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Ruy Blas, péril à la Cour !

La cité des rois de France, Saint-Denis (93), se pare aux couleurs de la Cour d’Espagne jusqu’au 15 mars. Pour accueillir Ruy Blas, le drame de Victor Hugo superbement mis en scène par Yves Beaunesne. De l’amour et des larmes, un dramatique condensé d’éducation politique ! Sans oublier Mlle Julie à la Girandole, Alors Carcasse à Clamart et Ivry.

 

Les loups sont entrés dans Paris, plus précisément à Saint-Denis ! À la nuit tombée, dans les coulisses et la pénombre du Théâtre Gérard-Philipe, s’élèvent d’étranges rumeurs. Les Espagnols ont passé la frontière, entre basilique et station RER, ils squattent les lieux sans vergogne. Avec armes et bagages, amours et querelles de pouvoir, maîtres et valets, toute la Cour dont une jeune reine d’Espagne fort déconfite et un certain Ruy Blas grand idéaliste, bel éphèbe mais fort naïf… L’ambiance est plombée, bas l’horizon, chacun se doute bien que l’affaire va tourner au vinaigre, surtout quand d’aucuns, fourbes et cupides, s’emploient à mettre de l’huile sur le feu !

Au même titre que Hernani écrite en 1829 et dont la querelle nourrit toujours les imaginaires, Ruy Blas, l’une des pièces maîtresses de Victor Hugo, ne fait pas dans la dentelle ! Farouche opposant au roi Louis-Philippe mais pas encore ce fervent défenseur du peuple qu’il deviendra sous la férule de Napoléon III, l’auteur des Misérables s’empare de la décrépitude de la Cour d’Espagne pour mieux vilipender librement en 1838 le délabrement du royaume de France. Et contourner l’impitoyable censure d’alors : un pouvoir corrompu, des élites embourgeoisées, un souverain sans éclat… Par la figure de ce valet, devenu conseiller spécial de la jeune reine d’Espagne, Hugo se fait précurseur et annonciateur des révolutions à venir : contrairement aux apparences, quelques manants issus du peuple possèdent une haute valeur morale, ils s’affichent en capacité de gouverner et de légiférer pour le bien de tous ! Las, c’est sans compter sur la duperie de certains caciques attachés à leurs privilèges…

Don Salluste se joue de Ruy Blas avec dédain, faisant passer son valet pour son noble cousin plus enclin à la débauche qu’à la probité. Et de l’introduire à la Cour où, très vite, il conquiert le cœur de la jeune souveraine, sensible à son sens de la justice et de l’équité… À l’heure où il propose de radicales réformes pour évincer les nobles corrompus de l’entourage de la couronne, plus dure est la chute ! Héros d’un jour, le peuple est une nouvelle fois vaincu mais il aura prouvé à la face des nantis que l’Histoire, le pouvoir peuvent chanceler. Le règne des puissants peut basculer, le jour viendra où il basculera. Tragédie politique, drame amoureux, la pièce de Victor Hugo est tout cela à la fois, mais bien plus encore : la mise en images d’un décentrement de l’histoire, l’avenir ne se joue plus seulement sous les lambris dorés des palais, mais aussi dans la rue et au bord des ronds-points !

Une mise en scène chatoyante d’Yves Beaunesne, le metteur en scène et directeur de la Comédie Poitou-Charentes, une troupe au diapason pour emporter le public entre rire et émotion lors de sa création au festival de Grignan ! Un Ruy Blas de belle facture, qui fait honneur à son rang et au public enthousiaste qui applaudit à si magistrale interprétation. De la belle musique, des costumes et des lumières qui font briller les yeux. Avec une reine et son valet, Noémie Gantier et François Deblock, éclatants de justesse et de beauté, un Thierry Bosc en Don Salluste plus que royal, impérial de présence tant du geste que de la voix ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

– Mlle Julie : jusqu’au 06/03, au Théâtre de La Girandole de Montreuil (93). Dans un jeu de proximité fort délicat, visage et corps scrutés à la vidéo dans leurs expressions les plus intimes, Roxane Borgna et Jacques Descorde, sublimes de naturel aux regards perdus puis retrouvés, disputent à « aime-moi, je te hais » ! Une subtile variation, « Meurtre d’âme », composée par Moni Grégo à partir de la partition de « Mademoiselle Julie », la fameuse pièce d’August Stringberg. Un cantique païen, une divagation tant physique que métaphysique sur l’amour fou, voire impossible, entre une jeune noble rebelle et un serviteur aux ambitions affichées. De l’incontournable poids des racines familiales, de la folie héritée de ses géniteurs, du puissant désir de l’autre au mépris de sa classe sociale… Dans la mise en scène de Roxane Borgna, d’une ardente sensualité au risque que l’image sature parfois le propos, un combat charnel âprement livré sur les planches, la puissance et la beauté des corps autant que le poids et la profondeur des mots : un spectacle d’une rare force érotique, qui sublime avec bonheur le caractère quelque peu hermétique de cet étrange dialogue amoureux. Yonnel Liégeois

– Alors Carcasse : le 04/03 au Théâtre Jean Arp de Clamart dans le cadre du festival MARTO, du 12 au 15/03 à la Manufacture des Œillets / Théâtre des Quartiers d’Ivry. Bérangère Vantusso, la metteure en scène et directrice du Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine, ose battre les planches avec une pléiade de bâtons ou tiges de bois, tout autant désarticulés qu’ordonnés. S’emparant avec audace du texte de Mariette Navarro, elle le morcelle et le dissèque sans désemparer à coups de barre finement orchestrés. Cinq comédiens sur les planches, bâtons d’équilibriste en main, figures fantasmagoriques d’un squelette en dé(re)composition, la parole surgissant outre-tombe ou autre monde de ce ballet décharné : le choc est puissant pour le spectateur fort de son seul imaginaire pour braver la radicalité du questionnement. Qu’en est-il de notre monde et de notre temps ? Le fuir ou l’affronter, franchir le pas ou s’en abstenir, s’en mêler ou l’ignorer, s’emmêler ou jouer au solitaire ? Un théâtre d’objets au lyrisme affiché, une mise en scène hardie pour donner à voir et entendre autrement le bruit des catacombes ou la petite musique du monde, une surprenante chorégraphie d’images aussi belles que déroutantes pour extraire la substantifique moelle d’un peu banal corps-texte et/ou cortex. Yonnel Liégeois

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Lino Ventura, le Parmesan de Montreuil

La Première Guerre mondiale a décimé la population masculine, l’industrie et le bâtiment recrutent alors au-delà des Alpes. C’est à Montreuil, en 1927, que le futur Lino Ventura, le petit « macaroni » débarqué de Parme, s’installe avec sa mère. Sans oublier Les ritals, l’adaptation du roman de Cavanna sur les planches de La scène parisienne !

 

C’était en juin 1927. Luisa Borrini quitte Parme et une Italie rongée par la misère. Elle emmène son fils d’à peine huit ans, Angiolino, avec un double espoir : retrouver Giovanni Ventura, le père de l’enfant parti se faire oublier à Paris, y gagner une vie moins sordide. Avec le gamin, elle s’installe au 57 de la rue de Romainville, dans une maison sans eau ni électricité. Comme beaucoup de ses compatriotes,elle a rejoint une des petites communautés qui parsèment l’Est parisien. Avec une prédilection pour Nogent, Montreuil et Bagnolet… Angiolino fréquente l’école élémentaire du quartier. Pas longtemps. Il évoquera plus tard les brimades subies par cette mère qui ne parle pas français. Lui n’est rien d’autre que l’un des « macaronis » de l’école, qu’il quitte à neuf ans pour faire des petits boulots. En 1930, Luisa trouve un travail de femme de ménage dans un hôtel parisien, le tandem migre vers le 9ème arrondissement de Paris. Vingt-trois ans plus tard, après une brève carrière de lutteur puis de catcheur, Angiolino devenu Lino Ventura tient son premier rôle dans Touchez pas au grisbi.

Le jeune garçon et sa mère n’ont jamais fait que participer à un vaste exode d’Italiens, qui connut son acmé au cours des années 1920. Au lendemain de la Grande Guerre 14-18 qui a décimé la population masculine, les secteurs de l’industrie et le bâtiment sont avides de main-d’oeuvre. « Entre 1870 et 1970, c’est comme si un village de 600 habitants disparaissait tous les jours », résume la chanteuse montreuilloise Anna Andreotti qui a recueilli les témoignages de ceux qui ont traversé les Alpes. De celles débarquant le foulard noué sur la tête et dont la seule sortie autorisée était la messe. Aussi importantes soient-elles, les arrivées ne se traduisent pas par un effet de masse. La communauté des Italiens immigrés s’éclate en « petites Italies », selon une étude menée par Marie-Claude Blanc-Chaléard. Ce petit monde se satisfait d’un habitat précaire dans des baraques érigées sur les friches de la ville ou de maisons sommaires bâties sur les mêmes terres. Les hommes, célibataires ou venus seuls, se contentent d’hôtels modestes. Tous se retrouvent à effectuer les travaux les plus pénibles dans le bâtiment ou l’industrie. Les femmes ne sont pas épargnées, astreintes aux tâches les plus rudes. « Chez Bailly, usine de produits pharmaceutiques, au lavage des bocaux, il n’y avait que des Italiennes parce que c’était le plus dur », se souvient Mme Silva, citée par Marie-Claude Blanc-Chaléard.

Les immigrés italiens, tout européens qu’ils soient, sont rejetés autant au titre de ce statut social, qui les relègue dans des zones inhabitables pour les autochtones, que par un mode d’existence méditerranéen, jugé bruyant et négligé, dont ils ne peuvent se départir. Le dédain s’efface lorsqu’ils sortent l’accordéon pour animer les fêtes champêtres des parcs de Montreuil. Le musette transcende alors les différences culturelles, mais c’est sur le terrain de la politique que les fraternités se nouent autant que les fossés se creusent. Au point de rejouer une version montreuilloise de don Camillo et Peppone… Côté don Camillo, les Italiennes qui entendent ne pas rompre avec les fondements du catholicisme transalpin et côté Peppone, les antifascistes qui s’allient aux communistes de plus en plus victorieux dans cette banlieue devenant rouge. Pour la jeunesse, les deux institutions que sont l’Église (et ses patronages) et le Parti communiste (et ses organisations sportives) deviennent des lieux de brassage et donc d’intégration.

Le décret Laval de 1932, qui limite à 10% les étrangers à l’embauche (conséquence de la crise de 1929), et la mobilisation par Mussolini des hommes, fussent-ils émigrés, font disparaître 35% de la population italienne des statistiques de Montreuil. Jusqu’à son retour, à compter du milieu des années 50, attirée par la construction des HLM de la ville. Alain Bradfer

Les « ritals » de France

Au temps glorieux de la puissante sidérurgie lorraine, le patronat organisait à pied, en camions ou en wagons, le passage de la frontière pour cette main d’œuvre italienne bon marché, dont il manquait tant ! « En 1956, nous fûmes 42 jeunes de vingt ans à passer ensemble la frontière », se souvient Carlo. « Je suis arrivé un 23 mai à Villerupt et le 25, je partais au boulot dans le brouillard et le froid. Sans gants ni chaussures de travail. Mon seul réconfort, dans le bruit et la poussière ? Les copains de l’usine qui parlaient tous la même langue que moi ». En cette région, les « ritals » iront jusqu’à constituer presque 70% de la population !

Du rejet viscéral à l’intégration réussie, ce ne fut pas vraiment la « dolce vita » pour les « ritals » de France ! « Si vous passez un jour à l’heure de midi vers Mont-Saint-Martin ou Villerupt près d’une des nombreuses cantines italiennes », écrit L’Etoile de l’Est en juillet 1905, « votre odorat est désagréablement chatouillé par des odeurs d’abominables ratatouilles. Des vieilles sordides, à la peau fripée et aux cheveux rares, font mijoter des fritures étranges dans des poêles ébréchées. Et les bêtes mortes de maladie à des lieux à la ronde ne sont pas souvent enfouies », poursuit le journal local, « elles ont leur sépulture dans l’estomac des Italiens qui les trouvent excellentes pour des ragoûts dignes de l’enfer. La saleté chronique et la façon de vivre déplorables des Italiens font courir de sérieux dangers de contamination à la population indigène », conclut doctement le chroniqueur. Et L’Est Républicain d’ajouter que « les Italiens regroupés dans un ou plusieurs quartiers donnent l’impression qu’Hussigny ou Villerupt sont devenus des vieux quartiers de Rome et de Naples, pouilleux à souhait sous le clair soleil ».

Sociologues et chercheurs sont formels, l’immigration italienne en France constitue le plus ancien et le plus fort courant migratoire sur notre territoire. D’indésirables Les Ritals, selon le fameux roman autobiographique de Cavanna, deviennent pourtant indispensables à la bonne marche de l’économie française. Jusque dans les années 60 où le courant se tarit, cédant la place au « bougnoule ». Une page de l’histoire se tourne, une autre commence à s’écrire. Yonnel Liégeois

À voir : Les ritals, jusqu’au 26/04 au Théâtre La scène parisienne (75). Accompagné de l’accordéoniste Grégory Daltin, le comédien d’origine sarde Bruno Putzulu s’empare des mots de Cavanna. Avec verve et couleurs… « Pas besoin d’avoir baigné dans les macaronis pour être conquis…Dans un one man show tendrement bercé à l’accordéon, Putzulu retranscrit cet univers à cœur ouvert », commente Charlie Hebdo. Et le quotidien Le Parisien d’ajouter, « un hommage aux Italiens installés à Nogent depuis le milieu du XIXe siècle… On y retrouve le sel du roman et de la vie de ces Italiens dans un spectacle qui fait autant rire que pleurer ».

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Les bonnes ondes de Bérangère Vantusso

Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, la pièce Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre continue d’émettre ! L’histoire de la radio Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fit entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par la compagnie Trois-Six-Trente.

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

©J-M.Lobbé

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

© Céline Bansart

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène Le cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

©J-M.Lobbé

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ». Alors, plus d’hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 04 au 06/02/20, Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon. Le 10/02, Université de Tours. Du 27/02 au 07/03, Théâtre Dunois. Les 24 et 25/03, Scènes & Cités – Théâtre de Fos sur Mer. Du 06 au 10/04, L’ACB – Scène nationale de Bar-le-Duc. Les 17 et 18/05, Le POC – Pôle Culturel d’Alfortville.

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De Paris à Londres, Music maestro !

L’exposition « Paris-Londres. Music Migrations (1962-1989) » au Musée national de l’histoire de l’immigration nous plonge dans les brassages musicaux et les combats politiques à l’œuvre dans les deux capitales après les décolonisations. Twist, rock, reggae, punk, ska, soul, zouk, R&B, rap… Une immersion salutaire, magistralement rythmée jusqu’en janvier 2020.

 

À l’entrée de l’exposition, « Paris-Londres. Music Migrations (1962-1989) », une vidéo nous accueille nous montrant des Jamaïcains dansant sur « This is ska », extraite d’une émission de la BBC de 1964. Un panneau nous rappellera qu’ils sont issus de la « génération Windrush », du nom du navire qui relia Kingston (Jamaïque) à Tilbury (Royaume-Uni), le 21 juin 1948, registre des passagers à l’appui. Ce premier flux migratoire amorce la longue décolonisation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui va marquer les capitales britannique et française autant artistiquement que politiquement. Du début des années 1960 avec les indépendances de l’Algérie (5 juillet 1962) et des Caraïbes – la Jamaïque (6 août 1962) et Trinidad (31 août 1962) – à la fin des années 1980, on visite trois décennies de l’histoire musicale des deux villes.

Du twist au raï

Quand la jeunesse des années 1960 s’affirme et s’enflamme pour les Beatles ou Johnny Hallyday, des artistes issus des anciennes colonies prennent part au mouvement. En pleines heures chaudes du Golf Drouot ou du concert de la Nation de juin 1963, on découvre leur présence. En arrière-fond, est diffusé le tube « Sept heures du matin » de la Tunisienne Jacqueline Taïeb quand, grâce à de mini juke-box, on écoute au casque les morceaux de Vic Laurens et les Vautours (« Laissez-nous twister ») ou de Malika (« Ya ya twist »). Ces jeunes maghrébins, familiarisés avec la culture américaine, via les bases militaires où circulent les 45 Tours, twistent et dénoncent parfois déjà le racisme, à l’instar de Vigon et de son « Petit ange noir ». On s’immerge encore dans les grandes heures des cabarets orientaux, lieux de création et de collaboration artistique. On croise Cheikha Rimitti, chanteuse algérienne considérée comme la « mère » du raï moderne, Dahmane el Harrachi, auteur-compositeur et chanteur de musique chaâbi ou Noura, qui obtient en 1971 un Disque d’or pour ses ventes de disques en France. Au passage, on aperçoit le Cinématic 50, sorte de grand juke-box surmonté d’un écran qui diffusait les ancêtres des vidéoclips, présent dans les cafés fréquentés par les immigrés.

Happés par le tube « My Boy Lollipop », portés par Millie Small, une ado jamaïcaine qui propulse le ska sur la scène internationale, nous poursuivons la visite. Halte dans le studio qui diffuse sur grand écran une séquence de l’enregistrement de « The Harder They Come » avec Jimmy Cliff au moment de la naissance du reggae. Là, on peut admirer les créations d’artistes contemporains autour du thème de la musique comme la géniale série de batteries miniatures de la Danoise Rose Eken ou le bouquet de tubas, saxos et trombones coupés d’Arman.

La musique comme étendard

Difficile de détailler toutes les facettes du parcours, tant elles sont nombreuses, lequel ne va pas manquer de se corser. La présence de ces immigrés n’est pas que festive, elle devient revendicatrice. Dès les années 1950, les familles originaires des Caraïbes sont prises à partie dans le quartier londonien de Notting Hill. En réaction, la communauté crée un carnaval en 1966 qui deviendra une institution, donnant lieu à des affrontements avec la police. Ne pas manquer de visionner le film d’Isaac Julian « Territories » qui se penche sur l’histoire du rassemblement. Alors que les discours racistes se multiplient – y compris de la part d’Eric Clapton (!) – et que le National Front grimpe aux différentes élections, des concerts sous la bannière Rock Against Racism sont organisés, auxquels participent des musiciens anglais comme The Clash. Vidéos, musiques, coupures de journaux nous replongent dans l’époque où résonne le morceau « Police on my back » des Equals.

Le même phénomène apparaît en France. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, face à la multiplication des actes racistes et aux succès du Front national, la riposte s’organise notamment dans les banlieues. La musique rock sert d’étendard et le réseau Rock Against Police organise des concerts au milieu des cités, précédant la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, que l’on nommera Marche des Beurs, accueillie à Paris par 100 000 personnes. Nous reviennent à la mémoire, et dans les casques, les morceaux de Carte de séjour avec Rachid Taha mais aussi des Bérurier Noir.

Twist, rock, reggae, punk, ska, soul, zouk, R&B, rap, la playlist de l’exposition est incroyablement riche. Accompagnée de quelque 600 documents et œuvres d’art liés à la musique : instruments, costumes, photos, affiches de concerts, vidéos, pochettes de disques, fanzines… Une géniale rétrospective qui vous file la frite ! Amélie Meffre

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Montreuil, ses cheminées et fumées

Le 12 octobre, la ville de Montreuil (93) organise un colloque sur « La désindustrialisation 1970-1990, histoire et mémoires ». Retour sur le patrimoine industriel de la ville, ses spécificités et son rôle dans l’évolution de la cité.

 

La disparition des cheminées, gratte-ciel des villes industrielles, témoigne de la mutation de l’activité économique et de la désertion des usines. Ces cheminées étaient à l’est des grandes métropoles, en sorte que leurs fumées, poussées par les vents dominants d’ouest, n’en empuantissent pas l’air. À l’ouest donc, les résidences bourgeoises, à l’est les ateliers et les ouvriers qui les servent. Il en subsiste une à Montreuil, dans ce qui fut les ateliers des pianos Klein, au 26 de la rue de Robespierre. Elle a cessé de cracher vapeurs et fumées depuis des décennies, dernier témoin industrieux de la ville.

Au milieu du XIXème siècle, Paris a chassé vers sa banlieue les activités que le prix du mètre carré urbain et les nuisances rendaient insupportables au cœur de la capitale. Les ateliers migrent, les sièges des entreprises demeurent parisiens. Parmi les premiers délocalisés vers Montreuil, les peausseries Chapal abandonnent la rue Roquépine en deux séquences, en 1857 pour partie et en 1897 pour la totalité. Les Chapal font figure de pionniers dans ce qui deviendra une vocation de Montreuil dans le traitement de la peau de lapin : les Jumel, Hugon et Fourniers suivent. Et avec eux, leurs clients de la pelleterie et de la chapellerie, leurs fournisseurs de la chimie des teintures et des traitements.

Près des fortifications parisiennes, les horticulteurs du bas de la ville résistent à l’invasion industrielle mais ils cèdent leurs lopins de terre à des prix sans aucune mesure avec ceux en cours à Paris. Dans la foulée des Chapal, Pierre-François Jumeau, inventeur de la poupée à tête de porcelaine et bras en cuir, quitte Paris et s’installe rues de Paris et François-Arago. En 1890, un millier d’ouvriers et d’ouvrières sortent 300 000 poupées par an. L’entreprise fusionne en 1899 avec la Société française des bébés et jouets, avant de passer sous le contrôle de l’allemand Fleischmann qui fait évoluer les méthodes de production, au point de produire un million de poupées avec 150 travailleurs. Une quinzaine de de fabricants parisiens fondent Jouets de Paris et plantent leur usine à Montreuil en 1908. L’année suivante, le lieu est victime d’un incendie ruineux. Une nouvelle usine JEP prend le relais au milieu d’une éclosion d’une vingtaine d’entreprises dans le secteur. Dont Dreyfus & Syam, Lefebvre & Vilain, Camelin…

Capitale du jouet, capitale de la peau de lapin, Montreuil présente au début du XXème siècle un paysage industriel bien plus complexe. En 1906, Fernand Bournon, l’historien de Paris constate qu’« il est presque impossible d’assigner à une catégorie d’industrie la prédominance sur les autres ». À la petite métallurgie s’ajoute la transformation du bois, avec plus de 150 établissements. Le plus emblématique ? Cavillet (qui deviendra la Société parisienne de tranchage et déroulage), fondé à Saint-Mandé  en 1870, s’installe au 82 rue de Lagny. Il n’en subsiste aujourd’hui que l’enseigne en style Art nouveau ouvrant désormais sur un complexe immobilier.

Il est jusqu’à l’alimentaire à se tailler une place de choix dans cet univers crachant la fumée : une biscuiterie, la Basquaise, un grand de la confiserie, Krema et une brasserie, Bouchoule, devenue un lieu d’exposition pour les artistes. Au nombre des 750 entreprises qui subsistaient dans les années 50, employant 20 000 personnes, il faut ajouter Grandin, fabricant de radios et téléviseurs perdu dans la nébuleuse Thomson-CSF. Et l’autre électronicien, Haftermeyer devenu Temex, dont l’immeuble Art déco, à l’angle de la rue des Caillots et de l’avenue Faidherbe, vaut le déplacement et le coup d’œil. Autre temps, autres mœurs : les plus petits ateliers furent transformés en lofts, les plus grands en complexes d’immeubles ! Ainsi vit et va la ville. Alain Bradfer

 Programme du 12/10, en la salle des fêtes de la mairie :

– 10h00 : Introduction, par les historiens Xavier Vigna et Nicolas Hatzfeld

– 10h20 : Conférence de l’historienne Amandine Tabutaud, « Les travailleuses, salariées, confrontées à la désindustrialisation »

– 11h40 : Conférence d’Antoine Furio, chargé de mission sur « Le patrimoine industriel »

– 14h00 : Table ronde avec Henri Rey, Marc Giovaninetti et Jean-Pierre Brard

– 15h00 : Visite des sites industriels de Dufour, Krema et Grandin

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Galilée, et pourtant elle tourne !

Jusqu’au 9 octobre à la Scala de Paris, Claudia Stavisky présente La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens jouent leur partition avec une belle conviction. Avec Philippe Torreton dans le rôle-titre.

 

La première vertu de cette Vie de Galilée, initiée et présentée par Claudia Stavisky, est de mettre en pleine lumière la qualité et l’actualité du poème dramatique de Brecht traduit par Éloi Recoing. Ce qui, après tout, pour ce qui concerne la mise en valeur d’un texte, devrait être la moindre des choses pour tout spectacle théâtral. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas comme en témoigne le travail effectué par Éric Ruf à la Comédie-Française, donné il y a à peine trois mois sur la même œuvre et dans la même traduction… Cela n’en souligne que mieux le mérite de Claudia Stavisky et de son équipe qui ont su tracer avec une belle et subtile autorité la ligne dramatique de la pièce de Brecht, en la débarrassant de toute fioriture et commentaire superflus, en rythmant les quinze séquences avec souplesse, au fil du passage du temps puisque la pièce se déroule de 1609 (un an avant que Galilée ne fasse hommage à la République de Venise et à son Doge de sa « nouvelle » invention, une lunette astronomique), jusqu’aux derniers jours du savant en 1642. Plus de trente ans de la vie de Galilée sont ainsi évoqués avec comme point d’orgue l’abjuration de ses théories sous la menace de l’Inquisition, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre secrètement ses recherches et de pouvoir transmettre ses fameux Discorsi.

Écrite en 1938, alors que l’auteur était en exil, la pièce ne fut créée qu’en 1943, puis reprise à Hollywood en 1947. Entre-temps, en 1945, la bombe atomique larguée sur Hiroshima a tout bouleversé. Brecht reprend sa pièce et l’infléchit : la recherche scientifique ne saurait définitivement ignorer ses relations avec le politique. Le conflit de Galilée avec les instances religieuses et politiques de son temps prennent soudainement une tout autre ampleur. Tout est dit, et de la plus belle des manières. La langue de Brecht, excellemment restituée par Éloi Recoing, est superbe et d’une grande subtilité, les comédiens emmenés par Philippe Torreton la portent à son plus haut degré d’incandescence. Il y a près de trente ans, Antoine Vitez avait mis en scène la pièce de Brecht (déjà dans la traduction d’Éloi Recoing) à la Comédie-Française dont il était alors l’administrateur, avec tous les moyens nécessaires (ne serait-ce qu’au niveau pléthorique de la distribution). Claudia Stavisky, qui fut l’élève de Vitez au CNSAD, n’a pas oublié cette représentation. Avec des moyens plus modestes (ils ne sont, par exemple, « que » onze comédiens à faire vivre ce Galilée), et sans vouloir en rien l’imiter, elle y fait tout de même référence, ne serait-ce que dans le souvenir qu’elle a gardé de la représentation. Voilà qui était de bon augure.

Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens, dirigés avec beaucoup de finesse par la metteure en scène, jouent leur partition avec une belle conviction. Emmenés par Philippe Torreton campant un Galilée qui, même au plus fort de son travail, n’oublie jamais les plaisirs de la vie. C’est un homme de chair, rusé, qui n’hésite pas à s’octroyer les mérites de la découverte d’un autre (celle de la lunette astronomique) pour pouvoir poursuivre ses recherches. Car chercher et penser sont, chez lui, de l’ordre de la jouissance. C’est cette figure, humaine, trop humaine, que Philippe Torreton incarne avec justesse. Il parvient à restituer les contradictions de l’homme, ce « jouisseur de la pensée » comme le souligne Claudia Stavisky. Et ce n’est pas le moindre mérite de Brecht que de nous avoir présenté avec une telle clarté toutes les données du problème, en un moment crucial de la vie et du travail de Galilée dont la logique des recherches ne pouvait qu’aboutir à la mise en cause de l’existence de Dieu… Philippe Torreton rend palpable tous les aspects de la personnalité du savant, entre sa farouche détermination à poursuivre ses recherches scientifiques et l’amour de la vie avec ses côtés nobles et moins nobles (comme la peur viscérale de la souffrance, celle que pourrait lui infliger la torture que lui promet l’Inquisition au cas où il persisterait dans l’affirmation des conséquences de ses découvertes). Toute l’équipe, de Frédéric Borie à Michel Hermon que l’on est heureux de retrouver sur un plateau de théâtre, en passant par Alexandre Carrière ou Nanou Garcia, l’épaule au mieux, tous au diapason pour rendre justice à l’œuvre de Brecht. Jean-Pierre Han

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Flora Tristan, une femme actuelle

Née en 1803, Flora Tristan est l’une des grandes figures qui ont inspiré le mouvement ouvrier et le féminisme. Olivier Merle publie Le Destin tourmenté de Flora Tristan. Une BD en trois volumes pour retracer son histoire et saluer sa mémoire.

 

Jean-Philippe Joseph – Comment avez-vous découvert Flora Tristan ?

Olivier Merle – Au départ, je voulais écrire une biographie sur Paul Gauguin. Lors de mes recherches, j’ai appris en lisant Le paradis un peu plus loin, de Vargas Llosa, que sa grand-mère était Flora Tristan. Il en parlait comme d’un personnage extraordinaire. A mon tour, je me suis passionné pour elle, jusqu’à me procurer la thèse de 700 pages que lui a consacrée dans les années 1920 l’universitaire Jules Puech. Et de publier, au final, Le Destin tourmenté de Flora Tristan.

J-P.J. – Qui était cette femme ?

O.M. – Flora est issue de la noblesse espagnole. Son père avait fait fortune au Pérou. A sa mort, sa mère et elle se retrouvent à vivre dans un taudis à Paris, le mariage des parents n’ayant pas été reconnu civilement. A 17 ans, elle est ouvrière coloriste chez un lithographe et devient son épouse. Il s’agissait probablement d’un mariage à moitié arrangé, à moitié forcé. Victime de violences conjugales, elle fuit avec ses deux garçons et sa fille. Toute sa vie, elle militera pour le rétablissement du divorce, aboli en 1816.

J-P.-J. – Pour subvenir à ses besoins, elle entre au service de deux aristocrates anglaises…

O.M. – Oui. Flora (qui a appris à lire et à écrire toute seule) va découvrir Mary Wollstonecraft (1759-1797), la mère de Mary Shelley, l’auteure de Frankenstein. Mais elle est surtout une pionnière du féminisme. De retour à Paris, Flora fréquente les socialistes utopiques (Charles Fourier, les saint-simoniens…), des écrivains, des ouvriers, des militants. Elle se dit socialiste et féministe. Le féminisme de Flora est universel. Pour elle, le féminisme est la clé de l’humanisme.

J-P.-J. – Elle est un témoin de son époque. Et, en même temps, ses écrits sont d’une étonnante actualité…

O.M. – Elle aimait parler aux gens, les écouter, rendre compte du quotidien des invisibles, des plus défavorisés. Sa condition d’ouvrière et de domestique y est bien sûr pour quelque chose. Elle a connu les bas-fonds à Londres, elle a été confrontée à la réalité de l’esclavage au cours de son voyage au Pérou pour tenter de se faire reconnaître par sa famille paternelle. Son premier livre, publié en 1835, est Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères. Dans cet essai, elle plaide pour la création d’une Société chargée de leur accueil et de leur instruction afin de faciliter leur insertion et éviter qu’elles soient les doubles victimes de la xénophobie et de l’exploitation, notamment sexuelle.

J-P.-J. – Cinq ans avant Le Manifeste de Marx et Engels, elle appelle à l’union ouvrière…

O.M. – Marx connaissait Flora, il la cite d’ailleurs, plusieurs fois, dans La Sainte Famille. L’Union ouvrière est d’abord un livre, sorti en 1843. Il s’agit d’une vaste enquête sociale sur la réalité du prolétariat, les conditions de travail, les rapports de subordination aux patrons. Son idée est que les ouvriers et les ouvrières doivent se constituer en une classe « solide et indissoluble », payer quelqu’un pour les représenter et défendre la cause devant la nation et dans les cercles du pouvoir. Elle veut faire reconnaître la « légitimité de la propriété des bras », la légitimité du droit au travail pour tous et pour toutes. Elle postule aussi que « l’égalité en droit de l’homme et de la femme est l’unique moyen de constituer l’Unité humaine ». Elle imagine des maisons ouvrières où les jeunes pourraient apprendre à lire et à compter, et les anciens finir leurs jours dignement. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

« Il n’est sans doute pas de destinée féminine qui, au firmament de l’esprit, laisse un sillage à la fois aussi long et aussi lumineux que celle de Flora Tristan ». André Breton

« Ma grand-mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien, je me fie à Proudhon… Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres, l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument… Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas-bleu socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le Père Enfantin le compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, etc. Entre la vérité et la fable, je ne saurai rien démêler et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut ». Paul Gauguin

 Repères

Olivier Merle enseigne les arts appliqués. Il signe un premier scénario de BD avec Tranquille courage, l’histoire d’un fermier, Auguste, qui se porte au secours et recueille un aviateur américain en 1944. Il publie ensuite Âmes nomades, sur la question des migrants. Le premier volet de la trilogie Le Destin tourmenté de Flora Tristan est sorti fin 2018. Il est l’auteur des dessins et du scénario. Le deuxième tome est prévu courant 2019.

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Bussang et son théâtre populaire

Voilà plus de 120 ans que le Théâtre du Peuple anime le village de Bussang, niché au cœur de la vallée vosgienne. Comme à ses débuts, le lieu mélange amateurs et professionnels et accueille un public panaché. Avec trois pièces à l’affiche, jusqu’en septembre. Retour sur une aventure hors du commun.

 

C’est en 1895 que Maurice Pottecher, jeune poète, marié à la comédienne Camille de Saint Maurice, dite « Tante Cam », a l’idée d’installer un théâtre dans son village natal, Bussang (Vosges). Son père, Benjamin, à la tête d’une importante usine de fabrication de couverts est ouvert aux idées humanistes. En tant que maire, il fait construire un hôpital, une école et même une gare où le train arrive depuis Paris. Il va donc financer le projet du fils qui participera à l’essor de la vallée. Elle est alors dynamique en cette fin du XIXe siècle quand on compte, outre l’entreprise Pottecher qui emploiera jusqu’à 300 personnes, sept usines textiles et des thermes qui amènent nombre de touristes.

Une aventure villageoise
L’idée est d’impliquer la population locale dans la vie du théâtre, tant dans la construction de la grande bâtisse en bois, avec son célèbre fond de scène s’ouvrant sur la forêt, que dans la réalisation des décors et des costumes, l’administration et les représentations. Les menuisiers et électriciens se font régisseurs quand les ouvrières du textile confectionnent les costumes. « La Passion de Jeanne d’Arc », « L’Anneau de Sakountala », « L’Empereur du Soleil couchant », « Le Château de Hans »… : les pièces de Maurice Pottecher sont jouées par des membres de la famille, tels le célèbre chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher ou son père que l’on désigne comme le « Raimu vosgien ». S’y mêlent aussi des professionnels, tels « Tante Cam » ou Pierre Richard-Willm, une vedette de l’époque qui va participer à l’aventure et attirer un large public. Ils se chargeront de repérer et de former à la scène des habitants du village, de la directrice

©Jean-Louis Fernandez

de l’hôpital au secrétaire de mairie, mais aussi des ouvriers des usines.

L’utopie à l’œuvre
Pour devise « Par l’art pour l’humanité », Maurice veut bâtir « un théâtre à la portée de tous les publics, un divertissement fait pour rapprocher les hommes et gommer les clivages sociaux et culturels ». Au Théâtre du Peuple se côtoieront le bourgeois local, l’ouvrier comme le touriste et l’intellectuel. Comme le souligne l’historienne Marion Denizot, « Maurice Pottecher met directement en pratique sa conception théorique d’un théâtre populaire. Il définit un répertoire écrit pour le public local (…). Les sujets sont prioritairement issus (…) de ce que l’on pourrait nommer le « folklore local » ». Dans le courant hygiéniste de l’époque et dans une démarche paternaliste, Maurice Pottecher entend offrir à la population des « loisirs sains ». Ainsi sa première pièce jouée en 1895, « Le Diable marchand de goutte » dénonce le fléau de l’alcoolisme. La démarche d’œuvrer à la démocratisation du théâtre s’inscrit aussi dans les idéaux d’alors, défendus par de grands noms tels Jules Renard, Jacques Copeau, Charles Dullin, Louis Jouvet ou Romain Rolland. Ils viendront saluer à Bussang la naissance du premier théâtre populaire. Sur des intuitions,

©Jean-Louis Fernandez

convictions et ambitions portées et partagées ensuite par Jean Vilar.

Un pari gagné
Un siècle et deux décennies plus tard, le Théâtre du Peuple continue de défendre sa mission première en proposant un théâtre exigeant et accessible au plus grand nombre. Le répertoire s’est élargi dès les années 1970 avec des pièces du répertoire (Shakespeare, Tchekhov, Brecht…) et des textes contemporains. Nombre de metteurs en scène de talent en ont pris les rênes à l’image de Tibor Egervari, François Rancillac, Jean-Claude Berutti, Christophe Rauck, Pierre Guillois, Vincent Goethals ou depuis 2017, Simon Delétang. Maintenant, l’activité se déploie tout au long de l’année avec des spectacles et des stages. Ce théâtre chargé d’histoire attire encore aujourd’hui une foule importante de spectateurs, dont beaucoup ne sont pas des férus de théâtre. Amateurs et comédiens confirmés continuent à se côtoyer sur scène quand bénévoles et professionnels gèrent le lieu en pleine ébullition estivale. Une bien belle réussite ! Amélie Meffre

Du classique au contemporain :

Avec « La vie est un rêve » de Pedro Calderón de la Barca, le metteur en scène Jean-Yves Ruf plonge le spectateur bussenet en plein siècle

©Jean-Louis Fernandez

baroque, le Siècle d’or espagnol ! Écrite en 1635, la pièce est le chef d’œuvre de Calderon, emblématique des questions qui agitent le dramaturge : la force de la liberté contre les puissances du mal. Conte initiatique autant que fable politique, entre rêve et réalité, l’histoire mouvementée du jeune Sigismond. En terre de Pologne, un vieux roi quelque peu « timbré » de prescience, inflige à son fils un traitement inhumain : à craindre un futur comportement bestial, il en fait un animal ! Trois journées qui conduisent de la soumission à la révolte, un délirant enchevêtrement de quiproquos, mentaux et verbaux, sur les désirs et les passions, les fantasmes et les pulsions… Entre drame et comédie, une interprétation qui mêle comédiens amateurs et professionnels dans la tradition de Bussang ! Avec le jeune Sylvain Macia dans le rôle de Sigismond et l’affûté Thierry Gibault en roi Basile.

Pour basculer en totale modernité avec « Suzy Storck », le spectacle

©Jean-Louis Fernandez

en soirée… Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor, une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancoeurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente Simon Delétang, « qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale, une mise en scène minimaliste mais fort suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de Magali Mougel, une jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple s’enorgueillit à juste titre de mettre sous les feux de la rampe, une première depuis la disparition du « padre » et fondateur, Maurice Pottecher. Yonnel Liégeois

Koltès, d’Avignon à Bussang :

Après le succès remporté au récent festival d’Avignon, dans l’enceinte de l’emblématique Caserne, « Moi, Bernard » franchit la ligne des Vosges pour s’installer en la prairie de Bussang. Disparu en 1989, compagnon de route de Patrice Chéreau, Bernard-Marie Koltès demeure l’un des plus grands dramaturges de notre temps ! Tout amateur de théâtre connaît, a vu ou applaudi au moins l’une de ses pièces : La nuit juste avant les forêts, Combat de nègre et de chiens, Roberto Zucco, Dans la solitude des champs de coton… S’emparant de

©Marc Philippe

sa correspondance (Lettres, un recueil paru en 2009 aux éditions de Minuit), Jean de Pange nous plonge avec tendresse et délicatesse dans les méandres de la vie de cet homme et dramaturge au destin si singulier ! Pas d’afféteries dans la bouche du comédien : les mots, rien que les mots et propos de Koltès, ses peurs, ses craintes, ses doutes, ses ambitions et ses échecs d’écriture, sa soif de vivre à Metz ou ailleurs : en Afrique, aux Amériques, au Portugal ! « Je ne l’ai jamais rencontré, mais il m’accompagne depuis le début de ma pratique théâtrale », avoue Jean de Pange. « Je fais le choix de traverser son existence fascinante, d’oser le « je » de Bernard tout en restant bien moi ». Entreprise réussie, dans une mise en scène de Laurent Frattale, la mise en lumière des temps forts de l’existence d’un homme révolté par la faillite de l’Occident. Qui brûle sa vie à la quête d’autres amours et d’autres cultures, d’autres continents et d’autres écritures. Un spectacle qui incite et invite à s’immerger à corps perdu dans l’œuvre de Koltès. Yonnel Liégeois

À voir : « L’impromptu », lectures de textes contemporains du monde entier par les équipes artistiques de l’été. « Tartuffe » de Molière, dans une mise en scène de Jean de Pange au Théâtre de la Rotonde à Thaon-Les-Vosges (bus gratuit aller-retour au départ du Théâtre du Peuple). « La place royale » de Corneille, dans une mise en scène de Claudia Stavisky, au Théâtre du Peuple de Bussang. « Faits d’hiver », cinq auteures et metteuses en scène présentent leur travail à Bussang, dans une expérience théâtrale inédite. 

À lire : Le Théâtre du Peuple de Bussang, cent vingt ans d’histoire, par Bénédicte Boisson et Marion Denizot (Éditions Actes Sud). Le Théâtre du Peuple, par Romain Rolland (préface de Chantal Meyer-Plantureux, Éditions Complexe). Un siècle de passions au Théâtre du Peuple de Bussang, par Frédéric Pottecher et Vincent Decombis (Gérard Louis éditeur). Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux, par Chantal Meyer-Plantureux (préface de Pascal Ory, Éditions Complexe).

À écouter : « Le théâtre de Bussang, une aventure villageoise ». Un documentaire d’Amélie Meffre, réalisé par Anne Fleury (1ère diffusion : 02/11/2016).

 

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Le crépuscule, Avignon 2019

D’après Les chênes qu’on abat d’André Malraux, se donne à Présence Pasteur « Le Crépuscule ». Dans une mise en scène de Lionel Courtot, la rencontre à la Boisserie en 1969 du Général de Gaulle et de son ancien ministre de la Culture. Sans oublier « Morgane Poulette » à La Manufacture.

« Le 11 décembre 1969, je retrouve le général de Gaulle au crépuscule de sa vie », selon les dires d’André Malraux, son ancien ministre de la Culture : une seule journée, une seule rencontre à Colombey-les-Deux-Églises, nous fait-il croire, pour composer le long dialogue des Chênes qu’on abat, son livre paru en 1972 que Lionel Courtot adapte pour la scène à Présence Pasteur. Un titre d’ouvrage en référence à Victor Hugo, rien de tel pour poser la stature du personnage… Un chêne abattu mais immortel, éternel éveilleur de consciences pour la postérité ! Certes, l’année 2020 sera « l’année de Gaulle » pour les 130 ans de sa naissance, les 50 ans de sa disparition et les 80 ans de l’Appel du 18 juin… Certes, entre l’imposante bibliothèque et le vaste bureau de la Boisserie nimbés de clair-obscur, Lionel Courtot signe une lumineuse mise en scène… Certes, tels deux monstres surgissant des limbes de l’histoire, John Arnold et Philippe Girard sont d’une puissance et d’un naturel

Co Max Fryss

confondants dans leur interprétation… Certes, mais encore ?

Le texte emphatique, grandiloquent de Malraux peine à convaincre l’auditoire, à moins qu’il ne soit nostalgique des Compagnons de la Libération. Dialectique et contradiction, interrogation et mise en perspective, autant de marqueurs qui ne sont assurément point conviés sous la plume de l’écrivain. Malraux se révèle subjugué, fasciné par son héros, son maître qu’il élève au rang d’icône. « Ces pages, lorsque je les écrivais, étaient destinées à une publication posthume », précise-t-il, « je ne souhaitais pas fixer un dialogue du général de Gaulle avec moi, mais celui d’une volonté qui tint à bout de bras la France ». Génial affabulateur, ce Malraux ! Seuls percent à l’envie et à longueur de dialogues un hymne à la gloire du grand Charles autant qu’à celle de son scribe qui soigne son portrait pour le futur, un plaidoyer pro domo qui ne cesse de vanter les valeurs républicaines et les choix stratégiques de celui qui a eu le mérite de relever la France du déshonneur : de grandes envolées lyriques pour la postérité, de hautes pensées philosophico-politiques pour l’Histoire ! Alors que les utopies ne sont plus de mise et que le discours politique se délite aujourd’hui dans l’affairisme et le populisme, sur les planches renaît de ses cendres l’image de l’homme providentiel, visionnaire et unique détenteur du chemin d’avenir à suivre sans sourciller ni discuter.

Au final, figures emblématiques d’un temps à jamais révolu, économes de leurs gestes comme figés devant le poids de l’histoire, soliloquent sur scène deux comédiens de grande stature, burinant avec talent l’effigie de deux grandes statues. Yonnel Liégeois

À voir aussi :

– Morgane Poulette : De Thibault Fayner, mise en scène d’Anne Monfort, La Manufacture. Cernée d’eau et sombrant dans les larmes, Morgane Poulette conte et se raconte, se donne à voir et entendre ! Nimbée d’une lumière tamisée, naufragée solitaire sur son île imaginaire, dans un dispositif scénique original et poétique, la jeune chanteuse junkie confesse ses heurts et malheurs, douleurs et déboires amoureux. Entre révolte underground et dénonciation politique, chagrin d’amour et création artistique, le diptyque de Thibault Fayner, « Le camp des malheureux » et « La londonienne », résonne avec force sous les traits de Pearl Manifold. Seule en scène, entre humour et émotion, elle ondule magnifiquement du corps et de la voix pour noyer, au propre comme au figuré, chagrins et désillusions, blessures au cœur et naufrages dans l’alcool et la drogue, vie et mort de son ami-amant. Superbement mises en scène par Anne Monfort, les tribulations d’un couple à la dérive dans une Angleterre désenchantée au capitalisme triomphant. Y.L.

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Frédéric Pierucci, « Le piège américain »

Les États-Unis possèdent un bras armé économique, le Departement of Justice, d’une efficacité tout aussi redoutable que leur arsenal militaire le plus puissant du monde. Pour preuve, le document fort révélateur Le piège américain. Sous la plume de Matthieu Aron, le témoignage de Frédéric Pierucci dans l’affaire Alstom.

 

La vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric est sans doute l’une des opérations industrielles les plus catastrophiques que la France ait eu à subir au cours de ces dernières années. Des technologies de pointe, fruits de recherches et d’investissements de plusieurs décennies, se sont retrouvées du jour au lendemain bradées entre des mains étrangères, mettant notamment le pays en état de dépendance pour des pièces de son parc nucléaire et militaire. Quel intérêt y avait-il à une telle opération ? Comment a-t-on pu convaincre des capitaines d’industrie de trahir ainsi les intérêts de leur pays ? Comment le simple citoyen, le gouvernement français, les salariés d’Alstom ont-ils pu être ainsi floués par la machine de guerre dont se sont dotés les États-Unis, son gouvernement et ses lobbies pour détrousser des pays dits « amis » ?

La réponse tient en un seul mot : l’extraterritorialité, cette capacité exorbitante dont se sont dotés les États-Unis pour sanctionner les entreprises qu’ils considèrent être corruptrices dans le reste du monde. C’est ainsi que, depuis 2008, vingt-six sociétés ont payé des pénalités de plus de 100 millions de dollars au Trésor américain. Parmi elles, quatorze entreprises européennes ont dû régler une note pour un total de 6 milliards de dollars, dont cinq françaises qui totalisent 2 milliards de dollars d’amendes. Mais y a-t-il une équité, une impartialité de cette justice ? La lecture du Piège américain permet de se faire une opinion…

 Tandis que Patrick Kron, le PDG de l’époque, s’en sort avec un joli pactole, Frédéric Pierucci, l’un de ses cadres, est lui l’otage du DOJ (Departement of Justice). Emprisonné dans des conditions abominables pour des délits improbables dont il n’est en rien responsable, victime d’une machination d’État où le rôle des agences d’espionnage américaines et les outils du DOJ ont montré leur perversité extrême au service d’un objectif clair, l’homme se débat au milieu de procédures kafkaïo-staliniennes. Son rôle, et c’est ce qu’il dénonce dans ce document signé en collaboration avec le journaliste Matthieu Aron ? Servir d’épouvantail pour que ceux qui sont placés au-dessus de lui prennent les décisions attendues par les autorités américaines… Et ça marche ! Aux États-Unis, la justice n’est qu’une affaire de deal.

C’est donc l’histoire de cet homme, Frédéric Pierrucci, otage de la machine de guerre économique américaine, que raconte le livre. Au-delà de cette histoire vraie, de nombreux enseignements sont à tirer de la réalité de cette nouvelle forme de guerre froide que les États-Unis mènent contre le reste du monde. Des informations sont aussi données sur les groupes qui sont dans le viseur. En effet, Alstom n’est pas la seule grande entreprise européenne dans le collimateur des Américains. On peut même dire qu’avec ces méthodes, tous les groupes industriels d’importance sont potentiellement les victimes du DOJ. Il y a donc urgence à ce que les Européens prennent des mesures pour s’en protéger. Régis Frutier

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Nicole Abar, une footballeuse toujours d’attaque

Ancienne championne de football, Nicole Abar fait de la lutte contre les stéréotypes de genre un combat au quotidien. Elle milite pour l’égal accès des filles et des garçons à la pratique sportive.

 

Jean-Philippe Joseph – Ancienne internationale, huit fois championne de France, vous avez fini meilleure buteuse de la compétition en 1983. À l’époque, peu de gens s’intéressaient au football féminin. Aujourd’hui, la France organise la Coupe du monde…

Nicole Abar – C’est irréel ! Jamais, je n’aurais pensé le voir de mon vivant. J’ai vécu le football comme une anomalie, un garçon manqué. Tout a commencé à 11 ans, je regardais les garçons jouer. Un dirigeant est venu me demander si je voulais m’inscrire au club, il avait besoin de faire une licence pour monter une équipe. J’ai répondu oui. Je courais vite, j’avais le sens du but, techniquement j’étais douée. Il n’y avait pas d’équipes de filles, pas de compétitions. Je portais les tenues des garçons. Vu mon petit gabarit, les talons des chaussettes m’arrivaient aux mollets, mais j’étais heureuse sur le terrain ! J’avais la liberté que je n’avais pas dans ma vie d’enfant, je suis née en 1959 d’une mère italienne et d’un père algérien. Dans ces années-là, quand on avait les cheveux frisés, on rasait plus les murs.

J-P.J. – Vous disputez le premier championnat de France de foot féminin en 1975. Deux ans plus tard, vous êtes sélectionnée chez les Bleues.

N.A. – J’ai joué vingt ans au haut niveau, mais je n’étais pas professionnelle. Je m’entraînais le soir, après ma journée de travail à la Poste. Quand je jouais avec l’équipe de France, je touchais 150 francs (environ 20 euros, ndlr).

J-P.J. – En 1998, vous faîtes condamner le club du Plessis-Robinson (92) pour discrimination sexiste.

N.A. – Les dirigeants avaient décidé d’arrêter les sections féminines, une centaine de licenciées, pour miser sur les garçons. Avec les parents, on est allés en justice et on a gagné. On a ensuite reconstruit un club à Bagneux. Quand j’en suis partie, il évoluait en deuxième division.

J-P.J. – Le football féminin a-t-il basculé dans une autre dimension ?

N.A. – On est loin des garçons, de la surexposition médiatique, du star-system, des salaires délirants. Dans dix ans, peut-être… Prenez les filles du PSG, c’est la deuxième meilleure équipe du championnat derrière Lyon. L’an passé, elles ont dû trouver un autre terrain que le Camp des Loges pour laisser la place à la réserve masculine. Alors que le budget des garçons est de 600 millions d’euros, et que la Mairie de Paris est partenaire…

J-P.J. – La Coupe du monde va bénéficier d’un traitement médiatique inédit

N.A. – Oui, TF1 et Canal+ diffuseront tous les matchs. De quoi élargir l’audience, attirer annonceurs et distributeurs, booster les droits télé du championnat, susciter des vocations. On a un problème de masse et de maillage territorial. Les petites filles ne se représentent pas en joueuses de foot, elles n’ont pas de modèles. La plupart ne demandent pas à jouer, elles pensent que ce n’est pas pour elles. Les filles sont prisonnières de stéréotypes de genre. Les conséquences  ? À partir de trois ans, elles commencent à ne plus courir, à rester en retrait et à perdre en motricité.

J-P.J. – La lutte contre les stéréotypes était précisément l’objet des ABCD de l’égalité, dont vous étiez la référente nationale en 2013 ?

N.A. – Les jeux mis en place étaient destinés à ce que les enfants prennent conscience qu’ils peuvent tout faire avec les pieds, les mains, la tête… Savoir taper dans un ballon n’est pas inné, ça s’apprend. Si je me bats aujourd’hui, c’est pour que les petites filles et les petits garçons aient juste le droit d’être soi. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus

Originaire de Toulouse, Nicole Abar joue au haut niveau entre 1975 et 1995. En 1997, elle fonde l’association Liberté aux joueuses, qui défend les droits des femmes dans le sport. En 2000, elle est nommée Chargée de mission Femmes et sport au ministère de la Jeunesse et des Sports. En 2013, le ministère de l’Éducation nationale lui confie la mise en place des ABCD de l’égalité. En 2019, elle crée avec la marque Bonzini le baby-foot mixte.

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Le travail aux grilles du Luxembourg

Jusqu’au 14 juillet à Paris, sont accrochés aux grilles du Jardin du Luxemboug des « EtreS au travail » (Photos Magnum). Une exposition photographique qui met un coup de projecteur sur le vécu de millions d’hommes et de femmes à travers le monde. Sous le regard de Bernard Thibault, le représentant des syndicats français à l’Organisation Internationale du Travail (O.I.T.). Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Bernard Thibault, représentant des syndicats pour la France à l’OIT et ancien secrétaire général de la CGT, nous partage son regard sur une petite sélection de photographies.

Fishermen, Weligama, South Coast, Sri Lanka, 1995 © Steve McCurry/Magnum Photos / Pêcheurs perchés. « Telle une fresque, cette photo montre des pêcheurs, superbes, sur leur perchoir. C’est aussi le symbole de l’instabilité et de la précarité dans lesquelles vivent de plus en plus de travailleurs aujourd’hui ».

Plantation de riz chez les lolo noirs, région de Cao Bang, Vietnam, 2015 © Jean-Michel Turpin. « Malgré les avancées technologiques, il reste des tâches basiques – ici, planter du riz – que seuls des femmes et des hommes peuvent accomplir. L’objectif est de se battre et de créer les conditions pour un travail décent, avec des rémunérations à la hauteur, des horaires à respecter, etc., car c’est dans le domaine des travaux manuels que le travail décent est le moins respecté dans le monde ».

Staff working at DF-ROBOT, siège d’une entreprise de robotique open source, Shanghai, China, 2015 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. « Une forme de figure mécanique à image humaine laisse entrevoir la question de l’impact des technologies d’aujourd’hui sur le travail et la vie quotidienne. Il n’y a pas de fatalité quant aux conséquences de leur usage. Le défi sur les finalités de ces évolutions est en revanche de première importance, d’où la volonté que ces évolutions se fassent en toute transparence, en s’appuyant sur un débat démocratique qui permette aux travailleurs d’intervenir. »

Jean-Michel, fondeur de l’aciérie de Saint-Saulve, France, 2008 © Jean-Michel Turpin – Fondeur à l’aciérie de Saint-Saulve dans le Nord. « L’ouvrier fondeur a des allures de chevalier blanc au milieu de cette aciérie, un environnement de travail particulièrement pénible et usant, avec chaleur, bruits et cadences. C’est une représentation héroïque du travail, au cœur de la transformation de la matière en objets usuels ».

Brick kilns marooned in water, Ashulia, Bangladesh, 2010 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos – Ouvrier bengali sortant les briques de l’eau après un orage. « Voilà un travail directement lié aux effets des bouleversements climatiques qui frappent déjà certaines zones du globe, notamment parmi les plus pauvres. Il montre l’enjeu de la redéfinition des modes de production et d’échange à l’échelle internationale, pour faire face aux impératifs environnementaux ».

At the offices of Turkcell, Istanbul, Turkey, 2013 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. Bureaux de la Turkcell, opérateur de téléphonie, Istanbul. « Un open space, un espace de travail ouvert. Cela laisserait croire à un espace de travail collectif, convivial, alors que très souvent c’est en réalité une forme d’organisation géographique du travail conçue pour espionner et surveiller encore un peu plus un travail de plus en plus individualisé ».

Atelier Valentino in Rome, Italy, 2015 © Jerome Sessini /Magnum Photos. Atelier de la maison de couture Valentino, Rome. « Les petites mains de la haute couture montrent que le travail peut être un art. Or, malgré cette dimension de création, ces métiers restent très mal payés, alors que les produits finaux sont vendus parfois des fortunes puisque nous sommes dans le secteur du luxe ».

Modern Gallery of the Menil Collection, Houston, Texas, USA, 2000 © Thomas Hoepker / Magnum Photos. Surveillants dans une salle de la Menil Collection, Houston. « Dans une des œuvres d’art exposées dans cette salle de musée, un être humain est en position assise alors même que les surveillants, de vrais êtres humains, sont, eux, debout. Le contraste, la contradiction sont frappants. On se demande si ce ne sont pas les œuvres qui surveillent les surveillants ».

Usine d’électroménager, Shangai, Chine, 2006 © Jean-Michel Turpin. « Cette photo, qui montre une rangée d’ouvrières anonymes devant une chaîne de montage, n’a une dimension humaine que parce que l’une des ouvrières a le visage tourné vers l’objectif. Ce regard empêche la photo d’exprimer une inhumanité totale. Il y a presque une forme d’interpellation ».

Hospital cafeteria of Asti, Italy, 2011 © Steve McCurry / Magnum Photos-Alex Majoli/Magnum Photos. Cuisines de l’hôpital, Asti, Italie. « La préparation des repas participe à l’ensemble de la chaîne de santé. Il y a un énorme contraste entre l’objet même de l’établissement – la santé des individus – et un espace de travail très confiné, pénible ».

Factory workers doing quality control checks, Shanghai, China, 2012 © Olivia Arthur / Magnum Photos. Ouvrières au poste de contrôle qualité – Shanghai, Chine. « Cette photo illustre à nouveau un paradoxe : la production industrielle a été obligée d’imaginer des postes de contrôle pour vérifier la qualité des produits en bout de fabrication. Mais le travail des contrôleuses est également un travail à la chaîne, dans une tâche routinière, dos à dos et qui renvoie à l’individualisation des personnels ».

EMI – Saipem, Black Sea, Turkey, 2001 © Ian Berry / Magnum Photos. Forage pétrolier sur la Mer Noire, Turquie. « Même lorsqu’il est individualisé par des formes de management qui y incitent, le travail reste très souvent le résultat d’un travail collectif. Ici, au milieu de l’exploitation d’un gisement pétrolier, on voit un travail d’équipe avec une répartition des tâches. En même temps, c’est bien l’avenir de la planète qui est en jeu : on ne pourra pas continuer à prélever ses ressources aussi aveuglément qu’on l’a fait durant ces dernières décennies ».

 

À voir aussi :

– Usimages, jusqu’au 15/06 sur l’agglomération Creil Sud Oise (60). Comme les précédentes, cette troisième édition d’une biennale photographique au contenu fort original et ciblé s’attache à explorer les liens entre art, travail et entreprise. Avec cette question lancinante : comment rendre compte de la réalité du travail lorsque le regard photographique se pose souvent avec peine au coeur de l’usine ou du bureau ? Treize superbes expositions, gratuites et ouvertes à tous, dans des parcs et lieux publics sur les communes de Creil. L’oeil averti et stylisé, interrogatif ou contemplatif de photographes contemporains, français et étrangers. Les deux coups de coeur de Chantiers de culture : « La mélodie des échafaudages » du taiwanais Huang Sheng-Min à la Halle Perret de Montataire, « La CGT à la une, des slogans et des images » avec une sélection des Unes de l’hebdomadaire La Vie Ouvrière accrochées aux grilles du square Philippe Decourtray à Nogent-sur-Oise. Yonnel Liégeois

– Manuscrits de l’extrême, jusqu’au 07/07 à la BNF François-Mitterrand de Paris. Les textes microscopiques rédigés par Blanqui dans sa prison, le message d’un résistant anonyme écrit sous l’assise de sa chaise de torture, des petits papiers jetés du wagon de déportation, la révélation couchée sur feuille de Blaise Pascal, le sang du prisonnier comme encre sur la chemise… Au total, ce sont 150 manuscrits (quatre thématiques : Prison, Passion, Possession, Péril), émouvants et inattendus qui s’offrent à la vision et à la lecture du visiteur. Des mots écrits dans l’urgence ou sous le feu de la passion, à l’heure souvent des moments ultimes quand la mort est annoncée ou quand la faucheuse a frappé l’être aimé, des mots pour survivre ou espérer, des mots d’une puissance insoupçonnée à l’heure dernière ou pour survivre face à l’enfermement ou à la catastrophe, pour exprimer l’amour fou ou les hallucinations. Des manuscrits de larmes et de sang, d’utopies et de rêves, de passions dévorantes et d’espoir aussi, une magnifique exposition d’une grande puissance évocatrice. À ne surtout pas manquer ! Y.L.

 

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Hammett, le père du roman noir

Aux États-Unis en 1929, paraît Moisson rouge, le premier roman de Dashiell Hammett. En 1949, Marcel Duhamel édite La clé de verre à la célèbre Série Noire. En ce début juin 2019, sort une nouvelle édition du Faucon de Malte (« Le faucon maltais » au cinéma, de John Huston avec Humphrey Bogart), dans la traduction de Natalie Beunat. L’auteur de romans noirs, et créateur du genre, fut aussi l’une des victimes du maccarthysme.

 

Département d’État, 24 et 26 mars 1953, double comparution devant la commission sénatoriale des opérations gouvernementales présidée par le sénateur Joseph McCarthy. « J’invoque mes droits garantis par le Cinquième amendement de la Constitution américaine, je refuse de répondre car la réponse pourrait me porter préjudice », plaide Dashiell Hammett au fil des interrogatoires auquel il est soumis. Face à ses juges, un homme élégant et digne qui se refuse à toute compromission, victime de « la chasse aux sorcières » ouverte depuis 1946 par le président Truman. Ses livres sont retirés des bibliothèques et, comme le rappelle fort justement Natalie Beunat, l’auteur de la nouvelle traduction des romans de Hammet chez Gallimard, « il faudra l’intervention personnelle du Président Eisenhower, déclarant que les romans de Dashiell Hammett ne lui semblaient pas constituer une menace subversive, pour qu’ils soient réintégrés dans les rayonnages ».

Déjà, le 9 juillet 1951, le romancier américain est convoqué une première fois devant la Cour d’Appel du Second District de New York. L’accusation lui reproche d’avoir présidé aux destinées du Civil Rights Congress (CRC) en 1946, une organisation d’inspiration communiste très active dans la défense des droits des citoyens. Le CRC avait constitué un fonds de cautionnement destiné à faire libérer les militants arrêtés pour raisons politiques. C’est depuis la fin des années 30 qu’Hammett est devenu un activiste politique de premier plan au côté de Dos Passos et de Dorothy Parker : participation à des meetings anti-nazis, prises de position en faveur de l’Union Soviétique. Joignant le geste à la parole, à 48 ans, il s’engage comme simple soldat pour soutenir l’effort de guerre contre le fascisme ! Démobilisé en 1945, c’est l’année suivante qu’il est donc élu président du CRC. Devant les questions du juge Sylvester Ryan, Hammett demeure imperturbable, refuse de coopérer et de lâcher des noms : il est condamné à six mois de prison, une peine qu’il effectuera sans sourciller en dépit de graves soucis de santé…

Cette sombre page de l’histoire américaine, communément appelée « Peur rouge » ou maccarthysme, s’étend officiellement sur quatre ans, selon l’historienne et spécialiste Marie-France Toinet : de l’apparition du sénateur Joseph McCarthy en 1950 sur le devant de la scène politique jusqu’au vote de censure contre lui en 1954. L’expression recouvre cependant une période beaucoup plus longue, si l’on englobe l’ensemble des années où la répression contre le communisme battit son plein. Depuis 1946 en fait, voire 1938 lorsque la Chambre des représentants créa la HUAC (House Un-American Activities Committee), la commission sur les activités anti-américaines… Depuis cette date, le FBI enquête et constitue des dossiers sur les organisations et les hommes politiques suspectés de sympathie communiste. Avec cette volonté acharnée et hystérique, selon l’historienne, « de casser intellectuellement la dissidence, de transformer les communistes voire les simples progressistes en exilés de l’intérieur, sans existence sociale et sans droits parce que différents ». Au lendemain de la seconde guerre mondiale, en pleine « guerre froide », l’acharnement redouble. En 1947, la HUAC étend ses investigations au coeur d’Hollywood, supposé repère de réalisateurs et scénaristes «communistes » ! Au nombre d’entre eux, un certain Bertolt Brecht qui est entendu par la HUAC le 30 octobre 1947 et quitte pour toujours les États-Unis le jour même…

 

Des dix-neuf scénaristes et producteurs initialement fichés, onze d’entre eux sont convoqués devant la HUAC. Si Brecht a déclaré devant la Cour ne pas être communiste avant de fuir l’Amérique, les dix autres invoquent le 1er Amendement de la Constitution américaine et refusent de répondre aux questions. Inculpés d’outrage par le Congrès, ils sont condamnés à la prison : six mois fermes pour Biberman et Dmytryk, un an pour les autres… De cette liste rouge des « Dix de Hollywood », suit un mois plus tard une « liste noire ». Celle des artistes, communistes ou non, interdits désormais de travail : Charlie Chaplin, Orson Welles, Jules Dassin et Joseph Losey qui se réfugient plus tard en Europe ! Certains cèdent sous la pression, tel Elia Kazan qui tourne « Sur les quais » en guise d’excuse, d’autres non, tel Arthur Miller qui réalisera « Les sorcières de Salem » en 1953 et « Vu du pont » en 1955 pour saluer les résistants à l’inquisition.

Les campagnes de dénigrement sont redoutables de violence mais elles atteignent leur paroxysme en février 1950 lorsque le très conservateur sénateur McCarthy prononce son fameux discours de Wheeling. Plus que tout autre, outre de se révéler un alcoolique invétéré, il voit « rouge » partout et dénonce à la tribune l’infiltration communiste dans tous les rouages de l’administration, jusqu’au Département d’État ! Avec la complicité du FBI et de son patron Hoover, il prétend détenir des listes de noms suspects et propose au président Truman de lui communiquer. Des allégations mensongères bien sûr, mais qui suffiront à répandre soupçon et délation, d’autant que les époux Rosenberg sont arrêtés en juillet 1950, accusés d’espionnage en faveur de l’Union Soviétique, condamnés à mort et exécutés sur la chaise électrique le 19 juin 1953… Durant quatre ans, McCarthy et les juges à sa solde n’en finiront donc pas d’alimenter la suspicion et de convoquer personnalités et simples citoyens devant leur fameuse commission, véritable tribunal d’exception. Au total, selon certaines sources, ils seront pas moins de 26 000 employés de l’administration fédérale à faire l’objet d’enquêtes approfondies : 7000 seront contraints à la démission, 739 révoqués.

Comme le rappelle Natalie Beunat dans Dashiell Hammet, parcours d’une œuvre, les questions de McCarthy à l’époque sont très précises et ciblées : « était-il membre du parti communiste quand il a écrit La moisson Rouge, ses droits d’auteur ont-ils servi à alimenter les caisses du parti ? ». Il en ira de même pour chaque suspect. Au point qu’Albert Einstein lui-même s’élèvera contre ce véritable climat de terreur, « minant le caractère démocratique de notre société ». En 1954, les attaques de McCarthy contre l’armée lui sont fatales. Le Sénat américain nomme à son tour une commission pour statuer sur son cas. Blâmé par ses pairs, désavoué enfin par l’opinion publique et les media, il sombre dans l’alcoolisme et meurt en 1957 dans l’indifférence générale.

Une question demeure, cependant : au vu de faits récurrents qui jalonnent l’histoire des États-Unis, d’hier jusqu’à nos jours sous l’ère Trump, l’Amérique a-t-elle vraiment exorcisé tous les démons de la manipulation et du mensonge ? Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

– La chasse aux sorcières : le maccarthysme (1947-1957), par Marie-France Toinet (Editions Complexe, 206 p., 7€90)

– Interrogatoires : les trois comparutions d’Hammett, traduites par Natalie Beunat (Editions Allia, 95 p., 3€)

– Dashiell Hammett, parcours d’une œuvre, par Natalie Beunat (Encrage éditions, 127 p., 9€)

 

Chronologie

27/05/1894 : naissance de Hammett à Saint Mary’s County, dans le Maryland

1929 : publication de Moisson Rouge, en 1930 du Faucon de Malte

1947 : condamnation des « Dix de Hollywood » et publication d’une liste noire

09/02/1950 : discours du sénateur républicain McCarthy à Wheeling

09/07/1951 : premier interrogatoire de Dashiell Hammett à New York

1952 : nomination de McCarthy à la sous-commission d’enquête du Sénat

1953 : exécution des époux Rosenberg pour espionnage en faveur de l’URSS

10/01/1961 : mort de Hammett. Enterré au cimetière national d’Arlington

 

Noir, c’est noir

« Hammett est, par excellence, l’homme des paradoxes », souligne Natalie Beunat, « d’une élégance raffinée mais un alcoolique invétéré, un grand romancier qui cesse mystérieusement d’écrire à l’âge de 40 ans et au sommet de sa gloire ».

Il est surtout celui qui pose les bases du roman noir américain avec Moisson Rouge, son premier livre publié en 1929 : un coup d’essai, un coup de maître ! L’ancien détective de l’agence Pinkerton, pour la première fois, « introduit le réel et la vraisemblance dans la littérature policière. Moisson Rouge est un grand livre politique, le roman du capitalisme sauvage et triomphant ». Le vrai boulot du détective, chez Hammett ? « Entre l’être et le paraître, faire émerger le mensonge et la société du spectacle. Hammett est cohérent avec sa façon de vivre et sa façon de créer une figure littéraire : toujours se tenir droit et debout. Chez lui, c’est une vraie posture politique ».

Grande prêtresse de Hammett, Natalie Beunat est avant tout celle qui rend sens et rythme à la langue du romancier américain. En signant une nouvelle traduction, somptueuse et dépouillée de l’argot parisien des années 40, de cinq de ses romans… Du grand art, vraiment un plaisir de lecture renouvelé.

À lire : Dashiell Hammett, romans (Moisson Rouge, Sang Maudit, Le faucon maltais, La clé de verre, L’introuvable) dans la nouvelle traduction intégrale de Natalie Beunat (Quarto Gallimard, 1064 p., 28€50). Moisson rouge est disponible aussi en Série Noire, Le faucon maltais et autres romans en collection Folio, chez le même éditeur. Dashiell Hammett, mon père, par sa fille Jo Hammet (Rivages/Noir, 191 p., 7€50. Traduction Natalie Beunat).

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Mona Chollet, ma sorcière bien-aimée !

Après Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, où elle étudiait comment le corps féminin est sommé de devenir un produit conforme à des normes inaccessibles, Mona Chollet s’intéresse cette fois dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes à la façon dont les chasses aux sorcières ont marqué la place des femmes dans nos sociétés. D’hier jusqu’à aujourd’hui, d’Europe aux États-Unis.

 

Dans un ouvrage très documenté qui se veut à la fois historique et politique, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet ne se contente pas de dire ces crimes de masse qui se sont développés bien davantage dès la Renaissance et dans l’époque moderne qu’au Moyen-âge, contrairement aux idées reçues. Elle explique comment les accusations de « sorcières » subies par les femmes – suivies de tortures, de viols, de mises à mort – et les discours qui les ont accompagnées, « ont à la fois traduit et amplifié les préjugés à l’égard des femmes, l’opprobre qui frappait certaines d’entre elles. Elles ont réprimé certains comportements, certaines manières d’être ». Pour l’essayiste et journaliste, ces chasses aux sorcières « illustrent d’abord l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s’enfermer dans une spirale d’irrationalité, inaccessibles à toute argumentation sensée, jusqu’à ce que l’accumulation des discours de haine et une hostilité devenue obsessionnelle justifient le passage à la violence physique, perçue comme une légitime défense du corps social ».

En scrutant l’histoire et l’évolution du regard sur l’histoire, l’auteure parle donc aussi de nos sociétés actuelles. Car elle décrypte à la fois la nature des préjugés sur ou contre les femmes qui s’y sont construits, les raisons et les modalités de leur enracinement, et ce qui pousse ces sociétés à désigner des victimes expiatoires aux difficultés ou aux crises qu’elles subissent en en dédouanant les véritables responsables. Et à les persécuter en toute bonne conscience. Elle décode ainsi, notamment, le rôle de la peur dans le façonnage des stéréotypes et des haines, face à l’évolution de la place et du rôle pris ou revendiqués par les femmes au cours de l’histoire. Elle éclaire les divers avatars de la dénonciation de l’esprit malin attribué à celles dont le diable aurait capté les esprits et les corps, avec leurs prolongements plus récents lorsque des femmes revendiquent leur indépendance, la maîtrise de leur corps, de leur maternité ou non, de leurs désirs…

 

Ne pas rester à leur place assignée relèverait de comportements déviants, fourbes, affabulateurs, dangereux, maléfiques… Ce sont pourtant les femmes qui sont mises alors en danger. Et même par la médecine ou prétendue telle, lorsqu’elle s’acharne sur les corps de celles décrites comme hystériques ou quand, du fait de « la soif de profit » et du « cynisme des laboratoires pharmaceutiques », elles subissent les effets, parfois meurtriers, de scandales sanitaires spécifiques. Pourtant, l’approche de genre de ces crimes misogynes de masse a été « ignorée, banalisée ou indirectement contestée », analyse Mona Chollet. Jusqu’à ce que des femmes revisitent leur histoire. La nôtre. Et que des féministes détournent l’accusation de sorcellerie, la renversent, et fassent des sorcières des héroïnes.

Dans un précédent ouvrage, Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Mona Chollet étudiait comment le corps des femmes « est sommé de devenir un produit, de se perfectionner pour mieux se vendre » en se conformant à des normes, de « l’obsession de la minceur » à la « prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération ». Des normes dont l’inaccessibilité nourrit l’auto-dévalorisation et ses conséquences ravageuses. De nouveau, elle le souligne ici. Comme l’« explique l’écrivaine écoféministe Carol P. Christ, les religions patriarcales ont façonné notre culture, nos valeurs et nos représentations et nous restons imprégnés d’un modèle d’autorité masculin qui en est directement issu ».

Il s’agit donc d’en sortir, de contester fondamentalement ces représentations. Pas facile, admet-elle, de « remettre le monde sens dessus dessous ». Mais d’ajouter, « il peut y avoir une immense volupté – la volupté de l’audace, de l’insolence, de l’affirmation vitale, du défi à l’autorité – à laisser notre pensée et notre imagination suivre les chemins sur lesquels nous entraînent les chuchotements des sorcières ». Ceux d’une puissance invaincue. Isabelle Avran

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Julien Lauprêtre, la voix des exclus

Surnommé « l’abbé Pierre laïc », à la tête du Secours populaire français depuis plus de six décennies, Julien Lauprêtre est décédé ce vendredi 26 avril, à l’âge de 93 ans. Homme de cœur et de convictions, il avait dédié sa vie à la lutte contre la pauvreté et les injustices.

 

« Jusqu’au bout, il a été présent », raconte Corinne Makowski, la secrétaire nationale du Secours Populaire Français. « Ces derniers jours encore, il avait émis l’idée d’organiser un événement important en novembre, pour les 30 ans de la convention internationale des droits de l’enfant ». Hospitalisé à la suite d’une chute, Julien Lauprêtre est décédé ce 26 avril. « Plus qu’un Président, c’est un ami que tous les membres du Secours populaire ont perdu aujourd’hui », commente l’association, faisant part de son immense tristesse. Né le 26 janvier 1926, ce « titi parisien » est resté fidèle au XIIe arrondissement de Paris où il a vu le jour. Fils unique d’un cheminot communiste et syndicaliste, il y a épousé Jeannette, « fille de concierge » rencontrée à l’âge de 10 ans, lors de ses premières vacances. C’était en 1936 dans une colonie de vacances du Secours ouvrier international à La Rochelle, où il voit la mer pour la première fois en compagnie d’enfants français mais aussi espagnols, italiens ou allemands, ayant fui les régimes hitlérien, franquiste ou mussolinien. Plus tard, il se souviendra de ces enfants pour créer « les Journées des oubliés des vacances », emblématiques du Secours populaire.

À l’exemple de son père, il s’engage dans la résistance à 17 ans, forme un groupe avec d’anciens copains d’école. « On changeait l’orientation des panneaux de signalisation pour perdre l’occupant allemand. Notre coup d’éclat ? Enlever la barrière qui empêchait la circulation devant la caserne de Reuilly, occupée par les Allemands ». Il prend ensuite contact avec la jeunesse communiste clandestine. L’action s’intensifie. « On prenait la parole dans les cinémas pour appeler à la résistance, on jetait des tracts à vélo ». Le 20 novembre 1943, il est arrêté. « Je me suis retrouvé en prison avec Manouchian et les héros de l’Affiche rouge. Pendant huit jours, j’étais avec ces hommes, dans la même cellule ». Manouchian, qui va être fusillé, lui glisse des mots gravés dans sa mémoire. « Toi tu es jeune, tu vas t’en sortir. Il faudra que tu continues à lutter contre l’injustice et être utile aux autres », se souvenait-il, la voix grave et le regard soudain voilé. « C’était un message extraordinaire, j’y pense tous les jours ».

 En février 1954, « le mois où l’Abbé Pierre a fait son appel », Julien Lauprêtre, alors ouvrier miroitier, est embauché pour quelques semaines comme secrétaire administratif au Secours populaire. Il n’en est jamais reparti. « C’est là que j’ai retrouvé la suite de ce que j’ai fait dans la résistance ». L’année suivante, il est élu à la tête de l’association, qui n’est à l’époque qu’une petite structure du Parti communiste. Celui qu’on appelle parfois « l’Abbé Pierre laïc » a façonné le mouvement à son image et l’a émancipé. « L’important, c’est d’être totalement indépendant », affirme celui qui a fait siens les mots de Louis Pasteur : « Je ne te demande pas quelle est ta race, ta nationalité ou ta religion, mais quelle est ta souffrance ».

Outre l’aide alimentaire, « première demande des plus déshérités », Julien Lauprêtre a mis les enfants au cœur des actions du Secours populaire. Pères Noël verts, Chasses aux œufs et « Journées des oubliés des vacances » sont devenus les emblèmes du mouvement qui compte un million de membres, « pas adhérents, précise-t-il, car on n’adhère pas à la misère » et 80.000 bénévoles. « Offrir des vacances, ça ne règle pas tout mais c’est concret », répétait ce père de quatre enfants. Une association aux multiples facettes, qui s’empare aussi avec force et détermination des questions de culture, la faim du savoir se révélant aussi fondamentale que la faim du ventre pour tous les exclus et perclus de la société : savoir écrire et lire, savoir s’exprimer et oser prendre la parole, savoir se faire respecter et décliner sa dignité à la face des nantis. Sous les lambris dorés de l’Élysée comme lors du festival d’Avignon, dans les quartiers populaires de Lille ou de Marseille, de Lyon ou de Montreuil.

« Julien Lauprêtre a consacré sa vie pour que celles et ceux qui n’ont rien, ou si peu, relèvent la tête et soient plus forts pour s’en sortir grâce à la solidarité, dans une démarche d’égal à égal entre celui qui donne et celui qui reçoit », souligne le SPF avec conviction. La pauvreté est là. Elle ne recule pas. Elle s’aggrave. « L’avenir du mouvement, c’est de continuer à peser contre les injustices », affirmait sans relâche la voix des exclus. Tout un programme, pas une fin ! Yonnel Liégeois, avec l’AFP

 

Réactions

– « On perd un grand combattant contre la pauvreté, c’est quelqu’un qui ne lâchait rien et qui avait une constance remarquable dans la lutte contre l’exclusion. De la question alimentaire jusqu’à celles des vacances, on mesure bien avec son action ce que veut dire la pauvreté : le sentiment d’être hors-jeu, de ne pas pouvoir faire comme les autres ». Christophe Robert, le directeur général de la Fondation Abbé Pierre

– « Le Secours populaire et les pauvres perdent leur voix majeure avec le décès de Julien Lauprêtre. Condoléances émues et reconnaissantes ». Jean-Luc Mélenchon, La France Insoumise

– « Un ami, une figure majeure de la solidarité de notre pays. Hommage à ses valeurs de solidarité et d’attention aux autres ». Martine Aubry, maire de Lille

– « Tous ceux qui ont connu Julien Lauprêtre se souviendront de son humanité exceptionnelle et de sa capacité à éveiller les consciences en faveur de la solidarité, de la justice sociale et de la protection de l’enfance ». Anne Hidalgo, maire de Paris

– « Il était la générosité faite homme ». Ian Brossat, adjoint communiste à la mairie de Paris

– « Le président du Secours populaire était un abbé Pierre laïc (…) et un compagnon chaleureux ». Patrick Apel-Muller, le directeur du quotidien l’Humanité

– « Un éveilleur de conscience, un pourfendeur d’indifférence et un porte-parole des pauvres auprès des pouvoirs publics. Julien Lauprêtre était tout entier cette main tendue de la générosité et ces ailes de l’espérance qui forment l’emblème de l’association ». Palais de l’Élysée

 – « La France perd un pilier de la lutte contre la pauvreté, porte-voix des plus démunis, en particulier des enfants ». Édouard Philippe, Premier ministre

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