean-Louis Benoit éclaire avec maestria les attendus : tout mot, regard et déplacement sont posés à leur juste place ! Une joute verbale, physique et sentimentale, que le metteur en scène orchestre de main de maître, un Huis clos servi par un quatuor d’interprètes époustouflants de naturel, de spontanéité et de sensualité. Aussi démoniaque soit-elle, comme nous y invite Sartre « benoitement », non seulement il est autorisé de rire ou de compatir à cette peu banale descente aux enfers, il est surtout vivement recommandé de l’applaudir  ! Yonnel Liégeois

Huis clos, pas une pièce intello !

« Il est indispensable d’écarter l’idée que Huis clos est une pièce didactique », affirme Jean-Louis Benoit, « elle n’est même pas une pièce « intellectuelle » si l’on entend par là que seuls les mots comptent et font sens. Les personnages de Sartre, morts et relégués en Enfer, s’empoignent, se battent, se caressent, se désirent, s’enlacent, s’embrassent…Ils sont avant tout des corps incarnés, bien « vivants ». Je tiens beaucoup à ce que l’énergie féroce qu’ils déploient tout au long de leurs confrontations soit jouée avec passion…et humour. Car Sartre s’amuse à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard ».

« Je veux faire connaître la « bonne santé » de cette pièce où l’on ne renonce jamais, où l’on ne s’ennuie jamais », poursuit le metteur en scène. « L’acharnement que nos trois « cadavres » mettent dans la lutte à vouloir préserver leur intégrité est de toute beauté. Car chacun sait que le « vrai mort » est celui qui abandonne, que celui qui subit la vie est perdu, que renvoyer aux autres l’image qu’ils attendent de vous est un enfer. Rien de tout cela n’est abstrait. Rien de tout cela ne nous est étranger ».

« La scène de théâtre ? La métaphore d’un Enfer où l’on « joue » sous de multiples regards correspond au point de vue que j’ai sur la pièce de Sartre. Comme les personnages de Huis clos, les acteurs sont forcément regardés. Lorsque Garcin, Inès ou Estelle se penchent sur leur passé, c’est sur le public qu’ils le font. Sur les « vivants », sur nous qui savons « jouer » dans notre société une infinité de rôles. Des rôles comiques bien souvent : au terme de la pièce, Jean-Paul Sartre écrit que Garcin, Inès et Estelle, sachant qu’ils sont destinés à être toujours ensemble, partent dans un grand éclat de rire… ».

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Anne-Laure Liégeois, une femme entreprenante

Du 1er au 05/02, au Théâtre 14, Anne-Laure Liégeois présente L’augmentation de Georges Perec. Une œuvre que la metteure en scène, sous le terme générique Entreprise, avait précédemment adaptée avec deux autres textes sur l’univers du travail : Le Marché de Jacques Jouet et l’Intérimaire de Rémi De Vos. Un entretien que Chantiers de culture propose de nouveau à ses lecteurs.

Yonnel Liégeois – Avec Entreprise, vous portez à nouveau votre regard sur le monde du travail. Une obsession (!), une continuité ?

Anne-Laure Liégeois – Surtout pas une obsession, plutôt une continuité ! Quelques années auparavant, j’avais déjà mis en scène les textes de Perec et de De Vos. Avec, déjà, un bel accueil du public ! La thématique du travail est un sujet qui me tient à cœur, qui m’intéresse de longue date… L’univers du travail m’apparaît par excellence, pour l’humain, comme le lieu de la confrontation et du pouvoir. À l’entreprise, l’usine ou le bureau, se joue un véritable tour ou rapport de force dont l’homme sort grandi ou asservi. D’où l’idée de proposer ce triptyque Entreprise, de faire dialoguer trois textes écrits à trois époques différentes : L’augmentation de Georges Perec en 1967, L’intérimaire de Rémi De Vos en 2011 et Le Marché de Jacques Jouet aujourd’hui. Trois courtes pièces délirantes sur le monde du travail, qui passent au crible ses mécaniques, ses affects, sa novlangue.

Y.L. – Perec et De Vos hier, Jacques Jouet aujourd’hui : qu’est-ce qui vous a conduit à lui passer commande d’un texte ?

A-L.L. – D’abord, comme Georges Perec, Jacques Jouet est membre de l’Oulipo. Jusqu’à la disparition de l’émission en 2018 des grilles de Radio France, il participait aux « Papous dans la tête » sur France Culture ! Il fait partie de ces auteurs qui « travaillent » la langue, ce qui me plaît donc beaucoup. Enfin, il produit une littérature qui m’intéresse évidemment par sa dimension, et sa vision, politique. Dans Le Marché, il présente trois personnages, trois hauts dirigeants qui n’ont qu’un seul mot à la bouche : déréguler, déréguler… Un discours managérial, dans un langage franglais très à la mode, qui reflète bien la situation d’aujourd’hui ! Un texte, au final, qui se marie très bien avec ceux de Perec et de De Vos.

Y.L. – Le monde du travail est peu souvent représenté sur les planches. Vous ne vous sentez pas trop seule ?

A-L.L. – Au contraire, depuis quelques années, j’ai le sentiment que les auteurs contemporains et gens de théâtre sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à la question ! Pour ma part, c’est vrai que j’ai la chance d’être écoutée et d’avoir les moyens de travailler, de défendre ce à quoi je crois. Au fil des ans, j’ai noué des relations durables avec divers responsables de centres dramatiques qui m’accueillent avec plaisir. Certes, comme Jean Vilar et Antoine Vitez qui se sont battus pour çà, il nous faut ne jamais oublier notre relation au spectateur et au public : le théâtre est un combat, nous faisons un métier d’action. Pour toutes ces raisons, je ne me sens jamais lasse. De l’énergie, j’en garde toujours sous la chaussure ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Portrait :

Vive et enjouée, aussi flamboyante que sa chevelure est rousse, Anne-Laure Liégeois est une femme de bonne intelligence et à l’humour communicatif, diplômée de Lettres anciennes ! Son premier spectacle ? Le Festin de Thyeste de Sénèque, qu’elle traduit, adapte et met en scène en 1992. Une œuvre symbolique dans son parcours, puisque c’est aussi le nom qu’elle donne à sa compagnie… Durant trois mandats, de 2003 à 2011, elle dirige le Centre Dramatique National d’Auvergne, sis à Montluçon.

Aussi à l’aise avec les textes des auteurs contemporains qu’avec ceux du répertoire, la metteure en scène a signé moult spectacles qui ont remporté l’adhésion du public. Dont Embouteillage, un spectacle de route pour 27 auteurs, 50 acteurs et 35 voitures, Le bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau à la Comédie Française, The Great Disaster de Patrick Kermann… Lors du Festival d’Avignon 2017, elle propose le feuilleton On Aura Tout au jardin Ceccano avec Christiane Taubira, des amateurs locaux et des élèves du Conservatoire National Supérieure d’Art Dramatique (CNSAD). En 2022, avec Fuir le fléau, elle sillonne les routes de France et de Navarre ! Y.L.

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Picasso, l’indésirable

Jusqu’au 13 février, à Paris, le Musée national de l’histoire de l’immigration propose « Picasso, l’étranger ». L’exposition, exceptionnelle, révèle comment l’artiste espagnol fut surveillé en France durant plus de quarante ans. Elle tombe à point nommé à l’heure où pullulent les discours xénophobes.

Pablo Picasso, à l’aube de ses 19 ans, vient à Paris pour l’Exposition universelle de 1900 qui présente une de ses œuvres. On mesure la précocité de son talent dès l’entrée de l’expo « Picasso, l’étranger » avec deux petits paysages superbes peints à l’adolescence, en même temps que ses déboires avec la police française. En 1901, il est fiché comme « anarchiste surveillé », son dossier d’étranger et le premier rapport d’un commissaire l’attestent. Comme le souligne l’historienne Annie Cohen-Solal, commissaire de l’exposition et auteure de Un étranger nommé Picasso, l’artiste débarque « dans une France xénophobe à peine sortie de l’affaire Dreyfus ».

En décembre 1912, à l’Assemblée nationale, des députés attaquent les « ordures » cubistes. Contrairement au député Marcel Sembat qui prend la défense de la liberté de l’Art, quel qu’il soit… Le peintre espagnol figure sur la liste des « ordures » (on admire au passage son « Homme à la mandoline » de 1911), tout comme les expatriés qu’il côtoie. Tel le galeriste Daniel-Henry Kahnweiler, qui œuvre à l’essor de ce mouvement. Parce qu’il est de nationalité allemande, il verra ses biens séquestrés par l’État français en 1914 et son stock d’œuvres, dont certaines signées Picasso, dispersé lors de ventes aux enchères.

Surveillance rapprochée
Alors que nombre de ses amis dont Georges Braque et André Derain sont dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, Picasso diversifie ses approches. En 1917, Serge Diaghilev, fondateur des Ballets russes, l’engage pour les décors et les costumes du ballet « Parade » qui fera scandale. On découvre ainsi l’incroyable costume cubiste du Manager français imaginé par l’artiste. Ses tracas avec l’administration française continuent : à Royan (Charente-Maritime) où il s’est replié en 1939 pendant la drôle de guerre, le commissaire de police local le convoque. Peint deux ans plus tôt, son « Guernica », symbole de la lutte contre les fascismes qui circule dans les musées, le met en danger.

Républicain espagnol, « artiste dégénéré » pour les nazis en passe d’occuper la France, Picasso demande la naturalisation française le 3 avril 1940. Bien que fortement appuyée, elle sera rejetée après le rapport d’un fonctionnaire des Renseignements généraux, qui nous est donné à entendre via une bande son. Elle fait froid dans le dos. A la Libération, Picasso adhère au Parti communiste français comme nombre d’artistes et se lie d’amitié avec Maurice Thorez. On découvre les scènes filmées des deux familles en vacances dans le sud comme les tableaux de Vallauris ou de la baie de Cannes des années 1950.

Célébré dans les musées français, après avoir mangé de la vache enragée des années durant, l’artiste mondialement reconnu s’installe dans le Midi avec le statut de « résident priviégié » renouvelable tous les 10 ans. Une fois encore, le Musée de l’histoire de l’immigration nous offre une exposition d’exception, tant dans les œuvres que dans les archives rassemblées, en nous révélant le paradoxe Picasso : un artiste devenu icône, traqué pendant plus de quarante ans par les autorités françaises. Amélie Meffre

Picasso, l’étranger. Jusqu’au 13/02 au Musée national de l’histoire de l’immigration, 293 Avenue Daumesnil, 75012 Paris.

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Lagarce, un revenant sur scène

Jusqu’au 29/01, au Théâtre 14 (75), le metteur en scène Sylvain Maurice propose Un jour, je reviendrai. La mise en abyme de deux textes de Jean-Luc Lagarce, interprétés par Vincent Dissez : entre ombres et lumières, morts et vivants, le fol espoir d’un revenant.

Sur le plateau du Centre dramatique national de Sartrouville, en 2016, ce même « duo » dramatique – Vincent Dissez, Sylvain Maurice – nous offrait Réparer les vivants, l’époustouflante adaptation scénique du roman de Maylis de Kerangal. Avec Un jour, je reviendrai, il est affaire encore d’un vivant, plutôt d’un revenant : Jean-Luc Lagarce fauché par le sida en 1995, à peine âgé de 38 ans ! Au travers de deux textes alors que la maladie le tenaille déjà, L’apprentissage et Le Voyage à La Haye, magistralement mis en bouche et en lumière… Torse et pieds nus, visage émacié, la main baladeuse des lèvres au menton, Vincent Dissez clame, murmure les mots de  l’écrivain et homme de théâtre : amoureux et doux, emportés ou impulsifs, lucides sur lui-même et combatifs face aux heures qui lui sont comptées, joyeux en l’espoir qui demeure. Des mots d’amour en la vie, des confidences chuchotées à l’envie, un hymne à la langue et au sexe, une soif du voyage et de la scène. Un spectacle lumineux, surtout pas mortifère, plus qu’émouvant, impressionné au sens propre du terme, impressionnant !

Sur les planches du Théâtre 14, le premier opus nous conte le retour à la vie d’un homme déjà malade, émergeant d’un coma profond. Le second narre la tournée du metteur en scène, ce qu’il pressent comme l’ultime fois, suivant la troupe en représentation dans la capitale des Pays-Bas. D’un texte l’autre, le même humour et ton caustique, le phrasé sec et haché, parfois répétitif, les mêmes doutes et interrogations sur le bonheur d’un retour à la vie ou la fin programmée de l’existence à plus ou moins brève échéance. Un sens de l’observation acéré pour l’ami qui veille à la droite de son lit d’hôpital dans le premier épisode, pour le personnel infirmier qui prodigue les soins au quotidien, pour ce corps tel un autre qui est autre à lui-même… Dans le second, l’œil en permanence aux aguets du moindre détail ou de l’anecdote savoureuse, la virée dans un bordel de La Haye ou la réception d’un obséquieux ambassadeur de France, alors que s’annoncent les signes avant-coureurs d’une perte de la vue… Comédie et tragédie, les deux piliers de toute aventure humaine, côté cour et côté jardin les deux socles de toute aventure théâtrale !

Dissez ne joue pas à Lagarce, il ne dit pas Lagarce, il est Lagarce en train de dire et d’écrire, de rire et de souffrir. De vivre encore, de s’étonner encore du monde qui l’entoure, hommes et objets, le sachet de cerises qu’il tient serré contre son flanc, la lumière du jour qui l’assaille de son intensité, le comédien bougon qui ce soir-là fut si bon… Tous ces petits riens qui veulent dire beaucoup, sens et partage, à l’heure où la solitude sera la seule compagne lors de la scène finale. Théâtre dans le théâtre, magie des planches quand la langue se fait musique sur la portée des mots ! Pour seul habit de scène, un halo de lumière subtilement, délicatement posé sur le visage et le buste de l’interprète, derrière lui ou à ses pieds : comme un écran de cinéma, un écran géant ou plus ou moins grand pour rythmer ou découper les strophes de la mélopée tels des plans séquences, au sol des petits carrés ou rectangles blancs, chambrées d’hôpital ou lignes blanches pour piétons, quand la vie passe ou trépasse.

Avec Vincent Dissez, Lagarce nous est durablement revenu. « Comme un fantôme bienveillant », précise Sylvain Maurice, le directeur du CDN de Sartrouville, « grâce au théâtre, le projet de « revenir » parler aux vivants crée la possibilité que quelque chose advienne qui est plus grand que le simple souvenir ». En fait, Jean-Luc Lagarce ne nous avait jamais vraiment quittés. Avec Bernard-Marie Koltès, c’est l’un des dramaturges contemporains le plus lu et joué. En France et sur la scène internationale. Au bilan de sa vie, vingt-huit pièces de théâtre et de nombreux autres textes, dont un imposant journal… D’ailleurs, il nous avait prévenus, dans ce fameux Journal justement il l’avait écrit, osant espérer que son œuvre brave le temps, « un jour, je reviendrai » ! Yonnel Liégeois, Photos Christophe Raynaud de Lage

Lagarce, par lui-même :

« Admettre l’idée toute simple, et très apaisante, très joyeuse, c’est ça que je veux dire, très joyeuse, oui, l’idée que je reviendrai, que j’aurai une vie après celle-là où je serai le même, où j’aurai plus de charme, où je marcherai dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé, où je serai un homme très libre et très heureux. L’idée souvent, machinale, presque dite à voix haute : « je ferai ça quand je reviendrai ». Jean-Luc Lagarce, in Journal (1990-1995)

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Trois voix venues d’ailleurs…

Trois seul en scène, trois voix venues d’ailleurs, trois interprètes de haute volée : Denis Lavant au Lucernaire, Léonore Chaix à la Girandole et François Clavier aux Déchargeurs ! Au service parfois d’auteurs envoûtants, tels Samuel Beckett et Thomas Bernhard.

Noir de scène, juste une lumière fantomatique, sur un corps immobile se détachent les traits lunaires d’un visage… Après Cap au pire et La dernière bande, Denis Lavant poursuit sa quête insatiable des mots de Samuel Beckett. L’image, ainsi se nomme le spectacle mis en scène par Jacques Osinski. Un texte de l’illustre irlandais auquel se greffent quatre « foirades » (Un soir, Au loin, Un oiseau, Plafond), écrites en français et publiées dans les années 80, au final ce n’est donc pas une mais cinq images projetées sur la scène parisienne du Lucernaire ! Plus et mieux que des mots, dans la pénombre fourmillent en fait des centaines d’impressions verbales venues frapper notre imaginaire… Corps statufié dans le rai de lumière, seule bouge la bouche du récitant éclairant les fulgurances poétiques du dramaturge. Prenante, envoûtante, la parole ainsi proférée résonne dans les profondeurs de notre intimité où s’entrechoquent sensations et émotions. Un hymne à la beauté langagière, aux confins de l’épure, un grand tout avec presque rien, sinon les magiques lumières de Catherine Verheyde !

Seule en scène elle-aussi, auteure et interprète, Léonore Chaix nous fait craindre le pire, confessant tout de go qu’elle est Femme à qui rien n’arrive ! Au temps d’antan, bien avant la pandémie, en compagnie de sa complice Flor Lurienne, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! En fond de scène aujourd’hui, la loge du théâtre de la Girandole à Montreuil (93) faiblement éclairée et transformée en table de cuisine où trônent deux ou trois kilos de pommes de terre, au-devant une chaise seule et solitaire où siègent les peurs et fantasmes de la femme d’intérieur… Un texte totalement déjanté, mis en scène par Anne Le Guernec, où l’héroïne d’infortune doit faire face à des servitudes et démons bien contemporains : la banalité de tâches quotidiennes, frustrantes et répétitives, orchestrées par ordinateur devant lequel la volonté humaine a capitulé… Connectée à l’oncle Tati où l’humour le dispute à l’absurde, l’illustration philosophico-délirante d’une existence prétendument branchée et pourtant consumée de solitude.

Assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne, le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, le vieux Reger déverse son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… Sur la scène parisienne des Déchargeurs, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’à la vision de tous les travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

L’image : jusqu’au 23/01, au théâtre du Lucernaire. La femme à qui rien n’arrive : jusqu’au 24/01, au théâtre de la Girandole (chaque lundi, du 31/01 au 28/03). Maîtres anciens : jusqu’au 29/01, au théâtre des Déchargeurs.

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Mario Alvarado, la peinture en partage

Le 18 janvier 1994, s’éteignait à l’âge de 45 ans Mario Alvarado, plongeant les habitants du petit village de Mézières-en-Brenne (36) dans une infinie tristesse. En quelques années, l’artiste peintre chilien aura marqué les esprits des Macériens. Par une personnalité rayonnante et sa faculté à initier le monde rural à l’art contemporain.

En décembre dernier, Mario Alvarado aurait probablement salué la victoire de Gabriel Boric à l’élection présidentielle chilienne, aux dépens du candidat d’extrême droite, admirateur du général Pinochet, dictateur chilien de 1973 à 1990. Le coup d’État du 11 septembre 1973 fut un choc pour le peintre. L’enfant de la Terre de Feu chilienne est en Europe lorsque le Président Allende est renversé. Du 28 juillet au 5 août 1973, il représentait officiellement son pays au Xème festival international de la jeunesse et des étudiants à Berlin-Est. Il restera donc, sur le vieux continent, en Angleterre d’abord, puis de l’autre côté de la Manche. « La France est le juste milieu, le plus latin des pays anglo-saxons », affirme-t-il.

À Paris, des amis contribuent à faire connaître son œuvre. Adepte des toiles de grand format, il participe à un groupe de peintures murales. Deux d’entre elles sont exposées à Créteil. Dans son atelier parisien, il crée plus de deux cents fresques présentées dans le monde entier : Venise, Stockholm, Mexico, La Havane, New-York… Il souhaite pourtant accéder à la culture française en dehors du parisianisme. En 1984, il découvre la Brenne qui devient une source d’inspiration. Il apprécie le calme et les paysages de la région aux mille étangs. Il se lie rapidement avec les habitants, en particulier avec l’équipe municipale. Son arrivée coïncide avec la période où la Mairie de Mézières-en-Brenne décide de transformer un ancien moulin en office de tourisme équipé d’une salle réservée aux expositions. Mario Alvarado y accroche ses toiles bouillonnantes de vie.

Guy Savigny décrira le style Alvarado dans les colonnes du quotidien régional La Nouvelle République. « Les êtres, les choses représentés, plutôt suggérés – hésitation volontaire entre le figuratif et l’abstrait – prenaient vie dans de grands mouvements colorés, au début marqués d’un peu de violence et au fil du temps plus dépouillés. Les couleurs, surtout le bleu-le vert-le jaune, étaient traitées pour elles-mêmes. Mario les dégageait de la réalité des choses comme pour  rendre, à elles-aussi, une certaine liberté ». Sa peinture traduisait également ses convictions religieuses. Il offrit à la collégiale Sainte-Marie-Madeleine une toile nommée « Transfiguration ». Cette réalisation illumine toujours le lieu de sa présence. Autant d’œuvres qui bousculaient le regard de ses contemporains. Jean-Louis Camus, le maire de Mézières, rappelait lors de l’inauguration d’une récente exposition, des propos tenus quelques mois après la disparition de l’artiste. « Par ta peinture, tu as favorisé la rencontre du monde rural et de l’art contemporain. Tu as touché nos cœurs et nos esprits. Tu nous as fait comprendre toute la beauté et la laideur, toute la sagesse et la violence du monde. Seuls les grands artistes y parviennent et tu es de ceux-là »  

L’artiste chilien s’exprimait avec énergie et en mettait tout autant dans l’organisation d’événements ! C’est sous son impulsion qu’est créé un rendez-vous artistique annuel, le « Mézières-en-Brenne Art Contemporain ». Le MEBAC naît en juillet 1989, l’exposition perdure encore aujourd’hui. Désireux de partager et de transmettre son amour pour l’art, il conduit également, un projet artistique et pédagogique avec les écoliers de Mézières. Sur le thème du voyage, de la découverte de l’ailleurs, une fresque de 30 m de long sur 2,50 de haut est réalisée. 70 élèves laisseront libre cours à leur créativité. Les symboles du voyage, de l’aviation, de Paris, des enfants du bout du monde et de la Brenne se mêlent sur cette toile qui sera exposé en mars 1992 dans une galerie de l’aéroport d’Orly-Sud. Le dynamisme de Mario Alvarado amène la même année, sur les terres brennouses, l’ambassadeur délégué du Chili auprès de l’UNESCO pour inaugurer une exposition consacrée à la culture Mapuche, un peuple d’indiens chiliens, agriculteurs et éleveurs de lamas. De superbes bijoux en argent, fabriqués par les écoliers de la ville de Temuco, sont présentés. Cette exposition résonnait comme une invitation à découvrir un autre monde, des traditions lointaines et un appel à faire vivre sa propre identité culturelle.

À Mézières-en-Brenne, tous ceux qui ont côtoyé Mario Alvarado restent marqués par la vitalité de l’artiste autant que par sa personnalité. « C’était un personnage lumineux comme sa peinture », se souvient Marie-Paule Camus, responsable des expositions du Moulin pendant trente ans. Son passage dans la capitale de la Brenne restera sans doute longtemps dans les mémoires. En son hommage d’ailleurs, la municipalité a donné son nom à une place, devant la médiathèque, au centre du bourg. En 2024, pour le trentième anniversaire de son décès, son village adoptif cumule toutes les bonnes raisons de commémorer le peintre et l’homme. « Ma peinture, il n’y a rien à comprendre, que des émotions à partager », affirmait-il à propos de son art. Philippe Gitton

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Myriam Boyer, une riche nature

Aux éditions du Seuil, Myriam Boyer publie Théâtre de ma vie. Rien de plus passionnant que les mémoires d’acteurs : savoir d’où ils viennent, pour mieux éprouver de quoi ils se sont nourris. Afin qu’ils puissent, tels qu’en eux-mêmes, se révéler sur scène ou à l’écran.

Sur la couverture du livre Théâtre de ma vie, on la voit toute jeunette, avec un rond visage souriant aux yeux de marrons chauds sous une frange bien peignée, une fleur à la main au bord des lèvres. Belle et fraîche image de santé. Il lui en a fallu, depuis sa naissance en 1948 à La Mulatière, banlieue proche de Lyon, fille d’un père maquereau qui battait la mère, la Berthe, à qui Myriam Boyer rend un hommage fervent. Elle eut le courage de divorcer et plaça l’enfant chez les sœurs, dans l’orphelinat où manger à sa faim. La scène familiale revient souvent dans le récit. Puis c’est Paris, les « couloirs de la honte » aux studios des Buttes-Chaumont, dans l’attente de petits rôles qui grandiront peu à peu, tandis que les patronnes des bistrots du coin veillent sur son rejeton, Clovis Cornillac, enfant de la balle s’il en est.

Elle tourne dans Il pleut toujours où c’est mouillé, de notre regretté camarade Jean-Daniel Simon. Elle sera successivement choisie par Agnès Varda, Bertrand Blier, Claude Sautet, François Ozon, entre autres, dans des rôles propres à sa riche nature de femme de cœur et de caractère. Au théâtre, souvenir personnel, elle fut à Nanterre sous l’œil implacable de Chéreau, dans Combat de nègre et de chiens de Koltès, la bouleversante petite Parigote perdue en Afrique entre Michel Piccoli et Philippe Léotard. De ce dernier et de Patrick Dewaere, grands brûlés devant l’Éternel, Myriam Boyer brosse d’émouvants portraits. Avec le grand cinéaste communiste américain John Berry (1917-1999), ce fut en 1975 le coup de foudre. La gamine de La Mulatière, à l’anglais hésitant, put à son bras croiser à loisir le gratin d’Hollywood (Orson Welles, Kirk Douglas, Burt Lancaster…) et d’abord Jules Dassin, Joseph Losey et Martin Ritt, qui avaient eux aussi subi le maccarthysme.

Myriam Boyer, qui ne cède rien, revient sur le conflit – soldé à son profit – avec Niels Arestrup et la Gaîté-Montparnasse, lors de Qui a peur de Virginia Woolf ? Juste compensation symbolique, elle obtint un Molière pour son interprétation dans la pièce d’Edward Albee. Ce sont là quelques pistes glanées dans un livre attachant, franc du collier, dans lequel la femme et l’actrice se livrent sans fard. Jean-Pierre Léonardini

Théâtre de ma vie, de Myriam Boyer, écrit avec Hélène Rochette. Le Seuil, 187 p., 18€.

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Goliarda Sapienza, une aventure carcérale

Jusqu’au 16/01, au théâtre de la Tempête (75), Alice Cosson et Louise Vignaud proposent Rebibbia. Une adaptation et une mise en scène, vigoureuse et sensuelle, du livre de Goliarda Sapienza, L’université de Rebibbia. De l’enfermement carcéral à l’évasion littéraire…

Condamnée pour un vol de bijoux, Goliarda Sapienza n’est en fait restée que cinq jours en prison. Contrairement à ce que l’ouvrage pourrait laisser penser, ce qui donne au récit une épaisseur et une acuité saisissantes. « Je voulais seulement en entrant ici prendre le pouls de notre pays ». Un voyage très particulier, dans l’Italie des années  de plomb… Miroir d’une société fracturée et prison romaine tristement célèbre, Rebibbia accueille des détenues de toutes conditions et délits : prisonnières politiques, voleuses, criminelles ou prostituées. C’était une gageure d’adapter ce texte au théâtre, le défi est relevé par Louise Vignaud à qui l’on doit des créations très diverses (Le Misanthrope au TNP, Phèdre au Studio-Théâtre de la Comédie Française mais aussi Caldéron de Pasolini, plus récemment Le Quai de Ouistreham d’après Florence Aubenas au théâtre des Clochards Célestes de Lyon qu’elle dirige entre 2017 et 2021).

D’emblée, le décor est planté, la scénographie nous plonge efficacement dans l’univers carcéral avec le bruit des portes métalliques qui claquent et les sonneries stridentes. Dans le rôle de Goliarda Sapienza, Prune Beuchat impose sa présence digne et sensuelle, animal prostré cherchant à décoder ce monde de contradictions entre brutalité et compassion… Autour d’elle, dans une multitude d’alvéoles d’une ruche hétérogène, gravite une galerie de portraits de chair et de sang aux mots et maux crus. Elle est happée par l’engrenage de la détention avec ses atteintes au physique et au mental, « là, tout va très vite, on est dans une centrifugeuse ». Peu  à peu, des liens se tissent entre codétenues. Outre Prune Beuchat, elles sont seulement quatre comédiennes, remarquables, à jouer plusieurs rôles : Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga.

Entre rivalités et/ou complicités, les rires fusent, le goût de la vie et le désir de liberté reviennent démultipliés. L’une « crève sans son homme … », l’autre refuse de parler d’amour. Celle qu’on surnomme Mamma Roma brutalise verbalement une jeune fille mais la couve affectueusement. Toute à la joie de se découvrir « sortante » pour le lendemain, la dernière avoue finalement à demi-mot « je crois que le désir d’ici me reprendra… ». Musique et lumières nous entraînent dans un tourbillon tandis que les dialogues ciselés et percutants nous ramènent au plancher des vaches et au vécu de ces femmes brisées, ou que l’on veut briser…. Toutes différentes certes, mais l’une d’elles a bien compris ce qui les unit ici et maintenant : « nous sommes le désordre qui menace l’image de la Donna » ! De son côté, Goliarda Sapienza continue son processus progressif d’évasion mentale, nous incitant à faire de même face à d’autres carcans dématérialisés. Chantal Langeard

Rebibbia : jusqu’au 16/01 au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Vincennes.

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