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André Benedetto, hommage

Édité par la Revue d’histoire du théâtre, André Benedetto, la chute des murs rend hommage au fondateur du Théâtre des Carmes en Avignon. Explorant l’apport trop méconnu du dramaturge à l’art théâtral, ce riche ouvrage collectif révèle son engagement sans compromission.

Le 13 juillet 2009, en plein cœur du Festival d’Avignon, on apprenait la mort d’André Benedetto. Cette année-là, il jouait dans son Théâtre des Carmes, qu’il avait fondé au début des années 1960, la Sorcière, son sanglier et l’inquisiteur lubrique.

Sa disparition soudaine marque la fin d’une histoire, d’une aventure théâtrale audacieuse, à contre-courant du théâtre bourgeois qu’il conspuait, dès 1966, dans un manifeste où il revendiquait « les classiques au poteau » et « la culture à l’égout ». Plus qu’une simple provocation, l’affirmation d’un théâtre populaire, écrit sur le vif de l’Histoire, joué par des comédiens professionnels et amateurs. Dans le théâtre de Benedetto, on croise des Palestiniens, des Vietnamiens, des Africains-Américains, Che Guevara, Rosa Luxemburg, Nelson Mandela ou Giordano Bruno. Mais aussi des dockers, des cheminots et toutes sortes de prolos. Sans oublier les représentants du grand capital.

Dans le théâtre de Benedetto, on parle, on entend la langue de la révolte et de la solidarité. Cette langue emprunte à l’espagnol, à l’italien, à l’occitan, au français. Jamais, au grand dam des puristes de la diction académique, son théâtre ne cherche à masquer son accent, un accent qui charrie la dialectique marxiste, révolutionnaire. Que ce soit dans Emballages, Napalm, Statues, Zone rouge, la Madone des ordures, les Drapiers, le Siège de Montauban, Mandrin, Geronimo, Jaurès, la voix, Un soir dans une auberge avec Giordano Bruno… ou encore Médée, son théâtre casse les codes, manie la dialectique. Ses personnages sont nos semblables, nos frères de colère et de combat, des personnages qui foncent, hésitent, se trompent, recommencent, refusent l’ordre établi, l’injustice, ne se soumettent pas. André Benedetto ne nous a pas légué un théâtre clés en main pour révolutionnaires en panne d’utopie. Son théâtre dérange, nous dérange, car il n’hésite pas à nous mettre face à nos propres contradictions.

André Benedetto n’est pas le créateur du off d’Avignon, il est le créateur d’un théâtre politique et poétique, qui emprunte à la langue populaire, paysanne, prolétaire, révolutionnaire. Une langue où l’humour s’invite là où on ne s’y attend pas, où l’autodérision est présente, y compris dans les moments les plus tragiques ; une langue poétique qui n’assène pas mais révèle et s’adresse au public sans flagornerie. Dès son installation, la troupe de Benedetto joue dans les rues de la cité et hors les murs de la ville, pratiquent la « décentralisation » en s’invitant dans les quartiers populaires et forcément excentrés, là où la bourgeoisie avignonnaise ne s’aventure pas, dans cette fameuse « zone rouge »…

L’ouvrage est un « cahier » édité par la Revue d’histoire du théâtre. Petit par son format, il s’avère d’une grande richesse, tant par les contributions de Lenka Bokova, Kevin Bernard, Émeline Jouve et Olivier Neveux que par les documents et photographies inédits qu’il contient. Marie-José Sirach

André Benedetto, la chute des murs, un cahier de la Revue d’histoire du théâtre (144 p., 11€).

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France, une histoire en vingt matchs

Aux éditions Détour, François da Rocha publie Une histoire de France en crampons. Parue dans le mensuel Sciences Humaines (N°352, novembre 2022), la chronique fort instructive de notre confrère Jean-Marie Pottier : à la veille d’une très contestée Coupe du monde au Qatar, comment l’histoire s’incarne sur un terrain de football.

Le récit historique du football se révèle souvent une « histoire-bataille » faite des plus grands triomphes et des revers les plus cinglants d’une équipe. Auteur d’une thèse sur les joueurs de l’équipe de France et d’un premier ouvrage paru à quelques semaines d’un championnat d’Europe finalement reporté d’un an par la pandémie de covid (Les Bleus et la Coupe. De Kopa à Mbappé, éd. du Détour), l’historien François da Rocha Carneiro bouscule cette approche avec cette Histoire de France en crampons préfacée par Patrick Boucheron. Le livre est certes découpé en une vingtaine de « batailles », mais pas forcément les plus connues, à l’exception d’une poignée de rencontres de Coupe du monde et du sinistre France-Allemagne du 13 novembre 2015, marqué par l’attentat islamiste aux portes du Stade de France.

L’auteur s’attarde souvent sur des matchs amicaux qui racontent, en creux, l’histoire (sportive bien sûr, mais aussi politique, sociale, économique…) de l’équipe de France, et plus largement de la France. Ces rencontres tombées dans l’oubli reflètent différentes vagues de métissage, des Franco-Britanniques ou Franco-Belges du début du 20e siècle à la France black-blanc-beur des années 1990, en passant par les Italiens et les Polonais de l’après-Seconde Guerre mondiale. Ainsi, l’année 1958 n’est pas abordée à partir du premier podium français en Coupe du monde mais du départ plus ou moins enthousiaste de plusieurs joueurs algériens pour « l’équipe du FLN ». Homme-sandwich, travailleur immigré, gréviste, le footballeur français évolue avec l’époque. Il entre parfois en collision frontale avec l’actualité, quand les Bleus se rendent à Berlin six semaines après l’intronisation d’Adolf Hitler ou encore en Argentine sous le joug du général Videla.

Un utile rappel, à l’approche d’une très contestée Coupe du monde au Qatar, de la façon dont l’histoire trouve à s’incarner sur un terrain de football, et l’histoire du football elle-même déborde souvent de ce terrain. Jean-Marie Pottier

Une histoire de France en crampons, de François da Rocha Carneiro (éditions du Détour, 224 p., 18,90 €). Dès la création de Chantiers de culture, le mensuel Sciences Humaines est inscrit au titre des « sites amis » : une remarquable revue dont nous apprécions et conseillons vivement la lecture.

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La franc-maçonnerie, aujourd’hui

L’humanité est en perte de repères. Pour Georges Serignac, le grand maître du Grand Orient de France, la franc-maçonnerie se doit de jouer un rôle. Paru dans le quotidien L’Humanité en date du 28/10, un long entretien conduit par notre confrère Pierre Chaillan.

Pierre Chaillan : Beaucoup de nos lecteurs méconnaissent le Grand Orient de France. Comment définiriez-vous la franc-maçonnerie ?

Georges Serignac : La franc-maçonnerie est un objet complexe qui agrège plusieurs éléments apparemment éloignés. C’est un espace de liberté d’expression, un lieu de réflexion, de construction de la pensée, qui utilise une méthode particulière, certes initiatique, mais surtout faite d’écoute, d’échange, de respect de la parole de l’autre.

 LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ : LA DEVISE EST COMMUNE À LA RÉPUBLIQUE ET AU GRAND ORIENT DE FRANCE.

C’est aussi un lieu de convivialité, de sociabilité, dont l’un des piliers fondateurs est la solidarité. Toutes ces dimensions se mettent au service de valeurs nées des Lumières au XVIIIe siècle, qui substituent la raison à la croyance, et seront source un siècle plus tard de la liberté absolue de conscience et, finalement, de l’idée républicaine avec « Liberté, Égalité, Fraternité », la devise commune à la République et au Grand Orient de France.

P.C. : Dans une lettre ouverte en date du 02/09, vous en appeliez à la responsabilité des membres du Grand Orient de France « en ces temps où nos démocraties sont de plus en plus fragiles ». Quel est alors le rôle des francs-maçons aujourd’hui ?

G.S. : Nous nous inscrivons résolument dans l’idée républicaine historique française, née de la Révolution. La République est en germe dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Cette indissociabilité de l’idée républicaine et du Grand Orient de France fait que, aujourd’hui encore, nous nous considérons comme un des lieux les plus attachés à la République, évidemment avec d’autres. Mais, pour le Grand Orient, cela va au-delà d’un simple attachement, même profond. La nature de notre substance est républicaine, en cohérence avec l’idée maçonnique telle qu’elle est comprise et pratiquée depuis ses origines dans notre pays, depuis la création de sa première obédience française au début du XVIIIe siècle, qui a pris le nom de Grand Orient en 1773. Nous avons participé à la construction de la République. Notre rôle aujourd’hui est autant de poursuivre cette construction que de la défendre.

P.C. : Vous parlez d’une période d’affaiblissement. Mais, qu’est-ce qui « fragilise » alors nos sociétés démocratiques ?

G.S. : Nous nous trouvons dans une nouvelle ère, l’anthropocène, et ce que l’on peut qualifier de « postmodernité » suscite inquiétude, incertitude et désarroi au sein des populations en perte de repères essentiels. En plus ou en raison d’une mondialisation néolibérale échevelée, avec la recherche indécente de profits et une surconsommation qui semble sans limite, nous entrons à l’échelle planétaire dans une crise écologique majeure. On voit déjà les premiers signes de la crise climatique.

NOUS SOMMES SUBMERGÉS PAR UNE CIVILISATION NUMÉRIQUE QUI CONTRIBUE À UNE PERTE DE SENS

Autre aspect : les avancées technologiques semblent dépasser l’humanité. La science permet bien sûr le progrès mais il faut pouvoir la maîtriser. L’hubris semble caractériser l’humanité. L’accélération de la société elle-même, comme l’a décrit Hartmut Rosa, pose question et semble nous étourdir. Avec l’« intelligence artificielle », et les nouveaux outils technologiques, nous sommes submergés par une civilisation numérique qui contribue à une perte de sens, d’où la tentation de se réfugier dans le dogme et la croyance superstitieuse, mais aussi de se tourner vers des idéologies obscurantistes ou démagogiques. On constate la mise en place d’un étau totalitaire avec l’islamisme politique et la montée de l’extrémisme identitaire, comme récemment en Italie ou encore en France avec la progression de l’extrême droite.

P.C. : Vous en appelez à lutter afin que « la République, indivisible, laïque, démocratique et sociale ne soit pas déconstruite au profit d’un autre modèle de société ». Que voulez-vous dire ?

G.S. : Nous avons un adversaire principal : le totalitarisme. ­ Il s’établit sous la forme de régimes autoritaires personnels, civils ou militaires, ou de théocraties religieuses. L’Iran, par exemple, est une dictature d’une minorité oppressive qui emprunte une forme religieuse pour masquer sa nature totalitaire. Mais, outre cet adversaire frontal, le modèle républicain doit aussi faire face à un concurrent démocratique, anglo-saxon, profondément différent de la République laïque et indivisible. Il s’agit d’une société composée de communautés juxtaposées dans laquelle les gens évoluent dans une relative assignation identitaire. Le fameux concept de « vivre-ensemble » peut alors vouloir dire « vivre les uns à côté des autres » alors que le fondement de la laïcité, de la République, c’est le commun.

P.C. : Certaines luttes et revendications se développent en fonction d’appartenance à des minorités. Comment faire vivre alors la différence dans le commun ?

G.S. : C’est une question essentielle concernant le projet laïque et républicain. On confond souvent la laïcité avec l’interdiction de la différence ou avec un sentiment anti­religieux. C’est faux, c’est même l’inverse. En République, on est libre de ses choix spirituels, philosophiques, sexuels et religieux. La loi de 1905 assure la liberté de conscience mais garantit aussi le libre exercice des cultes. Dans notre pays, chacun peut pratiquer sa religion. On souligne trop peu combien la laïcité est protectrice des religions. Mais la laïcité, c’est aussi pouvoir ne pas être religieux, ne pas être croyant, pouvoir changer de religion, pratiquer ou ne pas pratiquer, etc. C’est la liberté de conscience et la neutralité de l’État.

ON SOULIGNE TROP PEU COMBIEN LA LAÏCITÉ EST PROTECTRICE DES RELIGIONS. MAIS LA LAÏCITÉ, C’EST AUSSI POUVOIR NE PAS ÊTRE RELIGIEUX.

En République laïque, en dehors de la sphère de l’État, chaque citoyen a la possibilité d’exprimer en toute liberté sa différence dans le respect des règles démocratiques et dans l’égalité des droits. Aujourd’hui, les minorités récusent le fait majoritaire quand il est injuste. Cette vision anglo-saxonne s’appuie sur les conditions de la lutte aux États-Unis contre la ségrégation raciale. En France, nous n’avons pas vécu cette situation, même si la République a très certainement failli sur de nombreux points.

D’ailleurs, le projet républicain n’est pas encore abouti. Nous avons encore beaucoup de travail. Et si nous voulons en être un rempart ou une vigie, nous œuvrons également encore pour sa réalisation. La République reste un idéal de justice et d’égalité à atteindre. La prise en compte des droits des minorités est essentielle dans une République pour faire respecter l’égalité. Mais cela ne doit pas se transformer en tyrannie minoritaire. Bien que l’on puisse comprendre que des personnes qui ont beaucoup souffert deviennent parfois excessives. Il est donc essentiel que les minorités obtiennent la plénitude de l’égalité de leurs droits dans une République laïque.

P.C. : Vous mettez par ailleurs en garde contre « la moindre connivence avec des groupes dont les actes ou les discours contiennent des ferments d’exclusion, de racisme, d’antisémitisme ou de xénophobie ». Qu’est-ce qui vous conduit à insister sur ce point ?

G.S. : Statutairement, dans notre règlement général, un article interdit explicitement d’avoir des propos ou d’appartenir à un groupement qui a recours à la haine, au racisme et à l’exclusion. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus. Les personnes qui ont pu entrer dans ce cas de figure ont été radiées du Grand Orient de France. Aujourd’hui, nous devons faire très attention de ne souffrir d’aucune équivoque, on entend trop de propos ambivalents, pas seulement à l’extrême droite. Notre société a besoin de points d’ancrage solides. Le Grand Orient de France se doit d’en être un.

P.C. : Votre engagement pour la laïcité et la République est connu. Vous voulez ouvrir de nouveaux chantiers. Quels sont-ils ?

G.S.: En plus de nos travaux en faveur de la République, nous développons des réflexions sur les droits et les conditions des femmes et des enfants, sur la prise en charge du handicap dans notre société, ou encore sur l’assistance aux migrants.

TANT QUE LES FEMMES NE SERONT PAS DÉFINITIVEMENT ÉMANCIPÉES DE L’EMPRISE DES HOMMES, L’IDÉE RÉPUBLICAINE NE SERA PAS ABOUTIE.

La révolution du droit des femmes est un fait majeur du XXe siècle. Nous devons la poursuivre, travailler à l’égalité et à la justice, notamment dans la lutte contre les violences. Tant que les femmes ne seront pas définitivement et complètement émancipées de l’emprise des hommes, l’idée républicaine ne sera pas aboutie. Nous poursuivons également nos chantiers sur la crise écologique, y ajoutons la nécessité de reconsidérer le sort des animaux, évidemment corrélé à l’attention aux plus faibles, aux plus vulnérables. Ces chantiers sont proposés à la réflexion de nos membres dans le respect de l’horizontalité de notre organisation et de la souveraineté de nos loges réparties sur tout le territoire en métropole et en outre-mer.

P.C. : Vous vous référez à une « République universelle ». Pourtant, cet édifice idéal peut paraître lointain. Comment y œuvrer au quotidien ?

G.S. : Nous ne sommes ni des experts ni une élite. Nous sommes des hommes et des femmes de bonne volonté, réunis par des valeurs fortes communes, profondément républicaines. Nous essayons de construire une pensée collective par un travail sur les idées selon une méthode particulière qui doit permettre une prise de distance, de recul, un pas de côté. À partir de travaux épars, nous cherchons à rassembler tout cela pour obtenir une pensée qui se déploie peu à peu, sur le temps long. Nos anciens s’étaient inscrits dans la filiation des bâtisseurs de cathédrales et les tailleurs de pierre qui posaient les premières fondations ne pouvaient jamais voir, plusieurs siècles après, l’achèvement de leurs travaux, Notre-Dame de Paris ou la cathédrale de Chartres ! Notre utopie de République universelle est-elle vraiment plus irréaliste que celle du tailleur qui ciselait les premières pierres ?

Si nous mettons autant d’énergie et de temps bénévole à cette œuvre commune, c’est parce que nous pensons que cette utopie sera la réalité de demain. Nous sommes convaincus que c’est le sens de l’histoire de l’humanité, même si celle-ci a des discontinuités et parfois des moments difficiles. Pour y parvenir, nos loges travaillent sur les idées. C’est notre participation à l’édification d’une société meilleure, sur le temps long, peut-être trop long pour certains. À ceux-là, nous leur disons alors de choisir d’autres formes d’engagement comme un parti politique, un syndicat, une association thématique, un cercle universitaire ou philosophique. La franc-maçonnerie est un espace de liberté. Nous ne retenons personne et il est très facile de nous quitter, comme pour n’importe quelle association.

P.C. : Votre projet est universel. L’universalisme est très décrié. Pourquoi, d’après vous ?

G.S. : Il y a une confusion entre universalisme et impérialisme, voire colonialisme, confusion entretenue par les adversaires de l’universalisme, partisans de projets séparatistes ou d’idéologies totalitaires et leurs idiots utiles. Les valeurs universelles peuvent s’appliquer à tout être humain, qu’il soit français, africain, chinois… Ce sont des valeurs de solidarité, de justice et de droit. De non-­souffrance, de non-exercice de la force contre le plus vulnérable. L’universalisme, ce n’est pas imposer un mode de fonctionnement, c’est ressentir la nature commune à chaque être humain.

P.C. : Avez-vous un message particulier à envoyer à nos lectrices et lecteurs ?

G.S. : Je crois qu’il faut retrouver l’esprit de Jaurès et mesurer à quel point la République, quand elle est indivisible, laïque, démocratique et sociale, contient les éléments les plus généreux d’un projet de société. Au-delà de « Liberté, Égalité, Fraternité », les idées de liberté de conscience, de justice et de solidarité sont essentielles. Elles sont complémentaires à l’État de droit. L’égalité des droits est inséparable de l’égalité des chances et des conditions de la répartition juste des richesses communes. C’est une question de décence. La justice et la solidarité sont, avec la liberté de conscience, au cœur du projet maçonnique et républicain. Propos recueillis par Pierre Chaillan

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Quand Brecht rencontre Kafka

Kafka au Théâtre de L’échangeur à Bagnolet, Tarantino au Rond-Point à Paris : les metteurs en scène Régis Hebette et Jean-Yves Ruf proposent K ou le paradoxe de l’arpenteur et Vêpres de la vierge bienheureuse. Deux spectacles d’une haute intensité, d’une remarquable qualité.

Régis Hebette dirige le théâtre l’Échangeur à Bagnolet, où il propose en ce moment K ou le paradoxe de l’arpenteur, d’après le Château, de Franz Kafka. Il en signe l’adaptation, la mise en scène, la scénographie. L’arpenteur se dit embauché pour effectuer son travail, se heurte à un tas d’intermédiaires soumis à des règles énigmatiques et n’ira pas au saint des saints, le château, où règne un comte inaccessible… Fable obscure, rendue relativement familière parce qu’elle a été explorée par d’innombrables interprétations, que Régis Hebette illustre de main de maître avec un humour inflexible, tout en cultivant les indispensables embardées vers l’étrange propres à l’auteur. L’efficience plastique déployée est d’une ingéniosité rare, avec théâtre d’ombres, lumières d’entre chien et loup (Éric Fassa), un climat de neige où glisser les pas d’insolite manière, des découpes instantanées dans les panneaux mobiles maniés à la force des bras par des comédiens vifs, astreints à plusieurs rôles.

Ghislain Decléty (l’arpenteur) s’affirme en homme droit empêché par les circonstances, face à des figures masculines grimaçantes diablement expressives (François Chary, Antoine Formica, Barthélémy Goutet), tandis qu’aux femmes (Célia Catalifo, Cécile Saint-Paul, Marie Surget) revient élégamment la part subtile de la liberté désirée. Du théâtre comme on n’en voit plus, rugueux, raffiné, épique, comme disait Brecht, désormais oublié. K ou le paradoxe de l’arpenteur devrait être vu dans des centres dramatiques. Ils ne répondent pas à l’appel. C’est chacun pour soi et le ministère reconnaît les siens.

Jean-Yves Ruf met en scène Vêpres de la vierge bienheureuse, d’Antonio Tarantino, dans la parfaite traduction de Jean-Paul Manganaro. Sur la scène du Rond-Point, l’acteur Paul Minthe entre dans une lumière gris-bleu, tenant en ses bras une urne funéraire censée receler les cendres de son fils. Au cours d’une longue coulée verbale, fuite de bouche, rituel de deuil en forme de vocero tribal, le fils, homosexuel prostitué, la mère, le père qui parle, les gens du quartier sont cités à comparaître dans notre esprit. Du grand art populaire puisé à la source gréco-latine. Jean-Pierre Léonardini

K ou le paradoxe de l’arpenteur : jusqu’au 29/10  à l’Échangeur, 59, av. du Général-de-Gaulle, à Bagnolet (93), l es 11-12 et 13/05/23 à Beauvais (60). Vêpres de la vierge bienheureuse : jusqu’au 30/10  au Théâtre du Rond-Point, 2 bis av. Franklin-Roosevelt, 75008 Paris. Texte édité aux Solitaires intempestifs.

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Vol au-dessus d’un nid d’antifascistes

Jusqu’au 30/10, au Théâtre des Bouffes du Nord (75), Tiago Rodrigues propose Catarina et la beauté de tuer des fascistes. Un spectacle  où le nouveau directeur du Festival d’Avignon interroge notre capacité, ou notre  incapacité, à trouver les armes pour combattre le fascisme.

Sur le tomber d’une nappe blanche qui recouvre une grande table apprêtée pour le repas, il est écrit : « Nào passarào ». No pasaran, ils ne passeront pas. Et pourtant, ils sont passés. Les fascistes sont passés. Hier, en Espagne, en Allemagne, en Italie, au Portugal. Aujourd’hui, ils sont là, siègent dans les parlements, certains aux portes du pouvoir, comme en Italie.

L’action se déroule non loin de Baleizao, une bourgade au cœur de l’Alentejo (une région du sud du Portugal), dans une petite maison cernée de chênes-lièges. Toute une famille, du grand-père aux petits-enfants, se retrouve, chaque année, pour tuer un fasciste. Elle se réunit là depuis que leur aïeule tua, en 1954, son soldat de mari qui n’avait pas bougé le petit doigt devant l’assassinat par son supérieur d’une jeune paysanne. Cette dernière s’appelait Catarina Eufemia. Elle avait 26 ans et travaillait dans les oliveraies. Elle était venue réclamer avec ses camarades quelques escudos d’augmentation de salaire. Elle mourra de trois balles tirées dans le dos. Devant le silence complice de son mari, devant ce qu’elle considère comme un féminicide fasciste, cette aïeule va instaurer un rite, à la fois dérisoire et terrible : tuer chaque année, à la même date, un fasciste lorsque chacun de ses descendants entre dans sa 26e année.

Ce jour-là est une fête. On prépare des pieds de cochon grillés. On boit. Tous, hommes et femmes, portent de longues jupes de paysanne. Tous s’appellent Catarina. On devise joyeusement, on s’engueule aussi. Autour du véganisme, car l’une des Catarina est désormais végane. Le plus jeune des Catarina, casque vissé sur les oreilles, s’extrait des conversations volontairement, sciemment. Oppose un silence, son silence. Peut-être celui, définitif, qui s’abat sur les filles de la Maison de Bernarda Alba, de Lorca… qui sait ? Même si Tiago Rodrigues ne cesse de citer Brecht à tout bout de champ. Les discussions vont bon train, menées par une troupe d’acteurs de haut vol, tandis que Catarina se prépare. Comme les autres Catarina avant elle, elle a préparé son coup, choisi sa cible, le leader d’un parti d’extrême droite qu’elle a piégé et enlevé pour l’amener dans la maison. Chaque chêne-liège qui a poussé dans le champ voisin est le tombeau de chaque fasciste assassiné. Celui-ci sera le 76e. Assis en bout de table, il assiste aux préparatifs de sa mort. Mais Catarina ne parvient pas à appuyer sur la gâchette. Sa main tremble. Elle refuse de se plier à ce rituel. Elle doute. Commencent alors de longs échanges, argument contre argument.

la rage et le désespoir

Quelle est la légitimité d’un tel geste ? Quelles sont son efficacité, sa nécessité, sa justification ? On n’est plus au temps de la dictature. Salazar est mort depuis belle lurette, balayé par la révolution des œillets. Catarina refuse d’exécuter cet homme. Entre les lois d’un État de droit et celles de sa famille, elle choisit de se conformer à la légalité institutionnelle. Il y a trois Catarina dans l’histoire, trois Iphigénie. Laquelle est la plus rebelle ? Devant l’incapacité de nos démocraties d’empêcher la montée des extrêmes droites et des nationalismes, que faire ? De quelles armes – symboliques – disposent les démocraties pour contenir ces irruptions néofascistes ? En Italie, Fratelli d’Italia, le mouvement de Giorgia Meloni, a exigé l’interdiction de la pièce…

À la fin, quand il ne reste plus rien, le fasciste se lève et prend la parole. Trente minutes de monologue dont la violence des mots va crescendo. Le sourire devient carnassier, jusqu’à en avoir la bave aux lèvres. Le public encaisse plus ou moins. On est censés applaudir, mais ce final nous prend à revers, dérange notre petit confort de spectateurs passifs. Certains huent, sifflent. Catarina et la beauté de tuer des fascistes nous renvoie à nos propres peurs, à notre impuissance à enrayer la montée de l’extrême droite, ici, en Europe, mais ailleurs aussi, au Brésil où Bolsonaro n’a pas dit son dernier mot. À cette grande panne démocratique qui frappe nos sociétés, où les moindres manifestations sont violemment réprimées par la police, où les syndicalistes sont sanctionnés, où toute velléité de contestation est étouffée dans l’œuf.

Que reste-t-il à la jeunesse quand, devant les détournements d’utopie, il ne reste que la rage et le désespoir ? Qu’un dramaturge s’attaque à de telles questions nous confronte à nos propres interrogations, nous interpelle sans esquiver ce qui peut nous déranger. Tiago Rodrigues appuie là où ça fait mal. Là où les politiques ont, pour la plupart, capitulé. En 1941, Woody Guthrie avait peint sur sa guitare : This machine kills fascists. Marie-José Sirach

Juqu’au 30/10, aux Bouffes du Nord. Cavaillon, les 7 et 8/11. Arles, le 9. Vandœuvre-lès-Nancy, les 12 et 13. Évry, les 15 et 16. Marseille, les 18 et 19. Amiens, les 22 et 23. Angoulême, les 25 et 26. Reims, les 29/11 et 01/12. Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.

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Les Pinçon-Charlot à l’œuvre

Le 26 septembre, disparaissait à Paris le sociologue Michel Pinçon. Avec Monique Charlot, sa compagne, il avait publié de nombreux ouvrages de recherche sur la haute bourgeoisie et les élites sociales. Hommage à l’ancien chercheur du CNRS

Les Pinçon-Charlot ? Ce couple de chercheurs n’a cessé depuis cinquante ans de fréquenter les riches de près ou de loin mais… en tout bien tout honneur ! Pour mieux les observer, comprendre leur mode de vie, de penser, leur façon d’entretenir « l’entre soi » et de transmettre valeurs et patrimoine…. Et à deux, c’est mieux,  en tout cas plus facile : il est plus aisé et plus convenable pour la grande bourgeoisie ou l’aristocratie de recevoir un couple sans craindre de subir l’agressivité supposée naturelle d’un homme ou l’incompétence supposée naturelle d’une femme seule ! Ayant souvent su gagner la confiance de leurs hôtes, ils commettront ainsi une vingtaine d’ouvrages sur la reproduction sociale des inégalités par le biais de la persistance de privilèges ancrés depuis plusieurs générations. Ils ausculteront tour à tour la pratique de la chasse à courre tout comme celle des « rallyes » qui permet de s’unir entre-soi, visiteront les châteaux et intervieweront les grandes familles, notamment les Rothschild.

Au début, fut une rencontre…. En 1965, sur les bancs de la Fac de Lille, plus précisément sur les bancs de la bibliothèque de l’Institut de sociologie. Tous deux très marqués bien sûr par « les héritiers » de Pierre Bourdieu qui fut le professeur de Michel. Ils étaient très différents : Monique Charlot, bien que fille du procureur de la République de Lozère, n’avait guère  fréquenté théâtre, musée ni même cinéma. En revanche, elle était à l’aise dans les milieux bourgeois alors que Michel Pinçon, fils d’ouvrier d’origine très modeste, avait beaucoup lu et avait une indépendance financière grâce à son travail de pion. Ces contradictions deviendront vite un  puissant moteur de complémentarité dans leur travail, sans doute aussi un  piment dans la complicité du couple. L’humour n’est pas non plus la moindre de leurs qualités.

Dans un entretien en 2015 au journal Libération, ils ne s’épargnent pas mutuellement. Monique lâche : «  Michel est flemmard, moi, je suis bosseuse » pour  ajouter aussitôt « je ne pourrais rien faire sans lui et vice-versa ». Sur leurs désaccords éventuels, Michel répond «  quelquefois, elle me prend le chou ! ». La relecture du texte est la phase la plus délicate. « Monique propose de supprimer mes paragraphes et moi je propose de supprimer les siens, ça augmente un peu la température » : on imagine aisément qu’on ne s’ennuyait pas chez les Pinçon-Charlot… Monique le confirme, « on s’est amusés comme des gosses dans toutes nos aventures, on travaille vraiment en bande organisée ». Autre caractéristique de ces deux brillants chercheurs, leur modestie… Lorsqu’on tente de les comparer à d’autres couples intellectuels mythiques (Beauvoir-Sartre, Triolet-Aragon, etc…), Michel répond : « nous, c’est plutôt le boulanger et la boulangère ».

Il n’empêche, ensemble ils ont mené main dans la main une carrière exceptionnelle de chercheurs, dont 37 années au CNRS jusqu’à leur départ en retraite en 2007. Les premières années ils travaillent sur des sujets séparés, Monique collaborant notamment avec les sociologues Paul Rendu et Edmond Préteceille. Puis, forts du constat de l’absence de travaux sur la grande bourgeoisie et les possédants, et de l’hypocrisie de nombreux sociologues qui se penchent exclusivement et parfois avec commisération sur la condition des plus modestes, ils s’engagent dans une grande enquête qui aboutira en 1997 à Voyage en grande bourgeoisie. Un travail rendu possible grâce au soutien de leur directeur de laboratoire Paul Rendu, issu de la grande bourgeoisie de Neuilly qui leur a donné accès à sa propre famille…

Le livre, à leur grand étonnement, a été vivement critiqué au sein de la communauté des chercheurs du CNRS. Non pas une critique scientifique sur le rendu de leur travail mais une sorte de condamnation morale : d’aucuns prétendaient que ce milieu les « fascinait »…. La base de leur travail ? Les entretiens qu’ils menaient en créant un rapport de proximité, répondant à des invitations dans les grands domaines et participant à des fêtes, tout en restant sous tension…. Paru en 2014, La violence des riches est une vaste synthèse de décennies de travaux sur le sujet et ce n’est pas un hasard s’il porte en sous-titre « chronique d’une immense casse sociale ». En effet, l’ouvrage démontre non seulement les mécanismes d’instauration des rapports de domination mais il donne à comprendre comment ils perdurent.

Les deux chercheurs pointent du doigt une responsabilité de connivence des gouvernants de tous bords, se rejoignant dans une même idéologie néolibérale, qui préservent et renforcent les intérêts financiers de la grande bourgeoisie. Notamment par des cadeaux fiscaux et une mollesse douteuse face à la fraude fiscale des plus riches. Parallèlement à la disparition de la conscience de classe ouvrière, le modèle apparaît alors comme naturel et la domination comme légitime, d’autant plus intimidant que la grande bourgeoisie détient un patrimoine important d’œuvres d’art. Cette fois-ci, ce ne sont pas leurs pairs mais ceux que Bourdieu nommaient « les chiens de garde », à savoir les journalistes, qui tentent de les discréditer. Enfin, plutôt certains journalistes que les Pinçon-Charlot désignent comme « bourgeoisistes » défendant leur classe sans l’assumer.

Lorsque ces derniers les qualifient de « richophobes pour les nuls », les deux sociologues peuvent y voir presque un compliment : ils ont réussi, au final, un très sérieux travail de vulgarisation en direction d’un public non spécialiste, lui ouvrant les yeux sur des mécanismes opaques dont il est  la première victime. Chantal Langeard

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Totale immersion en Arcadie

Jusqu’au 21/10 au théâtre de Sartrouville, le CDN des Yvelines (78), le metteur en scène et directeur Sylvain Maurice propose Arcadie. L’adaptation réussie du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, lauréate du prix du Livre Inter 2019. Une magistrale interprétation de Constance Larrieu, dans un féerique ballet de lumières.

L’Arcadie ? Une antique province grecque, selon Wikipedia, une terre idyllique où les habitants sont en contact direct avec les dieux… Un lieu fait homme, Arcady, dans l’imaginaire romanesque d’Emmanuelle Bayamack-Tam en ce troisième millénaire ! Un personnage énigmatique, gourou des temps modernes qui règne sur son domaine, Liberty House, lieu d’accueil pour individus déjantés, marginaux ou déclassés : supposé refuge à l’esprit libertaire, la tolérance et la permissivité sans frontières, la fusion des corps et des esprits en faveur du maître avant tout…

La famille de la jeune Farah y a trouvé refuge. La gamine de quinze ans, toujours adolescente et pas encore femme vraiment, semble se complaire dans cet univers qui bouscule les normes, invite la gente féminine à partager la couche du père fondateur de cette communauté aux étranges parfums… Un quotidien qui ne déplaît pas trop à la jeune fille à l’heure de la découverte du plaisir, du désir sous toutes ses formes. Jusqu’au jour où la métamorphose du corps questionne, bouscule la maturité de la pensée. D’un roman dense et foisonnant, fort de ses 400 pages, Sylvain Maurice en extrait la substantifique moelle pour nous conter alors, avec facétie et légèreté, les tribulations de Farah l’espiègle en quête de devenir. Qui s’interroge sur son statut, ce que veut dire être femme, ce qu’implique la construction d’une société où chacune et chacun compteraient pour un.

Le patron de Sartrouville est coutumier du fait : adapter des œuvres littéraires à la scène. Nombreux sont-ils, les spectateurs, à se souvenir de ses précédentes mises en scène, en particulier Réparer les vivants interprété par Vincent Dissez d’après l’ouvrage de Maylis de Kérangal, un éclatant et fort émouvant spectacle encore dans toutes les mémoires. C’est Constance Larrieu qui, cette fois, squatte les planches. Avec fougue et jubilation, tonitruante Farah à l’énergie débordante pour nous partager ses doutes existentiels, les interrogations sur son identité, sa conception de la vie-de la société-de la liberté. Autant de questions qui taraudent quiconque, de la jeunesse à la vieillesse, face au temps qui passe, au corps qui s’épanouit, à la conscience qui mûrit.

Un spectacle à la mise en scène enjouée, la mise en mouvement d’une pensée incarnée, sous les éclairs des éblouissants jeux de lumière de Rodolphe Martin. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21/10, au Théâtre de Sartrouville, le Centre dramatique national des Yvelines. Les mardi-mercredi et vendredi à 20h30, le jeudi à 19h30. Bus gratuit, aller-retour Paris/Sartrouville, sur réservation.

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Triple voyage pour la Colline…

Jusqu’au 30/12 au Théâtre de la Colline (75), trois voyages, trois points de vue, trois spectacles : Boulevard Davout, Et pourquoi moi je dois parler comme toi ?, Racine carrée du verbe être… Du plus proche au plus lointain, trois regards sur le monde : parfois incongrus, souvent déroutants, toujours percutants.

Tout commence à l’est de Paris, dans le 20ème arrondissement. Boulevard Davout, très précisément… Sur le toit de la piscine municipale, à la tombée de la nuit, se rencontrent un homme et une femme aux mines pas très engageantes : l’une aux allures de clocharde, l’autre aux intentions suicidaires ! Une entrée en matière quelque peu flippante pour ce voyage itinérant concocté par le collectif OS’O, qui nous conduira ensuite à l’inauguration d’un chantier de construction, enfin à la rencontre d’un immigré qui squatte un terrain vague. Un spectacle déambulatoire imaginé en plein confinement, qui nous invite à regarder le quartier autrement, derrière les murs à poser un regard autre sur ses habitants.

Un homme terrassé par la solitude ou la misère sociale qui pleure la perte de son animal de compagnie et une femme pas mieux lotie qui tente de lui remonter le moral, un architecte aux projets utopiques qui voit ses rêves d’un habitat enchanteur et solidaire s’effondrer sous la coupe de l’affairisme et de la rentabilité, un travailleur africain à l’humour communicatif qui loge dans sa voiture à défaut d’hébergement : entre fiction et réel, comique de situation et tragique de l’existence, un voyage qui se prolonge bien au-delà du boulevard Davout pour déboucher, jusqu’au 16 octobre, dans l’impasse d’une société en mal d’humanité.

La parole, le langage sont les maîtres-mots sur le plateau du petit théâtre ! Un duo au talent certain, la comédienne Anouk Grinberg et le musicien Nicolas Repac nous donnent rendez-vous au pays des rejetés, des ignorés, des déclassés et internés. Qui, dans l’anonymat et l’indifférence des prétendus bien-disants et bien-pensants, ont écrit et conté leurs rêves et aspirations, décrit et dénoncé leurs quotidien et conditions d’enfermement. Un hymne à la parole enfin proférée… Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? nous embarque à l’écoute de mots bruts, « de l’art brut, on connaît la peinture, la sculpture, les broderies, mais pas les textes bruts » commente Anouk Grinberg, entre folie assumée et déraison exacerbée un bel et déroutant envol au pays de celles et ceux que l’on a refusé d’entendre.

Après avoir rassemblé une série de textes parus aux éditions Le passeur, l’artiste les modèle en un spectacle coloré et enjoué, tout à la fois d’une force et d’une tendresse inouïes. Dans une mise en scène judicieusement orchestrée par Alain Françon, entre deux airs de musique d’une enivrante écoute, s’invitent au micro des textes d’une éclatante beauté qui forcent surprise et admiration. « Ces êtres à fleur de peau parlent de nous, et parlent dans des langues qui méritent une vraie place dans la littérature, pas seulement celle des fous », témoigne la comédienne. « Avec les écrits bruts, on est à la source de pourquoi l’écriture vient, pour faire monter la vie, pour s’ébrouer du malheur et en faire des feux de camps, pour faire vivre l’esprit« . Entre mots interdits et poètes maudits, jusqu’au 20 octobre un voyage d’une fulgurante intensité où le Verbe prend note et vice-versa : la parole outragée, la parole brisée, la parole martyrisée mais enfin la parole libérée !

Nous quittons les terres d’asile pour des contrées plus lointaines. Celles du Liban, en cette journée mortifère d’août 2020 quand explosent le port et la ville de Beyrouth, une date emblématique pour nous conter la vie, plutôt les choix de vie hypothétiques, divers et variés, d’un dénommé Talyani Waquar Malik. Selon le cours du destin, au gré des circonstances et de l’insondable Racine carrée du verbe être, tout à tour vendeur de jeans à Beyrouth, chirurgien réputé à Rome ou condamné à mort à Livingstone… Comme à l’accoutumée, le franco-canadien libanais Wajdi Mouawad s’inspire de son parcours de vie pour écrire et mettre en scène cette authentique saga de près de six heures, entrecoupée de deux entractes ! Une explosion prétexte, un pays traversé par la guerre depuis des décennies, armes et clans, qui somme chacune et chacun à se déterminer : rester ou fuir le pays ?

Une question que se pose donc Mouawad : que serait-il devenu, lui l’enfant, si sa famille avait décidé d’émigrer à Rome plutôt qu’à Paris en 1978 ? D’où cette longue déambulation dans l’espace et le temps qui, au fil d’événements aussi improbables qu’incertains, se transforme en une sulfureuse méditation tragi-comique sur les aléas de l’existence, des choix de vie qui n’en sont pas vraiment… Entre fantasme et réalité, désir et délire, se déploient alors dans toute leur complexité les itinéraires croisés, et supposés, d’un homme, d’une famille, d’une fratrie : par dessus les mers, par delà les frontières. Un voyage au long cours dont on savoure les péripéties, où l’on pleure et rit au gré de situations ubuesques ou rocambolesques. Entre raisin sans pépins et hypothétiques calculs mathématiques, explosant de vitalité sur la grande scène du théâtre, une bande de comédiens aux multiples identités nous interroge jusqu’au 30 décembre : être ou ne pas être selon la racine jamais carrée de notre devenir ? À chacun de risquer une réponse, sans doute fort illusoire. Yonnel Liégeois

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Annie Ernaux, Nobel de littérature

Le jeudi 6 octobre, l’Académie royale suédoise a décerné son prix Nobel de littérature 2022 à Annie Ernaux. Chantiers de culture se réjouit fort de cette haute distinction internationale attribuée pour la seizième fois à un écrivain français depuis sa création en 1901. Huit ans après Patrick Modiano, quatorze ans après Jean-Marie Gustave Le Clézio, Annie Ernaux est couronnée pour l’ensemble de son oeuvre : des Armoires vides, son premier livre en 1974 au Jeune homme paru en mai 2022.

En 1984, Annie Ernaux reçoit le prix Renaudot pour La place, en 2008 de multiples prix pour Les années, dont le prix de la Langue Française et le prix François-Mauriac de l’Académie Française… Du supermarché au RER, de l’avortement à la dénonciation de l’état d’Israël, de l’exploitation à la libération de la femme surtout, aucun sujet n’échappe à la réflexion et à la plume de l’écrivaine. Une femme d’intelligence et de cœur, native de Normandie et citoyenne de Cergy (95). Issue d’un milieu social modeste, une intellectuelle qui n’a jamais oublié ses origines malgré son intrusion dans un autre monde grâce aux études, professeure et agrégée de lettres. Solidaire du mouvement des gilets jaunes et soutien de Jean-Luc Mélenchon à la récente élection présidentielle…

Entre mémoire individuelle et mémoire collective, oscille la plume de la romancière. Qui refuse d’être identifiée sous le label « littérature autobiographique », même si ces écrits s’enracinent dans une enfance et une jeunesse, le rapport aux géniteurs et à une culture sociale qui lui sont propres…

« Je me considère très peu comme un être singulier, au sens d’absolument singulier, mais comme une somme d’expérience, de déterminations aussi, sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent), le tout formant, oui, forcément, une subjectivité unique. Mais je me sers de ma subjectivité pour retrouver, dévoiler les mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs ».

Annie Ernaux revendique une écriture « sans jugement, sans métaphore, sans comparaison romanesque », un style « objectif qui ne valorise ni ne dévalorise les faits racontés ». Affirmant haut et fort qu’il n’existe « aucun objet poétique ou littéraire en soi », et que son écriture est motivée par un « désir de bouleverser les hiérarchies littéraires et sociales en écrivant de manière identique sur des objets considérés comme indignes de la littérature, par exemple les supermarchés, et sur d’autres, plus nobles, comme les mécanismes de la mémoire ou la sensation du temps ».

Une œuvre puissante et bouleversante, telle Mémoire de fille, publiée essentiellement chez Gallimard, en poche Folio… Est parue dans la collection Quarto en 2011, Écrire la vie, une anthologie qui rassemble la plupart de ses écrits d’inspiration autobiographique et propose un cahier composé de photos et d’extraits de son journal intime inédit. Lors de la parution des Années, Annie Ernaux accorda un entretien exclusif à Chantiers de culture qu’il s’honore de remettre en ligne. Yonnel Liégeois

Une femme entre les lignes

Livre bilan d’une vie, autant que livre mémoire d’une génération, Les années d’Annie Ernaux nous plonge dans la France des années 60 jusqu’à nos jours. Un récit magistral qui place la figure de la femme dans le temps comme héroïne centrale du livre.

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« Dès l’âge de 40 ans, j’envisageai de me retourner sur ce que j’avais vécu, surtout sur ce que j’avais vécu comme femme », souligne Annie Ernaux, « depuis le temps de la guerre jusqu’aux années 80 ». Très vite cependant, mûrissant son projet, l’auteure découvre que quelque chose achoppe. « Comment saisir ma vie alors qu’elle se trouvait déposée dans tout ce qui m’a traversé ? Les événements vécus, les lectures faites, les milieux croisés : la France paysanne de ma jeunesse, les événements de mai 68, le problème de l’avortement pour la femme ».

« Dans ce livre, je regarde les choses de la même manière que dans les précédents. J’ai toujours replacé les épisodes de ma vie, celles de mon père ou de ma mère par exemple, dans leur contexte historique et social. Seule, la forme change dans Les années, la question du temps en est ici le vrai sujet. Le temps, l’histoire et une vie dans l’histoire… Les citations d’Ortega Y Gasset et de Tchekhov, en exergue de mon livre, explicitent bien ma démarche : tous, autant que nous sommes, on nous oubliera mais tous, nous voulons laisser une trace ! D’où cette ambition, qui m’a longtemps terrorisée : transmettre par des mots, par des images, par la langue ». Et de clore ainsi son livre, par cette phrase magnifique : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

Que nous transmet donc, de si vital et fondamental, l’auteure des Armoires vides et de La place ? En atteignant le « nous » à partir du « je », en recadrant l’histoire « d’elle, Annie Ernaux » dans l’histoire de toute une génération, elle croise les mémoires pour nous conter en phrases parfois sèches mais ciselées avec finesse la traversée de l’Histoire par une femme singulière qui devient « la » femme, autant de chair que de symbole. Avec cette obsession du corps des années soixante, l’évolution vestimentaire autant que celle des mœurs, le grand combat en faveur de l’avortement et la figure emblématique que fut Simone de Beauvoir en ce temps-là pour toutes celles qui se revendiquaient du « deuxième sexe ». Au gré des décennies qui filent et laissent leurs empreintes sur le corps, le visage ou les mains, le long apprentissage d’une femme pour conquérir la liberté : celle de s’habiller, de travailler, d’aimer et de penser.

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« Bien avant 1968, Simone de Beauvoir a eu une influence considérable. Toutes les femmes qui lurent à cette époque Le deuxième sexe en furent bouleversées. Pour moi et bien d’autres, nous nous retrouvions en face de notre propre condition. Le fonctionnement de la société et ses interdits non explicites condamnaient la femme à suivre la tradition, en dépit de leurs souhaits et désirs autres, le mouvement féministe qui apparaîtra dans les années 70 lui doit beaucoup. Tout ce qui fut obtenu par la loi demeure encore aujourd’hui très fragile et les mentalités n’ont pas considérablement évolué : la femme demeure toujours illégitime en bien des domaines. On va toujours chercher le point faible d’une femme, son apparence par exemple, jamais ou rarement celui d’un homme. C’est d’abord l’éducation des garçons qu’il faudrait changer ».

D’où la volonté « littéraire » d’Annie Ernaux, dans Les années, de remettre les choses à leur place : les bouleversements de la société sur soixante ans, même vécus sans mesurer leur importance à ce moment-là, qu’il s’agisse des événements de mai 68 ou de l’entrée massive des femmes en littérature. Au risque d’user de mots très souvent galvaudés, un chef d’œuvre qui incitera nombre de lectrices et lecteurs à (re)découvrir ses ouvrages antérieurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

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Le théâtre, émotion et plaisir

En tournée jusqu’à fin 2022, le thEâtre de l’Ultime présente Qu’est-ce que le théâtre ? Une pièce drôle et loufoque qui retrace le parcours du spectateur : de la réservation au renoncement ou… au plaisir ! Rencontre avec Claudine Bonhommeau et Loïc Auffret, les deux interprètes.

Jean-Philippe Joseph – Vous jouez Qu’est-ce que le théâtre ?, d’Hervé Blutsch et Benoît Lambert. Une pièce qui déconstruit, avec humour, un certain nombre d’idées reçues…

Loïc Auffret – Oui, les auteurs se sont amusés à écrire une vraie-fausse conférence sur les stéréotypes, les peurs, les freins qui font que 12% seulement des Français vont régulièrement au théâtre : pourquoi réserver si longtemps à l’avance ? Est-ce qu’on doit lire les critiques avant ? Est-ce qu’on peut tousser, dormir ? Est-ce qu’on va se faire chier ?

Claudine Bonhommeau – Le texte multiplie les ruptures, on passe d’un personnage à l’autre… C’est drôle, loufoque, jubilatoire ! Tout ça, avec zéro décor, zéro lumière. C’est la magie du théâtre, il suffit de peu de choses : un texte, des comédiens et l’imaginaire des spectateurs.

J-P.J. – Vous retrouvez-vous dans les questions que se posent la plupart des spectateurs ?

L.A. – Complètement ! J’avais la même appréhension par rapport à l’opéra. Je n’y étais jamais allé avec mes parents. La première fois que j’y ai mis les pieds, j’avais 28 ans, ça m’a touché. Depuis, dès que j’ai l’occasion, j’y retourne. Après, il y a des codes. Je me suis longtemps demandé, par exemple, pourquoi dans les concerts de musique classique le public n’applaudissait pas à la fin d’un mouvement…

C.B. – Ce sont des choses que l’on apprend petit à petit. Mais ce n’est pas un drame si les gens applaudissent entre les scènes. Au moins, ça montre qu’ils sont contents d’être là, avec nous. Rien ne fait plus plaisir qu’un spectateur qui dit que la pièce lui a donné l’envie d’aller plus souvent au théâtre.

L.A. – Sans spectateurs, on n’est rien. Les directeurs de salles rament pour aller chercher le public, un par un. Monter Qu’est-ce que le théâtre ? était l’occasion de faire notre part de boulot, de dire aux gens : « Venez, le théâtre est fait pour vous, pas besoin d’avoir un QI de 130 » !

J-P.J. – Quel est votre meilleur souvenir de théâtre, pour l’une et l’autre ?

C.B. – Grand peur et misère du IIIème Reich, de Bertolt Brecht, mis en scène par Didier Bezace… J’ai ri, j’ai pleuré, c’était visuellement beau, plein de poésie, politiquement engagé. J’en suis sortie avec l’envie d’agir, de faire bouger les choses. Comme au retour d’une manif réussie !

L.A. – C’est difficile, il y en a beaucoup…Je dirais Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat. Pour l’écriture, l’univers visuel, l’éclairage… Il m’arrive de repenser à un spectacle vingt, trente ans après, avec la même émotion.

J-P.J. – Que direz-vous à celles et ceux que la sortie au théâtre angoisse ?

C.B. – Qu’il n’y a pas qu’un seul théâtre, comme il n’y a pas qu’une seule musique…

L.A. – Que ça ne fait pas mal. Tout ce que l’on risque, c’est d’avoir du plaisir, de rire, de s’évader… On voit tous des spectacles auxquels on ne comprend rien. Ce n’est pas pour autant que l’on est con ou que c’est de notre faute.

C.B. – On se souvient de spectacles qui nous ont fait vibrer, même l’espace de quelques minutes seulement. On espère revivre ces mêmes émotions quand on y retourne, ça ne marche pas à tous les coups. Une fois, le maire d’un petit village est venu nous voir à la fin d’une représentation pour nous dire « Finalement, le théâtre, c’est comme le foot. Parfois, il ne se passe rien pendant 90 minutes et pourtant, ça ne m’empêche pas d’y retourner ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photos Daniel Maunoury.

Le thEâtre de l’Ultime, 4 rue Célestin Freinet, 44340 Bouguenais (Rens. : 09.80.59.60.77) : contact@theatredelultime.fr

Aux salles, citoyens !

Avant la pandémie, la part de la population indiquant se rendre au théâtre une fois par an était de 19%. Selon le ministère de la Culture, les trois facteurs les plus discriminants dans l’accès aux salles sont le lieu d’habitation (ville/campagne), le niveau de diplôme et la catégorie socioprofessionnelle. Depuis la levée des restrictions sanitaires, la fréquentation des théâtres aurait baissé de 20 à 25% par rapport à 2019.

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Femmes esclaves, femmes leaders

Rebecca Hall publie Wake, l’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes d’esclaves. Petite-fille d’esclave, la juriste et historienne a transformé sa thèse en roman graphique. L’incroyable récit de ces héroïnes aux destins cachés, effacées de l’histoire, traduit par Sika Fakambi.

Rebecca Hall est avocate, historienne. Elle a choisi de transformer sa thèse sur l’esclavage en un roman graphique. Un choix ? Pas tout à fait. Tout comme les héroïnes aux destins cachés qu’elle révèle ici, Rebecca Hall a, elle aussi, souffert de mise à l’écart parce que femme, parce que noire. « Le stade ultime pour guérir du trauma, c’est lorsque ce passé, nous l’intégrons à qui nous sommes », écrit-elle. « Il devient une part de nous, que nous reconnaissons, et qui nous éclaire sur le monde ».

De sa somme de recherches réalisées entre New York et Londres, d’archives compulsées dans les municipalités, les cours de justice, les compagnies d’assurances, est née une création hybride. L’autrice y mêle son enquête en progression, ses sentiments et son appréhension de l’horreur que ses investigations mettent au jour, sa compréhension du monde. Aujourd’hui ne peut échapper à hier, « nous nous servons de ce qui nous hante pour interroger cette soi-disant vérité de notre existence », note-t-elle encore.

Insurgées sur les bateaux négriers

Rebecca Hall situe son histoire dans ce sillage, « wake » en anglais, auquel le titre fait référence. L’avocate a observé ses plaignantes noires « recevoir en dommages et intérêts la moitié des indemnités versées à mes plaignantes blanches, pour le même type d’affaire ». Elle-même s’est vu refuser l’accès aux archives d’une cour d’assises locale pour de fallacieux prétextes. « Les vainqueurs, eux, ont besoin que nous continuions d’habiter cet au-delà de l’esclavage », dénonce-t-elle. Alors Rebecca Hall résiste, persiste. Et raconte sa découverte : contrairement à ce que dit l’histoire officielle, de nombreuses femmes esclaves ont été meneuses de révoltes, quasi systématiquement même lors des traversées en Atlantique au XVIIIe siècle.

Pourtant, leurs noms n’apparaissent pas dans les procès, leurs gestes sont tus. La résistance violente ne peut être féminine pour leurs contemporains. Les historiens qui suivront garderont les mêmes œillères. Mais l’avocate recueille les indices, multiplie les sources originales. Et s’aperçoit qu’un navire sur dix essuyait des révoltes. Si les femmes prennent souvent l’initiative, c’est parce qu’elles peuvent se déplacer sans fers sur le gaillard d’arrière, contrairement aux hommes retenus entravés dans la cale. Naïvement, l’équipage les imaginait inoffensives et, surtout, tenait à les avoir à disposition, abusant d’elles à tout moment. Comment ont-ils pu ignorer la puissance que crée l’humiliation ? L’assurance des vainqueurs dominateurs sans doute.

Pourquoi avoir mis sous silence l’existence de ses insurrections au féminin ? Pourquoi l’identité de ces femmes est-elle niée, citée par numéro ou sous des surnoms « Garce de Négresse », « Négresse démoniaque », lors de procès ? « Quand on est convaincu qu’une chose n’existe pas, on ne la cherche pas », assure l’autrice. « Et même quand on tombe dessus, on ne la voit pas ».

Rebecca Hall rétablit aujourd’hui une vérité et fait avancer l’histoire, suscitant reconnaissance, colère, gratitude et solidarité chez la philosophe féministe Donna Haraway, qui fut aussi sa directrice de thèse. Et l’admiration, chez Angela Davis ! À nous de la rendre visible. Kareen Janselme

Wake, l’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes esclaves, de Rebecca Hall et Hugo Martinez, traduction de Sika Fakambi. Ed. Cambourakis, 208 p., 22€.

« Cet ouvrage m’a émue aux larmes et a suscité en moi reconnaissance, colère, gratitude et solidarité »
Donna Haraway

« Le récit captivant de l’action décisive des femmes noires dans les révoltes d’esclaves et l’histoire spectaculaire du travail de recherche engagé qui en a permis la découverte »
Angela Davis

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Georges Bataille, l’insaisissable

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro de septembre/octobre à Georges Bataille. Selon les commentateurs et exégètes, un auteur « insaisissable » qui a mêlé tous les genres : poésie-récit-essai.

C’est paradoxalement que les postérités s’établissent parfois. Celle de Georges Bataille (1897-1962), plus qu’aucune autre. De cette œuvre dont on avait parlé si peu, lui vivant, il y avait peu de chances que l’on parlât davantage, lui mort. Il faut dire qu’il semble s’être plu à semer le trouble chez ses lecteurs, lui qui affirmait : « Je dirai volontiers que ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir brouillé les cartes. » Insaisissable Bataille.

Passant sans cesse en contrebande les frontières établies entre les disciplines, traitant les sujets les plus sulfureux, exposant les vues les plus originales, il aura tout fait pour déstabiliser ses lecteurs les plus bienveillants. En effet, poésie, récit ou essai, quel que soit le genre exploré, Georges Bataille s’est employé à transgresser systématiquement les usages. Il aura abordé, toujours de manière originale, des questions qui appartenaient traditionnellement à l’économie, la politique, l’anthropologie, l’histoire de l’art, la sociologie, et ce avec une manière unique de travailler la langue.

C’est sans doute cette singularité qui, précisément, lui valut l’admiration et l’amitié d’écrivains et de penseurs parmi les plus importants de notre XXe siècle. Et qui, de nos jours encore, fait de son œuvre multiple, intense et hétérogène, une référence pour de nombreux lecteurs. Jean-Baptiste Para

Dans ce même numéro, la rédaction consacre un cahier au poète Jean-Luc Steinmetz qui questionne la possibilité qu’aurait encore la poésie de dire notre monde actuel. En prélude au Salon de la revue (les 15 et 16/10, Halle des Blancs-Manteaux à Paris), Ent’revues organise, le 22/09 à 18h30, une rencontre avec l’auteur qui aura lieu au siège de l’association (54 bd Raspail, 75006 Paris, entrée libre).

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Godard, le génie subversif

Le 13 septembre 2022, un géant du cinéma a déserté l’écran, Jean-Luc Godard est mort. « Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? » rimait Aragon à la une des Lettres françaises, le 9 septembre 1965, pour la sortie de Pierrot le Fou. Godard n’a jamais répondu qu’en brouillant sans cesse les codes, comme on dit.

Il a autopsié le cinématographe, pour voir et montrer ce qu’il avait dans le ventre. De cette opération, un autre art du film est né, infiniment libre, coupant, monté cut, semblable à l’improvisation du jazzman ou à Picasso réinventant la peinture après l’avoir déconstruite. Truffaut, avant leur brouille, disait : « Godard a pulvérisé le système, il a fichu la pagaille dans le cinéma… » À bout de souffle a tout changé.

Qu’est-ce que l’art ? Je suis aux prises de cette interrogation depuis que j’ai vu le Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, où le Sphinx Belmondo pose à un producteur américain la question : Qu’est-ce que le cinéma. Il y a une chose dont je suis sûr, aussi, puis-je commencer tout ceci devant moi qui m’effraye par une assertion, au moins, comme un pilotis solide au milieu des marais : c’est que l’art d’aujourd’hui, c’est Jean-Luc Godard. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965

Il n’a jamais dérogé à sa règle d’« organisateur conscient du film », en maîtrisant tous les postes, de l’écriture à l’image, au son, à la musique et au sens toujours surprenant, fertile dans la culture du paradoxe, ce synonyme poli de la contradiction. En lui, le poète visuel se double d’un théoricien averti, d’un dialecticien aussi surprenant que Brecht, par exemple. En témoignent ses Histoire(s) du cinéma (1988-1998) éditées par Gallimard.

Subjuguant son monde, il a été adoré et haï. Les maoïstes français n’aimaient pas la Chinoise ; les juifs américains le jugeaient antisémite parce qu’il prenait fait et cause pour les Palestiniens… Il faisait face à toute polémique de la même voix inimitable, étrangement grave, un peu suisse, semée de blancs dans le discours avec un rien d’insolence pince-sans-rire.

Qu’est-ce que j’aurais dit, moi, si Belmondo ou Godard m’avait demandé : qu’est-ce que le cinéma ? J’aurais pris autrement la chose, par les personnes. Le cinéma, pour moi, cela a été d’abord Charlot, puis Renoir, Buñuel, et c’est aujourd’hui Godard. Voilà, c’est simple. On me dira que j’oublie Eisenstein et Antonioni. Vous vous trompez : je ne les oublie pas. Ni quelques autres. Ma question n’est pas du cinéma : elle est de l’art. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965 

Nous traitons par ailleurs de son œuvre entier, fait de films phares et, à un moment donné, d’interventions d’agit-prop gauchistes. Rien à jeter, il faut tout prendre chez un artiste de cette trempe qui a su filmer avec une telle intensité les affres de l’amour et les vertiges politiques de la société de son temps. La Suisse n’est pas que le pays des coucous et du chocolat au lait. Elle produit, de temps en temps, un Marat et un Godard.

Pendant que j’assistais à la projection de Pierrot, j’avais oublié ce qu’il faut, paraît-il dire et penser de Godard. Qu’il a des tics, qu’il cite celui-ci et celui-ci là, qu’il nous fait la leçon, qu’il se croit ceci ou cela… enfin qu’il est insupportable, bavard, moralisateur (ou immoralisateur) : je ne voyais qu’une chose, une seule, et c’est que c’était beau. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965

À l’ère du streaming et des blockbusters, l’effacement du génie subversif de Godard nous signale que le septième art du XXe siècle a définitivement mis la clé sous la porte. Jean-Pierre Léonardini

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Classé dans Cinéma, La chronique de Léo

Adieu, Godard !

Le 13 septembre 2022, un géant du cinéma a déserté l’écran, Jean-Luc Godard est mort. Dans la petite lucarne comme à la radio, les éloges pleuvent. En hommage à ce monument du 7ème art, Chantiers de culture vous propose la (re)lecture de l’article sensible, empreint de justesse et de passion, que signait Jean-Pierre Burdin dans ces colonnes en juin 2014, à l’heure de la sortie d’Adieu au langage. Yonnel Liégeois

Printemps 2014,  je sors d’un film de Jean-Luc Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’Adieu au langage, n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

Nuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, dans la petite chambre de l’hôtel, Le poids du papillon. Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet Adieu au langage explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes. Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal !

Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages. C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brûlant de l’actualité ?

Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre. « Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ?

Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Michel Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans ! Jean-Pierre Burdin

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Récit et chant d’exil kurde

Le 09/09 à Marseille (13), les 12 et 13/09 au Théâtre Paris-Villette (75), Élie Guillou propose Happy Dreams Hotel. Une nouvelle création, où l’auteur et metteur en scène poursuit sa documentation poétique de la tragédie d’un peuple sans État. Entre conte, théâtre et ballade, un récit qui touche au cœur.

Dispersé en Turquie à plus de 50 %, en Iran à près de 25 %, en Irak à plus de 15 % et en Syrie à 5 %, le peuple kurde est sans État, l’Iran et l’Irak en reconnaissant tout juste deux régions. Élie Guillou, metteur en scène et auteur, découvre la tragédie et la lutte kurdes en 2012 lors d’un voyage en Turquie, et y consacre une première pièce, Sur mes yeux, en 2018 . Dans une nouvelle création, Happy Dreams Hotel, qu’il écrit et met en scène avec le Théâtre du passeur, il raconte l’histoire d’Aram Taştekin, dramaturge et comédien, arrivé en France en 2017 après avoir été contraint de fuir le régime d’Erdoğan. Tous deux s’étaient rencontrés à̀ Diyarbakir, dans l’Est de la Turquie, où Aram était comédien dans la troupe municipale. Il a depuis obtenu l’asile politique, a été l’assistant de Peter Brook sur la création Why ?, en 2019, et ses projets sont accompagnés par l’Atelier des artistes en exil dont il est membre.

Élie et Aram ont élaboré ce texte biographique dans les deux langues, français et kurde mais aussi avec des mots en turc et en anglais, travaillant les sonorités et la musicalité comme une matière première. Le texte est né du vécu d’Aram et de ses compatriotes, mais aussi de la complicité et des échanges de deux amoureux de poésie et de musique. Oscillant entre tragédie et comédie, désespoir et utopie, il porte avec distance et humour la parole de ceux qui reviennent de loin. Elle est incarnée avec brio et enchantement par Aram, rejoint au plateau par Neşet Kutas, un musicien d’exception qui a aussi quitté la Turquie pour la France et lui donne la réplique pour faire vivre les multiples personnages et épisodes de ce récit proustien. Il interprète le cousin – de deux ans son aîné – avec qui Aram commet toutes les transgressions de l’enfance et de l’adolescence et dont il partage les aspirations à la révolte et à la liberté. Aussi décide-t-il de l’accompagner lorsque ce dernier s’apprête à rejoindre la guérilla à Mus, dans l’est de la Turquie. Ils atterrissent dans un hôtel – dont la chambre sert de cadre à la mise en scène, espace clos et étroit mais où les fenêtres s’ouvrent vers l’inconnu et l’infini – et passent la nuit, comme dans une veillée d’armes, à évoquer leur vie par fragments.

L’on apprend qu’ils gardaient les agneaux ensemble et que leur découverte du coca-cola – pris pour du vin ! – avait privé leur village d’eau potable durant plusieurs jours. On apprend surtout, comme lui enseigne son père, qu’en Turquie les Kurdes ont deux prénoms, celui du village et celui de l’État. « Le premier c’est en kurde, le deuxième c’est en turc ». Et qu’il vaut mieux ne pas se tromper dans l’usage de l’un ou de l’autre. On entend le récit des brimades qu’il lui faut subir à l’école, de l’arrestation des hommes et du village incendié par les soldats turcs précipitant sa famille dans l’exode jusqu’à Diyarbakir. Mais on entend aussi l’acharnement à vivre à tout prix. À Diyarbakir, il y a l’électricité, le satellite et les films de Yilmaz Guney qui donne une voix internationale aux Kurdes. Les murs semblent infranchissables mais ils se recouvrent du mot Berxwedan, Résistance. Sous toutes ses formes. En cachette des parents, les deux cousins font un voyage à Antalya où, au lieu de vivre le luxe fantasmé, ils travailleront à l’Hôtel  Happy Dreams – qui donne son titre à la pièce. Aram y découvre le théâtre et sa puissance subversive lorsqu’il veut monter le Tartuffe de Molière où il est question « d’un prêtre manipulateur. Il parle de religion mais il pense qu’à l’argent. Comme Erdoğan ». Entre conte, théâtre et ballade, ce récit nous touche au cœur. Marina Da Silva

Le 09/09 à la Friche de la Belle de Mai à Marseille, les 12 et 13/09 au Théâtre Paris-Villette ( dans le cadre du festival spot #9), les 15 et 16/11 au centre culturel le Forum à Boissy-Saint-Léger.

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