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Le travail, en vivre ou en mourir ?

Trente ans après une première édition, sous la direction d’Annie Thébaud-Mony-Philippe Davezies-Laurent Vogel et Serge Volkoff, une équipe de chercheurs publie « Les risques du travail, pour ne pas perdre sa vie à la gagner ». Un livre qui tente de populariser les connaissances sur les dangers dans tous les secteurs de travail.

 

 

En 1985, une équipe de chercheurs du C.N.A.M. (Conservatoire nationale des arts et métiers), de l’I.N.R.S. (Institut national de recherche et de sécurité), des médecins du travail et des militants syndicalistes publiaient un ouvrage qui allait faire date sur les risques du travail et les conditions de travail. travail2A destination d’un large public, il donnait accès à une réflexion de haut niveau, tout en offrant des clés pratiques sur ces risques et la manière dont les salariés et leurs représentants pouvaient les repérer et intervenir. Entre le premier ouvrage et le second, trente ans se sont écoulés.
Le contexte législatif a évolué, passant des débuts de l’application des lois Auroux de 1982 à la montée en puissance du CHSCT ( Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) en tant qu’institution, jusqu’aux très actuelles tentatives de remise en cause des acquis. Le travail et sa pénibilité ont muté, ses risques également. L’exposition aux produits dangereux, les vibrations, le bruit ont persisté dans le temps mais d’autres catégories de risques ont littéralement explosé ces dernières années, psychosociaux (RPS) et musculosquelettiques (TMS). L’édition 2015 se présente comme un recueil de textes de spécialistes et militants qui abordent ces questions sous différents angles. Une première partie est consacrée à l’impact de la mondialisation sur l’organisation du travail. Annie Thébaud-Mony et Michael Quinlan analysent notamment comment la sous-traitance est utilisée comme un outil majeur de la transformation du système productif. Comment aussi, au lieu d’éliminer le risque, les employeurs organisent son invisibilité avec l’impossibilité de reconstituer les périodes d’exposition.

Le second chapitre aborde les conditions de travail. « Pourquoi y –a-t-il eu une non-amélioration du travail ? », interroge le chercheur Serge Volkoff, qui avance quelques hypothèses. « Il y a un productivisme avec le travail au plus juste, les impératifs de réactivité, on ne prend plus le temps de réguler mais on contrôle de très près le résultat, ou plutôt on le croit. Avec la multiplication des indicateurs, on arrive à joindre l’inutile au désagréable… L’intensification du travail, les gestes répétitifs, les horaires de plus en plus bousculés ». Dans une troisième partie consacrée aux impacts du travail sur la santé, Philippe Davezies revient sur cette notion d’invisibilité des maladies liées au travail. travail5Il révèle aussi que l’expression de la souffrance psychique se manifeste différemment selon les catégories de salariés : elle serait trois à quatre fois plus élevée chez les cadres que chez les ouvriers.
Cependant, l’absence de plainte chez ces derniers ne signifie pas qu’elle est moindre ou qu’elle doit être ignorée, elle demeure juste masquée. Le chercheur estime donc qu’il y aurait un déficit culturel d’expression de la plainte. Pour lutter contre la souffrance psychique, l’individu dispose de trois lignes de défense : la défense collective, la défense personnelle et les défenses biologiques. Il s’agit pour lui de renforcer les deux premières pour limiter le recours à la troisième. La souffrance psychique, au même titre que l’atteinte toxique, mobilise des mécanismes de l’inflammation et un stress oxydant au niveau cellulaire.

Un dernier chapitre est intitulé « Agir sur les risques, mode d’emploi ». Les auteurs insistent sur la nécessité de maîtriser le travail, de revenir sur sa gouvernance pour esquisser une nouvelle société, émancipée du travail mondialisé. Il y est beaucoup question de l’utilité des CHSCT. Lors de la présentation de l’ouvrage à la presse, Yves Bongiorno, ancien responsable à la fédération de la métallurgie CGT, ne manquait pas de souligner le paradoxe. « Nous venons de mettre en échec le Medef sur sa volonté de faire disparaître les CHSCT. travail6Le premier livre s’inscrivait dans la montée en puissance de cette structure représentative du personnel, s’imposant peu à peu comme un outil de proximité. Or, alors qu’il commence à porter ses fruits, d’aucuns voudraient aujourd’hui le remettre en cause. Après le vote de la loi, il y aura les décrets d’application : ces questions sont majeures, il nous faut rester vigilant ! ».
Quoique cette nouvelle édition propose moins d’éléments pratiques pour le repérage des pathologies professionnelles ou des psychopathologies, ce livre est une remarquable source d’informations sur l’état actuel de la recherche. A mettre entre les mains d’une majorité de salariés. Régis Frutier

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Corinne Masiero, une gueule et un cœur

Révélée dans « Louise Wimmer », le film de Cyril Mennegun, Corinne Masiero est la marraine du festival Visions sociales, qui se déroule durant celui de Cannes. Autour d’un café, chez elle à Roubaix, rencontre avec une grande gueule au grand cœur.

 
Cyrielle Blaire – Tu t’es fait connaître du grand public avec « Louise Wimmer ». Ce rôle, il est arrivé comment dans ta vie ?
Corinne Masiero – J’étais à Lille avec des copains, je reçois un coup de fil : « Bonjour, je voudrais vous proposer un premier rôle dans mon film ». J’ai cru que c’était un de mes potes qui faisait la blague ! Je lui ai dit : « C’est çà, ouais ! ». En fait, c’était Cyril (Mennegun, le réalisateur, ndrl). Il ne voulait pas un visage connu du grand public ou une actrice trop éloignée du rôle, ça s’est fait comme çà.

C.B. – Le personnage de Louise faisait alors écho à des gens que tu avais connus, à ton propre vécu ?
C.M. – Comme tu peux le voir, je n’habite pas dans un coron, mais j’ai beaucoup galéré jusqu’à mes trente ans. Je le porte encore en moi. Aussi, ce n’est pas compliqué, il suffit de regarder autour de soi. Moi, quand je suis là, je donne des coups de main. louise1Samedi matin, j’étais dans un campement de citoyens roms juste à côté. On loue des bennes, on aide à la propreté du campement. On est là pour çà, non ? Pour que ce qu’on laisse derrière nous, ça soit un petit peu plus propre ? Là, je prépare la coordination InterLuttants des précaires de toute la France. Après, « Louise Wimmer », ça parlait aussi de la solitude, de la combativité, du fait de ne pas baisser les bras, du regard sur soi… Les gens s’y sont reconnus. Une fois, à Saint-Jean-de-Luz, une grosse bagnole s’arrête et un mec sort. Le stéréotype du bourge. « Excusez-moi, j’ai été très touché… » et il se met à braire (elle mime celui qui pleure). C’était trop beau !

C.B. – Être marraine du festival Visions sociales, à Cannes, cela permet de défendre une certaine vision du monde ?
C.M. – C’est important qu’il y ait une autre parole que celle qu’on a l’habitude d’entendre au cinéma. Dans les festivals, tu découvres plein de films avec des manières de penser, des cultures différentes. Là, il va y avoir un focus sur le cinéma du Moyen-Orient avec des films syriens, israéliens… Et plein de documentaires ! Ton esprit est comme çà, et là il s’ouvre (elle mime).

C.B. – Il y a un problème de représentation sociale au cinéma ?
C.M. – Vu que le cinéma est fait par des bourges, c’est logique qu’ils ne parlent que d’eux-mêmes. Au cinéma, il faut qu’on puisse voir des gens que tu rencontres dans la vraie vie. Dans « Louise Wimmer », j’avais dit à Cyril, je te préviens, tu filmes tout : les rides, la cellulite, les poils. Tout ! louiseTu peux être merveilleuse sans ressembler à une gravure de mode ! Au théâtre, c’est pareil, quand j’ai commencé, on voulait que je gomme mon accent du Nord sous prétexte que ça venait du prolétariat. J’ai essayé de l’imposer. On m’a dit « ouais mais tu vois, Shakespeare avec ton accent ? » Ok, bah, vas-y-toi , Shakespeare, tu le joues en anglais, mais en anglais de l’époque ! Moi, je suis née à Douai, mais j’ai habité de tous petits villages et on parlait patois. A l’école, c’était sale, on m’a dit qu’on ne parlait pas comme ça. Une manière de dire que moi, mes proches, on était des sous-humains.

C.B. – A Cannes, tu as mis une robe pour monter les marches ?
C.M. – Ah non ! Mon agent de l’époque m’avait ramené des robes de couturiers, tu vois le truc ? Mais c’est pas moi ! La veille, je suis allée avec un copain à Lille chez Tati et chez un Chinois où on vend des bijoux au kilo (rires). Je suis arrivée à Cannes avec un costard, juste un soustif et mes breloques qui cachaient les nibards : ça l’a fait ! Moi, je suis une timide. Mais quand je me suis retrouvée comédienne, j’ai eu le droit d’être qui j’étais. J’avais même le droit d’être moche ! Sur scène ou à l’écran, y a rien qui me fait peur, mais dans la vie… Propos recueillis par Cyrielle Blaire.
En 2012, Corinne Masiero endosse dans « Louise Wimmer » le rôle d’une femme sur la brèche. Louise vit dans sa volvo break quand elle ne court pas après des heures de ménage dans des hôtels. Dans un box, elle a rassemblé toute sa vie en attendant un chez soi en HLM qui restaurera sa dignité. Une première œuvre de fiction récompensée du César du meilleur premier film en 2013, et une révélation pour cette comédienne venue du théâtre.

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Lucia Iraci, coiffeuse du cœur

Au cœur du Paris populaire du 18ème arrondissement, en 2011 Lucia Iraci a créé « Joséphine », le premier salon de coiffure solidaire. Son combat ? Prendre soin bénévolement des femmes démunies, les aider à retrouver l’estime de soi et le chemin de l’emploi.

 

 

Ne nous y trompons pas, l’association « Joséphine pour la beauté des femmes » créée par Lucia Iraci est tout, sauf une entreprise futile ! Il s’agit bien au contraire d’enrayer le mécanisme d’exclusion qui les guette toutes : les femmes sans indemnité et en recherche d’emploi, celles qui sont à la tête d’une famille monoparentale mais écrasées par la charge éducative et les soucis financiers, celles encore qui sont victimes de violences conjugales. Dans une telle situation de précarité, et souvent de solitude, la coquetterie n’est plus à l’ordre du jour. Les séances de coiffeur ou de shopping sont de lointains souvenirs. Pour des raisons financières évidemment, mais pas seulement…
« Je n’ai pas de travail ? A quoi bon me maquiller le matin… Je suis seule avec mes enfants et ne sors jamais ? A quoi bon faire un effort vestimentaire »… Et soudain, le reflet dans la glace interpelle : qui voudrait t’embaucher avec une tête pareille ? Comment veux-tu plaire à un homme, ainsi accoutrée ? Le cercle vicieux de la dévalorisation de soi est enclenché, il est bien difficile d’en sortir seule. lucia1C’est précisément là qu’interviennent les professionnels bénévoles du salon Joséphine en redonnant à ces femmes l’envie de prendre soin d’elles. Pour retrouver une image positive d’elles-mêmes, mieux affronter ainsi les difficultés de tous ordres.

L’investissement social de la belle Lucia est le fruit de toute une histoire. Elle quitte à quinze ans sa Sicile natale pour retrouver sa famille à Paris, apprend la coiffure sur les traces de sa sœur aînée prénommée…Joséphine ! Talentueuse, elle est vite remarquée et collabore pendant vingt ans avec des photographes et couturiers célèbres (Yves Saint-Laurent, Bettina Reims, Peter Lindbergh, etc…). Elle ouvre son propre salon en l’an 2000, crée sa ligne de soins mais en dépit du succès, elle s’avoue insatisfaite, « il manquait une dimension à ma vie ». Partant du constat que 80 % des pauvres sont des femmes, que l’apparence physique et la confiance en soi sont primordiales pour trouver un emploi, elle veut offrir aux plus démunies le moyen de cette reconquête. En 2006, Elle crée l’association « Joséphine pour la beauté des femmes », elle intervient bénévolement dans diverses structures avec le secret désir d’ouvrir un salon social associatif. Las, en butte à de nombreuses difficultés, elle abandonne provisoirement ce projet et décide d’ouvrir son propre salon un lundi par mois aux femmes en grande précarité. Pour son action, elle se voit honorée de la Légion d’honneur en 2009.
Deux ans plus tard, avec l’aide de partenaires et de sponsors, se matérialise le projet qui lui tient à cœur : en mars 2011, au cœur du quartier parisien de la Goutte d’Or, s’ouvre le premier salon de beauté social ! La plupart des femmes qui franchissent la porte sont envoyées par des associations partenaires, environ 70 % d’entre elles bénéficient du RSA. Une participation symbolique, 3 €, leur est demandée pour coiffure et maquillage, afin qu’elles se sentent aidées et non pas assistées. Elles peuvent aussi avoir accès à des soins de manucure et d’épilation, ainsi qu’à des séances de sophrologie et de yoga pour celles qui sont dans des situations de stress ou d’angoisse. Leur sont également prodigués des conseils de santé. luciaChaque cliente est reçue individuellement, en entretien privé et confidentiel, pour évaluer ses besoins prioritaires. Les premières années, ce fut Koura, belle jeune femme souriante qui y veillait, forte de son expérience comme coordinatrice de centre d’urgence du Samu social. C’est lors d’un projet pour les femmes de la rue, cherchant une coiffeuse bénévole, qu’elle croisa le chemin de Lucia… Depuis, d’autres ont pris le relais du sourire. En revanche Mehdi, qui participa à l’aventure dès le début, est toujours à ses ciseaux, prêt à rendre belles celles qui arrivent le visage chiffonné par la vie. Son CAP en poche, il a travaillé comme coiffeur-maquilleur de studio, chez Alexandre également, avant de mettre ses compétences au service du projet « Joséphine ». D’abord bénévole, il est aujourd’hui salarié.

La qualité de l’accueil est le point fort de l’initiative, sans doute la clef de son succès. Tous les témoignages recueillis sur place évoquent l’écoute bienveillante, la douceur des professionnels, salariés ou bénévoles, qui assurent les soins dans une ambiance chaleureuse où le rire est monnaie courante. Il n’en faut pas plus, parfois, pour redonner confiance à des femmes qui n’osaient plus se regarder dans le miroir depuis longtemps. « C’est comme si je me retrouvais vingt ans en arrière ! », confie l’une d’elles tandis qu’une autre, victime de harcèlement, l’affirme clairement, « c’est un retour à la dignité pour moi ». Lucia le constate, par les confidences de son équipe, certaines n’osent pas se rendre à un entretien d’embauche parce qu’elles n’ont aucune tenue décente à se mettre, tout simplement. Qu’à cela ne tienne, activant son réseau de partenaires, elle met en place un système de prêt de vêtements, sacs et chaussures. Une sorte de formule « Dress for Success »… ! lucia3Tout est proposé pour tenter de faire barrage à l’implacable mécanique de l’exclusion. Les résultats sont là : de janvier à décembre 2012, le Salon Joséphine a reçu 1531 femmes, plus de 300 d’entre elles ont retrouvé un emploi.
Il n’en fallait pas plus pour doper l’optimisme de l’infatigable Lucia. Qui ouvre un deuxième salon à Tours, son rêve étant d’étendre le projet à l’échelon national… Pour satisfaire cette ambition, il faut des bras et surtout des compétences, non seulement techniques dans le domaine de la coiffure mais aussi psychologiques à l’écoute et au décryptage des besoins de chaque femme fragilisée par la vie. Lucia veut toujours offrir le meilleur et ne jamais courir le risque d’un service « au rabais », sous prétexte qu’il s’adresse à une population défavorisée.
Elle crée l’École française de coiffure sociale en janvier 2015 à Tours, où elle enseigne elle-même deux jours par semaine. Il s’agit d’apporter aux professionnels, déjà titulaires d’un diplôme de coiffure (CAP ou BP), une formation certifiante théorique et pratique. Y sont abordés différents domaines : psychologie, sociologie et médecine (dermatologie, cancérologie et psychiatrie). En ligne de mire, la reconnaissance du titre de coiffeur social au Répertoire national des certifications professionnelles afin que les diplômés puissent également intégrer à terme les équipes pluridisciplinaires des maisons de retraites ou des hôpitaux, là où les besoins sont considérables.

La dernière idée folle, et follement généreuse de l’association, qui confirme sa vocation solidaire, les « Perruques de Joséphine » ! Il s’agit de collecter des perruques auprès de femmes qui ont surmonté leur cancer. L’objectif ? En faire bénéficier d’autres qui n’ont pas les moyens d’en acquérir. Il est sûr que nous entendrons encore longtemps parler de « Lucia, coiffeuse du cœur ». Chantal Langeard

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Pouy, une plume en noir

Jean-Bernard Pouy, le créateur du « Poulpe » revient, en cette année de 70ème anniversaire de la Série Noire, sur l’évolution du roman noir français depuis 30 ans. Indissociable, selon lui, de la critique sociale.

 

 

Jean-Philippe Joseph – La Série Noire réédite un recueil de cinq de vos titres, « Tout doit disparaître ». Pour certains écrits en 1986 et 1990, en plein renouveau du roman noir français.

Jean-Bernard Pouy – Jean-Patrick Manchette a réveillé le polar français, il lui a donné une spécificité par rapport au polar américain.Mais celui qui lui a donné une légitimité, c’est Didier Daeninckx avec « Meurtres pour mémoire ». Tout d’un coup, il y avait un récit qui concernait l’Histoire de France, la société française, le massacre de plusieurs dizaines d’Algériens lors de la manifestation du 17 octobre 1961, dont personne, sauf quelques journalistes, ne parlait. noir1Vingt ans après les faits, quelqu’un s’emparait de l’affaire et faisait toute la lumière sur le rôle de la police et du préfet Papon. La presse a encensé le livre, alors qu’elle tenait jusqu’alors le genre pour crétin. Le néo-polar français est né à ce moment-là, autour de 10-15 auteurs, certains tournés vers le social, d’autres vers le politique.

J.-P. J. – Et vous ?

J.-B. P. – Moi, c’était plus la déconne. Je suis attiré par la littérature jouissive. Il faut lire « Les enfants du limon » de Queneau. C’est à mourir de rire ! J’ai commencé à écrire parce que je devais du pognon à un type qui était éditeur. Il lançait une collection de romans. J’ai écrit « Spinoza encule Hegel ». Je me suis tellement marré en le faisant, que j’ai continué. Mon second livre a été pris à la Série Noire. C’était « Nous avons brûlé une sainte ». Le Front National commençait à l’époque à faire de Jeanne d’Arc son égérie, ça me faisait chier parce que c’est une héroïne qui n’a rien à voir avec ce que représente le FN.

J.-P. J. – Vous parlez de « déconner », mais vos romans sont très ancrés dans la réalité sociale…

J.-B. P. – C’est pour ça qu’on écrit : pour raconter des histoires d’aujourd’hui. Je suis un auteur de roman noir. Le roman noir est un roman de critique sociale. On peut y parler de lutte sociale sans que ce soit purement journalistique. L’idée, par exemple, que l’on se fait du travail, me révolte. Quand j’entends le patronat gueuler contre les 35 heures, quand je vois la manière dont on enferme les gens dans leur temps libre ou travaillé, dans leur fatigue… Sous De Gaulle et Pompidou, les conditions de travail étaient peut-être plus dures, les salaires peut-être moindres, mais le corpus social était plus solidaire, et surtout, les syndicats plus forts.

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Les vraies luttes se situent, à mon avis, au niveau du syndicalisme, je pense en particulier à Sud et à la Cgt. La vraie parole est chez les gens qui bossent, qui se font taper sur la gueule et cherchent à ne pas trop se faire arnaquer par le pouvoir et les patrons.

J.-P. J. – Ce recueil est préfacé par Caryl Ferey, auteur remarqué de « Utu » et de « Zulu ». Qui lisez-vous dans la génération actuelle ?

J.-B. P. – J’aime beaucoup Marin Ledun, qui s’est fait connaître avec « Les visages écrasés », un livre sur la violence à France Télécom, qu’il a vécu de l’intérieur pour y avoir travaillé, Nicolas Mathieu, également, qui a écrit « Aux animaux la guerre » sur les conséquences d’une fermeture d’usine dans les Vosges, ou encore Chantal Pelletier pour « Tirez sur le caviste ». Parmi ceux que j’ai lancés, il y a Tonino Benacquista, et plus récemment, Pascal Dessaint. J’ai particulièrement apprécié son dernier livre, « Le chemin s’arrêtera là », où il revient à des personnages cassés, limés par la société. C’est très, très bien écrit. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Ancien professeur de dessin, Jean-Bernard Pouy a publié son premier roman en 1983. Depuis, il en a écrit plus d’une centaine, ainsi que des nouvelles (350), des pièces de théâtre ou encore des essais. Il est également le créateur du « Poulpe », collection démarrée en 1995 avec « La petite écuyère a cafté ». Défenseur du roman populaire, J.-B. Pouy aime à s’imposer des contraintes d’écriture et narratives, souvent imperceptibles du lecteur.

 

Les 70 ans de la Série Noire

Fondée en 1945 par Marcel Duhamel, la collection s’impose d’emblée comme référence pour les amateurs de polar. Les premiers auteurs publiés ? Les américains Chase, Chandler, Hammett, Himes, McBain, Thompson et tant d’autres… Jusqu’à cette année 1971 où Jean-Patrick Manchette publie « L’affaire N’Gustro » qui signe la naissance du roman noir à la française : quand la description de la réalité sociale l’emporte sur la résolution de l’énigme ! Au point de faire école (Daeninckx, Jonquet, Pennac, Vilar…) et d’assister aujourd’hui à l’éclosion d’une nouvelle génération avec des auteurs tels Chainas, Férey, Leroy, Pécherot. Une véritable intrigue, une qualité d’écriture et un style qui n’ont rien à envier à la littérature « blanche », d’authentiques romanciers noir3qu’une factice classification en genre littéraire prétend reléguer trop souvent en seconde zone. Le roman noir est littérature à part entière. Pour preuve, deux nouvelles parutions à mettre en exergue en cette année anniversaire : « Or noir » de Dominique Manotti et « Pukhtu Primo » de Doa… L’une nous guide dans les méandres d’une nouvelle mafia marseillaise branchée sur les marché pétroliers, l’autre nous offre une plongée ahurissante dans cet Afghanistan en guerre où forces régulières côtoient milices et mafias de tout poil. Un roman de facture classique pour Manotti, un volumineux bouquin pour Doa dont la précision chirurgicale dans l’accumulation des références et descriptions, qui n’a d’égale que la justesse meurtrière des drones, ne doit pas décourager le lecteur… Deux ouvrages à lire d’urgence, deux grands romanciers couronnés en 2011 du Grand Prix de littérature policière pour « L’honorable société » écrit en commun. Y.L.

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Marche ou rêve, ou chante…

Ils sont cinéaste, chanteur ou musicien… De Cyrielle Blaire au World Kora Trio, de Brel revisité aux Nuits de Champagne 2014 à Pierre Lebelâge, un même souffle les anime : par l’image, la musique ou la chanson, donner à voir autrement le monde.

 
Ils sont peut-être sans papiers, mais pas clandestins : ils travaillent, payent leurs impôts, cotisent à la Sécurité Sociale ! Dans de nombreuses villes de France, en particulier à Paris, ils sont des milliers à trimer du soir au matin. Pour un salaire de misère, la peur au ventre, engagés en toute connaissance de cause par des employeurs peu regardants sur l’authenticité des documents présentés à l’embauche… Ils sont asiatiques ou africains, ils squattent les arrière-cuisines des restaurants, les chantiers du bâtiment, les agences d’intérim. marche1Jusqu’au jour où ils relèvent la tête, affichent leur dignité, décident la grève à leurs risques et périls d’une expulsion, réclament de vivre ici parce qu’ils bossent ici !
C’est la grande force du film de Cyrielle Blaire, « Marche ou rêve », diffusé le 15/04 sur la chaîne Télé Bocal : raconter avec force émotion la naissance d’un mouvement, le passage de l’individuel au collectif ou de l’ombre à la lumière ! La jeune journaliste et cinéaste a planté micros et caméra dans l’espace confiné de l’association « Droits devant », là où chacun peut trouver chaleur, écoute. Là où chacun, surtout, peut trouver une voix rassurante face à la complexité de son dossier administratif en vue d’une régularisation… Et de paroles échangées au café partagé, de piquets de grève en puissant mouvement revendicatif, le film tisse le long chemin vers la liberté et la dignité, des premières manifestations en 2008 jusqu’en juin 2010 où l’éphémère « ministère de l’immigration » se résout enfin à adoucir la circulaire Besson et à garantir un titre de séjour provisoire à tout travailleur déposant son dossier en préfecture ! Des images fortes, sensibles et émouvantes, des paroles pleines d’espoir et de détermination qui ne sont pas sans rappeler celles de l’écrivain italien Erri De Luca, scandalisé par les drames sur les plages de la péninsule et se refusant à mettre un « condom » à l’Europe !

Cette richesse que l’on veut partager entre Nord et Sud, elle se fait justement entendre dans les sons mêlés de la kora malienne de Chérif Soumano et du violoncelle électrique américano-parisien d’Eric Longsworth… Avec David Mirandon aux percussions, le « World Kora Trio » nous offre un explosif exemple de couleurs et sons métissés. marche2De la musique tout à la fois populaire et savante, guillerette et nonchalante, où l’on se prend à croire vraiment que frétille « Un poisson dans le désert » tant les notes nous transportent en un ailleurs où chacun conquiert le droit de rêver au possible, ici dès maintenant : un monde partagé, le noir et le blanc à égalité ! Un régal musical, où le plaisir pointe avec la même intensité à l’écoute du répertoire du grand Jacques, Brel de son nom, revisité par les 850 choristes du Grand choral des Nuits de Champagne 2014 Un moment grandiose à réécouter dans une édition de superbe facture où se mêlent aussi les voix de Clarika, Yves Jamait et Pierre Lapointe ! « 850 personnes qui chantent, on sait qu’on aura une émotion, mais on se fait quand même choper », confesse Jamait sous sa casquette. Impossible de ne point partager semblable sentiment quand près de 900 voix reprennent en chœur « Ne me quitte pas », « La fanette » ou bien encore « Ces gens là » : touché en plein cœur !
Et pendant que l’un s’en revient de Vesoul, un autre nous entraîne dans sa tour de « Babel » où chacun, « Arabe-Congolais-Turc-Chinois-Italien-Espagnol », tente de tuer le temps entre voisins… De sa voix presque fluette, juste posée sur quelques cordes de Thierry Garcia et autres troubadours, marche4Pierre Lebelâge nos conte la vie au quotidien. Celle de la dame pipi, d’un « con comme la une » dans le Vaucluse, du « cas Sandra » gisant sur le carreau… « A une époque où une majorité d’auteurs se complait à se contempler le nombril, lui nous parle des gens, de leurs peines et de leurs joies, de leur beauté et de leurs travers », commente le parolier et fin connaisseur Claude Lemesle.
De la belle ouvrage, qui célèbre avec de bien jolis mots sa « Métisse ». Un laissez-passer pour tous les sangs mêlés, avec ou sans papiers ! Yonnel Liégeois

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Culture et comités d’entreprise

A l’heure où les comités d’entreprise fêtent leur 70ème anniversaire, une étude menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT livre ses résultats. Un premier bilan sur leurs initiatives culturelles qui incite à prendre en compte de nouvelles réalités.

 

 

Alors que l’on fête aujourd’hui les 70 ans des comités d’entreprise, quel rôle jouent-ils dans l’accès aux pratiques culturelles ? Telle est la question qui domine l’étude lancée en 2014 en Rhône-Alpes, financée par la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) et la Région. Une équipe de quinze personnes composée de chercheurs, la sociologue Sophie Béroud de l’université Lyon II et le géographe François Duchêne à l’ENTPE, d’étudiants et de syndicalistes, a élaboré une grille d’une centaine de questions. ce4Pour la soumettre aux élus de soixante-dix comités d’entreprise, cent-dix personnes au total… Non par un simple courrier mais par une rencontre en face à face, avec à chaque fois un chercheur ou étudiant et un syndicaliste.

L’étude a recensé les activités menées dans les 70 CE : 61 font de la billetterie pour les spectacles et le cinéma, 47 organisent un arbre de Noël, dont 39 avec un spectacle vivant, 28 proposent des visites d’exposition ou de musée, 30 ont des bibliothèques, 13 programment des concerts dans l’entreprise, 10 des expositions artistiques, 9 des rencontres avec des auteurs… Mais derrière ces chiffres, se cachent des réalités bien différentes. Ainsi, en ce qui concerne les bibliothèques, dans bien des cas elles sont peu fréquentées et leur fonds n’a rien de spécifique. La question du choix des livres comme des fournisseurs est rarement posée. Cécile David, de la Caisse mutuelle complémentaire et d’action sociale (CMCAS) de Valence, en direction des électriciens et gaziers, a participé à l’étude. Si elle cite le cas plutôt inhabituel du CE de la CAF de la Drôme, dont le local se trouve dans la bibliothèque, elle pense qu’une réflexion générale doit être menée. « À l’heure où la plupart des municipalités sont dotées de bibliothèques, il faut innover pour faire vivre celles des CE, en organisant des rencontres avec les auteurs par exemple ». Et Sophie Béroud d’expliquer que « si dans une entreprise de pointe, les jeunes élus ont créé une bibliothèque avec des jeux vidéo, le cas est exceptionnel. La plupart des nouveaux CE ne se posent pas la question d’en créer une ». Il n’empêche que les livres peuvent circuler. Thierry Achaintre, élu CGT qui a repris la direction du CE d’Euriware à Chambéry il y a un an, a mis en place un système d’échanges de livres, lié au réseau Circul’Livres. « Nous n’avons pas les moyens d’ouvrir une bibliothèque, les livres passent de main en main et ça fonctionne plutôt bien ».

Forcément, les moyens dont disposent les CE conditionnent les activités proposées. Ainsi, celui de ST-Microelectronics à Crolles (38), près de Grenoble, au budget d’un million d’euros, multiplie les activités : huit conférences par an sur des thèmes aussi divers que la laïcité ou le climat, accueil d’artistes de la région tous les deux mois, quatre spectacles par an organisés avec la commission culturelle de l’université, « ce qui permet de mélanger les publics étudiants et salariés », confie Henri Errico. ce1Outre un choix de 90 spectacles par an avec une billetterie à 5 euros ou un « pass famille », le CE, partie prenante de l’association « Les CE tissent la toile » et du festival de cinéma « Écran total« , sélectionne aussi des films une fois par mois avec la projection d’extraits. « Dans des entreprises de plus petite taille où se concentre le salariat d’exécution, la situation est tout autre : les élus manquent le plus souvent de moyens pour répondre à la fois à des demandes de redistribution sociale liée à la faiblesse des salaires et pour lancer des initiatives collectives », note l’étude.
Paradoxalement, le budget ne fait pas tout, le volontarisme des élus est déterminant. En un an, Thierry Achaintre a mis en place plusieurs activités sans que ça grève le budget du CE. Son secret ? S’appuyer sur le talent des salariés : expositions de peintures ou de photos, concert sur le parvis de l’entreprise pour la Fête de la musique avec deux groupes… « Les musiciens se sont produits gratuitement et chacun est venu avec à boire et à manger. Les gens étaient contents, on remet ça en juin ». Cette année encore, un voyage à Rome est programmé avec la visite du Vatican et de la chapelle Sixtine. L’élu bouillonne de projets, telle la projection de documentaires d’actualité suivie d’un débat avec le réalisateur. Si les salariés s’affirment plutôt partants, la direction rechigne à prêter une salle. Thierry songe encore à mettre en place un atelier d’écriture. L’objectif ? Permettre aux salariés de s’exprimer, après avoir connu une longue lutte au lendemain du rachat de l’entreprise par Capgeminy. Encore faut-il les convaincre…

Pour mesurer la diversité des offres, les auteurs de l’étude ont établi un indicateur d’activités culturelles. Avec un système de points pour différencier les activités, les plus répandues comme la billetterie, aux moins répandues comme l’organisation d’un concert dans l’entreprise… À partir de cet indice, les 70 CE se répartissent en quatre groupes : 27 % obtiennent entre 0 et 3 points, 31 % entre 4 et 7, 27 % entre 8 et 10, et 15 % entre 11 et 14. Ainsi, près de trois CE sur cinq ont un indicateur égal ou inférieur à la moyenne, ce qui montre que seul un nombre réduit de CE met en œuvre une palette diversifiée d’activités culturelles. « ce2Sur les six CE qui n’obtiennent qu’un seul point, figure un CE dont le budget culmine pourtant à 500 000 euros ! », souligne Sophie Béroud.

Après une première analyse, quantitative, une nouvelle phase s’ouvre maintenant avec une approche plus qualitative. Ainsi, quand l’enquête fait apparaître que dans 80 % des cas, la majorité des salariés résident à plus de 20 km, voire à plus de 50 km de leur lieu de travail, ne faut-il pas adapter les horaires des activités par exemple ? Surtout, constat unanime : les élus se sentent isolés. Comme le résume Josette Dumont, membre de TEC Roussillon, après sa rencontre avec les élues du CE de Calor à Vienne, « noyées dans l’urgence, elles sont écrasées par ce qu’elles portent et qu’elles sont seules à porter ». Besoin d’aide, de mise en commun des expériences, de mutualisation aussi des activités, voilà des pistes à travailler, en privilégiant les réseaux inter-CE. Réfléchir encore à la mise en place de plateformes, qui permettraient de mettre en contact les différents élus et les acteurs culturels.
Les rencontres organisées pour mener l’étude en Rhône-Alpes sont un premier pas qui a permis d’échanger les expériences et de donner des idées aux uns et aux autres. Un travail de longue haleine qui pourrait être mené dans d’autres régions. Amélie Meffre

 

Des comités à la loupe
L’étude menée en Rhône-Alpes a porté sur soixante-dix comités d’entreprise. Répartis sur l’ensemble du territoire (5 CE dans l’Ain, 4 en Ardèche, 7 dans la Drôme, 17 en Isère, 4 dans la Loire, 19 dans le Rhône, 12 en Savoie et 2 en Haute-Savoie) et à l’image des activités de la région (35 CE dans l’industrie et 21 dans le tertiaire)… Les établissements visités, des PME aux grandes entreprises, ont connu majoritairement des restructurations (60 % durant les deux dernières années) et des baisses d’effectifs (54 %). Une situation qui pèse forcément sur les activités. « Quand un CE est pris par un plan de sauvegarde de l’emploi, il est peu disponible pour innover dans des démarches culturelles », souligne Lise Bouveret, membre du Comité régional CGT.

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Toussaint, le libérateur d’Haïti

Le 7 avril 1803, s’éteignait Toussaint Louverture dans sa cellule du Fort de Joux. Haïtien d’origine et enseignant à l’université de Chicago, Daniel Desormeaux a publié les « Mémoires » du premier général noir de l’armée française. Une version bilingue, français-créole, enrichie de commentaires avisés qui éclairent d’un jour nouveau la personnalité complexe du libérateur d’Haïti.

 

 

« Le premier des Noirs au premier des Blancs », écrivait en 1802 François Dominique Toussaint à Bonaparte du fond de sa cellule du Fort de Joux, près de Besançon dans le Jura. Du premier au dernier jour de son emprisonnement avant que la mort ne le terrasse sur sa chaise le 7 avril 1803, il ne cessera de plaider sa cause, son honneur et sa loyauté à l’égard de la France, sollicitant lui-même auprès du gouvernement la tenue d’un procès afin que « par ce moyen, l’on voit mon innocence et tout ce que j’ai fait pour la République ». toussaint1Une requête qui restera lettre morte, la mémoire et les « Mémoires » du premier général noir de l’armée française sombrant progressivement dans l’oubli sous le poids de la neige et du froid glacial jurassiens.

Jusqu’à cette année 1853 où Joseph Saint-Rémy, un ancien avocat et historien haïtien exilé à Paris, publie les écrits de Toussaint retrouvés sur les rayons empoussiérés des Archives impériales. Quatre versions en fait, avec quelques variantes, du « compte » officiel de Toussaint sur son règne à Saint-Domingue, dont un manuscrit entièrement rédigé de sa main en un français-créole phonétique… « Je parcourus avidement et avec une attention religieuse ces longues pages toutes écrites de la main du Premier des Noirs », témoigne l’archiviste improvisé. « L’émotion que leur examen me causa se comprendra mieux qu’elle ne peut se décrire : le souvenir d’une si haute renommée courbée sous le poids de tant d’infortune jette l’âme dans un abîme de réflexions ». Las, « Saint-Rémy, n’a pas senti la nécessité de préserver le texte original », constate Daniel Desormeaux à la lecture de cette première édition, « il a cru bien faire en traduisant, tronquant, biffant le texte original de Toussaint pour lui donner un caractère plus littéraire ».
De l’avis du chercheur, il faut pourtant saluer cette initiative éditoriale en dépit de ses faiblesses. D’abord parce qu’elle sort de l’oubli une grande figure historique dont le général Leclerc, son vainqueur sur ordre du premier consul Bonaparte, affirmait à son ministre de la Marine « qu’aucune prison n’était trop sûre, ni trop à l’intérieur de la France pour le garder »… Ensuite, parce que chacun croyait au silence éternel du captif du Fort de Joux, Balzac lui-même déplorant en 1840 « qu’une fois pris, Toussaint est mort sans proférer une parole » tandis que « Napoléon, une fois sur son rocher, a babillé comme une pie »… Enfin, comme l’atteste Daniel Desormeaux dans sa préface à cette nouvelle édition, « tout au long du XIXème siècle et même jusqu’au XXème siècle, peu de gens envisagent d’écrire quoi que ce soit sur la vie de Toussaint sans glisser dans la moquerie haineuse et raciste ou dans le dithyrambe ».

Toussaint, dit Louverture en raison de ses faits d’armes : un héros, un mythe, une légende ? « Une figure à la personnalité complexe, aux multiples visages », soutient pour sa part l’enseignant qui, avant son exil au Canada puis aux États-Unis, reconnaît que sa jeunesse haïtienne fut baignée dans le souvenir de celui qui décréta l’indépendance de son île en 1801. « Ma fascination pour l’histoire écrite de Toussaint est une envie secrète de faire parler les statues de la liberté, ces gigantesques statues des héros de l’indépendance trônant au Champ de Mars de Port-au-Prince. Depuis l’enfance, elles soulevaient en moi un vague mélange de terreur sublime et de fantasme ». Sans rien renier bien sûr, dans cet acte mémoriel, de « la destinée inouïe d’hommes d’action comme Christophe, Dessalines, Pétion, Cappoix qui n’ont rien écrit, même si leurs exploits révolutionnaires ont fait parler d’eux, et cela depuis deux siècles, par maints historiens de grand talent »…
Le premier paradoxe ? L’homme qui assiste à l’abolition de l’esclavage sur tout le territoire de Saint-Domingue, proclamée par le commissaire de la République Sonthonax en septembre 1793, n’a jamais libéré de leurs obligations les « nègres » qui travaillaient sur ses propres habitations… Pour expliquer son attitude, il s’appuyait sur la rectitude morale dont il avait toujours fait preuve à leur égard. Second paradoxe, Toussaint est avant tout un militaire, pas un homme politique conscient ou imbu d’un quelconque projet prométhéen pour ses concitoyens. toussaint2« C’est un regard sur le personnage que je récuse », souligne avec force Daniel Desormeaux, « cela n’enlève rien au côté fascinant de l’homme ». Ainsi, au gré de ses échecs ou de ses avancées militaires, il n’hésitera pas à faire alliance avec les Anglais ou les Espagnols contre le gouvernement français, faisant preuve d’un bel opportunisme pour parvenir à ses fins. Car, contrairement à la caricature très vite colportée par ses adversaires, Toussaint est un « nègre » éclairé, qui a appris à lire et à écrire, qui sait écouter et réfléchir. « Au courant des événements qui se déroulaient en métropole, on peut dire à juste titre qu’il a baigné dans une certaine atmosphère intellectuelle ».

Faut-il pour autant le considérer comme l’un de ces « hommes de Lumière » qui embrasèrent le pavé parisien de leur pensée révolutionnaire, ou comme un despote parmi d’autres qui se décrète gouverneur à vie d’Haïti lors de la proclamation de la nouvelle Constitution républicaine en mai 1801 ? « Les deux à la fois, despote et homme éclairé », tranche avec humour l’universitaire, « parce qu’il ne faut jamais oublier qu’en Haïti l’idée de Nation se fonde sur celle du mérite, qu’il soit militaire ou autre, jamais sur celle de la République ! Au final, force est de constater que les contradictions de Toussaint sont à l’identique de celles d’un Robespierre ou d’un Saint-Just ».
Hors la part de légende, Daniel Desormeaux met l’accent, fondamental, sur les « Mémoires » de Toussaint. Un aspect capital, « parce que nous sommes issus d’une culture de tradition orale, parce qu’il fut le premier Noir à user de ce genre littéraire avant même le général Dumas, le père d’Alexandre ». D’où l’enjeu d’en « revenir au texte » pour comprendre sur le fond ce qui anime et guide les actes du natif de l’habitation Breda, pour mesurer l’antagonisme farouche, au final plus politique que racial, qui opposa Toussaint à Bonaparte… « L’idée d’empire émerge déjà et, face au conquérant anglais, pour le futur Napoléon il n’était point question de lâcher le confetti haïtien ! Et sur les mêmes bases d’ailleurs, il n’aura de cesse de destituer et de déporter tous les officiers noirs, de rétablir l’esclavage dès 1802 ». Ce n’est que le 1er janvier 1804 qu’est officiellement proclamée l’indépendance de Saint-Domingue, que naît Haïti !

« Las, depuis cette date, l’idée de citoyenneté n’a jamais été résolue dans le pays », reconnaît avec amertume Daniel Desormeaux, « une République se fonde sur l’agora, pas sur un champ de bataille où s’impose l’image du sauveur ou du père. Outre le poids de l’héritage colonial et culturel, on ne peut expliquer et comprendre autrement qu’aux espoirs suscités par « Papa » Toussaint succède dans le temps le régime de « Papa » Duvalier ». Propos recueillis par Yonnel Liegeois

 

L’héritage « noir »
Que retenir aujourd’hui de la figure emblématique de Toussaint Louverture ? Pour Daniel Desormeaux, la réponse ne fait aucun doute, « c’est un esprit ouvert qui a très tôt compris que son petit monde d’Haïti n’est rien sans relation aux autres ». Qu’ils soient anglais, espagnols ou français… Ensuite, cette conviction « qu’on ne peut s’afficher républicain sans s’ouvrir à d’autres valeurs, sans se vouloir et se penser à l’égal des autres en dépit des frontières sociales, culturelles ou linguistiques ». toussaint3Des propos que l’on peut appliquer à l’identique à un autre « nègre » de haute stature et contemporain de Toussaint, le Chevalier de Saint – George, grand révolutionnaire et musicien fréquemment surnommé le « Mozart noir »… Qui, au lendemain de sa libération après avoir été emprisonné par Robespierre et avoir risqué la guillotine, embarque pour Saint-Domingue qu’il accoste au printemps 1796 : il accompagne les commissaires de la République en charge de rétablir l’ordre dans la partie ouest de l’île sous le joug du mulâtre et tyran Rigaud. Une mission périlleuse qui se soldera par un échec.

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Claude Halmos, la crise de tête

Dans son dernier ouvrage, « Est ce ainsi que les hommes vivent ? Faire face à la crise et résister », la psychanalyste Claude Halmos dénonce les ravages psychologiques provoqués par la crise. Une analyse rare et salutaire.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi un tel livre sur l’impact psychologique de la crise ?
Claude Halmos – Aujourd’hui, des millions de gens souffrent pour des raisons qui tiennent non pas à leur vie privée mais à leur vie sociale. Ils subissent le chômage, l’appauvrissement ou vivent dans la peur d’avoir à les subir. Or, on ignore aujourd’hui que la vie sociale peut être à l’origine de souffrances psychologiques aussi complexes, aussi graves et aussi invalidantes que la vie privée. Cette réalité est méconnue. Dans les années 90, j’ai fait partie des psys qui ont parlé publiquement des souffrances intimes, autrefois considérées comme tabou, et cela a fait évoluer les choses. Aujourd’hui, il y a le même travail à faire pour le social. Une rupture amoureuse peut entraîner une dépression, des problèmes sociaux aussi.

E.E. – Quelle est l’importance de l’emploi ?
C.H. – Un être humain a une double colonne vertébrale psychique. Une partie est liée à sa vie privée et l’autre (qui se construit dès l’école) à sa vie sociale. halmosEt le pilier de la vie sociale adulte, c’est l’emploi (« vous faites quoi dans la vie ? »). Quand on prive quelqu’un de son emploi, on le rend donc, d’une certaine façon, hémiplégique. Et ce d’autant plus que, devenu chômeur, on perd son identité sociale puisqu’on n’est plus un boulanger ou un commercial au chômage, on est « un chômeur ». Cette amputation d’une partie de soi explique que l’on puisse en arriver, désespéré, à ne plus vouloir vivre. Ce que, là aussi, on ignore puisque chaque fois que quelqu’un se suicide au travail, on recherche ce qui pouvait aller mal dans sa vie privée, comme si sa vie sociale ne pouvait à elle seule expliquer sa mort.

E.E. – Vous évoquez aussi le sort des enfants. Quelles sont les conséquences de la crise sur eux ?
C.H. – Elles sont énormes. Il y a ce chiffre hallucinant : un enfant français sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ! Une donnée, publiée une fois par an, puis enterrée le reste du temps. Or, un enfant ne peut pas se construire de la même façon dans une famille où tout va à peu près bien, et dans une vie dominée par l’angoisse permanente de ses parents. Que l’on ne puisse pas tout avoir est quelque chose qu’il faut enseigner aux enfants, car c’est structurant. Cela lui apprend, comme le disait Françoise Dolto, que si tous les désirs sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables (parce qu’il faut tenir compte des lois et de la réalité). Cela lui permet de comprendre le sens et la nécessité des limites. Mais quand on ne peut rien avoir et que le « rien » porte sur l’essentiel, comme la nourriture, comment se construit-on ? Il ne s’agit pas alors d’accepter la réalité mais de se soumettre à une loi injuste. De plus, les rapports « parents – enfants » sont faussés. Car les parents ne peuvent pas se sentir légitimes en imposant à l’enfant de telles privations. Ils se sentent malheureux, souvent coupables, et l’enfant peut en jouer. Il faut ajouter que l’image de ses parents est très importante pour l’enfant. Elle participe de l’image qu’il construit de lui même : s’il est fier de ses parents, il peut être fier de lui. Mais cela suppose que ses parents puissent avoir une bonne image d’eux – mêmes, ce qui ne leur est pas possible quand ils se sentent dévalorisés et rejetés par la société… Des milliers d’enfants se construisent aujourd’hui dans de telles situations. Que vont- ils devenir ? Quels adultes vont- ils devenir ? Ne pas s’occuper d’eux relève de l’inconscience.

E.E. – Que leur dire, alors ?
C.H. – Il faut aider les parents à comprendre que cette situation n’est pas de leur faute et les aider à parler à leurs enfants. L’enfant sait que, s’il est renvoyé de l’école, c’est qu’il a fait des bêtises. Il peut imaginer que c’est aussi le cas de ses parents s’ils n’ont plus de travail. Il faudrait aussi expliquer à l’école, y compris dans les petites classes, ce qu’est l’économie, qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

E.E. – Vous insistez sur les ravages de la stigmatisation des pauvres …
C.H. – Il y a eu longtemps, à l’égard de pauvres et des chômeurs, de la compassion mais aujourd’hui, nous sommes passés du statut de victime à celui de coupable. Il y a l’idée distillée partout que si l’on est pauvre ou chômeur, c’est parce que l’on n’a pas fait ce qu’il fallait, parce qu’on est fainéant ou tricheur. Cela renforce la culpabilité individuelle de chacun, y compris chez ceux qui ont assez de culture politique pour ne pas être totalement dupe de ce discours manipulatoire.

E.E. – Vous n’êtes pas tendre avec certains de vos collègues qui ne parlent que d’estime de soi et de bonheur !
C.H. – Il faut aider les gens qui souffrent à retrouver des forces de vie mais on ne peut pas le faire en niant le négatif, et notamment la réalité sociale ! halmos2Aujourd’hui, tout le monde a peur de la crise, y compris les milieux bourgeois. Il faut commencer par parler de ce qui ne va pas et le reconnaître. Comment un homme ou une femme pourraient-ils garder une conscience de leur valeur quand personne ne veut plus payer leurs compétences par le truchement d’un salaire ?

E.E. – Pourquoi un tel silence autour de ces enjeux, quelles solutions apporter ?
C.H. – Ce silence a des causes. Pour une économie libérale, un salarié est un instrument au service de la production et un instrument n’a pas d’états d’âme : personne n’aurait l’idée de demander à un tracteur comment il va… De plus, les médias ont peur de désespérer les lecteurs ou les téléspectateurs. . Et, comme les psys ne parlent pas des souffrances nées du social, ils ne vont pas être plus « royalistes que le roi » ! Il faut donc d’abord parler, faire connaître ces souffrances pour que ceux qui les vivent se rendent compte qu’elles ne sont pas dues à ce qu’ils sont mais au poids trop lourd de ce qu’ils subissent. Ensuite, il faut les appeler à renouer avec le collectif. Face à une situation extérieure anxiogène, comme une guerre ou une crise, on ne peut pas résister seul. Il faut s’allier aux autres. Cela permet de recevoir mais aussi de donner et, ce faisant, de comprendre que, puisque l’on peut donner, on n’est pas le « rien » que l’on croyait : c’est le premier pas pour se reconstruire. On ne change pas la réalité en méditant tout seul dans son coin ou en allant à deux, à trois ou à trente brûler des voitures. On la change en s’unissant aux autres pour la comprendre et la combattre. C’est de cette façon que l’on peut retrouver une conscience de sa valeur, de sa force et de sa dignité. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Claude Halmos collabore au magazine « Psychologies » et, depuis 2002, elle participe à l’émission « Savoir être » sur France Info. Elle a déjà publié « Pourquoi l’amour ne suffit pas. Aider l’enfant à se construire », « L’autorité expliquée aux enfants. Entretiens avec Hélène Mathieu », « Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant ».

 

En savoir plus

« Le traumatisme du chômage, alerte sur la santé de cinq millions de personnes », par le médecin et psychiatre Michel Debout. Il décrit avec précision les effets psychiques et physiques du licenciement et du chômage : une souffrance incommunicable qui engendre de multiples dégâts. Michel Debout met le doigt sur le gâchis humain provoqué par la mise à l’écart de près d’un actif sur dix et milite pour que le traumatisme du chômage soit enfin pris en compte dans les politiques de santé. Il a précédemment publié, en collaboration avec Christian Larose, « Violences au travail. Agressions, harcèlements, plans sociaux ».

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Didier Eribon, la honte des origines

Un jour, nombre d’entre nous ont du quitter leur famille modeste pour aller étudier et se réaliser dans un autre milieu social et culturel. Non sans honte et douleur, parfois refoulées. Dans « Retour à Reims », le sociologue Didier Eribon les évoque sur la scène de la Maison des Métallos.

 

 

Très jeune, il part de chez ses parents. Sans se retourner, quittant plein de rage celle qu’il appelle « la ville de l’insulte » où il n’a cessé de subir l’homophobie ambiante et particulièrement celle de son propre père… Son goût immodéré de la lecture le pousse à vouloir approcher d’autres mondes, sous d’autres cieux plus tolérants. retour_a_reims26« Je pensais qu’on pouvait vivre sa vie à l’écart de sa famille et s’inventer soi-même, en tournant le dos à son passé et à ceux qui l’avaient peuplé », écrit-il. De fait, il ne revint pas pendant plusieurs décennies, ne gardant qu’un contact épisodique avec sa mère. A la mort du père, aux funérailles duquel il n’a pas assisté, il la retrouve. Cette confrontation douloureuse est le socle de « Retour à Reims », l’adaptation théâtrale de son livre au titre éponyme, mis en scène avec beaucoup de subtilité par Laurent Hatat à la Maison des Métallos. Dans une scénographie épurée, il alterne habilement les dialogues entre la mère et le fils (interprétés pas Sylvie Debrun et Antoine Mathieu, tous deux excellents) et les monologues d’introspection de l’auteur.
Il découvre que « le retour dans le milieu d’où l’on vient … est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié ». Sa mère le guide sur le chemin des souvenirs refoulés en étalant devant lui de vieilles photos, en lui rappelant le dur labeur qu’ils ont assumé toute leur vie, son père et elle : il comprend ainsi le terrible déterminisme social qui a écrasé ses parents et notamment son père. « L’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Progressivement, il remet en cause « l’idée, évidente en apparence, que ma rupture totale avec ma famille pouvait s’expliquer par mon homosexualité, par l’homophobie foncière de mon père et celle du milieu dans lequel j’avais vécu…. RetourAReims-01pour éviter de penser qu’il s’agissait tout autant d’une rupture de classe avec mon milieu d’origine ». Du conscient du brillant intellectuel de gauche qu’il est devenu, émerge un constat affligeant : « mon marxisme de jeunesse constitua donc pour moi le vecteur d’une « désidentification » sociale : exalter la classe ouvrière pour mieux m’éloigner des ouvriers réels ». Et d’ajouter qu’il « il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ». De ce constat, lui vint la nécessité de publier en 2009 « Retour à Reims » : un témoignage sur la honte…d’avoir eu honte de ses origines prolétaires.

Bien évidemment, ce récit fait écho à l’œuvre incontournable d’Annie Ernaux, qui écrivit son « Retour à Yvetot » en 2013 et n’a de cesse d’investir le champ du déterminisme social. De Didier Eribon, elle dira d’ailleurs qu’il est « difficile de rendre compte de toute la réflexion et de toute l’émotion que suscite la lecture du livre ». Pourtant, s’ils sont bien frère et sœur de transfuge, leur vécu et leur approche sont assez différents : conscience tardive et analysée de façon sociologique chez lui, réalité frontale reçue en pleine figure dès le plus jeune âge pour elle. Dans « Le vrai lieu », un livre d’entretiens avec Michelle Porte, elle parle d’« expérience précoce de la pauvreté » avec, rapidement, l’envie rageuse de témoigner. « Quand j’avais 22 ans j’ai noté dans mon journal « j’écrirai pour venger ma race ». Je voulais dire, la classe sociale dont je suis issue », confie-t-elle.
armoiresCe qu’elle fit, dix ans plus tard, dans « Les Armoires vides » en écrivant « contre une forme de domination culturelle, contre la domination économique… contre la langue que j’enseigne, la langue légitime, en choisissant d’écrire dans une langue qui véhicule des mots populaires et des mots normands… ». Le maniement alerte de cette plume de combat n’évite pas le malaise douloureux lié au fossé culturel qui l’éloigne, malgré elle, de sa famille qu’elle continue de fréquenter. Selon elle, une douleur due au fait que les parents « veulent qu’on soit plus instruit qu’eux… mais qu’on reste identique…. qu’on ne les perde pas en cours de route. Il y a une double contrainte, s’instruire et rester pareil ».

Les générations se succèdent, mais c’est pourtant la même souffrance qu’une jeune agrégée de lettres, lorraine d’origine italienne, exprimera plus tard dans un livre qui rendait hommage aux mineurs et sidérurgistes. Notamment à son père Angelo, syndicaliste et militant communiste, devenu maire de sa ville Audun-le-Tiche. Elle s’appelle Aurélie Filippetti. Dans « Les derniers jours de la classe ouvrière », elle évoque elle-aussi cette « putain de glorieuse mission suicide que ses parents lui avaient de toute éternité confiée : réussir, faire des études. Agent double ». La mission accomplie, elle constate alors douloureusement avoir l’impression d’être « …irrémédiablement passée de l’autre côté, d’avoir trahi par loyauté à la cause, trahi par fidélité ». Quant au sentiment de honte, « c’est venu petit à petit, ça se glisse sans qu’on y prenne garde…Une ombre de différence comme un goût de râpeux dans la bouche ». classeLors d’un entretien accordé en 2004 à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, elle tentait d’expliquer ce malaise : « Comment vous dire ? Comme une forme de dédoublement de la personnalité : un jour j’étais invitée à dîner chez les parents d’un ami, toute la soirée on discuta littérature… Impensable ! Chez moi on parlait des difficultés de la vie quotidienne ou de la politique, censée les aplanir ».

On a peu de témoignages de ceux qui ont réussi dans d’autres domaines. L’exercice et l’ivresse du pouvoir économique ou politique refoulent peut-être davantage la réflexion sur les origines et l’éventuel sentiment de honte et…de honte d’avoir eu honte ! Cependant, parmi les personnalités très exposées médiatiquement, il y a quelques contre-exemples d’hommes qui semblent assumer pleinement leur extraction très modeste et/ou provinciale sans gêne ni gloire particulière. Notamment Djamel Debbouze qui ne craint pas d’inclure dans ses spectacles des éléments ubuesques de ce choc des cultures auquel il fut confronté. Double dans son cas, puisqu’il est à la fois issu d’une famille pauvre et étrangère. Un autre humoriste gère également avec pudeur et sincérité cette origine prolétaire, reconnaissant même parfois publiquement quelques lacunes : l’animateur-producteur Laurent Ruquier. Son seul malaise parfois, a-t-il confié, concerne son niveau de revenus élevé qu’il juge, quelque soit la somme de travail fourni, disproportionné et un peu indécent par rapport aux autres travailleurs de ce pays. Scrupule qu’il soulage, selon ses proches, par une très grande générosité.

L’humour permettrait-il de prendre le recul nécessaire pour rester sereinement soi-même d’un milieu à l’autre ? Serait-il la baguette magique permettant d’adoucir les mille épines sur le chemin mouvementé des transfuges de classe ? Chantal Langeard

A l’initiative de l’UFM-CGT (Union Fraternelle des Métallurgistes), à l’occasion des représentations de « Retour à Reims » jusqu’au 22/02, sont proposées des places à 8€ au lieu de 14€. A réserver directement à la Maison des Métallos (01.47.00.25.20) avec le mot de passe « CGT ».

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Le travail, selon Pierre-Yves Gomez

Prix du Livre « Ressources Humaines » 2014, l’ouvrage de Pierre-Yves Gomez, « Le travail invisible, enquête sur une disparition », replace le travail au cœur de l’économie et de la création de valeur. Mais aussi du développement de l’individu et du collectif. Entretien

 

 

 

Jean-Philippe Joseph – Dans votre livre, « Le travail invisible, enquête sur une disparition« , vous expliquez que la financiarisation de l’économie a fait disparaître le travail. Comment en est-on arrivé là ?
Pierre-Yves Gomez – Ce qui m’intéressait, c’était de montrer la façon dont la macroéconomique et la microéconomique sont liées, comment la recherche de profits réels ou fantasmés destinés à financer l’économie de la rente, et les fonds de pension en particulier, s’est traduite concrètement pour les salariés. L’orientation de l’épargne des ménages vers les marchés financiers et le capital des entreprises, il y a trente ans, a permis aux entreprises – surtout les plus grandes et les plus rentables – d’accéder à un financement non remboursable. Mais il a fallu en contrepartie rémunérer ce capital à un taux plus élevé que celui de la dette. C’est pourquoi l’organisation de l’entreprise s’est retrouvée toute entière tournée vers la production de profits et la création de valeur pour l’actionnaire. Et, progressivement, la finance a pris le pas sur l’économie réelle. On a multiplié les écrans, les critères de gestion, pour s’assurer que chaque étape du processus de production participe de cette création de profit. Au point que le travail réel, au sens de la connaissance du travail tel qu’il se fait, a fini par perdre son sens et disparaître, devenant invisible à ceux qui sont en charge de l’organiser.

J-P.J. – Comment est-ce possible ?
P-Y.G. – Il y a eu une survalorisation des critères de performance et une hypertrophie du travail objectif, réduit à sa quantification financière. La dimension subjective, celle qui fait le réel du travail, qui donne son sens au travail (le sens aussi bien au plan de la signification que de la direction), a été escamotée. Or, la subjectivité du travail est fondamentale, comme a pu le montrer Marx, dans les Manuscrits de 1844, notamment. gomezC’est ce qui fait la vie, ce par quoi on s’exprime à la vie, on se réalise, à rebours de la conception doloriste inventée par la pensée libérale au 19ème siècle et des raccourcis étymologiques (1). L’évolution du rôle des managers fait qu’ils croient pouvoir tout contrôler. Ils sont devenus des spécialistes de l’organisation, fixant des objectifs et assignant des moyens. Mais ils n’ont pas la vision du réel du travail. A tout vouloir contrôler, on finit par empêcher le travail, à perdre en vitalité, en créativité. Dans le livre, je cite l’exemple d’opérateurs d’un centre d’appel dans le secteur de la téléphonie qui, de retour chez eux le soir, investissent les forums sur le Net pour renseigner les internautes sur les pannes plus spécifiques, ce qu’ils ne peuvent pas faire dans le cadre de l’entreprise, tant les questions et les réponses sont codifiées et normalisées. Ce n’est pas un hasard, je pense, si Internet, dont la culture est fondée sur la gratuité, le don et l’absence de contrôle, s’est développé au moment où l’entreprise a édicté toujours plus de normes, de ratios, de tableaux de bord. Empêché ou contraint, le travail finit toujours par se libérer et s’émanciper ailleurs. La richesse créée se retrouve à l’extérieur et cet extérieur menace de détruire l’entreprise. Aussi, les entreprises se retrouvent-elles à courir après Internet pour essayer de l’intégrer dans leur modèle d’affaires, ce qui est très compliqué…

J-P.J. – L’économie financiarisée serait arrivée, selon vous, au terme de son cycle.
P-Y.G. – La crise que traversent nos économies est celle d’un modèle de production. Au milieu des années 2000, l’intensification du travail est arrivée à un point tel qu’il a fallu faire des promesses sur des valeurs futures, la rentabilité, l’innovation… Et puis les promesses explosent comme des bulles car elles ne reposent que sur des spéculations. On peut dire ce qu’on veut, mais c’est le travail humain qui crée la valeur économique. Cependant, des signes de dé-financiarisation apparaissent dans les entreprises. Au Crédit Agricole, par exemple, un accord sur les conditions de travail a été signé en 2011 avec les syndicats visant à rendre sa place au travail et à permettre aux managers de se recentrer sur la réalité du travail. On présente aussi souvent les entreprises de la nouvelle économie comme des modèles, mais on oublie de dire que Google et les autres s’appuient sur la valorisation du travail humain, des compétences, des savoir-faire, de la créativité, pour grandir.

J-P.J. – Mais c’est au nom du marché que des dizaines de milliers d’emplois sont détruits chaque année. Et les pouvoirs publics ne semblent pas pouvoir y faire grand-chose…
P-Y.G. – Cela fait trente ans qu’on parle de mettre l’emploi et la lutte contre le chômage au cœur des politiques publiques… et ça ne marche pas. Peut-être parce que la question n’est pas celle de l’emploi, mais de la réappropriation du travail comme ce qui fait sens commun dans la société. Le capital a ses défenseurs, très bien. Mais qui parle du travail en tant qu’activité ? L’emploi ne parle pas vraiment du travail, il parle de la quantification abstraite du travail. Le salaire ne parle pas du travail, il parle de la rémunération du travail.

J-P.J. – On imagine que les organisations syndicales ont un rôle important à jouer ?
P-Y.G. – Les syndicats ont eux aussi besoin de se réapproprier la question du travail. Sciemment ou pas, ils se sont adaptés à la financiarisation. Ils ont trouvé leur place dans un nouvel équilibre social qui a fait d’eux des acteurs de la compensation face à l’intensification du travail, acceptant un compromis sur les loisirs, les primes, la réduction du temps de travail…

Photo Daniel Maunoury

Photo Daniel Maunoury

Oui, on a besoin des syndicats, parce qu’on voit bien que dans l’articulation capital/travail, ça a du sens de défendre le travail en tant que travail. Travailler ne se résume pas à toucher un salaire. Le travail représente une part importante de la vie, il joue un rôle émancipateur, encore faut-il pouvoir se l’approprier. La question n’est pas de le ré-enchanter, mais de retrouver cette dimension anthropologique qui fait la dignité de l’Homme. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph
(1) Le mot « travail » vient du latin Tripalium qui désignait un instrument à trois pieux destiné à la délivrance des animaux ou au ferrage, avant de prendre le sens, au Moyen Âge, non pas de la torture, mais d’un instrument de torture.

Parcours
1989 : Professeur associé à l’École de management de Lyon
1993 : Doctorat en sciences de Gestion (Université Lyon III)
2001 : Publie « La république des actionnaires : le gouvernement des entreprises entre démocratie et démagogie »
2003 : Dirige l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises
2011 : Préside la Société française de management
2014 : Prix RH pour son ouvrage « Le Travail invisible, enquête sur une disparition »

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Métro, boulot et… dodo ?

Français ou étrangers, retraités ou salariés, en cette veille de Noël, personne n’est à l’abri de semblable galère : se retrouver un jour sans logement, devoir errer de foyer en hôtel pour éviter la rue. Ni chômeurs ni clochards, les « sans-domicile » réclament juste un peu de dignité et un vrai toit pour leurs enfants.

 
En cette matinée pluvieuse, la charmante Célestine est ravie d’offrir un café bien rue1chaud à son interlocuteur. Ravie surtout de quitter son salon douillet où trône l’aquarium offert par des amis pour rejoindre sa cuisine spacieuse : presque un luxe pour la jeune femme, habituée à vivre depuis de trop longs mois en un espace restreint avec ses deux enfants !
Son HLM, Célestine l’attendait depuis plus de trois ans ! Trois ans à errer de foyer en hôtel, d’hôtel en foyer, une galère qu’elle n’est pas prête d’oublier, qu’elle ne veut surtout pas oublier en dépit d’un regard pétillant aujourd’hui de bonheur… « Dès mon bail signé, le soir même, sans lumière ni chauffage, j’ai emménagé. Disons plutôt que j’ai pris possession des lieux, une première nuit dont je me souviendrai : dans ma précipitation, j’ai confondu la valise aux couettes avec celle des chaussures ! Une nuit glaciale, mais si chaude au cœur pour les enfants et moi ». Avant, Célestine a tout connu : l’hébergement dans la famille, chez des amis, la ronde infernale des hôtels puis en foyer. De toutes, l’expérience la plus sinistre, la plus inhumaine : un loyer exorbitant pour un espace insalubre dans un hôtel du 12ème arrondissement de Paris, une chambre minuscule où règnent promiscuité et manque d’intimité, sans confort ni sécurité. Pourtant, comme tant d’autres en pareil cas, Célestine travaille et touche un salaire. Pas suffisant cependant, pour convaincre bailleurs et propriétaires à lui louer un appartement. Que faire ? « Dans mon malheur, j’ai toujours eu la chance d’échapper à la rue, Même lorsque je fus un jour expulsée sans ménagement par un hôtelier : j’ai retrouvé toutes nos affaires sur le trottoir, et sous la pluie. La honte, l’humiliation pour moi, et tout ça devant les enfants ! » Juste le temps d’alerter les services sociaux avant la nuit et de retrouver en catastrophe, avec les deux petits, un nouvel hébergement en hôtel. Le loyer mensuel de la chambre, « à prendre ou à laisser, il n’y a pas à discuter » ? 2000 € par mois…

Célestine et les autres ? Combien sont-ils à vivre ainsi en France, dans des rue2conditions de logement ou d’hébergement indignes du troisième millénaire ? Le 31 janvier 2014, comme chaque année, la Fondation Abbé Pierre a fait le bilan et livré à nos décideurs et gouvernants, presse et grand public, des chiffres révélateurs et accusateurs. Parmi les dix millions de Français en mal-logement, l’association compte 3,5 millions de personnes mal logées (c’est-à-dire privées de domicile personnel ou qui vivent dans des conditions difficiles), et plus de 5 millions de Français « fragilisés par rapport au logement » (les locataires en situation de précarité énergétique, qui ne peuvent pas payer leur loyer ou encore les foyers surpeuplés). 14 600 vivent dans la rue, 100 000 au camping, 150 000 chez des tiers et plus de 300 000 autres personnes logées à l’hôtel toute l’année : au final, la fondation a recensé plus d’un million de personnes privées de logement personnel ! Et les statisticiens de l’Insee d’enfoncer le clou : on dénombre près de 50% de sans-domiciles en plus entre 2001 et 2012 (141.500 personnes au total aujourd’hui)… Pourtant, ni Célestine ni tous les autres ne sont clochards ou en rupture de ban avec la société ou leur entourage. Le chômage ou le déracinement, l’endettement ou une rupture familiale, et c’est direction un square ou un squat pour tous ces précaires et victimes de la crise économique, ces accidentés de la vie ou ces salariés bien sous tous rapports jusqu’à l’expulsion fatale…
« La rue, ça arrive, et pas qu’aux autres », écrit Véronique Mougin dans « Papa, ruemaman, la rue et moi ». Et la journaliste de conter, avec une certaine pointe d’ironie, ce temps où l’on pensait que « ça » ne nous arriverait jamais. « Perdre sa maison, être expulsé de son appartement, se retrouver dehors : impensable, impossible. La galère, c’était bon pour le clochard du coin, plus ou moins sale et aviné, que l’on imaginait désocialisé, forcément seul dans la vie. Forcément. Car nul citoyen bien entouré, nul papa, nulle maman, ne pouvait être acculé à dormir en plein air ! L’emploi, la solidarité familiale étaient alors de solides remparts contre l’infortune. Du moins le pensait-on, c’était il y a longtemps ».

Depuis, restructurations et délocalisations industrielles frappent les uns tandis que le bouclier fiscal protège les autres, la crise boursière est prétexte à licenciement pour les uns et à l’enrichissement pour d’autres, le prix des loyers ou du mètre carré flambe tandis que le chiffre du chômage explose. Depuis, une autre réalité s’impose : selon un sondage Tns – Sofres réalisé en octobre 2008 pour le ministère du logement, 60% des Français jugent possible qu’eux-mêmes ou l’un de leurs proches finissent un jour à la rue ! Combien sont-ils les demandeurs d’un logement HLM en France métropolitaine ? 1 200 000, dont 330 000 en Ile de France et plus de 100 000 pour la seule capitale… Des chiffres au final si alarmants que d’aucuns estiment « scandaleuse la rétention de logements vacants dans des villes où sévit la crise du logement » ! Selon certains élus, il existe dans Paris, et alentour, des immeubles d’habitation inoccupés depuis des décennies. Une véritable provocation pour tous ceux qui sont en attente d’un toit…
Réquisition ? Le maître – mot est lâché, épouvantail pour les défenseurs de la propriété privée, solution équitable pour nombre d’associations. Pour l’heure, avant que la crise ne s’aggrave, l’urgence s’impose : engager un vaste plan de rénovation et de construction du logement social. Yonnel Liégeois

 

« Papa, maman, la rue et moi »
Durant deux ans, Véronique Mougin et Pascal Bachelet, l’une journaliste et l’autre photographe, sont partis à la rencontre de « mal-logés ». Pour les écouter et témoigner de leur situation, faire en sorte qu’on prenne enfin le temps de les voir et de les écouter. « Papa, maman, la rue et moi » se feuillette comme un superbe livre de vie où les mots et les photos s’entrechoquent et colorent de lumière le destin de ces hommes, femmes et enfants qui, en pleine galère, croient encore à leur dignité. Un livre constat éclairant, un livre combat émouvant.

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Daniel Forget, le cirque et la cité

« Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » de Daniel Forget, nouvellement paru aux éditions de l’Atelier, raconte la genèse d’une structure, éducative et créative, dont l’histoire conduira  à l’inauguration d’un cirque « en dur » à Bagneux en 2015. Nous sommes en Ile de France, tout près de Paris.

 

 

Bagneux ? Une de ces banlieues que les politiques de la ville désignent trop souvent de « zones » difficiles, prioritaires ou urbaines sensibles. Nous acceptons trop nous-mêmes ce langage stigmatisant qui porte l’abaissement. Eh bien non, ce coin de banlieue, la cité des Cuverons dans le quartier des Blagis, Cirque2relève pour nous de l’appellation non contrôlée de quartier exceptionnel ! Nous le couronnons ainsi après avoir lu « Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » où se produit un miracle, c’est-à-dire quelque chose d’inattendu qui surgit de l’aléatoire de « succession de rencontres, d’émerveillements, de discussions, d’interrogations, de conflits » et qui résulte pourtant d’une volonté commune inextinguible, d’un désir, de l’obtenir ! Un équipement circassien va naitre de cette conjonction.

Dans cette périphérie, mais ouvert sur tout l’environnement, noué à l’espace urbain de la localité, enkysté dans les grandes barres construites dans les années 1960, articulé au territoire régional plus large encore dont il participe, émergent aujourd’hui les fondations d’un cirque. Ce lieu si singulier, si particulier est ainsi celui de l’art le plus universel qui soit.

Là s’invente une action artistique et poétique, celle du cirque « ontologiquement » Cirque4populaire depuis la nuit des temps, qui sécrète sa toile, forme politique de rassemblement sans exclusive. Une telle composition ne se décrète pas administrativement. L’amalgame prend dans un mouvement, dans une marche… Des décisions, des appuis publics, institutionnels, il en faut et il y en aura, mais il faut surtout une idée juste de ce qu’on veut artistiquement et qui donne pugnacité irrésistible au vouloir commun qui se l’approprie et le modèle.
Mais alors, reprenons le livre qui nous conte l’aventure du « Plus petit cirque du monde » communément surnommé le « PPCM ». C’est une toute petite histoire, minuscule même, sans aucune prétention, simple comme bonjour. Nous la lisons, le regard écarquillé comme celui des enfants émerveillés au cirque, tiens justement. Et c’est pourquoi elle pourrait bien se révéler pour le lecteur d’un très grand intérêt, et souhaitons-le, d’une grande puissance de contamination. Elle s’offre à nous comme une poignée de mains cordiale, généreuse. Elle nous lave des pensées de certitudes et de systèmes désabusées, pessimistes ou défaitistes qui annoncent la fin du monde pour demain ! Ronchonnes quoi… Elle nous réconcilie avec le possible, voire avec l’impossible, avec l’audace d’agir, l’envie de bouger son corps, de danser, de rencontrer, d’échanger.

Nous embrayons là avec le moteur de l’utopie sur le vaste monde, le Cirque6merveilleux, l’enfance, le passé et l’avenir rendu présents. Le mouvement des astres ! Le ciel est en bas, la terre au ciel. L’espace est renversé. Nous ne baissons pas les bras, nous les tendons, les levons. Comme des séraphins, nous descendons et montons avec grâce le long de fils d’or. Nous ne sommes pas beaux, nous le devenons. Nos yeux sont des astérisques. La mort-même ne fait plus peur aux enfants que nous sommes. Voilà pourquoi nous sommes invincibles. Nous nous envolons. Nous jonglons avec culot. Nous avons tous les culots d’ailleurs. Nous marchons sur les mains. Bref, le cirque est bien la métaphore de ce livre qui retrace la fondation de celui qui se qualifie ici d’être le plus petit du monde. Manière de dire sa grande âme. Éloge de la faiblesse qui, au cirque, devient la force. Le fort perdant toujours. Ou alors sa force est dans la ruse, le malin, le souple, le délié, le naïf, le vrai naïf, pas le niais. Celui qui cultive la naïveté, triomphant toujours.
Ce livre ? Un fatras d’actions, oui parce que, comme le dit Péguy, un fatras vivant est mieux qu’un ordre mort. Pour dire autrement, c’est dans de telles entreprises entremêlées que se cherche un peuple, que se reçoit des exigences d’inouïes diversités. Ainsi, assurément, on qualifie et cultive l’homme dans le pauvre et l’on s’apitoie moins sur le pauvre dans l’homme.

Fatras oui, parce qu’on est au plus proche du vivant et que le vivant est fatras, pas Cirque5système. C’est relaté avec tellement de clarté d’écriture, une langue si simple et si sûrement établie que le sens se fait, se fouille, s’ajuste. Fatras peut être, mais enfin l’auteur sait ce qu’il veut et dit précisément l’aventure qu’il brûle de propager avec ardeur.
Fatras surtout, car l’aventure de ce cirque est tout, sauf linéaire. Son histoire n’était pas écrite d’avance. On n’avait d’ailleurs pas nécessairement l’idée même d’être en train de faire une histoire, alors de l’écrire, vous pensez bien ! Savoir où il allait ? Quand l’auteur, acteur principal de l’entreprise, a fait les premiers pas, il ne le savait pas… Pourtant, il n’était pas dans l’errance des convictions. C’est un homme de désir. Il a marché et jonglé seul, ou presque, puis ensuite à quelques-uns. Pas de protocole qui donne le but, pas de préalables ni de normes préétablies. Marchez et vous trouverez. Les idées justes viennent en marchant, voilà ce que montre ce livre ! On marche comme un équilibriste, jonglant avec les évènements, avec les forces, les tissant, les renversant, les détournant quand le vent est contraire. Quand on voit quelques photos de l’architecture, le livre en présente, ce cirque est un bateau, matures, voiles. On monte des constructions jusqu’au ciel, comme les maçons dans le temps à la corde à nœuds montaient en chantonnant dans le ciel par dessus le toit des immeubles, ou les lignards…

Un seul moteur utopique : le cirque. Le cirque comme structurant les personnes, Cirque3artistes et pédagogues, le cirque est école. Et ici aussi, au fond, tout a commencé par la transmission, par la création d’une école circassienne inspirée de celles que sait forger l’éducation populaire. L’auteur se revendique très explicitement de cette famille active. En quelques pages, il inscrit sa réflexion dans l’histoire de l’éducation populaire dont il esquisse, avec beaucoup de justesse, l’histoire riche et complexe. Tout le monde peut faire du cirque, à condition de se former, « ce qui implique de dépasser l’apprentissage autodidactique », de s’allier l’apport de professionnels motivés qui « transmettent leurs compétences pour améliorer la technicité, l’aisance par rapport au public ». Pas des spécialistes étroits, des spécialistes en partage de savoirs : faire entrer dans la danse, dans le mouvement d’ensemble.
Bref, on joue de tout ! Et en marchant, à chaque étape, l’enthousiasme gagne, les idées viennent, les projets se consolident et s’affinent, des forces s’agrègent, de nouvelles solidarités actives se trament, des élus ou responsables politiques apportent le concours indispensable des collectivités au mouvement dont ils voient comment il « qualifie la vie et le bien-être de tous ».

L’origine de la passion de Daniel Forget ? Elle est d’abord à chercher dans cette « Cirque7mémoire de famille » avec, par exemple, ce grand-père, ami des artistes, également musicien amateur, peignant lui-même des roulottes Porte Brançion, là où passe actuellement le périphérique et où étaient les fortifs. Naissance de cette conviction en cet alliage étonnant de la culture populaire et de l’art exigeant mais jamais élitiste, modelant (pas modélisant) le politique. Il y sera fidèle toute sa jeunesse où, malgré une scolarité difficile – ce qui interroge collatéralement sur l’école ! -, il se frottera aux plus grands poètes. Compte aussi, dans l’expérience, son engagement de délégué syndical CGT à la RATP (machiniste, réseau ferré, ligne 10). En « bonus », il nous offre quelques délicieuses lignes enthousiastes de stratégies artistico-syndicales gagnantes, intelligentes, actives. Daniel Forget sait jongler. Jean-Pierre Burdin

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Retour au Havre de grâce

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Depuis longtemps je ne suis pas venu ici, au Havre, dans cette ville, ce port que j’aime tant. Départ un samedi matin. Bien que novembre soit presque en son milieu, le jour émerge d’un ciel ouaté, assourdi dans des vêtements de soies légères. Assurance que l’azur n’est pas loin. Miroitements de silice de la lumière mouillée, perlés de grenelés roses. A l’horizon, la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux.
DSC02733Nous sommes invités à des noces radieuses et simples. On pense cela à cause du ciel, de la campagne verte un peu acide, caressée des couleurs douces encore pâles du jour, mais aussi parce que nous avons à notre horizon la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux. Et que celui-ci est allé au bout, sans transiger sur l’acte de peindre, de l’intérieur, en nous, ces rencontres. Il s’y est appliqué, méthodiquement, lutte à mort.

Ce trajet que l’on fait pour aller là-bas, on aurait aimé l’effectuer par le train, puisque justement ils ne sont pas trop rapides ceux qui, de Saint-Lazare, mènent au Havre. On en trouve qui font le trajet en deux heures mais c’est la semaine, pour le travail ! Le week-end, c’est changement obligé à Rouen, voire Amiens… Pas moins de quatre heures. Là, ça lambine trop, tout de même, alors on y renonce ! Le train, pourtant, lorsqu’il ne file pas à trop d’allure, lorsqu’on entend encore la cadence des bruits d’acier sur les rails, et pas seulement au passage des aiguillages ou à l’approche des gares, fait mieux vivre sensiblement la temporalité du transport au-delà du seul calcul minuté de la durée. Ce roulis brinquebalant nous rend au temps et au parcours.
Le voyage n’est pas que destination. Le train c’est aussi les gares, les heures et salles d’attentes, l’errance et les bousculades, les cafés, les valises, les retards et, du coup, l’exactitude. L’effervescence effrénée monde et la somnolence de la solitude. Le bavardage avec l’éphémère et inconnu compagnon de voyage. La crainte qu’il soit ennuyeux ou encore qu’il mange salement, pire qu’il soit envahissant et prive de la lecture mêlée à l’observation des paysages et des ciels entraperçus. La fille sera-t-elle avenante et vive ? Le train c’est encore la traversée des villes, l’arrivée par la trachée entre leurs poumons serrés en leur plein cœur. Le TGV n’est déjà plus le train. Avec lui, nous traversons des régions rendues virtuelles. Le paysage est un trait, un paraphe, celui que notre pensée imprime sur une abstraction, qui peut être belle d’ailleurs mais trop animée, mangée par la vitesse, qui n’a pas d’instant pour interroger. Là, les rares gares traversées n’ont plus de nom. Un territoire de nulle part. Autre chose. On aura toutes ces réflexions en tête en visitant de Staël.

Havre6Toutefois, la voiture, c’est pas mal non plus. D’abord, la route épouse le paysage, l’histoire du paysage. Traces labourées de parcelles décousues et strates économiques, géologiques, géographiques, sociales, politiques en leurs désordres qui font que le paysage est histoire de pensées et d’activités humaines, de guerre et de paix, sans cesse revue et relue. Recherche toujours de cohérence dans le chaos.
Ensuite, c’est l’autoroute. Quand ça roule bien, elle a également son charme ! L’autoroute, les routes modernes à très grande circulation, semblent toujours être un ruban posé au dessus de tout, niant avec arrogance et surplomb ce que la route, elle, raconte modestement des siècles passés. Peu d’auteurs encore aujourd’hui disent l’autoroute et la voient familière au paysage. Peu disent les féeries de l’autoroute comme Annie Ernaux nous parle, elle, des surprises de son supermarché dans les lumières de la ville. Tout l’humain doit d’abord être aimé si l’on veut porter la critique juste. Pour transformer il faut d’abord voir, entendre. Poésie. La route de notre enfance était le prolongement du chemin. Sa « forme » est encore celle-là. Pas loin d’ici, certaines ont encore le visage de l’ancien chemin creux qu’elles furent. Je vois cela, clairement, en écoutant Mozart joué par Maria-João Pires qui, justement maintenant, m’enchante à la radio. Le simple délice du bavardage. Métaphore musicale du chemin. L’art de la conversation et de la promenade.

Avec l’autoroute, nous sommes dans l’idée de trajectoire. Je n’ai jamais pu vraiment mettre la musique là-dessus ou alors le soir lorsque le crépuscule est déjà bien avancé et que, roulant à tombeau ouvert, les lumières de la terre et celles du ciel constellé d’éclats viennent, telles des lucioles, peupler l’unique espace drapé de velours noir qui leur sert d’écrin. Pas besoin de compact, c’est le violoncelle de Bach qui monte en tête. Depuis qu’on l’a réentendu, rendu avec son grain, comme neuf à l’oreille, dans « Le Paradis » d’Alain Cavalier, tout aussi bien, là, on se laissera porter par le saxo de Lester Young dans Stardust.
DSC02729En arrivant par le pont de Normandie, c’est une vision d’avion que l’on a, on ressent la vibration lente, régulière de la respiration portuaire. A l’entrée en ville, d’emblée le sentiment que Le Havre a changé, imperceptiblement. Il est aujourd’hui classé Patrimoine de l’Unesco. D’aucun s’en étonnent. Moi, je me demande pourquoi c’est venu si tard ! Cette reconnaissance a donné force et confiance. Le Havre a du traverser de nombreuses épreuves. La guerre, la destruction, la fin des transatlantiques… Peut-être de là d’ailleurs, mon attachement lointain à cette ville lorsque gosses, de notre banlieue, on allait à Saint-Lazare pour saluer de notre curiosité heureuse l’arrivée des vapeurs acheminant par trains entiers à Paris les voyageurs des transatlantiques nord, ayant transité au Havre. Il y avait aussi les excursions dominicales en famille pour visiter des paquebots. Je me souviens d’avoir visité ainsi le Liberté. Tout cela nourrit l’imaginaire.

Et puis il y aussi l’histoire ouvrière, portuaire et industrielle qui, dans cette ville fait culture. L’aventure du Salon des peintres ouvriers, celle de la Maison de la culture, la forte implication, notamment des travailleurs des entreprises de la chimie, dans la rencontre artistique… A l’hôtel où nous sommes, notre fenêtre ouvre justement sur Havre2l’œuvre d’Oscar Niemeyer en réfection. Le chantier en exhume les entrailles. Alors qu’habituellement, et surtout d’ici, vu de haut, on pense les cônes blancs du Volcan comme négligemment posés sur le sable, tels des seaux d’enfants abandonnés sur une plage, donjon et tour du château, on les découvre au centre de la cour carrée enceinte des immeubles d’Auguste Perret. On voit là, dans les caves ouvertes, les viscères et conduits d’alimentation en fluides. Vision quasi archéologique qui rappelle celle des fouilles. Véritable métaphore de ce que serait penser. Nous sommes samedi, un silence profond règne sur le chantier et son excavation.
Plus loin, dans la zone portuaire, du côté des bassins Vauban et Vatine, la résurgence ici de cette rencontre si singulière des approches artistiques et des pratiques populaires et ouvrières. Là, cinq grands murs des docks entièrement couverts d’affiches, placardées bord à bord, et du même format. Imposants et grands portraits noirs et blancs, très certainement de dockers, ainsi côte à côte et de face, visages aux yeux écarquillés, formant d’imposants tableaux. Sur l’un d’eux, vraisemblablement le portrait d’un homme aujourd’hui décédé, des graffitis, forme d’ex-voto signés par les camarades et la famille à la mémoire de celui trop vite disparu. Au pied, restes de rameaux, aujourd’hui desséchés, déposés sans doute ici en hommage. Cérémonie.
Havre1Ailleurs, marouflés sur les piliers d’un autre bâtiment, des peintures papier très colorées et qui tiennent encore, bien qu’elles soient face aux intempéries. Collée sur le coin de mur d’un entrepôt, l’image d’une petite sirène, par sa gracilité et par la pirouette qu’elle esquisse et qu’accompagne le décollement du papier entamé sous l’effet du vent, me réconforte par sa naïveté. Presque comme une fresque des catacombes romaines, triomphe de la fragilité sur le temps.

Le Havre, la ville, c’est une architecture généreuse, soignée, parfaitement dessinée, née de sa reconstruction conçue par Auguste Perret. Alvar Aalto, un autre architecte, finlandais lui, a eu cette phrase : « l’architecture ne peut pas sauver le monde, mais elle peut lui donner le bon exemple ». Peut-être ici juste l’essai, l’image, l’idée de ce que cela pourrait vouloir dire. Reconstruction difficile, avec des moyens chiches, des matériaux de peu de qualités (ciments, sables). Pourtant aucune mesquinerie. Souvent l’impression d’aisance dans les surfaces et lieux de circulation publics. De vastes espaces parfois, mais jamais « lâchés », toujours signifiant leur nécessité. Pas de dalles. Pas d’immeubles vraiment isolés. Une rue de Paris, qui ne reproduit pas les arcades de la rue de Rivoli, mais s’inspire de son esprit. Et comme dans beaucoup d’autres villes de maintenant, le tram qui vient fluidifier les mouvements de la circulation urbaine, mais ici avec beaucoup de discrétion. Il y a bien du monumental, mais jamais de l’imposant, du grandiloquent. Hôtel de ville, église Saint Joseph.
On vient ici avec en tête deux romans , celui de Julia Deck « Le triangle d’hiver », celui très différent de Linda Lé « Œuvres vives ». Deux films aussi, « 38 témoins » de Lucas Belvaux (2012) et « Le Havre » d’Aki Kaurismäki (2011), coulissent avec eux dans les tiroirs de mon imagination. Je retrouve cela.
L’architecture de Perret ne recopie pas l’ancien urbanisme et les anciennes architectures du Havre, il en reprend subtilement les codes pour en faire l’outillage de base d’une vraie modernité. Chacun peut le voir, chacun peut aussi le savoir en allant chercher. C’est ce rapport au passé et à l’aujourd’hui, que l’on sent si fort, qui fait le bon exemple. Un glissement sensible. Sans doute la vieille église, cathédrale depuis 1974, un des rares bâtiments ayant échappé aux bombardements alliés mais qui en porte les stigmates, relie aussi au passé. Nous aimons qu’elle soit petite et belle et que la ville se reçoive, de nuit, sur ce coussin dentelé calcaire et doré.

Havre7

Face au Havre,1952. Huile sur carton Collection privée, J.L. Losi – Adagp, Paris, 2014

Le Havre c’est aussi le musée Malraux, construit en front de mer et voulu par celui qui en porte le nom. Ouvert au plein vent et aux lumières si changeantes, il a pris la belle patine des maisons de bord de mer. Fort carré, balayé par les embruns, il a maintenant un ton délavé tirant vers l’amande clair. Il y a gagné dans son osmose avec la mer. Il a un peu perdu d’une certaine sacralité. Ainsi, il est probablement moins intimidant. Il a gagné en familiarité.
Ici Nicolas de Staël est en son lieu. On y exposait « Lumières du Nord – Lumières du sud ». A part Antibes, au musée Picasso où se prolonge jusqu’en janvier 2015 l’exposition « La figure à nu », je n’imagine pas de lieu pouvant accueillir avec un tel bonheur Nicolas de Staël. Les salles du musée, séparées d’avec la mer juste par de seuls rideaux translucides qui toujours permettent de l’entrevoir et de s’y perdre, quand l’émotion est trop forte, et n’autorisent pas la confrontation immédiate à une autre toile. Il faut laisser la pensée se refaire avant de passer à une autre. Toutes les œuvres accrochées forment ici un immense tableau en trois dimensions. Les toiles de Nicolas de Staël n’ont pas d’horizon. L’espace muséal non plus, ou alors c’est celui de la mer. On s’égare dans l’ensemble de ce tableau comme dans chaque détail qu’en constitue chacune des œuvres, en cherchant la bonne distance si difficile à trouver. On laisse venir le tableau à soi, tout simplement. On circule aisément. Comme dans la ville, c’est dense mais fluide. Étonnant silence. Le travail de l’attention en chacun. 100 000 visiteurs sont venus là, depuis juin, à l’écoute. « Il y a parfois une montagne d’esprit dans une parcelle de matière », soutenait Nicolas de Staël.
Dépassée par l’évènement, la petite librairie du musée n’offre pas à la vente les « Lettres de Nicolas de Staël, 1926-1955« . Regrets, le catalogue de l’exposition est épuisé. Jean-Pierre Burdin

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Guilluy et sa France périphérique

Passant quelques jours en Bretagne et privé d’Internet (et de téléphone) par ces fameuses zones blanches dont la péninsule regorge, quoi de plus normal que d’y lire « La France périphérique« … Un ouvrage dont Marianne nous faisait l’éloge en septembre et que Laurent Joffrin dans un édito de Libération recommandait à « toute la gauche » de « lire d’urgence ». Sous-titré « Comment on a sacrifié les classes populaires », sa thèse principale est que le vrai peuple de France n’occupe plus les grandes villes ni leurs banlieues. Désormais relégué dans des zones périphériques et rurales, il est devenu invisible. Et délaissé par la gauche, il est aujourd’hui tenté par l’extrême droite.

PérifQuitte à passer pour archaïque et dominé par un affreux et durable surmoi marxiste, relevons tout d’abord que cette « géographie de la misère » que nous propose le géographe Christophe Guilluy relève aussi d’une insondable « misère de la géographie ». La critique des inégalités, fussent-elles de territoires, doit en effet, pour être rigoureuse, s’appuyer sur la définition de catégories sociales pertinentes susceptibles d’asseoir ses démonstrations. Certes, Christophe Guilluy nous propose une nouvelle classification. Fondée sur la distinction entre ceux qui profitent de la mondialisation et ceux qui en sont les victimes, elle n’en débouche pas moins sur des ensembles bien flous. D’un côté, les habitants des métropoles, tous les habitants des métropoles ; de l’autre, tous les autres… Le premier ensemble, celui des profiteurs, est certes subdivisé en trois groupes apparemment distincts mais en fait complices : les élites dirigeantes, les « bobos » et les immigrés des banlieues… Quant au second, celui des victimes, il est composé de ce que l’auteur appelle les « nouvelles classes populaires ». Soit, pêle-mêle, les ouvriers et les employés, les petits paysans et les petits indépendants, les petits patrons et les petits fonctionnaires, les chômeurs et les retraités…

Sans rire, on dirait du Zemmour. La comparaison avec « Le suicide français » s’impose d’ailleurs d’autant plus que l’opposition spatiale entre le centre et la périphérie se double aussi chez Guilluy de ce qu’il faut bien appeler une opposition ethnique. Si les « profiteurs » partagent un mode de vie « hors sol » les « victimes » ont en commun d’être des Français, des vrais, qui se ré-enracinent pour ne pas « devenir minoritaires » face à la montée de l’islam… Toute description des divisions sociales – on le sait là aussi depuis Marx – engage toujours une orientation vers l’action, autrement dit une politique. La France périphérique n’échappe pas à la règle. Son auteur juge ainsi obsolète l’opposition entre la gauche et la droite, toutes deux aux mains d’une même élite qui entend promouvoir la « mixité » et le « multiculturalisme » au détriment du « modèle républicain ». Zemmour, vous dis-je…

Le problème est que « La France périphérique », censée nous apprendre pourquoi le Front National prospère, contribue assez largement, selon nous, à sa prospérité. Ce qui n’est pas sans soulever des questions quant à l’accueil que certains, à gauche, ont réservé à l’ouvrage. Comme si le projet d’unir toutes les victimes d’une exploitation, qu’elle qu’en soit la forme et quelle que soit la couleur de la peau ou la religion de ceux qui la subissent, était définitivement passé de mode. Et comme si on pouvait espérer endiguer la montée du FN en partageant, ne serait-ce que pour une part, sa vision du monde et ses catégories… Jean-François Jousselin

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Quand chanter rime avec convivialité

Le 15 novembre, rue Pajol, la chanson sera à l’honneur sur les planches de l’Auberge de jeunesse du 18ème arrondissement de Paris. Sous l’égide du GIPAA* et de la CNL*, un groupe de chanteurs fait son récital sur le thème de « La ville en chanson ». Comme chaque année, un spectacle de qualité dans une ambiance conviviale.

 

 

Tout commence en 2008 dans une brasserie du quartier de la Chapelle, cette année-là où le GIPAA organise son premier spectacle dans la tradition des cafés 11254798946_08dc71c1d6_qthéâtres. Concert puis restauration sur place. Véronique Besançon présente son tour de chant, composé pour l’essentiel de ses propres créations. Une première qui enchante le public et les militants de l’association, à tel point qu’une évidence s’impose immédiatement : Il faut récidiver, monter un autre spectacle !

Tout s’enclenche alors rapidement. Une association de quartier, proche de la Porte de la Chapelle, prête sa salle pour accueillir le concert suivant. D’autres amoureux de la chanson française se proposent d’accompagner Véronique, les militants de la CNL popularisent l’initiative. Depuis lors, chaque année des spectacles sont présentés aux adhérents du GIPAA et aux habitants du quartier. Des concerts à thème où une douzaine de chanteuses, chanteurs et musiciens, interprètent leurs morceaux favoris. Ainsi se succèdent, au fil des représentations, les soirées consacrées à la Commune de Paris, à Brassens et Ferrat, à la chanson contestataire autant qu’à la chanson humoristique. Il suffit de faire défiler la liste des thèmes proposés pour comprendre qu’une certaine sensibilité sociale se dégage du groupe. « Dans le sigle GIPAA, c’est le « P » de progressiste qui m’importe le plus », affirme Dominique Gueury. Quant à Sabine Belloc, elle avoue y retrouver surtout « une utopie de jeunesse ».
Pour autant, les liens qui unissent le groupe ne reposent pas sur une action politique à proprement parler. Ils se sont rencontrés, soit par la participation à des activités culturelles du GIPAA, soit par relations amicales. Il s’agit avant tout de développer le sens du partage. Des non ou mal voyants sont accompagnés par des voyants pour faciliter l’accès à un certain nombre de loisirs. La dimension humaine prime donc 15503732059_178cf2f232_qpour tous. D’abord entre les artistes. Les répétitions sont toujours vécues comme un moment fraternel. D’ailleurs, la plupart se côtoie en dehors de la préparation des spectacles. Ensuite, entre la troupe et le public. Les représentations sont systématiquement suivies par un repas. Spectacle et dîner forment un tout indissociable. Tous s’accordent à dire que la convivialité est déterminante dans leur engagement. Christophe Menez y voit même un sujet de réconfort personnel. « La montée de l’individualisme, des idées d’exclusion, du racisme est effrayante. C’est rassurant de constater qu’il existe encore des lieux ou la fraternité est bien réelle. »

Alors donc, avec le GIPAA et la CNL, côté cour et côté jardin, public ou accros du micro, tous chantent pour mettre en mots et musique une certaine idée des relations humaines. Ce qui ne conduit pas à mettre au second plan la qualité des prestations des uns et des autres. Bien au contraire. Si les interprètes se produisent bénévolement, ils se comportent en professionnels. Aux côtés de ceux qui se produisent toujours en « amateur », d’aucuns ont une solide expérience. Sabine Belloc fut intermittente du spectacle pendant dix ans, elle a présenté des spectacles consacrés notamment à Bobby Lapointe. Philippe Hutet a fait partie d’une troupe de théâtre et chanté du Boris Vian en public. Christophe Menez a enregistré un disque 11254482635_3f0a8297d2_qreprenant des titres de Brel et Ferrat, entre autres. Dominique Gueury vit de son art, actuellement elle présente son tour de chant à Paris. Toutes et tous ont la volonté, et le talent, de présenter un spectacle de haute qualité.
En 2013, à la sortie de la représentation dédiée à la chanson humoristique, le public se réjouissait d’avoir assisté à un très beau spectacle avec vidéos projetées sur grand écran. Tout comme les pros d’ailleurs puisque, pour la première fois, le théâtre de la Reine Blanche accueillait la troupe. Cette année, c’est sur la toute nouvelle et très belle scène des Auberges de Jeunesse qu’elle pose micros, voix et instruments. L’établissement disposant d’un restaurant à quelques pas de la salle, le passage de la première à la deuxième partie des réjouissances devient à son tour une partie de plaisirs ! Ambiance festive garantie, pour le plus grand bonheur de tous. Philippe Gitton

*Le Groupement pour une information progressiste des aveugles et amblyopes, GIPAA.
*La Confédération nationale du logement, CNL. Il s’agit de l’amicale des locataires d’une cité de la rue Raymond Queneau, proche de la Porte de la Chapelle. C’est là que se situe la salle où furent donnés les premiers concerts.
Le spectacle a lieu à partir de 16h. Salle de spectacle de l’Auberge de Jeunesse de Paris, 20 Esplanade Nathalie Sarraute, 75018 Paris. Une participation de 5 € est demandée pour couvrir les frais de location.

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