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Djemaï, l’œillet à la boutonnière

En 2020, l’auteur et metteur en scène Nasser Djemaï a pris la direction du TQI-La manufacture des œillets, le Centre dramatique national du Val-de-Marne. Le Théâtre des Quartiers d’Ivry, créé en 1972 par Antoine ­Vitez, devient CDN en 2015 sous la direction d’Adel Hakim et Élisabeth Chailloux. Rencontre avec son nouveau directeur

Marina Da Silva – Quel a été votre parcours et quel est votre lien avec le TQI, avec Adel Hakim et Élisabeth Chailloux ?

Nasser Djemaï – Adel Hakim m’a accompagné dans mes premiers pas, dès 2004. J’ai présenté à Ivry, il y a dix ans, Une étoile pour Noël, le creuset de toutes les histoires que j’allais déployer au long des années. J’ai mis en scène Invisibles en 2013 au studio Casanova. J’ai été artiste associé dès la première saison du TQI et j’ai inauguré la salle Lanterneau avec Vertiges. J’avais un lien important avec Adel Hakim et Élisabeth Chailloux sur la façon de penser ce métier, aussi bien en ce qui concerne l’écriture que la mise en scène.

M.D-S – Comment avez-vous construit la saison 2021-2022 avec une pandémie qui a mis la création artistique à genoux ?

N.D – Nous avons démarré la saison en inaugurant « l’été culturel » et en investissant le site autrement, notamment en utilisant l’espace à l’air libre, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. Nous disposons d’un outil fabuleux, sur près de 5 000 mètres carrés, pour organiser des concerts, du théâtre, de la danse, des lectures… Nous cherchons à nous associer aux autres théâtres sur le territoire : la Briqueterie, le Théâtre Jean-Vilar, le Studio Théâtre… Nous faisons face à une saison particulière et avons opté pour soutenir les créations qui n’avaient pu voir le jour et les spectacles qui avaient besoin d’être reprogrammés. Avec Anne-Françoise Geneix, ma codirectrice, nous avons ­posé les jalons de l’univers que nous voulons déployer. Quatre artistes sont ainsi associées à la saison : Tamara Al Saadi avec Istigal, élise Chatauret avec À la vie, Estelle Savasta avec Nous, dans le désordre et ­Pauline Bureau, dont nous sommes partenaires avec Pour autrui. Elles prennent à bras-le-corps des sujets de société pour en faire des fables contemporaines. Il s’agit d’une programmation poétique et politique, d’un théâtre en vibration avec le monde.

M.D-S – Quels sont les points marquants de votre programmation ?

N.D – Nous accueillons la Question, d’Henri Alleg, mise en scène par Laurent Meininger en décembre. Cela résonne pour nous avec les angles morts de l’histoire, les pages manquantes. Cela résonne aussi avec Invisibles, que je vais reprendre en janvier. Ces pièces mettent l’accent sur la notion de dominant-dominé qui traverse toute la saison. C’est la notion de dévoration qu’explorent Élisabeth Chailloux avec Hilda ou Jacques Vincey dans les Serpents, deux textes de Marie NDiaye. Ce sont des rapports de lutte de classe, de domination et de vampirisation. J’ai aussi repris  Peer Gynt, d’Ibsen, mis en scène par David Bobée, un texte inouï, une fable inépuisable dans une forme audacieuse qui peut être montrée à tous les publics.

M.D-S – Le TQI est aussi un lieu d’accueil pour des artistes en résidence, une maison des auteurs, un atelier théâtral. C’est une véritable ruche ?

N.D – Permettre aux artistes d’occuper les lieux et de présenter une proposition de travail est toujours plus parlant qu’un dossier d’intention. Je développe des formes itinérantes et de petites formes théâtrales qui ont vocation à aller dans les associations, les maisons de quartier, en milieu scolaire. La maison des auteurs, animée par Thierry Blanc, est un pilier du TQI et en irrigue l’activité, notamment l’atelier théâtral, dont nous présenterons les projets en juin.

M.D-S – Le TQI est reconnu pour accueillir des spectacles étrangers, dont ceux du Théâtre national palestinien. Qu’en est-il aujourd’hui ?

N.D – On est dans un entre-deux, avec des difficultés pour se projeter. Pour les spectacles étrangers, une des créations de la saison prochaine sera celle de Roland Auzet avec une troupe chinoise. Le Théâtre des Quartiers d’Ivry est aussi un théâtre du monde. C’est une notion centrale du projet, las encore clouée au sol par la pandémie. Propos recueillis par Marina Da Silva

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Quand la lune se met à la page

Le 19/12 à 19h30, l’association Caranusca donne rendez-vous aux citoyens de Deneuvre (54), petit village de Meurthe-et-Moselle. En compagnie d’Emmanuel Lascoux, traducteur de L’Odyssée et du comédien Jacques Bonnafé. La culture à la pleine lune, sur les chemins de traverse entre proximité et convivialité.

En cette soirée de pleine lune à Deneuvre (54) le 19 décembre, de nombreuses stars seront au rendez-vous à l’entrée du musée Les sources d’Hercule : Athéna, Télémaque, Ulysse, nymphes et cyclopes… Sera présent aussi Emmanuel Lascoux ! Docteur en grec ancien, membre du Centre de Recherche en Littérature Comparée (Paris Sorbonne), il publie une nouvelle traduction de L’Odyssée d’Homère. Au côté du philologue-chanteur, campera un autre trublion atypique, poète et comédien, le ch’ti Jacques Bonnafé… Un duo qui décoiffe, apte à surprendre les auditeurs-lecteurs de la petite cité de Meurthe et Moselle ! Un nouvel épisode de ces « Lectures et conversations dans le Grand Est », inaugurées conjointement en plein été par le centre littéraire itinérant Caranusca et l’homme de théâtre Charles Tordjman.

Viterne en cette soirée d’août, ses onze fontaines et autant de maisons de caractère… Entre vignobles et terres agricoles, à quelques encablures de Nancy, le village respire la sérénité. Monsieur le Maire, au sortir de sa flamboyante 203 Peugeot 57, est fier d’en arpenter les ruelles et d’en vanter le charme bucolique ! Sous aucun prétexte Agnès Sourdillon, la diva des planches et randonneuse sur les sommets de l’Himalaya, n’aurait manqué la balade. Fiers surtout, Jean-Marc Dupon et les membres du groupe local La Fontaine, d’accueillir cette première « Nuit de la pleine lune » fomentée par l’association Caranusca. Pour une lecture de Rose Royal, en compagnie de l’écrivain Nicolas Mathieu et de l’inoubliable interprète de L’école des femmes dans la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon.

Sur la  pelouse jouxtant l’école maternelle, amis, voisins, copains et coquins se saluent, conversent et se posent. En compagnie des bambins ou du petit chien… Dans un décor simple et naturel, toutes générations confondues. Debout, micro-cravate accroché à la petite laine contre la fraîcheur tombante, espiègle et décontractée, Agnès Sourdillon entame la lecture de la noire nouvelle de Nicolas Mathieu. Pour les autochtones et quelques clandestins venus d’ailleurs, un plaisir non dissimulé de rencontrer, au sortir de la représentation au Théâtre  du Peuple de Bussang, le romancier de Leurs enfants après eux… Un auditoire attentif et réactif, une lecture entrecoupée de dialogues avec l’auteur initiés par Marie-Hélène Caroff, l’animatrice de Caranusca.

« Nous avons créé l’association en 2016  à Thionville », commente l’ancienne médiatrice culturelle à Metz. « Son objectif ? Inscrire culture et lecture dans le temps long, ne pas craindre d’aller à la rencontre des publics ». Marie-Hélène Caroff aime surtout se jouer du temps en prenant le temps, comme à Viterne pour cette première Nuit de la pleine lune, demain à Ormersviller et Saulcy, d’initier  un dialogue au plus proche entre lecteurs et auteurs, hors des lieux labellisés.

Plus fort encore, avec sa bande de lettrés d’eau douce, adeptes de la lenteur en cette époque où la vitesse s’érige en norme première, elle ne craint point d’organiser d’originales et réjouissantes résidences littéraires ou artistiques : en péniche, sur les canaux de Moselle et de la proche Belgique ! Avec escale, au passage d’une écluse, pour une rencontre avec les populations locales et l’organisation d’ateliers, conférences ou projections. Quelques invités de marque, ayant déjà répondu à l’appel du large ? Marie Desplechin, Mathias Énard, Marie-Hélène Lafon, Pierre Michon, … Qu’on se le dise, artistes-auteurs-plasticiens rassurés, Marie-Hélène Caroff a décroché, haut la barre, son permis de marinière !

La lecture s’achève, la nuit est tombée. Trénet l’a chanté, le soleil n’en revient pas. La lune est là, au rendez-vous entre les pages. Qu’elle fut belle, cette nuit de pleine lune à Viterne, nul doute qu’il en sera de même à Deneuvre ! Yonnel Liégeois

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Le numérique, esclavage moderne

Disponible sur arte.fr jusqu’au 19/12, Travail à la demande dresse un tableau glaçant de la « gig economy » (économie à la tâche). Shannon Walsh signe un document révélateur de l’esclavage moderne, caché derrière le miracle de l’économie numérique planétaire. Sans oublier les documentaires de Jean-Pierre Thorn.

Que ne peut-on faire, de nos jours, grâce à une application numérique? C’est facile, possible en quelques clics. Repas livrés à domicile, chauffeurs qui transportent à la demande et même une plateforme, Amazon, qui vend de tout mais propose aussi d’accéder « à une main d’œuvre mondiale, à la demande, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ». Créé en 2005 par Amazon, le site Mechanical Turk, également appelé « MTurk », vise à faire effectuer par des humains des tâches dématérialisées plus ou moins complexes qui ne peuvent pas encore être complètement réalisées par l’intelligence artificielle, par exemple l’analyse de contenu d’images ou certaines traductions. C’est que le miracle de la « gig economy », qui génère un chiffre d’affaires de 5000 milliards de dollars en constante expansion, ne repose pas tant sur les prouesses technologiques de l’appareil qu’on a en main que sur une armée de travailleurs précaires affairés aux quatre coins du monde.

Shannon Walsh, documentariste canadienne, a suivi certains d’entre eux, des États-Unis au Nigeria, de la France à la Chine. Des témoignages sensibles, sans pathos et entrelardés de réflexions d’experts du secteur, dressent un panorama à peine croyable de la division planétaire du travail, tant il révèle son coût humain, mais aussi environnemental. C’est l’image qui ouvre le film : des millions de vélos urbains jetés dans une décharge de Shenzhen, en Chine, conséquence de la concurrence effrénée entre loueurs.

Le titre The gig is up (« La fête est finie », en anglais) résume la démarche de Shannon Walsh : lever le rideau sur les coulisses de l’expansion dérégulée de l’économie numérique qui, derrière son image de modernité libératrice, constitue en fait un retour à des conditions d’asservissement qu’on croyait révolues. Dominique Martinez

Quatre documentaires de Jean-Pierre Thorn

Les deux élégants coffrets DVD, sortis chez JHR Films, rassemblent les quatre réalisations majeures de l’œuvre documentaire de Jean-Pierre Thorn : Le Dos au mur (1980) et Faire kiffer les anges (1996) pour le premier volume, On n’est pas des marques de vélo (2003) et L’âcre parfum des immortelles (2019) pour le second.

Dans le premier, sa caméra se fait le subtil témoin d’une grève emblématique à l’Alsthom de Saint-Ouen (93), où il avait travaillé comme O.S. pendant huit ans. Lutte des classes, utopies, rapports de force, rôle des femmes et place des immigrés… Le Dos au mur apparaît comme un document sociologique et historique sur la fin des années 1970. On n’est pas des marques de vélo porte un regard sensible et personnel sur la culture hip-hop issue des banlieues, révélant la difficile intégration d’une jeunesse déboussolée et stigmatisée.

L’âcre parfum des immortelles remonte le fil du temps, rend hommage à des souvenirs intimes et convoque des figures rebelles qui renvoient aux batailles sociales actuelles. Les bonus et les entretiens de Jean-Pierre Thorn, cinéaste et militant, en font un ensemble intéressant pour penser les capacités de transformation de notre société. D.M.

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Dîtes-le avec des fleurs…

Les 14 et 15/12, à Montluçon (03), Patrick Pineau met en scène Les Hortensias. La pièce de Mohamed Rouabhi nous plonge au cœur d’une maison de retraite pour comédiens. En compagnie d’une bande d’interprètes chevronnés, un miracle de charme et de tact. Sans oublier, jusqu’au 23/12 à La Colline (75), Anne-Marie la beauté.

Mohamed Rouabhi a écrit les Hortensias, pièce que Patrick Pineau (Cie Pipo) met en scène. Voici une abbaye dont la scénographie (Sylvie Orcier) dessine élégamment les voûtes devenue maison de retraite pour comédiens, site historique parcouru, au début, par des groupes de visiteurs. On songe à la maison des artistes, ce refuge de Couilly-Pont-aux-Dames que Constant Coquelin, créateur du Cyrano de Rostand, fonda en 1903. On se rappelle la Fin du jour (1939), le film de Duvivier qui en pareilles circonstances alignait au générique Louis Jouvet, Michel Simon, Victor Francen, Madeleine Ozeray. La carte de visite des interprètes (Louis Beyler, Monique Brun, Olivier Perrier, Claire Lasne-Darcueil, Annie Perret, Mohamed Rouabhi lui-même, Marie-Paule Trystram, Aline Le Berre, Ahmed Hammadi-­Chassin…) n’a rien à envier à ceux-là. Voilà un effectif d’acteurs lestés d’expériences multiples au service d’une écriture vive, apte à créer des situations et des personnages riches de sens, tout en gardant à chacun sa part d’énigme et d’épaisseur intérieure.

Rouabhi et Pineau retrouvent le secret, trop souvent perdu au théâtre, de l’attention aux êtres en jeu, à leurs affects les plus sensibles. Certes, ils jouent sur le velours avec des artistes d’aussi haute volée. Voyez Monique Brun, en cougar et Marilyn d’Ehpad parée comme une châsse, chantant Happy Birthday Mr. President au maire du patelin qui n’en revient pas. Et Louis Beyler aux grands gestes, anar d’avant-scène et ses quatre vérités jetées à tout vent, Olivier Perrier en homme de sentiment qui a de la bouteille… Comme on s’attache à tous, à tour de rôle, dans cette comédie humaine en deux heures vingt, où l’intrigue est si fine, puisque seul importe le temps du souvenir. On joue à la belote, on se dispute un peu, on se souvient…

Les Hortensias, c’est un miracle de charme, de tact et de savoir-faire en toute simplicité apparente. Distribution copieuse, épaulée par des amateurs recrutés, avec en prime la découverte du jeune talent de Nadine Moret en femme de ménage râleuse et en petite fille modèle. Jean-Pierre Léonardini

Bourges (8 et 9/03/2022), Chalon-sur-Saône (24 et 25/03), Le Havre (30 et 31/03), Grenoble (du 6 au 8/04), Perpignan (21 et 22/04), Lyon (Théâtre des Célestins, du 11 au 15/05). Le texte est publié chez Actes Sud.

à voir aussi :

Incroyable André Marcon, surprenant de justesse sous les traits d’Anne-Marie la beauté, une comédienne à la retraite, toute sa vie confinée dans des petits et seconds rôles ! Qui nous conte, en ce jour d’obsèques, les heures de gloire de Gisèle, son amie d’enfance et grande copine de scène qui, elle, connut succès et notoriété tout au long de sa carrière… Un monologue, écrit et mis en scène par Yasmina Reza, qui laisse entendre les difficultés et incertitudes du métier d’acteur, une démystification salvatrice de l’image de la star.

Avec finesse et drôlerie, sur la scène de la Colline, André Marcon endosse son travestissement de femme avec un naturel désarmant, une performance d’interprétation que le Syndicat de la Critique salua à sa juste valeur en mars 2020 en lui attribuant le prix du meilleur comédien. Un rôle de composition qu’il assume jusqu’au bout des ongles, le geste sûr pour rectifier son maquillage en femme avertie, le galbe de jambe presque convaincant assis sur la méridienne, la voix joliment posée pour déclamer quelques vérités, cocasseries et vacheries aussi. Yonnel Liégeois

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Tout va bien !

Assise à sa petite table devant une tasse de café et un journaliste, interlocuteur imaginaire, la belle Hélène se raconte… Une enfance insouciante, le sentiment diffus pourtant de se sentir différente, des parents tout à la fois aimants et déroutants : à part ça, Tout va bien Mademoiselle ! Jusqu’au jour où l’on lui détecte un staphylocoque, hospitalisée dans l’urgence, diagnostiquée en insuffisance rénale. De sa jeunesse jusqu’à aujourd’hui, le quotidien d’Hélène est alors rythmé au gré des dialyses et greffes de rein successives, accidents cardiaques et complications intestinales… Autant d’épisodes existentiels traversés avec gravité mais non sans humour, ponctués de révélations familiales inattendues dont nous tairons les soubresauts !

Avec gourmandise, sous la houlette du metteur en scène Christophe Garcia, Marie Rémond mord à pleines dents dans la biographie d’Hélène Ducharne. S’identifiant avec naturel à l’héroïne du podcast Superhéros conçu par Julien Cernobori, avant tout attachée de presse dans la vraie vie. Une professionnelle à l’oreille bienveillante chez qui bonne humeur, courtoisie et intelligence de cœur ne laissent rien paraître de son tumultueux parcours. Un spectacle d’une infinie tendresse, émouvant et drôle tout à la fois. Y.L.

Jusqu’au 19/12, au Théâtre du Rond-Point. Du 18 au 21/01/2022, à la Comédie de Reims (51). Du 22 au 26/02, aux Bernardines de Marseille (13).

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Trovel, en quête d’humanité

Jusqu’au 17 décembre, le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93) accueille En quête d’humanité. Une exposition des photographies de Pierre Trovel, reporter au quotidien L’Humanité durant 35 ans. Une formidable plongée dans l’espace et le temps.

L’exposition des photographies du reporter-photographe Pierre Trovel, En quête d’humanité, est un échantillon du formidable fonds photographique que ce dernier a déposé en 2015 aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. Soit 382 000 clichés, pris entre 1960 et 2014. Après avoir été présentée en janvier 2020 dans les locaux des Archives, l’exposition se tient au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis en écho aux représentations de la pièce, Huit heures ne font pas un jour alors à l’affiche, tirée du feuilleton réalisé en 1972 par Rainer Werner Fassbinder.

Alors que le réalisateur dépeignait la classe ouvrière allemande, le photographe couvrait pour le journal l’Humanité les nombreuses grèves accompagnant la désindustrialisation en France. Une effroyable saignée quand on sait que rien qu’en Seine-Saint-Denis, entre 1976 et 1984, 38 000 emplois furent supprimés. Mécano, Cazeneuve, Talbot, Alsthom… à travers une soixantaine de photographies noir et blanc, on retrouve ainsi les ouvriers de Renault-Billancourt, le portrait d’un mineur marocain de Courrières, les ouvrières de l’usine Pilotaz de Chambéry, l’imprimerie Chaix d’Issy-les-Moulineaux détruite ou encore les sidérurgistes occupant le toit de l’Opéra Garnier.

Des clichés-témoignages

Images fortes, souvent terribles quand on sait que les combats âpres furent rarement glorieux, elles témoignent des années de transformation économique où des milliers de salariés se sont retrouvés sur le carreau. Ces  clichés peuvent être étonnants comme celui des ouvrières occupant l’usine Bertrand-Faure fumant leurs clopes allongées sur les rouleaux de tissus, parfois drôles telles celle nous montrant une manif de l’Union des vieux de France s’abritant sous un store siglé « Pieds sensibles médical »… Après avoir été photographe à la mairie de Saint-Denis de 1967 à 1975, Pierre Trovel intègre la rédaction du quotidien l’Humanité jusqu’à sa retraite en 2010. Autant dire qu’il en a mis en boîte des conflits, jusqu’à ceux de Longwy ! Là, une photographie d’une arrière-cour avec les hauts-fourneaux en toile de fond, ici, un slogan sur une palissade « Par la lutte, Longwy vivra ».

Au-delà des luttes, le reporter photographie aussi la banlieue en mutation : des minots près d’un toboggan faisant face à la cité des « 4000 » de la Courneuve, la silhouette d’un jeune se détachant d’une vue des tours de Fontenay-sous-Bois, l’immense chantier du RER de Marne-la-Vallée ou encore la liesse des gamins de Saint-Denis lors de la victoire des footballeurs français en 2000… On suit aussi le quotidien d’une époque : des enfants entassés dans un 9m2 rue du Paradis (quelle ironie !) à Paris, un groupe de jeunes hommes dans un café en Moselle ou un couple souriant et dansant dans un café du côté de la gare du Nord…

Une formidable plongée dans le temps et dans l’espace, à ne pas manquer. Amélie Meffre

Une partie des photographies numérisées de Pierre Trovel sont consultables sur le site des Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. En quête d’humanité, exposition des photographies de Pierre Trovel, jusqu’au 17/12 au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, 59 boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis.

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Joséphine Baker, l’âme ressuscitée

Jusqu’en janvier 2022, au Théâtre de Passy (75), Xavier Durringer met en scène Joséphine B. Au lendemain de l’entrée au Panthéon de Joséphine Baker, résistante et franc-maçonne, militante de la fraternité et contre le racisme, un spectacle éblouissant avec deux interprètes d’exception : Clarisse Caplan et Thomas Armand. Comme au music-hall d’antan, une salve d’applaudissements.

Le spectacle est éblouissant, par l’effet d’une conjugaison de talents concourant à une entreprise d’amour partagé à l’égard de Joséphine Baker, une admirable figure d’artiste et de femme à l’auréole intacte. Son âme revit avec éclat sous nos yeux. « La première comédie musicale à deux », disait quelqu’un l’autre soir à la sortie de Joséphine B ! C’est vrai. Louons d’emblée les interprètes.

Dans cette évocation concrète de la vie de Joséphine Baker, l’apparition de Clarisse Caplan, qui l’incarne en toute sensibilité frémissante, est un bonheur. On voit la fillette misérable et battue née dans le Missouri qui, dans sa fuite éperdue, traverse la chiennerie du monde pour enfin devenir l’idole familière de Paris et au-delà, résistante émérite, mère adoptive au cœur si grand et fervente militante de la cause noire aux États-Unis au côté de Martin Luther King. Clarisse Caplan a la grâce. De naissance. En haillons, frottant le sol, plus tard en reine de revue – bon dieu, sa danse des bananes à la fin ! – le corps blasonné, les paillettes, les jambes interminables, royale (costumes à la hauteur, de Catherine Gorne), c’est toujours le même être d’innocence fervente qu’elle dessine. À demi-nue, on note sa pudeur, un humour qui met à distance le malheur et l’espoir.

Avec elle, ex aequo, Thomas Armand change d’apparence en un éclair (vieille femme blanche méchante, amant voyou, gigolo, imprésario, peintre épris, boy de revue…). C’est lui qui chante J’ai deux amours… Et quel panache ! De formidables danses endiablées les unissent (chorégraphie sacrément inventive de Florence Lavie) devant des panneaux changeants et des lumières raffinées (Orazio Trotta, Éric Durringer, Raphaël Michon). On entend par bouffées les voix de Bessie Smith et Billie Holiday (son et bruitages divers de Cyril Giroux). La souffrance noire (Rosa Parks surgit dans un dialogue) s’inscrit dans le texte comme un palimpseste, au sein de la légèreté de touche d’une partition verbale sobre, émaillée de saillies savoureuses.

Xavier Durringer émeut son monde sans pathos. On est tellement conquis qu’on applaudit chaque numéro. Comme au music-hall d’antan. Secret perdu en un éclair retrouvé. Cet article est un exercice d’admiration. Jean-Pierre Léonardini

Du jeudi au dimanche, jusqu’au 02/01/22 (19h en semaine, 16h le dimanche) : Théâtre de Passy, 95 rue de Passy, 75016 Paris.

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Les chaussettes de Berthe

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

C’est une fâcheuse manie : dès que nous abordons le secteur du vêtement, nous sommes en face de l’importation massive, sinon abusive, de produits peu écologiques et surtout synonymes de coût du travail au rabais. Rares sont les productions qui, à l’inverse, sont exportées depuis la France vers des pays d’Asie. 

Parmi les exceptions figure cette drôle de marque, Berthe aux Grands pieds. Régis, correspondant des Carnets et fondateur de cette entreprise, nous invite à nous pencher sur le cas de cette pépite du savoir-faire français. La fameuse Berthe était le surnom attribué à Bertrade de Laon, épouse de Pépin le Bref et mère de Charlemagne. Bertrade serait née avec un pied bot, ce qui expliquerait le surnom. 

La marque, quant à elle, fut déposée en 1990. Elle désigne une gamme de chaussettes, bas, collants, pulls et sneakers qui respecte le 100% Made in France. Dès sa création, cette chère Berthe s’est associée à la Manufacture Perrin pour réaliser ses articles. Cette manufacture de bonneterie, fondée en 1924, est une entreprise du Patrimoine Vivant installée à Montceau-les-Mines (71). Les premières commercialisations eurent lieu sur les marchés d’Angers et de Nantes où se situe l’atelier de création.

Une première collection de chaussettes est lancée en 2003 avec la manufacture qui emploie 100 personnes. L’année suivante, c’est au tour d’une ligne de bas de se répandre sur le marché national avec l’appui d’une entreprise familiale nîmoise qui compte 25 salariés. Viendront ensuite les pulls et la sneaker Berthe dont la production est réalisée par une entreprise d’Angers, La Manufacture.

Pour résumer, cette production 100% française fait travailler 300 personnes. Label de qualité, elle s’exporte en Europe, aux USA et donc en Asie. Philippe Bertrand

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Claire Nouvian, la honte et le dégoût

Dans les colonnes du Monde en date du 26/11, la militante écologiste Claire Nouvian livre ses réactions au propos de Nicolas Hulot. à la veille de la diffusion d’Envoyé spécial sur des violences sexuelles, l’ancien ministre a nié les faits, dénoncé le procès médiatique et la parole désormais « sacrée » des femmes.

Je me suis endormie avec un sentiment de honte. Honte de la réaction de Nicolas Hulot face aux accusations d’agressions sexuelles contenues dans le reportage d’Envoyé spécial diffusé le 25/11 sur France 2J’ai honte pour lui et je me dis que c’est un comble. Que nous, les femmes, les jeunes filles, les petites filles, soyons sommées, par la loi du silence qui a régné dans la société jusqu’à #metoo, et qui sévit encore, de laisser se refermer sur nous le poison de la honte qui nous colonise lorsque nous sommes victimes de prédateurs sexuels, et que ce soit de nouveau nous qui portions pour eux la honte à laquelle ils n’ont pas accès.

J’ai honte que Nicolas Hulot ait préempté l’espace médiatique pour renverser les perspectives et prendre le rôle de victime. Son indignité, sa lâcheté, sa posture, voilà les réelles « salissures ». Pas seulement envers les femmes qui dénoncent des actes brutaux, mais envers toutes les femmes, notamment celles qui prennent leur courage, leurs blessures et leurs appréhensions à deux mains pour exposer l’intime meurtri dans l’espace public. Pas parce qu’elles souffrent de l’excès de narcissisme qui s’abat sur notre contemporanéité, mais par cohérence et intégrité morales, dans le seul but de faire progresser la société et de réviser jusqu’à la tolérance zéro les seuils d’acceptabilité des dominations sexistes et des violences sexuelles. Je me suis endormie avec un sentiment de honte et me suis réveillée avec un sentiment de dégoût.

La parole des femmes n’est pas « sacrée »

C’est moche, un humain qui ne prend pas ses responsabilités. C’est odieux quelqu’un qui non seulement n’a pas le courage de se rencontrer soi-même, d’affronter le face-à-face avec sa conscience et de demander pardon, mais qui s’enferre dans la violence. Nicolas Hulot a montré qu’il n’avait pas la plus infime disposition à l’empathie pour accueillir le ressenti des femmes qui expriment leur traumatisme et leur navigation solitaire dans la société, chargées de cette « connaissance » indicible d’un oppresseur à qui la vie offrait tous les projecteurs, les sourires et les soutiens, laissant s’enfoncer dans une ombre toujours plus épaisse celles qui daigneraient défier le mythe…

Et ce qui me taraude depuis hier, c’est l’estocade de Nicolas Hulot contre la libération de la parole sur les violences de genre. En répétant à Elise Lucet que la parole des femmes serait devenue « sacrée », il a insinué qu’elle était désormais intouchable et qu’elle pouvait porter en elle l’injure, l’accusation aveugle, le procès d’intention, en un mot toute l’injustice qui est précisément ce que cette parole libérée cherche à combattre. Cette inversion rhétorique est d’une grande perversité.

Non. La parole des femmes est loin d’être sacrée. Non, on ne vit pas un moment d’inversion des privilèges qui donnerait désormais aux femmes la même impunité que celle dont ont joui les hommes jusqu’à présent et qu’elles utiliseraient désormais pour se venger et les accuser à tort et à travers.

Elisende Coladan, la clarification

Si Nicolas Hulot pensait s’en tirer avec le moins de casse possible en tirant en premier dans les médias, il risque surtout de déclencher une tempête et de convaincre toutes celles qui n’ont pas osé témoigner jusqu’ici de le faire. Précisément par souci de justice. Précisément parce que leur parole n’est pas sacrée, mais qu’elle est encore dénigrée par de telles réactions. Voilà ce que génère une société qui donne un blanc-seing de domination aux hommes : des monstres d’égocentrisme à qui tout est dû, qui évoluent pour certains d’entre eux vers un comportement toxique sans aucune aptitude à la remise en cause, sans aucune tendresse envers l’humanité tout entière portée dans chaque individu.

Il est temps de rappeler, pour toutes les femmes et les jeunes filles, pour tous les hommes merveilleux qui nous entourent, nous soutiennent et embellissent nos vies, la clarification que nous a proposée la thérapeute féministe Elisende Coladan. Non, les hommes se comportant en prédateurs ne sont pas pris d’un excès de folie ou de violence inexpliquée. Non, ils ne cherchent pas à séduire. Non, nous n’avons pas affaire à des cas isolés de pervers déviants dans une société saine, mais bien à des « enfants sains du patriarcat » à qui licence a été donnée de posséder, dominer, humilier et violenter.

Le mal est systémique, et le nommer, c’est commencer à changer. Merci à Sylvia, Cécile, Maureen, ainsi qu’aux autres femmes d’avoir eu le courage de témoigner. Claire Nouvian

Claire Nouvian est la fondatrice de l’association Bloom pour la protection des océans. Elle est lauréate 2018 du prix Goldman pour l’environnement.

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Brel, tout feu tout flamme

Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient ! Jacques s’en est allé, la Mathilde ne reviendra plus. Brel, lui, est de retour dans Le Grand feu avec le rappeur belge Mochélan. Du 27/11 au 04/12 au Théâtre Dunois, une programmation hors les murs du Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine.

Gémir n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi dans le Hainaut comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, de Charleroi au Théâtre Dunois (75), la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Un matin d’octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef,  ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François… Et Mochélan le rappeur belge qui met le feu aux planches des théâtres, en compagnie de son compère DJ Rémon Jr et de Jean-Michel Van den Eeyden, le directeur et metteur en scène du Théâtre de l’Ancre en Belgique !

C’est envoûtant, c’est puissant, c’est grand ce « Grand feu », attisé par l’univers de Brel et l’imaginaire d’un trio détonant ! Qui embrase la scène, embarque l’auditoire sur les traces de L’homme de la Mancha en quête de son inaccessible étoile. Aujourd’hui, nous en sommes certains, le Don Quichotte des impossibles rêves ne nous laissera plus jamais orphelin en compagnie de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans.

Le risque est grand, souvent, pour l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’impertinent, de l’insolent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : au nom de quel droit, de quelle notoriété ? Non, « faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou », clamait le Bruxellois, « faut pas jouer à imiter ou copier quand on n’a pas les qualités », affirmons-nous avec méfiance ! Si l’exercice est délicat, la bande à Mochélan s’en sort avec brio et grand talent.

Leur rêve ? « Faire apprécier les musiques urbaines au public qui vient pour l’hommage à Brel et faire découvrir et aimer Brel à ceux qui ne jurent que par le rap » : prouesse accomplie ! Comme l’affirment les protagonistes, plus qu’un hommage à Brel, Le grand feu est un rendez-vous avec l’artiste, ses mots, sa pensée : « amour, liberté, soif d’aventure, mort, solitude… L’universalité de son écriture est interpellante ».

Mélangeant les genres et ses textes à ceux du poète, dans une scénographie fort suggestive et poétique, le diseur et chanteur rappe pour nous plonger avec authenticité dans la modernité de Brel. Quoique Six pieds sous terre, le pourfendeur des Flamandes et compagnon de Jaurès ne nous est jamais apparu aussi vivant. Décor vidéo fantasque signé Dirty Minotor, voix puissante et rugueuse, création mélodique d’une prodigieuse inventivité : du théâtre musical comme art majeur ! Yonnel Liégeois

Du 27/11 au 04/12, au Théâtre Dunois (Du lundi au jeudi, 19h. Les vendredi et samedi, 20h. Le dimanche, 16h).

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Condor, l’envol des bourreaux

Jusqu’au 28/11, la metteure en scène Anne Théron propose Condor à la MC93 de Bobigny. Créée au TNS de Strasbourg, la pièce de Frédéric Vossier dissèque jusque dans l’intime les ravages de cette guerre sans nom orchestrée au Chili par Pinochet et la CIA.

En 1975, le général Pinochet est au pouvoir depuis deux ans à la suite d’un coup d’État qui met un terme à l’expérience d’un socialisme démocratique au Chili. Mais cela ne lui suffit pas. Les premières arrestations, les tortures, les assassinats dans son pays, rien n’assouvit sa soif d’éradiquer toute velléité révolutionnaire et syndicaliste. Il faut étendre la répression à l’échelle d’un continent. Avec l’appui des services secrets de l’Argentine, du Brésil, de la Bolivie, de l’Uruguay et du Paraguay, le soutien financier et logistique des USA, l’opération Condor pratiquera en toute impunité une politique de terreur ciblée contre tous les opposants. La vérité éclatera en 1992 et sera confirmée en 2000, lors du déclassement des documents de la CIA concernant le Chili…

Frédéric Vossier a grandi avec la mémoire de cette histoire de ce côté-ci de l’Atlantique, quand de grands mouvements de solidarité avec les peuples d’Amérique latine étaient légion. Puis il s’est interrogé et a travaillé sur la mécanique à l’œuvre de ces politiques de terreur qui nécessitent de fabriquer des tortionnaires capables de torturer, d’assassiner de sang-froid, sans la moindre trace d’humanité. Si l’aspect historique est esquissé, Frédéric Vossier a délibérément choisi de recentrer son propos sur la mémoire traumatique. En mettant face à face, dans un huis clos terrible et oppressant, un frère – tortionnaire – et une sœur – torturée, violée –, il s’attache à éclairer la mécanique qui advient au cœur même de la cellule familiale quand les protagonistes ont choisi des chemins radicalement opposés.

C’est la sœur qui provoque la rencontre, quarante ans après, qui pousse la porte de cet appartement-bunker aux murs gris, à l’ameublement spartiate, où vit, terré, ce frère. Elle est fébrile mais ne tremble pas, trouve la force de lui faire face, de le regarder, sans ciller. Lui est droit dans ses bottes, un brin arrogant, toujours à l’affût, une arme à portée de main. Elle est une survivante, une femme blessée à la mémoire trouée qui voudrait se défaire de ce passé qui lui colle à la peau et ne cesse de la hanter. Entre cauchemars et réalité, elle avance à tâtons, avec ses blessures intérieures comme autant de cicatrices à ciel ouvert. Lui semble figé dans le temps, même posture dominatrice que d’antan, comme si le vent de l’Histoire n’avait pas soufflé, comme si rien, à l’extérieur, n’avait bougé. Elle aussi a une arme. S’en servira-t-elle ?

Plongée dans une mémoire en lambeaux

La confrontation, orchestrée de main de maître par la metteuse en scène Anne Théron, est d’une puissance hypnotique. Pour jouer cette partition, deux immenses acteurs, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens. Tous deux rendent palpable l’indicible, l’inaudible. Leurs voix, leurs intonations, les mouvements de leurs corps laissent entrevoir leurs déchirures. Les fantômes de l’Histoire planent tandis que des images brouillées surgies d’un autre temps sont violemment projetées sur le mur. Condor est une plongée en apnée dans une mémoire en lambeaux et entendre cette parole-là est nécessaire. Une parole qui permettra à la sœur de quitter ce bunker et « enfin écouter le chant des oiseaux sans que celui-ci soit l’annonce d’une nouvelle journée de sévices ». Marie-José Sirach

Jusqu’au 28/11 à la MC93, à Bobigny. Du 26 au 29/04/2022 à l’Olympia, CDN de Tours.

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Le tribunal des planches

Des voix déplorent ou dénoncent la présence de Bertrand Cantat et Jean-Pierre Baro à l’affiche du Théâtre de la Colline. Le 28 octobre, Chantiers de culture prenait position et s’interrogeait : « Aux plumes de la critique dramatique et au Syndicat de la critique, leur organisme représentatif, aussi discrets que silencieux, la question est ouvertement posée : quid de règles de justice fondamentales, de principes républicains incontournables ? » Par un communiqué de presse en date du 19 novembre, le Syndicat de la critique s’exprime enfin. Chantiers de culture s’était engagé à publier leur réponse. Yonnel Liégeois

Nous, Syndicat professionnel de la Critique Théâtre, musique et Danse, sommes résolument du côté de celles et ceux qui dénoncent les violences et les discriminations faites aux femmes. Le mouvement #MeTooThéâtre a révélé l’ampleur du phénomène et a permis de briser, enfin, le mur du silence.

Nous affirmons la nécessité d’en finir avec un système patriarcal et sexiste qui prévaut encore aujourd’hui et n’épargne aucune sphère de la société. La justice ne peut plus rester sourde aux paroles des victimes. Il y a urgence d’une prise en charge des femmes qui osent parler. Ce combat, juste et légitime, émancipateur pour tou.t.e.s les individu.e.s a besoin de la mobilisation de toutes et tous, pas d’entretenir la division et la suspicion à l’égard des critiques et des journalistes qui font leur travail. Chacun est libre d’assister ou pas à une représentation du spectacle de Wajdi Mouawad. Et d’écrire sans s’auto-censurer. Nul ne peut s’ériger en gardien de la morale ni se substituer à la justice.

Le combat pour l’égalité, pour la diversité, au théâtre et partout ailleurs, est urgent et nécessite l’adhésion du plus grand nombre. Nous vivons dans un pays où le débat, la controverse, l’échange, la liberté, le respect de la parole d’autrui sont le socle de notre démocratie. Le Syndicat professionnel de la critique dramatique, musique et danse regrette certaines positions extrémistes qui peuvent se révéler contre-productrices pour la cause des femmes. Si la colère est légitime, elle ne doit pas nous aveugler.
Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, Président du Syndicat Professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse
Marie-José Sirach, Vice-présidente Théâtre du Syndicat Professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse

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Bodin, de la souffrance au travail

Le 18/11 à 20h, au Théâtre des Halles d’Avignon (84), Jean-Pierre Bodin propose une Entrée en résistance. En compagnie  d’Alexandrine Brisson et de Christophe Dejours, du théâtre d’éveil à visée civique. Pour dénoncer et combattre la souffrance au travail.

Sous le titre de l’Entrée en résistance, on découvre trois personnes, également signataires du texte, de la mise en scène et du jeu : Jean-Pierre Bodin, Alexandrine Brisson et Christophe Dejours, Jean-Claude Fonkenel et Jean-Louis Hourdin étant crédités au rayon de compagnonnage. C’est du théâtre d’éveil à visée civique et politique qui nous est donné à voir sur la scène dirigée par le grand Alain Timar, dont la lancinante interrogation n’est autre que l’impérieuse nécessité de la réplique collective à imposer aux normes du néolibéralisme, qui régit sans aucune commisération le monde de l’entreprise.

Le chercheur Christophe Dejours, fondateur de la psychodynamique du travail, s’avance à point nommé pour démonter le langage managérial et proposer des consignes propres à s’opposer ensemble à la pression hiérarchique et à l’évaluation individualisée des performances, ce dans le but « de s’inscrire dans un espace de délibération qui permet de faire avancer la pensée » et d’ainsi contrebattre la souffrance au travail, inhérente à une aliénation contemporaine dûment préméditée. Jean-Pierre Bodin, conteur vif et sensible, narre et commente les blessures psychiques subies par un collectif de forestiers accablés par les critères du rendement à tout prix qui défigure la nature dont, sur trois panneaux, défilent des images prégnantes, prises et subtilement montées par Alexandrine Brisson.

Malgré gravité du thème et didactisme souple qui organise la représentation, le tout témoigne d’une rare élégance grâce à l’adjonction, par à-coups, de séquences musicales exécutées par le trio : Dejours au piano, Bodin au saxophone, Alexandrine au violon. Excusez du peu, il s’agit d’œuvres de Bach, Mendelssohn, Schubert auxquelles s’ajoutent, très d’aujourd’hui, des bribes de pièces de Carbon Killer, qui sait boucler toutes les boucles d’un mouvement perpétuel. Il y va donc d’un théâtre d’intervention d’un type relativement nouveau dont l’exposé des motifs, dans un appareil visuel d’une simplicité de bon aloi, touche à la tête et au cœur.

Au théâtre parisien le soir où j’y étais, de spectateurs attentifs la salle était pleine. Pourtant, l’accès n’en était pas aisé à cause de la grève qui a trait à la souffrance à venir par la retraite, s’il n’est pas fait échec à un projet de loi mortifère. N’y avait-il pas là, par la force des choses, quelque apparence d’un rapport de cause à effet ? Jean-Pierre Léonardini

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Un plateau de marionnettes

Les artistes des arts de la marionnette et arts associés s’inquiètent pour la diffusion de leur spectacle à Paris : le plateau du théâtre Mouffetard ne répond plus à leurs attentes. Ils lancent un appel aux pouvoirs publics pour la création d’un nouveau lieu.

Nous sommes des artistes, compagnies et collectifs de théâtre dont la particularité est le travail avec la marionnette et l’objet. Basés en région ou en Île-de-France, nous présentons régulièrement nos spectacles dans les Scènes Conventionnées, les Scènes Nationales, et les Centres Dramatiques Nationaux pluridisciplinaires sur l’ensemble du territoire. Nous représentons cette génération de marionnettistes qui porte le renouvellement de ces pratiques, souvent en lien avec d’autres arts.

Le Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette est pour nous un lieu incontournable par son engagement historique pour cet art et sa localisation au cœur de Paris. Nous y jouons nos spectacles, nous y déployons nos démarches artistiques, nous entretenons des relations fortes et engagées avec son équipe et avec les nombreux spectateurs curieux ou amateurs de ses formes artistiques singulières. Il est le lieu de visibilité parisienne des Arts de la Marionnette et accompagne ses évolutions permanentes et ses métamorphoses qui renouvellent aujourd’hui la scène du théâtre contemporain. À ce titre, les arts de la marionnette sont présents dans les lieux et festivals emblématiques du paysage culturel français. Certains d’entre nous ont joué ces dernières années des formes d’envergures dans divers festivals nationaux et internationaux, dont le IN du Festival d’Avignon.

Aujourd’hui, nous sommes nombreux, en région à jouer nos spectacles dans des structures qui nous accueillent au sein d’équipements adaptés à nos pratiques (…) Nous constatons avec regret qu’à Paris, le plateau du Mouffetard ne correspond plus aux ambitions esthétiques de nos spectacles. Trop de contraintes techniques nous obligent à renoncer à y présenter nos créations ou à les adapter en réduisant leur forme initiale. Les marionnettistes, membres du Conseil d’administration (…), alertent régulièrement sur les carences importantes en terme de sécurité et d’accessibilité, en particulier l’absence d’un accès PMR dans le théâtre.

Au moment où nous nous réjouissons de la mise en place du Label Centre National de la Marionnette (…), nous ne pouvons que déplorer le fait que le théâtre Mouffetard ne soit plus en adéquation avec la diversité, l’ampleur et les exigences de la création actuelle. Nous pensons nécessaire qu’un lieu d’envergure se déploie au cœur de Paris pour pouvoir être le reflet de cette créativité et permettre au public parisien de profiter des nombreuses créations qui voient le jour au sein des régions (…) Nous pensons qu’il est pertinent de faire connaître cette démarche collective engagée vers la Ville de Paris et le ministère de la Culture.

Yngvild Aspeli, Johanny Bert, Claire Dancoisne, Emilie Flacher, Laurent Fraunié, Renaud Herbin, Alice Laloy, Michel Laubu, Bérangère Vantusso, Elise Vigneron, Delphine Bardot et Santiago Moreno, Camille Trouvé et Brice Berthoud, Benjamin Ducasse, Valentin Pasgrimaud, Hugo Vercelletto, Isabelle Yamba et Arno Wögerbauer.

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Théorème(s), libre est Pasolini !

En créant une version décalée et réjouissante de son œuvre, Pierre Maillet célèbre Pier Paolo Pasolini avec Théorème(s). Librement inspiré du roman et de  Qui je suis, un texte inédit et inachevé, le metteur en scène donne la mesure de la puissance de création du poète, romancier, essayiste et cinéaste.

À sa sortie en salle en 1968, critique au vitriol de la bourgeoisie italienne que réalise Pier Paolo Pasolini,  Théorème fait scandale. En même temps paraît le roman du même nom, comme pour en ancrer le scénario sulfureux. Il y est question d’un mystérieux visiteur, un « jeune homme beau comme un Américain » (à l’écran, Terence Stamp, éblouissant), qui arrive dans une famille milanaise oisive et névrosée « dans un état qui ne connaît pas la critique ». Le père, Paolo, est un riche industriel qui trompe sa femme à tout-va. Lucia l’épouse se découvre elle-même un désir de sexualité frénétique. Tout comme le fils aîné, Pier, artiste en éclosion, leur fille de 14 ans, Odetta, qui souffre de troubles du comportement, et même la bonne Emilia. Offrant son corps à tous, tel un Christ rédempteur des temps modernes, le mystérieux jeune homme produit en chacun un bouleversement et une désintégration totale. Dans la remise en cause de son existence futile, le père ira jusqu’à céder son usine à ses ouvriers. La bonne se prendra pour une sainte et fera des soupes d’ortie et des miracles.

Interrogations politiques et existentielles

Librement inspiré du roman et de  Qui je suis, un texte inachevé découvert après la mort de Pasolini par son biographe Enzo Siciliano , avec le collectif Les Lucioles Pierre Maillet adapte et met en scène une pétulante version de Théorème, qu’il met au pluriel : Théorème(s). Dans ce pluriel, il y a des éléments biographiques et artistiques qui donnent la mesure de la puissance de création de Pasolini – poète, romancier, essayiste et cinéaste – et du niveau d’interpellation d’une société conservatrice qui sort à peine de son épopée fasciste.

Le spectacle est introduit par des extraits de films cultes ou moins connus : outre Théorème, les Ragazzi, Uccellacci e uccellini, l’Évangile selon saint Matthieu, Enquête sur la sexualité, etc. Puis, c’est Pierre Maillet qui prend lui-même en charge les interrogations politiques et existentielles de Pasolini exprimées dans Qui je suis, qu’il commence à écrire en 1966 lors de son premier séjour à New York, épuisé par les différentes attaques et procès dont il est l’objet en Italie.

La nudité comme un élément esthétique

Saluons la scénographie de Nicolas Marie et sa création d’une boîte-miroir qui s’efface pour laisser la place au jeu des acteurs à l’avant-scène, ou s’ouvre sur l’écrin des pièces de la maison qui serviront également d’écrin à la découverte de l’amour des uns et des autres. Et surtout, le jeu chorégraphié et distancié de cette formidable bande d’acteurs – Arthur Amard, Alicia Devidal, Luca Fiorello, Benjamin Kahn, Frédérique Loliée, Marilu Marini, Thomas Nicolle, Valentin Clerc, Simon Terrenoire, Elsa Verdon, Rachid Zanouda –, tous aussi épatants les uns que les autres. Ils font s’emboîter avec brio et humour la trame maîtresse que constitue Théorème(s) avec d’autres scènes et apparitions de personnages – Ninetto, les Ragazzi, etc. – pasoliniens. Cela donne des scènes décalées, savoureuses et drôles, où la nudité est explorée comme un élément esthétique. On aime aussi la construction musicale les Marionettes, de Christophe, Scuola di ballo al Sole, d’Ennio Morricone, Sarà Perché Ti Amo, de Ricchi e Poveri, Glass Spider (2018 Remaster), de David Bowie, ou l’Adagio, de Johann Sebastian Bach…

« Le désir, la foi, la liberté »

Refaire Théorème aujourd’hui, c’est pour Pierre Maillet montrer « une œuvre qui, comme tous les grands textes, traite de la condition humaine et de ce qui la constitue : le désir, la foi, la liberté ». Et «  alors que les sirènes du nationalisme et des extrémismes de tous bords se font réentendre », montrer que « le conte philosophico-érotique de Pasolini reste toujours aussi pertinent ». En assumant une mise en scène en décalage, même si le parti pris de la comédie évacue un peu la brûlure politique pasolinienne, il parvient à restituer la puissance et la beauté, et surtout la totale liberté de l’œuvre. Marina Da Silva, photos Jean-Louis Fernandez

Théâtre National de Bretagne, Rennes, du 9 au 13/11. Comédie de Colmar, CDN Grand Est Alsace, les 3 et 4/03/2022. Théâtre de Nîmes, Scène conventionnée, les 15 et 16/03. Théâtre Sorano, Toulouse, du 12 au 14/04.

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