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Daniel Forget, le cirque et la cité

« Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » de Daniel Forget, nouvellement paru aux éditions de l’Atelier, raconte la genèse d’une structure, éducative et créative, dont l’histoire conduira  à l’inauguration d’un cirque « en dur » à Bagneux en 2015. Nous sommes en Ile de France, tout près de Paris.

 

 

Bagneux ? Une de ces banlieues que les politiques de la ville désignent trop souvent de « zones » difficiles, prioritaires ou urbaines sensibles. Nous acceptons trop nous-mêmes ce langage stigmatisant qui porte l’abaissement. Eh bien non, ce coin de banlieue, la cité des Cuverons dans le quartier des Blagis, Cirque2relève pour nous de l’appellation non contrôlée de quartier exceptionnel ! Nous le couronnons ainsi après avoir lu « Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » où se produit un miracle, c’est-à-dire quelque chose d’inattendu qui surgit de l’aléatoire de « succession de rencontres, d’émerveillements, de discussions, d’interrogations, de conflits » et qui résulte pourtant d’une volonté commune inextinguible, d’un désir, de l’obtenir ! Un équipement circassien va naitre de cette conjonction.

Dans cette périphérie, mais ouvert sur tout l’environnement, noué à l’espace urbain de la localité, enkysté dans les grandes barres construites dans les années 1960, articulé au territoire régional plus large encore dont il participe, émergent aujourd’hui les fondations d’un cirque. Ce lieu si singulier, si particulier est ainsi celui de l’art le plus universel qui soit.

Là s’invente une action artistique et poétique, celle du cirque « ontologiquement » Cirque4populaire depuis la nuit des temps, qui sécrète sa toile, forme politique de rassemblement sans exclusive. Une telle composition ne se décrète pas administrativement. L’amalgame prend dans un mouvement, dans une marche… Des décisions, des appuis publics, institutionnels, il en faut et il y en aura, mais il faut surtout une idée juste de ce qu’on veut artistiquement et qui donne pugnacité irrésistible au vouloir commun qui se l’approprie et le modèle.
Mais alors, reprenons le livre qui nous conte l’aventure du « Plus petit cirque du monde » communément surnommé le « PPCM ». C’est une toute petite histoire, minuscule même, sans aucune prétention, simple comme bonjour. Nous la lisons, le regard écarquillé comme celui des enfants émerveillés au cirque, tiens justement. Et c’est pourquoi elle pourrait bien se révéler pour le lecteur d’un très grand intérêt, et souhaitons-le, d’une grande puissance de contamination. Elle s’offre à nous comme une poignée de mains cordiale, généreuse. Elle nous lave des pensées de certitudes et de systèmes désabusées, pessimistes ou défaitistes qui annoncent la fin du monde pour demain ! Ronchonnes quoi… Elle nous réconcilie avec le possible, voire avec l’impossible, avec l’audace d’agir, l’envie de bouger son corps, de danser, de rencontrer, d’échanger.

Nous embrayons là avec le moteur de l’utopie sur le vaste monde, le Cirque6merveilleux, l’enfance, le passé et l’avenir rendu présents. Le mouvement des astres ! Le ciel est en bas, la terre au ciel. L’espace est renversé. Nous ne baissons pas les bras, nous les tendons, les levons. Comme des séraphins, nous descendons et montons avec grâce le long de fils d’or. Nous ne sommes pas beaux, nous le devenons. Nos yeux sont des astérisques. La mort-même ne fait plus peur aux enfants que nous sommes. Voilà pourquoi nous sommes invincibles. Nous nous envolons. Nous jonglons avec culot. Nous avons tous les culots d’ailleurs. Nous marchons sur les mains. Bref, le cirque est bien la métaphore de ce livre qui retrace la fondation de celui qui se qualifie ici d’être le plus petit du monde. Manière de dire sa grande âme. Éloge de la faiblesse qui, au cirque, devient la force. Le fort perdant toujours. Ou alors sa force est dans la ruse, le malin, le souple, le délié, le naïf, le vrai naïf, pas le niais. Celui qui cultive la naïveté, triomphant toujours.
Ce livre ? Un fatras d’actions, oui parce que, comme le dit Péguy, un fatras vivant est mieux qu’un ordre mort. Pour dire autrement, c’est dans de telles entreprises entremêlées que se cherche un peuple, que se reçoit des exigences d’inouïes diversités. Ainsi, assurément, on qualifie et cultive l’homme dans le pauvre et l’on s’apitoie moins sur le pauvre dans l’homme.

Fatras oui, parce qu’on est au plus proche du vivant et que le vivant est fatras, pas Cirque5système. C’est relaté avec tellement de clarté d’écriture, une langue si simple et si sûrement établie que le sens se fait, se fouille, s’ajuste. Fatras peut être, mais enfin l’auteur sait ce qu’il veut et dit précisément l’aventure qu’il brûle de propager avec ardeur.
Fatras surtout, car l’aventure de ce cirque est tout, sauf linéaire. Son histoire n’était pas écrite d’avance. On n’avait d’ailleurs pas nécessairement l’idée même d’être en train de faire une histoire, alors de l’écrire, vous pensez bien ! Savoir où il allait ? Quand l’auteur, acteur principal de l’entreprise, a fait les premiers pas, il ne le savait pas… Pourtant, il n’était pas dans l’errance des convictions. C’est un homme de désir. Il a marché et jonglé seul, ou presque, puis ensuite à quelques-uns. Pas de protocole qui donne le but, pas de préalables ni de normes préétablies. Marchez et vous trouverez. Les idées justes viennent en marchant, voilà ce que montre ce livre ! On marche comme un équilibriste, jonglant avec les évènements, avec les forces, les tissant, les renversant, les détournant quand le vent est contraire. Quand on voit quelques photos de l’architecture, le livre en présente, ce cirque est un bateau, matures, voiles. On monte des constructions jusqu’au ciel, comme les maçons dans le temps à la corde à nœuds montaient en chantonnant dans le ciel par dessus le toit des immeubles, ou les lignards…

Un seul moteur utopique : le cirque. Le cirque comme structurant les personnes, Cirque3artistes et pédagogues, le cirque est école. Et ici aussi, au fond, tout a commencé par la transmission, par la création d’une école circassienne inspirée de celles que sait forger l’éducation populaire. L’auteur se revendique très explicitement de cette famille active. En quelques pages, il inscrit sa réflexion dans l’histoire de l’éducation populaire dont il esquisse, avec beaucoup de justesse, l’histoire riche et complexe. Tout le monde peut faire du cirque, à condition de se former, « ce qui implique de dépasser l’apprentissage autodidactique », de s’allier l’apport de professionnels motivés qui « transmettent leurs compétences pour améliorer la technicité, l’aisance par rapport au public ». Pas des spécialistes étroits, des spécialistes en partage de savoirs : faire entrer dans la danse, dans le mouvement d’ensemble.
Bref, on joue de tout ! Et en marchant, à chaque étape, l’enthousiasme gagne, les idées viennent, les projets se consolident et s’affinent, des forces s’agrègent, de nouvelles solidarités actives se trament, des élus ou responsables politiques apportent le concours indispensable des collectivités au mouvement dont ils voient comment il « qualifie la vie et le bien-être de tous ».

L’origine de la passion de Daniel Forget ? Elle est d’abord à chercher dans cette « Cirque7mémoire de famille » avec, par exemple, ce grand-père, ami des artistes, également musicien amateur, peignant lui-même des roulottes Porte Brançion, là où passe actuellement le périphérique et où étaient les fortifs. Naissance de cette conviction en cet alliage étonnant de la culture populaire et de l’art exigeant mais jamais élitiste, modelant (pas modélisant) le politique. Il y sera fidèle toute sa jeunesse où, malgré une scolarité difficile – ce qui interroge collatéralement sur l’école ! -, il se frottera aux plus grands poètes. Compte aussi, dans l’expérience, son engagement de délégué syndical CGT à la RATP (machiniste, réseau ferré, ligne 10). En « bonus », il nous offre quelques délicieuses lignes enthousiastes de stratégies artistico-syndicales gagnantes, intelligentes, actives. Daniel Forget sait jongler. Jean-Pierre Burdin

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Bêtise immonde

En ce dernier dimanche du mois d’août, le haut de la rue du faubourg Saint-Denis et les voies adjacentes ont revêtu leurs habits de fête. Des guirlandes rouges décorent les trottoirs, des ballons de toutes les couleurs sont accrochés aux lampadaires et ganesh1aux devantures des magasins. Des enfants déambulent, des animaux gonflables attachés au bout d’une ficelle. Chevaux, requins, oiseaux, dragons s’élèvent au-dessus des têtes. Une foule compacte entoure les chars, habillés d’objets multicolores et surmontés de toits aux couleurs chatoyantes. Ils se déplacent lentement, tirés pas une demi-douzaine d’hommes à l’aide de cordes. En tête du défilé, joueurs de flûte, danseurs et danseuses se frayent un chemin au milieu des curieux. Un peu partout, des noix de coco sont cassées sur le sol. Tout au long du parcours, friandises, gâteaux et boissons fraîches sont offerts au public par des Hindous en costume traditionnel. Le quartier résonne de chants, de musiques, de cris joyeux.

En retrait des festivités, trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années se tiennent debout au coin d’une rue. L’un d’entre eux, le plus costaud, adresse un signe aux deux autres.

« C’est bon. Vite. Celui-là à côté du porche, il est tout seul », leur chuchote-t-il.

ganesh4En quelques secondes, les trois comparses se précipitent sur un Hindou qui distribue des gâteaux, un grand plateau au bout d’un bras. Ils l’entourent.

– « C’est vachement sympa de donner des gâteaux », lui dit le balèze, un grand sourire aux lèvres.
– « Viens », ajoute le second garçon, « on a des choses pour toi. Nous-aussi, on aime partager ».

Une fraction de seconde suffit aux trois types pour entrainer le jeune homme dans une entrée d’immeuble. Il tente de protester mais le meneur de la bande lui glisse un couteau sous la gorge.

– « Tu fermes ta gueule ou je te saigne ».

Ils entrent tous les quatre dans un local à poubelles. Le jeune Hindou, terrifié, se retrouve sur le dos, allongé au sol. Deux lascars sont assis sur lui.

– « Tiens tu vas goûter nos spécialités françaises. Histoire d’échanger. Tu comprends ? »

ganesh2Tandis que l’un d’entre eux pince le nez du jeune pour lui maintenir la bouche ouverte, le chef du clan sort d’un sac à dos rondelles de saucissons, morceaux de fromage et bouts de pain. Qu’il lui enfourne violemment. Le prisonnier perd vite sa respiration. Les trois compères continuent le gavage.

– « Tu ne pourras pas dire que les Français ne sont pas accueillants », lance l’un deux en rigolant.

Le pauvre devient rouge écarlate, il suffoque.

– « Ah, on est distrait, on a oublié de te donner à boire ».

Une bouteille de vin est débouchée. Coule le liquide, lui arrosant une partie du visage. Bientôt, le jeune Hindou perd connaissance.

ganesh3– « Bon, ça suffit », lâche le chef de bande. « Il a son compte, il saura maintenant ce qu’est un bon repas du pays ».

Aran meurt un instant plus tard. C’était un jeune homme au cœur fragile. L’étouffement, et la frayeur occasionnée par l’agression, auront eu raison de sa santé précaire.

Les trois amis sortent en riant de l’immeuble. Ils se glissent parmi les fidèles qui célèbrent Ganesh. Le dieu de la prudence, de l’intelligence et de la sagesse. Philippe Gitton

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Retour au Havre de grâce

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Depuis longtemps je ne suis pas venu ici, au Havre, dans cette ville, ce port que j’aime tant. Départ un samedi matin. Bien que novembre soit presque en son milieu, le jour émerge d’un ciel ouaté, assourdi dans des vêtements de soies légères. Assurance que l’azur n’est pas loin. Miroitements de silice de la lumière mouillée, perlés de grenelés roses. A l’horizon, la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux.
DSC02733Nous sommes invités à des noces radieuses et simples. On pense cela à cause du ciel, de la campagne verte un peu acide, caressée des couleurs douces encore pâles du jour, mais aussi parce que nous avons à notre horizon la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux. Et que celui-ci est allé au bout, sans transiger sur l’acte de peindre, de l’intérieur, en nous, ces rencontres. Il s’y est appliqué, méthodiquement, lutte à mort.

Ce trajet que l’on fait pour aller là-bas, on aurait aimé l’effectuer par le train, puisque justement ils ne sont pas trop rapides ceux qui, de Saint-Lazare, mènent au Havre. On en trouve qui font le trajet en deux heures mais c’est la semaine, pour le travail ! Le week-end, c’est changement obligé à Rouen, voire Amiens… Pas moins de quatre heures. Là, ça lambine trop, tout de même, alors on y renonce ! Le train, pourtant, lorsqu’il ne file pas à trop d’allure, lorsqu’on entend encore la cadence des bruits d’acier sur les rails, et pas seulement au passage des aiguillages ou à l’approche des gares, fait mieux vivre sensiblement la temporalité du transport au-delà du seul calcul minuté de la durée. Ce roulis brinquebalant nous rend au temps et au parcours.
Le voyage n’est pas que destination. Le train c’est aussi les gares, les heures et salles d’attentes, l’errance et les bousculades, les cafés, les valises, les retards et, du coup, l’exactitude. L’effervescence effrénée monde et la somnolence de la solitude. Le bavardage avec l’éphémère et inconnu compagnon de voyage. La crainte qu’il soit ennuyeux ou encore qu’il mange salement, pire qu’il soit envahissant et prive de la lecture mêlée à l’observation des paysages et des ciels entraperçus. La fille sera-t-elle avenante et vive ? Le train c’est encore la traversée des villes, l’arrivée par la trachée entre leurs poumons serrés en leur plein cœur. Le TGV n’est déjà plus le train. Avec lui, nous traversons des régions rendues virtuelles. Le paysage est un trait, un paraphe, celui que notre pensée imprime sur une abstraction, qui peut être belle d’ailleurs mais trop animée, mangée par la vitesse, qui n’a pas d’instant pour interroger. Là, les rares gares traversées n’ont plus de nom. Un territoire de nulle part. Autre chose. On aura toutes ces réflexions en tête en visitant de Staël.

Havre6Toutefois, la voiture, c’est pas mal non plus. D’abord, la route épouse le paysage, l’histoire du paysage. Traces labourées de parcelles décousues et strates économiques, géologiques, géographiques, sociales, politiques en leurs désordres qui font que le paysage est histoire de pensées et d’activités humaines, de guerre et de paix, sans cesse revue et relue. Recherche toujours de cohérence dans le chaos.
Ensuite, c’est l’autoroute. Quand ça roule bien, elle a également son charme ! L’autoroute, les routes modernes à très grande circulation, semblent toujours être un ruban posé au dessus de tout, niant avec arrogance et surplomb ce que la route, elle, raconte modestement des siècles passés. Peu d’auteurs encore aujourd’hui disent l’autoroute et la voient familière au paysage. Peu disent les féeries de l’autoroute comme Annie Ernaux nous parle, elle, des surprises de son supermarché dans les lumières de la ville. Tout l’humain doit d’abord être aimé si l’on veut porter la critique juste. Pour transformer il faut d’abord voir, entendre. Poésie. La route de notre enfance était le prolongement du chemin. Sa « forme » est encore celle-là. Pas loin d’ici, certaines ont encore le visage de l’ancien chemin creux qu’elles furent. Je vois cela, clairement, en écoutant Mozart joué par Maria-João Pires qui, justement maintenant, m’enchante à la radio. Le simple délice du bavardage. Métaphore musicale du chemin. L’art de la conversation et de la promenade.

Avec l’autoroute, nous sommes dans l’idée de trajectoire. Je n’ai jamais pu vraiment mettre la musique là-dessus ou alors le soir lorsque le crépuscule est déjà bien avancé et que, roulant à tombeau ouvert, les lumières de la terre et celles du ciel constellé d’éclats viennent, telles des lucioles, peupler l’unique espace drapé de velours noir qui leur sert d’écrin. Pas besoin de compact, c’est le violoncelle de Bach qui monte en tête. Depuis qu’on l’a réentendu, rendu avec son grain, comme neuf à l’oreille, dans « Le Paradis » d’Alain Cavalier, tout aussi bien, là, on se laissera porter par le saxo de Lester Young dans Stardust.
DSC02729En arrivant par le pont de Normandie, c’est une vision d’avion que l’on a, on ressent la vibration lente, régulière de la respiration portuaire. A l’entrée en ville, d’emblée le sentiment que Le Havre a changé, imperceptiblement. Il est aujourd’hui classé Patrimoine de l’Unesco. D’aucun s’en étonnent. Moi, je me demande pourquoi c’est venu si tard ! Cette reconnaissance a donné force et confiance. Le Havre a du traverser de nombreuses épreuves. La guerre, la destruction, la fin des transatlantiques… Peut-être de là d’ailleurs, mon attachement lointain à cette ville lorsque gosses, de notre banlieue, on allait à Saint-Lazare pour saluer de notre curiosité heureuse l’arrivée des vapeurs acheminant par trains entiers à Paris les voyageurs des transatlantiques nord, ayant transité au Havre. Il y avait aussi les excursions dominicales en famille pour visiter des paquebots. Je me souviens d’avoir visité ainsi le Liberté. Tout cela nourrit l’imaginaire.

Et puis il y aussi l’histoire ouvrière, portuaire et industrielle qui, dans cette ville fait culture. L’aventure du Salon des peintres ouvriers, celle de la Maison de la culture, la forte implication, notamment des travailleurs des entreprises de la chimie, dans la rencontre artistique… A l’hôtel où nous sommes, notre fenêtre ouvre justement sur Havre2l’œuvre d’Oscar Niemeyer en réfection. Le chantier en exhume les entrailles. Alors qu’habituellement, et surtout d’ici, vu de haut, on pense les cônes blancs du Volcan comme négligemment posés sur le sable, tels des seaux d’enfants abandonnés sur une plage, donjon et tour du château, on les découvre au centre de la cour carrée enceinte des immeubles d’Auguste Perret. On voit là, dans les caves ouvertes, les viscères et conduits d’alimentation en fluides. Vision quasi archéologique qui rappelle celle des fouilles. Véritable métaphore de ce que serait penser. Nous sommes samedi, un silence profond règne sur le chantier et son excavation.
Plus loin, dans la zone portuaire, du côté des bassins Vauban et Vatine, la résurgence ici de cette rencontre si singulière des approches artistiques et des pratiques populaires et ouvrières. Là, cinq grands murs des docks entièrement couverts d’affiches, placardées bord à bord, et du même format. Imposants et grands portraits noirs et blancs, très certainement de dockers, ainsi côte à côte et de face, visages aux yeux écarquillés, formant d’imposants tableaux. Sur l’un d’eux, vraisemblablement le portrait d’un homme aujourd’hui décédé, des graffitis, forme d’ex-voto signés par les camarades et la famille à la mémoire de celui trop vite disparu. Au pied, restes de rameaux, aujourd’hui desséchés, déposés sans doute ici en hommage. Cérémonie.
Havre1Ailleurs, marouflés sur les piliers d’un autre bâtiment, des peintures papier très colorées et qui tiennent encore, bien qu’elles soient face aux intempéries. Collée sur le coin de mur d’un entrepôt, l’image d’une petite sirène, par sa gracilité et par la pirouette qu’elle esquisse et qu’accompagne le décollement du papier entamé sous l’effet du vent, me réconforte par sa naïveté. Presque comme une fresque des catacombes romaines, triomphe de la fragilité sur le temps.

Le Havre, la ville, c’est une architecture généreuse, soignée, parfaitement dessinée, née de sa reconstruction conçue par Auguste Perret. Alvar Aalto, un autre architecte, finlandais lui, a eu cette phrase : « l’architecture ne peut pas sauver le monde, mais elle peut lui donner le bon exemple ». Peut-être ici juste l’essai, l’image, l’idée de ce que cela pourrait vouloir dire. Reconstruction difficile, avec des moyens chiches, des matériaux de peu de qualités (ciments, sables). Pourtant aucune mesquinerie. Souvent l’impression d’aisance dans les surfaces et lieux de circulation publics. De vastes espaces parfois, mais jamais « lâchés », toujours signifiant leur nécessité. Pas de dalles. Pas d’immeubles vraiment isolés. Une rue de Paris, qui ne reproduit pas les arcades de la rue de Rivoli, mais s’inspire de son esprit. Et comme dans beaucoup d’autres villes de maintenant, le tram qui vient fluidifier les mouvements de la circulation urbaine, mais ici avec beaucoup de discrétion. Il y a bien du monumental, mais jamais de l’imposant, du grandiloquent. Hôtel de ville, église Saint Joseph.
On vient ici avec en tête deux romans , celui de Julia Deck « Le triangle d’hiver », celui très différent de Linda Lé « Œuvres vives ». Deux films aussi, « 38 témoins » de Lucas Belvaux (2012) et « Le Havre » d’Aki Kaurismäki (2011), coulissent avec eux dans les tiroirs de mon imagination. Je retrouve cela.
L’architecture de Perret ne recopie pas l’ancien urbanisme et les anciennes architectures du Havre, il en reprend subtilement les codes pour en faire l’outillage de base d’une vraie modernité. Chacun peut le voir, chacun peut aussi le savoir en allant chercher. C’est ce rapport au passé et à l’aujourd’hui, que l’on sent si fort, qui fait le bon exemple. Un glissement sensible. Sans doute la vieille église, cathédrale depuis 1974, un des rares bâtiments ayant échappé aux bombardements alliés mais qui en porte les stigmates, relie aussi au passé. Nous aimons qu’elle soit petite et belle et que la ville se reçoive, de nuit, sur ce coussin dentelé calcaire et doré.

Havre7

Face au Havre,1952. Huile sur carton Collection privée, J.L. Losi – Adagp, Paris, 2014

Le Havre c’est aussi le musée Malraux, construit en front de mer et voulu par celui qui en porte le nom. Ouvert au plein vent et aux lumières si changeantes, il a pris la belle patine des maisons de bord de mer. Fort carré, balayé par les embruns, il a maintenant un ton délavé tirant vers l’amande clair. Il y a gagné dans son osmose avec la mer. Il a un peu perdu d’une certaine sacralité. Ainsi, il est probablement moins intimidant. Il a gagné en familiarité.
Ici Nicolas de Staël est en son lieu. On y exposait « Lumières du Nord – Lumières du sud ». A part Antibes, au musée Picasso où se prolonge jusqu’en janvier 2015 l’exposition « La figure à nu », je n’imagine pas de lieu pouvant accueillir avec un tel bonheur Nicolas de Staël. Les salles du musée, séparées d’avec la mer juste par de seuls rideaux translucides qui toujours permettent de l’entrevoir et de s’y perdre, quand l’émotion est trop forte, et n’autorisent pas la confrontation immédiate à une autre toile. Il faut laisser la pensée se refaire avant de passer à une autre. Toutes les œuvres accrochées forment ici un immense tableau en trois dimensions. Les toiles de Nicolas de Staël n’ont pas d’horizon. L’espace muséal non plus, ou alors c’est celui de la mer. On s’égare dans l’ensemble de ce tableau comme dans chaque détail qu’en constitue chacune des œuvres, en cherchant la bonne distance si difficile à trouver. On laisse venir le tableau à soi, tout simplement. On circule aisément. Comme dans la ville, c’est dense mais fluide. Étonnant silence. Le travail de l’attention en chacun. 100 000 visiteurs sont venus là, depuis juin, à l’écoute. « Il y a parfois une montagne d’esprit dans une parcelle de matière », soutenait Nicolas de Staël.
Dépassée par l’évènement, la petite librairie du musée n’offre pas à la vente les « Lettres de Nicolas de Staël, 1926-1955« . Regrets, le catalogue de l’exposition est épuisé. Jean-Pierre Burdin

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L’hebdo « Le un » prend langue !

Original magazine dans le paysage éditorial français, « Le un » est le seul journal qui ne se feuillette pas mais se déplie ! Une nouvelle expérience de presse, radicalement différente, qui fait mouche chaque semaine. Le dossier du jour : le Français a-t-il avalé sa langue ?

 

 

Pour sa dernière livraison, l’hebdomadaire « Le un » a tourné trois fois sa langue en son palais avant de coucher son propos sur le papier. Trois temps, et trois mouvements : le temps de l’émotion, le temps de la réflexion, le temps de l’évasion… UNLa romancière canadienne Nancy Huston, anglophone de naissance et francophile pour études universitaires, ouvre le bal. « Les Français « parlent comme un livre » et, des années durant, j’ai été portée, transportée par leur passion du verbe », confesse-t-elle, « aujourd’hui leur prolixité m’épuise » ! Le ton est donné, le dossier de la semaine « Le Français a-t-il avalé sa langue ? » ne laissera personne indifférent. A découvrir très vite, avant qu’il ne soit trop tard, mercredi prochain ce sera déjà un nouveau numéro qui sera en vente dans tous les kiosques…
Ce curieux journal, qui n’a rien d’un magazine et vit sans publicité, lancé il y a à peine une année, s’est constitué un public fidèle. Grâce à une communication promotionnelle sans faille et efficace. Une belle leçon d’inventivité qui devrait donner des idées à tous ceux qui se prétendent patrons de presse ou qui ambitionnent de le rester, même porteurs de ligne éditoriale plus affirmée, fusse-t-elle même à prétention radicale comme on dit.

A d’aucuns, ce numéro agréablement érudit paraitra peut-être parfois irritant mais, professeurau final, il est tonique, revivifiant et bien stimulant. Il rebat les cartes et nous éloigne des idées reçues comme évidentes : en matière de langue, de la place du français, de la correspondance qu’il entretient avec les autres langues, y comprise l’anglaise ! Une approche chorale avec moult signatures, dont un très instructif et malicieux article de Bernard Cerquiglini, l’actuel recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie.
« Le Un » ? Un bel objet, de compréhension et de réflexion, au service de la défense de toutes les langues. Osons parodier le sanguinaire Mao : Que mille langues s’épanouissent ! Jean-Pierre Burdin

A signaler, sur la toile, la création conjointe par les syndicats québécois et français, FTQ et CGT, du site « Langue du travail, au service de la francophonie syndicale internationale ».

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Olivier Adam, un écrivain à la peine

Avec « Peine perdue », son nouveau roman paru chez Flammarion, l’écrivain Olivier Adam signe le portrait d’une communauté désabusée. Un roman social qui nous plonge au cœur du désarroi français.

 

 

Cyrielle Blaire – Dans « Peine perdue« , défilent tour à tour 23 personnages désemparés, qui ont arrêté d’y croire. La peinture d’un certain état de la France ?
Olivier Adam – Je considère que les romans doivent à la fois traiter de l’intime et du adamcollectif, de la condition humaine, mais aussi de l’état de la société dans laquelle on vit. Ma mission est de parler de cette France là, qui est le cœur majoritaire de la société française. Le cœur du pays, ce ne sont pas des gens qui bossent à la télé, les traders, les patrons ! Ce sont les classes populaires et les classes moyennes. Cette communauté, qui va de la femme de ménage à l’hôpital au saisonnier, est traversée par un désarroi face à la précarisation et à l’accroissement des inégalités, par cette impression qu’ils ne sont ni représentés ni entendus et que, pour la première fois de l’histoire, la génération qui arrive vivra plus mal que celle qui l’a précédée.

C.B. – Vos personnages sont aide soignante, maçon ou encore gardien de nuit… Dans votre livre, la question du sens et de la relation au travail est tout, sauf anecdotique ?
O.A. – La réalité de nos vies, c’est que les gens bossent, essaient de boucler leurs fins de mois, s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants. Pour donner à voir cette vérité, on ne peut pas faire l’impasse sur les questions liées au travail, aux frictions et à la violence sociale. L’usure d’une vie de travail, c’est une usure intime. A travers ce livre, mes personnages racontent ce qu’ils font de leurs propres difficultés, comment ils essaient malgré tout d’être de bons pères, de bons fils, les solidarités qui peuvent se déployer.

C.B. – Le récit s’ancre dans une station balnéaire de la Côte d’Azur, un lieu où vous écrivez que « le fric coule à flot ». Pas pour tout le monde…
O.A. – Je me suis établi en Bretagne, dans une ville de bord de mer où le contraste est saisissant entre ces familles très bourgeoises qui viennent l’été et les gens qui font tourner les stations. Une fois que les touristes sont partis, il reste ces femmes de chambre des hôtels, ces gens qui travaillent dans les bars, un monde réel de travail souvent manuel, de boulots sans gros salaires. Je suis issu de cette réalité. Mon grand père était cantonnier, mon père vient du prolétariat pur et dur, c’est ce qui m’a façonné et je n’ai jamais perdu le contact avec l’endroit où j’ai grandi en banlieue sud. Souvent, des gens me disent : continuez, car vous n’êtes pas nombreux à parler de nous.

C.B. – On parlait de désarroi… Dans « Les Lisières », votre précédent roman, le personnage du père de l’écrivain est tenté par le vote Front national.
O.A. – Je me suis inspiré de quelqu’un de très proche : ouvrier dans l’imprimerie,

Photo Daniel Maunoury

Photo Daniel Maunoury

syndiqué CGT et qui tient aujourd’hui des discours intégrant le « tous pourri » et l’idée que « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Dans une période de grande difficulté économique, il y a malheureusement des effets de crispation et de replis. Le sentiment actuel est qu’on demande aux gens des efforts insensés pour réduire une crise qui a été déclenchée par des instances invisibles guidées par la cupidité et le profit. A partir du moment où les hommes politiques qui avaient pour mission historique de réduire les inégalités sociales se sont trahis en professant qu’il faut « contrôler les chômeurs » ou qu’ils « aiment l’entreprise », je pense que cela participe aussi de ce désarroi. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères :
Olivier Adam a un style sec et tenu. Au fil de ces romans, il s’est fait le scribe d’une certaine France : celle des marges, des périphéries, mettant en scène avec justesse leur quotidien. Il a notamment publié « Je vais bien, ne t’en fais pas » (adapté au cinéma par Philippe Lioret), « A l’abri de rien », « Les Lisières ». Il a collaboré à l’écriture du scénario de « Welcome », un autre film de Philippe Lioret.

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A lire ou relire, chapitre 2

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de Hérétiqueslivres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, ces « Hérétiques », roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain…
L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.
Et c’est encore dans un pays aux chaleurs tropicales, « Aux frontières de la soif », que nous entraîne la romancière haïtienne Kettly Mars. Au lendemain du séisme de janvier 2010, à l’heure où un fringant architecte et romancier à succès en mal d’inspiration abuse de fillettes réfugiées avec leur famille au bidonville de Canaan, livrées au plus offrant… Entre mal-être des uns et exploitation éhontée de la misère des autres, une quelconque rédemption est-elle possible ? Au-delà de l’intrigue amoureuse avec une journaliste japonaise, prétexte convenu au rachat du pédophile mondain, ce roman a surtout le mérite de nous décrire sans fioritures l’état avancé de délabrement d’un pays sous le joug de forces naturelles dévastatrices autant que d’élites ayant sombré dans un sinistre bataillondélitement des valeurs. Pauvreté matérielle des uns, misère morale des autres… Une double affirmation qui garde son sens à la lecture du « Bataillon créole » de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant. En cette année de célébration du centenaire de la grande guerre, il a choisi de nous conter le destin de ces antillais appelés à défendre le sol de la mère patrie… « Au pied de la statue du Soldat inconnu nègre, drapé en bleu horizon, un concours de désespérés attend ». Ils furent des milliers à s’enrôler pour aller combattre le Teuton dans la Somme ou la Marne, à Verdun ou dans les Dardanelles. Dans le concert des publications, sous couvert des « dires » de leur mère-épouse-sœur ou amante et des rares survivants de retour au pays de Grand-Anse, un regard foncièrement original et émouvant sur le traumatisme durable que produisit la « grande boucherie » jusque sous les tropiques.

Trois ans après « Le bloc », une plongée sans concession au cœur d’une France livrée aux assauts purulents d’un parti d’extrême-droite facilement identifiable, Jérôme Leroy poursuit sa descente aux enfers d’un pays à la démocratie minée par les officines à la solde d’un pouvoir occulte. « L’ange gardien » décrit avec minutie, sur un quart de siècle, ce délitement des services de l’État au profit d’une police parallèle, l’Unité. Son meilleur agent, Berthet, sait désormais trop de choses, il sait surtout qu’il est devenu gênant pour ses supérieurs, il doit être éliminé à son tour à l’heure où il se veut « ange gardien » de Kardiatou Diop, une jeune ministre noire et issue de quartiers populaires qui se lance dans la bataille électorale face à la présidente d’un parti extrémiste. Faire d’une icône de l’intégration une martyre, tel pourrait être le projet d’un pouvoir aux abois, plus prompt à renier ses idéaux qu’à tenir ses promesses de angecampagne… Leroy excelle, sous couvert d’œuvre romanesque, à décrire ce délitement d’une caste au pouvoir, quelle qu’en soit la couleur, enchaînée à des intérêts économiques et partisans, incapable de promouvoir ces valeurs héritées d’un temps où sens moral et combat politique marchaient de pair. La cause est noble, la démocratie en jeu, son « Ange gardien » à prendre d’urgence sous son aile…
Une lecture passionnante que d’aucuns poursuivront avec l’essai, fort bien documenté et singulièrement éclairant de Jacques de Saint Victor. « Un pouvoir invisible, les mafias et la société démocratique XIXe-XXIe siècle » nous décrit en effet la place grandissante que les prédateurs en col blanc ont acquis au fil du temps dans nos sociétés à la démocratie vacillante et au capitalisme flamboyant. Paradis fiscaux, marché de la drogue, blanchiment d’argent, scandales immobiliers, compromission des banques : tous les artifices sont bons aux criminels de métier, hommes politiques véreux, industriels et financiers sans scrupule pour déstabiliser l’ordre social et parasiter les rouages économiques… L’historien du droit et enseignant à l’université Paris VIII est catégorique, « l’esprit humain tarde à ouvrir les yeux sur une criminalité qui imprègne une société au point de la dominer ». Son propos est convaincant, il s’apparente à ces lanceurs d’alerte qui en appelle à la vigilance citoyenne et au sursaut démocratique. Outre le péril terroriste, au lendemain de la chute du Mur en 1989 et du 11 septembre, qui allait constituer pour beaucoup la principale menace extérieure pour le monde libre, Jacques de Saint Victor a l’insigne mérite de décrypter avec talent ce mal invisible qui ronge les états de l’intérieur. « Nous sommes arrivés à un tournant majeur dans l’histoire du capitalisme et de la démocratie qui met à mal nos illusions naïves ».

Au réveil citoyen auquel nous convie l’auteur précité, répond comme en écho le « Femme, réveille-toi ! » d’Olympe de Gouges. Sous ce titre femmeprovocateur, l’universitaire Martine Reid nous livre quelques textes forts de la pasionaria qui périt sur l’échafaud en 1793 pour la publication d’écrits jugés antirévolutionnaires par Robespierre. De sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits », le lecteur en retiendra surtout son combat sans faille, jusqu’à la mort, en faveur de l’égalité entre les sexes. Un propos qui n’a rien perdu de son actualité au regard de la place que nos sociétés à dominante masculine concèdent aux femmes, tant dans le monde du travail que dans les rouages sociaux, économiques et politiques. A croire que l’homme contemporain, paradoxalement, a peur de cette plus que moitié de l’humanité qu’il a qualifiée de faible, dès qu’il s’agit de partager responsabilités et compétences confisquées de longue date sur la base de fallacieux présupposés idéologiques et psychologiques… Un opuscule d’un prix léger mais au riche contenu, au même titre que les ouvrages de la collection « Petit éloge » signés d’auteurs reconnus, tels Eric Fottorino, Patrick Pécherot, Martin Winckler, et bien d’autres, qui nous livrent avec humour parfois, passion toujours, leur amour de la bicyclette, des coins de rue ou des séries télé…
D’une autre nature, les essais remarquablement instruits de Laetitia Van Eeckhout et Christophe Boltanski, « France plurielle » pour l’une et « Minerais de sang, les esclaves du monde moderne » pour l’autre. Une radiographie approfondie de cette supposée France « black-blanc-beur », minerail’énoncé de quelques vérités sur une République qui a failli à ses engagements d’intégration à l’égard de ses populations immigrées, un appel à la mobilisation  afin que notre pays cultive enfin la richesse de sa diversité. Et qu’il cesse par la même occasion de faire des enfants du Congo ou d’ailleurs des proies faciles du post-colonialisme. Usant et risquant leurs vies au fond des mines de cassitérite pour le seul bienfait de nos téléphones portables et téléviseurs… Une enquête périlleuse, des mines du Nord-Kivu aux tours de la Défense, sur les chemins viciés de la corruption politique, industrielle et financière.

En clôture de ce nouveau chapitre littéraire, trois livres s’imposent de par leur facture. Trois ouvrages écrits par des hommes de théâtre, trois plumes magnifiques dont le propos dépasse amplement l’étroitesse de la scène… D’abord les « Carnets d’artiste, 1956-2010 » du regretté Philippe Avron, fabuleux conteur et passeur d’histoires, compagnon de route de Jean Vilar. Une sélection de textes, picorés sur 50 ans d’écriture où affleure, entre succès et doutes, la profondeur d’esprit d’un artiste-citoyen à retrouver dans la plénitude de son art lors de la captation de « Montaigne, Shakespeare et moi », son ultime spectacle. « Géographie française » nous livre le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, Gabriel Garran, le futur metteur en scène et fondateur du Théâtre « La Commune » d’Aubervilliers puis créateur du TILF (Théâtre international de langue française) nous livre ses fragments de jeunesse Couv.En_fin_de_droits_pourlesitequi le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la vie, à la révolte et à la liberté de tout temps menacées et sans cesse à reconquérir.
Quant au breton Yvon le Men, poète et diseur de poèmes, c’est bien sûr en vers qu’il chante sa douleur et sa souffrance des temps modernes. Celles d’un homme dont la vie bascule lorsque Pôle Emploi lui annonce qu’il est radié du régime des intermittents du spectacle et qu’il se doit de rembourser des années d’indemnités. Le cri d’un homme au métier bafoué face à l’absurdité d’une administration sourde aux plaintes de milliers d’autres auxquels on prédit des contrôles renforcés… Le bon droit ne fait pas bon ménage dans les arcanes d’une bureaucratie aveugle et bornée. « En fin de droits » est en fait une originale « histoire en vers et contre tout », le cri d’un travailleur du Verbe qui sait ce que veut dire pauvreté et précarité pour les avoir expérimentées, des souvenirs qui lui remontent au cœur comme la marée. Naviguant entre émotion et dérision, illustré des dessins de PEF, un long poème à clamer seul face à l’adversité ou en brigade poétique, à la Prévert du groupe Octobre, devant toutes les usines à chômage. Yonnel Liégeois

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Anouk Grinberg et Rosa Luxembourg

Figure aussi lumineuse et attachante sur les planches comme à l’écran, la comédienne Anouk Grinberg témoigne de sa rencontre bouleversante avec les lettres de prison de Rosa Luxembourg, la révolutionnaire allemande. Au point d’en proposer une nouvelle traduction, « Rosa, la vie », aux éditions de l’Atelier.

 

 

Yonnel Liégeois – Comment s’est passée votre rencontre avec Rosa Luxembourg ?
Anouk Grinberg – Un jour, un ami m’a offert les « Lettres de prison » de Rosa Luxembourg dans une vieille édition, épuisée depuis longtemps. anoukJ’ai mis du temps à l’ouvrir… Parfois ce qu’on sait des gens fait obstacle à la rencontre, surtout quand ce qu’on sait relève plutôt d’idées reçues. En l’occurrence, j’avais dans ma mémoire l’image d’une femme le couteau entre les dents, Rosa la rouge, Rosa la sanguinaire… Images trimballées dans les livres d’histoire, histoire faussée. Bref, il m’a fallu du temps pour aller contre cet a priori, et lorsque j’ai enfin ouvert le livre quelque temps plus tard, j’ai été proprement sidérée par la force de ces textes : comment avait-elle pu écrire tout ça en prison ? D’où lui venait cet amour de la vie ? Ces textes donnent une sacrée envie de vivre. Ils réveillent des sensations atrophiées, comme notre capacité de joie, le plaisir d’être humain, vraiment humain, etc… !

Y.L. – À vous entendre, on a le sentiment que l’émotion est aussi vive qu’au premier jour : un choc, une révélation ?
A.G. – L’impression surtout de me retrouver devant un trésor, qui plus est, inconnu ! Ce n’est pas qu’elle fait la leçon, mais l’exemple est si sidérant d’humanité qu’il agit par contamination, ou tout du moins secoue. Pendant des années, j’ai lu ces lettres, juste pour moi… Jusqu’au jour où Hubert Nyssen (le regretté directeur des éditions Actes Sud, ndlr) m’a proposé d’en faire lecture à Arles. La réaction du public fut très forte. Je crois qu’il se produit avec ces textes quelque chose d’émouvant, l’expérience d’une communauté humaine retrouvée. Ces mots semblent énormes, ridicules par leur majesté, or c’est tout simple quand ça arrive, et ça fait tellement de bien qu’on a envie de pleurer. Alors, au retour d’Arles, j’ai repris le spectacle au Théâtre de l’Atelier. Les gens sont venus, nombreux, tous bords confondus : la gauche, l’extrême-gauche, la droite, les catholiques et les athées, les riches et les pas riches du tout ! D’ailleurs, la politique n’est pas la question (même si elle est là en filigrane). La question, c’est la vie, et Rosa l’empoigne de telles façons qu’on se dit : « Mais merde ! Qu’est-ce que j’attends ? ».

Y.L. – Vous avez signé aux éditions de l’Atelier une nouvelle traduction de textes choisis de Rosa Luxembourg. Passer de la lecture à la réécriture, un acte pas évident pour une comédienne ?
A.G. – L’initiative en revient à Bernard Stéphan, le directeur des éditions de l’Atelier qui, après avoir vu une représentation, me l’a suggéré : « N’auriez-vous pas envie de travailler à une nouvelle anthologie des lettres de prison de Rosa, plus libre des préoccupations et du langage militants ? » Oui, j’avais envie. Quant à la traduction, j’ai travaillé en binôme avec anouk1Laure Bernardi, une germaniste et traductrice de métier : c’était un travail passionnant sur tous les plans, un curieux et riche mariage entre érudition et intuition. Les critères de cette anthologie ? Proposer un portrait de Rosa Luxembourg qui montrerait plusieurs facettes : la femme gaie et celle qui tombe, la solaire et l’intelligente, la vaillante, la tendre, la femme libre, inentamée, qui ne fut jamais la proie de sa prison. Sa curiosité du monde était insatiable, mais elle n’était pas non plus en reste du côté des sentiments. Tout ce qui était humain avait pour elle de la valeur. Comment dire ? Chez elle, c’est vrai ! Elle ne pensait évidemment pas faire de l’art en écrivant ces lettres, mais je crois bien que c’est de la grande littérature, qui fait du bien. « Rosa, la vie », pour tout dire ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Anouk Grinberg débute sa carrière sur les planches, dès l’âge de 13 ans, sous la conduite de Jacques Lassalle. Depuis, elle alterne les rôles majeurs, tant à la scène qu’au cinéma, avec les plus grands metteurs en scène et réalisateurs.

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Khamissi, un cairote au volant !

Avec « Taxi » et « L’arche de Noé », l’écrivain et journaliste Khaled Al Khamissi s’impose comme une plume incontournable dans le monde arabe. Entre humour populaire et pamphlet politique, cinquante-huit conversations avec des chauffeurs de taxi cairotes qui s’expriment en roue libre, douze portraits d’égyptiens hauts en couleurs en quête d’immigration.

 

 

Sourire complice et regard malicieux, maîtrisant la langue française à la perfection, Khaled Al Khamissi use d’une liberté déconcertante pour taxi1dénoncer incuries et vicissitudes qui secouent l’Égypte. Depuis l’arrivée au pouvoir en 1981 d’Hosni Moubarak, au lendemain de l’assassinat du président Sadate, jusqu’à sa chute en 2011… « Depuis vingt ans, j’écris des livres dans ma tête en me posant toujours la même question : pourquoi écrire dans un pays qui s’enfonce doucement dans le sous-développement et la sous-culture ? », confesse avec humour le jeune écrivain. Un homme pourtant fier et amoureux du Caire, « ma ville, mes amis, mes amours », un homme qui n’admet pas de voir ce peuple au génie millénaire sombrer dans « la lourdeur psychologique et la laideur »… Parus respectivement en Égypte en 2007 et 2009, ces deux romans auguraient de manière prémonitoire le séisme politique et social qui allait faire trembler la terre des pharaons deux ans plus tard.

« Je suis un enfant du Caire, j’ai toujours habité cette ville. Le taxi est un moyen de locomotion très développé dans notre capitale ». D’où l’idée en 2005, alors que le président Moubarak brigue un cinquième mandat, de donner la parole à la rue par l’entremise de ceux qui la pratiquent journellement et la connaissent le mieux : les chauffeurs de taxi de la mégapole égyptienne !  » Taxi  » ? Des « contes populaires Taxi2», des conversations qui lui permettent ainsi de libérer sa parole et sa plume alors que, embauché dans un grand quotidien de la capitale, le journaliste constate que ses papiers ne sont jamais publiés : une situation ubuesque pour le fringuant diplômé en sciences politiques de l’université du Caire, en relations internationales à celle de la Sorbonne ! « Moubarak, candidat à un cinquième mandat, vous imaginez ? Vingt-quatre ans au pouvoir, sans véritables avancées ni changements significatifs au quotidien pour la population ». Sous la plume de Khaled Al Khamissi, les bouches s’ouvrent, le petit peuple des rues du Caire prend la parole au grand jour ! Pour dénoncer l’incurie du régime, la corruption à tous les étages du pouvoir, le népotisme de l’administration et de la police, les difficultés de la vie au quotidien, les carences du système éducatif et l’absence d’ouvertures culturelles, le bradage de l’économie au capitalisme international… Et de récidiver avec « L’arche de Noé », livre-portrait de douze hommes et femmes, intellectuels ou fils du peuple dont les destins se sont croisés avant ou après avoir émigré – ou tenté de le faire – à la recherche d’un emploi.

« J’ai choisi une forme littéraire, la « magama » typiquement arabe. Une prose basée sur un échange entre quelqu’un qui connaît, le chauffeur de taxi ou l’émigré en puissance, et celui qui ne sait pas, le narrateur ». Des récits représentatifs de la société égyptienne, Taxi3réels mais fortement retravaillés pour devenir des fictions où chaque « témoin » décrit avec force détails tragi-comiques son quotidien parsemé d’embûches. « Depuis des décennies, nous assistons à l’échec absolu des politiques en tout domaine, l’Égypte se retrouve dans une impasse. Pourtant je l’affirme, le peuple égyptien est un grand peuple, un peuple de génie, un peuple d’une grande sagesse. D’où ma foi en la rue, pas en l’intelligentsia ». Sous couvert d’histoires croisées d’apparence anodine ou cabotine, Khaled Al Khamissi offre un authentique brûlot politique, une peinture au vitriol d’un pays confisqué par une caste de nantis qui pillent sans vergogne les richesses et les attentes d’un peuple besogneux presque revenu au temps de l’esclavage !
Entre fiction littéraire et enquête de terrain, entre lucidité et résignation, au souvenir de cette dictature politique qui avait confisqué biens et pouvoirs à son profit, au lendemain d’une révolution populaire confisquée par les islamistes puis de nouveau par l’armée, Khamissi garde une lueur d’espoir. « L’Égypte est sujette à un grand bouillonnement. À un réveil culturel et social, que l’intelligentsia continue d’ignorer mais qui est porté par les « petites gens ». Sur les berges du Nil, ce grand fleuve que l’on croyait dompté à jamais, des crues inédites pourraient poindre encore à l’horizon. Sans rapport avec le dérèglement climatique ! Yonnel Liégeois
A lire aussi, « Chroniques de la révolution égyptienne » d’Alaa El Aswany. L’auteur de « L’immeuble Yacoubian », porté à l’écran par Marwan Hamed et best-seller international, nous propose une sélection de 45 articles publiés dans les quotidiens Shorouk et El Masri El Yom. Qui chacun se termine par la formule « La démocratie est la solution ». Une poignante photographie de l’Égypte d’avant la révolution, un regard lucide sur les contradictions et difficultés qui subsistent au lendemain de la chute de Moubarak.

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A lire ou relire, chapitre 1

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Il était peut-être un peu trop volumineux pour être glissé dans le sac à dos, il n’empêche, « La traversée des Alpes, essai d’histoire marchée », le récent ouvrage d’Antoine de Baecque, ravira tous les promeneurs et randonneurs ! Et bien plus encore… Le gamin du Vercors, devenu historien et éminent spécialiste du septième art, a nourri très tôt son amour de la marche autant que de la plume. lire1Aujourd’hui, il mêle ses deux passions pour nous conter par le menu une double aventure : celle de la naissance et du développement des sentiers de grande randonnée, celle de son expérience du GR5 durant 27 jours de marche, du lac Léman jusqu’à la méditerranée : 650km, 30 000m de dénivelés cumulés, 7 à 9h de marche quotidienne avec 17kg sur le dos ! Un effort soutenu, certes, en aucun cas un événement sportif selon la terminologie convenue.
En plus de 400 pages passionnantes, Antoine de Baecque nous conte l’histoire de ces sentiers qu’empruntent aujourd’hui par milliers promeneurs du dimanche ou randonneurs au long cours. Des voies tracées par les bergers, les colporteurs et contrebandiers, sinon par les armées napoléoniennes, voire les éléphants d’Hannibal… Une conquête populaire de la « montagne à vaches » au temps du Front Populaire face aux aristocrates anglais vainqueurs des prestigieux sommets, les « excursionnistes » contre les « ascensionnistes » ! Et de rendre hommage à ces précurseurs et hommes de l’ombre qui, sur leurs loisirs, balisèrent ces chemins à la peinture blanche et rouge, conçurent les premiers guides et créèrent refuges et gîtes d’étape pour accueillir les groupes de randonneurs. Une mission désormais entre les mains de la F.F.R.P., la Fédération française de la randonnée pédestre…
La marche*, triple symbole : le retour à la nature peut-être, la réappropriation de son corps « animal marchant » sans doute, le plaisir d’un temps libéré évidemment face au temps contraint de nos sociétés modernes. « On n’écrit bien qu’avec ses pieds », affirme le grand marcheur que fut Nietzche dans le prologue du « Gai savoir », Antoine de Baecque en fournit une belle preuve !

Nous ne quittons pas la montagne, les Dolomites cette fois, avec « Le tort du soldat » d’Erri De Luca. Face à la somme précédente, un petit livre, tout juste 89 pages, d’une puissance exceptionnelle cependant… lire2Le narrateur nous conte sa rencontre impromptue, dans une auberge autrichienne, avec un criminel de guerre nazi et sa fille qui dégustent une bière. Lui-aussi, traduisant alors quelques textes yiddish en italien entre deux escalades. Les signes hébraïques étalés sur la page alertent le vieil homme. Qui se croit démasqué, s’enfuit précipitamment et se tue dans un lacet au volant de sa voiture blanche… Un double récit conduit d’une plume d’orfèvre par l’écrivain napolitain où la langue, l’hébreu ancien, se révèle personnage principal.
La mission d’Erri De Luca, à la demande d’un éditeur italien traduire du yiddish quelques ouvrages d’Israel Joshua Singer, le devoir que s’assigne l’ancien nazi, trouver dans les textes kabbalistiques la raison de l’échec d’Hitler… En effet, pour lui, la défaite est le seul tort du soldat, la victoire aurait tout justifié au regard de l’histoire, aucun remords ni regret n’affleurent à sa conscience au cœur de cette quête démoniaque à démontrer que les textes juifs avaient prédit déjà la chute du Reich ! Si l’un a appris l’hébreu ancien par amour de la langue, l’autre s’en empare pour justifier l’injustifiable. L’un s’en est allé sur les traces des martyrs du ghetto de Varsovie, d’Auschwitz et de Birkenau, « un des lieux où l’irréparable avait été immense. Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier toilette ». L’autre, reconverti comme facteur et distribuant le courrier au Centre Wiesenthal, découvre les auteurs de la kaballe : Eléazar de Worms, Abraham Aboulafia, Moïse Cordovero. « Ce fut d’abord une curiosité, puis une étude, pour devenir finalement une obsession », témoigne sa fille dans le second récit au lendemain de l’accident, « tout était déjà expliqué par avance dans la kabbale ». L’égalité des deux valeurs numériques des termes hashoà (le nom juif de la destruction) avec haàretz hatovà (la terre sainte) « mettait en relation la naissance de l’État d’Israël et la destruction des juifs (…) Il croyait son obsession justifiée : la kabbale était le noyau ignoré du nazisme ».
Un livre bref, mais incisif et d’une densité bouleversante. L’hommage poignant à une langue ancienne qui se joue du passé comme du futur pour nous rendre présents des pans entiers de l’histoire puisque la littérature, selon Erri De Luca, se veut quête de sens et permet seule de « digérer les tragédies ».

Et nous demeurons encore sur les hauteurs, celles du château de « Sigmaringen » où nous introduit Pierre Assouline. Une plongée tragi-lire3comique dans cette petite France reconstituée sur les bords du Danube en 1944 autour du maréchal Pétain : Laval, les ministres de Vichy, une escouade de miliciens et quelques deux mille civils français qui ont suivi le mouvement. Majordome dévoué à la propriété des Hohenzollern réquisitionnée par le régime nazi à l’agonie, Julius Stein nous raconte par le menu le quotidien de ces hommes et femmes qui croient encore, pour d’aucuns, à la victoire prochaine… Roman historique finement ciselé, Assouline met en lumière surtout les querelles, disputes, haines et jalousies qui tenaillent ce microcosme politique imbu d’orgueil et de prétentions. Hormis Céline qui, comme à son habitude, n’est pas dupe et s’en moque, soignant comme il peut les malades et surtout préoccupé à trouver de la subsistance pour ses chats…
Plus au Nord, aux confins de la mer de Barents, les sommets de la Laponie sont encore enneigés tandis que la ville d’Hammerfest est Lire4le théâtre d’affrontements tragiques entre éleveurs de rennes et magnats de l’or noir : les uns tentent de préserver leurs coutumes ancestrales et leurs grands espaces d’élevage, les autres convoitent ces terres riches en ressources pétrolières. Après « Le dernier lapon » couronné de nombreux prix littéraires, Olivier Truc redonne vie à cet improbable couple de la police des rennes que forment Nina et Klemet dans « Le détroit du loup ». L’une est originaire de la ville, l’autre fils de Sami, l’illustre tribu laponne, les deux se doivent d’enquêter sur la mort suspecte d’un jeune éleveur. Plus qu’un roman noir superbement bien documenté, ce livre nous plonge avec chaleur et suspens au cœur même de ces contradictions qui bousculent l’avenir de nos sociétés : préserver des cultures ancestrales et des modes de vie à rebours de la modernité ou les sacrifier au nom d’une industrialisation à outrance et d’une rentabilité éhontée.

D’une écriture classique, « La vie en marge » de Dominique Barbéris, « Sous la ville rouge » de René Frégni et « La mémoire de l’air » de Caroline Lamarche nous content, chacun à leur façon, la vie chaotique de trois êtres aux destins contrariés. Le premier, en fuite et sans le sou, sème la mort dans son périple pour atteindre la frontière. Et survivre. Le mensonge, l’usurpation d’identité ne permettront point à Richard Embert d’échapper à une fin tragique. Un monde d’errance et de solitude qui est aussi le lot de Charlie Hasard, natif de Marseille. Son mode de survie, sa passion effrénée ? Écrire… Une fuite dans l’écriture qui l’éloigne de tout environnement social, hormis quelques fidèles amis, des rencontres de plus en plus espacées au fil des manuscrits retournés par les diverses maisons d’édition. Jusqu’au jour où… Un roman acerbe sur les mœurs littéraires, Lire5un éloge de l’écriture et de la lecture. Un éloge de la mémoire, aérienne ou pas, pour Caroline Lamarche dans l’histoire de cette femme qui, de bribes en bribes de souvenirs difficilement accouchés jusqu’à la révélation finale, tente de décrypter les soubresauts de son existence. Qui tente surtout de comprendre aujourd’hui pourquoi le corps impose ainsi le silence à l’esprit et à l’intelligence avant que la force et le désir de vivre n’empruntent le chemin de la rébellion. Un monologue poignant, – « seul le monologue peut traduire la vérité – qui oserait découvrir son secret à l’autre ? » affirme l’auteure, reprenant la phrase d’Unica Zürn en exergue de son ouvrage -, sur la difficulté à se reconstruire après bien des épreuves, un roman vrai et sans voyeurisme. Yonnel Liégeois
* A lire, dans le magazine Sciences Humaines (n°262, août-septembre 2014), le bel article de Martine Fournier « Marcher, un nouvel art de vivre ».

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Preuves d’amour

Les rideaux de la boulangerie de la rue des Roses sont baissés. C’est jour de fermeture. Le silence règne dans la boutique. Au fond, dans l’arrière salle, assise derrière une table, une femme pleure. Sans bruit. Face à elle, un homme debout, le visage crispé.

– « C’est inutile de t’obstiner Françoise. Ma décision est prise », répond doucement Christophe.
– « Tu pourrais réfléchir encore un peu. Il y a peut-être une autre solution, tu ne peux pas savoir. Parfois, les choses s’arrangent »
– « Tu sais très bien que non »
– « Je suis sûre que tu ne mesures pas réellement ce que tu fais. Tu ne peux pas me laisser ainsi, Christophe »
– « Je t’en prie, ne me complique pas la vie. C’est suffisamment difficile comme ça »

Lentement, il saisit un sac de voyage posé sur la table. Sans un mot, il se retourne et quitte la pièce. Une minute plus tard il est dehors, traverse amour1la rue, entre dans le square de la Madone, longe le bac à sable et l’espace jeux. En passant, machinalement, il tapote le rebord d’un petit toboggan, marque un temps d’arrêt, inspire profondément puis poursuit son chemin.

 

L’horloge de l’église d’Ornans sonne les douze coups de midi. Christophe déambule dans les ruelles désertes de la cité franc-comtoise. Il laisse son regard se promener sur les façades des maisons bordant les voies, sur les forêts qui couvrent les collines. D’un pas lent, il marche ainsi depuis le milieu de la matinée. Il franchit le grand pont qui enjambe la Loue et s’arrête quelques secondes, le temps d’apprécier cette vue qu’il connait si bien : toutes ces bâtisses, les pieds dans l’eau, qui se mirent dans la rivière, ces restaurants offrant aux clients une sensation de quiétude.
Grande rue commerçante d’Ornans, le centre-ville n’est pas loin. Le voilà maintenant à deux pas de la mairie et de l’église, sur la place du monument aux morts déjà bien fréquentée en ces premiers jours de amour2juillet. Les branches feuillues de chênes majestueux protègent des touristes attablés à la terrasse d’un restaurant. Elles apportent un peu de fraicheur aux jeunes qui se prélassent sur les bancs et aux retraités qui jouent à la pétanque. Il avance pourtant sans marquer de temps d’arrêt, arrive sur la place Courbet et se dirige directement vers la brasserie.

– « Juliette n’est pas là ? », demande Christophe à un jeune serveur
– « Non, elle prend son service dans une heure »
– « C’est bon, je vais l’attendre à la terrasse »
– « Pas de souci, vous prenez quoi ? »
– « Un demi, s’il vous plait »

Vers 13h30, une femme d’une cinquantaine d’année apparait à l’angle de la place. La taille fine, brune, les cheveux courts, le teint mat. Sa silhouette d’adolescente se déplace avec grâce jusqu’à l’entrée de la terrasse. Elle s’arrête net lorsqu’elle voit Christophe assis, le nez plongé dans un journal.
– « Christophe, quelle surprise ! »
– « Bonjour »
– « Mais qu’est-ce-que tu fais là ? »
– « Tu n’es pas contente de me voir ? »
– « Si bien sûr, mais c’est tellement incroyable ! »
– « Et bien, tu vois, je reviens sur les lieux de mon enfance. Assied-toi deux minutes »
– « Non, impossible, je suis déjà à la bourre »
– « Alors ce soir, après ton service, tu dînes avec moi ? »
– « Euh, oui, pourquoi pas. Je finis à 21 heures. Ah, je n’en reviens pas, après tant d’années ! Bon, excuse-moi, je dois y aller. À ce soir »
Juliette et Christophe sont confortablement installés dans l’un de ces beaux restaurants avec vue sur la Loue. Depuis le début du repas, Christophe parle du passé. De son bonheur à se retrouver là par cette belle journée d’été, de tous ses souvenirs d’enfance dont il se délecte en flânant aux quatre coins de cette ville si charmante.

– « J’en ai terriblement besoin. Toutes ces années à travailler sans compter mes heures, je suis au bout du rouleau. Ce retour aux sources me fait un bien immense », répète-t-il.

Courbet. L'après-dînée à Ornans, détail

Courbet. L’après-dînée à Ornans, détail

Juliette l’écoute incrédule. Le récit sonne faux. Ce n’est pas dans le tempérament de Christophe de partir comme ça. Elle sait qu’il y a autre chose. Après avoir commandé les cafés, elle le questionne pour en avoir le cœur net.
– « Christophe, on se connait trop bien. Je ne crois pas à ton histoire. Même si cela fait longtemps que l’on ne se voit plus, il y a depuis toujours nos lettres et maintenant nos courriels. Tout ça ne te ressemble pas. Dis-moi, sincèrement, pourquoi es-tu- revenu ici ? »

Elle plonge son regard dans le sien. Ils restent ainsi de longues secondes à se fixer. Christophe se trouble, sourit nerveusement, murmure un timide « pour me reposer ».
– « Ce n’est pas vrai, tu mens très mal »
– « Si, si je t’assure », répond-t-il.
– « Ta vie c’est ta femme, ton fils et ta boulangerie. Tu travailles 12 heures par jour depuis 15 ans. Depuis que tu as pris ce commerce, les rares congés que tu t’es accordés, tu les as toujours passés avec Françoise et Jonathan. Te consacrer à eux, c’est ta fierté, ta raison d’être. Et tu veux me faire croire que tu les quittes, même quelques jours, à cause d’un surmenage ! Parce que tu aurais besoin de revenir sur les lieux de ton enfance que tu n’as pas vu depuis 20 ans. Dis-moi la vérité, Christophe. Que se passe-t-il ? »
– « Je voulais te revoir »
– « Pourquoi ? »
– « Tu es ma seule amie. Tu le sais. Tout jeune, j’étais même secrètement amoureux de toi. Je te l’ai déjà dit »
– « Et c’est pour me parler de tes amours d’enfance que tu es venu de Paris ? », lâche Juliette d’un ton cassant.
– « C’est juste pour que tu comprennes que j’avais besoin de te revoir »
Christophe, tête baissée, lâche ces derniers mots un sanglot dans la voix.
– « J’avais besoin de te revoir », souffle-t-il de nouveau.

Juliette lui prend doucement la main. Elle pose un doigt sous le menton de Christophe et soulève son visage. Ses yeux sont baignés de larmes. Elle le regarde encore quelques secondes. Elle se rapproche de lui.
– « Christophe, qu’est-ce qui t’arrive ? »
– « J’ai la maladie d’Alzheimer. J’ai décidé de recourir au suicide assisté. J’ai rendez-vous en Suisse après-demain. Je ne voulais pas te le dire, juste te revoir avant de mourir »

amour5L’aveu de Christophe assomme Juliette. Plusieurs minutes s’écoulent. Sans parole. Sortis du restaurant, ils marchent en silence. Juliette invite Christophe à boire un verre chez elle. Ils parleront une bonne partie de la nuit. Elle, pour le persuader qu’il est tout au début de sa maladie, qu’il existe des soins, que les recherches se poursuivent, qu’il est insensé d’abandonner si tôt, qu’il l’avait habituée à être plus combatif. Lui, pour la convaincre qu’il n’y a pas de guérison possible, que les traitements accompagnent le malade, retardent l’échéance sans plus, qu’il s’affaiblira inexorablement, que sa vie perdra son sens, qu’il vaut mieux partir tout de suite. Après les pleurs, les cris, les supplications, Juliette s’endort. Elle sait qu’il ne changera pas d’avis.
Le lendemain, Christophe accompagne Juliette à son travail. Ils se disent adieu, s’enlacent longuement. Juliette lève la tête, prend le visage de Christophe dans ses mains. Elle lui murmure qu’il doit partir, qu’elle fera ce qu’il lui a demandé. Ils se regardent une dernière fois et se séparent.

 

Françoise est assise sur un banc du square de la Madone. Une lettre posée à côté d’elle. Elle la relit pour la énième fois.

« Très chère Françoise,
Je t’écris ces quelques mots pour t’exprimer toute ma tristesse et mon soutien. Je sais que tu pourras compter sur ton fils pour tenter de surmonter cette terrible épreuve. Je voulais surtout te transmettre les amour4dernières confidences de Christophe. Sa décision était guidée par une obsession : préserver sa femme et son fils d’une souffrance trop longue due à la déchéance. « Je vais devenir un poids insupportable », m’a-t-il dit. « Cela peut durer des années. Les malades comme moi deviennent un jour ou l’autre dangereux pour eux-mêmes et leur entourage. J’aime trop Françoise et Jonathan pour leur imposer un tel cauchemar. Je n’ai pas su leur dire, j’en suis conscient. Il y a des choses que je n’ai jamais su dire ». Alors surtout, a-t-il insisté, qu’ils sachent que mon suicide est le contraire d’un acte égoïste. J’espère qu’ils le comprendront.
L’écriture n’a jamais été mon fort. C’est difficile pour moi de traduire en quelques mots tout ce que Christophe m’a dit à votre sujet. J’espère que le principal y figure. Bien sûr, je suis disponible si tu souhaites me rencontrer.
Je t’embrasse, ainsi que Jonathan. Juliette »

Françoise se redresse, penche la tête en arrière. Entre les mains la lettre posée sur sa poitrine, elle étouffe un sanglot. Philippe Gitton

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A chacun sa croix

D’un pas rapide, Patrick et Franck longent les grilles du square de la Madone. Patrick relève le col de son blouson.
square– « Ça s’est salement rafraichi d’un coup. La météo annonce de la pluie pour demain. Pour une fois que tu viens à Paris, tu n’es pas gâté »
– « Je ferai avec. Tu sais, je … »
– « Attends voir un peu, c’est quoi cet attroupement ? »

À quelques mètres des deux hommes, plusieurs personnes sont regroupées devant la porte d’entrée du square. Patrick s’approche. Trois Africaines se tiennent debout à l’intérieur du parc, les mains sur la grille fermée. « Que se passe-t-il ?, lance-t-il à la cantonade.

– « Ces dames ont été enfermées », lui répond une jeune femme. « Elles s’expriment difficilement en Français. Je suppose que le gardien du square ne les a pas vues. Cela fait trois heures qu’elles sont coincées là, d’après ce que j’ai compris »
– « Vous avez contacté la mairie ? »
– « Oui, le problème c’est que le service est fermé. L’accueil me dirige vers la police qui me renvoie sur les services municipaux. On n’en sort pas. Elles commencent à se plaindre sérieusement du froid. Nous leur avons apporté des boissons chaudes pour les aider à tenir le coup »
– « C’est dingue », constate Patrick
– « Je vais téléphoner de nouveau au commissariat », reprend la jeune femme.

Dix minutes après, à force de ténacité, elle obtient enfin l’engagement que des agents se déplaceront pour régler le problème. Elle raccroche. « Ce n’est plus utile que nous restions tous sur place. Je vais attendre la police. En tous cas, merci pour votre aide ». Sur ces paroles, la plupart des gens s’éloigne.
– « Je vais quand même patienter avec vous », déclare un homme
– « Je reste aussi, si cela ne vous dérange pas », ajoute Patrick, « on ne sait jamais ». Franck s’approche de Patrick.
– « Maman nous attend. Il ne faudrait pas trop tarder », lui glisse-t-il à l’oreille
– « Ne t’inquiète pas. Les flics ne devraient pas en avoir pour longtemps. C’est juste pour m’assurer que tout va bien se passer ».

square2Quelques minutes plus tard, une voiture de police se gare. Deux agents descendent et se dirigent vers les femmes.
– « Alors qu’est-ce qui se passe ici ? », questionne sèchement l’un d’entre eux. « Vous ne pouviez pas faire attention aux heures de fermeture ? »
– « Ce sont des choses qui arrivent », s’indigne la jeune femme, choquée par le ton agressif du policier
– « Ouais, c’est ça. Vous croyez que nous avons que ça à faire ?
– « Vous pourriez au moins leur demander si elles vont bien, au lieu de les engueuler », coupe Patrick
– « On vous a demandé quelque-chose ? Vous feriez-mieux de rentrer chez vous »
– « Je vais où je veux, quand ça me plait. Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous »
– « Papa, c’est bon », murmure Franck. Les deux policiers ouvrent la porte du square. « C’est bon pour cette fois-ci. La prochaine fois, on ne se déplacera pas. Que ce soit bien clair ».
– « Je le crois pas », s’écrie Patrick. « Si ça continue, ils vont leur mettre une amende »
– « Qu’est-ce que vous avez encore, vous ? »
– « Il y a que vous pourriez au moins être aimable avec ces femmes, faute d’être efficaces ».
– « Vous commencez à me chauffer, vous »
– « Ah ça fait plaisir. Y’en a au moins qui ont chaud ici », réplique Patrick en se dirigeant vers le policier
– « Putain c’est reparti », souffle Franck, désabusé.
– « Si vous insistez, vous aussi vous allez avoir chaud, parce que je vais vous embarquer au poste ».
– « Et bah allez-y. J’ai l’impression que ça vous démange. Qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez des soucis, vous êtes contrarié ? Vous ne supportez pas de rendre service à des noirs, vous préférez leur cogner dessus ? »

Patrick prononce cette dernière phrase en toisant le fonctionnaire. Franck se précipite pour retenir son père, mais les deux policiers sont square5déjà autour de lui. Ils le ceinturent et tentent de l’entrainer vers leur voiture. Patrick se débat, hurle « Eh voilà, la répression. Comme d’habitude ! » Tandis qu’il continue à conspuer les policiers, Franck, la jeune femme et l’homme tentent de s’interposer pour calmer les esprits. Des passants s’arrêtent pour regarder la scène. Des résidents, alertés par les cris, apparaissent à leur fenêtre. Au même instant une autre voiture de police s’arrête. Trois hommes en sortent. Ils s’approchent du groupe.

– « Ah putain, encore lui ! », soupire l’un d’entre eux. « Qu’est-ce qui se passe ici ? », demande-t-il à ses collègues. Renseignements pris, il invite deux d’entre eux à s’éloigner de quelques mètres. « Bon, écoutez, y’a pas de quoi fouetter un chat, je pense qu’il vaut mieux le libérer ».
– « Certainement pas », lui rétorquent-ils. « Pas question de se laisser emmerder comme ça, devant tout le monde. Il lui faut une bonne leçon »
– « Si vous avez envie de vous pourrir la vie, allez-y. Je le connais, le loustic. C’est un vieil anar qui cherche les embrouilles en permanence, il déteste tout ce qui est autorité. J’ai déjà eu affaire à lui lors d’un contrôle de SDF. On l’a embarqué ce jour-là. Il nous a fait un raffut du diable. On a eu droit à des articles dans la presse, des manifestations devant le commissariat. C’est qu’il est connu dans le quartier. Il milite dans des associations de défense des immigrés, de droit au logement et tout le tremblement. Ce n‘est pas facile de se maitriser avec des mecs comme lui, je sais, mais il vaut mieux le laisser brailler et qu’il nous foute la paix. Je vous assure. Regardez autour de vous. Il a déjà rameuté du monde. Et ce n’est que le début, si vous insistez ! »
Le ton persuasif du policier ébranle ses collègues. Après quelques minutes de palabres, ils finissent, bon gré mal gré, par se ranger à son avis. Patrick est relâché. Il se dirige vers les trois femmes, éberluées par le spectacle qui se déroule sous leurs yeux.
– « Vous voyez Mesdames, il ne faut jamais se laisser impressionner par la flicaille. Bonne soirée », lance-t-il en regardant les policiers.
– « C’est bon papa. N’en rajoute pas », lui susurre Franck.

Les deux hommes s’éloignent. Une vingtaine de mètres plus loin, square4Patrick se retourne de nouveau et hurle, le poing tendu, « Police partout, justice nulle part ».
– « Bon, ça va maintenant. Tu ne crois pas que t’en fais un peu trop », lui reproche Franck.
– « De quoi. Mais tu plaisantes ! Il faut les emmerder partout où c’est possible, ces putains de poulets. On vit dans une société fliquée. Les caméras, les cartes de paiement, Internet, les téléphones portables, les RG dans et hors des entreprises… Le pouvoir nous surveille en permanence. Mais c’est quand même ces connards qui sont le plus à son service. C’est le bras armé des capitalistes, je te dis. Et tu veux que je la boucle quand ils méprisent ouvertement des pauvres gens ? »
– « Je n’ai pas dit ça. Tu as raison d’intervenir, mais il y a des degrés dans la protestation. A t’entendre, on croirait qu’ils les ont tabassées »
– « Tu te ramollis, mon petit Franck. Je t’ai connu avec une conscience politique plus ferme. On doit s’opposer chaque jour à leur arrogance. Combien de vexations sans réaction, quand ils contrôlent des immigrés ? Moi en tout cas, je ne laisserai jamais rien passer ».

La dernière phrase est tellement sentencieuse qu’elle dissuade Franck de poursuivre la discussion. Il se dit que son père est trop enflammé pour qu’il entende ses arguments. C’est donc en silence qu’ils poursuivent leur chemin.
– « Je m’occupe du repas dans cinq minutes », crie Patrick à son épouse, à peine entré dans l’appartement. « Je prends une douche, histoire de me détendre. Tu peux servir l’apéro, si tu veux. »
square3– « Ce soir, papa s’est accroché avec des policiers », raconte Franck à sa mère qu’il a rejointe dans la salle à manger. Ce n’est pas nouveau, tu me diras. Mais aujourd’hui, je l’ai trouvé nerveux, hyper tendu. Il était à deux doigts d’exploser. Il a des soucis en ce moment ? »

Sa mère se sert un verre, s’assoit, regarde Franck quelques secondes. « La semaine dernière, ton frère nous a annoncé qu’il entrait dans la gendarmerie », lui répond -t- elle, dépitée. Philippe Gitton

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Godard dit adieu au langage

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Hôpital. On est au printemps, un ami me le rappelle. Il a cette aisance légère, presque insultante, qu’affichent nonchalamment les jeunes gens en bonne santé, seulement à cette saison. Derrière les hautes fenêtres de verre cathédrale de ma chambre, dansent en ombres chinoises les branchages de marronniers que je sais précocement en fleurs. Il m’offre un livre, un recueil de poésies d’Eugène Guillevic.

C’est un bon ami, il sait à quoi j’aspire. Il a aussi beaucoup d’humour : le premier poème, celui qui ouvre le livre, s’intitule le chant d’un mourant. Je retrouve Guillevic : « Courte est la journée/ Courts sont les jours/ Courte encore est l’heure/ Mais l’instant s’allonge qui a sa profondeur ». Pensée réconfortante pour qui est alité. Deux mois ont passé, je sors maintenant d’un film de Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’ « Adieu au langage », n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

imgresNuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, à l’hôtel du Tremplin dans la petite chambre, « Le poids du papillon ». Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet « Adieu au langage » explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes.imgres2 Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal ! Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages.
C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brulant de l’actualité ? Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre.

images« Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ? Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans !
Ce chemin en nous de la pensée sensible, c’est celui que veut faire partager ces feuilles volantes. Il s’agit de refuser toute sorte d’accommodements en nous. Sorte de petits fragments dont la circulation en nous décuple en étoiles une pluralité de sens par l’engendrement et la mise en mouvement de nouvelles formes ! Je pense à Walter Benjamin. Proust aussi. Proust dont j’ai écouté la belle lecture que fait Eric Chartier de quelques pages puisées dans les premiers volumes de la Recherche. Nous sommes ici « A l’ombre de Combray « . C’est au petit théâtre de l’Ile Saint-Louis.DSC01531 Cinquante fauteuils tout au plus, cinquante fauteuils de velours rouge. C’est au fond de la cour du 39 Quai d’Anjou. Comme tout s’ouvre ! Où l’on voit combien Proust n’est jamais cruel. Au fond, il a une immense tendresse même et tellement d’humour. Sollers l’a bien vu, Saint-Simon est un vrai féroce dans ces descriptions humaines ! Tiens Céline, en voilà un autre de vrai cruel. Pitié de rien et de personne, seule compassion au fond, peut-être, pour les pauvres de Courbevoie qu’il soigne à son dispensaire. Mais même cela peut-on l’affirmer ? On a même l’impression que de le créditer d’une telle empathie, c’est affaiblir la force de sa colère et de son écriture !
Ne concevoir l’œuvre de Proust que dans la seule description sociale de son époque et de son milieu, c’est manquer son propos. DSC01528Et Eric Chartier a très bien compris que l’apport fondamental de Proust, s’il est aussi celui-ci, le subsume. Les mondanités font la matière de la recherche du temps perdu. Faire entrer le plat des mondanités dans la profondeur du langage, de la mémoire par l’anamnèse. Correspondance avec citation clef du film de Godard. Proust, fabrique de mémoire. Il ne la restitue pas. Proust est du temps de Bergson et d’Einstein quand même. Espace et temps bougent. Au passage, petit clin d’œil à François Bon et à son « Proust est une fiction » dont il faudrait parler abondamment. Où François Bon prolonge la démarche de Proust. En parler un jour, peut-être…

Avant d’entrer au théâtre, nous avons fait avec une amie praguoise le tour de l’Ile. D’abord par le quai Bourbon, qui débouche à la pointe Ouest de l’ile sur la petite place Louis Aragon… On pense alors à Aurélien et à l’inconnue de la Seine, cette jeune noyée non identifiée dont le masque mortuaire supposé être le sien hante le roman d’Aragon et de bien d’autres œuvres littéraires, dont « Épaves » de Julien Green. Une fois, j’avais demandé à Jean Ristat s’il arriva qu’Aragon échange avec Green. Ils étaient voisins, ils se saluaient tout juste du « bout du chapeau » lorsqu’ils se croisaient parfois, chacun sur un trottoir ! Ce qui amusait beaucoup Ristat. On comprend bien, affaire de génération sans doute. Cette réponse me glaça. J’aimais tellementDSC01572 les deux Maîtres dans ma jeunesse. Ma fiction de lecteur ? Faire un pont entre les polarités d’un même monde peut-être.
Avec cette affaire de la belle inconnue de la Seine et du masque supposé être le sien, remonte en moi le souvenir de Camille Claudel et du petit masque de plâtre, qui lui n’est ni mortuaire ni putatif mais tellement émouvant, qu’en a fait Rodin. Vu la veille à l’exposition documentaire Paris 1900, au Petit Palais. A l’opposé dans la salle, le buste solide et imposant de Rodin réalisé par Camille. On sent là, après avoir mesuré la fragilité de la force de Camille comme contenue dans son masque, en contre-point, l’amour de Camille mais aussi certainement la peur, l’effroi qu’elle ressent face à la force virile et masculine de son amant et qu’exprime la sculpture qu’elle en fait.decembre 2010 016 Et aussi justement, quai Bourbon à l’Ile Saint-Louis, on passe devant l’atelier de Camille Claudel. Plaque sur la façade. Une inscription, citation de Camille, « il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».
La veille, vu dans les salons du Grand Palais, le monumental « Guerre et Paix » de Portinari. L’exposition se termine le 9 Juin. Peintre brésilien peu connu, mais dont l’œuvre monumentale s’expose en permanence habituellement à New-York au siège de l’ONU. Elle a été créée d’ailleurs à la commande de l’organisation mondiale. Sur place, des travaux ont nécessité que l’œuvre soit déposée et ainsi permis qu’elle puisse circuler, d’abord au Brésil toute une année puis à Paris, seule ville européenne où elle est accueillie pour quelques jours. Retour ensuite à l’ONU pour sa réinstallation. Quelques grincheux déplorent l’accrochage parisien. Une musique virant à la sacralisation, il est vrai, accompagne la présentation de l’œuvre. C’est discutable mais ne détourne tout de même pas le sens de ce que l’on voit. On peut juste regretter que cela le souligne de façon trop ostentatoire. On peut légitimement préférer un vrai silence à la musique pourtant belle d’Heitor Villa-Lobos. Et si il y a musique, c’est bien celle-ci qu’il faut. L’autre critique est plus contestable, elle consiste à attaquer un dispositif lumineux judicieux permettant une bonne vision complète et pédagogique de l’œuvre, dans ses détails, sans jamais altérer la vision d’ensemble. Peut-être cela rend-t-il quand même l’assistance un peu bavarde. J’aimerai en parler plus, particulièrement en miroir avec le Guernica de Picasso, ou avec son propre « Guerre et Paix » peint à la Chapelle du château Vallauris. Le 11 septembre 2001, lors des attaques et de l’effondrement des tours du World Trade Center à New-York, mon esprit avait fait tout de suite retour sur le Guernica de Picasso. J’avais pensé à Guernica, alors que nos écrans nous laissaient sous la déferlante d’images en cascades et en boucle, en fin de compte assez irréelles. Où Picasso donnait à voir en profondeur, faisant d’un évènement un avènement, ce que la télévision livrait en plat. Guernica était dans ma tête comme l’icône de ce que je voyais sur l’écran. Je ne connaissais alors rien de Portinari. Sans doute alors aurai-je songé à lui, sachant de plus que son œuvre est accrochée à l’ONU. Là encore, c’est dans la mise en profondeur du plat, non dans la représentation, qu’on est au monde.

Volonté de partager ces sortes de notations sensibles, qui naissent en nous, selon les aléas des moments musicaux de la vie de l’esprit, alors que nous sommes submergés ou, au contraire, comme vidés par ce que la rencontre révèle en nous. Dehors/Dedans. Sorte d’assomptions, de révolutions que provoque en nous l’irruption des métamorphoses du sensible. Nous ne sommes pas qu’émus, nous sommes surtout troublés par de nouvelles formes d’émotions qui naissent en nous et dont le travail de l’art réveille l’alphabet. Jean-Pierre Burdin

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Coup de foudre

– « Ah ! Rodolphe, quel plaisir depuis le temps ! Entre, je t’en prie »

Pierre suit son invité jusqu’à la salle à manger. Dans le coin salon, une femme dispose les verres sur une table basse. Elle se redresse et se tourne vers les deux hommes.
– « Noëlle, ma compagne », annonce Pierre.
aperoElle s’approche de Rodolphe. Ils se fixent quelques secondes, se saluent.
– « Ne restez pas comme ça. Je vais vous débarrasser de votre blouson. Je le dépose dans la chambre ».
– « Merci, vous êtes aimable ».
– « Allons, allons, pas de chichi entre vous », coupe Pierre. « Faites-moi le plaisir de vous tutoyer. Allez, installe-toi-là, mon vieux Rodolphe. On va trinquer à nos retrouvailles. Je n’en reviens pas encore. C’est quand même dingue, après tant d’années, de se retrouver comme ça à Paris, dans un grand magasin ! »

Pendant l’apéritif, puis au cours du repas, Pierre raconte l’histoire de son amitié avec Rodolphe dans un flot de paroles ininterrompues. Tout excité par l’évocation de ses souvenirs, il monopolise la parole, laissant à peine le temps à Rodolphe d’acquiescer ses propos au sujet de telle ou telle anecdote : il semble avoir quitté la pièce pour rejoindre le monde de son adolescence.
Noëlle et Rodolphe s’observent. Discrètement, ils se cherchent des yeux. Leurs regards se croisent, se fuient, se retrouvent. Au fil de la soirée, s’accroît le trouble qui s’est installé entre eux depuis la première seconde.

Après le dessert, Noëlle se lève.
– « Excusez-moi, je m’absente cinq minutes. Un coup de fil important ».
– « Ah bon, c’est si urgent que ça ? », interroge Pierre.
– « Oui, j’ai un renseignement à demander à ma mère. Tu sais, pour le repas de samedi prochain ».
– « Ah oui, c’est possible »

apero5Durant son absence, Pierre ne peut s’empêcher de questionner Rodolphe à son sujet.
– « Comment la trouves-tu ? Elle est belle, n’est-ce-pas ? »
– « Oui, très »
– « C’est drôle, d’habitude elle est plus dynamique. La fatigue sans doute. Elle travaille beaucoup. D’ailleurs en parlant de travail, je pense à une chose d’un seul coup. Tu vas voir que la vie est curieuse parfois. Figure-toi que tu aurais pu la rencontrer ! »
– « Ah bon, et quand ? »
– « Quand tu étais serveur dans cette brasserie de la place Hébert. A cette époque, elle était employée dans une imprimerie de Cap 18. Tu l’as peut-être croisée d’ailleurs.
– « Tu sais il y a 10 ans, et je n’y suis resté que quelques semaines. Alors… »

De retour, Noëlle propose de passer au salon pour le café.
– « Non merci, pas pour moi », répond Rodolphe. « D’ailleurs, je ne vais pas m’attarder. J’ai eu une longue journée. Je suis vanné ».
– « Ah, c’est dommage », s’attriste Pierre, « mais je comprends. Noëlle n’a pas l’air en forme non plus. Je n’insiste pas. J’espère qu’une prochaine fois, vous serez mieux disposés ».

apero6Une fois dans la rue, Rodolphe cherche son paquet de cigarettes dans la poche de son blouson. Il sent une feuille de papier pliée, l’ouvre. Dessus, un numéro de téléphone portable et quelques mots griffonnés : « Je ne t’ai jamais oublié. Ce soir, de nouveau tu as mis le feu en moi. Appelle-moi, je veux te revoir le plus vite possible. Noëlle ». Philippe Gitton

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Duras, la vie en écriture

Romancière, dramaturge, scénariste et réalisatrice de cinéma, Marguerite Duras n’aura en fait connu qu’une vie, celle de l’écriture. A l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, retour sur une figure mythique de la littérature.

 

Écrire, reprendre, puis réécrire encore le même texte à intervalles réguliers, ou quelques décennies plus tard, sous forme de scénario de film ou de pièce de théâtre… Mieux même, presque renier « L’amant » au succès planétaire pour en proposer en quelque sorte une nouvelle version, « L’amant de la Chine du Nord » : ainsi va la vie pour Marguerite Duras, la vie est un roman, surtout pas un rêve comme elle s’en défendra en permanence, sa propre vie sans cesse revisitée sous sa plume devient elle-même un roman !

duras11914 – 1984, deux dates qui ne sont pas seulement balises anodines pour de quelconques anniversaires : celui du centenaire de la naissance de Marguerite Duras, celui du trentenaire de la publication du fameux « Amant »… « Pour certains, ce n’est qu’un visage, pour d’autres ce n’est qu’une voix », écrit Gilles Philippe aux premières lignes de la préface qui ouvre l’édition complète des œuvres de l’auteur d’« Hiroshima mon amour » dans la célèbre collection de la Pléiade, « pour beaucoup ce n’est qu’un titre, « Un barrage contre le Pacifique », par exemple, ou encore « L’amant », presque aux extrémités d’un travail d’écriture qui semble fermer sa propre boucle »… Entre les deux, qu’ils soient dates de référence ou titres d’ouvrages, les faits communs et durablement marquants ? L’Indochine comme décor naturel et fondamental dans l’imaginaire de la future romancière, le poids de la figure de la mère dans l’inconscient de la petite Marguerite née de son vrai nom Donnadieu à Giadinh près de Saïgon, la place des hommes – amants ou amis, compagnons ou mari – autour ou au cœur de son œuvre littéraire, cinématographique ou théâtrale ! Dès sa plus tendre enfance, Marguerite Duras a l’amour des mots, de la nature, des odeurs et de la lumière, telle celle du soleil couchant sur les vagues du Pacifique. Tous ses livres et ses films en témoignent : descriptions concrètes, cadrages naturalistes… L’image ou le mot, chez elle, semblent toujours porteurs d’une matérialité affichée, d’une puissance physique notoire, « La vie matérielle », pour paraphraser le titre de l’un de ses livres, ne lui est assurément point étrangère : Marguerite adore mettre la main à la pâte, qu’il s’agisse de couture, de cuisine ou de composition florale !

duras6Mieux encore, l’enfant sait ce que veut dire une enfance pauvre, à défaut d’être misérable. En Indochine, la famille Donnadieu ne compte pas parmi l’aristocratie des colons, même si elle se doit de la fréquenter et de présenter bonne figure : le père est directeur d’école, la mère institutrice… La gamine n’a que sept ans, lorsque le chef de famille décède. La mère, outre son métier d’enseignante, achète une concession. Flouée par l’administration coloniale : il s’avère impossible d’y planter quoi que ce soit, l’océan balaie tout de sa puissance tumultueuse en dépit de la construction d’un hypothétique barrage, sans cesse rompu et rebâti jusqu’à la ruine de sa propriétaire… Pour survivre, le fameux amant rencontré sur le bac qui monnaie ses faveurs, avec le consentement de la mère et du grand frère malgré les insultes et les coups : fiction ou réalité ? « L’historien s’y perd. Le public un peu averti ne se fie à rien. Il apprécie. Ou pas », souligne Christiane Blot-Labarrère, l’auteure de l’album Duras nouvellement paru lui-aussi à la Pléiade et collaboratrice à l’édition des Œuvres Complètes, « sans trêve, l’écrivain réinvente ses routes. Pouvoir d’un style dans lequel ni l’émotion ni la folle du logis ne font défaut ». Souvenirs, souvenirs de ce pays natal, patrie d’eaux, « J’ai des souvenirs… ah ! Plus beaux que tout ce que je pourrai jamais écrire », confesse Marguerite Duras… De souvenir en souvenir, de livre en livre, de film en film, du « Barrage contre le Pacifique » qui ne scellera pas la réconciliation entre la mère et la fille à « L’amant » et son double, il en ira souvent ainsi : des écrits sans cesse revisités, remodelés, réinterprétés par la plume ou sous une autre forme, cinématographique ou théâtrale.
Au début des années 30, elle débarque à Paris, à Vanves plus précisément… Pour suivre des études de droit et décrocher en 1937 un diplôme d’études supérieures en économie politique ainsi qu’un autre en droit public ! La jeune femme n’en tire gloire en dépit de sa réussite dans un milieu universitaire essentiellement masculin, son rêve est ailleurs, même si elle a toujours eu le mot en horreur, – « Le mot dont j’ai le plus horreur dans la langue française et, je pense, dans toutes les langues, c’est le mot rêve… Parce que c’est le grand alibi, le rêve, de la pensée » -, son ambition plutôt : écrire ! L’opportunité lui en est offerte en 37, lorsqu’elle entre comme auxiliaire au Comité de propagande de la banane française dans le cabinet de Georges Mandel, alors ministre des Colonies. En 1940, sort chez Gallimard « L’empire colonial » coécrit par Philippe Roques et Marguerite Donnadieu. Un livre bien dans le ton de l’époque à la gloire de la Mère Patrie qui « a appliqué dans ses colonies tout ce qu’elle tenait à la disposition de l’humanité », le seul livre d’ailleurs signé de son patronyme. Tous les autres le seront de celui de Duras, le nom d’un gros bourg du Lot-et-Garonne près duquel s’est éteint son père. Un livre qu’elle reniera plus tard, il n’empêche, la plume est trempée, plus jamais elle ne s’asséchera… Dans la biographie que Laure Adler lui a consacrée, le lecteur découvre avec ravissement ses petits bonheurs et grands malheurs de néophyte en écriture, écartelée entre les avis littéraires contradictoires de son mari et de son amant qui lui reprochent un style copié sur les auteurs américains alors à la mode, Hemingway et consorts ! Deux hommes qui s’apprécient et qui compteront durablement tout au long de sa vie, Robert Antelme et Dionys Mascolo, même après son divorce d’avec le premier et sa rupture avec le second, père de son fils Jean… Elle intrigue, plaide sa cause auprès du cher Gaston, rien n’y fait et Gallimard refuse le manuscrit. Qu’importe, elle se satisfait de l’avis de Queneau alors grand ordonnateur chez le prestigieux éditeur, « écrivez, ne faîtes que ça », en 1943 paraît chez Plon le roman « Les impudents ».

duras2A la libération, c’est la consternation avec la découverte, concrète, des camps de la mort. Surtout avec le retour de Robert Antelme qui survécut à Dachau, un mort vivant… De son expérience, quelques années plus tard, il en fera un livre bouleversant, « L’espèce humaine », tragique et intense témoignage sur ce que fut la barbarie orchestrée par les nazis… L’un et l’autre étaient engagés dans la Résistance, membres du réseau de François Mitterrand, le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés. Un engagement qui scellera la complicité entre l’écrivain et le futur président de la République ! « En 1944, son sens de l’injustice sociale la pousse à adhérer au Parti communiste français », rappelle Christiane Blot-Labarrère. Membre de la cellule Saint-Germain-des-Prés, un joli quartier pour des « cocos » ( !), elle participe à toutes les réunions et manifestations, vend l’Huma au porte à porte, y entraîne mari et amant, et même… sa concierge d’immeuble, la seule prolo du quartier ! L’idylle ne fera pas long feu, du trio elle est la première à être exclue six ans plus tard, en 1950, en raison de sa manière de vivre et de désaccords politiques. L’amertume pointe, « quand ils m’ont exclue, c’était une tentative d’assassinat ». Pourtant, elle n’en démord pas, « je sais qu’il n’y a pas d’autre voie que le communisme », confesse-t-elle bien des décennies après l’événement. Et en 1960, elle sera toujours aussi combative contre la guerre d’Algérie, faisant partie des signataires du Manifeste des 121. A la barre du procès du réseau Janson, sa déposition est nette : « A combien de morts estimera-t-on que le peuple algérien a bien fait la preuve qu’il veut être libre ? ». Et l’on retrouvera Duras au rendez-vous de mai 68, à celui de mai 81…

duras3Roman, roman, vous avez dit roman ? Peut-être pour « Les impudents » le premier, qu’elle jugera manqué et dont elle s’opposera à la réédition jusqu’en 1992, mais pour le reste de son œuvre ? Marguerite Duras a toujours violemment refusé qu’on l’affuble du vocable de romancière ! « C’est le mot d’« écrivain » que Marguerite Duras a le plus volontiers utilisé pour parler d’elle-même », souligne Gilles Philippe, enseignant de stylistique à la Sorbonne. Et de poursuivre : « Écrivain de romans, concédera-t-elle un jour. Mais qu’on ne s’y trompe pas : « écrivain » n’est pas pour Duras un mot ouvert. Il ne recouvre pas, de façon commode, toute une série d’activités : on n’écrit pas des livres comme on écrit pour le théâtre ou pour le cinéma, encore moins pour les journaux. Car être « écrivain » pour Duras, c’est bien écrire des « livres ». Et pas n’importe où, exclusivement à sa table de travail, aurait ajouté l’auteur d’« Hiroshima mon amour », le film réalisé par Alain Resnais et le premier scénario à être publié, et du « Square », une pièce de théâtre qui fut d’abord un livre… « Si « roman » figure sous le titre, c’est par étourderie de ma part, j’ai oublié de signaler qu’il fallait l’enlever », déclare Marguerite Duras dans un entretien à L’Express en 1956, « et puis des critiques ont dit qu’il s’agissait là de théâtre, qu’il ne fallait pas s’y tromper »… Naïveté feinte, cabotinage de gens de plume ? Non, à cette date, sincérité oblige, la notoriété n’a pas encore cédé la place à la célébrité, Duras n’est pas encore devenue la Duras qui parle d’elle-même à la troisième personne…
Pour s’en convaincre, il suffit au lecteur de plonger dans « Le livre dit, entretiens de Duras filme » ! Rassemblés et présentés par Joëlle Pagès-Pindon, agrégée de lettres classiques et collaboratrice à l’édition de la Pléiade, des entretiens jubilatoires datant de 1981 et jusqu’alors inédits, où Duras s’exprime librement sur son travail, l’écriture, le théâtre, le cinéma… « Être écrivain, c’est une fonction comme… C’est aussi dangereux que d’être un promoteur immobilier, un député… je suis un écrivain parce que ça me plaît. Tout d’un coup, un matin, j’aime bien aller sur la plage, comme ça, sortir, tu vois – oui, aimer même tu vois. C’est ça, être un écrivain ». Et la spécialiste de commenter ces entretiens en des termes fort puissants et justes au fil de sa préface à l’ouvrage : « Péremptoire et fragile, provocante et attendrissante, séduisante et irritante, Marguerite Duras irradie d’intelligence, vouée toute entière à l’exigence qui la constitue : écrire – par le texte, par l’image, par la voix ».

duras4Les mots sont lâchés : texte, image voix ! Duras n’aura fait qu’une seule et même chose durant toute sa vie, qu’elle soit à la plume ou à la caméra : écrire, écrire encore et toujours… Tout le reste n’est qu’anecdote, parfois sulfureuse tel son article dans le journal Libération en 1985 à propos de l’affaire Villemin, tantôt narcissique pour le rejet de « L’amant », le livre comme le film de Jean-Jacques Annaud, qui lui valut pourtant le Prix Goncourt en 1984 et une reconnaissance internationale alors qu’elle l’avait raté de peu en 1950 pour « Un barrage contre le Pacifique » ! Yonnel Liégeois

En savoir plus :
– « Marguerite Duras », par Laure Adler. Une magistrale et imposante biographie, Prix Femina Essai en 1998. Une somme écrite avec autant d’amour que de justesse (Folio Gallimard, 950 p., 12€30).
– « Marguerite Duras, l’écriture de la passion », par Laetitia Cénac. Un superbe album, entre texte et photos, qui dévoile l’écrivain engagé dans les combats de son temps (Ed. La Martinière, 224 p., 32€).

Duras en son théâtre
Un double événement au Théâtre de l’Atelier : à l’affiche chaque soir, deux des plus belles pièces de Marguerite Duras mises en scène par Didier Bezace, l’ancien directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, « Le square » et « Savannah Bay » !
savannah-bay-le-squareDeux duos, magnifiques de présence sur le plateau : Clotilde Chollet et Didier Bezace en personne pour la première, Anne Consigny et la sublime Emmanuelle Riva dans la seconde, aussi belle et émouvante qu’au temps d’« Hiroshima mon amour », le film écrit par Duras et réalisé par le grand et regretté Alain Resnais… Dans l’une et l’autre pièce, il y est question d’amour, de solitude, de blessures inavouées. Duras nous entraîne au cœur même de l’errance des sentiments dont elle fit si souvent l’expérience dans sa propre existence.
Un homme et une femme se rencontrent par hasard dans un « Square » : les silences et non-dits comptent autant que les dialogues échangés, fatuité des mots et pureté de la langue. Une grand-mère et sa petite fille apprennent à se connaître et se reconnaître, naître et renaître à l’autre au sens premier du terme, tentent de s’apprivoiser : magie de l’instant retrouvé, du temps partagé !
Une mise en scène épurée à l’extrême, où la langue habite la scène autant que les interprètes, tous exceptionnels : c’est beau, c’est fort, c’est poignant quand l’humour et le tragique se déclinent avec autant d’intelligence et de talent. A ne pas manquer !
Jusqu’au 05/07, à 19H et 21H, au Théâtre de l’Atelier (1 place Charles Dullin, 75018 Paris. Tél. : 01.46.06.49.24).

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Absences

Dernier dimanche de septembre, un beau ciel d’automne enveloppe Paris et le marché couvert de La Chapelle. Baignées de soleil, les rues piétonnes invitent les gens du quartier à la flânerie. En compagnie de leur fils Thomas, Joëlle et Mathieu sortent du marché. À deux pas, une chanteuse et son orgue de barbarie : au répertoire, Édith Piaf ! Sa voix forte et rauque résonne dans la ruelle.

Absence1– « Je crois que nous avons tout ce qu’il nous faut », lance Joëlle, « je vais en face acheter le pain ».

– « Je t’attends ici, j’écoute la chanteuse », répond Mathieu, « tu restes avec moi, Thomas ? » En guise de  réponse, le bambin prend la main de son père.

 

Soudain, une main sur l’épaule, Mathieu se retourne.

– « Salut, comment vas-tu depuis le temps ? », demande l’homme d’une quarantaine d’années.

– « Euh, bien, merci ».

– « Tu habites le quartier, alors ? »

– « Euh oui. Ça fait un moment ».

– « Ah bon. Moi, c’est tout récent. J’ai emménagé en juin dans un petit studio. Je viens de divorcer. Le quartier a l’air sympa ».

– « Euh, oui oui, ça s’est pas mal amélioré depuis quelques années. Des nouveaux commerces, la rue piétonne, tout ça… »

– « Dis voir Mathieu, justement, tu n’aurais pas un bon restaurant à me conseiller dans le coin ? »

– « Bah, il y a un resto Hindou rue Philippe de Girard, à deux ou trois rues d’ici. Un couscous rue Pajol, pas loin non plus et le roi du café en face de la bouche de métro. Sinon… »

Absence2– « Bon, merci. Écoute, je ne m’attarde pas, je dois récupérer des gens à la gare du Nord. Je les accompagne au restaurant à midi. Bien content de t’avoir revu. On va peut-être se croiser de nouveau, maintenant que nous sommes voisins. A bientôt, Mathieu ! »

– « Euh, oui, bien sûr. Au revoir, bon dimanche ».

 

Mathieu observe l’individu s’éloigner, puis il se retourne pour écouter la chanteuse. Joëlle le rejoint. Une autre chanson et puis, la pause. L’interprète présente le creux d’une casquette aux spectateurs.

 

– « Bon, on y va », souffle Joëlle, « on a des invités à midi »

– « Euh, oui, bien sûr », répond Mathieu.

– « Tu as rencontré un copain ? »

– « Pourquoi tu me demandes ça ? »

– « Bah, je t’ai vu discuter avec un type pendant que je patientais pour le pain »

– « Ah oui, alors ça c’est drôle, impossible de me rappeler qui est ce mec. Pourtant il a l’air de bien me connaître, il m’a appelé par mon prénom ! »

– « Arrête, tu plaisantes ? »

– « Non, non. Je t’assure, sa tête me dit vaguement quelque chose, mais pas plus »

– « Mathieu, tu déconnes, j’espère », réplique Joëlle, l’air inquiet.

– « Ah non, pas du tout. En plus, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, ce genre de truc. C’est marrant »

– « Comment ça, c’est marrant ? Tu rencontres un type, tu discutes avec lui, tu n’es pas foutu de savoir qui c’est et tu trouves ça marrant ? »

– « Bah ouais, c’est drôle. Je pense que c’est dû à la surcharge d’informations. Au bout d’un moment, y’a saturation ! »

– « N’importe quoi », s’emballe Joëlle. « Tu te rends compte de ce que tu dis ? À cause de trop d’informations, ce serait normal de ne plus savoir à qui on parle ? »

– « Ça va, Joëlle, je n’ai pas dit ça. La vie moderne est tellement chargée, ce n’est pas étonnant que parfois on ait de petites absences ! »

– « En tous les cas, les effets de la vie moderne ne se font pas sentir sur tout le monde ! Ton copain, il t’a bien reconnu, lui ! »

– « Oui bien sûr, je suis parfois un peu rêveur »

– « Et tu te contentes de ça comme explication ? Mais c’est grave, Mathieu. Il faut absolument que tu consultes. Des maladies sérieuses commencent toujours par ce genre de symptômes ! »

– « Ah ça y’est. Tout de suite. Tu veux que je réserve une place dans un établissement de traitement d’Alzheimer ? », lance Mathieu en riant.

– « Vas-y, rigole. Moque-toi de moi »

– « Allez Joëlle, détend-toi. Tu accordes trop d’importance à des détails insignifiants »

Absence3– « Tu es complètement inconscient, Mathieu. On en reparlera avec Pierre et Monique tout à l’heure. Je suis certaine qu’ils seront de mon avis »

– « Si ça te chante. Et après, si le diagnostic est confirmé : on appelle les urgences dès cet après-midi ou on attend pour voir si ça se dégrade ? »

– « Bon, ça va. On ne parle plus de ça. Il n’y a pas moyen de discuter avec toi »

 

Sur ces derniers mots, la petite famille quitte le passage piéton. Ils marchent en silence. Soudain, Mathieu s’arrête, net. Il  prend le bras de Joëlle, la regarde droit dans les yeux.

 

– « Depuis un moment, il y a un petit garçon qui nous suit », lui dit-il d’un ton grave. « Il me tient par la main et m’appelle papa. Tu le connais, ce gamin ? »

– « Ce que tu peux être con, quand tu t’y mets ! »

Philippe Gitton

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