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Copi, les petits à côtés de la vie

C’est une véritable star, une diva, Marilu Marini ! Capable de magnifier tous les personnages qu’elle incarne et leurs registres de jeu particuliers, même les plus contradictoires, et qu’elle nous offre instantanément avec grâce dans une ironique distance. Ainsi en va-t-il dans La Journée d’une rêveuse (et autres moments…), la pièce de Copi mise en scène par Pierre Maillet.

 

 

Il faut la voir, Marilu Marini, s’asseoir au centre de la scène, face au public à l’entame du spectacle ! Et prendre le temps de nous fixer droit dans les yeux et dire « Encore une journée »… Comme en écho à la réplique inaugurale de la Winnie d‘Oh les beaux jours de Samuel Beckett : « Encore une journée divine ». Cette deuxième accroche, Marilu Marini la connaît parfaitement pour

Co Giovanni Cittadini Cesi

l’avoir maintes fois proférée lorsqu’elle interprétait le rôle-titre de Winnie sous la férule d’un autre argentin comme elle, Alfredo Arias, vieux complice avec lequel elle a souvent œuvré…

D’un théâtre à l’autre – elle fait halte aujourd’hui au théâtre du Rond-Point à Paris avant de poursuivre sa tournée – Marilu Marini, en « rêveuse » de Copi, traine sa chaise comme la petite bonne femme des dessins de l’auteur dans ce qui était encore le Nouvel Observateur. Une réminiscence de la Femme assise, un spectacle directement inspiré de la bande dessinée de Copi qu’elle avait interprété et que lui avait concocté le même Alfredo Arias il y a une trentaine d’années. À remonter le temps, on citera aussi la création de La Journée d’une rêveuse en 1967, mise en lumière toujours par un argentin exilé comme l’auteur, Jorge Lavelli. Aujourd’hui, et depuis 2015, c’est Pierre Maillet

Co Giovanni Cittadini Cesi

qui est aux commandes et il rend hommage en prologue à son aîné en citant un petit texte de l’auteur dédiant sa pièce au metteur en scène, comme cela, dans un trait aussi rapide que celui de ses dessins.

La Journée… peut alors vraiment commencer, avec la rêveuse Marilu Marini seule en scène ou presque, un pianiste l’accompagne de temps à autre, et une multitude d’autres personnages dont on n’entend que la voix (celle enregistrée de Pierre Maillet soi-même, Michael Lonsdale et Marcial di Fonzo Bo)… Tout un univers doucement déjanté, celui de Copi et de son esprit totalement débridé et fou mais qui, mine de rien, parvient à toucher en nous des zones sombres et sensibles, celles travaillées par la mort notamment.

Il y a dans ce théâtre en constante métamorphose, qui joue du temps et de l’espace à sa manière, un réel effet de pudeur. Et c’est un vrai régal. N’oublions surtout pas la parenthèse du titre La Journée d’une rêveuse : (et autres moments…)Jean-Pierre Han

Jusqu’au 21/05 au Théâtre du Rond-Point à Paris, le 24/05 au Manège de Maubeuge.

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La marionnette dans tous ses états !

Du 9 mai au 2 juin, de la Maison des Métallos jusqu’à Bagnolet (93), se déroule à Paris et dans dix villes d’Île de France la Biennale internationale des arts de la marionnette. La neuvième édition d’un festival qui, à travers une trentaine de spectacles, révèle la richesse et la diversité des fils et chiffons, objets et pantins ! Rencontre avec Isabelle Bertola, son initiatrice et directrice du Théâtre Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette.

 

 

Yonnel Liégeois – Depuis 2013 seulement, Paris dispose d’un théâtre exclusivement dédié aux arts de la marionnette. Il était temps, pourrait-on dire ?

Isabelle Bertola – La revendication d’un théâtre dédié aux arts de la marionnette à Paris date de plus de 50 ans. Elle a été portée par les artistes marionnettistes eux-mêmes qui ont toujours eu des difficultés à trouver des  théâtres pour montrer leurs œuvres. Alors oui, il était temps, en 2013 Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette inaugurait sa première saison ! Depuis une dizaine d’années et les Saisons de la marionnette, mouvement engagé par l’ensemble des professionnels du secteur des arts de la marionnette, nous pouvons constater que le regard porté sur ce champ artistique a bien évolué et nous nous en réjouissons. L’ESNAM, l’École nationale supérieure des arts de la marionnette créée en 1987 à Charleville-Mézières, y est pour beaucoup. En trente ans, elle aura formé plus de 150 artistes marionnettistes parfaitement insérés dans les réseaux professionnels. Il est donc indispensable que ces créateurs trouvent des scènes où montrer leur travail.

 

J’y pense et puis. Co Gilles Destexhe

Y.L. – La Biennale internationale des arts de la marionnette en est à sa neuvième édition. Quoi de neuf en 2017 ?

I.B. – Le programme de la BIAM 2017 est riche : plus de 30 spectacles et plus de 100 représentations dans 10 villes d’Ile de France* ! C’est un programme international qui rassemble des artistes français mais aussi d’Italie, de Belgique, de Suisse, d’Allemagne, des Pays-Bas, des États-Unis et du Québec… La plupart des spectacles ont été créés cette saison et force est de constater que les marionnettistes, comme de nombreux metteurs en scène, sont préoccupés par les questions d’actualité et les sujets brûlants de notre société. Ils s’emparent de la scène, expriment leur point de vue et engagent le dialogue avec nos concitoyens : Axe pointe les égarements de ploutocrates en fin de règne, Gunfactory dénonce l’engagement des gouvernements dans les ventes d’armes, Max Gericke ou pareille au même questionne la place des femmes au cœur du monde du travail,  Rhinocéros s’interroge sur la montée des totalitarismes, Schweinehund évoque les dérives sectaires. Chacun souhaite poser les bases d’une société plus respectueuse des droits humains. La présence de ces penseurs-créateurs sur le festival a inspiré l’organisation d’un brunch-débat le samedi 20 mai à 11h30 : L’art de la marionnette – un art de l’engagement et de la transgression. Moment privilégié où seront convoqués les spectateurs qui souhaitent échanger plus en profondeur avec les artistes.

 

Découpages. Co Dario Lasagni

Y.L. – En quoi les arts de la marionnette ont fait évoluer le spectacle vivant ?

I.B. – Aujourd’hui, les contours du théâtre des arts de la marionnette sont vastes et les artistes se sentent très libres d’employer les matériaux les plus divers. Lors de cette biennale, nous pourrons observer des matériaux variant du papier à la glaise, des mannequins ou des objets manufacturés, des ombres, un écran liquide… Des artistes venant d’autres univers s’intéressent à la marionnette : le comédien Thierry Hellin dans Axe, le plasticien Patrick Corillon pour La maison vague et Les images flottantes, la conteuse Praline Gay Para pour Lisières. Le théâtre de marionnette est un art hybride qui inspire des artistes de tout horizon, en témoigne la production de la Comédie Française 20 000 lieues sous les mers.

 

Lisières. Co Sylvain Yonnet

Y.L. – En septembre 2017, se déroule à Charleville-Mézières le Festival mondial des théâtres de marionnettes, lui-aussi biannuel. Une rivalité, une complémentarité ?

I.B. – En France aujourd’hui, le nombre de festivals dans notre secteur est important et réparti sur l’ensemble du territoire, c’est une très bonne chose. Ce sont des espaces de visibilité pour les artistes. Plus les spectacles pourront être achetés et vus, mieux les artistes pourront travailler. C’est donc bien une complémentarité. Le Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières et la Biennale des arts de la Marionnette ne sont pas en concurrence, ils ne se déroulent pas dans la même région ni à la même période. Les projets artistiques ne sont pas les mêmes. Celui de la BIAM est de donner à voir une grande diversité des formes de marionnettes contemporaines tout en s’ouvrant sur l’international. Il est totalement complémentaire du projet artistique du Mouffetard-Théâtre des arts de la Marionnette. Nos deux structures font du reste partie d’un même réseau professionnel qui entend avant tout bénéficier aux artistes. : Latitude marionnette.

 

Rhinoceros. Co Carole Parodi

Y.L. – La marionnette, selon vous : un spectacle pour les petits ? Pour les grands ? Pour tout le monde ?

I.B. – Le théâtre de marionnettes est avant tout un art, et par définition un art s’adresse à tous ! Ce qui définit la cible de public, ce sont les propos et sujets abordés ainsi que la forme choisie. Les créateurs actuels nous prouvent, de saison en saison, que leur imagination est sans limite et qu’avec des marionnettes, et toutes les formes qu’elles peuvent prendre aujourd’hui, ils sont intarissables. Il est certain que les marionnettistes s’adressent à tout le monde. D’ailleurs, la plupart des artistes alternent créations pour adultes et spectacles tout-public avec la même créativité. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Outre la Maison des Métallos et le Théâtre Mouffetard à Paris, les différentes villes : trois lieux à Aubervilliers (L’Embarcadère, L’Espace Renaudie, le théâtre Les Poussières), la Salle des Malassis à Bagnolet, le Carré Belle-Feuille à Boulogne-Billancourt, le Théâtre Paul-Éluard à Choisy-le-Roi, la Maison du développement culturel à Gennevilliers, le Théâtre du Garde-Chasse aux Lilas, le Théâtre Berthelot et le Théâtre de La Girandole à Montreuil, le Théâtre des Bergeries à Noisy-le-Sec, quatre lieux  à Pantin (le Théâtre du Fil de l’eau, la Salle Jacques-Brel, la Dynamo de Banlieues Bleues, La NEF-Manufacture des utopies), le Studio-Théâtre à Stains.

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De Barbot à Truong, une quête d’identité

Trois créations et autant d’approches différentes sur notre quête d’identité, le sens de l’existence et le parler-vrai de chacun : « On a fort mal dormi » de Guillaume Barbot, « Je crois en un seul dieu » d’Arnaud Meunier et « Interview » de Nicolas Truong. Du récit humaniste au théâtre documentaire, quatre spectacles d’une rare intensité.

 

De la solitude du trottoir…

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le bus ou le métro, au pied de notre immeuble ou dans le hall d’une gare, sur une bouche d’aération ou un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck (ethnologue, philosophe, psychanalyste) fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. De cette expérience, forte et parfois traumatisante, il a tiré deux livres, Les naufragés, avec les clochards de Paris et Le sang nouveau est arrivé. Deux documents, récit-témoignage pour le premier et pamphlet pour le second, sur ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes »… Patrick Declerck sait de quoi il parle. Outre sa pratique médicale, en 1986 il ouvre au sein de Médecins du Monde la première consultation d’écoute auprès des SDF, il se déguise

Co Giovanni Cittadini Cesi

une nuit en clochard pour se faire embarquer à Nanterre par les « bleus », la brigade de police spécialisée !

Et d’asséner des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents », « le clochard joue sur la scène du théâtre social un double rôle essentiel, celui de la victime sacrificielle et celui du contre-exemple », « le clochard s’abandonne à exister aux portes de la mort ». Ces mots, durs et tendres selon les circonstances envers ce monde de l’exclusion, Guillaume Barbot les a triés et agencés pour la scène afin de rappeler à chacun que peut-être, parfois, « On a fort mal dormi ».. Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots du médecin et ceux du comédien. Des mots qui font rire parfois, émeuvent souvent, toujours touchent. Sans complaisance ni misérabilisme mais avec tendresse et compassion. Des mots aujourd’hui en tournée, après une escale au théâtre du Rond-Point, qui auront d’ailleurs l’honneur d’être à l’affiche de la prochaine édition du Festival de La Charité-sur-Loire fin mai… Des mots scandés, gueulés, chuchotés, chantés, pleurés et incarnés par un Quenon époustouflant de sincérité et de proximité.

 

Quand « L’une » est trois…

Trois voix pour un même dieu ! Shirin Akhras est une jeune étudiante palestinienne, Eden Golan une prof d’histoire juive et Mina Wilkinson une soldate américaine : chacune de confession religieuse différente… Trois voix aussi pour un même crime, un attentat à Tel Aviv, narré du point de vue de chacune des protagonistes… Trois destins incarnés, toutefois, par une seule femme en scène, Rachida Brakni, César du meilleur espoir féminin en 2002 avec le film Chaos de Coline Serreau et Molière de la révélation féminine la même année pour son interprétation dans Ruy Blas joué à la Comédie Française ! Déjà le dramaturge italien Stefano Massini nous avait séduit et subjugué avec ses « Chapitres de la chute, la saga des Lehman Brothers », il récidive dans cette nouvelle narration au contenu bien particulier. « Je crois en un seul dieu » ne nous assène aucune vérité, le spectateur connaît d’ailleurs l’épilogue du récit dès le lever de rideau, il nous invite juste à comprendre les convictions et contradictions qui balisent le destin des trois personnages. À partir d’un fait divers tragique, hélas coutumier en cette terre d’Orient, Massini croise les trajectoires pour nous

Co Sonia Barcet

ramener à l’essentiel, dans le sens premier du terme : la quête d’absolu en chacun, le refus d’un regard manichéen sur l’histoire, la fragilité de toute existence au regard de la complexité du monde.

De sa seule présence, Rachida Brakni embrase la solitude du plateau. Dans une économie de gestes et de déplacements, elle offre corps et voix à ces trois femmes avec une incroyable intensité. Douleur, foi, violence, doute et conviction n’ont besoin d’aucun artifice scénique pour interpeller l’auditoire, la force des mots à elle-seule fait sens, chair, histoire… Performance de l’interprète, un pas-un regard-une respiration suffisent, la comédienne subvertit les codes et implose l’uniformité de tout discours. À l’explosion mortifère recensée sous trois angles différents, répond une inattendue et  puissante explosion poétique qui balaie l’anecdotique et sublime le pathétique. « Je crois en la force des poètes, en leurs récits, en leur capacité à déplacer notre regard », souligne le metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne, Arnaud Meunier, « ces déplacements et ces écarts sont un oxygène essentiel pour la pensée et l’esprit critique ».

… Et que deux font cinq !

Florence Aubenas, Raymond Depardon, Jean Hatzfeld, Edgard Morin, Claudine Nougaret : cinq  « grands témoins », tant par l’écriture-l’image-la réflexion, qui savent faire parler les autres avec talent… Sous la houlette du metteur en scène-philosophe Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry sont partis à leur rencontre. Croisant sur leur chemin Socrate, Michel Foucault, Max Frisch, Jean Rouch pour composer et interpréter cette « Interview » de haute volée, tour à tour profonde ou comique, légère ou caustique, grave ou ludique ! Deux intervieweurs pour cinq interviewés de marque et « spécialistes de l’interview » en vue de nous révéler combien « l’entretien » ne relève en rien du bavardage lorsque deux individualités, deux subjectivités, deux intelligences dialoguent, se rencontrent et se confrontent. Plus qu’une recette à audimat, dont chacune et chacun nous livrent les secrets (la détermination des enfants selon Aubenas, le retrait du cadre selon Depardon, l’enjeu de la bonne question selon Hatzfeld…), le genre journalistique par excellence se révèle tel qu’en lui-même : une mise en scène bâclée ou travaillée (Poivre d’Arvor et son vrai-faux Fidel Castro, Michel Polac et ses désopilants « Droit de réponse », Bernard Pivot et ses

Co Giovanni Cittadini Cesi

emblématiques « Apostrophes »…), un véritable théâtre où se produit l’accouchement, la mise au jour d’une pensée ou d’une personnalité.

Bouchaud et Henry, forts de leur intelligence et de leur haute sensibilité, surtout maîtres incontestés de leur art, régalent leur auditoire de ce chassé-croisé entre intervieweurs et interviewés. Risquant l’improvisation et l’interpellation du public comme ils en sont coutumiers, d’une audace et d’un naturel désarmants, les deux comédiens déclinent entre sérieux et facétie toutes les subtilités de langage, dénoncent le verbiage généralisé, les mensonges et contre-vérités de ces prétendus entretiens-choc, les subterfuges de ces spécialistes ou témoins exclusifs que l’on retrouve à l’identique d’un micro l’autre… Presque un spectacle de salubrité publique, un salutaire nettoyage de cerveau à proposer à tous les accros de la télé en continu, mais bien plus encore : sans prise de tête, avec une belle dose d’humour et de légèreté, un salvateur exercice de « philosophie pour les nuls » qui réveille en chacun de nous le Socrate endormi devant tant d’intelligences convoquées sur un plateau de théâtre ! Yonnel Liégeois

À voir et applaudir aussi :

  • Trois œuvres de Bertolt Brecht, à l’affiche simultanément. « L’exception et la règle », au théâtre de La belle étoile à La Plaine Saint-Denis (93), jusqu’au 29/04 : une mise en scène burlesque par la compagnie Jolie Môme. « Baal » au théâtre de la Colline à Paris jusqu’au 20/05 : avec Stanislas Nordey dans le rôle-titre, une mise en scène d’une froideur esthétisante de Christine Letailleur. « La résistible ascension d’Arturo Ui », à la salle Richelieu de la

    « Votre maman », de Jean-Claude Grumberg.

    Comédie Française, jusqu’au 30/06 : avec Laurent Stocker dans le rôle-titre, une mise en scène ébouriffante de Katharina Thalbach.

  • « Votre maman », de Jean-Claude Grumberg : depuis le 19/04 au Théâtre de l’Atelier à Paris, dans une mise en scène de Charles Tordjman. En sa maison de retraite, face à son fils qu’elle ne reconnaît plus, une mère retombe au temps des camps de la mort. Sublime, entre humour et tragédie, avec la grande Catherine Hiegel.
  • « La chose commune », par la compagnie du Kaïros : jusqu’au 29/04 au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, dans une mise en scène de David Lescot. Le jazz, musique et voix, pour raconter le temps de la Commune : ça sent la révolte, la poudre, l’inattendu et l’exceptionnel.
  • « L’événement », d’Annie Ernaux : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre de la Comédie Française. Avec la collaboration artistique de Denis Podalydès, Françoise Gillard donne corps et voix au bouleversant récit de l’avortement commis par la romancière à l’aube de ses 23 ans. Émouvant, une interprétation d’une grande puissance.
  • « L’abattage rituel de Gorge Mastromas »*, de Dennis Kelly : du 24/04 jusqu’au 05/05 à la Manufacture des œillets d’Ivry (94), dans une mise en scène de Maïa Sandoz. Entre humour et cruauté, la dénonciation en règle de la corruption et de l’ultra-libéralisme.
  • « L’âge libre », d’après les « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes : du 26/04 au 10/06 au théâtre de La reine blanche à Paris, dans une mise en scène de Maya Ernest. Sur un ring de boxe, entre rires et pleurs, quatre femmes réinventent les feux de l’amour !
  • La 12ème édition du Festival de caves : du 28/04 au 24/06, en province comme en région parisienne. Du théâtre partout où on ne l’attend pas ! De la cave au sous-sol, de l’imprévu et de l’inattendu jusqu’à l’heure de la représentation.
  • La 9ème édition de la Biennale internationale des Arts de la marionnette : du 9/05 au 02/06, sur onze villes et quinze lieux de la région francilienne. Pour découvrir la richesse et la créativité de la marionnette sous toutes ses formes, se débarrasser de tous les clichés qui l’emprisonnent.
  • « Le songe d’une nuit d’été », de William Shakespeare : du 15/05 au 23/05 à la Manufacture des œillets d’Ivry (94), dans une mise en scène de Guy-Pierre Couleau. Un spectacle enchanteur, qui ravit le public et laisse plus que songeur (!), créé à l’été 2016 au Théâtre du Peuple de Bussang.

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Quand le théâtre fait son travail…

La scène, parfois, invite le spectateur à cogiter sur l’univers impitoyable de la finance ou de l’entreprise : ainsi, « Banque centrale » et « L’avaleur » à travers les interrogations d’un fou et les opérations de sape d’un trader de la City, « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » et « Soyez vous-mêmes » avec les tribulations de deux femmes en quête d’un emploi. Quatre créations théâtrales qui méritent le détour !

 

 

De l’univers impitoyable de la finance…

« Excusez-moi. Je viens du premier étage, je suis nouveau, je fais État depuis pas longtemps […] et très simplement, je voudrais savoir pourquoi je n’ai pas le droit d’emprunter à ma banque centrale ! ». Dans un hôpital psychiatrique, un fou raconte à son médecin les rouages monétaires à l’œuvre dans l’établissement. Paranoïa, hallucinations ? Que nenni. Le voilà juste témoin d’escroqueries, orchestrées au plus haut sommet de la société, de l’hôpital en l’occurrence. L’arnaque démarre avec les morceaux de sucre distribués aux malades en début de semaine. Ils sont une monnaie d’échange précieuse pour se payer tout un tas de choses, comme les cigarettes en prison, dont la valeur est fluctuante. Le lundi, lesdits morceaux ne valent pas grand chose, vu que tout le monde en a un paquet. Par contre, en milieu ou en fin de semaine, quand ils viennent à manquer, ils valent leur pesant d’or. C’est là que l’homme au carnet se pointe pour distribuer les prêts.

Le fou en a besoin de trois pour acheter une paire de chaussures ? L’homme au carnet lui en avance dix pour finir la semaine à l’aise, il devra juste lui en rembourser onze. Et l’emprunteur de se sentir floué, « c’est-à-dire que hier, tu m’as prêté les sucres que je t’ai donnés aujourd’hui ! », puis d’uriner sur les piles de morceaux de sucre amassés… Le fou explique alors au psy que, dans ces conditions, il préfère être l’État du premier étage. Là, il va être confronté à la Banque centrale et aux banques privées qui se comportent de plus en plus comme des brigands, bichonnés par l’Union européenne. Il va donc voir l’Europe, un étage au-dessus, où La règle du jeu, personnage à part entière, lui explique les règles monétaires. Seul et en pyjama sur la scène des Déchargeurs, Franck Chevallay joue tous les rôles : du banquier privé (il pince juste le col de sa veste pour l’incarner) à la pièce d’or de la république de Venise. Avec sa pièce Banque centrale, il réussit le tour de force de personnifier toutes les monnaies, réelles ou virtuelles, pour mieux nous expliquer en une heure l’histoire et les rouages du marché et ce, jusqu’à la crise des subprimes. « J’avais prêté de l’argent qui n’existait pas, pour acheter des maisons qui ne valaient rien, à des gens incapables de rembourser… », résume un financier. C’est clair comme de l’eau de roche !

 

Même limpidité avec L’avaleur  mis en scène par Robin Renucci, une adaptation de la pièce Other People’s Money  de l’américain Jerry Sterner. Là, on pénètre dans les relations viciées de la finance et de l’industrie. Incarnées d’un côté par Franck Kafaim, trader de la City de Londres, et de l’autre par la direction du Câble français de Cherbourg (CFC), le PDG, son assistante et le directeur. L’histoire, somme toute devenue banale, nous conte le combat que livre un prédateur sans vergogne pour dévorer une boîte florissante d’un autre âge. Face à ses attaques, les responsables du CFC qui ont su maintenir et faire fructifier l’activité de l’entreprise, vont faire appel à une avocate. On suit alors le match de boxe entre deux univers, celui de la City et celui d’une industrie traditionnelle, deux logiques financières et deux générations.

« C’est le contexte de la société dans laquelle nous sommes, le système dans lequel nous vivons dans nos pays, qui m’ont conduit naturellement vers cette pièce », explique Robin Renucci à la tête des Tréteaux de France. « Ils m’ont amené non pas à devoir exposer des raisons ou trouver des solutions, mais à chercher, en premier lieu, d’où vient le mal ». Créé dans le cadre d’un cycle consacré à la thématique du travail et de la richesse, L’avaleur met en scène un trader tellement cynique qu’il en devient jubilatoire. Affublé d’un faux ventre et d’une perruque à la Donald Trump, Xavier Gallais plante avec brio le personnage. Sorte de Bibendum dansant, il fait penser au Loup de Tex Avery, carnassier et séducteur, voire au démoniaque Joker de Batman. Si le spectacle, un brin resserré, aurait gagné en intensité, il reste efficace pour nous dépeindre la voracité comme l’absurdité des financiers et la duplicité des compagnons d’industrie. Amélie Meffre

 

 

…à l’univers impitoyable de l’entreprise

Elle est seule, face à son employeur ! Désemparée, apeurée, en quête de cet emploi salvateur, susceptible de lui redonner un peu goût à la vie… Petite fille, elle le déclarait innocemment à son institutrice : ce qu’elle veut faire plus tard ? Trouver un travail qui respecte ses compétences. Las, le temps a passé, le chômage a explosé, la finance s’est imposée, la précarité s’est banalisée, l’espoir s’est envolé ! Écrits et mis en scène par Anne Bourgeois, ces « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » explosent de sincérité sur les planches du Déjazet.  Sous couvert d’humour et de dérision, ils affichent quelques belles vérités sans avoir l’air d’y toucher. Derrière le rire, le tragique de l’existence perce à fleur de peau quand Pôle emploi signe son inefficacité, quand le recruteur affiche arrogance et phallocratie. Les entretiens se suivent et se ressemblent, « on vous écrira », en fin de journée fatigue et désespérance, peur du lendemain, sombre est l’à venir.

Seule en scène, Laurence Fabre se joue de tous les registres. Tantôt candide et frivole, espiègle ou rebelle, tantôt sombre et déprimée, impuissante et résignée, elle demeure toujours digne pourtant et fait face. Aux propositions sans intérêt, aux questions déplacées et racoleuses. À la voix off, interrogative et complice de Fabrice Drouelle, le chroniqueur de France Inter, la comédienne répond sans fard. Jusqu’à ce que son ras-le-bol se transforme en colère, saine et justifiée. D’une belle présence sur scène, elle mêle avec talent rire et réflexion, c’est rare et bon. D’où l’enjeu de le souligner quand le théâtre se révèle un étonnant support revendicatif, la prise de tête en moins… Comme notre société, le clown est peut-être malade, mais il n’est pas mort ce soir au Déjazet : allez-y donc voir !

 

Et c’est aussi à un entretien d’embauche que nous convie Côme de Bellescize, sur la scène du théâtre de Belleville ! Au siège d’une fabrique de javel, une directrice des relations humaines, aveugle, reçoit une jeune postulante. À qui elle conseille avec insistance, à l’unisson de tous les spécialistes lors de semblable rendez-vous, surtout « Soyez vous-mêmes »… Une injonction martelée du début à la fin de la pièce, jusqu’au dénouement final que nous nous garderons bien de dévoiler. Un entretien d’embauche fort classique dans ses prémisses, qui vire subtilement et progressivement en un diabolique dialogue mystico-philosophique où la raison semble laisser libre cours au fanatisme le plus débridé. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, « notre métier, c’est de mettre de la javel dans le cœur des hommes », affirme donc la DRH avec force conviction. Sur l’injonction de sa future patronne, il s’agit alors pour la postulante de se délivrer de tous ces poisons, personnels-familiaux-professionnels, qui polluent son existence et risquent de nuire à son embauche.

Fantastique, magistral : la puissance des mots est encore trop faible pour qualifier le jeu des deux comédiennes, Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouvel et époustouflant huis-clos du « maître et de l’esclave » ! L’excès, la démesure des exigences de la directrice du recrutement confinent à l’imposture, à l’aveuglement, voire à la paranoïa. Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse en effet progressivement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi-même incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Sous couvert d’une fable moderne à l’esprit totalement déjanté, affleure la vérité du questionnement. « Peut-on véritablement être soi-même dans le cadre professionnel lorsqu’on est jugé, jaugé, noté ? », s’interroge l’auteur et metteur en scène, « lorsqu’une institution vous embauche, vous paye, vous évalue, peut vous renvoyer ? ». Le dénouement, aussi inattendu qu’improbable, suggère des pistes de réponse, au spectateur de les découvrir ! Yonnel Liégeois

 

À voir encore :

  • Un démocrate, texte et mise en scène de Julie Timmerman : le 24/03 au Carré Sam à Boulogne-sur-Mer et les 20-21/04 au Théâtre des 2 Rives de Charenton-le-Pont. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. De la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak… Du théâtre documentaire de belle facture, une totale réussite.
  • Fellag dans Bled Runner, mise en scène de Marianne Epin : jusqu’au 09/04 au Théâtre du Rond-Point. Le comique algérien revisite son enfance et sa jeunesse, et tous ses précédents spectacles depuis Djurdjurassique Bled, pour nous offrir une peinture au vitriol de son pays natal. De l’humour corrosif…
  • Festival Singulis, quatre « seuls en scène » proposés par les artistes de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre. Après l’original « Bruiteur » de Christine Montalbetti avec Pierre Louis-Calixte et « L’envers du music-hall » d’après Colette avec Danièle Lebrun, « Au pays des mensonges » d’Etgar Keret avec Noam Morgensztern (du 29/03 au 09/04) et « L’événement » d’Annie Ernaux avec Françoise Gillard (du 19 au 30/04). Y.L.

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Madani, des « F(l)ammes » au Paradis…

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé. Tandis que Véronique Sacri, en femme solitaire et incandescente, se la joue « Fille du paradis »… Deux récits mis en scène par Ahmed Madani.

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans OLYMPUS DIGITAL CAMERA« F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards.

Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création OLYMPUS DIGITAL CAMERApartagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène.

Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

…Et Madani aussi, « Fille du paradis » !

En écho aux cris des femmes de banlieues que nous fait entendre « F(l)ammes », résonnent et tonnent les propos dénonciateurs d’une « Fille du paradis » ! Ceux de madani3Cynthia, une jeune étudiante en littérature qui décide un jour de composer le numéro de la plus grande agence d’escortes de Montréal…

Ahmed Madani s’est emparé avec brio du récit autobiographique de Nelly Arcan, « Putain », pour l’adapter à la scène. « Fille du paradis » ? Une charge radicale et sans concession contre l’icône dévastatrice de la femme parfaite, « une parole bouleversante d’humanité, une rage de vivre qui déchire l’opacité des ténèbres telle une étoile filante »… Superbe, irradiante de sincérité et de naturel, Véronique Sacri relève le défi, s’engageant corps et âme dans cette parole à proférer dans la démesure et hors toute censure. Un texte d’une rare puissance évocatrice qui, de la plainte enfantine à la maturité féminine, dissèque et passe au scalpel le discours dominant sur la séduction, la beauté, la sexualité. Femme désir, femme objet, femme putain, Cynthia se veut toutes ces femmes à la fois, mais bien plus encore : la femme libre qui ose une parole publique, la femme impudique qui dévoile une madani1parole nue et pose des mots sur les maux d’une société qui monnaie la sexualité, marchandise les corps.

Dans une mise en scène épurée, sans artifice, Véronique Sacri illumine les planches de sa seule présence. Comme possédée par ce récit qu’elle fait sien : brisée, écartelée, violentée, pénétrée de l’urgence à libérer une telle parole ! Yonnel Liégeois.

À voir encore :

louis-perego-juste-cote-annette-compagne_0_730_730– « Une longue peine » à la Maison des Métallos : l’univers carcéral raconté par quatre anciens condamnés à de longues peines, dont Louis Perego (18 ans d’incarcération) en compagnie de sa compagne Annette Foex (8 années de parloir))… Des mots forts, emprunts de dignité et d’émotion. Un théâtre « documentaire » de belle facture, signé Didier Ruiz passé maître en la matière, qui permet d’entrevoir ce qui se vit derrière les murs. De la cellule au parloir, la violence, l’angoisse, la solitude, l’enfermement pour tous : détenu, épouse et enfants. Y.L.

richard– « Richard III, loyaulté me lie » en tournée nationale : l’un des chefs d’œuvre de Shakespeare revisité par Jean Lambert-wild en clown blanc dans le rôle titre et Élodie Bordas dans tous les autres rôles ! Un spectacle d’une rare beauté, où le comique tutoie le tragique dans leurs plus beaux effets… Une performance d’acteurs, une mise en scène collective de haute voltige, du grand art qui exige une maîtrise parfaite de la voix et du geste. Une création à ne pas manquer, qui mérite d’amples applaudissements. Y.L.

havel– « Audience&Vernissage » à l’Artistic Théâtre : deux courtes pièces de Vaclav Havel écrites en 1975, censurées en leur temps par le régime tchécoslovaque, rassemblées en un seul spectacle et superbement mises en scène par la patronne des lieux, Anne-Marie Lazarini. L’humour, l’autodérision, la parole dissidente d’un futur Président qui voulait que « le théâtre soit la voix de la conscience des hommes et de la société ». Pari gagné avec une bande de comédiens au mieux de leur forme, au service d’un théâtre qui n’a pris aucune ride. Quand le rire et l’absurde donnent autant à penser et réfléchir, un plaisir à ne surtout pas bouder. Y.L.

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Instants de théâtre, livres en fête

Pour clore l’année en beauté, les amoureux des planches auront plaisir à feuilleter divers ouvrages narrant ou illustrant l’histoire et l’art du théâtre. Du beau livre au document de fond, de la pièce inédite au témoignage éclairant, la scène est bien garnie !

Les photographies de l’article, signées Laurencine Lot, sont extraites de l’ouvrage « Instants de théâtre » (en Une de couverture, Hugues Quester et Valérie Dashwood dans « Six personnages en quête d’auteur » de Luigi Pirandello)

 

 

Un bien bel ouvrage que ces « Instants de théâtre », surgis de la plume du regretté Michel Corvin et mis en images par la photographe Laurencine Lot ! L’émotion, la beauté, la puissance des clichés rivalisent avec la finesse et la force de conviction des commentaires… Dans une chronique consacrée à ces fabuleux « Instants », le critique dramatique Gilles Costaz parle « d’un Louvre théâtral ou plutôt d’un Beaubourg de la scène, photolottant la meilleure actualité de ces quarante dernières années est saisie dans une forme d’éternité ». Une affirmation parfaitement justifiée et méritée.

C’est avec un réel bonheur, entre le silence des pages et la fureur passée des planches, que nous découvrons ces corps en mouvement, aussi expressifs et vivants que lorsqu’ils apparaissaient à l’ouverture du rideau rouge. Laurent Terzieff, émacié et si convaincant en Philoctète, Michel Bouquet si vaillant lorsque « Le roi se meurt », Nicolas Bataille et sa « Cantatrice chauve » toujours à l’affiche des emblématiques planches de la Huchette… Ce livre est plus qu’un abécédaire du spectacle vivant, il est par excellence le témoignage « vivant » du théâtre. Puissance de frappe, en trois coups et sept chapitres, le texte de Michel Corvin éclaire, commente, interroge, propose. Avec intelligence, ironie, mordant, passion, comme à l’accoutumée, lui le spécialiste jamais rassasié, toujours à l’affût, l’amoureux du théâtre de Genet et de Novarina ! Quarante ans de scène défilent ainsi sous nos yeux, éberlués. Dans sa préface, lumineuse de culture et de pédagogie, « c’est l’histoire imaginaire de toute une société de jadis et de maintenant – et le jadis est cousin du maintenant – qui se déploie devant nous », écrit Corvin, « avec ses héros et ses bouffons, ses forts, ses faibles et sa part d’ombre ». Et l’œil de Laurencine Lot, amoureuse de la scène, pour transfigurer l’humanité de ses sujets en un déclic esthétique à mille postures !

 

Une passion, un amour du vivant que le grand auteur italien, Erri de Luca, transpose pour une fois du roman à la scène avec son « Dernier voyage de Sindbad »… « J’ai écrit ce Sindbab en 2002 », nous prévient-il, « les poissons de la méditerranée se nourrissaient déjà de naufragés depuis cinq ans ». Et de poursuivre, « j’ai emprunté un marin aux « Mille et une nuits » pour le faire naviguer sur notre mer avec le chargement de la plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain ». Un texte aussi fort que poétique, aussi puissant que tragique pour mettre en scène ces « passagers de la malchance vers nos côtes fermées par des barbelés ». Et l’auteur napolitain de se souvenir alors de Jonas avalé vivant par la baleine, de tous ces émigrés italiens avalés vivants par les Amériques… Le beau texte de cette pièce se clôt par une étrange prière laïque – « Notre

Laurent Terzieff, dans "Philoctète" de Jean-Pierre Siméon.

Laurent Terzieff, dans « Philoctète » de Jean-Pierre Siméon.

mer qui n’es pas au ciel, tu es plus juste que la terre ferme… garde les vies, les visites tombées comme des feuilles dans l’allée » -, prions pour entendre ces mots résonner bientôt sur les planches !

Un texte dont pourrait s’emparer assurément Claude Régy, une ode à la vie et à la fraternité qui résonnerait avec fracas dans le noir silence qu’il instaure sur les planches… Avec ces « Écrits, 1991-2011 » rassemblés en un gros volume, le metteur en scène nous livre au fil des pages ce qu’il ressent et croit avec beaucoup de force : « le désir d’un théâtre qui n’en serait plus un, en ce qu’il serait le lieu de toutes les présences, le lieu des choses elles-mêmes ». Homme de théâtre inclassable, souvent décrié par ses pairs ou les critiques, Claude Régy n’en conduit toujours pas moins sa recherche d’une esthétique qui est pour lui essence de vie : le silence qui retentit fort, la lenteur qui exacerbe le mouvement, l’obscurité qui éblouit de lumière. Autre qu’un recueil de réflexions figées, nous est proposé là un authentique voyage où doutes et convictions balisent les étapes au fil des créations. Lire Régy, c’est laisser voguer son imaginaire à la dérive d’une pensée et d’une poétique souvent dérangeantes, toujours troublantes, jamais pédantes.

 

Comme est troublant, dérangeant le « Shakespeare, le choix d’un spectre », dont nous gratifie Daniel Bougnoux ! L’homme n’est nullement un vilain farceur ou un vulgaire plaisantin. Universitaire patenté et éditeur des œuvres romanesques d’Aragon dans la fameuse collection de La Pléiade, il épouse en ce livre les thèses de Lamberto Tassinari. Qui récuse le médiocre bourgeois de Stratford, William Shakespeare, comme l’authentique auteur de son théâtre pour l’attribuer à un émigré italien, John Florio… « Le véritable Shakespeare ne sort pas diminué de cette enquête », nous avertit Bougnoux, « mais doté d’une éducation, d’une surface sociale et d’un visage enfin dignes de son œuvre ». À la recherche d’indices et de preuves, l’ouvrage nous plonge au cœur de l’Angleterre du XVIIième siècle, à Londres plus précisément. Dans une large part, la vie de l’auteur d’Hamlet et de tant d’autres chefs d’œuvre nous demeure inconnue, rares sont les documents qui attestent de son existence et les débats-querelles d’experts autour de sa personnalité controversée sont légion. Sur les pas de Tassinari, nouvel Holmes sans redingote ni parapluie, Bougnoux mène donc l’enquête, instruit son dossier, élimine les fausses pistes, éclaire les zones d’ombre pour se forger une solide conviction. À lire

Nicolas bataille et Simone Mozet, dans "La cantatrice chauve" de Ionesco.

Nicolas Bataille et Simone Mozet, dans « La cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco.

expressément pour découvrir à qui profite le crime, ce n’est pas ici que sera dévoilée la résolution de l’énigme !

Des affirmations qui laissent de marbre un autre larron, lui-aussi universitaire et éditeur à la Pléiade des œuvres du grand Will ! Dans « Shakespeare, être ou ne pas être ? », Jean-Michel Déprats récuse d’un trait de plume « ces élucubrations » et « opinions fantaisistes ». Leur préférant le bon mot d’Alphonse Allais : « Shakespeare n’a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui portait le même nom que lui » !

 

À cent lieux de ces débats universitaires, Gérard Astor enracine plutôt sa pensée dans une recherche de longue date sur les articulations entre théâtre et monde du travail. Avec ses « Labyrinthes, théâtre/exercice », de lecture exigeante, il nous en livre quelques réflexions de fond. « S’agissant du théâtre de Gérard Astor, le terme Labyrinthes se charge de significations et de symboliques multiples », nous avertit dans la préface Adel Habbassi, professeur à l’université de Tunis, « la poésie du monde, des cultures et des hommes qui les animent, métaphorise les repères et les configurations géo-historiques qu’on nous avait inculqués à l’école ». Un vaste programme de réappropriation, donc, que nous propose Astor à la lecture de quelques-uns de ses textes ici rassemblés : réinvestir le présent, le travail pour que « le théâtre retrouve l’essentiel du réel et que la poésie nous chante la musique de la vie », comme nous y invite Nicolas Hocquenghem le

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans "Le roi se meurt" de Ionesco

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco.

compagnon de route, directeur du Théâtre de Bligny et metteur en scène de « Leïla-Enki » au Théâtre des Carmes d’André Benedetto lors du festival d’Avignon 2005.

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions ! « Un phare dans la nuit profonde » invite son auteur à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés de ce blog, chaleureuses fêtes. Que l’année à venir soit riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. À bientôt en 2017, dans de nouvelles aventures communes ! Y.L.

 

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Aliberti, une nouvelle voix pour Aragon

La poésie d’Aragon a inspiré nombre de chanteurs et musiciens. Il y eut hier Ferrat et Ferré, aujourd’hui encore Francesca Solleville et Isabelle Aubray. Désormais, il nous faudra compter aussi sur la voix de Sandra Aliberti. Qui, chaude et fragile, se pose sur les musiques de Lionel Mendousse et Bertrand Ravalard pour chanter « L’homme et ses armes ». À découvrir, les 25-26/11, au Théâtre de la Girandole à Montreuil (93).

Les notes caracolent, Mendousse et Ravalard s’en donnent à cœur joie dans leurs nouveaux arrangements musicaux, c’est la fête en cet après-midi de répétition générale sur la scène de La Girandole ! Alerte, Sandra Aliberti susurre avec allégresse les mots des « Fêtes galantes » sur les sons de ses deux comparses. Un nouvel Aragon nous est donné, loin aragon-courcelles-sur-yvette-217des poncifs et des poèmes convenus ou trop connus.

L’interprète n’en est pas à son premier essai. Hier déjà, lors de son hommage rendu au grand Léo, elle reprenait à son compte quelques poèmes d’Aragon mis en musique par l’anarchiste chevelu. A la création du spectacle, la presse fut unanime. Du Parisien à France Inter, de Télérama à L’Huma : « De La mauvaise graine à L’âge d’or en passant par Les Romantiques, le grand Léo aurait follement aimé le travail de cette interprète et de ses deux inventifs musiciens », écrit l’un, « nombreux sont les hommages, plus rares les spectacles de qualité qui redonnent à entendre quelques-unes des plus belles chansons de Léo avec une authenticité qui n’aurait pas déplu à l’artiste », note l’autre…

Le doute n’est point de mise, semblable accueil est à prévoir pour « Je chante l’homme et ses armes », son nouveau spectacle musical qui privilégie les poèmes de Louis Aragon écrits entre 1925 et 1946. « Il nous a semblé que ces textes résonnaient de nouveau avec force dans notre époque », commente Sandra Aliberti hors scène, « l’esprit de résistance, la sensibilité sociale, le lyrisme retrouvé d’une poésie militante habitent sa poésie aragon-courcelles-sur-yvette-119des années 20 aux années 40 ».

Telle l’équilibriste sur son fil, la chanteuse et comédienne semble caresser les mots pour poser sa voix, délicate et fragile tout à la fois, sur le verbe poétique de cet autre rebelle que la magistrale biographie du romancier et essayiste Philippe Forest dévoile dans toute sa complexité. « La poésie sauvera le monde, si rien le sauve », nous alertait déjà le fantasque Jean-Pierre Siméon dans un iconoclaste brûlot. Pour le directeur artistique du Printemps des Poètes, « il est urgent de restituer à notre monde sans boussole la parole des poètes, rebelle à tous les ordres établis ». Parce que le poème est l’occasion pour tous de sortir du carcan des conformismes et consensus en tous genres, d’avoir accès à une langue insoumise, de trouver les voies d’une insurrection de la conscience… Un programme que déroule à la lettre Sandra Aliberti avec ses sandra2deux complices, entre « Complainte des chômeurs » et « Romance du temps qu’il fait », « Je donne congé aux patrons » et « Poème de l’été 1941 ».

« Comment rendre compte d’un monde qui change, d’un monde en guerre, de la patrie en danger, de la domination de l’homme par la brute ? », s’interroge Louis Aragon dans « La rime en 1940 » et d’écrire, un peu plus loin, « jamais peut-être faire chanter les choses n’a été plus urgente et noble mission à l’homme, qu’à cette heure où il est profondément humilié, plus entièrement dégradé que jamais »… Les trois artistes, pour leur part, en sont convaincus, « des expérimentations surréalistes au chant populaire retrouvé, en passant par l’Oural, il nous a semblé intéressant de rassembler des textes qui rendent compte de l’évolution de son œuvre ». Avec, cerise sur le gâteau, sans rougir devant leurs illustres prédécesseurs (Brassens, Ferrat, Ferré et l’inoubliable Colette Magny), la création de nouvelles musiques sandra1pour accompagner les qualités sonores et lyriques du verbe aragonien.

De la belle ouvrage pour chanter l’amour, heureux ou pas, l’humain terrassé mais aussi l’humanité à refonder ! « Je chante l’homme et ses armes… Ainsi devrait commencer toute poésie », écrit Aragon dans la préface aux « Yeux d’Elsa ». Non sans humour, « ainsi devrait commencer tout spectacle », ajoute Lionel Mendousse, le violoniste du groupe. N’en manquez donc point le début, courez-y même sans armes ni bagages, la poésie nous sauvera si rien nous sauve ! Yonnel Liégeois

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De Roméo à Lescot, le peuple sur scène

Qui ne connaît « Roméo et Juliette », le chef d’œuvre de Shakespeare ? Une bande de jeunes, issus de quartiers populaires, le revisite avec talent tandis que le héros de David Lescot compte son blé, cherche « Mon fric » comme d’autres leur cassette… Un troisième larron, Jean-Pierre Siméon, fait son « Cabaret » poétique pour unifier cette quête commune : notre soif d’amour.

 

Quartier « Les montots – La grande patûre » de Nevers (58), dans les coulisses de la salle Stéphane Hessel l’effervescence est à son comble ! Une quarantaine de jeunes, troupe éphémère constituée de garçons et filles en provenance d’Auxerre et de Nevers, se prépare à entrer en scène. Larmes, stress, trac… L’enjeu est de taille, parents et copains-

Co Daniel Liégeois

Co Daniel Liégeois

copines garnissent les gradins, à l’affiche un classique du répertoire, le « Roméo et Juliette » de Shakespeare revisité par le metteur en scène Serge Sandor.

Comme si le rôle était trop lourd à porter, elles sont deux « Juliette » à endosser le costume de l’héroïne, Camille et Assia. L’une au collège des Loges, l’autre au lycée agricole… Depuis de longs mois déjà, de réunions en ateliers théâtre chaque mercredi ou week-end, elles répètent, apprennent, goûtent le texte et règlent leurs déplacements. L’angoisse de la première représentation publique ne leur fait point oublier l’enjeu du message qui doit passer la rampe : hors les querelles et conflits entre Montaigu et Capulet, l’amour doit triompher de la haine et de la violence ! Sandor se fait complice des uns et des autres, il réconforte et encourage sa troupe avant les trois coups, au fil du temps il connaît bien ces gars et filles issus des quartiers populaires. Il est vrai que l’homme est coutumier du genre, il y a deux ans il montait « La dispute » de Marivaux au Théâtre de la Tempête dans la même démarche… Des convictions, le metteur en scène n’en manque point pour mettre tout le monde à l’action. Qu’ils soient édiles, directeurs de maisons de quartier ou de centres sociaux, proviseurs : « La culture est un bien commun, tous les publics doivent pouvoir y goûter, en particulier les jeunes que l’on dit éloignés de l’institution ». Du

Co Daniel Liégeois

Co Daniel Liégeois

soutien des Tréteaux de France dirigés par Robin Renucci à celui de la P.J.J. locale (Protection Judiciaire de la Jeunesse), de la ville de Gurgy à celle de Coulanges-sur-Yonne, chacun a mis la main à la pâte. Pour les costumes, les décors, la réalisation des masques.

A entendre les réactions des uns et des autres, Nassim-Chemiti-Benjamin et Inès en Roméo (!), les protagonistes de Shakespeare semblent n’avoir plus de secrets à leurs yeux ! Les querelles de familles rejoignent les querelles de quartiers, la haine d’hier l’intolérance d’aujourd’hui. D’où l’enjeu d’apprendre à « connaître l’autre » soutient Assia, de « respecter nos différences » surenchérit Camille. Tous le reconnaissent, le vide sera grand quand l’aventure va s’arrêter. Il n’empêche, à des degrés divers, l’horizon s’est ouvert pour d’aucuns : apprendre à s’écouter, faire œuvre commune, construire un collectif, conduire un projet jusqu’à son terme. Des victoires au quotidien, aussi capitales dans la vie que d’ouvrir un livre et monter sur scène. Après trois représentations au théâtre de l’Aquarium à Paris, avant la tombée finale du rideau, un dernier défi : la grande scène de la Maison de la Culture de Nevers les 29 et 30 octobre, le 05 novembre à Monéteau (89) !

 

Comme bien des héros shakespeariens, celui de David Lescot dérive lui-aussi entre drame et comédie dans cette quête permanente à subvenir à ses besoins ! Lui, l’enfant du peuple élevé à l’originale école des colonies de vacances organisées par les juifs communistes de France (ça ne s’invente pas, un fait authentique dans la vie du dramaturge !), il frappe à la porte des adultes à l’aube du libéralisme sauvage où l’argent devient roi ! Le fric, du fric, « Mon fric » selon le titre explicite de la pièce très prochainement en tournée nationale avant de revenir dans le Pas-de-Calais, devient alors sa seule ligne d’horizon… « Le théâtre se mêle souvent de parler de la famille », commente Cécile Backès, la metteure en scène et directrice de la Comédie de Béthune, « il le fait rarement sous l’angle de l’argent et pourtant, de l’enfance au soir de la vie, la préoccupation de l’argent rythme le quotidien ».

Co Thomas Faverjon

Co Thomas Faverjon

Avec l’humour dont est coutumier Lescot et les trouvailles scéniques dont est friande Backès, nous voilà donc emporté dans une saga peu commune : celle de « Moi » le héros avec sa cassette sous forme d’un livret d’épargne peu garni, ses amours et ses emmerdes, ses coups de cœur et ses coups de blues…

Une balade sentimentalo-réaliste entre l’hier et l’aujourd’hui, les rêves de réussite sociale et les échecs au quotidien, les désillusions professionnelles et les aspirations à une vie meilleure : pas de leçon d’économie pompeuse au tableau noir, pourtant un regard lucide et quelque peu désenchanté sur la société d’aujourd’hui ! Pour « Moi » le petit prof, en situation précaire dans un établissement privé, il sera dit qu’il ne bénéficiera jamais du fameux ascenseur social, ses tourments bancaires sont à l’égal de ses désillusions affectives ! Au soir de sa vie, il résistera cependant à la tentation de partir en Inde aider encore plus pauvre que lui, il se contentera du petit pactole en sommeil depuis l’enfance sur son livret d’épargne : pour l’offrir illico, signe qu’envers et contre tout perdurent des valeurs autres que le fric… Le temps d’une vie, l’évocation sans didactisme de « gens de peu » qui ont pourtant beaucoup de rêves et de désirs à combler, d’amour surtout à donner et partager. Un spectacle rondement mené, entre humour et dérision, par une bande de jeunes comédiens au mieux de leur forme.

 

Entre piano et vocalises, un troisième larron tente de prendre de la hauteur. Pour nous l’affirmer, tout de go, « l’amour n’y a qu’ça d’vrai » ! Il nous l’avait bien caché, l’ami Siméon, Jean-Pierre de son prénom et poète à la qualité du verbe saluée unanimement, qu’il écrivait aussi des chansons… Dont se sont emparés Isabelle Serrand et Wolfgang Pissors, l’une à la composition musicale et au piano, l’autre à la voix.

Co Sylvie Delpech

Co Sylvie Delpech

Pour nous offrir leur « Cabaret Siméon » au théâtre Essaïon : qu’on s’y frotte ou qu’on s’y pique, les deux artistes nous déclinent ainsi avec tendresse, sur des airs finement léchés, les mots d’amour que le troubadour a composé au fil de l’eau ou sur un coin de table. « S’il n’y a pas toujours de la poésie dans les chansons, il y a toujours du chant dans les poèmes », commente avec humour et justesse le directeur artistique du Printemps des Poètes ! Et de citer, fin connaisseur de ses classiques, Carco, MacOrlan, Desnos, Prévert, Vian, Andrée Chedid, une liste dans laquelle ne déparerait pas le nom d’Aragon en mémoire de Ferrat et Ferré. Que nous raconte le poète Siméon, que nous chantent ses interprètes ? La vie au quotidien, ses grandes heures et ses petits riens, le temps de l’absence comme celui de la rupture, le manque de tendresse qui dehors tue plus que le froid, le baiser volé sur le trottoir ou le collé-serré dans le métro…

L’amour en un mot, ici enrubanné de mille mots et mélodies. En un savoureux cabaret comme au temps d’antan, l’abécédaire de la carte du Tendre. Yonnel Liégeois

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De Visconti à Van Hove, « Les damnés » entrent en scène

Sous la houlette du metteur en scène flamand Ivo van Hove, les personnages surgis du scénario du film de Luchino Visconti, « Les damnés », sont criants de vérité. Surtout d’actualité, face à la montée des extrémismes qui embrasent la planète. Une pièce d’une puissance exceptionnelle, magistralement interprétée par la troupe de la Comédie Française.

 

Un cercueil, deux cercueils, trois… Et la liste s’allonge des victimes de la bête immonde qui assoit son emprise sur la famille Von Essenbech et son empire industriel ! Adaptés du scénario du film réalisé en 1969 par le grand Luchino Visconti, magnifiquement incarnés par la troupe du Français, « Les damnés » ont embrasé en juillet la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, envoûté le public du festival par ses fulgurances et ses images rdchoc. Aujourd’hui, ils investissent les planches de la Comédie Française. Non comme les fantômes d’une histoire qui hanterait nos consciences, plutôt comme les revenants d’un temps que l’on croyait pourtant révolu, celui d’une barbarie en devenir.

Le pari était risqué pour le flamand Ivo Van Hove, féru des coups d’éclat ! Comment oser toucher à une icône du cinéma italien, à un chef d’œuvre du cinéma international ? Visconti et ses « Damnés », un film à l’esthétique flamboyante et aux ressorts, tant politiques que psychologiques, foudroyants contre les élites intellectuelles et industrieuses compromises dans l’instauration du régime nazi… Le metteur en scène évite l’écueil majeur, transposer sur les planches les images du film. Ici, point de brassards rouges à la manche, point de croix gammées ni de drapeaux nazis, ils sont ailleurs. En fond de scène, sur écran vidéo où sont imagées par intermittence les heures sombres de l’Allemagne d’alors : la prise du pouvoir par Hitler, l’incendie du Reichstag, le camp d’extermination de Dachau. Sur le plateau, la mise à mort peut commencer, une table de banquet est dressée, plutôt une table des sacrifices à la vaisselle étincelante. Des cercueils aussi, pour l’heure vides, qui attirent l’œil interrogatif du spectateur.

 

Sont-ils des suppôts convaincus du national-socialisme, le patriarche des aciéries Von Essenbech et consorts, épouses et fils héritiers, de sinistres complices ou de tristes victimes ?

Ld - Jan Versweyveld

Ld – Jan Versweyveld

L’un et l’autre justement, contexte encore plus glaçant… Ils sont cultivés, friands de grande musique et des arts, savourent la finesse du langage et apprécient les bonnes manières. Des « gens de la haute », selon les clichés convenus, à qui ne manquent ni intelligence ni connaissances… La soirée s’annonce festive et joyeuse, le maître de la tribu célèbre son anniversaire et s’apprête à révéler au clan le nom de son successeur. Soudain, assiettes et verres volent en éclats en ce terrible mois de février 1933, les convenances aussi, la radio annonce la prise du pouvoir par Hitler.

Que penser, que dire, que faire ? Si d’aucuns honnissent les usurpateurs sans foi ni loi tandis que certains leur tendent ouvertement la main, si les uns refusent la soumission sans condition tandis que d’autres se réjouissent des événements, tous s’interrogent : qu’adviendra-t-il demain de leur rang, de leur pouvoir, de leur empire, de leur fortune ? De compromissions en trahisons, de mensonges en faux-semblants, entre vices et vertus, amours sincères et glauques débauches, c’est tout un monde qui se déchire et se fissure. D’un côté de la scène, les acteurs de l’histoire, la grande et la petite, s’apprêtent et ecrevêtent leurs costumes pour le meilleur ou le pire, de l’autre les cercueils se referment sur des visages épouvantés de leurs propres désillusions ou incompréhensions.

 

Comme Visconti qui, avec « Les damnés », n’a pas fait un film sur le nazisme mais sur le renversement possible des valeurs dans toute société, avec des images fortes Ivo Van Hove montre lui-aussi « combien le monde peut devenir barbare au nom de simples intérêts financiers ». Pour sauver son empire industriel, faire fructifier son argent, la riche famille Von Essenbeck est prête à tout. Hors toute morale, dans la perversité absolue, au prix des pires trahisons dans le clan familial, jusqu’à la mort… Une vision apocalyptique des rapports sociaux, qui interpelle chacun, quand soif de pouvoir, manipulation et cupidité  transforment l’homme en rapace pour ses

Ld - Jan Verswevyeld

Ld – Jan Verswevyeld

semblables, quand la haine de l’autre embrume toute lucidité et clairvoyance. Par fanatisme, par ignorance, par bassesse d’esprit.

« Réveillez-vous, réveillons-nous », semble crier Van Hove du fond des coulisses ! A l’heure où populismes et extrémismes de toute nature embrasent la planète, le metteur en scène nous jette en pleine face les horreurs et monstruosités dont le genre humain est capable. Non par culpabilité, avant tout par lucidité pour que nous ne puissions pas prétendre et dire, hier comme aujourd’hui, « nous ne savions pas ». En Avignon, les bruits de la ville résonnaient par delà les murs, le chant des oiseaux aussi. Le vaste plateau dévoilait toute sa puissance, le monde était là grandeur nature. Public entravé dans les gradins, impuissante pour l’heure mais rassemblée par la magie du théâtre, la foule devenait peuple, communauté fraternelle. Capable d’affirmer, au sortir de la représentation, plus jamais çà !

 

Qu’en sera-t-il à Paris, Place du Palais Royal ? La même force de conviction et de persuasion circulera-t-elle de la scène à la salle ? Il n’y a aucune raison d’en douter, tant l’osmose entre paroles, images et musiques se révélait parfaite. Avec une troupe du Français au sommet de son art, un spectacle d’une rare beauté au cœur de l’horreur absolue, un rappel urgent à l’Histoire. Yonnel Liégeois

 

Ld - Jan Versweyveld

Ld – Jan Versweyveld

« C’est au spectateur de faire ou non le parallèle entre l’Allemagne des années 40 et l’Europe de 2016, mais aujourd’hui le compromis avec les idées populistes est inquiétant ».

Yvo van Hove

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Pina Bausch, la diva toujours là

Sept ans  après la disparition de Pina Bausch, le Tanztheater Wuppertal continue de sillonner le monde. Pour perpétuer son exceptionnelle œuvre chorégraphique.

 

 

Toujours fidèle, la foule des aficionados se presse sur les marches du Théâtre du Châtelet. Pour la reprise de « Viktor », une pièce chorégraphique de Pina Bausch créée en 1986, fruit d’une coproduction après une résidence à Rome où elle venait de tourner dans le film de Fellini « E la nave va ». Mais qui donc était donc cette artiste discrète, susceptible de déchainer passions et bagarres pour un billet d’entrée au spectacle ?

Philippina est née en 1940 à Solingen en Allemagne. Elle déniche un excellent poste d’observation sous les tables du bistrot-hôtel de ses parents où elle grandit. Ce spectacle « humain », à hauteur de regard d’enfant, nourrira sans aucun doute son pina3remarquable « Café Muller ». Qu’elle dansera beaucoup plus tard, pour le cinéma, en ouverture du film de son ami Pedro Almodovar, « Danse avec elle ».

C’est avec Kurt Jooss, à la célèbre Folkwang-Hochschule d’Essen, qu’elle commence à quinze ans sa formation de danseuse. Quatre ans plus tard, elle s’envole pour les États-Unis, ayant obtenu une bourse pour la prestigieuse Julliard School à New-York : elle y étudie avec Antony Tudor et José Limon, danse comme soliste notamment avec le chorégraphe Paul Taylor. Deux ans après, elle est engagée au Metropolitan Opera de New-York et rejoint le New American Ballet. Mais Jooss la rappelle, elle rentre en Allemagne. Soliste du Folkwang-Ballett, elle l’assiste fréquemment pour ses chorégraphies et prend sa suite en 1969. En 1972  aux États-Unis, elle fait une rencontre importante : celle de Dominique Mercy, auquel elle propose peu après de la rejoindre en Allemagne où elle assure la direction artistique du Wuppertaler Bühnen. Le Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch est né !

Pour les amateurs de danse ou praticiens de cet art, quinze ans après le choc du « Sacre du Printemps » et du « Boléro » de Maurice Béjart, ce fut un petit tremblement de terre. En effet, là où Béjart n’avait bouleversé que les codes classiques en les remplaçant par un sensuel et vigoureux expressionnisme sensuel dans des spectacles exaltant le culte du corps, Pina Bausch inventait un nouveau langage et abolissait la frontière entre théâtre et danse, entre jeunes et vieux, grand(e)s et petit(e)s, minces et rond(e)s, refusant le diktat du « corps dansant » standardisé. En outre, elle donne la parole à ses interprètes sur scène, leur écrivant sur mesure des saynètes satiriques, tour à tour cruelles ou tendres sur les rapports humains, et particulièrement les rapports de couple et de séduction. Invitée pour la première fois en 1979 au Théâtre de la Ville à Paris, elle en fera son port d’attache. Sa compagnie sera pina2programmée presque chaque année : « Café Muller », « Kontakthof », « Nelken », « Tanzabend »… Très vite, elle conquiert le public parisien, français et international.

Pilier de la compagnie depuis sa création, artisan d’un compagnonnage artistique étroit avec la chorégraphe, à sa mort en 2009, Dominique Mercy assuma pour un temps la direction artistique de la compagnie. Il est aussi l’un de ceux, parmi les anciens, qui assure la transmission de son œuvre. Sans sous-estimer les difficultés, comme en témoigne un entretien accordé à Jeanne Liger pour le Théâtre de la Ville : « il n’y a pas de méthode…. Il faut néanmoins faire attention à ne pas submerger le danseur d’informations. Pour certaines reprises de rôles, Pina faisait déjà comme ça, certaines parties sont confiées à de nouveaux interprètes tandis que d’autres sont toujours exécutées par les interprètes originels ». Quant à savoir quand et comment on accepte de lâcher un rôle que l’on a créé il y a des années voire des décennies, il répond avec philosophie qu’« il y a des rôles très physiques que l’on ne peut plus assumer avec le temps… C’est à chacun(e) dans la compagnie d’avoir conscience de ses limites et de donner le signal pour passer la main ».

Et « Viktor » dans tout ça … ? Un spectacle  foisonnant de couleurs dans un décor saisissant de hautes parois terreuses que l’on doit à Peter Pabst, également scénographe de la pièce. Première apparition saisissante, comme souvent chez Pina, de la danseuse Julie Shanahan en robe rouge écarlate, sans manches mais aussi… sans bras ! Elle s’avance, altière, pina1du fond de la scène vers le public où elle sera rejointe par Dominique Mercy qui lui couvre élégamment les épaules d’un manteau et l’entraîne vers les coulisses. Est-ce lui monsieur Viktor ? On ne sait, Pina a emporté son secret avec elle. Les tableaux s’enchaînent sur des musiques populaires lombardes, toscanes et sardes qui alterneront avec Tchaïkovski, Khatchatourian et des musiques des années trente. On y retrouve, plus magiques que jamais, les « must » de Pina avec ces guirlandes de danseurs, les hommes en costumes, les femmes en robes longues fluides et fleuries, chaussées d’escarpins, swinguant langoureusement en couple sur des musiques chaloupées. Le charme opère encore et toujours, avec une alternance de séquences déchaînées, de saynètes satiriques et parfois surréalistes, miroirs de notre humaine condition.

Il faut renoncer à décrire, ou à expliquer, une pièce chorégraphique de Pina Bausch. À qui ne la connaît, à toute personne éprise de spectacle vivant, on ne peut que l’inciter fortement à vivre semblable expérience. À découvrir, surtout, l’univers d’une artiste majeure. Chantal Langeard

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Une « Mousson » théâtrale pour un bel été

Située dans le cadre somptueux de l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (Lorraine), La Mousson d’été (du 23 au 29 août) poursuit depuis plus de vingt ans un travail de déchiffrage des écritures théâtrales contemporaines. Fondée et dirigée par Michel Didym, metteur en scène et directeur du Théâtre de la Manufacture (CDN de Nancy), la manifestation peut ainsi s’enorgueillir d’avoir « découvert » un grand nombre d’auteurs et de textes venus de tous les pays du monde.

 

 

 

mousson4Face à la qualité de l’événement, Chantiers de culture s’enorgueillit d’accueillir la contribution d’Olivier Goetz, le « journalier » de La Mousson.

 

 

Contrairement à d’autres festivals (Avignon, Bussang, Grignan, etc…), il ne s’agit pas ici de proposer, clés en main, des spectacles prêts à entrer dans le circuit de la diffusion professionnelle. La Mousson est, avant tout, un lieu de recherche et d’expérience. Un  lieu d’échanges et de rencontres, aussi, offrant au spectateur un véritable espace réflexif. Les textes présentés sont, pour la plupart, totalement inédits et, pour les auteurs étrangers (majoritaires), traduits de fraîche date. La Mousson d’été est une tête chercheuse. À charge ensuite, pour les professionnels qui se retrouvent nombreux aux séances de lecture, de s’en approprier certains, pour en faire de véritables productions artistiques. Le boulimique insatiable qu’est Michel Didym a su, au fil des ans, s’entourer d’une équipe artistique de premier plan, comprenant d’excellents acteurs mousson3qui ont la tâche ardue de mettre en voix, sous la direction d’un metteur en scène qui les dirige et les met « en espace », ces pièces en tous genres qu’ils viennent tout juste de découvrir.

En quelques semaines, chacun d’entre eux se retrouvera distribué dans cinq ou six productions. Et ce n’est pas le moindre des intérêts de vérifier la virtuosité protéiforme de ces comédiens d’exception… À ne considérer que l’édition 2016, qui se déroulera du 23 au 29 août, ce ne sont pas moins que 25 auteurs vivants qui seront présents, accompagnés de leurs traducteurs et servis par une cinquantaine de comédiens et metteurs en scène. Une douzaine de nationalités sont représentées, principalement l’Amérique du sud (Argentine, Mexique, Cuba) mais aussi la Grèce, la Pologne et, bien sûr, la France.

 

Entre le nord et le sud, les questions qui agitent le monde théâtral contemporain, encore qu’abordées de points de vue différents, sont souvent les mêmes que celles qui agitent les médias et les intellectuels : la place des « gens » dans l’évolution du monde. L’écriture est un exercice politique, au sens noble du terme. Après les utopies collectives, les mirages du progrès, le triomphe actuel d’un capitalisme sauvage et d’une mondialisation sans règle, que mousson2reste-t-il à dire et à faire ? Face aux technologies des nouveaux moyens de communication, en quoi le théâtre, cette activité millénaire, reste-t-il un art pertinent pour l’humanité ?

Contre le préjugé qu’une lecture serait quelque chose de sec et d’ennuyeux, il faut faire l’expérience d’assister à ces performances où les acteurs, s’ils conservent généralement le texte en main, ne livrent pas moins le meilleur d’eux-mêmes, offrant généreusement leur énergie et leur talent. Ces grands professionnels sont au service d’une cause, celle de la création dramatique contemporaine, avec le souci revendiqué de brûler les étapes de la reconnaissance et d’offrir directement à un public éclectique (fait de professionnels de la profession mais, également, d’étudiants, de professeurs (une université d’été accompagne le processus) et de tous ceux que pique la curiosité du théâtre, un moment mousson1théâtral unique, l’émotion d’un texte porté par une présence réelle dans l’espace de la représentation.

 

Ce qui est exceptionnel, à la Mousson d’été, c’est la convivialité. Le cadre prestigieux des bâtiments anciens avec ses galeries, ses escaliers, son cloître et ses pelouses, participe à la magie d’un événement qui est tout sauf solennel et guindé. La vie en commun (auteurs, comédiens, metteurs en scène, techniciens et étudiants partageant le même espace, vivant sur place durant toute la durée du festival) est propice à la discussion. À côté des diverses prises de parole organisées (les « rencontres très formelles » de l’université d’été), des débats informels se nouent au hasard des couloirs, pendant les repas, le soir sous le chapiteau où des concerts et des impromptus sont proposés, de 19h30 à 23h, autour du bar « Au parquet de bal », parfois jusque tard dans la nuit. Notons, pour finir, que la Mousson d’été est un espace ouvert, que les lectures sont entièrement gratuites (seuls quelques Moussonspectacles présentés en soirée sont payants), et qu’il est très facile d’accéder à ces trésors d’intelligence et beauté que l’on s’interdit trop souvent de partager, pensant qu’ils sont réservés à une élite sociale ou intellectuelle.

Le seul effort à faire ? Se déplacer… et saisir l’occasion de découvrir peut-être la petite ville de Pont-à-Mousson, située sur les rives de la Moselle, au cœur de la Lorraine ! on s’émerveille dès lors qu’elle accueille une manifestation d’envergure internationale de si grande qualité. Olivier Goetz

Un petit journal, le « Temporairement Contemporain », accompagne au quotidien La Mousson. Distribué gratuitement sur place au format papier, il est mis en ligne presque simultanément et téléchargeable sur le site du festival, la Maison européenne des écritures contemporaines.

Page Facebook : www.facebook.com/lameeclamousson (Rens. : 03.83.81.20.22).

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Bussang, Grignan et… La Huchette en sang !

En été, le théâtre n’en finit pas de frapper les trois coups ! De la forêt vosgienne à la cour de château, jusqu’en une minuscule mais prestigieuse salle parisienne… De Shakespeare à Cervantès, de Bussang à Grignan, jusqu’à Ionesco qui hante les murs de La Huchette.

 

 

400ème anniversaire de la mort du natif de Stratford oblige, Bussang ne pouvait pas ne pas inscrire à l’affiche de ses Estivales 2016 une œuvre de Shakespeare ! Avec « Le songe d’une nuit d’été » mis en scène par busangGuy-Pierre Couleau, le directeur du Centre dramatique national d’Alsace, le public est comblé.

Presque un choix obligé pour le Théâtre du Peuple ! D’abord parce que le cadre de la forêt vosgienne se prête à merveille à l’intrigue de la comédie shakespearienne : les esprits et sortilèges des bois planent en permanence au-dessus des trois couples héroïques en quête de leur authentique âme sœur… Certes, Athènes et ses dieux, lutins ou maléfiques, rôdent en coulisses mais il n’empêche, de la Grèce antique au village de Bussang, les mêmes esprits de la forêt hantent les lieux ! Ensuite, il faut s’en souvenir, Tibor Egervari, alors directeur artistique du Théâtre du Peuple dans les années 1970, affiche sa volonté d’en faire un théâtre shakespearien. Une proposition qu’il défendra durant les treize années de sa direction, en dépit de l’opposition des héritiers de Maurice Pottecher attachés au répertoire du « Padre » et fondateur du lieu. La mise en scène du directeur du CDN d’Alsace est haute en couleurs. Une belle scénographie, de superbes jeux de lumière et cette magie du spectacle vivant quand comédiens amateurs et professionnels, spécificité de Bussang, mêlent leurs voix et leurs talents. Un spectacle de belle facture, en tournée après la saison d’été.

 

En la cour du château de Grignan, Don Quichotte caracole sur sa Rocinante à pédales ! Comme à son habitude, la Compagnie des Dramatricules s’empare des grands textes du répertoire, tant théâtral que littéraire, pour mieux les détourner, s’en moquer ou les caricaturer… Entre chimères et folies, combats de titans et mesquines querelles, le metteur en scène Jérémie Le Louët ne faillit pas à la règle. Sur la scène transformée en plateau de cinéma, les héros de Cervantès ressemblent plus à des bouffons de pacotille qu’à ces héros tragiques des grandes épopées. Faut-il en rire ou en pleurer ? Le public populaire se régale de ces facéties, à quichotten’en pas douter, la troupe est excellente et quelques dialogues surgis de l’imaginaire de Le Louët percutants, parce que totalement déphasés et déplacés dans le contexte de Cervantès…

Il n’empêche, à trop parodier ou persifler, le risque est grand de tomber dans la facilité, d’y perdre son âme. Certes, la machinerie est bien rodée, les comédiens talentueux, mais à trop jouer de la prétendue modernité, le risque est grand de s’y brûler les ailes comme Don Quichotte contre ses moulins à vent !

 

En ce lieu chargé d’histoire que représente le théâtre de La Huchette, hormis les classiques à l’affiche depuis des décennies (« La cantatrice chauve » et « La leçon » de Ionesco), sur la scène minuscule se joue un spectacle véritablement réjouissant : « La poupée sanglante » ravit tant les yeux que les oreilles ! Une comédie musicale, adaptée de l’œuvre « saignante » de Gaston Leroux par Didier Bailly et Eric Chantelauze, pleine d’humour et de fantaisie, un petit bijou et un régal en cette saison estivale… Entre polar et fantastique, enquête criminelle et robotique décervelée, romance des années folles et monstre d’un autre âge,

les trois chanteurs et comédiens s’en donnent à cœur joie. Ils signent une véritable prouesse sur un plateau aussi exigu, incarnant une quinzaine de personnages avec un minimum d’accessoires.

Des dialogues percutants, de belles voix, une saga endiablée avec deux remarquables chanteurs (Alexandre Jérôme et Édouard Thiebaut) et une superbe cantatrice (Charlotte Ruby), pas chauve celle-là ! A n’en pas douter, Ionesco lui-même, le fantôme des lieux à défaut de hanter l’opéra, applaudit en son théâtre emblématique.  Yonnel Liégeois

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Bruno de la Salle règle ses contes !

Qui est ce dangereux bateleur populaire affublé d’une particule de noble : un fou du verbe, un illuminé des mots, un griot des temps passés ? Bruno de La Salle est un fabuleux raconteur d’histoires qui publie ses Lettres à un jeune conteur. À moi, Conte, deux mots…

 

Le cheveu poivre et sel, l’œil toujours aux aguets, à l’image de ces héros de légendes et d’épopées dont il s’est fait le chantre par excellence, Bruno de la Salle est connu comme le OLYMPUS DIGITAL CAMERAloup blanc dans la confrérie des conteurs. N’est-il pas l’original créateur en 1981 à Vendôme (41) du CLIO (Conservatoire contemporain de Littérature Orale) et fondateur en 2006 du festival EPOS organisé autour des grands récits et plus particulièrement autour des épopées ! C’est surtout l’homme qui, en compagnie d’Henri Gougaud, rénova conte et parole vivante en France dans les années 70 pour en faire spectacle, invita le public à (re)découvrir et à se nourrir de ces perles littéraires que sont contes, épopées et légendes. Des histoires qui souvent, sous couvert de la métaphore ou de l’allégorie, en disent long sur l’état du genre humain, celui de la société et de notre planète.

« Les vagues qui vont et viennent entre les trous des rochers sont pareilles à la respiration des histoires », se plaisait à dire le pilote du navire. « Il en est de leur mouvement comme d’une respiration commune qui nous berce ou bien nous réveille, nous désaltère ou mieux encore, nous donne soif ». EPOS, le festival des histoires, devenait chaque mois de juillet, selon notre nouvel Ulysse des temps modernes, « comme une immense baie imaginaire où viennent y mouiller les navires conteurs déchargeant leurs cargaisons d’histoires ». Durant une semaine donc, pendant plus d’une décennie, conteurs et conteuses venus de tous pays et de tous horizons élisaient domicile à Vendôme pour le plus grand bonheur de tous. Du matin au soir, sous le marché couvert ou en quelque autre salle de la ville, ils jouaient ou déclamaient ces paroles et histoires venues d’ici ou d’ailleurs qui émerveillent, émeuvent ou ensorcellent l’imaginaire du public.

Incomparable raconteur, slameur et rappeur avant l’heure, Bruno de La Salle fut aussi celui qui lança ce qu’il est convenu d’appeler désormais « performance ». À l’abri des remparts d’Avignon, en 1981, une nuit durant, première « nuit blanche » du festival, il conte Le chant de l’Odyssée d’après Homère ! Une incroyable épopée pour les spectateurs d’alors qui eurent l’audace d’y assister, un même bonheur à chaque fois renouvelé pour celles et ceux qui ont la chance d’y goûter depuis… Accompagné du seul son céleste et pur de son incontournable Cristal Baschet, il clame en solitaire des milliers de vers : un grand moment d’émotion et de poésie à ne surtout pas manquer s’il se pose près de chez vous.

Auteur de nombreux livres et récits, Bruno de La Salle poste aujourd’hui ses Lettres à un jeune conteur. Trente-trois missives comme autant d’histoires que l’épistolier se raconte à lui-même aussi bien qu’à son jeune interlocuteur…  « Toi qui veux devenir conteur ou bien qui l’es déjà depuis quelque temps, ou toi encore qui t’intéresses aux histoires et à ce qui se passe quand tu les écoutes, toi qui les aimes, tu t’interroges ». Des questions multiples auxquelles le maître des mots répond sans fioritures, en toute simplicité et convivialité : sur les bonnes dispositions pour devenir conteur, le choix des histoires à raconter, les mystères de l’oralité, les facultés insoupçonnées de la mémoire, les clefs pour maintenir son auditoire en éveil…

Un alphabet de l’art de conter que l’auteur, nanti de sa riche et longue expérience, agrémente de divers récits, contes et légendes venus des contrées les plus proches ou lointaines, de l’Orient à l’Occident. « N’oublie pas surtout que la meilleure bibliothèque, la plus légère, la plus vivante, la plus transportable du monde, c’est toi. Bien avant qu’il y ait eu des bibliothèques et des ordinateurs, et ceci pendant des siècles, les être humains avaient fait en sorte de devenir eux-mêmes des livres, et même, bien avant leurs inventions, d’être des ordinateurs en chair et en os en cultivant leur mémoire et leur pensée ». Au fil de la lecture, de chapitre en chapitre, rivières de mots sous une houle légère, se forme alors un immense océan d’histoires qui constitue notre patrimoine.

Fées et sorcières ? « Les histoires de jadis nous parlent autant de mondes imaginaires que de nous-mêmes », soutient avec véhémence Bruno de la Salle. Il était une fois… « Le conte plante ses racines très loin dans le temps », souligne le maître des mots. « Dans les sociétés traditionnelles orales où le langage donne sens à tout fait de vie, il est en lui-même nécessité vitale ». Et de poursuivre : « songeons aux récits des Mille et une nuits, aux épopées d’Homère pour ne citer que des exemples connus… Les sociétés Inuit, les tribus des terres africaines ou australes, elles-aussi, ont su faire mémoire de leur histoire en créant leurs propres contes nourris des mêmes mythes et images ».

Avec cette constante, la force contestataire de la parole : le conteur est toujours perçu par le pouvoir comme un être dangereux ! D’où son élimination, le silence ou la mort, et plus tard sa récupération à la cour du roi ». Las, l’apparition du livre portera de manière encore plus radicale un coup mortel à la transmission orale : le lettré et le pédagogue imposent désormais leurs lois, dictent leurs règles, édictent le savoir selon des normes qui deviennent bien vite des dogmes. Hors l’écrit, la vie n’a plus alors de sens. « Au contraire du récit parlé dont l’intérêt justement, selon une expression anglaise très imagée, est de faire descendre le texte de la page, sans imposer de sens ! ».

Bruno de la Salle est catégorique. « Par essence, le conte recèle une infinité de sens. Telle est sa force, parce qu’il aborde par le biais d’images et de personnages très concrets, ce qu’il y a de plus intemporel et d’universel : la mort et la vie, l’amour et la haine, la richesse et la misère ». Plus qu’une leçon de choses, le conte est avant tout leçon de vie. « Il n’est donc surtout pas qu’une affaire du passé », affirme notre homme, « chaque société essaye de se définir à travers les histoires qu’elle se raconte et, en ce sens, les problèmes contemporains deviennent à leur tour matières à récit ». La grande force du récit, pour celui qui le déclame comme pour celui qui l’écoute ? « La mise en images des mots, l’aujourd’hui de la parole quand le conteur se fait messager des grandes interrogations qui agitent l’humanité ». Une raison fondamentale qui explique la modernité du conte et son regain de popularité.

Les Lettres à un jeune conteur de Bruno de la Salle lui confèrent, si besoin était, ses lettres de noblesse. Elles attestent surtout combien le conte concerne autant un public jeune qu’adulte. Parce qu’il est constitutif de notre patrimoine intime et fait resurgir du passé de notre conscience ces milliers d’histoires colportées hier par griots et grand-mères, parce qu’il démontre la capacité de la parole à retisser des liens de convivialité en nos sociétés éclatées et qu’il ouvre les portes de notre imaginaire en un avenir différent. Parce qu’il prouve enfin, depuis quelques décennies déjà grâce à une nouvelle et jeune génération d’artistes, sa faculté à s’afficher comme authentique spectacle vivant de belle et haute stature.

À nous désormais lecteur, spectateur ou conteur en devenir, de conjuguer au présent le « il était une fois » de l’ancien temps. Yonnel Liégeois

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Avignon, un théâtre tout-terrain

A l’ouverture de la 70ème édition du Festival d’Avignon qui se déroule du 6 au 24 juillet, s’affichent, parmi le bon millier de spectacles du Off, deux pièces de Ricardo Montserrat mises en scène par Christophe Moyer. « Qui commande ici ? » évoque les clients et salariés de La Redoute, « Chantiers interdits » nous plonge dans le quotidien d’un travailleur détaché polonais.

 

 

« Qu’est-ce que c’est ? Le Catalogue de La Redoute ! » Le 22 avril, Travail et Culture organisait son Cabaret de l’union à la Manufacture de Roubaix avec la représentation de la pièce de Ricardo Montserrat « Qui commande ici ? ». Au milieu des grands métiers à tisser et des bobines multicolores, la scène était royale pour découvrir le spectacle consacré à La Redoute.

Mise en scène par Christophe Moyer, Laurence Besson campait devant une centaine de personnes une Shéhérazade pleine d’allant, incarnant le catalogue, les clients et les salariés. La pièce évoque tour à tour les désirs, les audaces voire les peurs des acheteurs comme cette cliente qui se plaint d’avoir chopé la gale via des draps commandés à La Redoute. De là, on fera un saut en Inde où s’échinent les petites mains pour les fabriquer qui n’en rêvent pas moins de liberté. Idem sur Roubaix où les employées reçoivent commandes et

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

remontrances, poussent des chariots à longueur de journée. La force de la pièce ? Nous faire naviguer de l’émotion au rire autour d’un catalogue qui parle à tout un chacun.

« Le catalogue, ça permet de faire le lien entre des gens très différents. Des habitants de Corbigny dans la Nièvre, qui sont à une demi-journée des grands magasins, à ceux de Sevran qui y sont en un quart d’heure », explique Ricardo Montserrat… « Et puis La Redoute, c’est l’image de soi, à travers les vêtements, les sous-vêtement ou l’ameublement de la chambre ». La pièce fut d’abord jouée chez les gens du côté de Sevran, « ça peut être très différent d’un appartement à l’autre, entre les habitués au théâtre et ceux qui n’y ont jamais mis les pieds », raconte la comédienne Laurence Besson. Et puis, « ce monologue se prête à de telles représentations avec pour seuls accessoires une boîte en carton, une baguette télescopique et une table haute », précise le metteur en scène Christophe Moyer. Elle permet aussi un contact rapproché avec le public, dans la mesure où elle évoque l’intime à travers nos achats à distance. « C’est un peu comme si on était entre copines, comme à une réunion Tupperware », résume Laurence. »Il faut rencontrer les bonnes personnes et ce fut le cas », confie

Ricardo Montserrat. Photo Daniel Maunoury

Ricardo Montserrat. Photo Daniel Maunoury

l’auteur qui s’est entretenu avec les salariés en pleine panade (La Redoute, après avoir été rachetée par la famille Pinault passe aux mains du tandem Balla-Courteille qui saigne à tour de bras, ndlr), les clients des champs et des banlieues.

Ricardo Montserrat, né en Bretagne de parents antifascistes catalans, a commencé à créer au Chili pendant les années Pinochet. Il signe depuis plus de vingt ans romans, scénarios et pièces de théâtre à partir d’ateliers d’écriture ou d’entretiens menés en France avec des jeunes, des chômeurs, des réfugiés, des licenciés, des travailleurs… Plus d’une centaine d’œuvres décline ses rencontres : avec les chômeurs de Lorient pour son polar « Zone mortuaire » (édité en 1997 dans la Série Noire), avec des employées licenciées d’Auchan – Le Havre pour la pièce  « La Femme jetable », avec les mineurs marocains du Nord pour « Mauvaise Mine » ou encore avec les jeunes du Pas-de-Calais pour « Naz », une pièce donnée l’an dernier au festival d’Avignon qui met en scène un jeune nazillon incarné par Henri Botte. Cet été, on retrouve le comédien dans la peau d’un travailleur détaché polonais dans « Chantiers interdits ». Commandée par la fédération CGT de la Construction, la pièce est née comme à l’accoutumée de rencontres. Ricardo Montserrat parcourt alors les chantiers. « Chaque matin, chaque midi, en Auvergne, des syndicalistes me conduisent sur les chantiers. Des chantiers interdits où des vigiles m’empêchent de parler aux ouvriers qui ont voyagé toute la nuit pour être à l’heure, des cantines où certains mangent bien et d’autres dévorent la baguette achetée au Lidl, des chantiercampings et des hôtels, des permanences syndicales où des malheureux brandissent des contrats bidons, des certificats falsifiés »…

« Qui suis-je ? » Sur scène, une tente Quechua questionne le public, se balance d’un pied sur l’autre, virevolte pour finalement se planter. Au bout de cinq minutes, Henri sort enfin de la toile. Dans le camping proche du gigantesque chantier qui emploie plus de 3000 salariés, dont 600 travailleurs détachés, l’ouvrier reçoit un appel de son employeur qui lui interdit d’aller travailler, alors que le ministre du Travail vient visiter les lieux. « Mon beau Sapin, roi des forêts »… En bleu de travail, pansements aux doigts, Henri va se charger de la visite, obliger le ministre à l’écouter jusqu’au bout. Le ton monte et les quolibets fleurissent à l’encontre de « Pinpin », « Lapin » ou « Sopalin » à mesure qu’Henri raconte les morts, les accidents du travail, le racisme, les salaires de misère. Payé 2,60 euros l’heure, « Travailler plus longtemps pour mourir plus vite », résume-t-il. Au fil de la visite musclée, le ministre essaye de se sauver, à chaque fois empêché par l’ouvrier polonais qui en a gros sur la patate.

Deux monologues tragi-comiques qui firent mouche lors des premières représentations. Gageons qu’il en soit de même en Avignon ! Amélie Meffre

 

A ne pas manquer, les choix de Chantiers de culture :

Avignon In : « Ceux qui errent ne se trompent pas », mise en scène de Maëlle Poésy, d’après le roman « La lucidité » du Nobel de littérature José Saramago. « Les damnés », mise en scène d’Ivo Van Hove avec la troupe de la Comédie Française, d’après le scénario du film de Luchino Visconti. « Alors que j’attendais » du dramaturge syrien Mohammad Al Attar, mise en scène d’Omar affiche2016_siteAbusaada. « Truckstop » de l’auteur néerlandaise Lot Vekemans, mise en scène d’Arnaud Meunier. « Tristesses », écriture et mise en scène de la bruxelloise Anne-Cécile Vandalem. « Caen amour », création et mise en scène du chorégraphe newyorkais Trajal Harrel.

Avignon Off : « Les fureurs d’Ostrowsky » d’après l’histoire des Atrides, mise en scène de Gilles Ostrowsky et de Jean-Michel Rabeux au Théâtre Gilgamesh. « Une trop bruyante solitude » d’après le roman du tchèque Bohumil Hirabal dans une mise en scène de Laurent Fréchuret et « Les bêtes » de Charif Ghattas dans une mise en scène d’Alain Timar au Théâtre des Halles. « We love arabs » du chorégraphe israélien Hillel Kogan et « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire » de Rémy De Vos dans une mise en scène de Christophe Rauck au Théâtre de La Manufacture. « C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde », une création collective Les Filles De Simone au Théâtre La Condition des Soies. « Maligne » de Noémie Caillault dans une mise en scène de Morgan Perez au Théâtre des Béliers. « Emma mort, même pas peur », de et avec Meriem Menant dans une mise en scène de Kristin Hestad au Théâtre Le Chien qui Fume. « El Nino Lorca » de et avec Christina Rosmini au Théâtre Les Trois Soleils. « Alice pour le moment » de Sylvain Levey dans une mise en scène de Delphine Crubésy au Théâtre La Caserne des Pompiers.

Et… encore et toujours : la 18e édition de « Nous n’irons pas à Avignon », l’événement initié par Mustapha Aouar, le directeur-fondateur de « Gare au Théâtre » à Vitry-sur-Seine (94). Yonnel Liégeois

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De Barker à Melquiot, le théâtre à tout vent !

Du capitalisme financier des Lehman Brothers à la chute des époux Ceausescu, des rapports passionnels entre la France et l’Algérie au délitement d’une bourgeoisie qui prend l’eau, le théâtre une nouvelle fois démontre sa capacité à s’emparer de l’actualité. Grâce à une pléiade d’auteurs contemporains à la plume vive et acérée (Howard Barker, Edward Bond, David Lescot, Stefano Massini, Fabrice Melquiot…), sans oublier quelques classiques (Feydeau, Shakespeare, Tchekhov) et divers festivals d’une originale facture.

 

 

Le capitalisme financier, Arnaud Meunier, le directeur de la Comédie de Saint-Étienne et metteur en scène, s’en empare avec jubilation et dextérité ! Sans manichéisme, nous donnant juste à voir l’extraordinaire histoire des frères Lehman, de 1844 chute3à 2008… La saga de jeunes immigrés, en provenance d’Allemagne, qui vont alors s’installer dans le sud des États-Unis pour ouvrir une maigre boutique de tissus. Au pays des esclaves et des champs de coton, que faire d’autre ? « Une histoire savoureuse et fascinante », commente le metteur en scène, « l’histoire de trois hommes qui s’usent à la tâche et au travail, qui s’échinent comme des baudets pour faire fructifier leur petite entreprise »… Au fil du temps et de l’actualité, la guerre de sécession – la construction du chemin de fer – le crash de 1929, le petit commerce devient un véritable empire : s’écrivent alors les « Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers » signés de l’auteur italien Stefano Massini ! Un spectacle de longue durée, près de quatre heures, où le spectateur ne s’ennuie pas un seul instant, grâce aux talents conjugués de la troupe et de son mentor : montrer plus que démontrer, démonter sous le couvert de personnages bien réels la construction lente et patiente de ce qui devient au final le capitalisme financier. « J’apprécie beaucoup l’écriture de Stefano Massini », confesse Arnaud Meunier, « à l’image de Michel Vinaver, il propose un théâtre qui ne juge pas, il parvient à humaniser une histoire souvent virtuelle. Entre petite et grande histoire, celle d’une famille d’immigrés et celle du capitalisme international, il nous rend proche un domaine bien souvent présenté comme trop complexe et réservé aux économistes patentés ». De fait, pas de leçon de morale sur le plateau, juste la dissection au fil du temps, à chute2petit feu et à petits pas, du processus qui conduit à l’émergence et à l’explosion de l’économie boursière en 2008, à l’heure de la chute de la quatrième banque des Etats-Unis et de l’effondrement des bourses mondiales…

Une saga théâtrale qui éclaire admirablement le trajet de l’économie des hommes et des peuples, lorsqu’elle passe du réel au virtuel, lorsque la finance se nourrit et se reproduit jusqu’à saturation et indigestion de son propre produit, l’argent ! Avec son corollaire : le travail n’est plus là pour satisfaire les besoins de l’humanité, il est juste une matière ajustable pour le bonheur des marchés financiers. Et pas seulement les gestes du travail, « le travailleur lui-même dans ce contexte devient aussi une denrée virtuelle », souligne Arnaud Meunier, « qui compte juste pour ce qu’il rapporte, non pour ce qu’il produit ». Et de poursuivre : « Le spectacle ne dénonce pas le capitalisme, il le raconte et en ce sens il peut faire œuvre d’émancipation. Dans ce monde complexe qu’est devenu le nôtre, je crois que le théâtre a charge et capacité d’ébranler les consciences, il permet de réinterroger l’humain que nous sommes et de nous mettre face à nos responsabilités. De remettre, au final, de l’humain dans les rouages des rapports sociaux ». Au risque de nous répéter, un pari réussi et gagné : en dépit de la longueur des « Chapitres de la chute, saga des Lehman brothers », le spectateur est rivé à l’écoute de cette histoire familiale, puis entrepreneuriale et mondiale, contée sur un mode ludique pour mieux lui faire comprendre les dessous et les rouages d’un système financier et économique complexe. Du grand art sur les planches du Rond-Point avec, au cœur d’une troupe d’excellence, le grand Serge Maggiani dans tous les sens du terme !

 

Elle est « grande » aussi, la bande de Kheireddine Lardjam, dans cette belle et émouvante « Page en construction » surgie de l’imaginaire de Fabrice Melquiot ! A l’étonnante nudité du plateau autant qu’à la simplicité déroutante de la mise en scène, répond page2l’extraordinaire complexité des sentiments, émotions et propos échangés entre les divers protagonistes. En paroles, chants et musiques pour tenter de dévider l’histoire d’un metteur en scène aux origines algériennes mais jurassien, de Lons-le- Saulnier s’il vous plaît, qui commande à un auteur savoyard une pièce sur l’Algérie d’aujourd’hui. « Ou plutôt non, c’est l’histoire d’un auteur qui décide d’écrire sur Kheireddine, coincé ou perdu -selon- entre la France et l’Algérie. Non, voilà, c’est l’histoire d’Algéroman, super-héros maghrébin qui, cape au cou et justaucorps, se retrouve sommé de sauver son pays ! Mais lequel : la France ou l’Algérie ? »… Une aventure peu banale donc dans laquelle nous embarque, tel un grand gamin toujours hanté par les héros de son enfance, la compagnie El Ajouad : qui suis-je, d’où viens-je, où suis-je, où vais-je ? Autant de questions essentielles, existentielles, posées à même les planches du Théâtre de l’Aquarium, sans prise de tête ni logorrhée inaudible, juste chantées superbement et clamées sur le mode du conte, voire de la bande dessinée. Si l’enfant occidental peut aisément jouer au Page en construction concert 300DPI ´+¢V.Arbelet (8)héros, tels Tarzan ou Goldorak, à qui s’identifier pour le gamin d’Orient ? « Chez nous, le super-héros, c’est Mahomet. Ya pas de super-héros arabe, c’est Mahomet, je te dis, c’est lui, Batman »…

Fabrice Melquiot a composé un texte fort, jouant de l’humour et de l’ironie, sur la question des origines, l’ambivalence des cultures, la quête d’identité. En s’appuyant sur la vie-même du comédien-metteur en scène, Kheireddine Lardjam, balloté d’une rive à l’autre de la Méditerranée entre convictions et contradictions : fier de ses racines mais nourri de sa terre d’accueil, exilé du pays de son enfance mais toujours étranger sur le sol qui le voit grandir, à jamais ni de là-bas ni d’ici mais à jamais d’ici et de là-bas… Un conte moderne, sans rancœur ni plainte, juste la mise en abyme de cet enjeu vital à devoir toujours naviguer entre deux eaux, deux pays, en quête de figures emblématiques susceptibles d’apporter assurance et sérénité entre blessures et déchirures d’ici et de là-bas. Au final, qu’«Algéroman » le super-héros conquiert ou non la notoriété, peu importe, l’homme au double regard sait désormais qu’il lui faut marcher sur deux pieds à défaut de voler, aller et revenir d’une terre à l’autre en n’oubliant jamais l’une ni reniant jamais l’autre… Un spectacle servi par de merveilleux musiciens-chanteurs (Larbi Bestam et Romaric Bourgeois), illuminé par la voix chaude et suave de la jeune et belle Sacha, la Carmen orientale.

 

Qui cède la place, le temps d’une représentation, à une autre cantatrice dans un exercice qui, jusqu’alors lui était étranger… L’inénarrable, l’envoûtante, l’extraordinaire « Reine de Und2la nuit », Natalie Dessay, risque sa peau dans un genre nouveau, engoncée dans un érotique rouge fourreau ! Sous la houlette de Jacques Vincey, le directeur et metteur en scène du CDN de Tours, elle abandonne définitivement « La flûte enchantée » pour jouer « Und » (du 17 au 21/05 à Marseille au Théâtre des Bernardines, les 24 et 25/05 à la Comédie de Valence et du 1er au 4/06 au Centre dramatique d’Orléans), la pièce énigmatique d’Howard Barker, le sulfureux auteur anglais. Un soliloque absurde, complètement déjanté, à l’humour décalé mais d’une puissance d’attraction inégalée, voire hypnotique tant la prestation atteint les sommets de l’interprétation…

Solitaire, impavide sous des blocs de glace suspendus au-dessus de sa tête mais fondant au fil du temps et s’écrasant avec fracas sur scène, l’ex-cantatrice attend. Un homme, un ami, un Und1amant ? L’auditeur s’en moque, emporté par le flot de paroles de celle qui se déclare une aristocratique, contrainte de crier pour se faire obéir de ses serviteurs, qui se dit juive, se fichant pas mal de la religion professée. Droite, immobile, accompagnée du musicien Alexandre Meyer, Natalie Dessay voyage de la voix, et nous avec, entre absurde et poétique, émotion et dérision. Aller voir, écouter, applaudir cette « jeune » comédienne dans cette robe et ce décor fantasques, c’est entendre une « petite musique » en tout point originale, toute à la fois concertante et déconcertante ! Comme le ressac de « La mer », ce texte d’un autre anglais iconoclaste, Edward Bond, que met en scène Alain Françon au Français… La peinture d’une bourgeoisie en décomposition, se délitant sous les ordres d’une mégère acariâtre, s’ensablant sous des contraintes sociales d’un autre temps.

 

Du tragique au rire, il n’y a qu’un pas qu’Anne-Laure Liégeois franchit allègrement ! Épousant les épisodes tragi-comiques, commandés à David Lescot, de la vie d’un couple passé à la trappe de l’histoire, les Ceaucescu Elena et Nicolae… Un couple maudit, « Les époux » de Bucarest, un duo infernal  dont s’empare la metteur en scène pour nous en raconter l’histoire, de leurs premiers coups bas pour accéder au titre de Conducator jusqu’aux ultimes pour le conserver. « L’histoire de deux brutes au pouvoir », dont elle dissèque les chapitres, entre petite et grande histoire, vulgarité et absurdité, humour et dérision, qui ont conduit à la faillite de grands idéaux nommés liberté et fraternité. Deux sadiques, deux bouffons issus de milieu modeste, deux tyrans en puissance qui revêtent tour à tour les habits folkloriques de epouxleur Valachie natale ou les costumes cintrés à la réception des grands de ce monde. « Génie des Carpates » ou « Danube de la pensée » autoproclamé, en vérité des Père et Mère Ubu des temps modernes dont Jarry n’aurait point à rougir, sinon du sang de leurs victimes… Anne-Laure Liégeois a pris le parti d’en rire pour narrer l’innommable, « il fallait que ça soit drôle pour que ça soit admissible ». Pari gagné avec Agnès Pontier et Olivier Dutilloy, étonnants de vérité dans la peau des dictateurs, truculents dans leurs dérisoires pantomimes. De leur couronnement communiste en 1965 jusqu’à la mise en scène médiatique de leur exécution en 1989, une tragicomédie noire sous des airs d’opérette.

Et l’on rit encore avec ce désopilant « Tailleur pour dames » de Georges Feydeau que met en scène Cédric Gourmelon. Le vaudeville est un art théâtral à part entière, dont il faut maîtriser les ficelles, entre quiproquos et portes qui claquent, pour en apprécier toute la saveur. En s’emparant de cette pièce, créée en 1886 et premier vrai succès de l’auteur, «  je me suis passionné pour le talent d’orchestration de Feydeau », confesse Gourmelon, « sa maîtrise du rythme, son sens de l’absurde ». L’intrigue ? Le docteur Moulineaux rejoint au petit matin le domicile conjugal, au grand dam de son épouse. Le mari, démasqué, prétend dame

avoir passé la nuit au chevet de Bassinet, l’un de ses patients mourant. Qui, justement, vient lui rendre une petite visite, frais et dispo… On l’aura compris, si les répliques fusent, et les salves de rire aussi, l’esprit vole bas dans cette peinture d’une bourgeoisie hautement sujette à soupçons ! A signaler la performance de Vincent Dissez, comédien à double facette, comique ici et tragique là-bas. A l’affiche aussi, « La cerisaie » de Tchekhov et « Un songe d’une nuit d’été » de Shakespeare, deux autres classiques du répertoire qui méritent assurément le déplacement.

 

Avant que ne retentissent les trois coups des festivals d’été, la troupe des « Tréteaux de France » inaugure déjà le sien ! Jusqu’aux premiers jours de juillet, la bande de Robin Renucci fait escale à L’épée de Bois. Avec un programme éclectique qui associe Molière à Ionesco, Balzac aux écritures contemporaines… Une pause bienvenue pour cet original centre dramatique national, ambulant et itinérant, tissant des liens créatifs et festifs sur tout le territoire national selon la mission qui lui est dévolue. « En créant les Tréteaux en 1959, Jean Danet a voulu porter le théâtre là où il n’était pas », rappelle le comédien et directeur. Tout en poursuivant cette mission première, il n’hésite pas à afficher ses ambitions. « Création, Transmission, Formation, Éducation populaire doivent se conjuguer, se

Co Michel Cavalca

Co Michel Cavalca

réinventer ensemble. Ce début de 21ème siècle nous impose d’inventer de nouvelles mises en relation du théâtre aux territoires et aux hommes et aux femmes qui les font vivre. Les Tréteaux de France participent à cette invention ». Et de conclure, « pour nous, « Faire », c’est faire avec. Faire « œuvre », c’est œuvrer avec. La création est partage. Nous sommes une « fabrique nomade » des arts et de la pensée ». De grands moments de théâtre en perspective, ponctués par moult débats et ateliers.

Une démarche originale, au même titre que ce « Festival des caves » qui, jusqu’au 30/06, se propose d’investir des lieux inattendus dans 80 communes de France ! « Face à la contrainte des caves, nous proposons une liberté totale d’invention, d’imagination », atteste Guillaume Dujardin, l’initiateur de cette aventure atypique il ya dix ans. Et ce n’est pas la troupe de La Girandole qui le démentira ! Jusqu’en juillet, elle transhume elle-aussi en son théâtre de verdure à Montreuil, en banlieue parisienne, pour tenter de trouver « Sous les pêchers, la plage ».

Oyez, oyez citoyens ! Si vous n’allez à la rencontre des comédiens et des musiciens, musiciens et comédiens viennent à votre rencontre. Qu’on se le dise. Yonnel Liégeois

 

A ne pas manquer :

– « Anna Karenine », d’après Tolstoï au Théâtre de la Tempête, jusqu’au 12/06. Une mise en scène de Gaëtan Vassart, avec la comédienne iranienne Golshifteh Farahani dans le rôle titre.

– « Le dernier jour de sa vie », de et mis en scène par Wajdi Mouawad à Chaillot, jusqu’au 03/06. Trilogie, d’après Sophocle : Ajax-cabaret/Inflammation du verbe vivre/Les larmes d’Œdipe.

– « Figaro divorce », d’Odon Von Horvath au Monfort Théâtre, jusqu’au 11/06. Une mise en scène de Christophe Rauck, avec le Théâtre du Nord de Lille.

A découvrir aussi :

– « Du rêve que fut ma vie », par la compagnie Les Anges au Plafond, du 22/05 au 07/06. La vie de Camille Claudel, au travers de sa correspondance, contée par la marionnettiste Camille Trouvé.

– « Chansons sans gêne » au Théâtre de la Tempête, jusqu’au 22/05. Dans une mise en scène de Simon Abkarian, avec Jean-Pierre Gesbert au piano, Nathalie Joly chante Yvette Guilbert.

– « Gelsomina » au Studio Hébertot, jusqu’au 03/07. Une pièce de Pierrette Dupoyet, d’après « La strada » de Fellini. Avec Nina Karacosta, sous la direction de Driss Touati.

 

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