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Lagarce, le jeune homme pressé

Décédé en 1995, l’auteur et metteur en scène Jean-Luc Lagarce s’impose aujourd’hui comme un jeune classique de la scène contemporaine. Sous la plume de Jean-Pierre Thibaudat, paraît Lagarce, une vie de théâtre. Le juste portrait définitif d’un grand jeune homme pressé.

 

L’étoile de Jean-Luc Lagarce n’est pas près de pâlir. Depuis sa mort, le 30 septembre 1995, ses pièces sont traduites en trente langues. L’une d’elles, Juste la fin du monde, a fait l’objet d’un film du cinéaste ­québécois Xavier Dolan, primé à Cannes en 2016. Elle est au programme du baccalauréat. De Jean-Pierre Thibaudat, paraît Lagarce, une vie de théâtre (1). C’est une monographie ­synthétisant le destin de l’auteur-metteur en  scène enlevé précocement par le sida (il en disait, par euphémisme, « ce que vous savez »), qui est désormais un jeune classique de la scène contemporaine.

En 2007, Jean-Pierre Thibaudat publiait chez le même éditeur, intimement lié à la vie du sujet, le ­Roman de Jean-Luc ­Lagarce. L’ouvrage actu­el, enrichi­ de la connaissance du journal de Lagarce et de témoignages inédits, constitue le juste portrait définitif d’un grand jeune homme (1,88 m) pressé, qui mena sa vie au rythme de l’incendie, mit en scène, écrivit sans répit tout en cultivant l’amitié avec pudeur, chercha l’amour dans maintes brèves rencontres et subit le pire avec stoïcisme. Suivant la chronologie, Thibaudat part de la naissance, le 14 février 1957, à ­Héricourt (Haute-Saône). Famille ouvrière protestante. Père et mère travaillent chez Peugeot. Études à Besançon. Lectures à perte de vue. Cours de théâtre en amateur. Jean-Luc Lagarce, à 20 ans, fonde sa compagnie, la Roulotte, avec une poignée d’amis qui ne le quitteront plus, dont la comédienne Mireille Herbstmeyer et François Berreur alors jeune premier, plus tard éditeur à l’enseigne des fameux Solitaires Intempestifs, du beau titre même d’une pièce de Lagarce.

Débuts sous le signe de la vache enragée, rencontre avec Théâtre Ouvert, dirigé par Micheline et Lucien Attoun, reconnaissance progressive du metteur en scène et, plus tardive, de l’auteur qui prend son bien où il le trouve (Tchekhov, Ionesco, Kafka…) et dont chaque texte, à la fin, s’avère de l’ordre auto­biographique en filigrane, jusqu’au bouquet final de chefs-d’œuvre résolus : Juste la fin du monde, donc, le Pays lointain, Derniers remords avant l’oubli, les Prétendants, J’étais dans la maison et j’attendais que la pluie vienne… Un livre chaleureux, avec tact, empli d’infor­mations puisées aux meilleures sources, qui font encore plus aimer celui qui sut, dans sa brève existence comme dans son œuvre, tresser le tragique avec l’humour. N’est-ce pas ce qui fait tout le prix de la figure de Jean-Luc ­Lagarce, ­définitivement entré dans le monde des voix chères qui se sont tues ? Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Les Solitaires Intempestifs, 200 pages, 10 euros.

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Jean-Pierre Vincent, le théâtre en deuil

Grande figure du théâtre public,  Jean-Pierre Vincent est décédé le 4 novembre. Parti du jeune Brecht iconoclaste, ce grand metteur en scène et pédagogue a exploré l’art du théâtre de A à Z et occupé de hautes fonctions dans son métier. Sans renoncer à le relier à une société en perpétuel changement.

 

C’est dans ce moment lugubre où le monde est malade et le théâtre public interdit de séjour qu’on apprend, le cœur serré, la mort de Jean-Pierre Vincent, le 4 novembre, des suites du virus. Ceux qui l’ont connu, ne serait-ce que par son talent étincelant de metteur en scène sans cesse au service d’une foule d’auteurs divers, son sens de la fraternité partageuse et sa probité proprement républicaine de directeur d’institutions d’envergure, ne peuvent qu’être minés par le chagrin. Il devait créer, dès que possible, l’Antigone de Sophocle au Théâtre national de Strasbourg.

Né à Paris en 1942, c’est dans le groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand, aux côtés de Jérôme Deschamps, Michel Bataillon et Patrice Chéreau, qu’il fait des débuts de comédien, avant de signer sa première régie, en montant Amal et la lettre du roi du grand écrivain bengali Rabindranath Tagore. L’année d’après, c’est la Cruche cassée de Kleist puis, en 1963, des Scènes populaires du fameux caricaturiste balzacien Henri Monnier. La troupe de Louis-le-Grand, dont il partage deux ans durant la direction avec Patrice Chéreau, s’est vite professionnalisée. À l’invitation de Bernard Sobel, elle se produit à Gennevilliers puis à Sartrouville, dans le théâtre fraîchement créé par Claude Sévenier.

Des spectacles marqués du sceau d’une effervescence intense

En 1968, c’est la rencontre avec le germaniste et traducteur Jean Jourdheuil (on lui doit notamment la révélation de Heiner Müller en France). Ils œuvrent de concert à la mise en jeu de thèses du jeune Brecht, au rebours de l’ossification, ici et là, du grand écrivain officiel de la RDA. Cela donne de mémorables réalisations, coupantes, vitaminées, sarcastiques, de la Noce chez les petits bourgeois (1968) au Théâtre de Bourgogne et de Tambours et trompettes au Théâtre de la Ville, adaptation par Brecht d’une pièce de George Farquhar, auteur britannique férocement comique, quasi contemporain de Molière.

J’ai des souvenirs vifs des spectacles de cette époque, marquée du sceau d’une effervescence intense, quand Vincent et Jourdheuil s’attaquaient, à la Brecht, à la pièce de Goldoni  le Marquis de Montefosco (1970, au Grenier de Toulouse) et, la même saison, aux Acteurs de bonne foi de Marivaux, à la Cagnotte de Labiche (1971, au Théâtre national de Strasbourg) ou, au TNP de Planchon, à Capitaine Schelle, Capitaine Eçço de Serge Rezvani puis, du même auteur, au Camp du drap d’or. Vincent et Jourdheuil, as du détournement, fondaient en 1972 le Théâtre de l’Espérance, sous l’égide duquel ils organisèrent des œuvres de Brecht ( Dans la jungle des villes), de Büchner ( Woyzeck) et de Grabbe ( Don Juan et Faust), sans négliger un auteur vivant, tel Jean-Claude Grumberg ( En revenant de l’expo). Au Palace, alors encore un théâtre, même menacé, c’était la Tragédie optimiste de Vichnievski, âpre réflexion sur le bolchevisme face à l’anarchisme. Au Palace, leur tandem fonde le Théâtre expérimental populaire (Tex-Pop). Une revue, Rebelote, au ton incisif, paraît brièvement.

Le TNS, le Français, les Amandiers…

Jean-Pierre Vincent est nommé en 1975 à la tête du Théâtre national de Strasbourg. Il prend en main l’école et se lance dans un rigoureux travail d’expérimentation autour du réalisme et, au terme d’une sérieuse réflexion, définit les rapports avec l’institution et refonde dûment les liens avec les collectivités locales et nationales. Époque particulièrement fertile avec le compagnonnage d’André Engel et les créations marquantes de Germinal   d’après Zola (adaptation de Michel Deutsch), le Misanthrope (1977), Vichy-Fictions (1980), textes de Bernard Chartreux et Michel Deutsch sur l’ère pétainiste, et Palais de justice (1981), formidable exercice hyperréaliste sur la misère du monde au tribunal. En 1980, il y avait eu Peines d’amour perdues de Shakespeare dans la traduction de Jean-Michel Déprats, une réussite enchanteresse. Jean-Pierre Vincent, nommé administrateur général de la Comédie-Française de 1983 à 1986, ne souhaitera pas, à ce poste, jouer rebelote. Il n’y était pas à l’aise, peu porté à la posture régalienne obligée. Du moins révéla-t-il au Français la figure singulièrement poétique de Jean Audureau, avec Félicité, surgeon flaubertien sublimement interprété par Denise Gence. Il fait entrer au répertoire le Suicidé de Nicolaï Erdman, et Six personnages en quête d’auteur de Pirandello.

Il succède à Chéreau à Nanterre-Amandiers. Il y fait flèche de tout bois d’hier à ­aujourd’hui avec, de Musset, Fantasio puis On ne badine pas avec l’amour et les Caprices de Marianne, jusqu’à Princesses de Fatima Gallaire, en passant par Sénèque ( Thyeste, en 1994) et, à nouveau, Woyzeck de Büchner. En 1996, il est invité à créer, à la Comédie-Française, le drame historique de Gérard de Nerval Léo Burckart, sur l’intellectuel romantique devant l’action. Pensant au relais, il met le pied à l’étrier, entre autres, à Stanislas Nordey. Dès 2001, infiniment autonome, il crée Studio libre avec Bernard Chartreux et se consacre assidûment à l’enseignement et à la mise en scène à l’École régionale d’acteurs de Cannes, où il relève magnifiquement le défi des Pièces de guerre d’Edward Bond, puis à l’École nationale supérieure des arts et techniques du spectacle, sise à Lyon. Dommage que la plupart de ces réalisations-là, moins courues, réservées aux écoles, d’une maîtrise absolue, n’aient pu légalement toucher un public large ! En revanche, en 2008, c’était à l’Odéon, l’École des femmes, travail magistral mené avec le concours de Daniel Auteuil dans le rôle d’Arnolphe et qui fut aussi, à Avignon, sa ville natale, un Scapin d’anthologie. En quelque cent mises en scène, que de beaux succès mérités, l’un des derniers avec les Prétendants de Jean-Luc Lagarce.

Travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic

Familier de Molière et Brecht, Vincent a également chéri Shakespeare et la tragédie grecque, amenant volontiers cette dernière sur des rives actuelles. C’est à partir de Roger Planchon et de Brecht qu’il avait entamé son parcours de vie d’artiste. Fidèle en amitié et en collaboration (le peintre Chambas notamment, les comédiens Philippe Clévenot, Alain Rimoux, Évelyne Didi, Christiane Cohendy, Bernard Freyd, la liste est longue), travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic, Jean-Pierre Vincent occupe dans l’histoire du théâtre français une place capitale. N’est-il pas urgent de le marteler dans un temps d’oubli au sein du grand dégueulis d’images qui noie la pensée ?

À la fin de ce balayage, trop hâtif et bref, de la vie d’un homme qui déclarait humblement « Mon métier, c’est le texte, les acteurs et les planches », on se sent coupable de n’avoir pu mieux signifier sa vertu civique et sa puissance artistique dans un moment historique donné. Jean-Pierre Léonardini

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La lettre d’Ariane Ascaride

Dans le quotidien L’Humanité en date du 30/10, la comédienne Ariane Ascaride commente les termes de l’allocution télévisée d’Emmanuel Macron. Une lettre ouverte où la citoyenne de Montreuil (93) exprime son incompréhension, son amertume et sa désespérance. Chantiers de culture la propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat.

Monsieur le Président,

Je sais que vous êtes au four et au moulin et ma lettre ne pèse pas bien lourd face à cette marée épidémique.

Mais je ne peux pas m’empêcher de l’écrire, Monsieur le Président. Hier soir, devant ma télé, je vous écoutais avec une grande attention, mon espoir bien avant l’allocution était réduit à néant, mais ce qui fait un trou à mon âme est l’absence dans votre discours du mot culture. Pas une fois il n’a été prononcé. 

Nous sommes la France, Monsieur, pays reconnu par le monde entier et envié par tous pour la présence de sa créativité culturelle, la peinture, la musique, la littérature, la danse, l’architecture, le cinéma, le théâtre, vous remarquez, je cite mon outil de travail en dernier. Tous ces arts sont dans ce pays des lettres de noblesse que les hommes et les femmes du monde admirent. C’est un pays où marcher dans les villes raconte l’histoire du monde, où la parole dans les cinémas et les théâtres apaise, réjouit, porte à la réflexion et aux rêves ces anonymes qui s’assoient dans le noir pour respirer ensemble un temps donné. Nous sommes indispensables à l’âme humaine, nous aidons à la soigner, je ne parle même pas de tout le travail que nous faisons avec les psychiatres.

Nous sommes des fous, des trublions mais tous les rois en ont toujours eu besoin. Et hier soir silence total…

Je pensais à Mozart hier soir, au fond le regard des dirigeants n’a pas tellement changé et ça me désespère. Nous faisons du bruit, nous parlons et rions fort, nous dérangeons certes mais sans nous l’expression de la vie est réduite à néant.

Aujourd’hui je suis perdue, je sais, je veux le croire, les lieux de cultures ouvriront à nouveau et on pourra retourner dans les librairies acheter un livre que l’on glissera dans la poche de son manteau comme un porte-bonheur, un porte-vie. Mais hier soir quelque chose s’est brisé dans mon cœur. Je ne sais pas bien quoi, peut-être l’espérance, et c’est terrible pour moi, car c’est l’espérance d’écrire un beau livre, de construire un bel édifice, de faire entendre un texte magnifique, de peindre l’aura des humains, de faire chanter et danser nos spectateurs, qui nous pousse tous à travailler comme des fous, à faire des sacrifices de salaire, des sacrifices familiaux, demandez à nos familles ce qu’elles acceptent parfois pour que nous puissions donner de la joie à ces anonymes.

Voilà, Monsieur le Président, je ne pouvais pas me taire, moi, votre silence m’a démolie. Mais je me relèverai et mes amis aussi. Je voulais juste que vous mesuriez avec cet oubli combien vous avez écorché les rêves de ceux qui font rêver et se sentir vivant.

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Béal, le vertige du jeu théâtral

Jusqu’au 18 octobre, au Théâtre de la Tempête (75), Adrien Béal propose ses Pièces manquantes (puzzle théâtral). Un astucieux dispositif de jeu qui saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus !

 

Mieux que l’éternel théâtre dans le théâtre auquel il pourrait s’apparenter d’une certaine manière, le nouveau et très astucieux dispositif de jeu inventé par Adrien Béal saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus. C’est que ledit spectateur est volontairement laissé dans un certain état de perplexité, voire de frustration, avec ces Pièces manquantes, ce « puzzle théâtral » auquel, ultime perversité, il manquera toujours quelques pièces fondamentales, à partir desquelles on aurait éventuellement pu reconstituer l’ensemble du tableau. Mais pas question d’en arriver là, et d’ailleurs, chaque soir l’équipe du Théâtre Déplié (une appellation qui en dit long) dirigée par Adrien Béal et Fanny Descazeaux, brasse les pièces du puzzle. Pour nous offrir une figure qui n’a rien à voir avec celle de la veille et celle du lendemain. Autrement dit, impossible de se raccrocher à quoi que ce soit. Il faut faire avec les pièces offertes le soir même.

Le dispositif est astucieux à plus d’un titre, il permet aux comédiens de nous embarquer dans une fiction dont nous ne connaîtrons pas forcément les tenants et les aboutissants. Surprenante aussi la façon dont les pièces (les séquences ?) s’ajustent ou ne s’ajustent pas les unes aux autres. Autrement dit, le récit ou les récits, – si récit il y a – qui se déroulent sur le plateau, peuvent parfois faire fi de toute logique linéaire. Au spectateur de se creuser la tête pour rassembler les pièces dans son imaginaire. Avec toujours le rêve de la réalité et de l’importance des pièces manquantes. On aura tout juste compris que – pour prendre un exemple, celui d’un soir – des adolescents décident de disparaître mystérieusement en laissant des indices prouvant qu’ils ne sont pas très loin, laissant ainsi leurs parents dans le plus grand désarroi…, mais quelle autre pièce vient immédiatement après s’ajuster à cette séquence ?

L’intérêt d’un tel dispositif, c’est de permettre aux comédiens de jouer dans un registre très particulier, pas franchement réaliste, entre le naturel et le non naturel. Comme s’ils mettaient en jeu leur propre subjectivité, à l’écart de toute composition de rôle ou de personnage, comme s’ils étaient eux-mêmes. Sans doute y a-t-il, à partir de là, possibilité d’improvisation (ou de fausse improvisation ?). En tout cas, cette recherche au plan du jeu est passionnante. Ils sont ainsi six à manipuler avec doigté les pièces du puzzle : Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Étienne Parc et Cyril Texier, rompus, semble-t-il, à ce genre d’exercice de microfictions insérées dans une sorte de réalité recomposée. En ce sens, le spectacle est vertigineux. Jean-Pierre Han

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Guadeloupe, un procès historique

Du 5 au 28 octobre, sur la scène de L’épée de bois (75), se plaide à la Cartoucherie L’impossible procès. Un texte de Guy Lafages, mis en scène par Luc Saint-Éloy, narrant le procès de 18 Antillais pour atteinte à la sûreté de l’État. Du théâtre documentaire au service de la vérité historique. Sans oublier Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang.

 

17ème chambre correctionnelle de  Paris : en ce 19 février 1968, s’ouvre L’impossible procès de dix-huit Guadeloupéens accusés d’avoir porté atteinte à l’intégrité du territoire français ! Un an plus tôt, de graves incidents avaient secoué les villes de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre. Respect  de leur dignité et augmentation des salaires, réclamait la foule. Outre le refus du patronat d’engager le dialogue social, le préfet convoque la troupe, autorisée à tirer à balles réelles. Officiellement huit morts et de nombreux blessés, jamais le gouvernement ne fera la lumière sur ces événements tragiques. Le  seul tort des inculpés, martelé sur la scène de L’épée de bois ? Être membres du G.O.N.G. (Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe), dénoncer le système colonial et revendiquer l’autonomie ou l’indépendance de l’île. Ils risquent la prison à perpétuité.

Le pouvoir gaulliste, par ce procès, veut frapper les esprits, couper court à toute tentative de contestation ou de rébellion dans ses colonies devenues départements. Quitte à instruire une audience à charge, à bafouer les règles élémentaires du droit et de la justice… Qu’ils soient médecin, instituteur ou ouvrier du bâtiment, forts du soutien de leurs avocats, les dix-huit inculpés braveront avec intelligence et panache les allégations de l’avocat général, les fausses preuves montées de toute pièce. Répétant et clamant dans le prétoire que leurs convictions, déclarations et actions ne sont pas tournées contre la France mais « contre l’impérialisme français ». Pour leur défense, sont convoqués à la barre des témoins d’envergure : Aimé Césaire et Jean-Paul Sartre, l’un et l’autre affichant leur solidarité avec les accusés et dénonçant à leur tour le pouvoir colonial qui sévit aux Antilles. La parodie de justice livre son verdict final, le 1er mars 1968 : acquittement pour les uns, peine de prison avec sursis pour d’autres !

Dans une salle de tribunal reconstituée sur la scène du théâtre de L’union à Limoges lors des Francophonies, outre le président d’audience campé par Pierre Santini et l’avocat général sous les traits d’Izabelle Laporte, six comédiens interprètent à tour de rôle les dix-huit accusés, trois autres les dix-sept avocats… Une  polyphonie de voix pour scander la dignité d’un peuple qui lutte pour la reconnaissance de sa culture et le droit de décider par lui-même de son avenir. En dépit de longueurs qui desservent parfois le propos et d’une mise en espace peut-être trop corsetée dans son dispositif scénique, servi par quelques séquences d’émotion vraie, du théâtre documentaire bienvenu et salutaire. Pour  raviver mémoires et consciences d’hier à aujourd’hui, éclairer avec pédagogie les jeunes générations sur une page d’histoire largement occultée, entrevoir un autre possible empreint d’équité et de dignité à l’heure où les tragédies raciales squattent à nouveau le devant de la scène. Yonnel Liégeois, Photos Christophe Péan.

À voir aussi :

Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor de Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang… Une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancœurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente le metteur en scène et comédien. « Qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale et bouleversante, une mise en scène suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de la jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple mettait sous les feux de la rampe en 2019, une première depuis la disparition du fondateur, Maurice Pottecher. Y.L.

Du 8 au 18/10 : Les Célestins, Lyon. Les 16 et 17/11 : Théâtre de la Manufacture, Nancy. Les 24 et 25/11 : Comédie de Colmar. Le 3/12 : Le Nouveau Relax, Chaumont. Le 8/12 : Les Transversales, Verdun. Le 19/01/21 : Les Quinconces L’espal, Le Mans. Le 28/01 : Théâtre municipal de Grenoble.

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Frictions passe « L’oasis » en revue

Le neuvième hors-série de la revue Frictions est paru. Il est consacré à la plateforme d’expérimentation Siwa, « l’oasis » en français. De l’Irak à la Tunisie, un concert de paroles fortes et neuves, escortées de superbes photographies.

 

Le coronavirus nous pompe l’air. Parlons plutôt du neuvième hors-série de la revue­ Frictions, animée par le critique Jean-Pierre Han (1), par ailleurs rédacteur en chef des Lettres françaises. La livraison s’intitule Siwa plateforme d’expérimentation. « Siwa », en arabe, signifie « l’oasis ». Textes en français et en arabe.

On explore, à plusieurs voix, une passerelle artistique à vocation égalitaire née il y a douze ans, dans un but d’échange ­fraternel entre gens de théâtre et intellectuels français, d’autres appartenant à l’Irak mutilé et à la Tunisie, dans la ville sinistrée de ­Redeyef, haut lieu d’une vie syndicale intense, fer de lance de fières revendications nées de l’exploitation, dès 1903, des mines de phosphate. Ensemble passionnant, dans la mesure où l’on découvre une multitude d’éléments à méditer. François Tanguy, du Théâtre du Radeau, partie prenante dans l’aventure, affirme d’emblée : « Nos gestes ont rencontré les leurs. Leurs corps, leurs voix, leurs rythmes ont croisé les nôtres, pour inaugurer un espace et un temps où tout se réinvente. »

D’un blog anonyme, issu de Bagdad, jaillit ce cri : « Nous voulons, nous exigeons le réel –  de nos vies – qui valent après tout autant que vos ­marchés de dupes sur nos épaules, dos, pieds, mains écrabouillées dans votre suie… » La Franco-Tunisienne ­Yagoutha Belgacem, experte en mise en scène, à l’origine de Siwa, occupe à juste titre une place importante, ne serait-ce, entre autres, qu’avec son évocation des sites agissants qu’ont déjà été, en toute réciprocité, Paris, Amman en Jordanie, Oran, Bagdad, Besançon, Le Mans, Tunis et Redeyef. La philosophe Nadia Tazi, à partir de l’Orestie, passe au crible la notion de « catharsis » au regard de la pensée arabe. Le philosophe marocain Arafat Sadallah interroge l’acte de traduire, à propos du texte du poète irakien Khaz’al Madji, dont le Hamlet sans Hamlet a été monté à quatre mains par Michel Cerda et Haythem Abderrazzaq (Irak), lequel revient sur sa riche expérience sous le titre « Lecture de la différence ». Youssef Seddik, anthropologue et islamologue, spécialiste de la Grèce antique, ausculte « Eschyle chez les Arabes ». Marianne Dautrey, dans « La ligne d’une tentative… », définit le sens de la marche de Siwa.

De superbes photographies escortent à point nommé ce concert de paroles fortes tellement neuves. Jean-Pierre Léonardini

(1) Frictions : 160 p., 15€. Théâtres-écritures, rédaction et abonnements : 27 rue Beaunier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.43.48.95). Web : frictions@revue-frictions.net, www.revue-frictions.net

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Kadoc, une folle entreprise !

Rémi De Vos a de nouveau frappé ! Avec Kadoc, son dernier opus mis en scène par Jean-Michel Ribes… Les 26 et 27/09 à la scène nationale de Sénart (77), prélude à une longue tournée… La peinture radicalement déjantée du monde de l’entreprise.

 

Farce, comédie, vaudeville ? Entre l’absurde et le grotesque, le rire et le délire, si le spectateur hésite sur la dénomination, une certitude s’impose : l’entreprise rend vraiment fou ! Rémi De Vos sait de quoi il parle, longtemps il a vécu de petits boulots et d’emplois précaires. Les rapports de dépendance et de domination, le pouvoir et le harcèlement hiérarchiques il connaît, depuis il en fait matière à écriture : Débrayage, L’intérimaire, Cassé, Départ volontaire… Pas sous forme de rapport syndical ou de bilan managérial, sa marque de fabrique ? L’humour, la dérision. Kadoc, son dernier opus alors à l’affiche du Rond-Point avant confinement, nous en proposait une magistrale illustration dans la mise en scène complètement déjantée de Jean-Michel Ribes, le patron des lieux !

Nous voilà donc rendus dans les bureaux de Krump où s’affairent, subissent ou sévissent trois personnages aux obsessions bien ciblées : un employé de bureau qui s’échine à mettre un point final à un rapport bidon qu’on lui a confié pour tester ses compétences, un petit chef totalement incompétent qui rêve pourtant de promotion, un directeur de service qui compense à l’entreprise l’autorité perdue au sein de son foyer ! Maquez-les avec trois épouses aussi givrées que leurs maris, couronnez le tout d’un incroyable quiproquo lors d’une invitation à déguster un risotto aux fruits de mer : la machine s’enraye, les masques tombent en même temps que les convenances, haines et rancœurs s’affichent sans fard. Comme dans la scène finale, au propre et au figuré, la mise à nu des névroses cultivées à l’entreprise au risque souvent d’empoisonner la sphère familiale, la peinture sans concession d’un univers impitoyable, la noirceur des rapports sociaux qui se laisse entrevoir « derrière les vitres cassées de l’usine », comme le chantait Jacques Brel.

Tels une bande de comédiens au plus fort de leur talent dans leur aptitude à forcer le trait avec naturel, s’agitent sur scène trois couples férocement assortis où la bêtise et la bassesse de l’un ne déparent en rien avec la crapulerie et la lâcheté de l’autre, Jacques Bonnaffé en tête de gondole avec Caroline Arrouas son épouse névrosée. Si tout est bon dans le cochon, tout est aussi nul et nauséabond dans ce panel d’obsédés ou de tarés, hormis la vague d’humour qui emporte le public ! Ne nous méprenons pourtant point sur Kadoc, la satire frappe à la porte de la loufoquerie conduite à son paroxysme, le rire se pose en dérivatif à la plainte souvent martelée, l’absurde à la souffrance intime en moult collectifs de travail. Point de leçon de morale chez De Vos, point de sentiment de culpabilité chez Ribes, un simple constat : la loi de la jungle sévit à l’entreprise, l’entreprise rend fou ! Il nous vient juste à rêver et espérer que rire et dérision se révèlent des armes de combat aussi efficaces que le Code du travail ! Yonnel Liégeois

Kadoc : Actes Sud-Papiers (208 p., 18€). Du 03 au 29/11, toujours au Théâtre du Rond-Point, Christophe Rauck, le directeur du Théâtre du Nord à Lille, met en scène Départ volontaire, une autre pièce de Rémi De Vos.

Tournée : 26 et 27/09 : Scène nationale de Sénart (77). 2 – 10/10 : Théâtre du Nord / Lille (59). 14 – 16/10 : Odyssud / Blagnac (31). 20 – 22/10 : Théâtre du Gymnase / Marseille (13). 5 – 7/11 : Comédie de Reims (51). 10 – 12/11 : La Manufacture / Nancy (54). 17 – 21/11 : Théâtre Olympia / Tours (37). 25 – 28/11 : Théâtre de Liège (Belgique). 2 – 4/12 : LA Comédie de Saint-Étienne (42). 10 et 11/12 : La Comète / Châlons-en-Champagne (51). 5 et 6/01/21 : Anthéa/ Antibes (06). 12 – 15/01 : TnBA / Bordeaux (33). 20 – 31/01 : Théâtre du Rond-Point/ Paris (75).

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Clermont-Ferrand, la Comédie sort de sa chrysalide

Nomade jusqu’à aujourd’hui, la Comédie de Clermont-Ferrand intègre l’ancienne gare routière de la capitale de l’Auvergne et se dote d’un théâtre ambitieux. Avec Société en chantier, le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi inaugure, le 25 septembre, la grande scène.

 

Labellisée scène nationale en 1997, la Comédie de Clermont-Ferrand aura attendu presque un quart de siècle pour trouver un lieu d’ancrage et rentrer dans ses murs… Autant dire que son ouverture, prévue en mars et repoussée en septembre, le confinement ayant figé la dernière phase du chantier qui s’est étalé sur trois ans, était attendue avec impatience. Le lieu choisi est l’ancienne gare routière de la ville industrielle où les usines Michelin ont longtemps fixé une population ouvrière. Construite entre 1961 et 1964 par l’architecte Valentin Vigneron, élève d’Auguste Perret, elle se singularise par son classicisme structurel et sa façade classée parmi les monuments historiques.

C’est l’architecte portugais Eduardo Souto de Moura, de l’École de Porto, prix Pritzker 2011, qui en signe la transformation. Une première stimulante pour ce créateur qui a aussi réalisé le stade de football de Braga (« sans rien connaître au football ! ») ou la Maison du cinéma à Porto, dédiée à Manoel de Oliveira. Privilégiant « une façon de travailler autant que de vivre », il a cherché une fusion esthétique et fonctionnelle entre la gare et le théâtre et, au-delà de la préservation du patrimoine, à « servir le public ». Le hall d’entrée central de 300 m2, en pierre de Volvic, surmonté d’une coupole ornementée d’oiseaux, devient un espace d’accueil où l’on peut se poser pour prendre un café ou se restaurer. Puis on découvre la salle de l’Horizon, salle frontale couleur brique de 878 places et son plateau de 600 m2, de technologie dernier cri, notamment pour l’acoustique. La salle des Possibles, aussi vaste que le plateau de la grande salle, entièrement modulable, peut accueillir 336 spectateurs. Donnant sur une rue piétonne, sa baie vitrée crée une relation intérieur-extérieur, permettant aux artistes et aux passants de voir et d’être vus. Un studio de répétition peut aussi faire office de salle de spectacle, tout comme un patio où s’enracine un magnolia. Pour les artistes, les loges et une salle de détente ont été mises à l’étage, près des bureaux et d’une terrasse où l’on peut savourer la lumière du jour. L’ensemble du chantier, sur une surface au sol de 9 298 m2, se chiffre à 38 millions d’euros (État, région, conseil départemental, ville, métropole).

Pour Jean-Marc Grangier, qui dirige la Comédie depuis 2002, c’est une joie immense de s’approprier ce théâtre flambant neuf. Une prise de risque aussi, dans ce contexte épidémique qui frappe le secteur de la culture et où l’enjeu est de parvenir à en faire « un refuge pour tous ». La Comédie de Clermont, qui proposait – à la maison de la culture – près de 130 représentations de théâtre, danse, musique et cirque par saison, a fidélisé plus de 6 500 abonnés. Un socle pour le développement de son activité. Krzysztof Warlikowski y présente ses créations avant qu’elles ne rejoignent la capitale. Isabelle Huppert y jouera dans la Ménagerie de verre d’Ivo Van Hove, les danseurs du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch y donneront  Wiesenland (Terre verte…), tandis que de jeunes compagnies comme la prometteuse Maud Lefebvre, du Collectif X, y signera la mise en scène d’Une femme sous influence, le film culte de John Cassavetes. Guillaume Cayet et Aurélia Lüscher, de la compagnie le Désordre des choses, y créeront la Comparution, une fiction à partir et autour des violences policières.

Pour l’heure, c’est le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi, de Rimini Protokoll, qui inaugure, le 25 septembre, et jusqu’au 1er octobre, la grande scène avec Société en chantier. Une vaste enquête autour des immenses chantiers de construction qui remodèlent les paysages urbains, intégrant les spectateurs au processus de réflexion. Autant dire que celui de la Comédie sera ainsi soumis à la question et fera office de cas d’école. Signalons encore, du 7 au 14 octobre, le Lac des cygnes, vu par Angelin Preljocaj et ses vingt-sept danseurs… Un test d’émotion et de beauté pour la grande salle. Marina da Silva

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Limoges, un automne francophone !

Le  23 septembre, s’ouvre à Limoges la 37ème édition des Francophonies ! Sous le label « Les zébrures d’automne », s’offrent sur scène moult créations d’expression française durant près de deux semaines. Rencontre avec le griot Hassane Kassi Kouyaté, comédien et metteur en scène burkinabè, directeur du festival.

Yonnel Liégeois – Votre plus grand bonheur en prélude à l’ouverture de cette  37ème édition des Francophonies ?

Hassane Kassi Kouyaté – La bouffée d’oxygène qu’elle symbolise, après l’annulation des « Zébrures de printemps » pour cause de pandémie ! Pouvoir jouer, chanter, danser à nouveau ensemble, pour moi c’est la victoire de la vie sur la mort, de l’optimisme sur la peur… La création artistique, quelle que soit la forme qu’elle revête, se singularise d’abord comme lieu de rassemblement. Plus encore qu’un extraordinaire lieu de rencontre, les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre. Qui offre aussi, en ces temps troublés, du travail à tous : comédiens, musiciens, techniciens, hôteliers et restaurateurs.

Y.L. – En ce troisième millénaire, quel regard portez-vous sur l’état de la francophonie ?

H-K.K. – Dans le domaine de la création, elle exige un véritable plan d’urgence. Plus qu’on ne le pense… L’état des lieux ? Une fragilité structurelle constante, un manque de moyens et de visibilité criants alors que la créativité n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui ! La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert. Il devient urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine et, par leur existence, les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens. Ensuite, il nous faut veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! C’est pourquoi, à Limoges, nous mettons en place ou envisageons des partenariats avec le Moyen-Orient et des pays tels que l’Inde ou le Vietnam, par exemple. Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française.

Y.L. – Lors de cette édition, vous créez Congo jazz band. La mise en scène, et en musique, de la tragédie orchestrée par la colonisation belge…

H-K.K. – Beaucoup de gens ignorent l’histoire de ce pays africain que Léopold II, le roi des Belges, avait fait propriété personnelle. Lors de la conférence de Berlin, en 1884, où les grandes puissances se partagent l’Afrique (cf. Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, ndlr)… Dans la foulée, beaucoup ignorent également que leur téléphone mobile fonctionne grâce au cobalt congolais extrait dans des conditions honteuses, dans des mines artisanales où des enfants risquent leur vie au quotidien. Avec cette pièce, c’est une façon pour moi de mettre le zoom sur un système où demeurent exploiteurs et exploités, où les pays riches continuent de s’enrichir sur le dos des pays pauvres. Congo jazz band se veut aussi parole de révolte et d’espoir, à sa façon appel au changement pour un développement du monde équitable.

Y.L. – Malgré les violences policières qui perdurent aux États-Unis, en dépit du curieux débat  sur l’appellation « nègre » ?

H-K.K. – L’histoire rattrape mon projet de mise en scène, décidé bien avant ! La question « nègre » est un faux-débat. Chantons, louons, lisons écrivains et poètes qui ont su rendre beauté et dignité au mot, d’Aimé Césaire à Dany Laferrière, du Cahier d’un retour au pays natal à Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer… Il faut en revenir aux réalités premières : un système qui crée la peur et la misère, organise le marché des armes pour la sécurité intérieure et les révolutions de palais, contraint des milliers de gens à l’exode et souvent à périr en mer. Ma responsabilité, en tant qu’artiste, n’est pas d’accuser mais de porter la question sur la place publique, d’inviter par exemple à poser un regard nouveau sur la situation des migrants…

Y.L. – Il a fallu attendre des décennies pour que Paris se dote enfin d’un théâtre de la marionnette, le Mouffetard. Existait le Tarmac, un lieu dévolu à la création francophone. Dont le ministère de la Culture a entériné la disparition en 2018…

H-K.K. – Je ne connais pas les raisons de la fermeture du Tarmac. Ce que je constate, c’est que cette perte représente un vide énorme. Affirmer qu’on a besoin de théâtres dédiés à la création francophone contemporaine n’est pas une honte. Pour donner à voir et entendre les œuvres, afficher leur puissance de créativité, développer un pôle d’expertise et engranger un savoir-faire. Las, la francophonie ne se voit offrir qu’un strapontin ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan

Les zébrures d’automne

Comme sur l’affiche : théâtre, danse, musique… À Limoges, pour la 37ème fois, c’est toute la palette créative de la francophonie qui s’offrira au public ! Plus présente que jamais, avec onze créations et de nombreux autres spectacles, rencontres et débats. « Les Francophonies sont d’abord et avant tout un lieu de découvertes, de surgissements, de chocs provoqués par « une même et autre langue » professe Alain Van der Malière, le président du festival (…) Aux Zébrures, la question de la langue française, dans ces multiples variantes et déclinaisons, est plus qu’une passion, un engagement ».

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Onéguine, couronné à Saint-Denis

Du 16 au 27 septembre, le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93) rejoue Onéguine de Pouchkine. Le sacre de la littérature russe sous la houlette du traducteur André Markowicz et du maître des lieux d’alors, Jean Bellorini. Total bonheur !

 

En mars 2019, André Markowicz était l’invité du  Théâtre Gérard-Philipe et de son directeur d’alors, Jean Bellorini, qui mettait en scène sa traduction d’Onéguine de Pouchkine et avec qui il entretient une grande complicité,  disons poétique et amicale. Traducteur de littérature russe, auteurs connus (Dostoïevski, Gogol, Tchekhov…) ou inconnus qu’il nous fait alors découvrir (Daniil Harms, par exemple…), André Markowicz ne tente pas seulement de faire passer les mots d’une langue à l’autre, d’un continent l’autre. Plus encore, il travaille la forme poétique, son rythme même, pour nous en transmettre le souffle ou du moins pour nous le faire sentir, entendre. Comme on entend la respiration amie. Pour, tel dans l’Onéguine composé  en « accord » avec Jean Bellorini, donner à voir ce souffle en prise avec le corps des comédiens.

Le travail dramatique de Jean Bellorini confirme l’excellence de la traduction. Sans comprendre le Russe, nous en voyons la langue, en prenons la mesure, marchons à son pas puisque la poésie est là affaire de métrage. Si André Markowicz parvient si bien à nous le faire entrevoir, c’est qu’il est également poète et vit sa grande œuvre de traduction comme un acte poétique : il vit la poésie comme une poignée de mains, à la façon de Celan d’approcher la poésie. Et Markowicz, pour nous du moins, incarne parfaitement cette main tendue !

Dans Oneguine, tout est parfaitement en correspondance : texte, acteurs, mises en son, en image et en scène… Comment parler de ce spectacle, de sa magie ? C’est trop fort, trop difficile, tant il parle au cœur. Une sorte d’intimité bouleversante est créée. Quelle intelligence sensible ! Rien de pesant. La simplicité même. Voir ce que l’on entend. Évocation lointaine, pour nous, du plaisir d’écoute des pièces radiophoniques diffusées dans notre enfance, rassemblement familial  silencieux et tamisé d’une lumière chaude autour du poste de TSF. Parfois accompagné de travaux de repassage, de pliage du linge, de raccommodage et de reprise. Dans les familles ouvrières c’était la mère qui était à l’ouvrage. L’espace est sonore. Il se reçoit du son. Le son le dimensionne, lui imprime des temporalités.

L’espace est ici comme suggéré, il prend corps diffusé par le casque auditif remis à chaque spectateur (Dieu, comme le mot spectateur est laid ici !). On nous parle à l’oreille. Lumière rare… Juste le « plus», là, de petites variations d’intensités lumineuses qui laissent la parole nue et qui composent avec le son de la mise en espace, stimulent et soutiennent l’imaginaire, ne l’écrasent ni le brident. C’est tressé fin. Le tout au seul service de la parole en acte, rythme de la parole des acteurs. La place de l’humour, du merveilleux. Ah, le piano qui ouvre le poème en lançant son feu d’artifice sonore et l’on croit voir la féerie d’un  ciel s’étoiler… D’un coup la présence du cosmique, nous sommes sous le ciel… Et l‘évocation du bruit des calèches par le seul jeu de la bouche sur le micro… Ils sont parfaitement réglés ces micros. Et à l’identique, la partie de tennis. Esprit d’enfance, du jeu. La respiration, la dilatation.

C’est intime, la pièce se donne dans la petite salle Mehmet Ulusoy. Au plus près du magnifique travail des acteurs, dont la parole sort de tout le corps. Cela pourrait presque se jouer partout. Tout, sauf grandiose et grandiloquent. Jean-Pierre Burdin

À écouter : l’entretien d’André Markowicz sur France-Culture. À consulter : sa page Facebook, tout particulièrement à partir du 18 mars où il revient sur  son travail et sa recherche avec l’équipe du T.G.P. Une authentique aventure sociale et pédagogique de partage poétique.

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Wenzel, sur la « voix » de garage !

À Cosne-sur-Loire, une bourgade de la Nièvre (58), Jean-Paul Wenzel a inauguré le Garage Théâtre ! En compagnie de sa fille Lou, comédienne, et d’une joyeuse bande de passionnés… Un lieu original qui redonne sens à la décentralisation.

 

Jean-Paul Wenzel a inauguré, à Cosne-sur-Loire (58), un lieu magnifiquement original qui abrite la compagnie La Louve, animée par sa fille Lou, et la Dorénavant Cie, qu’il dirige (1). Il a acquis un ancien garage, avec l’habitation attenante. Au prix de l’énergie de l’espoir et de l’huile de coude généreusement dépensée, le Garage Théâtre a offert son premier festival du 31 août au 6 septembre. Arrivé le 3 septembre, je n’ai pas pu voir, le regrettant, la mise en espace, de et par Lou Wenzel, de Max Gericke, pièce de Manfred Karge. Je n’ai pas vu l’Arbre monde, une ode au monde végétal conçue et interprétée par Sylviane Simonet. Je n’ai pas vu et entendu Gérard Morel dans ses chansons douces-amères. Je n’ai pas vu, en hommage au sol nourricier, Terre arable, qu’a écrit et interprété Lorène Menguelti, escortée par le musicien Pierre Wolff. Pour un envoyé spécial, ça la fout mal d’avouer ce qu’il n’a pas vu. Croyez-moi sur parole, je les connais, ceux que je n’ai pas vus. J’en réponds les yeux fermés...

En revanche, j’étais à la lecture surprise, par la jeune Nina Le Poder et Lou Wenzel, de la Fleur de pissenlit, formidable nouvelle noire de Wolfgang Borchert. Le soir même, c’était, par Hovnatan Avédikian, Mounir Margoum, Lorène Menguelti et le joueur d’oud syrien Hassan Abd Alrahman, une très belle mise en espace de Tout un homme, de Jean-Paul Wenzel, si fraternelle plongée dans l’existence des immigrés maghrébins, naguère encore envoyés au charbon. Le 4, ce fut la surprise de la lecture, par Lorène Menguelti, de la Récolte des hannetons, un texte sien, d’une belle coulée de prose poétique dans la quête de ses origines berbères. Le soir, Denis Lavant, acteur de génie, acteur d’air et de feu, a révélé à un public littéralement soulevé, l’écriture foudroyante de Jean-Pierre Martinet, auteur de la Grande Vie, partition tragico-obscène qui semble un peu, pour l’esprit, d’un Beckett avec trop de mots et d’un Céline en proie à l’opium. Samedi 5, il y eut, sous un grand arbre, pour clore le bal des mots dits, une offrande plurielle d’ordre poétique, au gré des goûts des artistes toujours présents. À la nuit, la mise en espace d’Oma, texte puissant d’Arlette Namiand sur une allégorie de femme mère de toutes les guerres du siècle dernier, était jouée par Martine Bertrand, Lou Wenzel et Anne-Gabrielle Lia-Aragnouet au violoncelle.

Au Garage Théâtre, en toute rigueur et intégrité, se dessine une relance de l’œuvre de décentralisation qui refait sens. Jean-Pierre Léonardini

(1) Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire, le.garage.theatre@gmail.com

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Bussang, un oratorio électro-rock

Suite à l’annulation de la saison estivale du Théâtre du Peuple de Bussang (88), Simon Delétang propose, jusqu’au 06/09, un oratorio éléctro-rock. Adaptant à la scène un court essai philosophique de l’écrivain danois Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier : un hymne à la vie, sensible et fragile.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère et ami Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, créateur du site L’œil d’Olivier, Chantiers de culture se réjouit de publier son article.

 

Au cœur des Vosges, fier et rural, le Théâtre du Peuple se dresse. Sa structure en bois, soumise au rude climat de la région, se patine avec le temps, s’abîme parfois mais jamais ne perd son inaltérable singularité. Vétuste autant que chaleureux, le lieu accueille chaque année en été près de 30 000 spectateurs. La plupart sont des habitués, qui reviennent toujours découvrir de nouvelles créations théâtrales dont la spécificité est de faire appel à une distribution mixte mêlant professionnels et amateurs. Cette année, la crise sanitaire a eu raison de la saison. La salle, créée en 1895 par Maurice Pottecher, est restée désespérément vide.

Un brin de philosophie

Triste de ne pouvoir accueillir festivaliers et bénévoles qui, de juillet à septembre, donne au lieu des airs de ruche, Simon Delétang, le directeur artistique de l’institution depuis 2017, a eu l’idée de mettre en scène un texte qu’il avait lu alors qu’il était encore apprenti-comédien à l’ENSATT, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, de Stig Dagerman. Dans cet essai philosophique paru en 1952, le journaliste libertaire danois questionne l’importance de la vie, de la mort et de la liberté individuelle. Dubitatif parfois, pessimiste le plus souvent, il cherche à trouver sa place sur terre, à définir ce qui fait de lui un homme. Oscillant en permanence entre ténèbres et lumière, ce farouche défenseur du libre-arbitre se veut porteur d’un espoir fragile autant que mélancolique.

Un style dépouillé, percutant

Porté par la musique électro-rock du groupe Fergessen, les mots de Dagerman résonnent étonnement justes, précis, dans la salle vide du théâtre du Peuple – le public étant installé sur scène. La musicalité du texte dit avec retenue par Simon Delétang, le lieu rappelant quelques vieux châteaux médiévaux, quelques contes de des frères Grimm, invite(nt) à la rêverie, à la médiation. Les riffs de guitare, les sonorités itératives du synthé hypnotisent et tendent parfois à faire perdre le fil de la réflexion. Loin d’en pâtir, le spectateur en profite pour s’évader, questionner sa propre destinée.

À chacun son avenir

Avec sobriété, Simon Delétang s’empare des pensées de l’auteur pour les faire siennes, pour leur donner une autre dimension, un sens moins noir. Se servant du cadre magique qu’offre ce théâtre vosgien, il distille en cette période morose et anxiogène, une lumière chaleureuse, diffuse. Certes, Stig Dagerman fait le choix de la mort pour se délivrer de ses tourments, mettant fin brutalement à l’écriture de cet essai, mais c’est son indéfectible amour de la liberté que le metteur en scène et comédien souligne vivement.

Hymne à la vie, combat permanent entre abattement et joie, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier réveille doucement mais sûrement jusqu’au 06/09, le temps de quelques après-midis, le Théâtre du Peuple. Et c’est bien le plus important ! Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Théâtre du Peuple, 40 rue du théâtre, 88540 Bussang. Jusqu’au 6/09, du jeudi au dimanche à 17h et 19h. Avec Simon Delétang, création musicale et interprétation de Fergessen (Michaëla Chariau et David Mignonneau).

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Auzet, osons Koltès !

Après le parvis de l’Institut du monde arabe et le stade Didot en juillet, Roland Auzet recrée Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès. Le 2 septembre à 21h, sur l’esplanade de la BNF, les 3 et 4/09 aux Plateaux Sauvages. Avec Anne Alvaro et Audrey Bonnet, un spectacle d’une grande intensité et d’une rare beauté.

 

La « dealeuse » et sa « cliente » en 2015 déjà, non dans un théâtre, au cœur du centre commercial la Part-Dieu à Lyon… Cinq ans plus tard, Roland Auzet récidive, accompagné des deux mêmes comédiennes, Anne Alvaro et Audrey Bonnet. En divers lieux de la capitale, dont l’esplanade de la Bibliothèque nationale de France cette fois, dans un dispositif sonore à l’identique.

Sur le parvis de l’Institut du monde arabe en juillet, à la nuit tombée, une voiture approche tout phares allumés. Devant la façade au décor oriental, casque aux oreilles des spectateurs, une voix se fait entendre : le dialogue est entamé, le combat engagé. Sauvage, brutal, suintant la haine et la violence, distillant amour et  compassion… Jamais nous ne saurons ce que propose la dealeuse, jamais nous ne saurons ce qu’est venu chercher la cliente ! Les deux protagonistes se toisent, courent et s’échappent entre les groupes de voyeurs disséminés sur la place, s’égarent dans les ruelles adjacentes, se posent en sentinelles rebelles au pied des immeubles alentour. Dans la nuit noire, Dans la solitude des champs de coton, spectacle total, envoûtant, déroutant, inquiétant… De temps à autre, un filet  de lumière éclaire l’une et l’autre. L’une, d’une voix rauque, sensuelle et puissante, lance ses offres de service à la cantonade, l’autre exténuée entre deux courses effrénées, d’un souffle haletant et hoquetant, débat et décline ses avances. Toutes deux lointaines et proches à l’oreille des spectateurs, devant, derrière, ailleurs, seules musique et voix guident l’œil des intrus convoqués à ce marché de dupes.

Ici et maintenant, il ne s’agit point d’une affaire de came. Les dialogues ciselés de Koltès transcendent tout propos mercantile, comme le titre de la pièce le suggère, solitude et angoisse sont au cœur de l’échange, seuls les mots partagés sont marchandises de précieuse valeur. Dialogues philosophiques aux paroles crues où sexe, caresse, tendresse s’affichent à la une, dialogues poétiques au cœur de la violence verbale… Les répliques, Dans la solitude des champs de coton, sont cris désespérés au visage de l’autre, douleurs jamais cicatrisées. Le manque, réel et insondable ? L’amour et le partage impossibles, condamnés à la déshérence à perpétuité. « Il est inquiétant d’être caressé quand on devrait être battu », dit l’une. « Il n’est pas d’autres choix que de se frapper avec la violence de l’ennemi ou la douleur de la fraternité », répond l’autre. Bêtes blessées, indomptables, elles se croisent sans jamais se rencontrer, elles se frôlent sans jamais se toucher.

Deux comédiennes exceptionnelles, Anne Alvaro et Audrey Bonnet, pour un metteur en scène, chorégraphe et musicien, qui l’est tout autant… Un Koltès revisité pour une approche sensorielle, qui cogne au cœur et au corps du public. Une parole errante qui, du casque aux oreilles, hérisse la peau et glace la chair, cabre aussi le désir et chauffe les sens. Comme Auzet, osons Koltès ! Yonnel Liégeois

 Le 02/09, à 21h : Esplanade François-Mitterrand, BNF Paris. Les 3 et 4/09, à 21h : Les Plateaux Sauvages, hors les murs. Entrée gratuite, sur réservation (nombre de casques limité).

Roland Auzet, propos :

Bernard-Marie Koltès met en scène un dealer et son client. Deux femmes, étranges et étrangères, entraînées dans la violence du désir. Ne se dévoilant qu’à demi-mot, chacune est possédée par le besoin de prendre le pouvoir sur l’autre et de jouir de sa défaite. Elles n’ont pour seules armes que l’espace à occuper, la parole et le silence. L’intérieur de l’autre, qu’il s’agit d’obliger à se dévoiler, à se mettre à nu. En poussant son adversaire à désirer, c’est la mort symbolique de l’autre qu’elles poursuivent.

Lorsque cette transaction du désir est portée par deux femmes, le questionnement de la relation à l’autre offre un autre versant. Et avec les splendides et singulières Anne Alvaro et Audrey Bonnet, un versant vertigineux.

 

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La Mousson, une moisson de lectures

Jusqu’au dernier jour, de jour en  jour à l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (54), la Mousson d’été n’a cessé de livrer ses pépites ! Des lectures servies par une bande de comédiens fidèles, un festival incontournable au service des auteurs contemporains. D’ici et d’ailleurs.

 

Chaque journée, de l’après-déjeuner jusqu’à tard la nuit tombée, entrecoupées d’entretiens ou de conférences, trois ou quatre lectures/mises en espace à l’affiche : sur les pelouses ou sous les arcades de l’abbaye des Prémontrés, comme en son amphithéâtre ou au gymnase ! Ainsi file le temps sous le soleil mosellan, au fil des mots et des notes venues d’ici et d’ailleurs, de France ou de lointains continents… La Mousson d’été ? « Le lieu de culte des fanatiques du texte contemporain », avoue le metteur en scène David Lescot. « C’est là que je suis venu voir comment on pouvait refaire du théâtre avec rien, juste la base : des acteurs et quelque chose à dire ».

Des choses, il s’en est dites encore à la Mousson en cette année du XXVème anniversaire, du 21 au 27/08 ! Parfois pas toujours abouties, mais peu importe, le plus souvent de vraies perles et pépites dans l’audace et l’urgence de dire : bonheur du texte, merveille de la découverte, qualité de l’interprétation ! L’imaginaire en éveil, néophyte ou averti, amateur ou professionnel, chacun est le bienvenu à la Mousson d’été. L’art le plus novateur est vraiment à la portée de tous dans une authentique ambiance de partage. Ainsi en va-t-il avec Chien-fusil, le texte de l’anglais Simon Longman, « une tragédie pour quelques hommes et de nombreux moutons ». Dirigée par Charlotte Lagrange (avec Etienne Galharague-Romain Gillot-Emma Meunier-Charlie Nelson et Alexiane Torrès, tous épatants), la mise en espace d’un monde rural en pleine déshérence, en totale décadence… Comme aucun agneau ne survit à l’heure de la délivrance, les filles et fils de la ferme couchent alors leurs illusions sur un tas de paille couleur sang. Vendre, tout quitter, partir ? Fort est l’attachement à la terre, peu enthousiasmantes les lumières de la ville.

Un texte dérangeant, au  même titre que Gloria Gloria du jeune auteur français Marcos Caramès-Blanco. L’histoire d’une femme qui, entre deux clopes, pète les plombs, met le feu aux poubelles, tue mari et vieille dame dont elle s’occupe pour terminer la nuit dans les bras de sa meilleure amie et s’enfuir au final à Paris… La « sortie de route » d’un être las d’une existence routinière, quand « les choses se passent dans le même ordre que tous les jours, dans le même sens que tous les jours et dans le même silence que tous les jours ». Avec Frédérique Loliée, éclatante de présence dans le rôle de Gloria, une lecture dirigée par Laurent Vacher. Pour nous retrouver plus tard, dirigé par François Berreur, « À l’ouest de mes trois sœurs », un texte désopilant quoique mortifère de l’argentine Laura Cordoba, une variation de la pièce de Tchekhov au lendemain de la dictature militaire ! De la fin de règne des tsars à l’après Videla, les désillusions de trois vies demeurées cloîtrées dans la banalité du quotidien, la terreur de l’inexistence, la noirceur de l’à venir… D’où les trois alternatives proposées au spectateur en point final, le suicide de chacune des sœurs, Olga-Macha-Irina (Maud Le Grevellec, Odja Llorca, Alexiane Torrès), le saut dans le vide et l’inconnu !

Cette année encore, sous la conduite éclairée de Michel Didym  et de toute son  équipe, la Mousson a confirmé sa place essentielle, indispensable, dans le paysage festivalier français et européen. Au service des auteurs contemporains, pour aiguiser l’imaginaire du public et réveiller la frilosité des metteurs en scène et directeurs de théâtre qui n’osent, par facilité ou peur de l’échec, risquer le pas de la nouveauté. Yonnel Liégeois

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À la Mousson, les textes se soulèvent et grondent !

Jusqu’au 27 août, à l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (54), le festival La Mousson d’été s’impose encore comme un événement majeur : de découverte, de formation et de promotion des nouvelles écritures dramatiques. Une manifestation qui donne le signal de la rentrée théâtrale.

« Leslie : six lettres qui glissent dans ma tête comme le bonheur, c’est le plus beau des prénoms et de tous les mots que je puisse connaître… ». C’est l’histoire d’un coup de foudre. Et de bien plus que cela. Les personnages de Valérian Guillaume sont totalement hors norme. À la fois réalistes et sortis d’un imaginaire débridé. Michel Didym a saisi l’essence de Nul si découvert, un long et saisissant monologue repéré et primé par Artcena en 2019 et publié aux éditions de l’Olivier en 2020, qu’il a réduit pour la mise en espace de la Mousson d’été. Confié à Charles Berling qui en donne une interprétation chorale absolument magistrale, on est sous le charme et l’émotion. « Il a bien fallu que je lui explique que j’avais un Démon dans le ventre qui parfois me torturait l’âme et me rongeait l’esprit que ce Démon était goulu et ne laissait aucune place à mon plaisir ni à mon choix… » Le Démon qui colonise le protagoniste, dont on ne connaîtra pas le prénom et qui pourrait être tout un chacun, blessé et cassé, va faire échouer sa passion naissante. Auparavant, dans un déchaînement furieux, il a renversé l’urne funéraire de sa mère. Il se manifeste anarchiquement dans des éruptions volcaniques qui ruinent toute possibilité de vie paisible. Alors, son besoin de consolation étant impossible à rassasier, le héros malheureux cherche le plaisir dans les hypermarchés et la débauche d’objets de consommation qui lui permettent d’échapper à ses tristesses.

De longues phrases sans ponctuation qui explorent métaphores et associations d’images font le délice de cette écriture audacieuse qui mélange moquerie, tendresse et cruauté. Un paysage dans lequel Charles Berling, accompagné par la musique de Philippe Thibault, nous entraîne comme dans un envoûtement. Pour cette vingt-sixième édition, la Mousson d’été a construit un programme qui veut « faire danser les mots » et « faire en sorte que le théâtre reparte de plus belle avec des langues toutes neuves, toutes fraîches, toutes écorchées de vigueur ». Le magnifique espace de l’abbaye des Prémontrés, avec ses jardins ombragés au bord de la Moselle, se révèle propice au déploiement de ces ambitions.

Appétit palpable

L’appétit et la joie des auteurs, directeurs de lecture, comédiens, musiciens et du public sont palpables. On retrouve avec bonheur les acteurs fidèles du lieu : dans Feu la nuit, de Laura Tirandaz, orchestrée et mise en ondes pour France culture par Pascal Deux, Christophe Brault et Odja Llorca. Dans Sur la côte sud, de Fredrik Brattberg (Norvège), dirigée par Véronique Bellegarde, Catherine Matisse et Charlie Nelson… et tous les autres, anciens et nouveaux, ils donnent vie aux mises en scène de demain.

Cette année, il faut noter la présence de Stanislas Nordey, qui intervient sur le thème « Mettre en scène et programmer les textes contemporains » et présente, avec de jeunes comédiens de l’école du Théâtre national de Strasbourg, Ce qui (nous) arrive, six textes d’une commande de formes brèves à douze auteurs et autrices, ainsi qu’ Un sentiment de vie, de Claudine Galea. Très attendue aussi, Isabelle Carré dans Never Vera Blue, d’Alexandra Wood (Royaume-Uni). Enfin, Bruno Ricci et le musicien Taha Alami clôtureront la fête dans la bonne humeur, le 26/08 à 18h, avec la savoureuse parodie de Fellag, Comment réussir un bon petit couscous, une nouvelle version coproduite par la Manufacture, le CDN de Nancy-Lorraine. Juste avant Le drame de Düsseldorf, en soirée : un texte de l’uruguayen Sergio Blanco, une lecture dirigée par Véronique Bellegarde avec Nicolas Chupin, Frédérique Loliée et Charlie Nelson.

On ne soulignera jamais assez cette qualité première de la Mousson : faire entendre, avec invention et renouveau depuis vingt-cinq ans, des textes qui ont déjà pris vie au plateau et font de la sublime abbaye des Prémontrés, à Pont-à-Mousson, un véritable laboratoire de création aux niveaux national et international. Marina Da Silva

Isabelle Carré, et les autres…

Un texte finement ciselé, un accompagnement musical de belle facture signé Philippe Thibault, une lecture de haut vol : avec Never vera blue, le texte de l’anglaise Alexandra Wood, Isabelle Carré a fait sensation à la Mousson ! Avec un naturel désarmant dans sa robe rouge, foulant la scène pieds nus, l’héroïne confesse au public son amour inconditionnel pour ses deux filles, mais aussi sa passion irraisonnée pour quelques plantes et fleurs avec lesquelles elle entretient un dialogue soutenu. Une évocation tendre et sensible qui contraste avec les aveux de violence conjugale qu’elle subit au quotidien et qu’elle distille au fil d’un monologue poignant. « Écrite à la suite d’entretiens avec des rescapées de violence domestique, la pièce retrace les méandres, mentaux et physiques, d’une femme qui doit se retrouver pour se sauver, préserver son intégrité mentale et physique ». Une comédienne de grand talent, une lecture conduite avec tact et retenue par Michel Didym, un texte que l’on a hâte de retrouver sur un plateau de théâtre.

Une pépite parmi d’autres en ce cru 2020, sur les pelouses ou sous les arcades de l’abbaye des Prémontrés, comme en son amphithéâtre ! Par leur humour grinçant ou décalé, la peinture d’êtres paumés, abandonnés ou rejetés de la société, l’absurdité des situations ou des dialogues, Barouf en automne de l’allemand Dirk Laucke (une lecture dirigée par Émilie Capliez avec Christophe Brault, Sébastien Eveno et Catherine Matisse) et Privés de feuilles, les arbres ne bruissent pas de la hollandaise Magne van den Berg (une lecture dirigée par Michel Didym avec Marie Sohna Condé et Catherine Matisse, Vasssia Zagar à la musique) ont véritablement conquis, envoûté le public. Yonnel Liégeois

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