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Clermont-Ferrand, la Comédie sort de sa chrysalide

Nomade jusqu’à aujourd’hui, la Comédie de Clermont-Ferrand intègre l’ancienne gare routière de la capitale de l’Auvergne et se dote d’un théâtre ambitieux. Avec Société en chantier, le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi inaugure, le 25 septembre, la grande scène.

 

Labellisée scène nationale en 1997, la Comédie de Clermont-Ferrand aura attendu presque un quart de siècle pour trouver un lieu d’ancrage et rentrer dans ses murs… Autant dire que son ouverture, prévue en mars et repoussée en septembre, le confinement ayant figé la dernière phase du chantier qui s’est étalé sur trois ans, était attendue avec impatience. Le lieu choisi est l’ancienne gare routière de la ville industrielle où les usines Michelin ont longtemps fixé une population ouvrière. Construite entre 1961 et 1964 par l’architecte Valentin Vigneron, élève d’Auguste Perret, elle se singularise par son classicisme structurel et sa façade classée parmi les monuments historiques.

C’est l’architecte portugais Eduardo Souto de Moura, de l’École de Porto, prix Pritzker 2011, qui en signe la transformation. Une première stimulante pour ce créateur qui a aussi réalisé le stade de football de Braga (« sans rien connaître au football ! ») ou la Maison du cinéma à Porto, dédiée à Manoel de Oliveira. Privilégiant « une façon de travailler autant que de vivre », il a cherché une fusion esthétique et fonctionnelle entre la gare et le théâtre et, au-delà de la préservation du patrimoine, à « servir le public ». Le hall d’entrée central de 300 m2, en pierre de Volvic, surmonté d’une coupole ornementée d’oiseaux, devient un espace d’accueil où l’on peut se poser pour prendre un café ou se restaurer. Puis on découvre la salle de l’Horizon, salle frontale couleur brique de 878 places et son plateau de 600 m2, de technologie dernier cri, notamment pour l’acoustique. La salle des Possibles, aussi vaste que le plateau de la grande salle, entièrement modulable, peut accueillir 336 spectateurs. Donnant sur une rue piétonne, sa baie vitrée crée une relation intérieur-extérieur, permettant aux artistes et aux passants de voir et d’être vus. Un studio de répétition peut aussi faire office de salle de spectacle, tout comme un patio où s’enracine un magnolia. Pour les artistes, les loges et une salle de détente ont été mises à l’étage, près des bureaux et d’une terrasse où l’on peut savourer la lumière du jour. L’ensemble du chantier, sur une surface au sol de 9 298 m2, se chiffre à 38 millions d’euros (État, région, conseil départemental, ville, métropole).

Pour Jean-Marc Grangier, qui dirige la Comédie depuis 2002, c’est une joie immense de s’approprier ce théâtre flambant neuf. Une prise de risque aussi, dans ce contexte épidémique qui frappe le secteur de la culture et où l’enjeu est de parvenir à en faire « un refuge pour tous ». La Comédie de Clermont, qui proposait – à la maison de la culture – près de 130 représentations de théâtre, danse, musique et cirque par saison, a fidélisé plus de 6 500 abonnés. Un socle pour le développement de son activité. Krzysztof Warlikowski y présente ses créations avant qu’elles ne rejoignent la capitale. Isabelle Huppert y jouera dans la Ménagerie de verre d’Ivo Van Hove, les danseurs du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch y donneront  Wiesenland (Terre verte…), tandis que de jeunes compagnies comme la prometteuse Maud Lefebvre, du Collectif X, y signera la mise en scène d’Une femme sous influence, le film culte de John Cassavetes. Guillaume Cayet et Aurélia Lüscher, de la compagnie le Désordre des choses, y créeront la Comparution, une fiction à partir et autour des violences policières.

Pour l’heure, c’est le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi, de Rimini Protokoll, qui inaugure, le 25 septembre, et jusqu’au 1er octobre, la grande scène avec Société en chantier. Une vaste enquête autour des immenses chantiers de construction qui remodèlent les paysages urbains, intégrant les spectateurs au processus de réflexion. Autant dire que celui de la Comédie sera ainsi soumis à la question et fera office de cas d’école. Signalons encore, du 7 au 14 octobre, le Lac des cygnes, vu par Angelin Preljocaj et ses vingt-sept danseurs… Un test d’émotion et de beauté pour la grande salle. Marina da Silva

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Marcel Trillat, une figure du journalisme

Marcel Trillat n’est plus, notre ami et confrère est décédé le 18 septembre. Avec lui, disparaît une grande figure du service public radio-télévisé, plus encore une grande figure du journalisme. Nos routes se sont croisées pour la dernière fois en mai 2019 : à ma demande, Marcel avait accepté de participer à un débat au final de Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre, la pièce de Bérangère Vantusso donnée au Théâtre Berthelot de Montreuil (93). Homme de cœur, homme de convictions, Marcel Trillat est un  symbole du journalisme engagé et enraciné, intègre dans son regard et son propos.

Alors journaliste à La Vie Ouvrière, ce fut l’une des voix de « Lorraine cœur d’acier » qui émit à Longwy à la fin des années 70 : l’une des premières « radio libre », une radio financée par la CGT pour soutenir les luttes syndicales dans la sidérurgie. Il fit ses armes à l’ORTF en 1965 à l’emblématique magazine « Cinq colonnes à la une ». Licencié en 1968 par le pouvoir gaulliste pour  faits de grève et de syndicalisme… En 1981, il rejoint Antenne 2, il est nommé directeur adjoint de l’information huit ans plus tard. Lors de la guerre du Golfe, il avait dénoncé sur la chaîne la manipulation de l’information autour de ce conflit.

Auteur de plusieurs reportages pour Envoyé spécial dans les années 1990, Marcel Trillat quitte la rédaction de France 2 en 2000, il reste représentant élu des salariés au conseil d’administration de France Télévisions jusqu’en 2006. En 2007, il reçoit le Grand Prix de la SCAM, la Société civile des auteurs multimedia, pour l’ensemble de son œuvre. Il signa divers documentaires, d’une  qualité exceptionnelle, salués par l’ensemble de la profession : Étranges étrangers (1970), Travailleurs fantômes (1994), 300 jours de colère et Les prolos (2002), Femmes précaires (2005), Silence dans la vallée (2007) et Des étrangers dans la ville (2013).

En hommage à cette grande figure du journalisme et du mouvement social, militant infatigable de la CGT et compagnon de route du PCF, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru à l’occasion de la sortie en 2012 du  coffret Un morceau de chiffon rouge. Yonnel Liégeois

 

Lorraine au cœur, une radio libre

Radio libre née en 1979 au cœur de la bataille pour la sauvegarde de la métallurgie, Lorraine Cœur d’Acier  revit au travers d’un magnifique coffret audiovisuel. Grâce à ses archives sonores et au précieux travail de trois passionnés de radio. En compagnie de Marcel Trillat, l’un des journalistes qui ouvrit le micro il y a presque quarante ans.

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro, dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. Entre débats et soubresauts de l’histoire sociale, elle durera presque deux ans ! « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier… Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Près de quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique », se souvient Marcel Trillat. Salarié de l’ORTF en ces années-là et déjà syndiqué à la CGT, il avait participé à l’élaboration d’une future radio sur la ville de Montreuil en Seine Saint Denis (93). Une opération qui avorta, mais qui ne coupa pas les ailes contestataires du jeune journaliste : avec quelques collègues techniciens, il bricolait déjà des programmes « pirates », quoique de courte durée, sur le toit de l’ORTF ! logo1Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions, que j’ai énoncées en préambule : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens ! Sous l’égide de la confédération et avec l’aval de la CGT locale, s’ouvrait alors, sur 96,7 mégahertz, une radio originale à plus d’un titre, forte de sa double appellation : radio libre et radio de lutte.

Cette radio libre et de lutte, en principe, ne devait émettre qu’une semaine. Le temps nécessaire aux préparatifs, et au compte-rendu, de la grande manifestation des métallurgistes prévue le 23 mars 1979 sur le pavé parisien : contre le plan Davignon, soutenu par le président Giscard d’Estaing et son gouvernement, qui entérine la disparition de 22 000 emplois dans le Nord et en Lorraine… L’expérience, en fait, se poursuit jusqu’en septembre 1980, date à laquelle la CGT, sous couvert de débats idéologiques, coupe le son d’une parole libre pour se recentrer sur un propos syndical « plus normatif ». Le 20 janvier 1981, une descente de police entérine la fermeture définitive de LCA.

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer Banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! » De jour en jour, audible dans un rayon de 60km autour du bassin de Longwy, la radio se révèle indispensable, incontournable, vitale pour la population locale. Plus besoin de distribuer de tracts syndicaux, c’est à l’antenne que sont annoncés les petits et grands événements qui ponctuent le combat quotidien des salariés ! C’est au micro que sont annoncées aussi les descentes policières contre l’émetteur que la population s’en va dare-dare protéger au risque d’échauffourées parfois saignantes !

« Une expérience radiophonique merveilleuse, qui marque les esprits encore aujourd’hui », confie Marcel Trillat. Une initiative originale, qui éclot au lendemain du 40ème congrès de la CGT à Grenoble, où le secrétaire général Georges Séguy avait marqué de son empreinte l’ouverture démocratique de la confédération… lca2« Une CGT pas seulement accrochée à des formules propagandistes, mais qui devient un authentique ferment de la démocratie au risque de déplaire à d’aucuns », souligne le journaliste. Ce qui advint progressivement, la parole libérée au micro de LCA déplaisant de plus en plus aux tenants d’une antenne exclusivement revendicative et syndicale. Tensions et scissions entre les deux courants de pensée se radicalisent, tant au plan national que local. En désaccord avec le « muselage » progressif de la radio, Michel Olmi, le secrétaire de l’Union locale de Longwy démissionne. Le couperet tombe en septembre 1980, la CGT cesse de rémunérer les deux journalistes embauchés par La Vie Ouvrière pour qu’ils puissent conserver leur carte de presse.

« LCA » est morte, quoique l’antenne reste ouverte encore quelques mois avec l’installation d’une nouvelle équipe. Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». D’où le bonheur et l’unanimité de tous les acteurs locaux de l’époque, partisans comme opposants à la ligne « décoiffante » de LCA, Fédération de la métallurgie et Union départementale de la Moselle, à la sortie du coffret « Un morceau de chiffon rouge » : un bel objet qui prouve que la CGT n’a pas perdu la parole.
Une CGT surtout qui ne craint plus d’affronter les démons du passé, qui ose réhabiliter et se réapproprier un pan controversé de son histoire, de 1979 à 1981. imagesLa période est traversée par la fin du septennat Giscard d’Estaing et la grande casse du potentiel industriel français, les soubresauts des pays socialistes (grèves puis état de siège en Pologne), l’intervention en Afghanistan, l’élection de Reagan et le « triomphe » de la révolution conservatrice aux États-Unis, la victoire de la gauche aux élections de 1981 et l’arrivée de ministres communistes au gouvernement, une première en France depuis 1947. C’est aussi l’éclosion des radios pirates, radios libres, radios de lutte.

« Un acte fort et courageux », atteste Marcel Trillat. C’est sous l’égide du journal La Vie Ouvrière, celui-là même qui fut l’un des artisans de la fin de LCA, que la confédération tente aujourd’hui de valoriser son patrimoine syndical et culturel ! En Lorraine, les plaies sont encore ouvertes, une raison supplémentaire pour écouter et apprécier ce témoignage des plus émouvants sur la parole ouvrière. Yonnel Liégeois

Un morceau de chiffon rouge : Lorraine Cœur d’Acier, l’aventure inédite d’une radio. Un coffret de cinq CD et d’un DVD, le film d’Alban Poirier et de Jean Serres tourné en 1981. Un travail de titan réalisé par trois passionnés de radios libres (Pierre Baron, Raphaël Mouterde et Frédéric Rouziès) grâce aux 900 heures d’archives sonores soigneusement conservées. Accompagné d’un superbe livret de 60 pages, textes et photos, qui donne la parole aux acteurs d’hier et d’aujourd’hui. Dont Daniel Mermet, la voix de « Là-bas si j’y suis » sur France Inter.

Chronologie

12 Décembre 1978 : Usinor annonce la suppression de 12 500 emplois
16 Décembre 1978 : Radio SOS-emploi, créée par la CFDT
17 Mars 1979 : Lancement de LCA, Lorraine Cœur d’Acier
23 Mars 1979 : 150 000 sidérurgistes marchent sur Paris
8 avril 1979 : Première émission en langue arabe sur les antennes françaises
Septembre 1980 : Éviction de l’équipe historique de LCA
Janvier 1981 : Fermeture définitive de l’antenne par la police
Juillet 1982 : Loi qui autorise la création des radios privées

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Aurélia Michel et la violence raciale

Avec Un monde en nègre et blanc (1), Aurélia Michel donne un coup de projecteur sans concession sur l’esclavage et la traite négrière. L’historienne y dévoile les liens existant entre l’essor du capitalisme et la violence raciale. Éloquent.

 

Eva Emeyriat – Quel regard portez-vous sur le mouvement antiraciste contre les violences policières ?

Aurélia Michel  – Elles sont le fruit de la maturité politique d’une génération. Les mouvements anti racistes disent non pas que les races existent mais que des « faits de race » existent en permanence avec les violences policières, les discriminations…  Ces mobilisations coïncident avec un capitalisme  très agressif, sur la défensive et qui se trouve peut-être à un point de rupture. Or, la race est le fait du capitalisme, elle en est même sa caractéristique majeure.

E.E. – Que voulez-vous dire ?

A.M. – L’esclavage et la colonisation ont joué un rôle clé dans l’essor du capitalisme atlantique, base de l’économie mondialisée contemporaine. L’esclavage, institution très ancienne, présente dans presque toutes les sociétés, arrache un individu à sa société, en extorque tout ce qui relève de l’humain comme être social. Rendu aliénable, le travail peut être acheté, capitalisé, objectivé. L’esclavage fait du travail une marchandise, c’est la condition même du capitalisme. Au milieu du XVIIIème siècle, la traite négrière atteint une échelle industrielle, produisant des sociétés  terrifiantes, y compris pour ceux qui organisent cette violence. Pour faire face à cette hantise, il faut donc mettre à distance l’esclave, l’exclure de la société. L’idée de race qui n’est pas un fait scientifique, ne précède pas l’esclavage européen. C’est bien parce que les Européens ont mis les Africains en esclavage qu’ils sont devenus racistes, et pas l’inverse.

E.E. – Cette question semble très mal assumée en France…

A.M. – Ces faits sont dans l’angle mort des mémoires. Or, la France est probablement le pays qui a poussé le système esclavagiste et colonial à son plus haut degré. Les Antilles françaises, Saint Domingue furent la première production mondiale de sucre un siècle durant. L’esclavage, régulé par le Code noir, est une ressource majeure et il va être très compliqué d’y renoncer. L’Angleterre abolit la traite avant la France, et l’empire britannique se développe ensuite sur un autre modèle de domination commerciale. La France, elle, traîne des pieds. Après l’abolition en 1848, elle passe elle-aussi à un autre mode d’exploitation du travail, l’exploitation coloniale, mutation de l’esclavage.

E.E. – Quand apparaît le mot « race » ?

A.M. – Lorsque l’esclavage disparaît,  au moment des révolutions française et américaine, porteuses de valeurs de liberté, d’égalité. Logiquement, cela devrait rendre les nègres des égaux, or c’est impossible dans le contexte d’une société esclavagiste dont la France, les colonies anglaises sont l’épicentre. Cette contradiction, non résolue, sera dissimulée presque inconsciemment avec l’apparition de la « race » dans les discours. On dit « ah c’est une autre race », pour justifier ce qui ne peut l’être. Cela résout un paradoxe qu’il n’était jusque-là pas possible de résoudre. Et c’est tellement malin qu’on y est encore !

E.E. – On n’en a donc pas fini avec la race…

A.M. – La race n’existe pas mais la violence raciale est toujours là. Prononcez le mot « nègre » et les effets seront terribles, en comparaison dites le mot « serf » qui se rapporte aussi à des constructions passées faites de mépris social et la charge violente est alors nulle. Il y a bien dans le mot «  nègre », associant esclave et Africain, une puissante actualité. La race est toujours en permanence mobilisée de nos jours et continue d’organiser les rapports sociaux.

E.E. – Comment dépasser cela ?

A.M. – Déjà en prendre conscience et comprendre que loin d’être un combat comme un autre, l’antiracisme est une lutte centrale à mener dans le mouvement social, puisque  la race est la manifestation de l’ordre capitalistique.

E.E. – Quid du débat sur le déboulonnage des statues ?

A.M. – Cela ne sert à rien de flinguer Colbert pour flinguer Colbert ! Il faut replacer les choses dans le contexte de l’époque sans se limiter à accuser des individus. L’esclavagisme était alors un système d’État, dont Colbert était simplement un des agents. Il ne s’agit pas d’effacer notre histoire, au contraire, sortons du déni ! Après, on peut se demander pourquoi notre mémoire aurait absolument besoin de statues d’hommes incarnant le pouvoir, et donc forcément problématiques. Propos recueillis par Eva Emeyriat

(1) Un monde en nègre et blanc, enquête historique sur  l’ordre racial. Points essais, 391 p., 10€.

Nègre et blanc

Aurélia Michel est historienne, chargée de conférences en histoire des Amériques noires à l’université Paris-Diderot et chercheure au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA). Elle a contribué au scénario du documentaire Les Routes de l’esclavage diffusé sur Arte en 2018.

« Je suis une historienne blanche. Cette condition (…) explique ma démarche. Spécialiste de l’Amérique latine, pourtant sensible aux  enjeux de l’inégalité et prompte comme toute humaniste à m’indigner contre l’injustice et la domination, je n’avais, avant de me voir confier un cours à l’université Paris-Diderot en 2009 sur les Amériques noires, qu’une vague conscience de l’immense tragédie de l’esclavage atlantique (…) J’ai pu articuler la violence inouïe des faits avec les réflexes racistes perceptibles dans notre quotidien ».

« Ce livre invite à se passer de la morale et à se saisir de l’intangibilité des faits, et de leur centralité dans le développement de nos sociétés, pour faire l’histoire d’un monde en nègre et blanc (…) La race n’est pas simplement une pensée impure ou immorale que l’école républicaine doit apprendre à chasser et la justice réprimer. Il s’agit d’un processus (…) auquel s’accrochent tous les résidus de violence raciste encore présents dans nos démocraties capitalistes ».

Extraits de l’avant-propos, p. 13-14, in Un monde en nègre et blanc.

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Mai 68 : Jojo, un photographe très occupé !

« L’ami Jojo », pour tous ses confrères ! Durant des décennies, Georges Azenstarck a baladé moustache et appareil photo sur tous les fronts de grève, de France et du monde. Dans la lignée d’une génération de photographes au talent reconnu et au nom célébré : Bloncourt, Cartier-Bresson, Doisneau… Un grand photojournaliste, au déclic chaleureux et solidaire, qui livre à Chantiers de culture un souvenir très « occupé » de son Mai 68.

Triste nouvelle : « Jojo » n’est plus ! Il est décédé le 2 septembre 2020 à Marseille, il avait 86 ans. « Six pieds sous terre, Jojo tu frères encore. Six pieds sous terre, tu n’es pas mort, Jojo », chante Brel, le grand Jacques. En dernier hommage à cette figure si attachante du photojournalisme, plus qu’un confrère un Frère, en remerciement de ces heures passées ensemble durant moult reportages, Chantiers de culture remet en ligne cet article publié en mai 2018. Yonnel Liégeois

 

En ce joli mois de mai 68, la révolte étudiante, débordant les campus universitaires, fait tâche d’huile dans les ateliers et les bureaux. Georges Azenstarck, alors photographe à La Vie Ouvrière, le journal de la CGT, se rend à Nantes. Pour réaliser un reportage sur ce qui sera la première grève avec occupation d’usine, à Sud Aviation très précisément, au Bouguenais en Loire Atlantique. Nous sommes le 17 Mai 1968, c’est l’actualité du jour… L’entreprise fabrique des réfrigérateurs et des ailes d’avion pour la Caravelle. En grève illimitée pour la première fois depuis 1936, 32 ans après la première occupation de l’usine par les ouvriers. « J’avais entendu parler des occupations d’usines de 1936, mais à ma connaissance cela ne s’était pas reproduit depuis ». Occuper l’usine ? « ils avaient séquestré le directeur », rapportait aussi la radio… Pour éviter qu’il ne s’échappe, il se disait même que les ouvriers avaient soudé la porte du bureau ! Jojo est curieux de voir ce qu’il en est… Les trains sur voie de garage, la voiture pour seul moyen de déplacement, aux risques et périls des journaleux de la sociale en raison de la pénurie d’essence, les pompes presque à sec faute de réapprovisionnement : c’est parti pour deux jours !

« À l’intérieur, point de soudure, une simple porte en bois… Si mes souvenirs sont bons, la fenêtre du bureau était restée ouverte pour passer les plateaux repas ». La CFDT, syndicat majoritaire dans l’usine, avait proposé l’occupation. Elle avait été suivie par la CGT et les autres syndicats. « L’ambiance est fantastique, les ouvriers qui ont connu le Front Populaire donnent le ton ». Ils parlent de leurs conditions de travail, de leurs salaires de misère. Ils disent ne pas être considérés à l’usine comme des êtres humains, qu’ils n’ont aucun droit sinon celui de faire tourner les machines. « À l’époque, il n’est pas question de faire circuler un tract dans l’usine, encore moins un journal syndical sous peine de renvoi immédiat ». Les ouvriers demandent des augmentations de salaire et plus de droits syndicaux. Ils espèrent un changement de gouvernement, la mise à la retraite du « vieux monsieur », comme ils disent pour parler du général alors président de la République !

On s’attroupe. Pour causer, dialoguer, échanger : la parole est libre, chacun peut s’exprimer ! Partout des groupes se forment, on parle conditions de travail, salaires, respect et dignité. Et pourquoi pas, voir plus loin, l’avènement d’un gouvernement populaire ! Pour passer le temps, les ouvriers jouent à la pétanque et au foot. Ils construisent des cabanes avec, comme matériaux, les cartons des réfrigérateurs qu’ils produisent. Pour dormir, bien entendu : ils pensent en effet que ça peut durer longtemps et ils sont décidés à aller jusqu’au bout. Important aussi, l’immense feu de bois pour se réchauffer la nuit et faire le barbecue. À l’époque, le téléphone portable n’existe pas, les familles viennent aux nouvelles, elles apportent à manger aux grévistes. « Sur place, j’ai plaisir à photographier le premier ouvrier de Mai 68 en train de prendre sa carte syndicale à la CGT, cela dans l’usine en grève. Je fais aussi l’incroyable photo de la queue des grévistes qui attendent pour adhérer à leur tour. Je repars heureux, certain d’avoir un formidable reportage dans la boîte noire. Un scoop ! Sur le chemin du retour, en passant par Le Mans, j’en profite pour faire des photos à l’usine Renault, la deuxième usine en grève avec occupation ».

Au siège du journal, le rédacteur en chef ne l’entend pas de cette oreille. « Quoi ! Qu’est ce que c’est que ça : des usines occupées ? Ce sont des gauchistes, on n’en parle pas ». « Malgré les protestations de Mounette Dutilleul, la journaliste qui m’accompagne, rien n’y fait, notre reportage passe à la trappe… ». Deux jours après, moult entreprises se mettent en grève. Avec occupation des lieux de travail, comme il se doit, entre huit à dix millions de grévistes sur tout le territoire national ! « Vingt ans plus tard, dans un numéro « Spécial souvenir » de La Vie Ouvrière, j’ai le plaisir de revoir mes photos de Sud Aviation ». Publiées avec la légende, « Nous étions les premiers sur place » ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Les photos de Jojo

Georges Azenstarck a publié « Les rudiments du monde », un magnifique album préfacé par Gérard Mordillat (Eden Productions, 37€). Près de 40 ans de photographies, ses plus beaux clichés offerts au regard, le témoignage surtout d’un monde qui se donne rarement à voir, celui de l’usine et du travail… Du bidonville de Nanterre au coup de grisou dramatique à la mine d’Avion dans le Pas-de-Calais, de Longwy à Cracovie, de Somain à Pékin ! De la belle ouvrage, dans la lignée d’une génération de photographes, le courant classé sous le label de la « photographie humaniste », au talent reconnu et au nom célébré : Bloncourt, Boubat, Cartier-Bresson, Doisneau, Niepce, Ronis, Weiss… 

« Le monde de l’emploi est un monde sans images, il est aujourd’hui en France toujours aussi difficile de pénétrer dans les usines », écrit Gérard Mordillat, « en allant où les autres ne vont pas, en montrant la face cachée de notre société, Georges Azenstarck photographie le corps social ». Et l’auteur de conclure : « En mai 68, une affiche proclamait « La beauté est dans la rue », c’est cette beauté-là que Georges Azenstarck photographie. La fulgurante beauté qui s’ignore ». Avec Elie Kagan, il fut l’un des rares photographes à couvrir les « ratonnades » de la police contre les Algériens en cette sanglante nuit parisienne du 17 octobre 1961. En 1999, il fut choisi par Associated Press, l’agence de presse américaine, pour figurer parmi les 100 meilleurs photographes du XXème siècle. Y.L.

Le SNJ, hommage à Jojo

« Avec le décès de notre camarade Georges Azenstarck, c’est un pan entier du photojournalisme social qui disparaît », déclare le SNJ-CGT, le Syndicat national des journalistes. « Reporter photographe à l’Humanité de 1956 à 1968 puis pour la presse syndicale et l’hebdomadaire de la CGT La Vie Ouvrière, il photographie les ouvriers dans les usines occupées et les étudiants sur les barricades lors des événements de mai 1968. Il est aussi l’un des rares à couvrir les ratonnades en octobre 1961 à Paris, lors de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. À l’agence Rapho, il a ensuite parcouru le globe pour photographier le monde du travail ».

« Le site de l’agence Roger-Viollet permet d’avoir un aperçu de son travail : reportages dans des bidonvilles de Seine-Saint-Denis ou du Val-de-Marne dans les années 1960, enterrement de 21 mineurs marocains après un coup de grisou dans une mine du Pas-de-Calais en 1965, sortie des ouvrières de la Lainière à Roubaix en 1984, piquet de grève à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois la même année… Lors de son congrès à Montreuil en 2017 (ci-contre, photo de Daniel Maunoury), le SNJ avait exposé les photos de Georges Azenstarck : il avait reçu l’hommage de l’ensemble de la CGT et de son secrétaire général, Philippe Martinez. Le SNJ avait ensuite exposé ses photos à Perpignan lors de l’édition 2018 de Visa pour l’image, le Festival international du Photojournalisme, à l’occasion de la rétrospective sur Mai 68 (« 68 dans les usines ») ».

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Le Lavoir sauvé des eaux !

Le mardi 21 juillet, la Ville de Paris annonce qu’elle préempte le Lavoir moderne parisien. Un ancien lavoir décrit par Zola et aujourd’hui théâtre pour la jeune création, dans le quartier de la Goutte d’Or (18e arrondissement). Un article de notre confrère Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb, que Chantiers de culture se réjouit de publier.

 

La ville de Paris, le 21 juillet, a préempté l’immeuble de la Rué Léon dans le quartier de la Goutte d’or qui abrite le théâtre. Il avait été mis en vente pendant le confinement par son propriétaire, une holding luxembourgeoise. Le Lavoir Moderne Parisien, lieu de création dirigé par Julien Favart, va pourvoir ainsi poursuivre son travail de dénicheurs de talents.

La municipalité dirigée par Anne Hidalgo « s’engage pleinement aux côtés des acteurs culturels pour sauvegarder ce bâtiment historique et maintenir son ambition culturelle», selon le communiqué de la Ville de Paris, « elle proposera un projet ambitieux pour ce lieu devenu mythique de par les combats qui y sont rattachés». Une initiative portée par Christophe Girard, alors adjoint à la culture, Ian Brossat, adjoint au logement et Eric Lejoindre, maire PS du 18e. Décrit par Émile Zola dans son roman l’Assommoir, le mythique lavoir de la rue Léon, construit en 1870, fut exploité jusqu’en 1953. « La préemption permettra de sauvegarder ce bâtiment représentatif de l’architecture faubourienne. (…) Elle permettra également la réalisation à cette adresse de logements» en plus de la partie artistique, annonce la mairie.

Cet hiver, juste avant le confinement, Etienne A, la pièce de Florian Pâque et Nicolas Schmitt créée au Lavoir Moderne Parisien a créé le buzz, à tel point que la pièce est reprise dans le privé au Théâtre La Scala. C’est aussi dans ce théâtre que Lisa Guez a créé Les femmes de Barbe-Bleue qui a remporté depuis le prix Impatience 2019 et qui devait être programmé cet été au 73e Festival d’Avignon. Le Lavoir Moderne Parisien sert à cela : permettre à de jeunes compagnies de montrer leur spectacle. C’est une source créatrice.

Devenu théâtre en 1986, le LMP reste à ce jour l’unique théâtre du quartier de la Goutte d’Or. Il est géré par l’association Graines de soleil qui fonctionne avec deux salariés permanents et des intermittents, qui vont pouvoir souffler ! Tout comme son directeur, Julien Favart : il va pouvoir continuer « à dénicher des pépites », même s’il sait qu’il va falloir encore « se battre pour faire vivre l’équipe et convaincre tous les subventionneurs de la structure ».

La préemption du bâtiment par la ville de Paris est un premier pas. « Ce théâtre est un symbole de la lutte pour l’indépendance de la culture. Nous ouvrons aujourd’hui une nouvelle page, ambitieuse et sereine, de son histoire » écrivait sur son compte twitter Christophe Girard, l’ex-adjoint d’Anne Hidalgo. Le bâtiment sera rénové par un bailleur social qui en deviendra le propriétaire. La direction du LMP et la Ville de Paris doivent désormais se revoir pour évoquer le fonctionnement de l’association. Stéphane Capron

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Léonora Miano, hommage à tonton Manu

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Léonora Miano. Née au Cameroun, partageant sa vie entre le Togo et la France, l’écrivaine rend un dernier hommage à Manu Dibango. Le musicien qui fit briller les lumières d’Afrique dans le monde entier.

À lire, commander ou télécharger : Léonora Miano est née en 1973 à Douala, au Cameroun. Ses œuvres majeures : une trilogie consacrée à l’Afrique, dont Contours du jour qui vient (Plon, prix Goncourt des Lycéens 2006). La Saison de l’ombre (Grasset, prix Femina 2013) et Rouge impératrice (Grasset, 2019).

  

Lomé, Togo

Tonton Manu,

C’est ainsi que je t’appelais. D’ailleurs, même si nous ne nous fréquentions pas, c’est ce que tu étais. Mon premier souvenir de toi me ramène à ma toute petite enfance. Mes parents reçoivent, dans notre maison du quartier Kumasi à Douala, un type à l’allure impressionnante. Un géant au crâne rasé et à la voix grave, dont le rire fait trembler la terre.

Quand tu seras parti, papa me tendra un 45 tours avec toi sur la pochette. Tu étais déjà si célèbre que l’on t’avait requis pour promouvoir un des nouveaux modèles de la marque Toyota. Cette chanson promotionnelle fut gravée sur un disque. Le Cameroun dansa au son de La Toyota Corolla est fantastique, exactement comme s’il s’était agi de n’importe lequel de tes tubes. Tu avais mis, dans ce morceau, la même exigence, la même créativité, la même chaleur, que dans tout ce que tu nous as offert.

Au fil des années, ton nom devint celui d’une divinité de la musique. Arrivant à Paris, les musiciens africains, de toutes origines, se mirent à ta recherche. Te côtoyer. Apprendre auprès de toi. Beaucoup devinrent des vedettes parce qu’ils avaient joué avec toi. Et l’Afrique abolit ta nationalité. Tu venais du Cameroun, mais tu étais à tous, et tu offrais le monde. Sans lever le poing ni faire de grands discours. Simplement en mêlant les musiques, en présentant tes orchestres dont les visages avaient toutes les couleurs. Tes choristes, d’où qu’elles viennent, apprirent à prononcer les mots du douala, cette langue à laquelle tu ne renonças pas. Ses rythmes, ses intonations, te donnaient cet accent unique. Dans toutes les langues, tu parlais celle-là.

Pourtant, quand tu souhaitas retrouver ton pays, lui apporter ta lumière, on voulut l’éteindre. Le public fut au rendez-vous, mais d’autres te mirent des bâtons dans les roues. Cette période prit des allures de film noir avec, au générique, toutes les crapules imaginables. Il fallut plier bagage, renoncer. La France sut t’accueillir à nouveau, te célébrer et te chérir. Tu t’es éteint en France, après soixante années d’une carrière incomparable.

Soixante ans à faire vibrer ton saxophone sur les scènes du monde. Tu as toujours été là, présence africaine lumineuse. Un jour, tu rejoindrais les étoiles, mais nous te souhaitions un voyage paisible. Nous n’attendions pas que ce virus te tue et dérobe nos adieux : frontières closes, rassemblements interdits, impossible de te rendre l’hommage mérité. Nous devions venir, et nous serions venus. Des quatre coins du monde. On se serait fait beaux. On aurait eu du style. On aurait dansé pour chasser le chagrin, t’ouvrir le passage vers l’autre vie. Il y a une danse pour cela, qui fait couler les larmes et apaise en même temps. Tu aimais que l’on danse.

Alors, on danse. Et on te remercie. Bon voyage, tonton Manu.

Léonora Miano

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Choi Kyu-sok, la Corée en bulles

Signée de Choi Kyu-sok, la BD Intraitable raconte la résistance d’une poignée de salariés coréens contre un puissant groupe français installé dans leur pays. De la réalité à la fiction, la lutte en bulles.

 

Au tournant des années 2000, le géant Carrefour tente de renforcer son positionnement en Asie. La Corée du Sud, qui reste fermée aux entreprises étrangères, représente un secteur stratégique pour l’enseigne. Afin de s’affirmer face à  la concurrence et accroître ses marges, elle décide de faire évoluer sa politique sociale : consigne est passée aux directeurs de magasins de se débarrasser de leurs personnels existants pour les remplacer par une armée d’intérimaires. Quitte à employer la manière forte et à s’asseoir sur le droit…

Éminent auteur de bande dessinée coréenne, Choi Kyu-sok tire avec la série Intraitable une fiction sociale haletante sur la tentative ratée de Carrefour de s’implanter dans son pays. Ce deuxième tome met en avant une poignée d’hommes qui vont s’opposer au management par la peur en créant un syndicat d’entreprise. Et réussir à gripper la machine à broyer les salariés. Au sein de cette entreprise rebaptisée « Fourmi », si tous les personnages sont fictifs, le récit s’appuie sur l’expérience des salariés. « L’auteur s’est beaucoup immergé dans les faits qu’il a romancés pour se protéger. Il a choisi un conflit qui s’est cristallisé sur les questions de management et qui dépasse le cadre local », commente l’éditeur Nicolas Finet, dont la maison a déjà  publié un certain nombre d’ouvrages d’enquête sur le pouvoir des multinationales (De quoi Total est-il la somme ?, en 2017).

Dans cette série, la BD met habilement en scène la mécanique de l’entreprise qui s’appuie sur son encadrement pour désolidariser les personnels de son enseigne : tentatives de soudoiement et d’intimidations, chantage affectif afin d’obliger les cadres à rendre la vie des salariés impossible et à les pousser à la démission. Un grain de sel va pourtant se glisser dans les rouages à la faveur d’une rencontre entre Gu Go-shin, un militant à la tête d’une petite agence en conseil aux travailleurs, et un jeune cadre aux convictions chevillées au corps. Un syndicat d’entreprise se monte à la stupéfaction des dirigeants. Il s’agit dès lors pour ces derniers d’user de tous les moyens pour tenter de briser la volonté des plus courageux et empêcher les personnels de rejoindre la jeune organisation. L’auteur rend compte avec brio des brimades entre les rayonnages, de la séparation sociale entre cadres et employés, des dilemmes moraux qui traversent les personnages.

Entre crainte d’être manipulé et peur de s’engager. certains choisiront de sortir du rang, au risque de tout perdre. Un pari gagnant ? La suite, attendue pour la rentrée (tome 3, à paraître le 17/09), le dira certainement. Cyrielle Blaire

Une « intraitable » chronique sociale

« Remarquable de maîtrise et de brio, Choi Kyu-sok continue de dépeindre avec finesse les rouages du système propre aux grandes entreprises et de brosser un portrait complexe et nuancé de la société coréenne contemporaine. Dans le second volume, il met en lumière, plus particulièrement, le rôle essentiel du syndicalisme coréen. La Corée est un pays avec une longue histoire d’action syndicale. Intraitable est une chronique sociale avec des résonances universelles ». Nicolas Finet, éditeur à Rue de l’échiquier

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Mona Ozouf, ode à la mémoire !

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Mona Ozouf. Philosophe et historienne, la spécialiste de la Révolution française explique comment l’évocation du passé parvient à éclairer le présent. Beauté et joie de la mémoire.

à lire, acheter ou télécharger : Mona Ozouf a publié une trentaine de livres. Son Dictionnaire critique de la Révolution française, avec Francois Furet, Les mots des femmes et Composition française ont atteint un très vaste public. Son dernier ouvrage : L’autre George, à la rencontre de George Eliot (parution en poche Folio, fin septembre 2020).

 

Chers tous,

Ma boîte mail déborde. Pour aujourd’hui, ce sera donc, pardonnez -moi, une réponse collective : chacun reconnaîtra son bien.

En temps ordinaire, vous et moi tissons la toile de nos jours avec trois fils : présent, passé, futur. Mais celui-ci brusquement nous manque. L’an dernier, à pareille époque, par ce beau temps miraculeux, vous m’auriez demandé : quels projets pour juillet, pour août ? Où çà, et avec qui ? Questions devenues oiseuses : y aura-t-il seulement un été ?

Puisque nul ne sait ce que demain nous réserve, vous vous ingéniez à meubler l’aujourd’hui avec les images des jardins où vous avez trouvé refuge. De jour en jour ma collection s’enrichit, le muguet de Catherine, la glycine d’Anne-Marie, les pensées de Sylvie, le lilas blanc de Natacha. Toutes des femmes, lectrices de Colette, filles de Sido : pas un homme ne songe à donner des nouvelles de son cactus rose. Une exception, mon fils, avec son bouquet champêtre échevelé.

Mais soyons équitables, car vous, mes vieux copains, n’êtes pas en reste de cadeaux : la visite quotidienne de Dominique, qui lit et dit si bien la prose comme la poésie, et me promène de Hugo à Perec, de Stéphane Zweig à Jean-Claude Grunberg ; les vidéos pour réfléchir, pour rire, pour s’attendrir. Comme cet irrésistible envoi d’Olivier : un Abel bouclé de deux ans et demi feuillette Pour rendre la vie plus légère, pointe un doigt impérieux sur la page, et conte à sa manière l’histoire qu’elle recèle : à l’en croire, celle d’un dragon qui l’aurait avalé tout cru.

Vos courriers font sourire le présent. Mais c’est pourtant le passé qui vous submerge. Du temps vous est rendu, avec la tentation de lire à rebours la phrase de la vie. Toi, ma fille, qui as rouvert les vieux albums de photos de la famille. Vous, mes amis, qui me dites, contre vos attentes, préférer à la découverte de nouveaux livres les retrouvailles avec ceux que vous avez longuement fréquentés. Et vous, silhouettes qui resurgissez d’autrefois. Parfois de la haute enfance, sur fond d’une plage bretonne d’avant-guerre ; parfois des lointaines hypokhâgnes où j’ai enseigné : Françoise, qui aujourd’hui me confectionnez des masques ; Sylvie, qui m’avez raconté comment voyageait dans les familles la parole philosophique : vous pensiez avec Platon que nul n’est méchant volontairement. Votre père vous affirmait que les hommes à l’évidence veulent le mal, crois-en ma vieille expérience. Vous lui rétorquiez que Platon était aussi vieux que lui, et s’ensuivait une violente mais noble dispute.

Merci à tous pour cette brassée de souvenirs. Souvent déchirants quand ils parlent des jours heureux. Mais précieux pour vérifier ce que Rousseau disait de Saint-Preux : « Si vous lui ôtez la mémoire, il n’aura plus d’amour ».

Gardez bien la mémoire et l’amour, et faites attention à vous,

Mona Ozouf

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Marcel Maréchal, un dernier salut

Natif de Lyon, grand serviteur du théâtre public, Marcel Maréchal est décédé à Paris le 11 juin. Durant plus de cinquante ans, des Comédiens du Cothurne aux Tréteaux de France, le  metteur en scène et comédien aura brûlé les planches. Ne cessant de glorifier les poètes.

 

Marcel Maréchal, né à Lyon le jour de Noël 1937, s’est éteint à Paris dans la nuit du 10 au 11 juin. Comédien, metteur en scène, directeur de compagnie, il n’a quasiment jamais cessé de jouer jusqu’à l’an dernier où, au Poche Montparnasse, il donnait lecture de souvenirs de Jean Renoir sur son père Auguste, le peintre.

Dès 1958, il fonde les Comédiens du Cothurne. De 1960 à 1968, il succède à Roger Planchon dans la petite salle de la rue des Marronniers. Il s’y oriente d’emblée vers un théâtre de texte : Synge, Obaldia, Arrabal, Georges Limbour, Beckett, dont Fin de partie qu’il reprendra souvent, et Audiberti, l’un de ses auteurs de prédilection, dont il monte en 1963 Le cavalier seul  et, en 1964, L’opéra du monde. Salué désormais par la critique, après de retentissantes créations de Jean Vauthier (Badadesques et Capitaine Bada) ainsi que de Louis Guilloux (Cripure), il est nommé, de 1968 à 1975, à la tête du Théâtre du Huitième. En 1969, sous la direction de Patrice Chéreau, dans le Dom Juan de Molière il est un formidable Sganarelle. En cette époque faste, on lui doit La paix d’Aristophane, La mort de Danton de Büchner, Roméo et Juliette, Hamlet, la création de L’homme aux sandales de caoutchouc de Kateb Yacine, pièce composée autour de Hô Chi Minh, Le sang de Vauthier où il fait merveille, La moscheta d’après Ruzante et un Capitaine Fracasse endiablé, trois fois remis sur le métier.

À Marseille, après une halte au théâtre du Gymnase, il fonde en 1981 le théâtre de La Criée (deux salles de 300 et 900 places), édifice neuf campé sur l’emplacement de l’ancienne halle au poisson. Lyonnais pur jus, gone authentique, il est accepté par les Marseillais. Il y met du sien, se fait photographier en tenue de joueur de l’OM. Sous la raison sociale de Compagnie Marcel Maréchal, avant et après le statut de théâtre national de région, il cultive à nouveau ses poètes au verbe haut (Vauthier, Guilloux), Molière plusieurs fois, Novarina ( Falstafe, libre adaptation des deux Henry IV de Shakespeare), Graal théâtre de Florence Delay et Jacques Roubaut, Les trois mousquetaires, etc… Nommé à Paris au théâtre du Rond-Point, de 1985 à 2000, il s’attaquera aux « Coûfontaine », la trilogie de Claudel. Sans emporter le morceau, avant de revenir à ses sûres amours (Audiberti, Vauthier). Carrière bouclée aux Tréteaux de France, à la tête du seul Centre dramatique national ambulant, en tournée dans les « déserts culturels » durant une décennie ! Jusqu’à la relève assurée par Robin Renucci en 2011.

Prodigieux acteur comique au masque de chair mobile, histrion sublime, Marcel Maréchal n’a cessé de glorifier les poètes. Ce qui établit une franche différence avec le théâtre de nos jours. Jean-Pierre Léonardini

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Le coronavirus, en quête d’un nom

Pasteur et la rage, Kock et la tuberculose, Calmette et le BCG, Yersin et la peste… Une épopée scientifique contée par Patrick Deville dans Peste et choléra. Qui pour le coronavirus, le (ou « la », selon l’Académie française toujours en retard d’un débat sur l’usage courant) covid-19 ?

 

Le théâtre, qu’Artaud rêvait semblable à la peste, est aujourd’hui bêtement malade du coronavirus. Des soins palliatifs ont été annoncés. La voilà bien, pour paraphraser la psychanalyse, la clôture de toute représentation. Pascal estimait que « le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ». Sauf le respect dû à l’auteur des Pensées, on voudrait bien l’y voir, le nez à la fenêtre depuis deux mois. De santé délicate, n’était-il pas « à risque » ?

Dans le but de s’ébrouer un peu du côté de l’espoir au sein du marasme, on doit évoquer la haute figure énigmatique et bienfaisante du bactériologue né en Suisse Alexandre Yersin (1863-1943). De nombreux ouvrages lui ont été consacrés, le dernier en date, sauf erreur, étant le « roman sans fiction » – selon la formule de son auteur, Patrick Deville – intitulé Peste et Choléra, qui obtint le Goncourt des lycéens et fut couronné par le prix Femina.

Yersin, confrère de Pasteur, découvrit en 1894 le bacille de la peste (il porte son nom : Yersinia pestis) et le vaccin pour s’en prémunir. Une place du 13ème arrondissement de Paris lui est dédiée. Solitaire, quasi un ermite, planteur d’hévéa, ce grand voyageur, avant tout en Asie (au Vietnam, où il fonda un Institut Pasteur, il fut considéré comme « un bouddha vivant ») est le prototype du savant imaginatif et opiniâtre dont le XIXème siècle honora l’image avec ferveur.

Bousculant avec art la chronologie, Patrick Deville inscrit Yersin dans un récit foisonnant, au fil duquel l’on reconnaît aussi bien – entre maints protagonistes d’une période fertile en découvertes et explorations en tout genre – le légendaire Louis Pasteur évidemment, le chercheur allemand Robert Kock (1843-1910) qui mit à jour la bactérie de la tuberculose, Albert Calmette (1863-1933) qui inventa contre elle le BCG, ainsi que le maréchal Lyautey, Arthur Rimbaud ou James Joyce… Qui donnera son nom au covid-19 ? Stéphane Harcourt

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Covid, regards rétrospectifs sur l’après !

Le covid-19 plonge la communauté humaine divisée en un désarroi  universel. Qui a des antécédents flagrants dans l’imaginaire… Penseurs, écrivains et cinéastes en ont déjà témoigné.

 

Depuis Ponce Pilate, on ne s’est jamais autant lavé les mains… À part ça, c’est à toute heure que l’effroi, distillé par d’intarissables canaux, s’insinue en chacun, où qu’il se trouve sur la planète infectée, le pire étant qu’on s’habitue aux annonces aléatoires les plus baroques, fussent-elles aussitôt démenties ou mises au conditionnel. En France, n’a-t-on pas entendu suggérer que le défilé du 14 juillet, vieux rite républicain mangé au mythe, pourrait ne pas être uniquement martial ? Après les armées de terre, de ciel et de mer, après la Légion au pas compté, les gendarmes, les pompiers et la police, serait enrôlée la cohorte des médecins, infirmiers, aides-soignants, suivis des éboueurs et des caissières de Carrefour, tous personnels qui sauvent l’honneur du pays au risque de leur vie au cœur du désastre. Ne pas oublier les fossoyeurs en fin de cortège ! Le covid-19 a déchiré l’espace-temps d’un coup de hachoir. Ci-gît dans les limbes la société d’avant. Ah ! Boire une bière au soleil à la terrasse d’un café en plaisantant avec les amis… Un monde vieux, masqué, sans avenir, sinon celui d’une surveillance généralisée, avec survol de drones mouchards et téléphones mobiles espions. Le Big Brother d’Orwell multiplié par cent. Une ère vide, d’un prosaïsme encore plus terrifiant, sans joie, dans des villes désertes la nuit sans âme qui vive. J’exagère ? A peine.

Rien ne rassure de ce que répandent les informations sur les écrans. Les médecins, consultables à merci dans les journaux télévisés, pas d’accord entre eux, font part de leurs doutes quant à l’essence inexplicable du virus. Un seul émerge, rendu au rang d’icône, le professeur Raoult de Marseille, dont le portrait géant a supplanté, sur un haut mur de la Corniche, face à la mer, l’effigie de Zinédine Zidane. À la Ciotat, on fabrique des bougies parfumées à l’image de Saint Raoult et dans « la vieille cité phocéenne » – comme dit la presse locale – on redécouvre l’industrie savonnière en produisant un « savant de Marseille » avec sa silhouette en relief. Sur les chaînes privées, les blouses blanches étatsuniennes sont plus que jamais de rigueur dans le style « amour et bistouri » (Greys’Anatomy, Urgences, The Resident). Au secours, docteur House ! Nous pouvons au moins, par skype, pratiquer par vidéo-consultation, face à notre toubib, l’anamnèse ; ce bien beau mot précieux signifiant l’autobiographie de nos antécédents médicaux de patients virtuels anxieux.

Les chercheurs cherchent mais n’ont encore rien trouvé. D’une puissance militaro-industrielle à l’autre, on se renvoie la balle toxique. La Chine ment-elle ? Dans ses campagnes, ne décèle-t-on pas une promiscuité coupable avec des animaux bizarres ? Le pangolin, tiens, dont, paraît-il, sont friands les ressortissants de « l’empire du Milieu » (l’expression remonte au XIXème siècle, lorsque les Anglais signèrent avec l’empereur Xianfeng le traité mettant fin aux guerres de l’opium). Certes, la Chine n’est plus un empire, en dépit du fait que son dirigeant suprême, Xi Ping, est élu à vie. Les Chinois goûtent la viande du pangolin en préservant ses écailles à des fins thérapeutiques traditionnelles, notamment pour un genre de Viagra archaïque. Le pangolin, braconné à outrance, serait près de l’extinction. Va-t-on la souhaiter ? On se rappelle soudain ce film de 1962, Mondo Cane (chien de monde), fabriqué par l’italien Gualtiero Jacopetti, lequel, en une suite de brefs documentaires, donnait à ricaner devant des pratiques culturelles exotiques censées aberrantes, sous l’effet d’un voyeurisme ethnocentriste délirant. Trump au front de taureau persiste dans le déni, supprime en éructant l’allocation des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé. Ses partisans, la bave aux lèvres, klaxonnent en faveur de la reprise du travail, quand les pauvres tombent par milliers. En Pologne, le parti calotin met à profit le virus pour prêcher l’arrêt immédiat de l’interruption de grossesse. En Inde, des populations de miséreux affamés se traînent dans des égouts à ciel ouvert en guettant leur fin massive inéluctable. On prévoit que la famine va toucher 250 millions d’êtres humains…

Et l’on scrute à satiété ces images où des espèces de scaphandriers, revêtus des pieds à la tête d’une armure de plastique, se penchent sur des corps en réanimation au bord de l’apnée éternelle. Un seul mot vient aussitôt à l’esprit : science-fiction, surtout qu’au moment où l’on en est de la pandémie, se pose avec acuité la question d’un futur immédiat, quand bien même nous n’en sommes qu’au début de la catastrophe annoncée. Nous voici donc sommés d’envisager sur le champ « le monde d’après ».

La science-fiction n’est-elle pas véritablement issue du XIXème siècle, dans l’élan né de l’idée de progrès, fût-ce au prix de l’exploitation infernale d’innombrables multitudes ouvrières – soit l’invention du prolétariat – accompagnée de l’expansion coloniale ? L’Allemand Leibniz (1646-1716), qui fut à la fois philosophe, mathématicien et philologue, avait auparavant décrété que « le temps présent est gros de l’avenir ». Hegel puis Marx s’en souvinrent. Au plus fort de l’ère scientiste, Jules Verne apparut comme l’incontestable messie populaire d’un avenir gros des plus surprenantes aventures. Quelques titres des Voyages extraordinaires de cet écrivain si prolifique suffisent à ranimer la flamme de son souvenir d’anticipateur émérite : Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre, Autour de la Lune, la Maison à vapeur, etc. On cite moins souvent son roman Sans dessus dessous, de 1889, six ans avant sa mort : il y met facétieusement en doute sa foi en les expériences imaginaires de techniques destinées à domestiquer la non-indifférente nature, dont on voit de nos jours qu’elle se rebelle avec violence. Il y va fort. Les membres de l’équipe internationale des artilleurs du Gun-Club de Baltimore, des mathématiciens, se sont mis en tête, à l’aide d’un canon monstrueux (la Grosse Bertha de 14-18 semblerait à côté une minable pétoire) d’expédier un méga-projectile destiné à redresser l’axe de rotation de la Terre, afin de le rendre perpendiculaire à l’écliptique, lequel, il faut le préciser, n’est autre que le grand cercle représentant la projection, sur la sphère céleste, de la trajectoire annuelle apparente du Soleil sur la Terre. Vaste programme, conçu dans le but de rendre possible l’extraction du charbon des zones arctiques. Une grossière erreur de calcul met fin à ce projet fou qui, par suite de l’aplatissement de la Terre aux pôles, aurait eu pour conséquences, entre autres menus inconvénients, d’assécher totalement l’Atlantique Nord et la Méditerranée, ainsi que d’élever l’archipel des Açores à la hauteur de l’Himalaya.

Entre l’utopie et la science-fiction, il est une sorte de cousinage maudit, lequel se résout dans la dystopie, qui a généralement trait, de nos jours, à la déshumanisation par la science. L’utopie – le mot vient du titre de l’ouvrage de l’érudit anglais Thomas More qui fut décapité en 1535 – tend à l’invention d’une société idéale où les hommes vivraient en harmonie suivant des lois justes, grâce à une organisation sociale dûment adaptée. On sait le rôle de l’utopie dans l’histoire des révolutions. Lénine, par exemple, qui disait « Il faut rêver », lisait la Cité du Soleil, du moine dominicain Tommaso Campanella (1568-1639), lequel prônait une république philosophique héritée de Platon, égalitaire, socialisante, où la polygamie obéirait à des critères astrologiques et où les sodomites marcheraient la tête en bas… Plus tard, Charles Fourier, en qui Marx et Engels virent une figure du « socialisme critico-utopique », théoricien de « l’attraction passionnée » (impulsion fournie par la nature avant toute réflexion) aura la faveur d’André Breton, qui composera son Ode à Charles Fourier. N’est-ce pas face aux échecs irrémédiables de la pensée utopique, mise en demeure devant la réalité brute de la cité politique à transformer, que s’engendre la dystopie ? Ils sont légion, ceux qui la pratiquent à l’heure du néo-libéralisme hégémonique, du transhumanisme agissant et autres joyeusetés. N’y a-t-il pas, notamment, Michel Houellebecq et Boualem Sansal, grand dénonciateur de la menace islamiste ?

Quant à la science-fiction proprement dite, en son « âge d’or » aux États-Unis, qui va de 1938 à 1949, riche d’auteurs devenus classiques (Ray Bradbury, Clifford D. Simak, A.E. Van Vogt, L. Sprague de Camp…) comme chez ses continuateurs, elle ne rayonne pas d’optimisme, car on ne peut transporter ailleurs, fût- ce sur une planète lointaine, que de l’humanité en état perpétuel de péché terrestre. Le film somptueux de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968, année utopique – le romancier et futurologue britannique Arthur C. Clarke a contribué au scénario – constitue sans conteste l’apogée littéral du genre. Dans le feu d’artifice d’effets spéciaux grandioses escortés par le poème symphonique aux accents tellement prophétiques d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, ce chef-d’œuvre cinématographique expose et épuise, en somme, tous les thèmes de rigueur : l’évolution de la technologie, l’intelligence artificielle, la perspective d‘une vie extra- terrestre. Passons, en glissant, sur le module du Space Opera, du type Star Wars, de George Lucas et sur Mad Max, western postapocalyptique de l’australien George Miller, prétextes à de juteuses franchises commerciales, quelles que puissent être leurs vertus spectaculaires. Le film de Kubrick, lui, constitue bel et bien une odyssée de l’espèce. À son début surgit une horde de singes anthropoïdes. Ils découvrent avec stupeur un monolithe noir tombé du ciel. Enigme compacte, sujette à pas mal d’interprétations. Allez savoir. A chacun sa vérité hypothétique. Pierre philosophale originelle ?, bloc minéral d’essence prométhéenne ?, fragment géométriquement découpé de la pierre noire de la Mecque ? En 2001, justement, les tours du World Trace Center n’étaient-elles pas anéanties au nom d’Allah ?

Le poète Fernando Pessoa a défini l’homme comme « un singe avec une montre ». Il n’a pourtant pu voir le film de Franklin Schaffner sorti en 1968, encore, la Planète des singes, d’après un roman de Pierre Boulle. Astronaute, le capitaine Taylor amerrit sur une planète aux mains de singes évolués. Ils ont réduit en esclavage des humains arriérés. Sous la protection de deux chimpanzés amicaux, Taylor, poursuivi par Zaïus, un orang-outan cruel qui est ministre des sciences, découvre les vestiges d’une civilisation humaine avancée… Au championnat des dystopies, la palme revient au roman de l’anglais Aldous Huxley, le Meilleur des mondes (1931) qui dépeint une société où les castes inférieures sont fécondées in vitro, en série (comme les Ford T), tandis que les membres des castes supérieures, les Alpha, sont grands, beaux, intelligents. Huxley remet ça en 1948 avec Temps futurs. En 2108, après la 3ème guerre mondiale qui a pris fin depuis plus d’un siècle, un chercheur en botanique venu de la Nouvelle-Zélande miraculeusement épargnée, découvre, dans Los Angeles atomisée, une société dominée par un clergé vêtu de peaux de bêtes vouant un culte au démon Bélial, autrement dit le seigneur des mouches, lequel se retrouve dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches (1954), dont Brook fit un film neuf ans plus tard ; où l’on voit sur une île un groupe d’adolescents naufragés passer de la barbarie à la tyrannie. Au chapitre de l’espoir relatif, on inscrit Malevil (1972) roman de Robert Merle : six survivants, dans un château, s’efforcent de recréer l’humanité avec les maigres moyens du bord, après une explosion, supposée atomique, survenue le dimanche de Pâques 1977 !

Que sera notre « monde d’après » le covid-19 ? Chi lo sa ? Sans nul doute le théâtre d’âpres luttes, à imaginer en tous sens, sous le sceau du « principe espérance ». Jean-Pierre Léonardini

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Le masque, éloge et débat

À l’heure où d’aucuns s’interrogent sur le port du masque en cette période de pandémie, la revue Alternatives théâtrales se penche sur la question ! Et de révéler son regain de faveur sur la scène contemporaine… Un dossier original et passionnant.

 

Hasard objectif, en ce moment au cours duquel le masque – à des fins prophylactiques ou proprement médicales – fait l’objet de débats, la revue Alternatives théâtrales se penche sur « Les enjeux du masque sur la scène contemporaine ». Le dossier, administré par Guy Freixe et Brigitte Prost, fait intelligemment le point sur le regain de faveur du masque dans les pratiques spectaculaires contemporaines, soit « les tentatives de son renouvellement, souvent à la frontière des genres, dans ses relations avec la marionnette, le théâtre d’objet, la danse, la performance et plus largement le théâtre visuel », sans pour autant passer sous silence ses racines spirituelles et carnavalesques initiales. Sous forme d’entretiens ou d’interventions personnelles, l’ensemble multiplie les angles de vue d’artistes dûment impliqués : Omar Porras pour qui le masque permet « d’accéder à un corps extra-ordinaire », Olivier Py s’interrogeant sur « le mensonge ou le masque-songe ? », tandis que pour Michel Laubu, du Turak Théâtre, « le masque est un objet, une ‹ Figure › d’où regarder le monde ».

Il est bien sûr question du Théâtre du Soleil. Pour Ariane Mnouchkine, « le masque, comme la marionnette, impose à l’acteur de créer un autre corps ». De l’avis du danseur-chorégraphe Josef Nadj, il faut « masquer le visage pour entrer dans l’inconnu ». D’ailleurs, Aurore Després analyse le masque sans visage dans la danse-performance chez Christian Rizzo, Rachid Ouramdane, Boris Charmatz et Olivier de Sagazan entre autres. Nathalie Gauthard, explorant « la subculture Queer à l’ère de l’ anthropocène », évoque notamment la chanteuse Björk qui, sur la pochette de son album Utopia (2017), apparaît sous un prodigieux masque en silicone réalisé par James Merry. Claire Heggen (Cie Théâtre du Mouvement) signe un très beau texte d’ordre intime, dans lequel elle suggère que le masque autorise la notion « d’apparition disparaissante » chère au philosophe Vladimir Jankélévitch. En une brève nouvelle, Georges Banu s’épanche, avec tact, sur un masque de nô malencontreusement fêlé… Didier Galas, Arlequin for ever avant d’être l’Ahmed d’Alain Badiou, prend fait et cause pour la farce masquée. Le « masque zéro », avec des cornes et un manuscrit arabe incrusté sur le front, vient de la Casamance (actuel Sénégal ) du XVIIe siècle ! Jean-Pierre Léonardini

Alternatives théâtrales, 46 rue de Flandre, 1000 Bruxelles , Belgique (Tél. : (32) (2) 511 78 58). N° 140 (80 p., 27 contributions avec de nombreuses photographies, 17€).

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Neumann, ouvrier à temps plein

Jusqu’au 26 juin, Arte.TV diffuse Le temps des ouvriers, une passionnante épopée signée de Stan Neumann. Du début du XVIIIe siècle à nos jours, en quatre épisodes, une synthèse éblouissante de tout ce que nos sociétés doivent aux luttes des « damnés de la terre ».

 

Une série documentaire intitulée Le Temps des ouvriers pourrait tendre à faire fuir, en ce temps de confinement forcé où l’envie de s’évader nous démange. La proposition pourrait sembler rébarbative car trop historique, idéologique, poussiéreuse, bref, plombante. Il n’en est rien. Sobrement intitulés Le Temps de l’usine, Le Temps des barricades, Le Temps à la chaîne et Le Temps de la destruction, les quatre épisodes d’une heure chacun déploient en réalité une fresque passionnante. Passionnante parce que, pour retracer l’épopée ouvrière qui remonte au 18e siècle, Stan Neumann s’appuie sur de grands repères chronologiques sans se laisser enfermer dans une logique didactique ou linéaire.
Solidement documenté par des photos, des films, des témoignages et des entretiens avec des historiens, des syndicalistes ou de simples ouvriers, son voyage ne cesse de faire des sauts dans le temps et dans toute l’Europe, au gré des lieux, des luttes, des liens… La notion du temps est au cœur de l’analyse proposée. Élément récurrent des titres de chaque épisode, le temps marque également la charte graphique et la bande sonore de la série. Les temps sont multiples, il y a celui qui dure à la chaîne, celui qui file quand il ne sert qu’à récupérer physiquement, celui que s’imagine l’ouvrier pour s’émanciper du travail posté, celui qui se compense lors des congés payés, celui qui se grappille au temps de travail pour résister à l’aliénation. Le temps, décidément, rapproche le salarié du 21e siècle des masses d’ouvriers qui luttèrent pour ne pas perdre leur vie à la gagner.
Le ton et le regard employés sont ceux d’une mise en perspective distancée, loin de toute idéologie et notamment de l’historiographie marxiste traditionnelle. Partant des origines du mouvement ouvrier, pendant la seconde moitié du 18e siècle dans le Nord de l’Angleterre, où des familles entières de paysans et de petits artisans sont chassés de leurs terres pour aller rejoindre les villes où ils allaient s’entasser comme des esclaves dans les premières usines de textile, Stan Neumann retrace les révolutions, les guerres et les grandes grèves pour souligner les conquêtes sociales et les échecs souvent sanglants du mouvement ouvrier. Il n’est jamais démonstratif ni partisan mais assume sa préférence pour une pédagogie vivante, concrète. Politique, finalement. Puisque derrière cette passionnante peinture de l’histoire ouvrière, se dessinent les enjeux d’un capitalisme qui prévaut encore aujourd’hui. Dominique Martinez

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Armand Gatti, porteur de feu

Il y a trois ans, le 6 avril 2017, disparaissait Armand Gatti. Un baroudeur par tout temps, un poète combattant au langage en fusion, un grand homme de plume et de scène. Sous le titre Comme battements d’ailes, Gallimard publie une sélection de ses  poèmes.

En ces temps de confinement, à lire, acheter ou télécharger : Comme battements d’ailes, poésie 1961-1999 (224 p., 9€30).

 

Dans l’aigre après-midi du 12 avril 2017, nous étions nombreux, au funérarium du Père-Lachaise, à rendre à Armand Gatti (de son vrai nom Dante-Sauveur Gatti, né à Monaco en 1924 d’un père balayeur et d’une mère femme de ménage) les honneurs dus à son rang, tout en haut de l’échelle des poètes combattants. Ainsi nous accompagnions avec cœur ce porteur de feu à la grande force libératrice, maquisard à 18 ans, arrêté, déporté, évadé, engagé dans les parachutistes britanniques, écrivain multiple, proche aussi bien de Boulez que d’Henri Michaux, grand reporter, grand voyageur dialoguant avec Mao, Guevara et tutti quanti, cinéaste, inventeur d’un « théâtre des possibles »… Bref, autant de vies que les chats qu’il aimait tant.

Chez Gallimard, sous le titre Comme battements d’ailes, paraît une sélection de ses poèmes, choisis et présentés, « éclairés » en somme par Michel Séonnet. Ce sont autant d’étages d’une fresque lyrique vertigineuse lancée à l’assaut du ciel, à  partir d’un « je » infiniment reconnaissant, à l’égard du père (l’éboueur Auguste G.), des compagnons de Résistance, des lutteurs de classe d’ici et là-bas sous l’étendard de l’anarchie, dans un brassage perpétuel de langage en fusion où se pressent des éléments métaphysiques d’hier liés au concret le plus âpre, au sein d’une frénésie d’écriture – ô combien contrôlée – littéralement d’ordre cosmogonique.

Cela s’ouvre sur Mort-Ouvrier (1961), où il est dit « Notre siècle qui es sur terre / que ton nom soit apaisé / mais que ta révolte arrive ». Viennent ensuite le Poème de Berlin (1971), la Première lettre (1978), Poème  cinématographique (1984), Docks (1990), un hymne vibrant de couleurs à la gloire de Sauveur Lusona, son grand-père qui fit « des docks de Marseille / un jardin japonais », pour finir par la Parole Errante (1999), foudroyante traversée du langage où Gramsci côtoie le kabbaliste Aboulafia, tout en sachant que « le mot chien n’aboie pas ».

L’ensemble constitue seulement des extraits d’une œuvre-monde poétique qui n’a cessé de nimber Gatti (il se rêvait un « devenir d’oiseau ») d’une aura unique tout au long de sa vie d’homme chaud et vivant. Un reste d’idéalisme m’incite à souhaiter que ce volume Comme battements d’ailes arrive par miracle dans les mains de jeunes gens qui pourraient en être atteints,  ainsi que le furent d’anciens jeunes gens dont je fais définitivement partie. Cela dit au nom d’un principe Espérance qui n’a pas encore articulé son dernier mot. Jean-Pierre Léonardini

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Lucien Sève, une pensée en mouvement

Grand philosophe marxiste,Lucien Sève est décédé le 23 mars. Il laisse derrière lui une œuvre intellectuelle considérable et trop méconnue. À l’occasion des trente ans de l’écroulement du mur de Berlin, le 8 novembre 2019, il se confiait au journal L’Humanité sous la plume de notre confrère Pierre Chaillan. En hommage à cette grande figure intellectuelle que nous avons eu l’immense privilège de rencontrer, Chantiers de culture se fait humble passeur en proposant à ses lecteurs cet ultime entretien.

 

LE « COMMUNISME » EST MORT, VIVE LE COMMUNISME !

 

Pierre Chaillan – L’écroulement du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, est présenté par les médias dominants comme « la mort du communisme ». Vous venez de publier Le Communisme ?, où vous affirmez au contraire sa pleine actualité. Comment comprendre alors ce qui s’est produit au XX e siècle ?

Lucien Sève – Pour résumer à l’extrême ce que j’expose dans ce livre, à partir d’un vaste retour critique inédit sur Staline et le stalinisme, je répondrai d’une phrase, mais qui appelle de longs justificatifs : ce qui est mort sous le nom foncièrement frauduleux de « communisme », fin 1989, avec la chute du mur de Berlin, puis, en 1991, avec l’effondrement de l’Union soviétique, n’avait en profondeur rien à voir avec le communisme en son authentique sens marxien. En 1917, la victoire de la révolution bolchevique en Russie a pu faire accroire que l’ère du communisme allait commencer. Mais, en 1921, une fois gagnée l’effroyable guerre civile déclenchée par les officiers tsaristes avec l’appui militaire des pays capitalistes, Lénine a la lucidité de comprendre que le passage de la Russie au socialisme, entendu comme première phase du communisme, est impossible avant longtemps pour cause de prématurité historique. Nous avons tout le pouvoir, dit-il, mais « nous sommes arriérés », « nous ne sommes pas assez civilisés », et le devenir à suffisance va demander des décennies. D’où le choix d’une politique, la NEP, tournée vers la longue maturation des pré-conditions matérielles et culturelles d’un vrai passage au socialisme. La mort de Lénine, en 1924, est une catastrophe. Staline se croit plus fort. Liquidant la NEP, violentant la paysannerie et les ouvriers, brutalisant ses opposants avant de les liquider, il va faire voir si le socialisme n’est pas possible à court terme… En fait, tournant le dos à Lénine qu’il en est venu à haïr, comme le montre le grand historien de l’URSS Moshe Lewin, il engage l’Union soviétique dans un national-étatisme étranger à la visée communiste marxienne, qu’il n’a jamais vraiment comprise et tient même pour pure utopie – j’en donne les preuves. Avec la lutte sanglante contre toute une part de la paysannerie et le succès des plans quinquennaux cher payé par les travailleurs, l’URSS s’engage dans ce que Lewin appelle « un développement sans émancipation ».

P.C. – La portée de la révolution d’Octobre, pourtant émancipatrice à travers le monde, se retrouve-t-elle alors condamnée ?

L.S. – L’origine révolutionnaire du régime, l’élimination des classes exploiteuses, la haine mortelle du capital international, le soutien passablement aveugle des forces révolutionnaires du monde entier donnent corps à ce faux-semblant dramatique que ce qui se construit à l’Est serait bien « le communisme », à l’école duquel doivent se mettre tous les partis de la III e Internationale – terrible méprise. Et qui s’étend après la Seconde Guerre mondiale : la funeste logique de stalinisation s’impose aux « démocraties populaires » d’Europe, aux révolutions de Pékin à La Havane, aux partis communistes du monde entier, ce qui n’empêche pas les avancées sociales des unes, ni les combats émancipateurs des autres, mais les limite et même les contredit très gravement. Et qu’est-ce qui rend donc cette logique si implacable ? C’est le couple d’une prématurité objective et d’une incapacité subjective. Prématurité : au siècle dernier, non seulement la révolution n’a lieu qu’en des pays à faible développement matériel et culturel, mais même dans les plus avancés, le monde du travail est loin encore d’être prêt à prendre en main le sort de tous. Incapacité : formés au stalinisme, les communistes n’ont nulle part vraiment appris à penser et agir en communistes au plein sens marxien du mot. Conclusion politique capitale, hélas trop peu comprise : ce qui est mort à la fin du siècle dernier sous le nom trompeur de « communisme » était étranger en profondeur au communisme, et c’est même de cela qu’il est mort.

P.C. – En quoi le communisme, en ce que vous appelez la « visée communiste marxienne », répond-il aux conditions d’aujourd’hui ?

L.S. – C’est bien toute la question, à laquelle va s’efforcer de répondre la deuxième partie de mon livre. Si l’échec général d’hier a pour raison de fond la prématurité du passage à la société sans classes, génialement annoncé par le Manifeste communiste, mais avec deux siècles d’avance sur l’histoire, alors la première et décisive question à se poser est celle-ci : le mouvement en direction du communisme vient-il enfin à maturité historique, de façon à la fois locale et globale ? J’estime que nous avons des raisons majeures de répondre oui, ce qui est d’immense conséquence pratique. Je ne peux faire plus ici qu’indiquer la logique de l’argumentation. D’abord, engager sans aucun délai la sortie du capitalisme devient une tâche mûre en ce sens que nous n’avons littéralement plus d’autre choix. La dictature mondiale du profit financier nous conduit à une proche catastrophe écologique, perçue de tous et à une non moindre catastrophe anthropologique incroyablement peu dite. Engager le passage à un post-capitalisme viable est devenu une question de survie pour le genre humain civilisé. À quoi s’ajoute la véritable entrée en folie suicidaire du système : le capitalisme de la « nouvelle économie » et des plateformes détruit le travail social, sacrifie l’économie réelle à sa boulimie de richesse virtuelle en constante menace d’éclatement, avoue de plus en plus ouvertement son caractère parasitaire et sa perte de justification civilisée, pousse l’idéologie californienne jusqu’à la prétention de régenter tout l’avenir humain sans l’aveu de personne – le gigantesque péril du XXI e siècle est moins le renaissant fascisme d’hier que la terrifiante omnipotence des nouveaux milliardaires. Ces deux raisons de juger mûre l’exigence de communisme sont aussi, hélas, des raisons d’envisager le pire : le capitalisme ne va pas s’effondrer de lui-même, il a encore la force de nous conduire tous à la mort, comme ces pilotes d’avion qui se suicident avec leurs passagers. Il urge d’entrer dans le cockpit pour nous emparer ensemble des commandes. Ici apparaît la troisième donnée, encore subalterne mais en essor très sous-estimée : des « déjà-là de communisme » potentiel ou même effectif se forment partout.

P.C. – Des « déjà-là de communisme » ? Qu’entendez-vous par là ?

L.S. – Possibles technologiques gigantesques de bien-être pour tous, bourgeonnement multiple de rapports post-classes, irrésistible poussée d’émancipation humaine que domine l’entrée en scène des femmes, foisonnement d’initiatives des individus et des peuples pour prendre en main leur sort, et le nôtre à tous… On est encore bien loin du but, et pourtant, en un sens, il est à portée de main. Qu’est-ce qui manque tragiquement ? Je dirai : l’audace intellectuelle de juger venue l’heure d’engager pour de bon le passage au communisme, à rien de moins que le communisme. L’obstacle décisif n’est pas en l’adversaire mais en nous. La tâche vraiment cruciale d’aujourd’hui, c’est la prise de conscience. Un mois avant la chute du mur de Berlin, Mikhaïl Gorbatchev disait aux dirigeants de la RDA : « La vie punit sévèrement ceux qui prennent du retard en politique. » Propos de criante actualité pour nous aussi. Entretien réalisé par Pierre Chaillan

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