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Didier Eribon, la honte des origines

Un jour, nombre d’entre nous ont du quitter leur famille modeste pour aller étudier et se réaliser dans un autre milieu social et culturel. Non sans honte et douleur, parfois refoulées. Dans « Retour à Reims », le sociologue Didier Eribon les évoque sur la scène de la Maison des Métallos.

 

 

Très jeune, il part de chez ses parents. Sans se retourner, quittant plein de rage celle qu’il appelle « la ville de l’insulte » où il n’a cessé de subir l’homophobie ambiante et particulièrement celle de son propre père… Son goût immodéré de la lecture le pousse à vouloir approcher d’autres mondes, sous d’autres cieux plus tolérants. retour_a_reims26« Je pensais qu’on pouvait vivre sa vie à l’écart de sa famille et s’inventer soi-même, en tournant le dos à son passé et à ceux qui l’avaient peuplé », écrit-il. De fait, il ne revint pas pendant plusieurs décennies, ne gardant qu’un contact épisodique avec sa mère. A la mort du père, aux funérailles duquel il n’a pas assisté, il la retrouve. Cette confrontation douloureuse est le socle de « Retour à Reims », l’adaptation théâtrale de son livre au titre éponyme, mis en scène avec beaucoup de subtilité par Laurent Hatat à la Maison des Métallos. Dans une scénographie épurée, il alterne habilement les dialogues entre la mère et le fils (interprétés pas Sylvie Debrun et Antoine Mathieu, tous deux excellents) et les monologues d’introspection de l’auteur.
Il découvre que « le retour dans le milieu d’où l’on vient … est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié ». Sa mère le guide sur le chemin des souvenirs refoulés en étalant devant lui de vieilles photos, en lui rappelant le dur labeur qu’ils ont assumé toute leur vie, son père et elle : il comprend ainsi le terrible déterminisme social qui a écrasé ses parents et notamment son père. « L’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Progressivement, il remet en cause « l’idée, évidente en apparence, que ma rupture totale avec ma famille pouvait s’expliquer par mon homosexualité, par l’homophobie foncière de mon père et celle du milieu dans lequel j’avais vécu…. RetourAReims-01pour éviter de penser qu’il s’agissait tout autant d’une rupture de classe avec mon milieu d’origine ». Du conscient du brillant intellectuel de gauche qu’il est devenu, émerge un constat affligeant : « mon marxisme de jeunesse constitua donc pour moi le vecteur d’une « désidentification » sociale : exalter la classe ouvrière pour mieux m’éloigner des ouvriers réels ». Et d’ajouter qu’il « il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ». De ce constat, lui vint la nécessité de publier en 2009 « Retour à Reims » : un témoignage sur la honte…d’avoir eu honte de ses origines prolétaires.

Bien évidemment, ce récit fait écho à l’œuvre incontournable d’Annie Ernaux, qui écrivit son « Retour à Yvetot » en 2013 et n’a de cesse d’investir le champ du déterminisme social. De Didier Eribon, elle dira d’ailleurs qu’il est « difficile de rendre compte de toute la réflexion et de toute l’émotion que suscite la lecture du livre ». Pourtant, s’ils sont bien frère et sœur de transfuge, leur vécu et leur approche sont assez différents : conscience tardive et analysée de façon sociologique chez lui, réalité frontale reçue en pleine figure dès le plus jeune âge pour elle. Dans « Le vrai lieu », un livre d’entretiens avec Michelle Porte, elle parle d’« expérience précoce de la pauvreté » avec, rapidement, l’envie rageuse de témoigner. « Quand j’avais 22 ans j’ai noté dans mon journal « j’écrirai pour venger ma race ». Je voulais dire, la classe sociale dont je suis issue », confie-t-elle.
armoiresCe qu’elle fit, dix ans plus tard, dans « Les Armoires vides » en écrivant « contre une forme de domination culturelle, contre la domination économique… contre la langue que j’enseigne, la langue légitime, en choisissant d’écrire dans une langue qui véhicule des mots populaires et des mots normands… ». Le maniement alerte de cette plume de combat n’évite pas le malaise douloureux lié au fossé culturel qui l’éloigne, malgré elle, de sa famille qu’elle continue de fréquenter. Selon elle, une douleur due au fait que les parents « veulent qu’on soit plus instruit qu’eux… mais qu’on reste identique…. qu’on ne les perde pas en cours de route. Il y a une double contrainte, s’instruire et rester pareil ».

Les générations se succèdent, mais c’est pourtant la même souffrance qu’une jeune agrégée de lettres, lorraine d’origine italienne, exprimera plus tard dans un livre qui rendait hommage aux mineurs et sidérurgistes. Notamment à son père Angelo, syndicaliste et militant communiste, devenu maire de sa ville Audun-le-Tiche. Elle s’appelle Aurélie Filippetti. Dans « Les derniers jours de la classe ouvrière », elle évoque elle-aussi cette « putain de glorieuse mission suicide que ses parents lui avaient de toute éternité confiée : réussir, faire des études. Agent double ». La mission accomplie, elle constate alors douloureusement avoir l’impression d’être « …irrémédiablement passée de l’autre côté, d’avoir trahi par loyauté à la cause, trahi par fidélité ». Quant au sentiment de honte, « c’est venu petit à petit, ça se glisse sans qu’on y prenne garde…Une ombre de différence comme un goût de râpeux dans la bouche ». classeLors d’un entretien accordé en 2004 à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, elle tentait d’expliquer ce malaise : « Comment vous dire ? Comme une forme de dédoublement de la personnalité : un jour j’étais invitée à dîner chez les parents d’un ami, toute la soirée on discuta littérature… Impensable ! Chez moi on parlait des difficultés de la vie quotidienne ou de la politique, censée les aplanir ».

On a peu de témoignages de ceux qui ont réussi dans d’autres domaines. L’exercice et l’ivresse du pouvoir économique ou politique refoulent peut-être davantage la réflexion sur les origines et l’éventuel sentiment de honte et…de honte d’avoir eu honte ! Cependant, parmi les personnalités très exposées médiatiquement, il y a quelques contre-exemples d’hommes qui semblent assumer pleinement leur extraction très modeste et/ou provinciale sans gêne ni gloire particulière. Notamment Djamel Debbouze qui ne craint pas d’inclure dans ses spectacles des éléments ubuesques de ce choc des cultures auquel il fut confronté. Double dans son cas, puisqu’il est à la fois issu d’une famille pauvre et étrangère. Un autre humoriste gère également avec pudeur et sincérité cette origine prolétaire, reconnaissant même parfois publiquement quelques lacunes : l’animateur-producteur Laurent Ruquier. Son seul malaise parfois, a-t-il confié, concerne son niveau de revenus élevé qu’il juge, quelque soit la somme de travail fourni, disproportionné et un peu indécent par rapport aux autres travailleurs de ce pays. Scrupule qu’il soulage, selon ses proches, par une très grande générosité.

L’humour permettrait-il de prendre le recul nécessaire pour rester sereinement soi-même d’un milieu à l’autre ? Serait-il la baguette magique permettant d’adoucir les mille épines sur le chemin mouvementé des transfuges de classe ? Chantal Langeard

A l’initiative de l’UFM-CGT (Union Fraternelle des Métallurgistes), à l’occasion des représentations de « Retour à Reims » jusqu’au 22/02, sont proposées des places à 8€ au lieu de 14€. A réserver directement à la Maison des Métallos (01.47.00.25.20) avec le mot de passe « CGT ».

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Le travail, selon Pierre-Yves Gomez

Prix du Livre « Ressources Humaines » 2014, l’ouvrage de Pierre-Yves Gomez, « Le travail invisible, enquête sur une disparition », replace le travail au cœur de l’économie et de la création de valeur. Mais aussi du développement de l’individu et du collectif. Entretien

 

 

 

Jean-Philippe Joseph – Dans votre livre, « Le travail invisible, enquête sur une disparition« , vous expliquez que la financiarisation de l’économie a fait disparaître le travail. Comment en est-on arrivé là ?
Pierre-Yves Gomez – Ce qui m’intéressait, c’était de montrer la façon dont la macroéconomique et la microéconomique sont liées, comment la recherche de profits réels ou fantasmés destinés à financer l’économie de la rente, et les fonds de pension en particulier, s’est traduite concrètement pour les salariés. L’orientation de l’épargne des ménages vers les marchés financiers et le capital des entreprises, il y a trente ans, a permis aux entreprises – surtout les plus grandes et les plus rentables – d’accéder à un financement non remboursable. Mais il a fallu en contrepartie rémunérer ce capital à un taux plus élevé que celui de la dette. C’est pourquoi l’organisation de l’entreprise s’est retrouvée toute entière tournée vers la production de profits et la création de valeur pour l’actionnaire. Et, progressivement, la finance a pris le pas sur l’économie réelle. On a multiplié les écrans, les critères de gestion, pour s’assurer que chaque étape du processus de production participe de cette création de profit. Au point que le travail réel, au sens de la connaissance du travail tel qu’il se fait, a fini par perdre son sens et disparaître, devenant invisible à ceux qui sont en charge de l’organiser.

J-P.J. – Comment est-ce possible ?
P-Y.G. – Il y a eu une survalorisation des critères de performance et une hypertrophie du travail objectif, réduit à sa quantification financière. La dimension subjective, celle qui fait le réel du travail, qui donne son sens au travail (le sens aussi bien au plan de la signification que de la direction), a été escamotée. Or, la subjectivité du travail est fondamentale, comme a pu le montrer Marx, dans les Manuscrits de 1844, notamment. gomezC’est ce qui fait la vie, ce par quoi on s’exprime à la vie, on se réalise, à rebours de la conception doloriste inventée par la pensée libérale au 19ème siècle et des raccourcis étymologiques (1). L’évolution du rôle des managers fait qu’ils croient pouvoir tout contrôler. Ils sont devenus des spécialistes de l’organisation, fixant des objectifs et assignant des moyens. Mais ils n’ont pas la vision du réel du travail. A tout vouloir contrôler, on finit par empêcher le travail, à perdre en vitalité, en créativité. Dans le livre, je cite l’exemple d’opérateurs d’un centre d’appel dans le secteur de la téléphonie qui, de retour chez eux le soir, investissent les forums sur le Net pour renseigner les internautes sur les pannes plus spécifiques, ce qu’ils ne peuvent pas faire dans le cadre de l’entreprise, tant les questions et les réponses sont codifiées et normalisées. Ce n’est pas un hasard, je pense, si Internet, dont la culture est fondée sur la gratuité, le don et l’absence de contrôle, s’est développé au moment où l’entreprise a édicté toujours plus de normes, de ratios, de tableaux de bord. Empêché ou contraint, le travail finit toujours par se libérer et s’émanciper ailleurs. La richesse créée se retrouve à l’extérieur et cet extérieur menace de détruire l’entreprise. Aussi, les entreprises se retrouvent-elles à courir après Internet pour essayer de l’intégrer dans leur modèle d’affaires, ce qui est très compliqué…

J-P.J. – L’économie financiarisée serait arrivée, selon vous, au terme de son cycle.
P-Y.G. – La crise que traversent nos économies est celle d’un modèle de production. Au milieu des années 2000, l’intensification du travail est arrivée à un point tel qu’il a fallu faire des promesses sur des valeurs futures, la rentabilité, l’innovation… Et puis les promesses explosent comme des bulles car elles ne reposent que sur des spéculations. On peut dire ce qu’on veut, mais c’est le travail humain qui crée la valeur économique. Cependant, des signes de dé-financiarisation apparaissent dans les entreprises. Au Crédit Agricole, par exemple, un accord sur les conditions de travail a été signé en 2011 avec les syndicats visant à rendre sa place au travail et à permettre aux managers de se recentrer sur la réalité du travail. On présente aussi souvent les entreprises de la nouvelle économie comme des modèles, mais on oublie de dire que Google et les autres s’appuient sur la valorisation du travail humain, des compétences, des savoir-faire, de la créativité, pour grandir.

J-P.J. – Mais c’est au nom du marché que des dizaines de milliers d’emplois sont détruits chaque année. Et les pouvoirs publics ne semblent pas pouvoir y faire grand-chose…
P-Y.G. – Cela fait trente ans qu’on parle de mettre l’emploi et la lutte contre le chômage au cœur des politiques publiques… et ça ne marche pas. Peut-être parce que la question n’est pas celle de l’emploi, mais de la réappropriation du travail comme ce qui fait sens commun dans la société. Le capital a ses défenseurs, très bien. Mais qui parle du travail en tant qu’activité ? L’emploi ne parle pas vraiment du travail, il parle de la quantification abstraite du travail. Le salaire ne parle pas du travail, il parle de la rémunération du travail.

J-P.J. – On imagine que les organisations syndicales ont un rôle important à jouer ?
P-Y.G. – Les syndicats ont eux aussi besoin de se réapproprier la question du travail. Sciemment ou pas, ils se sont adaptés à la financiarisation. Ils ont trouvé leur place dans un nouvel équilibre social qui a fait d’eux des acteurs de la compensation face à l’intensification du travail, acceptant un compromis sur les loisirs, les primes, la réduction du temps de travail…

Photo Daniel Maunoury

Photo Daniel Maunoury

Oui, on a besoin des syndicats, parce qu’on voit bien que dans l’articulation capital/travail, ça a du sens de défendre le travail en tant que travail. Travailler ne se résume pas à toucher un salaire. Le travail représente une part importante de la vie, il joue un rôle émancipateur, encore faut-il pouvoir se l’approprier. La question n’est pas de le ré-enchanter, mais de retrouver cette dimension anthropologique qui fait la dignité de l’Homme. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph
(1) Le mot « travail » vient du latin Tripalium qui désignait un instrument à trois pieux destiné à la délivrance des animaux ou au ferrage, avant de prendre le sens, au Moyen Âge, non pas de la torture, mais d’un instrument de torture.

Parcours
1989 : Professeur associé à l’École de management de Lyon
1993 : Doctorat en sciences de Gestion (Université Lyon III)
2001 : Publie « La république des actionnaires : le gouvernement des entreprises entre démocratie et démagogie »
2003 : Dirige l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises
2011 : Préside la Société française de management
2014 : Prix RH pour son ouvrage « Le Travail invisible, enquête sur une disparition »

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Métro, boulot et… dodo ?

Français ou étrangers, retraités ou salariés, en cette veille de Noël, personne n’est à l’abri de semblable galère : se retrouver un jour sans logement, devoir errer de foyer en hôtel pour éviter la rue. Ni chômeurs ni clochards, les « sans-domicile » réclament juste un peu de dignité et un vrai toit pour leurs enfants.

 
En cette matinée pluvieuse, la charmante Célestine est ravie d’offrir un café bien rue1chaud à son interlocuteur. Ravie surtout de quitter son salon douillet où trône l’aquarium offert par des amis pour rejoindre sa cuisine spacieuse : presque un luxe pour la jeune femme, habituée à vivre depuis de trop longs mois en un espace restreint avec ses deux enfants !
Son HLM, Célestine l’attendait depuis plus de trois ans ! Trois ans à errer de foyer en hôtel, d’hôtel en foyer, une galère qu’elle n’est pas prête d’oublier, qu’elle ne veut surtout pas oublier en dépit d’un regard pétillant aujourd’hui de bonheur… « Dès mon bail signé, le soir même, sans lumière ni chauffage, j’ai emménagé. Disons plutôt que j’ai pris possession des lieux, une première nuit dont je me souviendrai : dans ma précipitation, j’ai confondu la valise aux couettes avec celle des chaussures ! Une nuit glaciale, mais si chaude au cœur pour les enfants et moi ». Avant, Célestine a tout connu : l’hébergement dans la famille, chez des amis, la ronde infernale des hôtels puis en foyer. De toutes, l’expérience la plus sinistre, la plus inhumaine : un loyer exorbitant pour un espace insalubre dans un hôtel du 12ème arrondissement de Paris, une chambre minuscule où règnent promiscuité et manque d’intimité, sans confort ni sécurité. Pourtant, comme tant d’autres en pareil cas, Célestine travaille et touche un salaire. Pas suffisant cependant, pour convaincre bailleurs et propriétaires à lui louer un appartement. Que faire ? « Dans mon malheur, j’ai toujours eu la chance d’échapper à la rue, Même lorsque je fus un jour expulsée sans ménagement par un hôtelier : j’ai retrouvé toutes nos affaires sur le trottoir, et sous la pluie. La honte, l’humiliation pour moi, et tout ça devant les enfants ! » Juste le temps d’alerter les services sociaux avant la nuit et de retrouver en catastrophe, avec les deux petits, un nouvel hébergement en hôtel. Le loyer mensuel de la chambre, « à prendre ou à laisser, il n’y a pas à discuter » ? 2000 € par mois…

Célestine et les autres ? Combien sont-ils à vivre ainsi en France, dans des rue2conditions de logement ou d’hébergement indignes du troisième millénaire ? Le 31 janvier 2014, comme chaque année, la Fondation Abbé Pierre a fait le bilan et livré à nos décideurs et gouvernants, presse et grand public, des chiffres révélateurs et accusateurs. Parmi les dix millions de Français en mal-logement, l’association compte 3,5 millions de personnes mal logées (c’est-à-dire privées de domicile personnel ou qui vivent dans des conditions difficiles), et plus de 5 millions de Français « fragilisés par rapport au logement » (les locataires en situation de précarité énergétique, qui ne peuvent pas payer leur loyer ou encore les foyers surpeuplés). 14 600 vivent dans la rue, 100 000 au camping, 150 000 chez des tiers et plus de 300 000 autres personnes logées à l’hôtel toute l’année : au final, la fondation a recensé plus d’un million de personnes privées de logement personnel ! Et les statisticiens de l’Insee d’enfoncer le clou : on dénombre près de 50% de sans-domiciles en plus entre 2001 et 2012 (141.500 personnes au total aujourd’hui)… Pourtant, ni Célestine ni tous les autres ne sont clochards ou en rupture de ban avec la société ou leur entourage. Le chômage ou le déracinement, l’endettement ou une rupture familiale, et c’est direction un square ou un squat pour tous ces précaires et victimes de la crise économique, ces accidentés de la vie ou ces salariés bien sous tous rapports jusqu’à l’expulsion fatale…
« La rue, ça arrive, et pas qu’aux autres », écrit Véronique Mougin dans « Papa, ruemaman, la rue et moi ». Et la journaliste de conter, avec une certaine pointe d’ironie, ce temps où l’on pensait que « ça » ne nous arriverait jamais. « Perdre sa maison, être expulsé de son appartement, se retrouver dehors : impensable, impossible. La galère, c’était bon pour le clochard du coin, plus ou moins sale et aviné, que l’on imaginait désocialisé, forcément seul dans la vie. Forcément. Car nul citoyen bien entouré, nul papa, nulle maman, ne pouvait être acculé à dormir en plein air ! L’emploi, la solidarité familiale étaient alors de solides remparts contre l’infortune. Du moins le pensait-on, c’était il y a longtemps ».

Depuis, restructurations et délocalisations industrielles frappent les uns tandis que le bouclier fiscal protège les autres, la crise boursière est prétexte à licenciement pour les uns et à l’enrichissement pour d’autres, le prix des loyers ou du mètre carré flambe tandis que le chiffre du chômage explose. Depuis, une autre réalité s’impose : selon un sondage Tns – Sofres réalisé en octobre 2008 pour le ministère du logement, 60% des Français jugent possible qu’eux-mêmes ou l’un de leurs proches finissent un jour à la rue ! Combien sont-ils les demandeurs d’un logement HLM en France métropolitaine ? 1 200 000, dont 330 000 en Ile de France et plus de 100 000 pour la seule capitale… Des chiffres au final si alarmants que d’aucuns estiment « scandaleuse la rétention de logements vacants dans des villes où sévit la crise du logement » ! Selon certains élus, il existe dans Paris, et alentour, des immeubles d’habitation inoccupés depuis des décennies. Une véritable provocation pour tous ceux qui sont en attente d’un toit…
Réquisition ? Le maître – mot est lâché, épouvantail pour les défenseurs de la propriété privée, solution équitable pour nombre d’associations. Pour l’heure, avant que la crise ne s’aggrave, l’urgence s’impose : engager un vaste plan de rénovation et de construction du logement social. Yonnel Liégeois

 

« Papa, maman, la rue et moi »
Durant deux ans, Véronique Mougin et Pascal Bachelet, l’une journaliste et l’autre photographe, sont partis à la rencontre de « mal-logés ». Pour les écouter et témoigner de leur situation, faire en sorte qu’on prenne enfin le temps de les voir et de les écouter. « Papa, maman, la rue et moi » se feuillette comme un superbe livre de vie où les mots et les photos s’entrechoquent et colorent de lumière le destin de ces hommes, femmes et enfants qui, en pleine galère, croient encore à leur dignité. Un livre constat éclairant, un livre combat émouvant.

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Daniel Forget, le cirque et la cité

« Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » de Daniel Forget, nouvellement paru aux éditions de l’Atelier, raconte la genèse d’une structure, éducative et créative, dont l’histoire conduira  à l’inauguration d’un cirque « en dur » à Bagneux en 2015. Nous sommes en Ile de France, tout près de Paris.

 

 

Bagneux ? Une de ces banlieues que les politiques de la ville désignent trop souvent de « zones » difficiles, prioritaires ou urbaines sensibles. Nous acceptons trop nous-mêmes ce langage stigmatisant qui porte l’abaissement. Eh bien non, ce coin de banlieue, la cité des Cuverons dans le quartier des Blagis, Cirque2relève pour nous de l’appellation non contrôlée de quartier exceptionnel ! Nous le couronnons ainsi après avoir lu « Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » où se produit un miracle, c’est-à-dire quelque chose d’inattendu qui surgit de l’aléatoire de « succession de rencontres, d’émerveillements, de discussions, d’interrogations, de conflits » et qui résulte pourtant d’une volonté commune inextinguible, d’un désir, de l’obtenir ! Un équipement circassien va naitre de cette conjonction.

Dans cette périphérie, mais ouvert sur tout l’environnement, noué à l’espace urbain de la localité, enkysté dans les grandes barres construites dans les années 1960, articulé au territoire régional plus large encore dont il participe, émergent aujourd’hui les fondations d’un cirque. Ce lieu si singulier, si particulier est ainsi celui de l’art le plus universel qui soit.

Là s’invente une action artistique et poétique, celle du cirque « ontologiquement » Cirque4populaire depuis la nuit des temps, qui sécrète sa toile, forme politique de rassemblement sans exclusive. Une telle composition ne se décrète pas administrativement. L’amalgame prend dans un mouvement, dans une marche… Des décisions, des appuis publics, institutionnels, il en faut et il y en aura, mais il faut surtout une idée juste de ce qu’on veut artistiquement et qui donne pugnacité irrésistible au vouloir commun qui se l’approprie et le modèle.
Mais alors, reprenons le livre qui nous conte l’aventure du « Plus petit cirque du monde » communément surnommé le « PPCM ». C’est une toute petite histoire, minuscule même, sans aucune prétention, simple comme bonjour. Nous la lisons, le regard écarquillé comme celui des enfants émerveillés au cirque, tiens justement. Et c’est pourquoi elle pourrait bien se révéler pour le lecteur d’un très grand intérêt, et souhaitons-le, d’une grande puissance de contamination. Elle s’offre à nous comme une poignée de mains cordiale, généreuse. Elle nous lave des pensées de certitudes et de systèmes désabusées, pessimistes ou défaitistes qui annoncent la fin du monde pour demain ! Ronchonnes quoi… Elle nous réconcilie avec le possible, voire avec l’impossible, avec l’audace d’agir, l’envie de bouger son corps, de danser, de rencontrer, d’échanger.

Nous embrayons là avec le moteur de l’utopie sur le vaste monde, le Cirque6merveilleux, l’enfance, le passé et l’avenir rendu présents. Le mouvement des astres ! Le ciel est en bas, la terre au ciel. L’espace est renversé. Nous ne baissons pas les bras, nous les tendons, les levons. Comme des séraphins, nous descendons et montons avec grâce le long de fils d’or. Nous ne sommes pas beaux, nous le devenons. Nos yeux sont des astérisques. La mort-même ne fait plus peur aux enfants que nous sommes. Voilà pourquoi nous sommes invincibles. Nous nous envolons. Nous jonglons avec culot. Nous avons tous les culots d’ailleurs. Nous marchons sur les mains. Bref, le cirque est bien la métaphore de ce livre qui retrace la fondation de celui qui se qualifie ici d’être le plus petit du monde. Manière de dire sa grande âme. Éloge de la faiblesse qui, au cirque, devient la force. Le fort perdant toujours. Ou alors sa force est dans la ruse, le malin, le souple, le délié, le naïf, le vrai naïf, pas le niais. Celui qui cultive la naïveté, triomphant toujours.
Ce livre ? Un fatras d’actions, oui parce que, comme le dit Péguy, un fatras vivant est mieux qu’un ordre mort. Pour dire autrement, c’est dans de telles entreprises entremêlées que se cherche un peuple, que se reçoit des exigences d’inouïes diversités. Ainsi, assurément, on qualifie et cultive l’homme dans le pauvre et l’on s’apitoie moins sur le pauvre dans l’homme.

Fatras oui, parce qu’on est au plus proche du vivant et que le vivant est fatras, pas Cirque5système. C’est relaté avec tellement de clarté d’écriture, une langue si simple et si sûrement établie que le sens se fait, se fouille, s’ajuste. Fatras peut être, mais enfin l’auteur sait ce qu’il veut et dit précisément l’aventure qu’il brûle de propager avec ardeur.
Fatras surtout, car l’aventure de ce cirque est tout, sauf linéaire. Son histoire n’était pas écrite d’avance. On n’avait d’ailleurs pas nécessairement l’idée même d’être en train de faire une histoire, alors de l’écrire, vous pensez bien ! Savoir où il allait ? Quand l’auteur, acteur principal de l’entreprise, a fait les premiers pas, il ne le savait pas… Pourtant, il n’était pas dans l’errance des convictions. C’est un homme de désir. Il a marché et jonglé seul, ou presque, puis ensuite à quelques-uns. Pas de protocole qui donne le but, pas de préalables ni de normes préétablies. Marchez et vous trouverez. Les idées justes viennent en marchant, voilà ce que montre ce livre ! On marche comme un équilibriste, jonglant avec les évènements, avec les forces, les tissant, les renversant, les détournant quand le vent est contraire. Quand on voit quelques photos de l’architecture, le livre en présente, ce cirque est un bateau, matures, voiles. On monte des constructions jusqu’au ciel, comme les maçons dans le temps à la corde à nœuds montaient en chantonnant dans le ciel par dessus le toit des immeubles, ou les lignards…

Un seul moteur utopique : le cirque. Le cirque comme structurant les personnes, Cirque3artistes et pédagogues, le cirque est école. Et ici aussi, au fond, tout a commencé par la transmission, par la création d’une école circassienne inspirée de celles que sait forger l’éducation populaire. L’auteur se revendique très explicitement de cette famille active. En quelques pages, il inscrit sa réflexion dans l’histoire de l’éducation populaire dont il esquisse, avec beaucoup de justesse, l’histoire riche et complexe. Tout le monde peut faire du cirque, à condition de se former, « ce qui implique de dépasser l’apprentissage autodidactique », de s’allier l’apport de professionnels motivés qui « transmettent leurs compétences pour améliorer la technicité, l’aisance par rapport au public ». Pas des spécialistes étroits, des spécialistes en partage de savoirs : faire entrer dans la danse, dans le mouvement d’ensemble.
Bref, on joue de tout ! Et en marchant, à chaque étape, l’enthousiasme gagne, les idées viennent, les projets se consolident et s’affinent, des forces s’agrègent, de nouvelles solidarités actives se trament, des élus ou responsables politiques apportent le concours indispensable des collectivités au mouvement dont ils voient comment il « qualifie la vie et le bien-être de tous ».

L’origine de la passion de Daniel Forget ? Elle est d’abord à chercher dans cette « Cirque7mémoire de famille » avec, par exemple, ce grand-père, ami des artistes, également musicien amateur, peignant lui-même des roulottes Porte Brançion, là où passe actuellement le périphérique et où étaient les fortifs. Naissance de cette conviction en cet alliage étonnant de la culture populaire et de l’art exigeant mais jamais élitiste, modelant (pas modélisant) le politique. Il y sera fidèle toute sa jeunesse où, malgré une scolarité difficile – ce qui interroge collatéralement sur l’école ! -, il se frottera aux plus grands poètes. Compte aussi, dans l’expérience, son engagement de délégué syndical CGT à la RATP (machiniste, réseau ferré, ligne 10). En « bonus », il nous offre quelques délicieuses lignes enthousiastes de stratégies artistico-syndicales gagnantes, intelligentes, actives. Daniel Forget sait jongler. Jean-Pierre Burdin

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Retour au Havre de grâce

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Depuis longtemps je ne suis pas venu ici, au Havre, dans cette ville, ce port que j’aime tant. Départ un samedi matin. Bien que novembre soit presque en son milieu, le jour émerge d’un ciel ouaté, assourdi dans des vêtements de soies légères. Assurance que l’azur n’est pas loin. Miroitements de silice de la lumière mouillée, perlés de grenelés roses. A l’horizon, la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux.
DSC02733Nous sommes invités à des noces radieuses et simples. On pense cela à cause du ciel, de la campagne verte un peu acide, caressée des couleurs douces encore pâles du jour, mais aussi parce que nous avons à notre horizon la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux. Et que celui-ci est allé au bout, sans transiger sur l’acte de peindre, de l’intérieur, en nous, ces rencontres. Il s’y est appliqué, méthodiquement, lutte à mort.

Ce trajet que l’on fait pour aller là-bas, on aurait aimé l’effectuer par le train, puisque justement ils ne sont pas trop rapides ceux qui, de Saint-Lazare, mènent au Havre. On en trouve qui font le trajet en deux heures mais c’est la semaine, pour le travail ! Le week-end, c’est changement obligé à Rouen, voire Amiens… Pas moins de quatre heures. Là, ça lambine trop, tout de même, alors on y renonce ! Le train, pourtant, lorsqu’il ne file pas à trop d’allure, lorsqu’on entend encore la cadence des bruits d’acier sur les rails, et pas seulement au passage des aiguillages ou à l’approche des gares, fait mieux vivre sensiblement la temporalité du transport au-delà du seul calcul minuté de la durée. Ce roulis brinquebalant nous rend au temps et au parcours.
Le voyage n’est pas que destination. Le train c’est aussi les gares, les heures et salles d’attentes, l’errance et les bousculades, les cafés, les valises, les retards et, du coup, l’exactitude. L’effervescence effrénée monde et la somnolence de la solitude. Le bavardage avec l’éphémère et inconnu compagnon de voyage. La crainte qu’il soit ennuyeux ou encore qu’il mange salement, pire qu’il soit envahissant et prive de la lecture mêlée à l’observation des paysages et des ciels entraperçus. La fille sera-t-elle avenante et vive ? Le train c’est encore la traversée des villes, l’arrivée par la trachée entre leurs poumons serrés en leur plein cœur. Le TGV n’est déjà plus le train. Avec lui, nous traversons des régions rendues virtuelles. Le paysage est un trait, un paraphe, celui que notre pensée imprime sur une abstraction, qui peut être belle d’ailleurs mais trop animée, mangée par la vitesse, qui n’a pas d’instant pour interroger. Là, les rares gares traversées n’ont plus de nom. Un territoire de nulle part. Autre chose. On aura toutes ces réflexions en tête en visitant de Staël.

Havre6Toutefois, la voiture, c’est pas mal non plus. D’abord, la route épouse le paysage, l’histoire du paysage. Traces labourées de parcelles décousues et strates économiques, géologiques, géographiques, sociales, politiques en leurs désordres qui font que le paysage est histoire de pensées et d’activités humaines, de guerre et de paix, sans cesse revue et relue. Recherche toujours de cohérence dans le chaos.
Ensuite, c’est l’autoroute. Quand ça roule bien, elle a également son charme ! L’autoroute, les routes modernes à très grande circulation, semblent toujours être un ruban posé au dessus de tout, niant avec arrogance et surplomb ce que la route, elle, raconte modestement des siècles passés. Peu d’auteurs encore aujourd’hui disent l’autoroute et la voient familière au paysage. Peu disent les féeries de l’autoroute comme Annie Ernaux nous parle, elle, des surprises de son supermarché dans les lumières de la ville. Tout l’humain doit d’abord être aimé si l’on veut porter la critique juste. Pour transformer il faut d’abord voir, entendre. Poésie. La route de notre enfance était le prolongement du chemin. Sa « forme » est encore celle-là. Pas loin d’ici, certaines ont encore le visage de l’ancien chemin creux qu’elles furent. Je vois cela, clairement, en écoutant Mozart joué par Maria-João Pires qui, justement maintenant, m’enchante à la radio. Le simple délice du bavardage. Métaphore musicale du chemin. L’art de la conversation et de la promenade.

Avec l’autoroute, nous sommes dans l’idée de trajectoire. Je n’ai jamais pu vraiment mettre la musique là-dessus ou alors le soir lorsque le crépuscule est déjà bien avancé et que, roulant à tombeau ouvert, les lumières de la terre et celles du ciel constellé d’éclats viennent, telles des lucioles, peupler l’unique espace drapé de velours noir qui leur sert d’écrin. Pas besoin de compact, c’est le violoncelle de Bach qui monte en tête. Depuis qu’on l’a réentendu, rendu avec son grain, comme neuf à l’oreille, dans « Le Paradis » d’Alain Cavalier, tout aussi bien, là, on se laissera porter par le saxo de Lester Young dans Stardust.
DSC02729En arrivant par le pont de Normandie, c’est une vision d’avion que l’on a, on ressent la vibration lente, régulière de la respiration portuaire. A l’entrée en ville, d’emblée le sentiment que Le Havre a changé, imperceptiblement. Il est aujourd’hui classé Patrimoine de l’Unesco. D’aucun s’en étonnent. Moi, je me demande pourquoi c’est venu si tard ! Cette reconnaissance a donné force et confiance. Le Havre a du traverser de nombreuses épreuves. La guerre, la destruction, la fin des transatlantiques… Peut-être de là d’ailleurs, mon attachement lointain à cette ville lorsque gosses, de notre banlieue, on allait à Saint-Lazare pour saluer de notre curiosité heureuse l’arrivée des vapeurs acheminant par trains entiers à Paris les voyageurs des transatlantiques nord, ayant transité au Havre. Il y avait aussi les excursions dominicales en famille pour visiter des paquebots. Je me souviens d’avoir visité ainsi le Liberté. Tout cela nourrit l’imaginaire.

Et puis il y aussi l’histoire ouvrière, portuaire et industrielle qui, dans cette ville fait culture. L’aventure du Salon des peintres ouvriers, celle de la Maison de la culture, la forte implication, notamment des travailleurs des entreprises de la chimie, dans la rencontre artistique… A l’hôtel où nous sommes, notre fenêtre ouvre justement sur Havre2l’œuvre d’Oscar Niemeyer en réfection. Le chantier en exhume les entrailles. Alors qu’habituellement, et surtout d’ici, vu de haut, on pense les cônes blancs du Volcan comme négligemment posés sur le sable, tels des seaux d’enfants abandonnés sur une plage, donjon et tour du château, on les découvre au centre de la cour carrée enceinte des immeubles d’Auguste Perret. On voit là, dans les caves ouvertes, les viscères et conduits d’alimentation en fluides. Vision quasi archéologique qui rappelle celle des fouilles. Véritable métaphore de ce que serait penser. Nous sommes samedi, un silence profond règne sur le chantier et son excavation.
Plus loin, dans la zone portuaire, du côté des bassins Vauban et Vatine, la résurgence ici de cette rencontre si singulière des approches artistiques et des pratiques populaires et ouvrières. Là, cinq grands murs des docks entièrement couverts d’affiches, placardées bord à bord, et du même format. Imposants et grands portraits noirs et blancs, très certainement de dockers, ainsi côte à côte et de face, visages aux yeux écarquillés, formant d’imposants tableaux. Sur l’un d’eux, vraisemblablement le portrait d’un homme aujourd’hui décédé, des graffitis, forme d’ex-voto signés par les camarades et la famille à la mémoire de celui trop vite disparu. Au pied, restes de rameaux, aujourd’hui desséchés, déposés sans doute ici en hommage. Cérémonie.
Havre1Ailleurs, marouflés sur les piliers d’un autre bâtiment, des peintures papier très colorées et qui tiennent encore, bien qu’elles soient face aux intempéries. Collée sur le coin de mur d’un entrepôt, l’image d’une petite sirène, par sa gracilité et par la pirouette qu’elle esquisse et qu’accompagne le décollement du papier entamé sous l’effet du vent, me réconforte par sa naïveté. Presque comme une fresque des catacombes romaines, triomphe de la fragilité sur le temps.

Le Havre, la ville, c’est une architecture généreuse, soignée, parfaitement dessinée, née de sa reconstruction conçue par Auguste Perret. Alvar Aalto, un autre architecte, finlandais lui, a eu cette phrase : « l’architecture ne peut pas sauver le monde, mais elle peut lui donner le bon exemple ». Peut-être ici juste l’essai, l’image, l’idée de ce que cela pourrait vouloir dire. Reconstruction difficile, avec des moyens chiches, des matériaux de peu de qualités (ciments, sables). Pourtant aucune mesquinerie. Souvent l’impression d’aisance dans les surfaces et lieux de circulation publics. De vastes espaces parfois, mais jamais « lâchés », toujours signifiant leur nécessité. Pas de dalles. Pas d’immeubles vraiment isolés. Une rue de Paris, qui ne reproduit pas les arcades de la rue de Rivoli, mais s’inspire de son esprit. Et comme dans beaucoup d’autres villes de maintenant, le tram qui vient fluidifier les mouvements de la circulation urbaine, mais ici avec beaucoup de discrétion. Il y a bien du monumental, mais jamais de l’imposant, du grandiloquent. Hôtel de ville, église Saint Joseph.
On vient ici avec en tête deux romans , celui de Julia Deck « Le triangle d’hiver », celui très différent de Linda Lé « Œuvres vives ». Deux films aussi, « 38 témoins » de Lucas Belvaux (2012) et « Le Havre » d’Aki Kaurismäki (2011), coulissent avec eux dans les tiroirs de mon imagination. Je retrouve cela.
L’architecture de Perret ne recopie pas l’ancien urbanisme et les anciennes architectures du Havre, il en reprend subtilement les codes pour en faire l’outillage de base d’une vraie modernité. Chacun peut le voir, chacun peut aussi le savoir en allant chercher. C’est ce rapport au passé et à l’aujourd’hui, que l’on sent si fort, qui fait le bon exemple. Un glissement sensible. Sans doute la vieille église, cathédrale depuis 1974, un des rares bâtiments ayant échappé aux bombardements alliés mais qui en porte les stigmates, relie aussi au passé. Nous aimons qu’elle soit petite et belle et que la ville se reçoive, de nuit, sur ce coussin dentelé calcaire et doré.

Havre7

Face au Havre,1952. Huile sur carton Collection privée, J.L. Losi – Adagp, Paris, 2014

Le Havre c’est aussi le musée Malraux, construit en front de mer et voulu par celui qui en porte le nom. Ouvert au plein vent et aux lumières si changeantes, il a pris la belle patine des maisons de bord de mer. Fort carré, balayé par les embruns, il a maintenant un ton délavé tirant vers l’amande clair. Il y a gagné dans son osmose avec la mer. Il a un peu perdu d’une certaine sacralité. Ainsi, il est probablement moins intimidant. Il a gagné en familiarité.
Ici Nicolas de Staël est en son lieu. On y exposait « Lumières du Nord – Lumières du sud ». A part Antibes, au musée Picasso où se prolonge jusqu’en janvier 2015 l’exposition « La figure à nu », je n’imagine pas de lieu pouvant accueillir avec un tel bonheur Nicolas de Staël. Les salles du musée, séparées d’avec la mer juste par de seuls rideaux translucides qui toujours permettent de l’entrevoir et de s’y perdre, quand l’émotion est trop forte, et n’autorisent pas la confrontation immédiate à une autre toile. Il faut laisser la pensée se refaire avant de passer à une autre. Toutes les œuvres accrochées forment ici un immense tableau en trois dimensions. Les toiles de Nicolas de Staël n’ont pas d’horizon. L’espace muséal non plus, ou alors c’est celui de la mer. On s’égare dans l’ensemble de ce tableau comme dans chaque détail qu’en constitue chacune des œuvres, en cherchant la bonne distance si difficile à trouver. On laisse venir le tableau à soi, tout simplement. On circule aisément. Comme dans la ville, c’est dense mais fluide. Étonnant silence. Le travail de l’attention en chacun. 100 000 visiteurs sont venus là, depuis juin, à l’écoute. « Il y a parfois une montagne d’esprit dans une parcelle de matière », soutenait Nicolas de Staël.
Dépassée par l’évènement, la petite librairie du musée n’offre pas à la vente les « Lettres de Nicolas de Staël, 1926-1955« . Regrets, le catalogue de l’exposition est épuisé. Jean-Pierre Burdin

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Guilluy et sa France périphérique

Passant quelques jours en Bretagne et privé d’Internet (et de téléphone) par ces fameuses zones blanches dont la péninsule regorge, quoi de plus normal que d’y lire « La France périphérique« … Un ouvrage dont Marianne nous faisait l’éloge en septembre et que Laurent Joffrin dans un édito de Libération recommandait à « toute la gauche » de « lire d’urgence ». Sous-titré « Comment on a sacrifié les classes populaires », sa thèse principale est que le vrai peuple de France n’occupe plus les grandes villes ni leurs banlieues. Désormais relégué dans des zones périphériques et rurales, il est devenu invisible. Et délaissé par la gauche, il est aujourd’hui tenté par l’extrême droite.

PérifQuitte à passer pour archaïque et dominé par un affreux et durable surmoi marxiste, relevons tout d’abord que cette « géographie de la misère » que nous propose le géographe Christophe Guilluy relève aussi d’une insondable « misère de la géographie ». La critique des inégalités, fussent-elles de territoires, doit en effet, pour être rigoureuse, s’appuyer sur la définition de catégories sociales pertinentes susceptibles d’asseoir ses démonstrations. Certes, Christophe Guilluy nous propose une nouvelle classification. Fondée sur la distinction entre ceux qui profitent de la mondialisation et ceux qui en sont les victimes, elle n’en débouche pas moins sur des ensembles bien flous. D’un côté, les habitants des métropoles, tous les habitants des métropoles ; de l’autre, tous les autres… Le premier ensemble, celui des profiteurs, est certes subdivisé en trois groupes apparemment distincts mais en fait complices : les élites dirigeantes, les « bobos » et les immigrés des banlieues… Quant au second, celui des victimes, il est composé de ce que l’auteur appelle les « nouvelles classes populaires ». Soit, pêle-mêle, les ouvriers et les employés, les petits paysans et les petits indépendants, les petits patrons et les petits fonctionnaires, les chômeurs et les retraités…

Sans rire, on dirait du Zemmour. La comparaison avec « Le suicide français » s’impose d’ailleurs d’autant plus que l’opposition spatiale entre le centre et la périphérie se double aussi chez Guilluy de ce qu’il faut bien appeler une opposition ethnique. Si les « profiteurs » partagent un mode de vie « hors sol » les « victimes » ont en commun d’être des Français, des vrais, qui se ré-enracinent pour ne pas « devenir minoritaires » face à la montée de l’islam… Toute description des divisions sociales – on le sait là aussi depuis Marx – engage toujours une orientation vers l’action, autrement dit une politique. La France périphérique n’échappe pas à la règle. Son auteur juge ainsi obsolète l’opposition entre la gauche et la droite, toutes deux aux mains d’une même élite qui entend promouvoir la « mixité » et le « multiculturalisme » au détriment du « modèle républicain ». Zemmour, vous dis-je…

Le problème est que « La France périphérique », censée nous apprendre pourquoi le Front National prospère, contribue assez largement, selon nous, à sa prospérité. Ce qui n’est pas sans soulever des questions quant à l’accueil que certains, à gauche, ont réservé à l’ouvrage. Comme si le projet d’unir toutes les victimes d’une exploitation, qu’elle qu’en soit la forme et quelle que soit la couleur de la peau ou la religion de ceux qui la subissent, était définitivement passé de mode. Et comme si on pouvait espérer endiguer la montée du FN en partageant, ne serait-ce que pour une part, sa vision du monde et ses catégories… Jean-François Jousselin

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Quand chanter rime avec convivialité

Le 15 novembre, rue Pajol, la chanson sera à l’honneur sur les planches de l’Auberge de jeunesse du 18ème arrondissement de Paris. Sous l’égide du GIPAA* et de la CNL*, un groupe de chanteurs fait son récital sur le thème de « La ville en chanson ». Comme chaque année, un spectacle de qualité dans une ambiance conviviale.

 

 

Tout commence en 2008 dans une brasserie du quartier de la Chapelle, cette année-là où le GIPAA organise son premier spectacle dans la tradition des cafés 11254798946_08dc71c1d6_qthéâtres. Concert puis restauration sur place. Véronique Besançon présente son tour de chant, composé pour l’essentiel de ses propres créations. Une première qui enchante le public et les militants de l’association, à tel point qu’une évidence s’impose immédiatement : Il faut récidiver, monter un autre spectacle !

Tout s’enclenche alors rapidement. Une association de quartier, proche de la Porte de la Chapelle, prête sa salle pour accueillir le concert suivant. D’autres amoureux de la chanson française se proposent d’accompagner Véronique, les militants de la CNL popularisent l’initiative. Depuis lors, chaque année des spectacles sont présentés aux adhérents du GIPAA et aux habitants du quartier. Des concerts à thème où une douzaine de chanteuses, chanteurs et musiciens, interprètent leurs morceaux favoris. Ainsi se succèdent, au fil des représentations, les soirées consacrées à la Commune de Paris, à Brassens et Ferrat, à la chanson contestataire autant qu’à la chanson humoristique. Il suffit de faire défiler la liste des thèmes proposés pour comprendre qu’une certaine sensibilité sociale se dégage du groupe. « Dans le sigle GIPAA, c’est le « P » de progressiste qui m’importe le plus », affirme Dominique Gueury. Quant à Sabine Belloc, elle avoue y retrouver surtout « une utopie de jeunesse ».
Pour autant, les liens qui unissent le groupe ne reposent pas sur une action politique à proprement parler. Ils se sont rencontrés, soit par la participation à des activités culturelles du GIPAA, soit par relations amicales. Il s’agit avant tout de développer le sens du partage. Des non ou mal voyants sont accompagnés par des voyants pour faciliter l’accès à un certain nombre de loisirs. La dimension humaine prime donc 15503732059_178cf2f232_qpour tous. D’abord entre les artistes. Les répétitions sont toujours vécues comme un moment fraternel. D’ailleurs, la plupart se côtoie en dehors de la préparation des spectacles. Ensuite, entre la troupe et le public. Les représentations sont systématiquement suivies par un repas. Spectacle et dîner forment un tout indissociable. Tous s’accordent à dire que la convivialité est déterminante dans leur engagement. Christophe Menez y voit même un sujet de réconfort personnel. « La montée de l’individualisme, des idées d’exclusion, du racisme est effrayante. C’est rassurant de constater qu’il existe encore des lieux ou la fraternité est bien réelle. »

Alors donc, avec le GIPAA et la CNL, côté cour et côté jardin, public ou accros du micro, tous chantent pour mettre en mots et musique une certaine idée des relations humaines. Ce qui ne conduit pas à mettre au second plan la qualité des prestations des uns et des autres. Bien au contraire. Si les interprètes se produisent bénévolement, ils se comportent en professionnels. Aux côtés de ceux qui se produisent toujours en « amateur », d’aucuns ont une solide expérience. Sabine Belloc fut intermittente du spectacle pendant dix ans, elle a présenté des spectacles consacrés notamment à Bobby Lapointe. Philippe Hutet a fait partie d’une troupe de théâtre et chanté du Boris Vian en public. Christophe Menez a enregistré un disque 11254482635_3f0a8297d2_qreprenant des titres de Brel et Ferrat, entre autres. Dominique Gueury vit de son art, actuellement elle présente son tour de chant à Paris. Toutes et tous ont la volonté, et le talent, de présenter un spectacle de haute qualité.
En 2013, à la sortie de la représentation dédiée à la chanson humoristique, le public se réjouissait d’avoir assisté à un très beau spectacle avec vidéos projetées sur grand écran. Tout comme les pros d’ailleurs puisque, pour la première fois, le théâtre de la Reine Blanche accueillait la troupe. Cette année, c’est sur la toute nouvelle et très belle scène des Auberges de Jeunesse qu’elle pose micros, voix et instruments. L’établissement disposant d’un restaurant à quelques pas de la salle, le passage de la première à la deuxième partie des réjouissances devient à son tour une partie de plaisirs ! Ambiance festive garantie, pour le plus grand bonheur de tous. Philippe Gitton

*Le Groupement pour une information progressiste des aveugles et amblyopes, GIPAA.
*La Confédération nationale du logement, CNL. Il s’agit de l’amicale des locataires d’une cité de la rue Raymond Queneau, proche de la Porte de la Chapelle. C’est là que se situe la salle où furent donnés les premiers concerts.
Le spectacle a lieu à partir de 16h. Salle de spectacle de l’Auberge de Jeunesse de Paris, 20 Esplanade Nathalie Sarraute, 75018 Paris. Une participation de 5 € est demandée pour couvrir les frais de location.

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La scène sur tous les fronts

Du « Capital » de Marx à l’évocation de la grande guerre 14-18, la scène fait front ! De l’écriture sulfureuse de l’uruguayen Calderón à des spectacles plus intimistes, de l’improbable ascension d’un silencieux encordé à la mystique intérieure de Claude Régy, subversion et méditation se donnent à voir et à entendre.

 

 

 

Attablés autour d’un plat de lentilles et de quelques litres de gros rouge au club des Amis du Peuple, ils parlent et débattent. De la vie en cours, de la révolution en marche surtout… Une brochette de grosses têtes pensantes, au temps de leur jeunesse houleuse et fêtarde, qui rêvent d’en découdre avec le pouvoir en place en cette année 1848 : Armand Barbès, Louis Blanc, Auguste Blanqui, François-Vincent Raspail et l’ouvrier Albert fomentent leur coup d’état ! Et dans les coulisses, Marx, son Capital et son singe… Point de romantisme à l’horizon, nous prévient Sylvain Creuzevault, l’auteur et metteur en scène de ce brûlot revisitant l’œuvre majeure du philosophe allemand, « l’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier des tyrans aura été pendu avec les tripes du dernier prêtre » !
capitalSur le plateau en dispositif bi-frontal, il est peu de dire que le foutoir règne, un désordre aussi comparable à celui qui agite les esprits… D’autant qu’au côté de Marx, et de ses écrits, sont conviées quelques autres jolies plumes, Benjamin, Debord, Foucault, Lacan, au spectateur de retrouver qui a dit quoi au détour d’une vive polémique sur l’enjeu de la monnaie, entre valeur d’usage et valeur d’échange ! On l’aura compris, si la parole est souvent vaine dans ces propos échangés et souvent improvisés entre deux citations, elle peut être aussi subversive lorsqu’on en dépasse le sens premier pour approfondir le sujet : quel enjeu éthique et moral à l’engagement politique ? Un spectacle jouissif, en dépit de son propos fourre-tout et de ses longueurs, surtout quelques superbes numéros d’acteurs fort convaincants.

A la révolution des planches conduite par Creuzevault, répond le silence imposé par Claude Régy en son for « Intérieur », inspiré de Maurice Maeterlinck et créé à l’origine en 1985. Un texte et une mise en scène flamboyants dans cette mise à nu de la mort s’avançant sur un plateau de sable blanc et dans des lumières tamisées où le clair-obscur nous plonge entre lune et soleil au cœur même de la conscience humaine…
« Le directeur du théâtre de Shizuoka avait vu plusieurs de mes spectacles, il avait invité « Ode maritime » au Japon et c’est pendant que l’on jouait ce poème de Pessoa qu’il m’a demandé si j’accepterais de faire une création en langue japonaise avec sa troupe », précise le metteur en scène. « Le sujet même d’« Intérieur », son thème central, est la mort. Et dans tous les nô, la mort est un élément extrêmement présent : l’échange entre le monde des morts et le monde des vivants se fait de manière très fluide. Ce sont ces correspondances, formelles ou thématiques, avec le théâtre japonais qui m’ont amené à faire ce choix ».
intérieurÉconomie de mots et de gestes, épure de la parole et du mouvement, Claude Régy conduit sa troupe de comédiens japonais au sommet de leur art. Entre jour et nuit, ombres et lumières, du plateau à la salle nous assistons à ce qui relève de la magie ou du miracle du Verbe : le passage illuminé du sens profond d’une œuvre, sans fioriture ni machinerie sophistiquée qui masquent en d’autres lieux le vide du propos. Dans l’intime, le secret des consciences, se noue le dialogue entre la vie et la mort d’une fulgurante beauté. Claude Régy est un maître, orfèvre de l’espace scénique pour se rendre d’un point l’autre avec infime délicatesse et poésie. Avec lui, comme toujours, tout se joue à l’intérieur, de l’acteur comme du spectateur. Affirmer la beauté d’un tel spectacle relève d’une expression galvaudée, d’autant qu’il s’agit plus ici d’une authentique méditation : sépulcrale, lumineuse, bouleversante.

Et le silence s’impose encore en compagnie de Christine Citti qui nous l’affirme, « Je ne serai plus jamais vieille » ! Un spectacle déroutant, une parole forte, celle d’une femme harcelée au quotidien par son époux… Un magnifique texte de Fabienne Perineau, tout de violence contenue, pour faire émerger la parole et les souffrances cachées que subissent ces femmes dans vieillel’intimité même de leur couple. La mise en scène minimaliste de Jean-Louis Martinelli, l’ancien directeur des Amandiers de Nanterre, un fauteuil-un corps-une voix, éclaire avec justesse ce visage prisonnier de son propre calvaire, complice de son enfermement par peur des représailles et du qu’en dira-t-on, jusqu’au jour où la libération viendra de qui l’on ne l’attend pas… Comme avec Régy, la beauté nue sur le plateau par la force d’une parole subtilement incarnée !
Un silence encore plus fort, seule la musique livre sa partition, quand Fragan Gehlker fait « Le vide » autour de lui, accroché à sa seule corde qu’il n’a de cesse de remonter et de lâcher quinze mètres plus haut… Une heure durant, un exercice envoûtant, spectacle ou performance, où se noue et dénoue sous nos yeux le « mythe de Sisyphe » : une poétique de la corde, tension et répétition, une philosophie du temps qui passe et se la joue pour l’éternité, qui déjoue surtout la résistance physique au sens premier du terme, une quête initiatique de l’existence sans cesse à braver l’échec dans le vertige des hauteurs. Une musique du corps que l’on associera avec hardiesse à la silhouette longiligne et fragile de Barbara à son piano. Un même recueillement, une même concentration pour les deux artistes pétris d’incertitudes et de convictions : sans cesse agripper le filin pour l’un, sans cesse enlacer son public pour l’autre dans sa « plus belle histoire d’amour » ! C’est ce que nous propose la troupe du Français dans ce sublime « Cabaret Barbara » orchestré par Béatrice Agenin.

Quand la musique se tait, celle du clairon, en même temps que le bruit du canon, alors commence le temps du souvenir et de la mémoire. « La grande boucherie », une trop lourde tragédie que d’aucuns préfèrent subvertir en comédie légère et sylvie-Gravagna1caustique… Tel est le pari osé, et gagné, de Sylvie Gravagna, alias « Victoire, la fille du soldat inconnu » sur les planches du Grand Parquet* ! Entre deux airs de Mireille et Jean Nohain, elle revisite en fait l’histoire de la libération des femmes entre les deux guerres, de sa naissance un 14 juillet 1916 jusqu’en cette année 1949 où elle s’attelle à la lecture du « Deuxième sexe » de Simone de Beauvoir. Prolétaires, pétroleuses, suffragettes et résistantes de tout temps, les femmes incarnent la totale « Victoire » dans le regard de la comédienne : contre la haine et l’absurdité de la guerre, contre un pouvoir économico-politique avilissant et un machisme ambiant. Entre humour et tendresse, la mise en partition d’une épopée féminine qui n’en finit pas de s’écrire et de se chanter.
Un regard bien différent, sur cette époque qui court de 1915 à 1919, quand « Mon colonel » entame ses échanges épistolaires. Mises en espace par Laurent Claret, les lettres que son arrière grand-père, colonel à la retraite, reçut du lieutenant Bertrand mobilisé sur le front… Des missives révélatrices de l’état d’esprit d’une époque où succèdera bientôt au bruit des armes la guerre industrielle sur les ruines d’un monde en faillite. Une descente aux enfers pour un homme blessé, usé et meurtri qui pressent ce qu’il en adviendra trente ans plus tard, avec l’échec de la Société des Nations et l’humiliation infligée aux Allemands par les alliés. Un petit air de musique, une malle pour tout paquetage, une correspondance sans lumière d’espoir et lourde de mauvais présages joliment mise au pas en toute intimité.

Dans l’attente de la reprise en tournée de « Uruguay Trilogie », trois pièces de Gabriel Calderón mises en scène par Adel Hakim ( « Ore », « Ouz », Mi munequita »), le lecteur-spectateur pourra se délecter du hors-série que Frictions,l’excellente revue de notre confrère Jean-Pierre Han, par ailleurs rédacteur en chef du mensuel Les Lettres françaises, HS5-grand consacra à l’auteur uruguayen. « A travers la famille, Calderón aborde presque tous les termes de la globalisation », souligne Adel Hakim. « La violence, les guerres, le terrorisme, l’influence de la religion, la sexualité, le refoulement, l’angoisse de l’avenir et la hantise du passé… ». Une écriture totalement déjantée, subversive, explosive, démesurée, « un théâtre sud-américain qui fait souffler une tempête insolente sur la scène parisienne » aux dires de ses plus fins connaisseurs. En tout cas, un théâtre à découvrir au cœur même de ses outrances.
Une insolence aussi que ce combat de « Nègres » contre le monde blanc, tel était le projet iconoclaste de Jean Genet en son temps, le renversement des mondes et des couleurs par l’écriture scénique… La pièce n’a rien perdu de sa flamboyance sous les projecteurs, costumes et paillettes à profusion, Genet lui-même parlait de « clownerie » à propos de son œuvre. Une langue verte et fleurie, une langue réaliste et poétique, tout se mélange et son contraire sous la plume de Genet, le blanc et le noir, la révolte et la soumission, le stupre et la piété. Le beau et le laid, l’essentiel et l’accessoire, comme dans la mise en scène de Robert Wilson. Yonnel Liégeois

*Du 5 au 9/11, se tient au Grand Parquet « Les Hauts Parleurs, laboratoire vivant de la parole théâtrale », un temps fort dédié aux auteurs d’aujourd’hui. Autour de 40 auteurs et 50 artistes, se succéderont lectures-débats, tables rondes, cabarets d’écrivains et apéros impromptus. Entrée libre, dans la limite des places disponibles (réservation conseillée), hormis la soirée du 8/11 (6 €).

Du 15 au 22/11, la commune de Séné, dans le Golfe du Morbihan, met son Grain de Sel en organisant ses journées « Aux œuvres, citoyens ! ». Avec une grande journée de débats et réflexions, le 22/11, entre élus, citoyens et artistes.

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Cordonnier, le retour des gueux

L’antienne qui veut que le problème du chômage, tout comme sa solution, dépendent d’abord des chômeurs eux-mêmes n’est certes pas chomeurnouvelle. Il n’est que de relire « Pas de pitié pour les gueux », publié il y a une bonne quinzaine d’années, pour s’en convaincre. Passant en revue les théories économiques du chômage, Laurent Cordonnier, son auteur, montrait avec une redoutable efficacité combien celles-ci « une fois défroquées de leurs oripeaux savants » frôlent souvent l’abject, à un point dont on n’a généralement pas idée. Elles se réduisent, pour l’essentiel, à la dénonciation de la paresse, de l’irresponsabilité, de la roublardise de salariés trop exigeants et prompts à se vautrer dans l’assistanat.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’un ministre du travail, membre d’un gouvernement de gauche, confronté au plus haut historique jamais atteint par le phénomène, remette en selle ces conceptions en prétendant accroître les contrôles pour s’assurer que les chômeurs recherchent effectivement un emploi. Si le propos a provoqué l’ire des syndicats, il n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd du côté du Medef. Son président s’est aussitôt saisi de l’occasion pour faire dans la surenchère. Proposant, lui aussi, la mise en place d’un contrôle « qui n’a jamais vraiment existé », il se fait fort de remettre au travail un bon million de ces fainéants pour peu qu’on lui permette de les faire travailler la nuit, le dimanche et quelques jours fériés, à un salaire inférieur au Smic et sans avoir sur le dos un délégué du personnel…

On pourrait croire que l’outrance de ces propositions suffise à les discréditer. Rien n’est pourtant moins sûr. C’est ce que suggère, en tout cas, la lecture de la dernière enquête permanente du Credoc sur les « Conditions de vie et les aspirations de la population ». Réalisée en décembre 2013 et janvier 2014, elle atteste d’un préoccupant changement d’attitude envers les plus démunis. Au point que le Credoc n’hésite pas à écrire que la solidarité à leur égard « n’apparaît plus véritablement comme une idée fédératrice de la société française ». Les résultats ont en effet de quoi inquiéter. Ainsi, 37 % des sondés pensent que les personnes qui vivent dans la pauvreté n’ont pas fait d’effort pour s’en sortir et 64 % estiment que, « s’ils le voulaient vraiment », les chômeurs pourraient retrouver un emploi. En deux ans ces scores ont respectivement progressé de sept et dix points. Ce regard peu compatissant se double d’une remise en cause des politiques sociales : 44 % estiment que l’aide aux familles les déresponsabilise, 53 % que le RSA incite les gens à ne pas travailler et 63 % – le double du score de 2008 – que l’aide apportées aux familles très modestes est trop élevée ou suffisante… Corrélativement, l’idée que, pour combattre les inégalités et établir la justice sociale, les plus riches doivent donner aux plus modestes perd du terrain : ils ne sont plus que 55 % à y adhérer contre 71 % il y a deux ans…

Ces résultats soulèvent bien des questions. Ils témoignent d’un incontestable repli sur soi que favorise sans aucun doute l’insécurité grandissante de franges de la population jusqu’ici moins exposées. On remarquera aussi combien ce renversement doit au credo libéral qui veut, pour reprendre l’expression de Peter Sloterdijk, que l’Etat – providence soit « une forme d’exploitation des citoyens productifs par les citoyens improductifs ». On retiendra surtout combien l’écart grandissant qu’ils révèlent entre les institutions de solidarité et les figures de la justice sociale est grosse, pour la société, de dangers inédits. Jean-François Jousselin

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Jaurès, icône éditoriale

Au lendemain des commémorations du 100ème anniversaire de son assassinat, le constat s’impose : Jean Jaurès est devenu une icône éditoriale. Outre la somme de Candar-Duclert et Le monde selon Jaurès de Bruno Fuligny, sont parus en quelques années de nombreux ouvrages sur ce personnage de haute stature. Tant pour ses engagements politiques et sociaux que pour son humanisme.

Dans sa préface générale à l’édition des œuvres de Jaurès, en ouverture du premier tome paru en 2009, Les années de jeunesse, 1859-1889, l’historienne et présidente de la Société d’études jaurésiennes (SEJ), Madeleine Rebérioux, l’affirme haut et clair. « Il est fini le temps où, seuls, des militants chevronnés questionnaient Jaurès. Autour de lui se pressent aujourd’hui des chercheurs venus de toutes les sciences humaines : l’histoire et la sociologie, la littérature et la lexicologie, la science politique ».
Mieux encore, selon l’éminente et regrettée spécialiste, au Maghreb comme en Amérique Latine, en Chine comme au Japon, ils sont de plus en plus nombreux à s’approprier la pensée de cet internationaliste convaincu ! D’où l’enjeu et l’intérêt de publier, appareil critique à l’appui, non pas les œuvres complètes de Jaurès qui conduiraient à d’immanquables redites et redondances, mais l’ensemble des textes majeurs et fondateurs d’une pensée en perpétuel mouvement… « Une œuvre dont la connaissance est devenue indispensable pour tout travail sérieux sur la naissance de la modernité, une œuvre qui fait désormais partie du patrimoine de la France et dont se réclament les travailleurs, les chômeurs, tous les dominés », poursuit Madeleine Rebérioux en son verbe coutumier qui mêlait, avec talent et force persuasion, érudition et convictions, « une œuvre qui appartient aussi aux ingénieurs, aux intellectuels, au monde politique. Et, pour finir, à toute l’humanité ».

Ce premier volume, qui couvre les années 1859 à 1889 (sept autres sont déjà parus, l’ensemble en comprendra dix-huit), nous emmène donc sur les pas d’un Jaurès enfant, issu d’un milieu bourgeois désargenté mais aux profondes racines paysannes. Le monde rural est pour lui première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie derrière Bergson ! Le jeune prof au lycée d’Albi l’affirme, c’est dès 1886 qu’il adhére de tout son esprit au collectivisme, pour les spécialistes le credo du futur tribun est à situer plutôt à l’heure de son soutien à la grève des mineurs de Carmaux. Peu importe, d’ailleurs, l’essentiel est surtout de déceler au fil des pages comment se construit, s’affine et se mûrit la pensée de Jaurès au fil du temps, des lectures et des engagements. S’il siège à la Chambre dès l’âge de 26 ans, c’est aussi un tout jeune leader politique qui essuie une défaite cuisante, son premier revers électoral quatre ans plus tard, en 1889 ! Avec des lieux qui balisent son parcours, des noms de villes qui s’enracineront durablement dans les mémoires ouvrières : Castres et Paris, Toulouse et Albi. À la découverte de ces écrits de jeunesse (allocutions de remise de prix, meetings électoraux, articles de presse, discours à la Chambre…), le lecteur éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à lire cette pensée en train de se faire, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact de son quotidien et des soubresauts de l’actualité sociale et politique.

Dont ce petit chef d’œuvre d’art épistolaire paru le 15 janvier 1888, sous le titre « Aux instituteurs et institutrices » : une leçon de pédagogie dont nos gouvernants feraient grand cas de s’inspirer pour redonner du sens et du souffle à leur réforme de l’enseignement ! Un article rempli d’optimisme sur la force de créativité des consciences enfantines, sur leur curiosité illimitée, leur intelligence prête à s’éveiller à « l’effort inouï de la pensée humaine »… Un article, parmi 1300 autres que l’on retrouvera dans cet incroyable et volumineux pavé, l’intégrale des articles de Jaurès publiés dans La Dépêche, de 1887 jusqu’à la veille de sa mort, en 1914 ! Plus qu’un gros bouquin au format imposant avec ses presque 1000 pages, un véritable trésor puisque nous est livré là un Jaurès dans l’intégralité de son parcours social, philosophique et politique. Un Jaurès dont la pensée chemine au plus près de l’instant, l’article de presse à lire le jour même, et pourtant un Jaurès qui marie verbe et plume avec un tel brio, une telle intelligence, une telle profondeur d’esprit et conscience politique que l’une et l’autre ne sont toujours pas périmés cent ans plus tard.

D’autres ouvrages, plus spécifiques mais tout autant jouissifs et pertinents, nous permettent aussi d’approfondir la personnalité de ce personnage à la stature unique, quoique à multiples facettes. Avocat et professeur à l’Institut d’Études politiques de Toulouse, Jean-Michel Ducomte nous offre ainsi le portrait d’un élu trop méconnu, Quand Jaurès administrait Toulouse : les interventions savoureuses du conseiller municipal, élu en 1890 mais démissionnaire trois ans plus tard au moment où il devient député du Tarn. À ne pas manquer ses déclarations, en juillet 1891, lors de la grève des employés des tramways et des omnibus toulousains… Rémy Pech, historien et ancien président de l’université de Toulouse-Le Mirail, nous invite, quant à lui, à partir à la rencontre du Jaurès paysan : un Jaurès trop souvent occulté, alors que lui-même se définissait comme un « paysan cultivé ». Des textes d’une rare acuité sur la désertification des campagnes, déjà, sur le dur métier de paysan où les producteurs de fruits et légumes d’aujourd’hui pourraient puiser à satiété pour illustrer la pertinence de leur combat… Enfin, Alain Boscus nous convie à mettre nos pas Sur les pas de Jaurès, la France de 1900, aux éditions Privat, pour suivre les infatigables pérégrinations militantes du leader socialiste : du Havre à Marseille, du Nord au Midi, entre congrès et grèves, débat sur la laïcité et affaire Dreyfus…

Une année Jaurès fertile en pépites éditoriales. Quand l’Histoire se marie avec une telle figure, on est encore loin du point final ! Yonnel Liégeois
À lire aussi : Jean Jaurès, le rêve et l’action, par Dominique Jamet (Éditions Bayard, 170 p., 17€). Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux (Éditions Perrin, 326 p., 21€50).

Jaurès et la question sociale

Spécialiste du sujet, auteur des deux volumes à paraître sur la question dans l’édition des Œuvres de Jean Jaurès chez Fayard, Alain Boscus l’affirme d’emblée, « Jaurès a entretenu des liens serrés avec les militants syndicalistes de son époque ».

L’universitaire et ancien élève de Rolande Trempé, le spécialiste de l’histoire ouvrière des XIXème et XXème siècles, écarte d’emblée tout contresens possible sur la personnalité de Jaurès. « Il n’est pas fils d’ouvrier, c’est un enfant de la campagne, issu d’un milieu bourgeois. Jamais Jaurès ne reniera ses racines, il n’empêche, il sera très tôt sensible à la question et à la condition ouvrières ». Dans Jean Jaurès : la CGT, le syndicalisme révolutionnaire et la question sociale (*), l’historien rappelle en préambule qu’à cette époque on parlait « des » questions sociales, pas encore de « la » question sociale … « En 1890, Jaurès s’affirme socialiste et il se met à approfondir ce thème devant l’inefficacité du travail parlementaire à faire évoluer par la loi la condition ouvrière. Ne nous y trompons pas, cependant, outre sa découverte des écrits de Marx, Jaurès nourrit d’abord sa pensée des hommes et femmes qu’il rencontre, des événements auxquels il prend part : les grèves et conflits, tant à Albi, Carmaux, Graulhet ou Toulouse… ».

Si la naissance de la CGT en 1895 passe inaperçue à ses yeux, il en va autrement au lendemain du congrès de l’organisation syndicale qui se tient à Montpellier en 1902 : à cette date, le syndicalisme sort de l’anonymat et Jaurès ne peut l’ignorer. De ce jour, il aura en permanence un regard rivé sur les trois forces en présence : le parti politique, le syndicat et le mouvement coopératif. « Quoique toujours en retenue face aux mouvements de violences et sur les modes d’affrontement entre ouvriers et patrons, Jaurès n’aura de cesse de chercher à comprendre. Très vite, il saisit que la violence ouvrière n’est en fait qu’une réponse, inappropriée et peut-être barbare certes, mais une réponse à une violence encore plus barbare, celle des patrons d’alors ».

Selon l’historien, Jaurès est avant tout un homme qui pense en marchant et en luttant. D’où cette forme de pensée propre à Jaurès, parfois déroutante pour le lecteur : une pensée toujours en mouvement et en questionnement, jamais bloquée dans les dogmes ou les idéologies… « Lorsqu’il use des mots génériques qui symbolisent la République, Jaurès est l’homme par excellence qui ne sépare jamais la théorie des faits, l’idée du concret. Parce qu’il ne nie jamais le poids des réalités sociales lorsqu’il parle de l’homme, il parle « vrai » et on peut dire sans se tromper qu’à sa façon il ajoute toujours l’adjectif au mot : la liberté vraie, l’égalité vraie, la justice vraie… Un homme pleinement conscient du poids des mots « classe » et « peuple ».

Jean Jaurès, pour Boscus ? Un homme et une pensée à redécouvrir d’urgence dans cette période trouble et troublée, tant pour le syndical que pour le politique, « un personnage digne de figurer dans le panthéon ouvrier et syndicaliste ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois
(*) Publié par l’Institut régional d’histoire sociale, le livre d’Alain Boscus (87 p., 20€) est disponible au siège de l’IRHS Midi-Pyrénées.

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Piketty et le capital

L’ouvrage de Thomas Piketty, « Le capital au XXIe siècle« , fait un tabac aux États-Unis. En tête des ventes sur le site de distribution en Pikettiligne Amazon, il fait aussi partie de la liste des meilleures ventes du New York Times. Il est vrai que cette histoire de la montée et de la dynamique des inégalités dans le monde trouve de quoi s’alimenter dans la réalité d’outre-Atlantique. La publication le mois dernier des résultats, plutôt anémiques, des banques américaines fut par exemple l’occasion de relancer le débat sur les rémunérations mirobolantes de leurs patrons qui, pour les six premières, ont atteint en 2013 la somme record de 107,3 millions de dollars. Des émoluments que ne justifient certes pas leurs performances. Ainsi, le patron de Bank of America a-t-il vu l’an passé son salaire augmenter de 58 % quand le chiffre d’affaires ne progressait que de 7 %, tandis que celui de J.P. Morgan voyait le sien s’envoler de 74 % quand le résultat net reculait de 16 %. Encore ces rémunérations ne sont-elles rien, comparées à celles des patrons de hedge funds, qui se chiffrent, elles, en milliards de dollars.

À ceux qui se demandent, légitimement, comment une telle situation est possible, moins de cinq ans après la crise qui vit l’État voler au secours des banques à coup de milliers de milliards de dollars, nous piketti2ne saurions trop conseiller la lecture de « Brève histoire du néolibéralisme » qui vient lui aussi de franchir l’Atlantique. Mais d’ouest en est, cette fois-ci. Écrit en 2005 par David Harvey, géographe et chercheur à ’université de New York, l’ouvrage se propose moins d’étudier la doxa économique et politique de notre temps que d’explorer un processus concret qu’on pourrait dire de « néolibéralisation ». L’ouvrage ne donne donc pas dans l’histoire des idées, mais s’intéresse au néolibéralisme « réellement existant », à ses pratiques concrètes, à ses institutions qui façonnent des manières d’agir et de penser. Dans ce cadre, les inégalités et leur accroissement continu ne constituent nullement un effet pervers. Elles sont, elles aussi, le résultat d’un processus de redistribution des richesses à l’envers : du bas vers le haut auquel concourent tout aussi bien la financiarisation, l’extension du domaine de la concurrence, les privatisations ou encore les diverses réformes fiscales. Car le néolibéralisme n’est rien d’autre, pour David Harvey, qu’un projet politique de classe visant à restaurer le pouvoir des élites économiques.

S’il s’intéresse à la manière dont se construit le consentement au néolibéralisme, qui a aujourd’hui conquis une hégémonie intellectuelle et culturelle que la crise n’a guère entamée, le livre reste muet sur l’incroyable tolérance de l’opinion – pour ne rien dire de celle des autorités – à de tels gains et flambée d’inégalité. Une question qui, au vu des derniers résultats électoraux et de leur peu d’impact sur un éventuel changement de cap, renvoie à une autre : comment expliquer que ce que les marchés désirent soit à ce point plus essentiel que ce qu’expriment les citoyens par leur vote ? piketti3L’explication de cette disjonction entre libéralisme et démocratie semble échapper à la science économique comme aux sciences politiques. La littérature, au contraire, nous enseigne qu’il n’y a là, au fond, rien de très neuf. N’a-t-on pas vu dans le Salammbô de Flaubert combien le désir du dieu Moloch de dévorer les enfants de Carthage était plus fort que le souci de leurs parents de les maintenir en vie ? Précisons que Salammbô est une histoire brutale et qui finit très mal… Jean-François Jousselin

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Damien Cru, de la pierre à la plume

Damien Cru signe « Le Risque et la Règle ». A peine plus de deux cents pages aérées, de format poche ou presque… Un petit livre qui mérite pourtant l’attention de tous ceux qui s’intéressent au « travail comme âme du monde », selon le beau titre de l’article que l’académicienne Danièle Sallenave a donné à l’hebdomadaire « Le 1 »*, en date du 1er Mai, qui portait justement plusieurs regard sur le travail.

 

« Le risque et la règle » est le fruit d’une pratique mais aussi d’une recherche plus théorique. Il se tisse de ces allers/retours du « terrain » et du laboratoire. Où l’on verra, en le lisant, comment cela se Cru1tricote… La première leçon qu’il donne, peut-être la plus importante ? Inviter à penser cette conjugaison, cette articulation du savoir et de la pratique professionnelle : l’importance de penser ce rapport pour dégager le travail de l’aliénation, pour l’ouvrir sur l’émancipation ouvrière, pour reconquérir, se réapproprier son métier. Des passerelles nombreuses peuvent s’établir avec « La cité du travail », le livre de Bruno Trentin dont on a trop peu parlé. Il s’inscrit dans cette réflexion, bien sûr plus globale chez Trentin, plus philosophique aussi. Ici, l’auteur part du « cas du bâtiment et des travaux publics ». Il inscrit sa recherche sur ce champ professionnel. Comme l’étude est singulière et concrète, la méthode parle à tous, souhaitons que le lecteur établisse d’heureuses correspondances, et beaucoup d’imbrications, entre les deux ouvrages.

Ce livre intéressera bien sûr les chercheurs en sciences du travail, les militants sociaux, syndicaux et politiques, mais aussi tout simplement celles et ceux qui fabriquent, conçoivent, opèrent, usinent, construisent ou travaillent dans les services. Il confortera ceux qui ne se résignent pas à s’accommoder de l’existence de « mondes séparés », fruits de la division du travail, qui consacrent au bout du compte l’effacement du travail réel de la pensée. On en constate l’impasse ! L’ouvrage n’intéressera donc pas que les chercheurs et les professionnels de la santé ou de la sécurité au travail, il s’adresse à tous les protagonistes du procès de travail, au monde de l’entreprise : dirigeants, cadres, salariés, syndicalistes, élus sociaux. Tous trouveront bénéfice à le lire, un crayon à la main, pour comprendre ce qui est en jeu dans le travail, en renouveler leur connaissance et leur compréhension. C’est dire combien il passionnera les lecteurs de Chantiers de culture ! En effet, sans y paraitre, ce petit livre participe d’une révolution culturelle de l’appréhension de l’acte de travail !

L’homme et son itinéraire ne sont pas banals (voir encadré), la pertinence du propos et de la démarche de l’auteur tient pour une bonne part à l’originalité de son parcours ! Elle lui vient de son cru 2014 1 (2)insertion dans sa profession, tailleur de pierre : c’est de là, de cette « culture professionnelle » du langage des « pierreux », des pratiques-rites-jeux du métier, qu’il trouvera son sésame pour entreprendre de renouveler profondément l’approche de la prévention au travail. L’ouvrage reprend le mémoire que Damien Cru a présenté dans le cadre du laboratoire d’ergonomie d’Antoine Laville, en vue de l’obtention du diplôme de l’École Pratique des Hautes Études, l’EPHE de la Sorbonne. Toutefois, un avant-propos prolonge la propre dynamique réflexive de l’auteur et révèle toute l’actualité de la publication et du cheminement parcouru depuis sa rédaction en 1995. « En fait, le déclic qui m’a décidé à publier m’est venu lors du colloque « Le travail refoulé » en novembre 2012 », souligne Damien Cru. « Qu’est-ce qui est du travail en premier refoulé ? Je retrouvais comme une évidence, un thème qui traverse en filigrane mon mémoire, ma recherche. Celui du jeu, du jeu au travail, de ses enjeux. Je tourne autour de la question depuis longtemps. Ce qui est avant tout refoulé du travail, de l’activité de travail, de son organisation, du taylorisme au lean-management, c’est le jeu ! Refoulement opéré par les organisateurs du travail mais aussi par les travailleurs eux-mêmes, et sans doute par les chercheurs ». Parler du jeu dégage d’une certaine conception exclusivement rationaliste du travail, amène la question d’une autre logique à l’œuvre dans le travail, ouvrant sur le symbolique. « De là, l’idée d’un avant-propos permettant une lecture renouvelée du mémoire ».

L’instruction, première, que nous délivre Damien Cru ? On ne peut « sécuriser » le travail par « l’importation » de techniques préventives, de prescriptions pensées par les seuls préventeurs, de savoirs préconstitués hors du travail lui-même et de ce que ses protagonistes en pensent et en vivent. A moins de renforcer aliénations et dominations… Les progrès enregistrées ces dernières années concernant les accidents de travail, incontestables, par ces conceptions purement « technicistes » et didactiques, trouvent leur limite. La seule technique pille le savoir des métiers. Elle ne le renouvelle pas, elle l’assèche. C’est au bout du bout la poursuite du taylorisme, pressent Damien Cru. D’où sa volonté, en contre-point à sa formation théorique d’intervenant à l’Organisme Professionnel de Prévention du BTP (OPPBTP), de participer fidèlement aux réunions de son groupe de pierreux cégétistes à la Bourse pour vivre des discussions sur les métiers et le travail dégagées de l’emprise techniciste. Tirer son savoir des ressources du travail lui-même et les interroger de son propre point de vue de chercheur. Ne pas se contenter donc d’une démarche techniciste mais s’appuyer sur la psychopathologie du travail, l’ergonomie, pour inventer de nouvelles approches plus actives, déductives, interrogatives, construites surtout à partir des pratiques et savoirs des métiers.

Il faut comprendre le travail, les règles et les risques de son exécution tels que se les donnent ceux qui le font. Ne pas chercher d’abord à prévenir, protéger et réparer techniquement mais envisager le travail Cru3dans toute sa profondeur, sa largeur. Ne pas en avoir une vision étriquée et centrée sur la phobie de l’accident. Revenir sur l’acte de travail lui-même, tel que le vivent et le parlent les salariés. Élargir la vision. Entendre activement les acteurs des groupes de travail. Remonter aux langues des métiers, y compris dans leur historicité, aux pratiques et postures professionnelles, techniques, mais aussi sociales, symboliques qui entourent le travail. Entendre toute la dimension culturelle du travail. Ce n’est pour rien que Damien Cru revient souvent sur les tournures, les « parlures » des métiers en ce qu’elles révèlent un rapport parfois caché aux outils, aux matériaux, aux collègues et camarades. Le rôle du préventeur devient alors autre chose que celui du prescripteur. Contrairement aux idées reçues, les travailleurs savent ce qu’ils font, mais sous la modalité de l’insignifiance. Le préventeur est celui qui défriche de nouveaux savoirs, déniche des ressources et les dynamise.

Cette démarche, Damien Cru l’incarne dans son parcours. Un homme curieux, qui cherche à comprendre. On pense à Spinoza : « Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre ». Lui sait qu’il ne sait pas, il est ainsi disponible aux surprises de l’observation, de l’écoute de salariés qui, eux, ne savent pas bien qu’ils savent ! L’alchimie de la méthode réside dans ce partage de savoirs paradoxaux. Ce livre, on ne peut ici s’y attarder, doit beaucoup à Jean Oury qui vient de nous quitter et avec qui Damien Cru a travaillé. D’une façon certaine, « Le risque et la règle » lui rend hommage. C’est un héritage. Jean-Pierre Burdin
*Chaque semaine, ce nouvel hebdomadaire (sortie le mercredi), porte plusieurs regards (poétique, littéraire, scientifique…) sur une question d’actualité sous une forme (maquette, typographie…) stimulante, elle même se présentant comme une métaphore : déplier l’actualité ! Un pari risqué que de lancer un tel journal, saluons l’audace et la forme de la publication. On rêve que d’autres aient le même courage et la même imagination pour donner à entendre et comprendre les convictions qu’ils portent, entrer en débat avec la société.

 

Tailleur de pierre
Natif du XIIIème arrondissement de Paris, en 1972 Damien Cru devient « pierreux », tailleur de pierre. Un métier qu’il exerce dix années durant. Il se syndique alors à la CGT, milite au Syndicat Parisien de la Construction et fréquente la Bourse du Travail, là où se réunissent les pierreux. En 1981, il devient délégué à la sécurité au comité de Paris de l’Organisme Professionnel de Prévention du BTP (OPPBTP) et, en 1996, chargé de mission à l’ANACT-ARACT où il restera jusqu’en 2004. De 2002 à 2011, il est professeur associé à l’Institut des Sciences et Techniques de l’Ingénieur d’Angers. Durant la même période, il exerce comme consultant en prévention des risques professionnels à l’AOSST de Paris et comme chercheur associé au Laboratoire d’Ergonomie et d’Epidémiologie de la santé (LEEST) de l’Université d’Angers.
Le 25 juin à 18h, rencontre-débat avec Damien Cru au siège du CNAM, 41 rue Gay Lussac à Paris. En présence d’Yves Clot et de Dominique Lhuillier. Entrée libre.

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La souffrance au travail, selon Marie Pezé

C’est un cri étouffé, un ouvrage à couper le souffle que nous offre Marie Pezé avec « Je suis debout bien que blessée, les racines de la souffrance au travail ». Dans ce récit autobiographique, la pionnière des consultations « Souffrance et travail » nous entraîne sur les chemins de son enfance. Jusqu’à la fermeture dramatique de sa consultation à l’hôpital de Nanterre.

 

L’histoire personnelle, la maladie, les mentalités à bousculer dans un milieu médical pétri de « prés carrés » professionnels, la bureaucratie, les rapports hommes-femmes : Marie Pezé a du affronter mille et un obstacles pour créer cette discipline et consultation « Souffrance au travail », nouvelle mais encore mal reconnue. On mesure mieux l’exploit qu’a pu représenter la constitution d’un réseau de quarante consultations du même genre en France, la nécessité de défendre et de développer cet acquis soumis à l’autisme des injonctions budgétaires des Agences régionales de santé.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Marie Pezé remonte le cours de cette bataille collective en nous livrant ses propres racines intimes. Dans « Je suis debout bien que blessée, les racines de la souffrance au travail« , la psychiatre raconte sa quête de la manière la plus humaine qui soit : au travers du prisme de sa propre vie, qu’elle tente d’analyser et de comprendre. Qu’est-ce qui nous fait être qui nous sommes et nous fait lutter pour telle ou telle cause ? « Le métier que nous choisissons entre en résonance symbolique avec notre histoire infantile. Il peut nous aider à la subvertir, à en tirer un terreau fertile pour tous. Je travaille depuis trente ans dans le lieu où les souffrances arrivent pour être soignées », explique-t-elle. C’est donc une enquête passionnante qu’elle mène par le biais de sa propre psychanalyse, laquelle se révèle insuffisante pour élucider une énigme et un terrible secret. Les zones d’ombres de l’inconscient s’éclairent soudainement en empruntant le chemin d’une véritable enquête policière. Les pièces manquantes du puzzle sont exhumées une à une, à tel point qu’on se surprend à penser qu’on lit un roman. Et pourtant non, il s’agit bel et bien de la vie réelle d’une psychanalyste qui, ayant épuisé toutes les ressources de la science de l’inconscient, se tourne avec succès vers un univers nouveau : celui de la Justice. D’où cette incroyable carte de visite de docteur en psychologie, psychanalyste, psychosomaticienne et expert près de la Cour d’Appel de Versailles.
A cet instant, on ne s’étonne plus du parcours si atypique de cette combattante infatigable de la cause de ceux qui souffrent au travail. Dans son précédent ouvrage « Travailler à armes égales », Marie Pezé s’alliait déjà non seulement les compétences d’un médecin inspecteur du travail mais aussi celles d’une avocate, Rachel Saada. En 2011, Maître Saada défendait avec succès le dossier des ayants-droits de salariés s’étant donné la mort au Technocentre de Renault Guyancourt. Quand des disciplines aussi diverses se mettent au service d’une cause commune, il en résulte une heureuse alchimie. De manière surprenante, c’est en effet par le biais d’archives judiciaires, où il sera question de sang et de meurtre, que la recherche entamée par la psychanalyste aboutit à des révélations. Comment classer « Je suis debout bien que blessée » : œuvre scientifique, drame authentique, ouvrage engagé, enquête policière ? Sans doute cette aventure d’une vie est-elle un peu tout cela en même temps. Laissons au lecteur le plaisir de découvrir une auteure qui, à son corps défendant, parvient à sublimer sa souffrance par un authentique talent d’écriture qui, d’un bout à l’autre du livre, nous tient en haleine.
pezé2Dans son premier ouvrage, « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », plus une étude clinique qu’un essai complaisant ou larmoyant, Marie Pezé retraçait l’histoire de ces salariés reçus dans sa consultation « Souffrance et Travail » à l’hôpital de Nanterre. Dix cas, dix dossiers, dix victimes d’une machine à broyer les corps et les psychismes : le travail. De sa discipline d’origine, la psychanalyste sort peu à peu. L’organisation du travail est au centre des tableaux traumatiques lourds qu’elle rencontre et pour l’appréhender, il faut d’autres concepts, d’autres disciplines (sociologie, ergonomie…). Elle enquête. Pour nous livrer, au final, un véritable réquisitoire contre l’évolution du productivisme et du management… « Lorsqu’on demande à une ouvrière de visser 27 bouchons par minute, on crève les plafonds de surcharge du corps et du psychisme », accuse l’auteur. Succès et échecs se succèdent dans le cabinet de la thérapeute qui ne maîtrise pas tous les leviers pour résoudre ce à quoi elle est confrontée, alors que la situation s’aggrave. « A chaque consultation, deux ou trois patients parlent de se tuer, et de plus en plus, j’entends maintenant parler d’envies de meurtre et de sabotages lourds », confesse-t-elle. C’est trop. A cette époque, la spécialiste sombre à son tour dans la « décompensation ». L’écriture l’aide à surmonter l’épreuve physique et mentale, mais des séquelles demeurent. Et d’adresser ce message aux syndicats: « c’est en s’appropriant les sciences que les ressources humaines ont mis en place des techniques persécutrices. Pour les combattre, il faut se doter de connaissances ». Sans doute cet ouvrage, et les deux autres qui suivirent, y contribue-t-il efficacement. Régis Frutier

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Avec le GIPAA, aveugles mais partageux

Au début des années 1970, est créé le « Groupement pour une Information Progressiste des Aveugles et Amblyopes », le GIPAA. Son objectif premier ? Fissurer la chape de plomb qui pèse encore sur l’information. Rapidement, d’autres activités se développent : voyants et non-voyants s’investissent ensemble pour un accès original à la vie politique, sociale et culturelle.

 

En 1971, trois militants communistes s’attellent à un sacré chantier. Aveugles tous les trois, ils décident de créer une revue sonore, « L’oreille gauche », pour populariser des idées progressistes. Des textes, principalement des articles de journaux, sont enregistrés sur bandes magnétiques puis sur des cassettes. Ce qui constitue pour un temps la seule revue de presse pour aveugles ! Par la suite, progrès des techniques oblige, le support devient le compact disc : les moyens changent, la finalité demeure. Chaque mois, plusieurs personnes se consultent pour retenir un certain nombre de « papiers ». La base de recherche est large mais bien orientée. Elle s’étend de l’Humanité à Libération en passant par le Canard Enchainé, Le Monde Diplomatique, la Nouvelle Vie Ouvrière et bien d’autres encore… La revue sonore des adhérents du GIPAA fut ainsi préservée au fil du temps.

GIPA2Une telle longévité pose toutefois question. Grâce à Internet et à l’essor de l’informatique, l’ouverture sur le monde est sans limite. Des sources d’informations, autrefois inatteignables, sont devenues accessibles. « L’oreille gauche » correspond-elle encore aux modes de vie d’aujourd’hui ? Les animateurs de l’association n’en doutent pas. D’abord parce que tout le monde ne possède pas un ordinateur et nombreux sont ceux qui ne maîtrisent pas Internet, ensuite l’exercice est bien plus compliqué pour les non-voyants et la consultation de documents est parfois payante. Enfin, et surtout, les responsables du GIPAA sont convaincus que la bataille des idées est plus que jamais d’actualité, aussi il ne peut être question de laisser les aveugles et amblyopes seuls dans leur coin.
Casser l’isolement, voilà la grande ambition ! Certes le GIPAA n’est pas seul branché sur ce créneau, par nature le monde associatif propose des activités pour inciter les gens à sortir de chez eux. Le GIPAA se distingue néanmoins par un souci permanent de rapprochement avec la vie sociale, le monde du travail. Ainsi des conférences sont organisées avec des syndicalistes, des personnalités au parcours marqués par l’humanisme telles qu’Henri Alleg, Albert Jacquard, Haroun Tazieff ou Henri Krasucki. Une conviction, cependant : pour s’ouvrir au monde, autant aller à sa rencontre !

GIPA1Accompagnés de guides bénévoles ou de conférenciers professionnels, les non -voyants entreprennent des visites d’usines comme celle de Renault Cléon. Certaines initiatives peuvent même paraître improbables. La descente de nuit dans le métro parisien en a constitué le plus bel exemple, les organisateurs ont été stupéfaits par le succès rencontré ! Plus récemment, les Halles de Rungis ont accueilli des groupes de visiteurs du GIPAA. En juin prochain, le centre de tri postal de Wissous, le plus grand d’Europe, est au programme. Preuve qu’une organisation en adéquation avec le handicap permet l’accès à la plupart des loisirs : visites de musée, projections de film, représentations théâtrales… Pas d’exclusive non plus, en ce qui concerne les voyages : des adhérents se sont rendus à Cuba, au Vietnam. Ils ont rencontré des associations de non-voyants mais ils ont également visité des écoles, des crèches, des usines. Des contacts placés résolument sous le signe de l’échange, puisque stylos, papier, blouses d’infirmière mais aussi matériel informatique étaient dans les bagages des touristes. Histoire de se sentir utile, en d’autres termes : être actif ! Une posture défendue par le GIPAA, y compris en ce qui concerne la culture. Le défi n’est pas simple à relever à une époque où le citoyen est avant tout considéré comme un consommateur.

Aussi, depuis quelques années, l’association organise des spectacles. Artistes amateurs voyants et non-voyants, membres du GIPAA, interprètent des chansons, jouent de la musique. Les concerts furent successivement consacrés à la chanson contestataire, à des hommages à Brassens ou à Ferrat, l’an dernier à la chanson humoristique. A chaque fois l’entreprise est couronnée de succès, pour une raison bien simple : le bonheur de partager un loisir, le plaisir de prolonger ces festivités autour d’un repas. En novembre 2014, la « ville en chanson » sera le leitmotiv du prochain concert…. Comme pour toute entreprise bénévole, la réussite d’une activité repose sur une bonne dose d’énergie, d’enthousiasme et de bonne humeur. Mais sans moyen financier, le cœur ne suffit pas. Il faut bien se débrouiller pour récolter de l’argent, faire preuve d’imagination. Le résultat des cogitations ? Éditer une carte postale en couleur et en relief ! Le bénéfice des ventes aidera à payer la réservation des cars pour les sorties ou la location de salles pour les concerts.
Pour le GIPAA cependant, il ne s’agit pas de produire un banal support publicitaire, ses concepteurs veulent en faire un authentique objet d’art. Autant pour les voyants que les non-voyants, le symbole d’une action concertée pour le bien-être commun.
Philippe Gitton

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Les nuits colorées de Séméniako

Nouvellement paru, l’album Lumières sur la ville nous permet d’apprécier le travail original du photographe Michel Séméniako. Gros plan sur le regard singulier d’un artiste qui, derrière son objectif, repeint la nuit en couleurs pour donner à voir et penser autrement la réalité quotidienne.

Sémé1Photo ou tableau ? La question se pose devant les clichés de Michel Séméniako. Le plasticien a baladé ses objectifs et ses torches dans la ville de Sevran et de quelques communes avoisinantes en compagnie d’adolescents et de professionnels de l’aide sociale ! Les invitant à revisiter de nuit des lieux souvent familiers pour eux, les incitant surtout à les regarder sous un jour nouveau… Il habille d’étranges couleurs une banlieue souvent décriée et qui pourtant palpite d’énergies et de rêves. Lumières sur la ville ? Une réinterprétation symbolique du paysage et de l’espace urbains qui ouvre à l’imaginaire, un superbe travail esthétique où le photographe se fait tailleur de formes, travailleur coloriste de l’inconscient collectif.

Les influences de l’artiste ? Partagées entre l’École des Fauves et les expressionnistes allemands « qui ont ajouté les couleurs de l’émotion à celles du paysage », Man Ray et Brassaï… Mieux encore, à l’heure où le jeune homme réalise au printemps 67 une première expo à la « Macu » de Thonon, il croise les pas de Jean-Luc Godard qui l’invite à jouer dans « La chinoise ». Déjà au carrefour de deux avenirs : être acteur professionnel ou continuer dans la photographie ? Michel Séméniako choisit de garder l’œil rivé à l’objectif, nanti de cette grande découverte expérimentée sur les plateaux de cinéma : l’importance du langage dans le travail artistique ! Et son corollaire pour le photographe : ouvrir le regard à la pensée. Après une période « post soixante-huitarde », quand le cliché se fait propagande mais qu’il perçoit qu’il n’y a pas « coïncidence absolue entre création et idéal politique », il revient en 1980 sur ses chemins d’enfance. À Annecy, en Haute-Savoie, sur le plateau calcaire du Parmelan très précisément… Où il séjourne deux mois, en solitaire, et découvre au final qu’il y a une vie, la nuit ! Qu’une pierre, un paysage, un buisson dévoilent leurs mystères et de nouveaux visages à la lumière d’une torche… Révélation et décision : l’artiste ne photographiera plus que des paysages de nuit !

Sémé2« Quand j’ai commencé à photographier le pays du Vimeu en Picardie, il m’a paru d’abord triste, agricole et industriel. Puis, j’ai découvert la chaleur humaine qui l’habite : un pays qui résiste, des usines qui sont le bien commun de tous, des générations de luttes faisant valoir les métiers qui modèlent le visage du Vimeu. Les couleurs avec lesquelles j’ai éclairé ces sites industriels tentent de traduire cette énergie vitale qui habite les lieux ». Et l’artiste de poursuivre, « j’ai tenu aussi à représenter des postes de travail pour exprimer la relation entre la « perfection chorégraphique » des gestes du travail et leur pénibilité, quand la machine est sur le point de dévorer le travailleur alors qu’il produit « l’or » de l’entreprise » !
Jaurès empourpré après les trois coups de minuit, l’ancienne sucrerie de Beaucamps à la mode Perec, le silo de Martainneville à la verte saison… « Les couleurs sont ici celles que j’ai recensées sur le terrain », prévient Séméniako, « le rouge du feu des fondeurs, le bleu de l’acier, le doré du laiton, les ocres et les verts de campagne ». Et d’en user pour reconstruire et offrir une vision décalée du pays du Vimeu, ce territoire de Picardie. Une région façonnée par le labeur des hommes, ce monde des travailleurs que le photographe fréquente depuis sa prime jeunesse. Par solidarité d’abord, par conviction ensuite, lui qui regrette que les lieux de travail et l’homme au travail soient si peu représentés.
Membre du SNAP-CGT, le syndicat des artistes plasticiens, Michel Séméniako croit aux vertus de la rencontre et de la pédagogie. « Lorsqu’on comprend mieux le monde, on a prise sur lui. Aussi, je n’isole pas l’éducation artistique de la culture au sens large et de la prise de conscience syndicale qui en est un élément essentiel. Plus concrètement, tout commence à l’école, il faut se battre pour que l’art y ait sa place. Le rôle des comités d’entreprise est également très important pour promouvoir les rencontres avec les œuvres et les artistes, y compris à travers les pratiques amateurs ». Être photographe auteur indépendant est un métier difficile, reconnaît le professionnel de l’image. « Derrière une photographie exposée ou publiée, il y a beaucoup de travail invisible et en général une grande précarité. Comme militant syndical, je lutte pour la défense et l’amélioration de nos droits sociaux ainsi que du régime des droits d’auteur, mais aussi pour la défense du service public de la culture en tant qu’acteur essentiel de la promotion et de la diffusion de l’art ».

Sémé3Sensible, d’une humanité à fleur de peau, Séméniako l’esthète est avant tout un philosophe du regard et un éveilleur de conscience. La preuve ? Son album Exil… Fils d’une famille d’immigrés russes, époux d’une « républicaine espagnole » réfugiée en France, Michel Séméniako sait, dans sa chair et son cœur, ce que signifient pour des milliers d’hommes et femmes déshérités et sans-papiers les termes exil et frontière. « Un jour, en 2000, je découvre dans la presse l’image spectrale et verdâtre d’un groupe de clandestins, elle me bouleverse ». La même année, décède la maman de l’artiste. Qui, les dernières semaines de son existence, se remit à parler russe, elle qui sa vie durant avait enfoui sa langue natale et n’avait de cesse de s’intégrer à la culture de son pays d’accueil : un choc pour le fils, « la vie d’exil de ma mère remontait à la surface » ! Deux événements qui incitent le photographe, à l’instar des policiers et douaniers qui traquent les clandestins de leur caméra infra-rouge dans les bois ou sur les quais, a usé du même procédé pour narrer en images leur quête d’un ailleurs. La nuit toujours, à la chaleur des corps qui imprègne l’objectif… Des images sensibles, où se découpent des silhouettes entre vie et mort, espoir et douleur, rêves et cauchemars. « La clef des mers reste à trouver. Une porte ouverte, une main tendue, c’est si difficile ? », s’interroge l’écrivaine Louise L. Lambrichs dans le texte qui scande les images. Séméniako tend la sienne, au quotidien. Membre de Réseau sans frontières, l’ancien maître de conférences en photographie à l’université d’Amiens parraine avec son épouse une jeune lycéenne immigrée.

841_db68d299a0f66c24dd7dd5a446ee938fUn étonnant voyage aujourd’hui dans le paysage urbain de la ville de Sevran (93), hier de surprenants paysages industriels colorés ou de fantomatiques hommes en fuite vers un ailleurs, Michel Séméniako transfigure la réalité au moyen de ses multiples faisceaux lumineux projetés sur tel ou tel élément, au gré de ses torches graphiques et de son imaginaire. Tel un peintre réinventant et découpant le réel pour donner à voir son expérience du monde où les temps de pose se comptent parfois en heures… « Mon travail se veut invitation à nous réapproprier notre propre regard, loin de ceux-là programmés et standardisés qui nous privent de l’expérience du monde et en abolissent même le désir. Pour que chacun puisse se dire : moi-aussi, j’ai pouvoir de repeindre le monde en couleurs ! » Yonnel Liégeois

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