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Marie Payen, la voix des sans-voie

Après la création au Théâtre des Deux Rives de Rouen (76) et une longue escale au Théâtre du Rond-Point (75), Marie Payen fait halte le 16 janvier au Carré, la Scène nationale de Château-Gontier (53). Avec Perdre le nord, une tragique mélopée délivrant la parole des réfugiés et sans-papiers. Superbe esthétique, force poétique et puissance politique.

Plus qu’une œuvre spectaculaire ! Avec Perdre le nord, Marie Payen revisite en beauté la tragédie antique, une authentique « épopée du dire » où les mots prennent corps sur la scène. Un voile plastique qui enrubanne la comédienne, trois cercles lumineux au sol pour distiller une hypothétique éclaircie au cœur de

© Arnaud Bertereau

ces cris de détresse, un original et dramatique « objet théâtral non identifiable » selon le propos d’Hervé Audibert, architecte éclairé et maître des lumières du spectacle.

Les yeux cernés de noir, fragile et frêle dans sa tunique de plastique, Marie Payen se révèle pourtant irréductible pythie ! Clamant les mots surgissant du fonds du corps, venus de loin et se répétant depuis des millénaires… Ceux des exilés et des réfugiés de tout temps, des bannis et damnés de la terre en quête d’espoir, de fraternité, d’un havre d’humanité. Elle en appelle à Ulysse et Enée, Moïse et Abraham, même à Jésus dit le christ : mythe, conte,

© Arnaud Bertereau

épopée ? Mensonges et billevesées peut-être, puisque depuis lors rien ne semble avoir changé. Des peuples humiliés, déplacés, exploités et rejetés hors de leurs frontières pour errer à tout jamais.

D’un imperceptible mouvement de la main, tout autant expressif que poétique, Marie Payen devient l’enfant crucifié, sacrifié dans les montagnes ou les dunes, noyé dans le sable ou la vague. Un cri de détresse, un appel au secours qui est aussi celui de la mère dont le policier a vidé le sac boulevard de La Chapelle à Paris et écrasé du pied le morceau de pain généreusement donné. L’humanité piétinée, la fraternité bafouée, ni tract ni manifeste, la comédienne lance les mots qui, tragiques et poétiques tout à la fois, percent au corps le coeur du public. Un spectacle d’une intense religiosité, une émouvante et authentique prière païenne lorsque l’homme ou la femme, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, sont nommés mieux que frère et soeur en humanité, dieux vivants à

© Arnaud Bertereau

aimer et respecter. Sans papiers peut-être, mais pas sans voix. Des voix que Marie Payen emprunte, fait siennes. La voix des sans-voie.

« Faire entendre l’odyssée des réfugiés en tournant le dos au réalisme et en gagnant les hauteurs du mythe », écrit Gérard Naly dans La Vie. Sur les planches, « résonnent la voix du Nord et la voix du Sud avec la force du poème, un moment juste et rare », poursuit le chroniqueur. Lors de l’apparition du premier campement de réfugiés dans le nord de Paris, Marie Payen s’y est rendu. Pour soutenir, aider, échanger, écouter et, au final, oser une parole sous le regard de Leila Adham et sur la musique de Jean-Damien Ratel. « La voici, surgissant dans une invraisemblable robe de mariée en plastique transparent, prête à perdre le nord pour rencontrer ces exilés du sud fuyant guerre, horreur et misère », souligne Thierry Voisin dans Télérama. « Ils s’appellent Abdou, Fawad, Haben et Mouheydin, vivent dans la rue ou dans des camps de fortune. Marie Payen a recueilli leurs récits, qu’elle porte aujourd’hui comme une seconde peau. Et les restitue chaque soir de

© Arnaud Bertereau

manière différente. « Rien n’est écrit », dit-elle. Tout est spontané, comme une offrande, un tribut à tous ces recalés de l’Europe ». Une Europe devenue fosse commune des migrants que le romancier italien Erri De Luca évoquait déjà entre théâtre et poèmes, Le dernier voyage de Sindbad et Aller simple… En Méditerranée, « le chargement le plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain. Il n’a pas besoin d’emballage, il s’entasse tout seul, son transport est payé d’avance et pas à la livraison ».

Mieux qu’un spectacle, une danse des mots sublimée en poème émouvant et percutant. Une incantation qui se renouvelle chaque soir de représentation, à l’image de la voix unique et multiple de tous ces exilés. Comme si le temps était suspendu à l’énoncé de la parole à venir, la tragique mélopée du temps présent. Superbe esthétiquement, très forte poétiquement, puissante politiquement. À voir absolument, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois

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Nicolas Lambert, le théâtre dans la plaie

Comédien et dramaturge, Nicolas Lambert défend un théâtre documentaire à la portée de tous. À l’affiche du Belleville jusqu’au 28 décembre, sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » dénonce les travers de la Ve République. Portrait

 

Rendez-vous fixé le matin parce qu’en ce moment, passé 14 heures, Nicolas Lambert ne sait plus bien qui il est. Il faut dire qu’il endosse trois soirs d’affilée plus d’une trentaine de personnages, bien réels impliqués dans sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » au Théâtre de Belleville. Un travail de titan pour le comédien, comme pour le dramaturge, qui a mené des années d’enquêtes. C’est après l’élection de Jacques Chirac en 2002 qu’il décide de s’attaquer aux méandres de la Ve République alors que le président pour qui il a voté ne fait nullement cas d’une partie de la gauche qui l’a porté au pouvoir. Face à cette trahison, il décide de porter le théâtre dans la plaie. « Ce n’était plus possible de me cacher derrière les classiques, il me fallait nommer les choses et les gens ». Il suit alors le procès Elf et en tire une pièce en 2003, « Elf, la pompe Afrique ». Suivront « Avenir radieux, une fission

©Erwan Temple

française » sur le nucléaire puis « Le maniement des larmes » sur l’armement.

Rien ne prédisposait Nicolas à embrasser une carrière théâtrale. Fils d’une infirmière psychiatrique (partie trop tôt d’un cancer) et d’un père, dessinateur industriel dans l’armement, il peine à poursuivre ses études. Mais de bonnes fées vont se trouver sur son parcours comme ce « prof de philo génial » qui lui redonne goût au savoir.

La scène buissonnière

En suivant un camarade dans l’atelier théâtre du lycée, il va vite être embarqué. Ça commence fort avec une pièce tirée du roman d’Horace McCoy « On achève bien les chevaux » contant les marathons de danse pour survivre à la Grande Dépression. « Un projet formidable qui rassemble sur scène 30 comédiens et 15 musiciens ! On joue dans les gymnases et les salles des fêtes de la banlieue sud, de Juvisy à Étampes ». Le spectacle remporte un franc succès et Nicolas est paré pour continuer. Alors qu’il enchaînait les redoublements, il décroche son bac et entame des études de philo à l’université de Nanterre. Là, il est encore verni avec pour prof de maths, le poète Jacques Roubaud et en socio, le réalisateur Jean Rouch, difficile de décrocher. Côté planches, il rencontre Sylvie Gravagna au Théâtre universitaire – avec qui il fonde sa compagnie – qui adapte le roman de Robert Merle « Derrière les vitres ». Le spectacle « Nanterre la folie » évoque la journée du 22 mars 1968 quand les étudiants vont dans le pavillon des filles et la vie quotidienne à Nanterre avec les ouvriers maghrébins. « Je n’avais jamais entendu parler de la colonisation ni pris conscience qu’il existait une ville au milieu de la banlieue », se souvient Nicolas Lambert, longtemps confiné à Arpajon (Essonne). Là encore, c’est un succès et la pièce tourne dans des salles qu’il faut équiper.

L’école des ondes

Philo, théâtre, Nicolas a une autre passion : la radio. Ses yeux clairs s’illuminent quand il se souvient de ses découvertes : Max Meynier et ses routiers sympas sur RTL, Fip, « Le tribunal des flagrants délires » sur France Inter… « Ça m’a ouvert au monde », résume-t-il. Il ne se contente pas d’être un fervent auditeur qui enregistre tout, il devient animateur pour Radio Lucrèce, une radio associative de Nanterre, alors qu’il est objecteur de conscience. Dans les années 2000, il sera reporter aux côtés d’Antoine Chao pour « Fréquences éphémères », une radio itinérante au cœur des créations. Ce souci d’être au plus près d’un public varié ne le quitte pas. « Où tu joues ? Pour qui tu joues ? Qu’est-ce que tu joues ? » : questions cruciales pour Nicolas Lambert qui veut interpeller le public, surtout celui qui ne fréquente pas les salles de théâtre. Quand il joue dans les années 2000 à Pantin « Le Grenier des Lutz » qui raconte l’histoire d’une famille ayant quitté l’Alsace en 1870 (comme son grand-père), il interroge les habitants sur l’histoire de l’immigration et en fabrique un feuilleton

©Erwan Temple

radiophonique. Il se souvient avec émotion de cette mama en boubou qui fait un parallèle au micro entre ces exilés d’hier et sa propre histoire.

Passée la cinquantaine, Nicolas Lambert est boulimique. Tout est bon pour pousser la réflexion politique. Il multiplie les interventions aux côtés des associations telles Amnesty, Greenpeace ou Anticor. Aujourd’hui, il voudrait décliner en radio, BD, théâtre une histoire de nos guerres françaises au Cameroun, au Mali, en Algérie ou à Madagascar. Une nouvelle investigation qui promet de beaux remous.

Enquêtes magistrales

À l’affiche au Théâtre de Belleville, la trilogie de Nicolas Lambert « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » se glisse dans les méandres de la Ve République. Pétrole, nucléaire, armement : le dramaturge dissèque les trois volets en s’appuyant sur les procès, les débats publics, les témoignages ou les archives radiophoniques. Il en endosse tous les rôles pour mieux nous embarquer dans les coulisses de quelques affaires d’État gratinées. Des sujets brûlants toujours au cœur de l’actualité qui rebutent bien des théâtres à le programmer. Le canardage est de premier choix et soulève une multitude de questions et pas mal de rires. Amélie Meffre

« Elf, la pompe Afrique », le jeudi à 21h15. « Avenir radieux, une fission française », le vendredi à 21h15. « Le maniement des larmes », le samedi à 21h15.

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Olivier Neveux, d’un mariage contre nature

Enseignant à l’École nationale supérieure de Lyon, Olivier Neveux publie Contre le théâtre politique. Un ouvrage qui passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens. Dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte.

 

Olivier Neveux enseigne l’histoire et l’esthétique du théâtre à l’École nationale supérieure de Lyon. Il publie Contre le théâtre politique (1). Cet essai prend la suite logique de ses Politiques du spectateur (La Découverte, 2013). Nourri d’une infinité de réflexions menées sur la pente de la dialectique, il passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens, sur le statut et le devenir du théâtre public « par gros temps néolibéral ». Le constat est imparable. L’auteur, doté d’une sorte d’ironie philosophique impavide, ausculte le projet latent, de plus en plus manifeste, d’un État de moins en moins bailleur de fonds qui adjoint aux artistes de « créer du vivre-ensemble » et de parler du monde. Le théâtre est donc officiellement sommé « de s’impliquer dans la réalité », de « la documenter, voire de la critiquer », à charge pour lui d’en panser les plaies à des fins proprement politiciennes. Du coup, « le théâtre doit prendre part à la réconciliation nationale, porter haut les valeurs occidentales, attester la liberté d’expression, semer doutes et questions mais aussi démontrer que notre République répressive connaît encore quelques ostentatoires poches critiques ».

S’il met en avant des exemples frappants de cette dérive idéologique, Olivier Neveux ne se prive pas d’en citer à comparaître quelques saillants contre-exemples (fournis entre autres par Milo Rau, Maguy Marin, Adeline Rosenstein…). N’est-il pas temps, en effet, que l’art, le théâtre donc, s’empare de radicalités insoupçonnées afin de participer, avec ses moyens propres, au mouvement qui œuvre à l’abolition de l’ordre persistant ? Notre brève recension ne peut rendre compte de la pertinence coupante de cet essai, étayé sur des pensées vives (Bensaïd, Rancière, Philippe Ivernel, Walter Benjamin, etc.), composé dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte, qui ménage même la part du rêve, soit de l’utopie, renouant ainsi, à la fois, sans coup férir, avec une pensée radicale de la politique et du théâtre, grâce à quoi l’une et l’autre, enfin en toute gravité essentielle, recouvreraient la réalité brûlante qui n’est pas près de s’éteindre.

Pour Olivier Neveux, ce livre se dresse « contre ce qui neutralise le théâtre et la politique dans le conformisme de leur alliance ». Dont acte. Jean-Pierre Léonardini

(1) 320 pages, 14 euros. La Fabrique éditions, 64 rue Rébeval, 75019 Paris (Tél. : 01.40.15.02.63), distribution-diffusion Les Belles Lettres.

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Hervé Audibert, un architecte éclairé

Formé à l’école du spectacle, ancien régisseur, Hervé Audibert est un homme illuminé à bien des égards ! Créateur de son métier, il se déclare architecte des lumières. Qui éclaire, jusqu’au 29/12 sur la scène du Rond-Point (75), Perdre le nord, le spectacle de Marie Payen.

 

Cheveux grisonnants, sourire accueillant, l’homme s’épanche avec gourmandise. Fort de ses convictions, exigeant envers lui-même, Hervé Audibert rêve tout haut le beau et le juste, croit en une humanité solidaire et éclairée. Une utopie en actes qu’il fait sienne, n’hésitant point à déménager sa petite entreprise, de banlieue à Paris, pour faciliter la vie au quotidien de ses salariés…

« Un homme des lumières », aurait-on pu dire de lui au XVIIIème siècle !

Le Centquatre à Paris, le front de mer de Marseille, le pavillon de la France à la Biennale de Venise, le Musée national d’Estonie, les théâtres de Saint-Nazaire et de Sénart… De l’hexagone en terre étrangère, nombreuses et prestigieuses sont les créations architecturales qui scintillent sous les feux de l’atelier Audibert. L’homme n’en a point perdu pour autant sa modestie naturelle, préférant jouer le jeu de l’équipe plutôt que la mise en avant de la consécration individuelle. Un poète à sa façon qui, par ses jeux de lumière, invite le public, visiteur ou spectateur, à libérer son imagination, à laisser libre cours à son œil et à son intelligence, à devenir à son tour créateur de son espace. Sur le site Chroniques

Le musée national d’Estonie

d’architecture, Christophe Leray tire un joli portrait du personnage.

Durant trente ans, Hervé Audibert a bourlingué de scène en scène, d’Avignon en théâtres de province, de Paris à d’autres capitales européennes. En compagnie de quelques grands, André Engel, Jean-Pierre Vincent ou Patrice Chéreau… Le jeune homme réussit en 1976 le concours d’entrée à l’École supérieure d’art dramatique du TNS, le Théâtre national de Strasbourg, section régisseur, « la pantoufle de l’acteur » selon le bon mot de Louis Jouvet. « Une formation très large et éclectique, en rapport avec tous les métiers de la scène (couture, décor, lumière, son), chaque trimestre la promo montait un spectacle », se souvient Hervé. Pour ensuite mettre en œuvre sa formation au côté d’André Diot, aussi chef-opérateur cinéma. Et de stagiaire devenir son assistant, découvrir véritablement le travail d’éclairagiste plateau… Son souvenir le plus marquant ? Un Prométhée porte-feu dans une mise en scène d’André Engel d’après Eschyle, donné une seule fois au cours du Festival de Nancy dans un carreau de mine désaffecté. « J’ai alors fait une plongée extraordinaire dans le monde culturel, c’est à ce moment-là aussi que j’ai vraiment eu envie de faire de la lumière », se rappelle-t-il. Avec en tête l’expérience et les convictions de maître Chéreau, considérant la lumière comme un moyen d’expression au même titre qu’un décor, qu’un acteur… Pas simple pourtant en ces années-là de s’imposer dans cette voie, de

Le théâtre de Sénart

faire sa place en tant que créateur à part entière face aux « ego » des planches ! Progressivement, il y parvient.

Une reconversion qu’il réussit aussi, en 1996, dans le monde de l’architecture. Lassé des tournées théâtrales, usé et fatigué, il jette le gant au pied du rideau rouge. Pour se lancer un nouveau défi, inventeur et initiateur d’un nouveau métier, architecte des lumières… Pas simple encore une fois, l’esprit de troupe qui régit l’aventure théâtrale n’existe pas ou peu dans le monde de l’architecture. Le maître d’œuvre se considère souvent seul à bord, les autres corps de métier n’ont qu’à suivre ou s’adapter à ses desiderata : pas vraiment la manière de voir et de penser du sieur Audibert ! Qui se vit et se veut créateur de plein droit, en étroite collaboration avec le concepteur. Ses premiers pas en pleine lumière, il les fera en compagnie de l’architecte du Théâtre de La Colline, Alberto Cattagni. Qui lui confie la lumière du cinéma UGC Saint-Eustache, près des Halles parisiennes. Un bleu d’une intense poésie, la lumière perçue comme un art, non un banal éclairage. Suivront de multiples créations, aussi expressives et lumineuses les unes que les autres, dont les photographies qui illustrent cet article tentent d’exposer la quintessence. Des bâtiments, des espaces qui parlent et font parler, qui deviennent objets poétiques et ravissent l’œil du contemplateur pour l’ouvrir à d’autres horizons… Un travail artistique couronné en 2004 du Goncourt de l’architecture, la prestigieuse Équerre

Le centre national de la danse, Pantin

d’argent pour la mise en lumières du Centre national de la danse de Pantin !

La lumière ? Pas cet obscur objet du désir, et pourtant une recherche, un pas de côté à la Buñuel pour Hervé Audibert… Pour lui, il ne s’agit pas seulement d’habiller l’œuvre de l’architecte de moult leeds et projecteurs plus sophistiqués les uns que les autres, il importe avant tout de lui donner vie autrement, de faire sens. De donner à voir par un regard décalé ce qu’elle recèle encore d’étrange, de mystérieux dans ou hors ses entrailles. Par son travail, « rendre la frontière entre extérieur et intérieur, entre la scène et l’urbain, de plus en plus floue et ténue », commente notre confrère Christophe Leray. Et Audibert l’illuminé d’ajouter, « nous sommes parfois sollicités par des gens très dirigistes, qui ont des idées très précises sur ce qu’ils veulent. Dans cette relation, nous apportons un savoir-faire, une approche de la lumière qui n’est pas forcément en rapport avec l’idée qu’ils s’en font. D’un autre côté, il faut comprendre le désir de l’architecte – c’est lui le metteur en scène – et à partir de là apporter des idées supplémentaires, complémentaires, et établir un dialogue. L’abstraction architecturale permet l’expression de la lumière et les

La cité de la mer, Cherbourg

architectes qui m’attirent sont ceux où je vois dans les projets une place possible pour la lumière ».

L’homme n’en abandonne pas pour autant ses amours premières. Qui éclaire toujours, au gré de ses envies et désirs, lieux et scènes. L’exposition David Bowie à la Philharmonie de Paris, celle sur les Dogons au Musée du Quai Branly… Des spectacles aussi, à l’opéra de Bordeaux ou de Lausanne, au Théâtre des Amandiers et de La Colline, aujourd’hui Marie Payen qui « perd le nord » au Théâtre du Rond-Point. Une danse solitaire et poétique, émouvante et tragique. Boulevard de la Chapelle, à Paris, la comédienne a rencontré des déclassés, des exilés, hommes-femmes-enfants. Elle a fait siens leurs mots pour faire entendre les paroles qui l’ont bouleversée. Un projet artistique qui touche au cœur Hervé Audibert. Lui qui, avec sa compagne, soutient les migrants sous de multiples formes. Une vie de citoyen, là-aussi, joliment éclairée par un esprit de solidarité sans faille. Une conscience atterrée par l’à-venir de notre planète où ressources et êtres humains sont sacrifiés sur l’autel de la rentabilité, une conscience pourtant lumineuse qui ose encore croire en de possibles lendemains qui brillent. Yonnel Liégeois

Marie Payen, à corps perdu

La presse est unanime. Avec Perdre le nord, jusqu’au 29/12 sur les planches du Rond-Point, Marie Payen fait plus qu’œuvre spectaculaire, telle la tragédie antique une authentique « épopée du dire » où les mots prennent corps sur la scène. Un voile plastique qui enrubanne la comédienne, trois cercles lumineux au sol pour distiller une hypothétique éclaircie au cœur de ces cris de détresse, un original et dramatique « objet théâtral non identifiable » selon le propos d’Hervé Audibert…

« Faire entendre l’odyssée des réfugiés en tournant le dos au réalisme et en gagnant les hauteurs du mythe », écrit Gérard Naly dans La Vie, sur les planches « résonnent la voix du Nord et la voix du Sud avec la force du poème, un moment juste et rare ». Et Jean-Pierre Thibaudat de préciser sur le site de Mediapart, « quand s’est constitué dans le nord de Paris le premier campement d’émigrés, de réfugiés, Marie Payen y est allée. Elle a rencontré des êtres venus d’Afghanistan, de l’Érythrée, d’autres pays. Elle s’est faufilée dans leurs langues, des bribes de mots qui sonnent loin, tressées d’ailleurs, nouées d’exil que son corps enveloppe et fait danser ». En compagnie et sur la musique de Jean-Damien Ratel. « La voici, surgissant dans une invraisemblable robe de mariée en plastique transparent, prête à perdre le nord pour rencontrer ces exilés du sud fuyant guerre, horreur et misère », souligne Thierry Voisin dans Télérama, « Ils s’appellent Abdou, Fawad, Haben et Mouheydin, vivent dans la rue ou dans des camps de fortune. Marie Payen a recueilli leurs récits, qu’elle porte aujourd’hui comme une seconde peau. Et les restitue chaque soir de manière différente. « Rien n’est écrit », dit-elle. Tout est spontané, comme une offrande, un tribut à tous ces recalés de l’Europe ». À voir absolument, à ne vraiment pas manquer. Y.L.

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Maëlle Poésy, qui êtes aux cieux !

Après le succès mérité lors du festival d’Avignon, Sous d’autres cieux, d’après l’Énéide de Virgile, entame une longue tournée. Un spectacle mis en scène par Maëlle Poésy, avec son complice Kevin Keiss, Un livre d’images qui nous parle du monde et de l’errance des exilés. Sans oublier Mort prématurée… à La colline et La vie devant soi à Sartrouville.

 

Maëlle Poesy et Kevin Keiss œuvrent ensemble depuis huit ans maintenant au sein de la compagnie Crossroad. Autant dire qu’il y a entre eux une véritable complicité qui s’est parfaitement exprimée dans Candide, si c’est ça le monde d’après Voltaire ou encore dans Ceux qui errent ne se trompent pas qui avait déjà connu les honneurs de la programmation du Festival d’Avignon en 2016. L’intitulé de ces titres parle du monde, pas franchement réjouissant, et de l’errance : en toute logique ils nous indiquent à la fois l’ordre des préoccupations de la metteure en scène et de son dramaturge, et le chemin qui mène à leur dernière création, Sous d’autres cieux, effectuée au Théâtre en mai 2019 à Dijon, présentée ensuite à Avignon, aujourd’hui en tournée nationale. Car l’Énéide de Virgile dont ils nous proposent une adaptation concernant les six premiers chants, parle bien de cela, du monde et de l’errance des exilés. Kevin Keiss, qui est un spécialiste des « théâtres antiques », s’est bien sûr chargé de la traduction, et en compagnie de Maëlle Poesy en a assumé l’adaptation, c’est-à-dire une nouvelle forme, prenant en compte coupures, inventions narratives et autres changements. Mais quel plus beau matériau que celui de l’Énéide, exact envers de l’Odyssée d’Homère dont il semble être une « ironique » réponse. Cette fois-ci, la guerre de Troie est vue, non plus du côté des vainqueurs, mais de celui des vaincus. À l’ « héroïque » retour d’Ulysse correspond la recherche d’Énée moins

© Jean-Louis Fernandez

héroïque, mais qui le deviendra, d’une terre qui acceptera de l’accueillir et qu’il finira par trouver grâce à Didon. C’est là qu’il pourra fonder une nouvelle cité…

C’est en somme, et à sa manière brillante et tenue, que Maëlle Poésy prend le relais de la matière textuelle de Virgile, sachant que celle-ci à l’origine – Kevin Keiss l’explique parfaitement – n’était pas « autonome » et était complétée par de la musique et du chant. Elle accentue volontairement le côté éclaté de l’œuvre initiale, et nous offre un spectacle composé d’une multitude de fragments qui finissent par s’agencer. Le tout dans une continuelle tension et avec une force de percussion extraordinaire, encore accentuée par les moments chorégraphiés qui interviennent régulièrement dans le cours du jeu où comédiens et danseurs sont mêlés (Maëlle Poésy signe également la chorégraphie). Il y a là quelque chose de l’ordre du bouleversement, qui renvoie au bouleversement que vit tout émigrant au plan des espaces (Sous d’autres cieux…) et de la temporalité. C’est sans doute ce changement fondamental que la metteure en scène tente de nous faire sentir. Le paradoxe voulant, qu’à partir de là ,c’est l’aspect visuel du spectacle qui prend le dessus sur l’ensemble du spectacle. Jean-Pierre Han

À Dijon, jusqu’au 7/12. À Belfort, les 17 et 18/12. À Antibes, le 10/01/ 2020. À Châteauvallon, le 17/01. À Bayonne, les 22 et 23/01. À Rouen, les 5 et 6/02. À Marseille, du 12 au 14/02. À Châtenay-Malabry, du 25/02 au 01/03. Au théâtre de Château Arnoux, le 13/03. À Châteauroux, le 19/03. À Saint-Nazaire, les 25 et 26/03. À Toulouse, du 31/03 au 04/04.

 

À voir aussi :

– Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge : jusqu’au 29/12 au Théâtre de la Colline, puis tournée nationale. Les fans d’Arthur H sont-ils comblés par la prestation de leur idole ? Sur les planches de la Colline, le chanteur s’en sort plutôt bien dans son nouveau rôle d’apprenti-comédien ! Une histoire rocambolesque et  loufoque imaginée, écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, le patron des lieux : un artiste en perte d’audience, épuisé par son métier et sujet à diarrhées, organise ses obsèques pour faire réagir presse et public, renouer avec le succès. Une belle scénographie, de jolis numéros d’acteurs ( en particulier Marie-Josée Bastien dans le rôle de Nancy, Sara Llorca dans celui de Majda), quelques poncifs sur les média et la place de la culture, une pièce qui s’étire parfois en longueur… Où il est question de vie et de mort, de reconnaissance et d’identité, comme souvent dans l’oeuvre de Mouawad, pour signifier « l’angoisse d’une génération égarée dans l’abandon des repères » selon ses propos. Yonnel Liégeois

– La vie devant soi : les 11 et 12/12/19 au CDN de Sartrouville, puis tournée nationale. Par Simon Delattre, l’adaptation du célèbre roman de Romain Gary. L’histoire truculente de Momo, le petit Arabe paumé, recueilli par une mama juive et ancienne prostituée… Entre humour et tendresse, un récit d’initiation mis en scène avec doigté et féérie où se côtoient personnages réels et marionnettes géantes ! Quand le regard poétique sur les origines règle son sort aux politiques d’exclusion et au racisme primaire, nous sommes tous fiers d’être des Momo qui s’ignorent… La scène transfigurée comme symbole de terre d’accueil en musique et en couleurs, un superbe spectacle qui ravira petits et grands. Yonnel Liégeois

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Khemiri et Vacher, d’égal à égal

Au Château rouge d’Annemasse (74), les 26 et 27/11, se joue Presque égal à…, du dramaturge suédois Jonas Hassen Khemiri. Dans une mise en scène de Laurent Vacher, toute à la fois ludique et sombre, une illustration de la puissance de l’économie dans nos sociétés contemporaines. Sans oublier Place au 104-Paris et Berlin 33 à La reine blanche, ainsi que le documentaire diffusé le 25/11 sur France Ô et consacré aux élèves ultramarins du Théâtre de Limoges .

 

« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui se trompe sur toute la ligne, comme les autres, et finira de petits boulots en petits boulots. Presque égal à… met en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur, une horreur économique dont bon nombre d’experts déjà ont analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici, au

©Christophe Raynaud de Lage

théâtre, nous est proposé, sous la patte de Laurent Vacher maniant avec talent les codes dramaturgiques, une tragique et belle leçon d’humanité. Pas un cours d’économie appliquée.

Ils sont six comédiens. Pour l’heure sur les planches de l’Espace Bernard-Marie-Koltès à Metz, emmenés par un succulent Quentin Baillot, fort en gueule et en déséquilibre sur une table, pilier de la Mousson chère à Michel Didym, dans cette originale chasse à l’emploi et quête de respect de leur dignité ! Eux, vous, nous tous… L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot (vous avez bien suivi l’intrigue ? Non, alors quelques indices : Peter, l’hôpital…), un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Vous craignez l’ennui, la prise de tête, la banale illustration de votre triste quotidien ? Que nenni, vous allez rire, réfléchir et vous instruire, sans effort superflu, à cette peu banale mise en pièces du système économique et financier mondial ! Grâce à une tonitruante bande de comédiens rompus à l’excellence de leur art et tous à citer pour leur prestation (Odja Llorca, Frédérique Loliée, Marie-Aude Weiss, Quentin Baillot, Pierre Hiessler, Alexandre Pallu), grâce à une mise en scène alerte et sans temps mort où le décor

©Christophe Raynaud de Lage

change à vue, où même l’entracte est propice à quelques intermèdes d’anthologie !

« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », commente le metteur en scène Laurent Vacher, « c’est une invention que plus personne ne semble être en mesure de dominer ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques aussi crédibles que farfelues et imaginaires, d’une écriture qui mêle tous les possibles dramaturgiques, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue. Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud…  Presque égal à… ? « Ce jonglage virtuose entre une écriture vive et des glissements formels conduit le propos avec finesse », reprend Laurent Vacher, « il permet de faire coexister sur le plateau humour, plaisir du jeu, décryptage d’un système économique et interpellation politique ». N’hésitez donc point à investir le prix d’une place au bénéfice de la Compagnie du Bredin, personne ne vous jugera simple d’esprit, bien au contraire. Et si vous croisez Peter en chemin, n’oubliez pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

– Place : du 23 au 28/11 au 104-Paris, puis tournée nationale. Un texte de Tamara Al Saadi, une jeune metteure en scène d’origine irakienne. Qui pose sur le plateau, de manière radicale, la question qui fâche : quid de l’assimilation et de l’intégration ? Yasmine, son double sur scène, a perdu progressivement ses repères, contrainte d’étouffer ses racines au profit des normes et règles de sa terre d’adoption. Un mal-être qu’elle parviendra à surmonter en se réappropriant d’abord son passé, sa culture d’origine… Place ? Du Théâtre de Gennevilliers au 104-Paris, une première pièce récompensée du Prix du Jury et du Prix des Lycéens du Festival Impatience 2018. Hors les imperfections de jeunesse, une création nourrie pourtant d’une parole originale et forte, aux accents sincères et émouvants, baignée d’une ligne poétique à la source d’Aragon et de Mahmoud Darwich. Yonnel Liégeois

– Berlin 33 : jusqu’au 29/12, les mercredi-vendredi et dimanche au Théâtre de La reine blanche. Une adaptation de Histoire d’un Allemand – Souvenirs 1914/1933 de Sebastian Haffner, mise en scène et interprétée par René Loyon. Le patron de la Compagnie RL endosse sans sourciller le costume de ce jeune Allemand qui voit la montée du régime nazi, jusqu’à la prise du pouvoir par Hitler en 1933. De son vrai nom Raimund Pretzel, il quitte son pays natal en 1938 pour s’exiler en Angleterre. Un manuscrit retrouvé et publié après sa mort, dont René Loyon, seul en scène, exhume force et puissance. D’un peuple humaniste et cultivé qui semble pactiser avec l’innommable sans se soucier de l’avenir à cette fameuse année 1933 toujours plus sombre, toujours plus sinistre où volent en éclats les valeurs qui ont façonné la conscience d’un homme… Un monologue d’une brûlante actualité qui interpelle ceux-là qui aujourd’hui seraient tentés de surfer sur les discours de haine et d’exclusion de l’extrême-droite et de la droite extrême, nous interroge toutes et tous sur la couleur de la société que nous voulons demain pour chacun. Yonnel Liégeois

– Au-delà des mers, rêve de théâtre : Un documentaire de Marie Maffre, diffusé le 25/11 sur France Ô à 22h40 suivi de la captation du spectacle CARGO, sur France 3 Limousin le 25/11 à 23h00. Un regard sur la première classe préparatoire intégrée, dédiée aux Outre-mer. Ouverte en septembre 2018 à l’initiative de Jean Lambert-wild à l’Académie de l’Union, École Supérieure de Théâtre du Limousin. En 52 mn, le film raconte la formidable aventure humaine de ces dix jeunes qui réalisent progressivement leur rêve de devenir comédiens. Grâce à l’ouverture de cette classe originale qui, tous les deux ans, accueille des élèves comédiens ultra-marins afin de favoriser leur accès aux concours des écoles nationales d’art dramatique où ils sont traditionnellement sous-représentés. Pour rétablir l’égalité des chances ! Yonnel Liégeois

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Julie Duclos, Pelléas et Mélisande

Après le succès rencontré en Avignon, la pièce Pelléas et Mélisande poursuit une grande tournée nationale. Entre vie et mort, la metteure en scène Julie Duclos nous offre une vision audacieuse du chef  d’œuvre de Maurice Maeterlinck. Avec subtilité et maîtrise, une belle réussite. Sans oublier Liberté à Brême, mis en scène par Cédric Gourmelon et Philippe Caubère au Théâtre du Rond-Point (75).

 

L’aurait-on oublié, à force, et aussi parce que la musique, celle de Claude Debussy notamment, l’aura tiré vers d’autres sphères, Maurice Maeterlinck est un immense poète ! Or, la qualité première de Pelléas et Mélisande, que nous offre Julie Duclos, réside précisément dans sa capacité à nous donner à l’entendre et… à le voir. Il fallait sans aucun doute une certaine audace pour oser s’attaquer au chef-d’œuvre du poète tiré hors du champ musical. Un chef-d’œuvre écrit il y a bien plus d’un siècle, en 1892, et qui, cependant, en tout cas dans la mise en scène de Julie Duclos, nous parle toujours. C’est que la jeune femme opère dans un registre qui, bien sûr, laisse au bord du chemin toute velléité anecdotique réaliste et creuse un sillon qui touche au plus profond de notre inconscient, là où la vie et la mort se mêlent inextricablement. Tout, dans la pièce, nous tire vers un horizon qui est celui de la disparition. Le château où vivent les protagonistes est bâti au-dessus de souterrains, sa destinée est sans doute, à plus ou moins longue échéance, de s’y faire engloutir. Les habitants du lieu sont vieux, malades, promis à une proche disparition, alors qu’à l’extérieur les gens meurent de faim. Guerre et mort rôdent et cependant, paradoxalement il n’y a là rien de lugubre même si l’épilogue, qui est tout sauf un dénouement, nous y mène inexorablement. Nous baignons dans cette atmosphère qu’autrefois, dans Intérieur ou la Mort de Tintagiles, Claude Régy avait si bien installée dans ses mises en scène.

Nous retrouvons dans ce Pelléas et Mélisande des accents (c’est un compliment) de ce travail – là, mais situés dans un clair-obscur au tracé plus net. C’est une autre temporalité qu’il nous est donné de vivre, dans une tension particulière. Chez Julie Duclos, les reflets de la vie – à travers notamment l’amour entre Pelléas et Mélisande – ne cessent aussi de scintiller. Tout cela se passe dans les méandres de la conscience dont les différents lieux rendent parfaitement compte : forêt profonde du début du spectacle dans lequel le prince Golaud s’est perdu et rencontrera Mélisande en pleurs, touchée d’une blessure dont elle ne voudra jamais révéler les causes, une scène d’ouverture entièrement filmée comme plus tard celle se passant dans une grotte. Avant que le théâtre ne reprenne ses droits, que nous nous retrouvions au cœur de la scénographie d’Hélène Jourdan dont la conception est très juste dans l’esprit et que les lumières signées Mathilde Chamoux ainsi que les sons de Quentin Vigier viennent encore magnifier… C’est dans cette atmosphère, emmenés par Vincent Dissez qui réalise une composition du prince Golaud absolument admirable dans sa simple complexité, qu’évoluent des comédiens qui, chacun dans des registres de jeu différents, finissent par s’accorder : Alix Riemer (Mélisande), Matthieu Sampeur (Pelléas) et leurs camarades de plateau que l’on a toujours plaisir à retrouver (Philippe Duclos, Stéphanie Marc et Émilien Tessier). Sans oublier les enfants qui jouent en alternance, et dont le rôle n’est pas des plus anodins. Julie Duclos mène tout cela avec rigueur, subtilité et maîtrise pour ce qui est une belle réussite. Jean-Pierre Han

Du 27 au 30/11, au Théâtre du Nord de Lille. Les 17 et 18/12, au CDN Besançon Franche-Comté. Du 04/02 au 08/02/20, au TNB – Théâtre National de Bretagne /Rennes. Les 13 et 14/02/20, à La Filature, Scène nationale de Mulhouse. Du 22/02 au 21/03/20, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe/ Paris. Du 25/03 au 29/03/20, aux Célestins, Théâtre de Lyon. Les 02 et 03/04, au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines.

À voir aussi :

– Liberté à Brême : Sur les planches du TNB, le Théâtre National de Bretagne, une femme inerte ! Figée debout et tête baissée devant son époux qui l’invective avec violence, lui intime ses ordres sans discussion possible… Une femme méprisée, injuriée, rabaissée par tous les hommes qui peuplent son existence : conjoints, père, frère… Une femme dont la vengeance sera à la hauteur des humiliations subies, de sa jeunesse à l’âge adulte ! S’inspirant d’un fait divers dans l’Allemagne du XVIIIème siècle, comme dans toute l’œuvre de Fassbinder, Liberté à Brême pose la radicalité en toile de fond de la représentation : hier comme aujourd’hui, comment échapper à la morale oppressante d’une société patriarcale et conservatrice ? Comment se libérer de règles religieuses étouffantes, de normes sociales qui confinent la femme au rang de vulgaire objet de plaisir ou de reproduction ? Paradoxe : c’est en semant la mort autour d’elle que l’héroïne renaît à la vie et s’impose même comme chef d’entreprise ! Une pièce toute à la fois sombre et libératrice, dont s’empare Cédric Gourmelon : un décor unique, une troupe en présence permanente sur le plateau, une gestuelle réglée au cordeau, des comédiens (Valérie Dréville en tête de distribution) au sommet de leur art. « Aujourd’hui encore, ces questions existent et rien n’est complètement réglé », commente le metteur en scène, « Fassbinder veut tout faire exploser, la famille bourgeoise comme l’institution du mariage ». Au risque de la tirade finale, sombre prémonition ou sentence fataliste, « c’est à mon tour de mourir » ! Yonnel Liégeois

Les 20 et 21/11 au Quartz, scène nationale de Brest. Les 5 et 6/12 au Théâtre de Lorient. Du 28 au 31/01/20 à la Comédie de Béthune. Le 28/02 à l’EMC, St Michel-sur-Orge. Du 3 au 11/03 au Théâtre national de Strasbourg. Du 20 au 30/03 au T2G, Centre dramatique de Gennevilliers. Du 2 au 4/04 au Théâtre du Gymnase à Marseille.

– Philippe Caubère : L’inénarrable Ferdinand, l’ancien trublion du Théâtre du Soleil, fait ses adieux sur les planches du Rond-Point ! Jusqu’au 5 janvier 2020, avec pas moins de trois spectacles à l’affiche : La baleine et le camp naturiste, Le casino de Namur I et Le casino de Namur II. Seul en scène, comme à son habitude depuis La danse du diable en 1981 et surtout Le roman d’un acteur composé de onze épisodes, Ferdinand-Caubère se rappelle au bon souvenir d’Ariane Mnouchkine lorsque son regard d’obsédé sexuel, autant que textuel, plonge avec insistance, entre deux improvisations, sous les pans de l’anorak de « la baleine », une camarade de jeu ainsi surnommée. Au grand dam de Clémence, sa compagne d’alors ! Une infidélité que le brave Ferdinand paiera très cher, jusqu’à se retrouver au camp naturiste de Montalivet. Entre citoyens belges et néonazis allemands, se plongeant dans la lecture de Proust pour échapper au lancinent balancement d’une pléiade de seins, fesses et autres attributs naturels… Fort en gueule et pas avare de gestuelles, imitant tous les membres de la tribu, entre mimes et répliques aussi tordues que salées, il est peu de dire que Philippe Caubère, avec l’audace et l’accent marseillais qui le caractérisent, envoûte le public et l’embarque sans retenue dans ses délires verbaux : triviaux, pathétiques, tendres et parfois aussi caustiques envers lui-même, au final d’un comique irrésistible. L’incroyable performance d’un acteur qui continue à faire de sa vie de saltimbanque œuvre théâtrale, à ne pas douter que les deux épisodes au Casino de Namur seront du même cru. Le meilleur, un grand cru ! Yonnel Liégeois 

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Bérangère Vantusso, une belle carcasse !

Au lendemain de son succès au récent Mondial des marionnettes de Charleville, Alors Carcasse, dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, poursuit sa route. Un spectacle étonnant et déroutant sur notre rapport au monde, dehors et dedans. Sans oublier Qui croire, sur les planches de la Comédie de Béthune (62) et L’histoire d’une femme au Rond-Point (75).

 

Déroutante, surprenante Bérangère Vantusso, la metteure en scène et directrice du Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine ! Après son original Longueur d’ondes-histoire d’une radio libre, elle ose battre les planches avec une pléiade de bâtons ou tiges de bois, tout autant désarticulés qu’ordonnés. S’emparant avec audace du texte de Mariette Navarro, elle le morcèle et le dissèque sans désemparer à coups de barre finement orchestrés. Quid de cette étrange Carcasse, subtilement désossée, au cœur ou en lisière de la scène du monde ?

Cinq comédiens sur les planches, bâtons d’équilibriste en main… Qui se croisent, virevoltent au fil de la narration, s’entrechoquent, composent ou brisent des lignes aussi expressives qu’énigmatiques ! Symbole fantasmagorique d’un squelette en dé(re)composition, membres éparpillés, la parole surgissant outre-tombe ou autre monde de ce ballet décharné : le choc est puissant, les lumières évanescentes, l’esthétique bouleversante pour le spectateur fort de son seul imaginaire pour braver la radicalité du questionnement. Qu’en est-il de notre monde et de notre temps ? Le fuir ou l’affronter, franchir le pas ou s’en abstenir, s’en mêler ou l’ignorer, s’emmêler ou jouer au solitaire ? « Carcasse nous ressemble étrangement », assure Bérangère Vantusso, « qui cherche maladroitement une présence au monde, avide d’humanité dans sa demande incertaine et naïve ». Un squelette qui se veut figure pensante et aimante, pas qu’un assemblage d’os sans chair ni vie, en quête d’une humanité à remodeler.

Un théâtre d’objets au lyrisme affiché, une mise en scène hardie pour donner à voir et entendre autrement le bruit des catacombes ou la petite musique du monde, une surprenante chorégraphie d’images aussi belles que déroutantes pour extraire la substantifique moelle d’un peu banal corps-texte et/ou cortex. Yonnel Liégeois

Les 14 et 15/11 au Festival International de Marionnettes de Neuchâtel. Du 27 au 29/11 au Théâtre de Sartrouville, CDN des Yvelines. Les 5 et 6/12 au Manège, Scène nationale de Reims. Du 4 au 6/02/20 au NEST, CDN de Thionville-Lorraine. Du 12 au 14/02/20 au TJP – CDN de Strasbourg, Grand Est. Le 4/03/20 au Théâtre Jean Arp – Clamart, scène territoriale pour la marionnette et le théâtre d’objet, en partenariat avec le Festival MARTO. Du 12 au 15/03/20 à La Manufacture des Œillets, CDN d’Ivry.

 

À voir aussi :

 – Seule en scène, aujourd’hui sur le plateau de la Comédie de Béthune (62), auréolée d’un halo de lumière tout aussi oppressant qu’envoûtant, une femme soliloque. Plus qu’un corps, une voix impose sa présence. Obsédante. En quête d’une voie à suivre ou à fuir, celle de la foi et de ces mystiques qui ont marqué de leur empreinte l’histoire des religions… Avec ces questions lancinantes : la religion est-elle cancer du monde ? Les mystiques sont-ils de grands psychotiques ?

Impressionnante Sophie Engel qui se demande Qui croire, se marie corps et âme avec le texte de Guillaume Foix, psalmodie sa quête telle une prière adressée à un hypothétique créateur, fait figure de revenante en proie à de multiples doutes existentiels ! Qui est-elle vraiment, une femme parmi tant d’autres reconnue seulement lorsqu’une société foncièrement patriarcale et aliénante lui confère figure emblématique ou banale usurpatrice, fausse messagère et vrai travesti, à l’image de l’historique Delores Kane prétendue réincarnation de Jésus ? De belle facture, un spectacle hors norme, dérangeant et surprenant. Y.L.

– Une autre femme, seule en scène aussi, cette fois au Théâtre du Rond-Point (75) ! Venue conter son Histoire … Qui débute par ce cycliste lui administrant en roulant une violente claque sur les fesses, au point de la faire chuter sur la chaussée ! De cet instant, des passants penchés sur son sort à tous les autres (le pompier, le marchand de tabac, le collègue de bureau, le voisin de palier, le vendeur du supermarché, le médecin, son compagnon et même son père…), aucun homme n’échappera à sa vindicte incendiaire.

Une intarissable litanie sur ces maudits mots dits par ceux-là très fiers de leur « gros paquet » entre les jambes. Un monologue écrit et mis en scène par Pierre Notte, bien avant que plus de la moitié du genre humain soit invitée à balancer son porc !  Dont Muriel Gaudin s’empare avec délectation, faisant défiler la gente masculine au banc des accusés… Le verdict est sans appel, aucune lueur d’espoir pour ces hommes qui refuseraient pourtant de sombrer dans la phallocratie ou la misogynie. D’un humour grinçant, la mise en mots souvent juste d’une dénonciation féminine, pas vraiment la mise en actes d’un combat féministe. Y.L.

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Jacques Vincey, nouvel esclave !

Directeur de l’Olympia, le Centre dramatique national de Tours (37), Jacques Vincey met en scène L’Île des esclaves de Marivaux. En deux versions, l’une en salle et l’autre foraine. Sans oublier le réjouissant Et là haut les oiseaux de la compagnie du théâtre El Duende à Ivry (94).

 

Jacques Vincey, qui dirige le théâtre Olympia (Centre dramatique national de Tours), a mis en scène L’Île des esclaves (1725) de Marivaux. C’est en deux versions, l’une « en salle », celle que nous traitons, et l’autre dans des conditions dites « foraines », plus légère, destinées à des lieux non voués au théâtre, tels que collèges, centres sociaux, prisons… Tout comme La dispute (1744), montée il y a trois ans par Vincey, L’Île des esclaves participe d’une expérimentation d’ordre social. On y voit Arlequin, assez largement affranchi des codes de la commedia dell’arte, échoué après un naufrage sur une île dans laquelle le magistrat Trivelin va organiser le jeu des rôles où les maîtres (Iphicrate et Euphrosine) deviendront donc esclaves tandis que ces derniers (soit Arlequin et Cléanthis, son double féminin) prendront leur place. Les valets s’exercent un temps à la cruauté et au mépris mais, in fine, dans une république

© Christophe Raynaud de Lage

du bon vouloir, introduisant l’amour du prochain dans l’antagonisme des classes, ils inverseront le cours fatal de l’humanité.

Dans le dossier de presse, Jacques Vincey estime que Trivelin entend « rééduquer socialement et moralement les naufragés avec des méthodes dignes d’un commissaire politique : passage aux aveux, auto-expiation, chantage… ». Il y va fort, Trivelin ancêtre de Po Pot ! Il faut raison garder. On sait que Rousseau, vingt ans avant de publier Du contrat social (1762), consulta Marivaux.Élégante esthétique de scène (scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy), avec un flot de mousse simulant l’écume marine. Costumes immaculés (Céline Perrigon), maquillage et perruques (Cécile Krestschmar) ont belle allure. Cinq jeunes comédiens (Blanche Adilon, Thomas Christin, Mikaël Grédé, Charlotte Ngandeu et Diane Pasquet), frais sortis des écoles, font déjà bien leur métier, si même on souhaiterait plus d’âpreté dans les conflits. En seconde partie, ils ont carte blanche pour signifier ce qu’ils retirent de l’expérience consistant à jouer Marivaux, sa langue châtiée, ses arguties prodigieuses. Alors, c’est très évasif. On dirait  que ça leur cloue le bec… L’une s’exprime par écrit interposé sur des panneaux, tandis qu’un autre se met à taper dur sur une batterie… Un peu court tout çà même si, dans la salle, les élèves des lycées et collèges s’y retrouvent. Question de générations, sans nul doute. Jean-Pierre Léonardini

Du 5 au 9/11 au Préau, Centre dramatique national de Normandie-Vire. Les 13 et 14/11 à L’Avant-Seine, Théâtre de Colombes. Le 19/11 à MA scène nationale – Pays de Montbéliard. Le 22/11 à L’Entracte, Scène conventionnée de Sablé. Le 26/11 au Théâtre de Chartres. Le 29/11 à L’Échalier à Saint-Agil. Du 3 au 5/12 au Théâtre de Thouars. Du  17 au 20/12 au Théâtre – Sénart, Scène nationale. Du 23 au 31/01/20 au Centre dramatique national de Tours.

À voir aussi :

– Et là haut les oiseaux : du vendredi au dimanche, jusqu’au 14/12 au Théâtre El Duende d’Ivry-sur-Seine (94). C’est frais, c’est fort et beau, c’est drôle et intelligent, c’est émouvant ! Imaginez une troupe de théâtre sans grands moyens, la compagnie El Duende justement dans son quotidien (!), que le ministère de la Culture invite à monter un spectacle en sept jours en contrepartie d’une belle subvention… Chiche, répond en chœur la bande de comédiens qui en a vraiment bien besoin ! Sept jours de création collective, sept jours de galère et d’errements, sept jours surtout d’imagination débridée pour accoucher d’un nouveau monde où chacun trouve et prend sa place… En dépit des coups de fils de l’autorité de tutelle informant régulièrement de la remise d’un chèque au montant toujours réduit ! Telle est la trame de ce marathon théâtral et musical qui, sans prétentions faussement déclarées, affiche de belles ambitions. Dans la pure tradition du théâtre populaire, où l’exigence le dispute à la qualité, qui aurait fière allure sur les planches des Tréteaux de France : qu’en pensez-vous, cher Robin Renucci ? Tant collectivement que dans les solos qui sont offerts à chacune et chacun, des comédiens qui brillent d’un talent incontestable, virtuoses dans les vocalises autant que dans leurs personnages de composition. D’une scène l’autre, par la seule magie du verbe et la force du rire, un succulent plaidoyer en faveur de la culture pour tous, la mise en images et en musique d’une société où les mots fraternité et solidarité ont de nouveau droit de cité. Courez-y vite, vraiment une superbe réussite ! Yonnel Liégeois

– Visions d’exil : organisé par l’atelier des artistes en exil, le festival Visions d’exil s’est ouvert au Palais de la Porte Dorée – Musée national de l’histoire de l’immigration. Pour s’étendre ensuite en d’autres lieux et se clôturer le 30/11… Au programme, théâtre-concert-danse-exposition-film-chanson, soirées littéraires et débats. En compagnie d’artistes touchés par l’exil, une manifestation pluridisciplinaire qui se saisit de la question de la langue pour sa troisième édition et choisit de la confronter à la création artistique sous toutes ses formes. Y.L.

– Les témoins : écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, du vendredi au dimanche jusqu’au 21/12 à la Manufacture des Abbesses. À l’heure où l’extrême-droite s’empare du pouvoir en France, l’effroi s’immisce au sein de la rédaction du journal Les Témoins. L’avenir du titre est incertain, la liberté d’informer mise à mal, la crise couve entre peurs réelles et doutes existentiels. Du champ de bataille idéologique au champ de ruines des idéaux des journalistes, quoique d’une écriture pouvant paraître parfois un peu trop caricaturale, une mise en espace efficace et terrifiante  de ce qu’il advient déjà de la presse en des pays pas si lointains, tels la Hongrie ou la Russie. Y.L.

– L’a-démocratie : de et par Nicolas Lambert, du jeudi au samedi jusqu’au 28/12 au Théâtre de Belleville. L’iconoclaste narrateur reprend sa trilogie qui décoiffe assurément ses auditeurs sous les trois couleurs de notre emblème national, Bleu-Blanc-Rouge : Elf, la pompe Afrique – Avenir radieux, une fission française – Le maniement des larmes. Trois mots-clefs entre humour et dérision, pots de vin et fausses factures, petits arrangements et grosses magouilles,  pour dénoncer les trois maux qui gangrènent notre démocratie : pétrole, nucléaire, armement. En trois volets, un spectacle d’utilité publique construit sur des propos et documents authentiques. Y.L.

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Aux Déchargeurs, une affiche chargée !

Il s’en passe de drôles au Théâtre des Déchargeurs (75) ! Qui affiche un programme de haute teneur jusqu’en décembre. Avec, d’abord, J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 qui baisse le rideau le 26/10, mais ensuite La véritable histoire du cheval de Troie et Ridiculum vitae jusqu’au 16/12. Sans oublier la reprise de Dire Brel et de Je ne me souviens pas, la création prochaine de Ravensbrück 1943, deux femmes là-bas.

Il est encore temps de ne pas rater au Théâtre des Déchargeurs celui qui l’a promis, J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 ! Et d’espérer illico que l’auteur et interprète Philippe Soltermann (l’un et l’autre, d’aussi belle facture) ne nous tienne pas rigueur si nous lui avouons ne pas être un inconditionnel de Hubert-Félix Thiéfaine puisque, paraît-il, son spectacle est « une chronique d’un fan » du chanteur, lui en l’occurrence… Cette « chronique » d’ailleurs n’intervient que comme sous-titre, le titre principal étant de beaucoup plus intéressant. Dans l’attente de cette bienheureuse heure, à savoir 22h43, le comédien a le bon goût de nous entretenir, de Thiéfaine donc, mais pas que. Et c’est heureux, car il nous embarque dans les méandres d’une pensée (et d’une vie) vagabonde, guidé par le très subtil Lorenzo

Malaguerra qui fait mine de lui laisser la bride sur le cou mais qui, en réalité, l’emmène dans des endroits pour le moins obscurs et improbables.

C’est d’une drôlerie et d’une force incroyables pour peu que l’on y prête attention. C’est que le comédien a du bagout, passant sans coup férir d’un registre à l’autre, d’un délire à l’autre, a-t-on envie d’ajouter. Bien sûr, le spectacle a un côté presque documentaire, nous présentant les affres et autres tourments d’un aficionado d’un « grand » chanteur, mais il y a bien d’autres choses dans cette confession, c’en est véritablement une. Un regard sur le monde et la vie sans doute. Interprété, vécu par Philippe Solterman, cela prend des allures d’une véritable épopée, le tout livré avec une maîtrise de tous les instants. Attendons donc l’ascenseur de 22 h 43, après le train de 8 h 47 de Courteline… Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– La véritable histoire du cheval de Troie, avec Guillaume Edé et Claude Gomez dans une mise en scène de Claude Brozzoni, jusqu’au 16/12. Une voix et un accordéon, deux éléments forts et puissants qui projettent d’emblée le public en des contrées lointaines où la guerre fait rage entre les peuples. Sur d’autres rives de Méditerranée, entre Troyens et Spartiates hier, Kurdes en Syrie – Palestiniens au Moyen-Orient – Rohingyas en Birmanie, peut-être aujourd’hui… Sa petite valise en main, Guillaume Edé conte, chante et danse les douleurs d’exil de ces hommes et femmes en quête d’une terre d’accueil, d’un mot de bienvenue, d’un geste de solidarité. Depuis les temps immémoriaux, les temps d’avant de Virgile et d’Homère, jusqu’à maintenant. Des dix ans de la guerre de Troie aux siècles de conflits qui ne cessent d’ensanglanter la planète ! Tel un cheval fou dans un jeu de quilles, Edé pleure sans pleurnicher, rit aussi sans se moquer, émeut sans s’apitoyer, se révolte sans embrigader. La chanson est belle, la note juste, le mot vrai. Un spectacle où la  force poétique du Verbe se conjugue avec élégance et harmonie avec la plainte langoureuse de l’accordéon. Yonnel Liégeois

– Ridiculum vitae, avec Marie Thomas et Benoît Ribière dans une mise en scène de Michel Bruzat, jusqu’au 16/12. Qu’on se le dise, une fois : pour qui ne connait point encore les œuvres du prix Nobelge Jean-Pierre Verheggen, courez donc vite en ce lieu ! Pour découvrir cet iconoclaste auteur wallon, un jongleur de mots à  la plume pimentée comme la frite à la moutarde forte, et vous complaire avec gourmandise dans son dynamitage en règle (Nobel oblige…) du langage et des bonnes manières. Marie Thomas éructe les mots confits et confus, irrévérencieux mais ô combien savoureux, d’un poète radicalement déjanté, avec un sens de l’humour appuyé qui ne plaira point à tout le monde. En lieu et place d’un curriculum vitae fort bien policé, enivrez-vous toute honte bue de ce Ridiculum où s’amoncellent « outrance verbale, logorrhées inarrétables, grandes déferlantes de calembours et d’à-peu-près douteux » ! Au sortir, précipitez-vous chez votre libraire, hexagonal ou transfrontalier. Yonnel Liégeois

– À ne pas manquer, encore, la reprise de Dire Brel jusqu’au 26/10, le spectacle composé par Olivier Lacut. Dans l’attente de la reprise de Je ne me souviens pas (du 19 au 30/11), un texte de Mathieu Lindon mis en scène par Sylvain Maurice et la création de Ravensbrück 1943, deux femmes là-bas à compter du 03/12, dans une mise en scène de Patrick Antoine. Y.L.

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René Loyon, l’urgence de la création

Jusqu’au 13 octobre, au Théâtre de l’Atalante (75), René Loyon met en scène À deux heures du matin, la pièce de Falk Richter. La mise au jour des effets ravageurs d’une économie qui broie les humains. Sans omettre les effets ravageurs d’un ministère de la Culture qui broie les projets artistiques d’une Fabrique théâtrale.

 

Il est ainsi fait, René Loyon, le patron de la compagnie à ses initiales et metteur en scène d’À deux heures du matin de Falk Richter au théâtre de l’Atalante ! D’une haute stature, crâne dégarni, regard franc et chaleureux, un homme fidèle à ses convictions enracinées dans un engagement citoyen au long cours, dans une proposition culturelle que l’on nommait joliment au temps d’avant Éducation populaire…  D’hier à aujourd’hui,  du temps de sa jeunesse lyonnaise où il rêvait déjà de devenir acteur à sa découverte du spectacle vivant lors d’une représentation du Brave soldat Chvéïk de Brecht, la même passion, la même flamme.

« Ce jour-là, avec le grand Jean Bouise dans le rôle-titre, je découvrais tout ! Lycéen, je fréquentai le Théâtre de la Cité cher à Roger Planchon ». La révélation, plus qu’un simple divertissement, il découvre qu’un autre théâtre est possible ! Comme il le dit, l’écrit et le répète inlassablement depuis cette époque, « un théâtre fondé à la fois sur une grande exigence artistique et la conception citoyenne d’un art dramatique ouvert sur la réalité du monde et désireux de s’adresser au plus grand nombre »… Ces principes, ceux de la décentralisation chers à Robin Renucci, l’ami et patron des Tréteaux de France, demeurent pour lui feuille de route. Une rencontre déterminante, encore, celle de Jean Dasté, le fondateur de la Comédie de Saint-Etienne, dont il intègre l’école de comédien en 1967. Pour ne plus quitter la scène et co-animer jusqu’en 1975 le Théâtre Populaire de Lorraine… Avec Jacques Kraemer et Charles Tordjman, un sacré trio de loubards, agitateurs politiques et artistiques à la mode Prévert et du groupe Octobre dans les années 30 ! Au cœur de la crise de la sidérurgie, un projet culturel et artistique au plus près des réalités locales, de la contestation sociale, pour l’émancipation de tous et de chacun ! Au final, le pouvoir en place y mettra bon ordre : censure, coupes budgétaires. « Je reste marqué par cette époque. Des fondamentaux, un certain regard, une conception de l’engagement artistique, qui demeurent toujours vivaces et essentiels pour moi », témoigne René Loyon.

Depuis lors, la compagnie RL a proposé moult spectacles, du classique au contemporain. De l’Antigone de Sophocle au Combat de nègres et de chiens de Bernard-Marie Koltès, de La double inconstance de Marivaux à La demande d’emploi de Michel Vinaver… Avec une bande d’interprètes fidèles, un authentique compagnonnage au fil des saisons et des créations ! Mieux encore, lieu de résidence de la compagnie installée dans le XVIIIème arrondissement de Paris, depuis 2002 La Fabrique se propose d’accueillir créateurs et jeunes troupes en manque de moyens pour travailler, répéter, présenter leurs projets artistiques. Avec stages et lectures publiques, interventions en milieu scolaire, école du soir pour adultes amateurs et apprentis comédiens, présentations de petites formes… Un travail au long cours, au service de la formation et de la création sur un quartier populaire, un appui essentiel depuis près de vingt ans pour l’émergence et l’éclosion de nouveaux projets artistiques, une authentique démarche d’éducation populaire au bénéfice de citoyens et jeunes comédiens ! Las, en 2017, le ministère de la Culture a déconventionné la compagnie. Plus de subventions, faute de moyens La Fabrique Théâtrale risque de devoir quitter les lieux et mettre la clef sous la porte, si rien ne vient changer la donne. « 120 acteurs sont inscrits à l’atelier, c’est une catastrophe annoncée pour 2020. Sans crier gare, en catimini, la marque insidieuse du macronisme : se débarrasser de toutes les dépenses contraignantes ! », se désespère René Loyon. Une décision incompréhensible, une pétition est lancée : lieu de partage, d’échange, d’émulation, de formation et de création, La Fabrique doit vivre !

Comme veulent vivre, désormais, les protagonistes de Falk Richter dans À deux heures du matin, serviteurs désenchantés et à bout de souffle d’un système économique qui les déshumanise à petit feu ! Plus de vie personnelle pour ces chasseurs de têtes, une errance d’aéroport en hôtel anonyme, la solitude comme prix à payer pour ces cadres enchaînés à des contraintes mortifères de réussite factice et de résultat immédiat. Jusqu’à ce que le vernis craque, la crise finale, le trop plein de contradictions devenues insurmontables, insupportables… Comme à son habitude, une mise en scène minimaliste pour René Loyon, un décor réduit à l’essentiel, un jet de lumière transversal pour tout éclairage, une troupe habitée par son propos entre ironie et désillusion pour que passe l’émotion du plateau à la salle. Seuls importent mots et gestes des comédiens pour exprimer la détresse, le ras-le-bol, la douleur du vivre, l’inanité d’une existence sans conscience morale.

Rompre, fuir, déserter… Oser peut-être reprendre le chemin du vrai, du simple, du juste, renouer en un mot avec son humanité ! Un spectacle recommandé pour se retrouver face à l’essentiel. Yonnel Liégeois

 

À voir aussi :

– Vie et mort de Mère Hollunder: jusqu’au 13/10, au Théâtre du Rond-Point. Dans une mise en scène de Jean Bellorini, un étonnant et désopilant Jacques Hadjane en vieille femme quelque peu acariâtre, mais si joliment attachante ! Interprétant son propre texte, une incroyable performance d’acteur qui donne figure et voix aux petites gens du quotidien. Une femme simple, mais libre, qui ne craint point d’énoncer ses quatre vérités.Y.L.

– L’animal imaginaire : jusqu’au 13/10, au Théâtre de La Colline. Auteur et metteur en scène, Valère Novarina explose une nouvelle fois le corps du langage ! Avec démesure, jubilation, poésie, extravagance. Une troupe de comédiens au top de leur forme, avec une formidable Agnès Sourdillon en meneuse de bande, des monologues inénarrables qui transgressent avec gourmandise et outrance toutes les règles du Verbe. Un vrai délire langagier, un suprême délice verbal. Y.L.

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Galilée, et pourtant elle tourne !

Jusqu’au 9 octobre à la Scala de Paris, Claudia Stavisky présente La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens jouent leur partition avec une belle conviction. Avec Philippe Torreton dans le rôle-titre.

 

La première vertu de cette Vie de Galilée, initiée et présentée par Claudia Stavisky, est de mettre en pleine lumière la qualité et l’actualité du poème dramatique de Brecht traduit par Éloi Recoing. Ce qui, après tout, pour ce qui concerne la mise en valeur d’un texte, devrait être la moindre des choses pour tout spectacle théâtral. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas comme en témoigne le travail effectué par Éric Ruf à la Comédie-Française, donné il y a à peine trois mois sur la même œuvre et dans la même traduction… Cela n’en souligne que mieux le mérite de Claudia Stavisky et de son équipe qui ont su tracer avec une belle et subtile autorité la ligne dramatique de la pièce de Brecht, en la débarrassant de toute fioriture et commentaire superflus, en rythmant les quinze séquences avec souplesse, au fil du passage du temps puisque la pièce se déroule de 1609 (un an avant que Galilée ne fasse hommage à la République de Venise et à son Doge de sa « nouvelle » invention, une lunette astronomique), jusqu’aux derniers jours du savant en 1642. Plus de trente ans de la vie de Galilée sont ainsi évoqués avec comme point d’orgue l’abjuration de ses théories sous la menace de l’Inquisition, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre secrètement ses recherches et de pouvoir transmettre ses fameux Discorsi.

Écrite en 1938, alors que l’auteur était en exil, la pièce ne fut créée qu’en 1943, puis reprise à Hollywood en 1947. Entre-temps, en 1945, la bombe atomique larguée sur Hiroshima a tout bouleversé. Brecht reprend sa pièce et l’infléchit : la recherche scientifique ne saurait définitivement ignorer ses relations avec le politique. Le conflit de Galilée avec les instances religieuses et politiques de son temps prennent soudainement une tout autre ampleur. Tout est dit, et de la plus belle des manières. La langue de Brecht, excellemment restituée par Éloi Recoing, est superbe et d’une grande subtilité, les comédiens emmenés par Philippe Torreton la portent à son plus haut degré d’incandescence. Il y a près de trente ans, Antoine Vitez avait mis en scène la pièce de Brecht (déjà dans la traduction d’Éloi Recoing) à la Comédie-Française dont il était alors l’administrateur, avec tous les moyens nécessaires (ne serait-ce qu’au niveau pléthorique de la distribution). Claudia Stavisky, qui fut l’élève de Vitez au CNSAD, n’a pas oublié cette représentation. Avec des moyens plus modestes (ils ne sont, par exemple, « que » onze comédiens à faire vivre ce Galilée), et sans vouloir en rien l’imiter, elle y fait tout de même référence, ne serait-ce que dans le souvenir qu’elle a gardé de la représentation. Voilà qui était de bon augure.

Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens, dirigés avec beaucoup de finesse par la metteure en scène, jouent leur partition avec une belle conviction. Emmenés par Philippe Torreton campant un Galilée qui, même au plus fort de son travail, n’oublie jamais les plaisirs de la vie. C’est un homme de chair, rusé, qui n’hésite pas à s’octroyer les mérites de la découverte d’un autre (celle de la lunette astronomique) pour pouvoir poursuivre ses recherches. Car chercher et penser sont, chez lui, de l’ordre de la jouissance. C’est cette figure, humaine, trop humaine, que Philippe Torreton incarne avec justesse. Il parvient à restituer les contradictions de l’homme, ce « jouisseur de la pensée » comme le souligne Claudia Stavisky. Et ce n’est pas le moindre mérite de Brecht que de nous avoir présenté avec une telle clarté toutes les données du problème, en un moment crucial de la vie et du travail de Galilée dont la logique des recherches ne pouvait qu’aboutir à la mise en cause de l’existence de Dieu… Philippe Torreton rend palpable tous les aspects de la personnalité du savant, entre sa farouche détermination à poursuivre ses recherches scientifiques et l’amour de la vie avec ses côtés nobles et moins nobles (comme la peur viscérale de la souffrance, celle que pourrait lui infliger la torture que lui promet l’Inquisition au cas où il persisterait dans l’affirmation des conséquences de ses découvertes). Toute l’équipe, de Frédéric Borie à Michel Hermon que l’on est heureux de retrouver sur un plateau de théâtre, en passant par Alexandre Carrière ou Nanou Garcia, l’épaule au mieux, tous au diapason pour rendre justice à l’œuvre de Brecht. Jean-Pierre Han

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Émigrés, un plateau sans racines

Au théâtre des Déchargeurs (75), se joue Les émigrés, la pièce du dissident polonais Slawomir Mrozek. Deux exilés, l’un pour des raisons politiques et l’autre pour des raisons économiques, s’affrontent un soir de réveillon. Un bijou qui n’en finit pas de briller.

 

XX rentre souriant et raconte sa virée à la gare centrale où il a fricoté avec une belle passagère de première classe. AA, allongé sur un lit de fortune, démonte son récit, sachant bien qu’il n’a fait que rêver dans des pissotières crasseuses… Sur la scène des Déchargeurs, on comprend vite que ces deux hommes qui cohabitent dans une cave aménagée avec les moyens du bord, où courent les tuyaux de canalisation, sont des exilés dans la dèche. Deux émigrés qui partagent la même solitude mais que tout semble opposer. Après s’être chamaillés autour d’un unique sachet de thé, les voilà autour d’une boîte de conserve planquée par AA, qu’il s’apprête à manger. Son compère l’en dissuade lui prouvant, image à l’appui, qu’il s’agit d’une pâtée pour chien.

Les scènes, assez cocasses au début, prennent un ton plus grave à mesure de la soirée. La musique de l’appartement du dessus leur rappelle que c’est le réveillon de la Saint-Sylvestre. Alors qu’AA est effondré sur sa couche, XX vient le tirer de sa torpeur : sur la table à repasser, il a dressé une nappe sur laquelle il a posé une bouteille d’alcool providentielle et une orange. Une lueur de joie se pointe, l’un met une cravate, l’autre, un nœud papillon. Las, l’alcool aidant, au fil des confidences, leurs antagonismes explosent. Tandis que l’un, dissident politique, philosophe sur la liberté, l’autre qui se tue la santé sur les chantiers, rêve de retourner au pays pour construire une belle maison où il mettra femme et enfants.
Les émigrés est une pièce puissante à la fois drôle, féroce et grave. Elle fut écrite dans les années 1970 par le dramaturge polonais Slawomir Mrozek, alors installé à Paris. Sa première pièce, La police, sur le rôle de la police secrète dans un État totalitaire, créée en 1959 à Varsovie, est très vite interdite. Dès 1963, Mrozek choisit l’exil et se voit déchu de sa nationalité cinq ans plus tard, quand les chars soviétiques envahissent Prague. Réfugié politique en France, ses œuvres sont portées notamment par Laurent Terzieff, qui jouera Les émigrés en 1975 dans une mise en scène de Roger Blin.

Aujourd’hui, en plein drame des réfugiés – une question dont les arts s’emparent à juste titre –, la pièce reprend toute son acuité. Mise en scène par les Kosovars Imer Kutllovci et Ridvan Mjaku, elle est servie par deux comédiens époustouflants, le Sarajévien Mirza Halilovic et le Moscovite Grigori Manoukov. On en avait vu la création dans le grenier du théâtre de la Reine blanche en 2016, endroit décati idéal pour la jouer ! On craignait de la revoir sur un plus petit plateau comme celui des Déchargeurs parisiens. Une totale réussite, les artistes ont eu l’ingéniosité de s’adapter à ce nouvel écrin. Amélie Meffre

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Avignon, Homard et moi

Je suis de retour du Festival d’Avignon où il me fut donné d’étancher ma soif de culture, de rencontres et de débats tout comme ma boulimie de spectacles*. Ma palme personnelle ? La compagnie du Théâtre du Mantois pour « La guerre de Troie, en moins de deux ! » au Théâtre des Halles et une mention spéciale pour « Les imposteurs » d’Alexandre Koutchevsky, mis en scène par Jean Boillot au 11*Gilgamesh-Belleville… Depuis, canicule oblige, je suis resté prostré devant le super ventilateur-brumisateur-faiseur-de-ions, cadeau de mes cousins Legras, avant que, la fraicheur enfin revenue, je décide de poursuivre l’aménagement de mon castel loirétain.
Pendant ce temps, un mangeur de homards a été remplacé par une croqueuse de services publics ! De vils politiciens envisagent d’étrangler nos retraites, d’autres signent des CETA douteux ou décorent des pandores malodorants. Attention, cependant, ils ne perdent rien pour attendre. Encore deux-trois clous, quelques plongeons dans la piscine suivis de balades en forêt : septembre me verra, tout neuf et tout bronzé, prêt une nouvelle fois à affronter l’ogre capitaliste. Jacques Aubert

*La photo de la scène du palais des Papes a été prise le soir de la représentation d’ « Architectures ». Malheureusement, vous ne verrez pas Emmanuelle Béart : c’était l’entracte !

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Bussang et son théâtre populaire

Voilà plus de 120 ans que le Théâtre du Peuple anime le village de Bussang, niché au cœur de la vallée vosgienne. Comme à ses débuts, le lieu mélange amateurs et professionnels et accueille un public panaché. Avec trois pièces à l’affiche, jusqu’en septembre. Retour sur une aventure hors du commun.

 

C’est en 1895 que Maurice Pottecher, jeune poète, marié à la comédienne Camille de Saint Maurice, dite « Tante Cam », a l’idée d’installer un théâtre dans son village natal, Bussang (Vosges). Son père, Benjamin, à la tête d’une importante usine de fabrication de couverts est ouvert aux idées humanistes. En tant que maire, il fait construire un hôpital, une école et même une gare où le train arrive depuis Paris. Il va donc financer le projet du fils qui participera à l’essor de la vallée. Elle est alors dynamique en cette fin du XIXe siècle quand on compte, outre l’entreprise Pottecher qui emploiera jusqu’à 300 personnes, sept usines textiles et des thermes qui amènent nombre de touristes.

Une aventure villageoise
L’idée est d’impliquer la population locale dans la vie du théâtre, tant dans la construction de la grande bâtisse en bois, avec son célèbre fond de scène s’ouvrant sur la forêt, que dans la réalisation des décors et des costumes, l’administration et les représentations. Les menuisiers et électriciens se font régisseurs quand les ouvrières du textile confectionnent les costumes. « La Passion de Jeanne d’Arc », « L’Anneau de Sakountala », « L’Empereur du Soleil couchant », « Le Château de Hans »… : les pièces de Maurice Pottecher sont jouées par des membres de la famille, tels le célèbre chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher ou son père que l’on désigne comme le « Raimu vosgien ». S’y mêlent aussi des professionnels, tels « Tante Cam » ou Pierre Richard-Willm, une vedette de l’époque qui va participer à l’aventure et attirer un large public. Ils se chargeront de repérer et de former à la scène des habitants du village, de la directrice

©Jean-Louis Fernandez

de l’hôpital au secrétaire de mairie, mais aussi des ouvriers des usines.

L’utopie à l’œuvre
Pour devise « Par l’art pour l’humanité », Maurice veut bâtir « un théâtre à la portée de tous les publics, un divertissement fait pour rapprocher les hommes et gommer les clivages sociaux et culturels ». Au Théâtre du Peuple se côtoieront le bourgeois local, l’ouvrier comme le touriste et l’intellectuel. Comme le souligne l’historienne Marion Denizot, « Maurice Pottecher met directement en pratique sa conception théorique d’un théâtre populaire. Il définit un répertoire écrit pour le public local (…). Les sujets sont prioritairement issus (…) de ce que l’on pourrait nommer le « folklore local » ». Dans le courant hygiéniste de l’époque et dans une démarche paternaliste, Maurice Pottecher entend offrir à la population des « loisirs sains ». Ainsi sa première pièce jouée en 1895, « Le Diable marchand de goutte » dénonce le fléau de l’alcoolisme. La démarche d’œuvrer à la démocratisation du théâtre s’inscrit aussi dans les idéaux d’alors, défendus par de grands noms tels Jules Renard, Jacques Copeau, Charles Dullin, Louis Jouvet ou Romain Rolland. Ils viendront saluer à Bussang la naissance du premier théâtre populaire. Sur des intuitions,

©Jean-Louis Fernandez

convictions et ambitions portées et partagées ensuite par Jean Vilar.

Un pari gagné
Un siècle et deux décennies plus tard, le Théâtre du Peuple continue de défendre sa mission première en proposant un théâtre exigeant et accessible au plus grand nombre. Le répertoire s’est élargi dès les années 1970 avec des pièces du répertoire (Shakespeare, Tchekhov, Brecht…) et des textes contemporains. Nombre de metteurs en scène de talent en ont pris les rênes à l’image de Tibor Egervari, François Rancillac, Jean-Claude Berutti, Christophe Rauck, Pierre Guillois, Vincent Goethals ou depuis 2017, Simon Delétang. Maintenant, l’activité se déploie tout au long de l’année avec des spectacles et des stages. Ce théâtre chargé d’histoire attire encore aujourd’hui une foule importante de spectateurs, dont beaucoup ne sont pas des férus de théâtre. Amateurs et comédiens confirmés continuent à se côtoyer sur scène quand bénévoles et professionnels gèrent le lieu en pleine ébullition estivale. Une bien belle réussite ! Amélie Meffre

Du classique au contemporain :

Avec « La vie est un rêve » de Pedro Calderón de la Barca, le metteur en scène Jean-Yves Ruf plonge le spectateur bussenet en plein siècle

©Jean-Louis Fernandez

baroque, le Siècle d’or espagnol ! Écrite en 1635, la pièce est le chef d’œuvre de Calderon, emblématique des questions qui agitent le dramaturge : la force de la liberté contre les puissances du mal. Conte initiatique autant que fable politique, entre rêve et réalité, l’histoire mouvementée du jeune Sigismond. En terre de Pologne, un vieux roi quelque peu « timbré » de prescience, inflige à son fils un traitement inhumain : à craindre un futur comportement bestial, il en fait un animal ! Trois journées qui conduisent de la soumission à la révolte, un délirant enchevêtrement de quiproquos, mentaux et verbaux, sur les désirs et les passions, les fantasmes et les pulsions… Entre drame et comédie, une interprétation qui mêle comédiens amateurs et professionnels dans la tradition de Bussang ! Avec le jeune Sylvain Macia dans le rôle de Sigismond et l’affûté Thierry Gibault en roi Basile.

Pour basculer en totale modernité avec « Suzy Storck », le spectacle

©Jean-Louis Fernandez

en soirée… Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor, une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancoeurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente Simon Delétang, « qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale, une mise en scène minimaliste mais fort suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de Magali Mougel, une jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple s’enorgueillit à juste titre de mettre sous les feux de la rampe, une première depuis la disparition du « padre » et fondateur, Maurice Pottecher. Yonnel Liégeois

Koltès, d’Avignon à Bussang :

Après le succès remporté au récent festival d’Avignon, dans l’enceinte de l’emblématique Caserne, « Moi, Bernard » franchit la ligne des Vosges pour s’installer en la prairie de Bussang. Disparu en 1989, compagnon de route de Patrice Chéreau, Bernard-Marie Koltès demeure l’un des plus grands dramaturges de notre temps ! Tout amateur de théâtre connaît, a vu ou applaudi au moins l’une de ses pièces : La nuit juste avant les forêts, Combat de nègre et de chiens, Roberto Zucco, Dans la solitude des champs de coton… S’emparant de

©Marc Philippe

sa correspondance (Lettres, un recueil paru en 2009 aux éditions de Minuit), Jean de Pange nous plonge avec tendresse et délicatesse dans les méandres de la vie de cet homme et dramaturge au destin si singulier ! Pas d’afféteries dans la bouche du comédien : les mots, rien que les mots et propos de Koltès, ses peurs, ses craintes, ses doutes, ses ambitions et ses échecs d’écriture, sa soif de vivre à Metz ou ailleurs : en Afrique, aux Amériques, au Portugal ! « Je ne l’ai jamais rencontré, mais il m’accompagne depuis le début de ma pratique théâtrale », avoue Jean de Pange. « Je fais le choix de traverser son existence fascinante, d’oser le « je » de Bernard tout en restant bien moi ». Entreprise réussie, dans une mise en scène de Laurent Frattale, la mise en lumière des temps forts de l’existence d’un homme révolté par la faillite de l’Occident. Qui brûle sa vie à la quête d’autres amours et d’autres cultures, d’autres continents et d’autres écritures. Un spectacle qui incite et invite à s’immerger à corps perdu dans l’œuvre de Koltès. Yonnel Liégeois

À voir : « L’impromptu », lectures de textes contemporains du monde entier par les équipes artistiques de l’été. « Tartuffe » de Molière, dans une mise en scène de Jean de Pange au Théâtre de la Rotonde à Thaon-Les-Vosges (bus gratuit aller-retour au départ du Théâtre du Peuple). « La place royale » de Corneille, dans une mise en scène de Claudia Stavisky, au Théâtre du Peuple de Bussang. « Faits d’hiver », cinq auteures et metteuses en scène présentent leur travail à Bussang, dans une expérience théâtrale inédite. 

À lire : Le Théâtre du Peuple de Bussang, cent vingt ans d’histoire, par Bénédicte Boisson et Marion Denizot (Éditions Actes Sud). Le Théâtre du Peuple, par Romain Rolland (préface de Chantal Meyer-Plantureux, Éditions Complexe). Un siècle de passions au Théâtre du Peuple de Bussang, par Frédéric Pottecher et Vincent Decombis (Gérard Louis éditeur). Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux, par Chantal Meyer-Plantureux (préface de Pascal Ory, Éditions Complexe).

À écouter : « Le théâtre de Bussang, une aventure villageoise ». Un documentaire d’Amélie Meffre, réalisé par Anne Fleury (1ère diffusion : 02/11/2016).

 

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