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Un loup dans les froufrous

Grand prix du livre de la mode, signé de l’anthropologue Giulia Mensitieri et disponible désormais en édition de poche, Le plus beau métier du monde lève le voile sur les coulisses du milieu. À l’heure des grands défilés, derrière la façade glamour, prospère une industrie qui se repaît de l’exploitation de travailleurs créatifs.

Eva Emeyriat – Pourquoi cet intérêt pour le secteur de la mode et du luxe en tant qu’anthropologue ?

Giulia Mensitieri – Lorsque j’étais doctorante à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), j’ai été saisie par le décalage produit entre le regard admiratif porté sur mon statut et la réalité de mon quotidien, plutôt galère, parce que plus personne ne finance de bourse. J’ai eu envie d’enquêter sur ces nouvelles formes de précarité « prestigieuses ». J’ai alors rencontré une styliste photo. Cette femme, qui travaillait pour de grandes marques et portait des habits de luxe, n’avait en même temps pas de quoi payer son loyer ou simplement se soigner. Sa situation est la norme dans la mode ! Un secteur dont on ne connaît rien du travail qui y est produit, alors qu’il nous bombarde constamment de ses images. La mode est intéressante, car elle agit comme une loupe sur le monde du travail. C’est le lieu de l’individualité par excellence. Tout ceci est éminemment néolibéral.

E.E. – Dans Le plus beau métier du monde, vous décrivez la mode comme un écran du capitalisme moderne. Qu’entendez-vous par là ?

G.M. – La mode est une industrie qui vend du désir. Elle montre à quel point le capitalisme a besoin de l’imaginaire pour vivre. Elle est aussi l’une des industries les plus puissantes au monde, la seconde en France, la plus polluante sur la planète avant le pétrole, en raison de la production textile. Sa puissance symbolique, économique et environnementale, est hallucinante mais, en dépit de son excellente santé financière, elle a réussi à rendre le travail gratuit ! Cette dynamique du travail gratuit est un élément central de la production capitalistique. On la retrouve dans d’autres univers : la photo, l’édition, l’architecture ou bien la musique…

E.E. – Des stagiaires paient les repas des équipes lors de shooting photos, des mannequins sont rémunérés un bâton de rouge à lèvres pour un défilé… Pourquoi acceptent-ils cela ?

G.M. – Plus on travaille pour une marque prestigieuse, moins il y a d’argent… L’aspect créatif, l’adrénaline, la lumière font tenir les gens. La reconnaissance sociale est aussi fondamentale. Pouvoir dire « je bosse dans la mode », c’est valorisant. Il y a aussi des cas de domination de travail plus classiques, que l’on peut avoir partout. Les gens sont tellement sous pression qu’ils n’ont plus la force de chercher ailleurs.

E.E. – Que nous dit la mode du monde du travail d’aujourd’hui ?

G.M. – Pour la génération de ma mère, le travail payait l’emprunt de la maison, les vacances… Le compromis fordiste classique. À partir des années 1980, le capitalisme s’est approprié des modèles d’existence « bohémiens » issus des mouvements contestataires des années 1960. On refuse la monétarisation de l’existence, l’aliénation du travail salarié, pour se tourner vers la réalisation de soi… Ces notions ont été injectées dans le modèle néolibéral qui valorise la responsabilité de l’individu, dans sa réussite ou son échec. C’est un changement majeur : le travail est un lieu où l’on se construit d’abord comme individu, l’argent vient après. L’auto-entreprenariat n’est pas qu’un statut, c’est aussi l’idée qu’on doit vendre son image… Les gens sont prêts à s’auto-exploiter, la précarité est intériorisée.

E.E. – Des personnes s’en sortent-elles ?

G.M. – Hormis les célébrités, il y a celles qui renoncent au glamour. Elles travaillent pour des marques plus commerciales et deviennent salariées, avec des horaires. D’autres ouvrent leur boutique de créateur, il n’y a plus l’hystérie des défilés, le luxe. Propos recueillis par Eva Emeyriat

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XY, l’abécédaire poétique

Du 07 au 18/09, la compagnie XY propose Möbius à Chaillot (75), le Théâtre national de la Danse. Une incroyable valse poétique de portés acrobatiques, la grâce et la beauté au rendez-vous. La gestuelle des corps portée à son extrême perfection !

Grâce, beauté, poésie en une incandescente harmonie : durant plus d’une heure, subjugué par les prouesses de la compagnie XY, autant physiques que symboliques, l’imaginaire du spectateur s’envole dans les cintres du chapiteau. Alors que tout se passe au sol, dans la blancheur d’un faisceau lumineux, dans la noirceur des tenues des interprètes… Acrobates, danseurs ? Une envolée d’oiseaux plutôt, majestueuse séquence d’un film animalier, l’impressionnante image d’entrée de la troupe sur le plateau ! Collés-serrés, battant des ailes, un nuage roule, s’enroule et déroule, noir sur blanc, nuée d’humains s’envolant vers un ailleurs incertain. La gestuelle des corps portée à son extrême perfection !

Un voyage en terre inconnue où seuls saltos, portés et voltiges scandent le temps qui file et défile en mouvements d’une grâce et d’une beauté indescriptibles. Projeté en un autre monde, le public retient son souffle, de crainte d’ébranler l’époustouflante pyramide qui s’élève dans l’espace… Sans effort apparent, scandé par une languissante musique, avec élégance et douceur quand la puissance et la dextérité physiques s’estompent dans la magie d’un fantastique porté… Et de son impressionnante hauteur, images au ralenti d’une poésie sidérante, la majestueuse colonne de glisser au sol dans une lenteur calculée. Orchestrées par Rachid Ouramdane, le chorégraphe et directeur de Chaillot, le théâtre national de la danse, les figures s’enchaînent sans temps mort. Un mouvement perpétuel des corps, même si l’un ou l’autre des dix-neuf interprètes fuient le plateau un fugace instant pour y revenir de plus belle, à vive allure, de petits sauts en larges envolées…

Le message fuse dans les airs, abolissant la frontière entre l’individuel et le collectif : seul on est rien, ensemble soyons tout ! La gestuelle fine et précise pour assurer, rassurer et protéger l’autre dans un périlleux exercice, le numéro solitaire qui prend sens et toute beauté sous le regard protecteur et dans la main ferme de la troupe, aucun plus doué et affranchi qu’un autre, chacune et chacun d’un égal talent lorsque les figures s’enchaînent à une cadence effrénée. Un ballet réglé à grande vitesse, où la peur de faillir libère les applaudissements nourris, les respirations suspendues et les bouches grandes ouvertes. Un public en apnée, du début à la fin d’un spectacle étonnamment signifiant, presque une expérience métaphysique nimbée d’une puissante poétique où les mots solidarité et fraternité s’enracinent dans le blanc des yeux pour s’envoler au bleu des cieux. Yonnel Liégeois

Une expérience inédite

Pour la première fois, la compagnie XY, dont les spectacles Le Grand C et Il n’est pas encore minuit… avaient enchanté La Villette en 2012 et 2015, s’est associée avec Rachid Ouramdane, chorégraphe et directeur de Chaillot, le théâtre national de la danse. Forts de leurs expériences artistiques respectives, ils se tournent ensemble vers ce qui les dépasse et cherchent à explorer les confins de l’acte acrobatique. À l’instar des centaines d’étourneaux qui volent de concert dans d’extraordinaires ballets aériens, les dix-neuf interprètes de Möbius inscrivent leurs mouvements dans une fascinante continuité. Leur communication invisible autorise les renversements, les girations, les revirements de situations. Se crée ainsi un territoire sensible tissé de liens infiniment denses et parfaitement orchestrés, une véritable ode au vivant qui nous rappelle l’absolue nécessité de « faire ensemble ».

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À lire ou relire, chapitre 8

En ces jours d’été, entre canicule et farniente, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Entre inédits et éditions de poche : de Jon Kalman Stefansson à David Diop, de Jean-Pierre Siméon à Jean-Bernard Pouy. Pour, au final, remonter le temps en compagnie d’Éric Vuillard et de Céline… Bonne lecture !

Osons l’écrire, les ténèbres s’estompent et les yeux s’éclairent d’une intense aurore boréale lorsqu’ils plongent dans le dernier pavé, et foisonnant ouvrage, de Jon Kalman Stefansson ! Un pays, l’Islande, un paysage de fjords enneigés et soufflés par le vent, de volcans tumultueux et de champs de lave désertiques, de mer déchaînée et de hautes vagues déferlantes à masquer l’horizon… Une terre fière, austère et rebelle dont il faut dompter l’hostilité dès l’enfance pour s’en amouracher à jamais, la tromper pour un ailleurs éphémère et sans cesse revenir fouler l’herbe boueuse des ancêtres !

L’Islande ? Plus qu’un décor dans Ton absence n’est que ténèbres, le creuset essentiel en ce qu’il façonne le caractère de ses habitants : la beauté d’une nature qu’il faut apprendre à courtiser telle une maîtresse exigeante, la lenteur du jour aussi longue que la nuit peut être profonde, les fulgurances de rapports humains tout à la fois âpres et tendres entre congénères… Au cœur de cet univers fantasque et fantastique, un homme dont nous doutons s’il est vivant ou mort, qui semble avoir perdu la mémoire ou en tout cas vouloir raviver ses souvenirs. Alors, entre saga dont est riche et coutumière la littérature nordique, roman historique à remonter le temps des années 1900 à aujourd’hui, conte philosophique où se posent les questions existentielles fondamentales en des dialogues truculents voire anodins, hymne poétique en hommage à une terre peuplée de trolls et de fées, le dernier roman de l’auteur islandais est d’une lecture proprement jubilatoire, superbement traduit par le talentueux Éric Boury, lauréat du Grand prix de la traduction pour D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de… Jon Kalman Stefansson !

Et c’est à un autre fulgurant voyage, en terre inconnue, que nous convie David Diop. Après Frère d’âme, Prix Ahmadou Kourouma et Goncourt des lycéens en 2018, l’auteur aux racines sénégalaises signe, avec La porte du voyage sans retour, une extraordinaire épopée enracinée dans une histoire d’amour au long cours ! Gorée, île emblématique et mortifère, ultime escale pour des millions de Nègres entassés sur la mer rougie sang des traites négrières… Puissamment porteur de fortes émotions encore aujourd’hui pour le visiteur qui en foule le sol cimenté, entre les cachots comme entrepôt de chair humaine et l’étroite ouverture marine pour l’embarquement fer aux pieds, un lieu que le romancier élit comme figure nodale de son récit. Botaniste de renom au temps des Lumières, éminent savant, Michel Anderson est conquis par l’histoire de Maram, une jeune esclave rescapée de Gorée ! Un étonnant voyage dans l’imaginaire d’un personnage hors du commun, en partance sur les traces de l’inconnue et apprenant le wolof pour être plus proche des autochtones ! Surtout, de retour en France et avant sa mort, l’homme de haute stature s’est ouvert à des valeurs universalistes qu’il désire transmettre en héritage à sa fille Aglaé.

Sans quitter le continent afro-américain, il nous faut alors plonger dans le salut qu’adresse le poète Jean-Pierre Siméon à l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal en épilogue de son dernier recueil, Levez-vous du tombeau ! « Nous avons besoin de toi Aimé Césaire, nous avons besoin de toi plus que jamais… Les peuples naissent avec la poésie, disais-tu, eh bien ils meurent cela crève les yeux d’avoir perdu la poésie« , clame Siméon. Lui qui, dans un précédent essai, osait affirmer que La poésie sauvera le monde, une parole d’urgente nécessité qui, de l’antiquité à nos jours, s’est élevée de tout temps contre préjugés et billevesées. Un hymne à l’insurrection des mots, à la rébellion de l’alphabet , un appel à l’insoumission verbale face aux conformismes putrides. Une invitation à déserter nos habitudes pour réconcilier en nous le verbe et l’agir, relier notre état de vivant à univers plus grand que nous qui se nomme nature, une invitation à ce qu’enfin « la poésie gouverne elle qui n’a ni pouvoir ni assurance elle dont la pensée est tantôt cheval de steppes tantôt poignée de mésanges jetée au vent ».

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Si le verbe poétique est envol libertaire, Jean-Bernard Pouy, écrivain patenté et reconnu de romans noirs, en est un intrépide messager en sa prose totalement iconoclaste à la cour des doctes exégètes ! Avec cette fameuse Trilogie spinoziste, l’éditeur a eu la bonne idée de rassembler trois courts romans au titre éminemment évocateur : Spinoza encule Hegel, À sec ! et Avec une poignée de sable… Trois épisodes pour narrer l’épopée urbaine dévastatrice de Julius Puech, chef de la Fraction Armée Spinoziste, ennemi juré de la bande des hégéliens. Poussé par l’amour de l’éthique (!) contre l’esthétique des renégats, chaussé de ses fameuses bottes en lézard mauve et à cheval sur sa Guzzi 850 California, avec son affectueuse bande d’allumés il mène croisades sanguinolentes, tueries et affrontements meurtriers sans jamais débander. Amis poètes, bienvenue ! Un ouvrage explosif, outrancier dans ses délires mais d’un humour exalté, un style déstructuré dont seul Pouy a le secret d’un roman l’autre, lui le membre éminent de l’Oulipo, l’empêcheur de penser en rond et le génial créateur du personnage littéraire du Poulpe. À lire de toute urgence, mais à ne pas mettre entre toutes les mains au risque d’une hécatombe entre Marseille et Miramas ! Et si au final vous n’avez toujours rien compris à l’univers de Jean-Bernard Pouy, plongez dans son dernier opus, En attendant Dogo, jeu de mots aussi débile que désopilant, vous en sortirez vivant mais deviendrez un irréductible intoxiqué.

Alors que Pouy n’en finit pas de décortiquer au noir les rouages de nos sociétés, Eric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite. Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, aujourd’hui l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plonge dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Tout à la fois passionnant et douloureux, de nouveau un petit format pour un grand livre !

D’aucuns ont suivi la saga des manuscrits de Céline retrouvés en 2021, une rocambolesque histoire de feuillets et documents prétendument perdus ou volés depuis sa fuite à Sigmaringen en 1944, en fait juste mis à l’abri durant de longues décennies. Sur son blog, le journaliste Jean-Pierre Thibaudat révèle avec force détails les dessous de l’affaire… Aujourd’hui, détentrice du sulfureux écrivain à son catalogue, les éditions Gallimard publient donc un premier inédit, Guerre. Un récit de quelques 150 pages, agrémenté de plusieurs fac-similés, où se déploie dans sa toute puissance la verve de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Avec cet aveu, incontournable, aux premières pages du livre, « J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête ». Les chapitres d’une œuvre en fait éclatée, supposé essai ou brouillon aux feuillets disparates parfois ardument déchiffrables où Céline conte, dans ce style romanesque qui n’appartient qu’à lui, son expérience traumatisante de la guerre, blessé sur le champ de bataille avec des séquelles dont il ne guérira jamais. D’une liasse de papiers à l’autre, chacune retenue par une épingle à linge, le brigadier de cavalerie Ferdinand narre ainsi par le menu avec humour et complaisance, non sans concupiscence et mauvaise foi, le quotidien de son séjour et de sa convalescence à l’hôpital de Peurdu-sur-la-Lys. Aux pires heures de la grande boucherie, ses rencontres, ses amours, ses souffrances de guerre, ses outrances verbales sur la décrépitude de la nature humaine, ses magouilles avec Bébert, copain de chambrée et proxénète patenté… Un style tout à la fois populaire et flamboyant, à l’identique de toute la littérature célinienne. Yonnel Liégeois

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Bussang, Hamlet au triple visage

Jusqu’au 03/09 à Bussang, Hamlet dévoile ses multiples visages dans les Vosges. Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française, incarne le héros shakespearien dans ses fractures et ses éclats. Une présence magnétique, déclinée en trois créations.

Depuis sa fondation, en 1895, le Théâtre du Peuple n’avait jamais présenté Hamlet. Le maître élisabéthain était pourtant convié sur scène dès 1901 avec Macbeth dans la traduction de Maurice Pottecher. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, on y verrait le Marchand de Venise, les Joyeuses Commères de Windsor, Roméo et Juliette, le Songe d’une nuit d’été, Mesure pour mesure, la Nuit des rois, Beaucoup de bruit pour rien… Pour torpiller cette énigmatique absence, Simon Delétang consacre le programme de l’été bussenet à la figure dramaturgique et poétique d’Hamlet dans un parcours inédit. Le héros shakespearien sera ainsi convoqué dans le texte d’origine – 1602 – et la traduction de François-Victor Hugo, puis recomposé dans la version plus contemporaine et politique de Heiner Müller, Hamlet-machine (traduction de Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger) , avant de clore en solo la petite forme, Hamlet, à part.

C’est le lumineux comédien Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française, qui incarne tous les visages d’Hamlet dans cette performance théâtrale. Il avait conçu Hamlet, à part en 2019, un oratorio où des poètes invoquent la solitude, la folie et la rébellion du personnage. Sa présence magnétique est devenue l’atout de Simon Delétang, qui signe, avec les mêmes interprètes, les deux mises en scène. Une transgression des règles de la vénérable institution – qui fête 127 ans de décentralisation –, où jusqu’à présent le directeur du lieu conviait un de ses pairs à créer la seconde pièce, motivée par l’opportunité de présenter, pour la première fois en France, les deux œuvres dans une continuité qui les éclaire l’une et l’autre. Un geste que Müller avait ­réalisé en 1990 au Deutsches Theater, un an après la chute du mur de Berlin. Un tour de force pour les comédiens amateurs, qui se mêlent traditionnellement aux comédiens professionnels pour la représentation de l’après-midi et vont cette année enchaîner avec le spectacle du soir. Un pari audacieux, créé en six semaines, où chacun a repoussé ses limites.

Outre Loïc Corbery, dont le jeu et la langue fascinent, du côté des « pros » on retrouve Anthony Poupard incarnant Laërte, Fabrice Lebert, Horatio, Georgia Scalliet, une merveilleuse Ophélie, et Stéphanie Schwartzbrod, la reine Gertrude. Tandis que, parmi la promotion d’artistes amateurs, les rôles clés de Claudius, assassin du père d’Hamlet, et Polonius, père de Laërte et d’Ophélie, ont été respectivement confiés à Sylvain Grépinet et Hugues Dutrannois et celui du Spectre, qui est autant celui du roi assassiné que celui de Maurice Pottecher, à Jean-Claude Luçon. À leurs côtés, Baptiste Delon, Salomé Janus, Houaria Kaidari, Elsa Pion, Julie Politano, Marina Buyse, Khadija Rafhi et Alice Trousset se partagent avec flamme les multiples personnages de cette pièce en cinq actes qui se déploie sur trois heures.

Simon Delétang s’est inspiré du décor de Yannis Kokkos pour la mise en scène d’ Hamlet par Antoine Vitez, un spectacle culte dont il a vu seulement des photographies mais qui a nourri son imaginaire. Un espace de blocs blancs qui dessine une perspective et d’où surgissent ou se perdent les comédiens dans les costumes sobres et stylisés de Marie-Frédérique Fillion, tous vêtus de noir, sauf Ophélie, en rouge. Les seize comédiens sont servis par une orchestration chorale et des déplacements chorégraphiés et rythmés de toute beauté. Lorsque l’ouverture tant attendue du fond de scène sacralise la mise en terre d’Ophélie, qui a mis fin à ses jours et n’échappe aux pierres et aux crachats que par son rang, on n’est pas seulement dans un effet de scénographie – un loup, des crânes immenses au pied d’arbres centenaires – mais dans une remarquable utilisation de l’espace et du jeu qui vient renforcer la puissance et la poésie de l’œuvre.

Le public ne s’y trompe pas, qui fait un accueil à la pièce au-delà de toutes les attentes de cette troupe éphémère virtuose et saisit les enjeux existentiels du drame dans leur écho d’aujourd’hui. En prenant le masque du fou, Hamlet révèle ses blessures et va au bout d’une vengeance dévastatrice. Dans Hamlet-machine, le parti pris sera celui de la revanche des femmes et d’une Ophélie qui s’affranchit des conventions et de la soumission, avec des seconds rôles féminisés et la mise en action de leur prise de pouvoir. Marina Da Silva

Hamlet jusqu’au 3/09, à 15h. Hamlet-machine, du 12/08 au 3/09, à 20h. Hamlet, à part, les 21-28/08 et 3/09, à 12h. Théâtre du Peuple, 40, rue du Théâtre-du-Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Site : www.theatredupeuple.com

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Marivaux, notre contemporain

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe a consacré un récent numéro à Marivaux. Loin de tout batifolage, nombreux sont-ils à le reconnaître comme un élégant génie ! Et plus que jamais, comme notre contemporain.

La revue Europe, dont le rédacteur en chef avisé est le poète Jean-Baptiste Para, a consacré l’essentiel de son numéro 1117 à Marivaux. Dans la longue histoire de cette revue littéraire mensuelle (née en 1923), ce n’est pas la première fois qu’il est question de Marivaux (1688-1763) et des appréciations saisonnières sur son œuvre. La catégorie restrictive du marivaudage, compris comme un caquètement de volaille mondaine (Claudel disait jadis : « Voir Marivaux, c’est bouffer de la poudre de riz pendant une heure »), a peu à peu cédé le pas à la reconnaissance approfondie d’un génie, certes élégant (du Watteau par écrit), qui apparaît désormais, sous l’action conjuguée d’hommes de théâtre et de chercheurs universitaires à l’esprit affûté, proprement avant-coureur. Sur l’amour, ses subterfuges et ses travestissements, sur ses élans du cœur parmi les contradictions de classes et les désirs suggérés des femmes, que de complexité enfin démasquée et mise au net. Patrice Chéreau, montant en 1973 la Dispute, lever de rideau dont il fit un manifeste éclatant, ne nous avait-il pas dit, à propos de cette expérience d’hominisation sauvage : « Marivaux tient la porte, Sade fait son entrée » ?

Michel Delon, en ouverture, synthétise parfaitement les enjeux des études actuelles sur l’auteur de la Double Inconstance et autres fleurons de son répertoire. On explore attentivement ses romans, ses journaux, sa correspondance, ce que dirent de lui les autres de son temps et ceux qui vinrent après. Jacques d’Hondt, dans « Le philosophe travesti », trace un parallèle avec Descartes. Nicolas Fréry, dans « L’âme et le rang », s’attache à « être aimé pour soi-même », tandis que Marc Escola, sous le titre « Sexe, genre et comédie » dans le cas de la Fausse Suivante, analyse toutes les arguties de l’aveu amoureux. Jean-Paul Sermain traite de l’oppression et de la révolte des femmes chez Marivaux. D’autres précieuses études (Sophie Marchand, Christophe Martin, Nathalie Rizzoni, Pierre Franz, Conception Pérez-Pérez…) à leur tour passent au crible, sous une infinité d’angles, la galaxie Marivaux, lequel semble ainsi, fût-ce à distance, plus que jamais notre contemporain. Par ailleurs, avant le cahier de création et les chroniques, dans des textes majeurs choisis par Jean-Louis Jacquier-Roux, sont évoquées la figure et l’œuvre du romancier et résistant italien Beppe Fenoglio (1922-1963). Il reste à découvrir à sa juste hauteur, jusque dans son pays. Jean-Pierre Léonardini

Revue Europe, 383 pages, 20€.

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Magdala, entre fusion et passion

Dévoilé au festival de Cannes 2022, sort en salles Magdala réalisé par Damien Manivel. Mieux qu’un film sur les derniers jours de la vie de Marie-Madeleine, l’amie de Jésus, c’est de fusion dont il nous parle. Passion et fusion avec la nature, l’univers, l’universel !

Quel est ce corps qui se meurt ? Ces membres qui se meuvent avec lenteur ? Cette bouche qui absorbe avec délectation, bien que semblant sans appétit pour le présent ? De quoi sommes nous fait ? De quels désirs ? De quels rêves ? Ou, juste, de chair et d’os ?

Il peut être étonnant de débuter un propos sur une œuvre par des questions. Il me semble que l’on ne peut parler autrement de Magdala. Ce film n’est pas une thèse sur l’écologie ou sur le christianisme. Aucune réponse à quoi que ce soit, juste la proposition d’une expérience qui nous projette au plus profond de nous-même, au plus beau de ce que nous sommes. Et encore, aucune mièvrerie, pas plus d’autosatisfaction à bon compte, seulement la proposition de venir puiser-là la confiance qui permet de reprendre le chemin.

En nous offrant une lecture de ce corps au crépuscule de la vie, la caméra de Damien Manivel nous invite à la rêverie. Non pas les rêves qui endorment, ramollissent le corps autant que la pensée. Mais bien plutôt de ceux qui nous font être au monde plus que la réalité. L’image nous révèle comme pétris de la terre, à l’unisson de l’arbre, élément de la forêt et du monde qui la peuple. 

Admirable Elsa Wolliatson qui nous entraîne ainsi à la mesure de son pas qui tâtonne, de sa main qui se tend en tremblant, de son souffle qui se cherche. Les gestes sont lents, tout mouvement réclame l’effort et pourtant une énergie incroyable nous traverse. Sans doute musique et bruissement de cette nature environnante y contribuent fortement.

C’est de fusion dont nous parle ce film. Fusion du corps avec l’univers qu’il habite, avec l’universel vers lequel il tend. Fusion de l’amour, de la passion. Fusion comme celle au cœur du volcan ou encore, comme dans cette séquence extraordinaire, au creux de ce cœur ensanglanté que la main retient, préserve et offre tout à la fois.

Alors que le récit est si ténu, comment se fait-il que nous recevions non pas l’histoire d’une vie, mais de la Vie, le récit de toute création ? L’expérience que nous découvrons est des plus banales et, dans le même temps, des plus terrifiantes : celle d’une vie qui se termine sans drame ni mélodrame. Le drame précède !

C’est la magie de la caméra de Damien Manivel. Et il nous dit, dans la rencontre avec le public qui a suivi la projection, que cela pourrait être le dernier film qu’il fera ainsi. Trop difficile de trouver les financements pour un cinéma différent. Trop de frustrations de ne pouvoir payer correctement acteurs et techniciens.

Alors, courez ! Courez voir !

C’est un coup de fraîcheur à s’offrir par ces temps de canicule. C’est un geste militant pour celles et ceux qui cherchent à défendre des actes de création qui portent du sens, pour celles et ceux qui cherchent à défendre des formes d’écriture cinématographique qui ne s’enferment pas dans les conventions mais laissent jaillir une phrase sensible. C’est de la veine de Béla Tarr, les premières images nous plongent dans un univers proche du Cheval de Turin. Ou, encore, à cause de la caméra minimaliste qui traque le geste au plus près, on imagine une sorte de filiation avec l’œuvre de Pierre Creton.

Mais, alors que j’achève, je m’aperçois que j’ai peu évoqué l’histoire. À vrai dire, c’est à dessein. Il s’agit des derniers jours de la vie de Marie-Madeleine de Magdala. La seule femme présente au pied de la croix de Jésus avec Marie, sa mère. La première aussi qui découvrira Jésus ressuscité, selon les évangiles. Mais débuter par cela serait vous fourvoyer, vous faire craindre le film religieux et les bondieuseries. Rassurez-vous, de bondieuseries vous n’en trouverez pas. Cependant, bien qu’il ne développe aucune thèse, peut-être nous parle-t-il plus de spiritualité qu’il n’y paraît. Dans le sens où il interroge le fond de notre humanité, le sens de la vie, en plaçant son héroïne entre finitude et éternité. En cela, j’ose dire que c’est un très beau discours sur la religion chrétienne si l’on se rappelle que l’incarnation en est le cœur.

Un très beau témoignage comme savent en faire parfois ceux qui ne sont pas croyants, tel se définit Damien Manivel, bien mieux que ceux qui s’en réclament. Serge Le Glaunec

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Avignon, de Py à Rodrigues

Après neuf ans à la tête du Festival d’Avignon, Olivier Py cède la place à Tiago Rodrigues, le dramaturge et metteur en scène portugais. Le dimanche 24 juillet, lors de la conférence de presse de clôture de la 76e édition du festival, il a offert à son successeur un original passage de témoin. Un message public, émouvant et chaleureux.

Mon très cher Tiago,

Le festival n’était pas un moment de ma vie, c’était ma vie.
Être libéré de sa vie est une véritable grâce, et je n’en aurais pas été libéré tout à fait sans la confiance que je mets en toi. Je suis nu comme un nouveau-né, et c’est une véritable béatitude. De cette nudité, puisque je ne suis revêtu à ce jour d’aucun projet d’avenir institutionnel, je voulais t’adresser ce viatique. Il est modeste, mais la nudité n’a pas de poches. Tu vas vivre des heures difficiles, et je serai l’un des rares à le savoir, tandis qu’une foule de jaloux et de fâcheux qui te croient dans l’Olympe s’autoriseront à dire tout et n’importe quoi et à faire de leur ressentiment un argument. Tu seras bien seul.
J’ai confiance car tu auras, au festival, une équipe qui te soutiendra, comme cela a été mon cas, des compagnons merveilleux, comme j’en ai eu. Cela, malgré tout, ne pourra empêcher des moments de solitude effrayants. Car au festival, tout le monde est dans sa tranchée et s’efforce de tenir son poste sous les bombes.

J’aimerais te donner des conseils, mais la situation où je suis, la page blanche où je vole n’est pas propice aux conseils. J’en sais de moins en moins, sur l’état du monde, de la culture, de l’avenir, du théâtre, de la jeunesse, du festival et de moi-même. Je n’ai plus aucune certitude, je deviens un peu agnostique. Je ne sais pas, j’essaie d’écouter. Donner des conseils comme faire des critiques, je trouve cela trop avilissant. Ce n’est donc pas un conseil professionnel que je pourrais te donner mais un secret d’amitié. Le voici.

Garde la pureté de ton cœur. Le cœur est le lieu du désir et les désirs ne sont pas toujours purs. Garde alors la pure impureté de ton désir. Garde la pureté dans ton cœur car tu seras sommé, par des gens qui en savent toujours plus que nous, de l’abdiquer. On te demandera de programmer ceci et cela au nom de ceci et de cela. On te conseillera tout, on t’intimera l’ordre de faire cela et ceci et tout et son contraire, au nom de toutes sortes de choses, de toutes sortes de bonnes raisons politiques, esthétiques ou éthiques, mais surtout au nom de choses qui n’ont qu’indirectement à voir avec le théâtre. N’écoute pas la raison raisonnable et la prudence professionnelle. N’espère pas dans les stratégies politiques, ne mise rien sur de l’intérêt ou la ruse. Écoute ton cœur pur.
Garde dans le plus pur de ton cœur qu’il y a des choses qu’il faut faire parce qu’il faut les faire même quand il ne faut pas les faire. Et c’est tout.

Garde la pureté de ton cœur quand le festival sera attaqué par des gens qui n’ont pas lu le programme et ne sont jamais venus.
Garde la pureté de ton cœur quand les sempiternelles bêtises sur l’art élitiste, l’entre-soi, l’intellectualisme ou l’institution te seront crachées au visage. La plupart du temps ; ils ne savent pas ce qu’ils disent et ils ne savent pas ce qu’ils font.
Garde la pureté de ton cœur et, au contraire de moi, souvent, garde ton calme.
Garde l’amour pur du théâtre, de l’art, de la pensée, de l’absolu littéraire, comme une pureté plus pure que l’impureté des obligations mondaines. Les jeux de pouvoir sont publiés et reste le souvenir de la pureté de l’acte artistique.
Garde pur en toi celui qui aime le festival même quand tout va mal au festival, c’est-à-dire un jour sur deux en juillet.
Garde la pureté de l’émerveillement devant notre Cour d’honneur sous les étoiles, devant l’espoir métaphysique des jeunesses, devant la passion de ce public unique au monde.
Garde la pureté de ton cœur, elle est le centre de tout. Elle est le véritable message. Et si tu penses que rien n’est plus beau au monde que cette folie de juillet dans la ville des papes, alors rien ne pourra t’atteindre…

Dis-toi que tu ne peux pas tout faire même en travaillant vingt-cinq heures par jour. Mais si tu perds la pureté de ton cœur tu auras perdu le festival, et toi avec. C’est ce combat spirituel que personne ne verra, que personne ne saura, et qui sera parfois le plus terrible. Ne laisse entrer dans ce cœur pur et purifié par le travail ni remords, ni envie, ni ressentiment, ni colère. Le festival est plus beau que tout, et ton espoir d’un plus beau festival encore est le plus grand mystère de ton cœur et tu ne le partageras avec personne. Ce n’est pas très difficile. Il suffit de ne pas oublier celui qui est venu ici pour la première fois et qui y a découvert un monde meilleur. Moi, j’y ai rencontré, l’année de mes 20 ans, l’art, l’engagement, le théâtre et mon destin.

Garde la pureté dans ton cœur aussi sous les splendeurs papales, les obligations protocolaires, les cirages de pompes et les courtisaneries et les honneurs. Traite les grands comme des petits et les petits comme des grands. Quand tu seras humilié par les marquis, il y aura toujours une femme de ménage pour te dire qu’il faut te reposer et prendre soin de toi. Une femme de ménage, ou un détenu, ou un adolescent, ou une spectatrice pressée. Les journées du directeur sont faites de dix compliments pour une bassesse. On retient plus facilement les bassesses par vanité, on oublie trop facilement les compliments. Des bénédictions faites par des anonymes qui ne vous demandent rien et vous disent merci du fond de leur cœur pur. Dis-toi que leurs cœurs purs de festivaliers émerveillés et le tien ne sont qu’un. Tout est là et le reste n’existe pas et passera avec le mois d’août.

Qu’est-ce qu’il y a de plus beau sur cette terre que notre festival ?
Et pourtant, que de critiques ? N’y a-t-il pas des choses plus critiquables en ce monde que notre festival ?On lui demande tout, de sauver la planète, d’arrêter la guerre, de reconstruire le contrat social ; et comme il ne le peut pas absolument, on dit qu’il ment, qu’il se paie de mots. Mais combien de justes causes trouvent ici sa parole ? Et la cause des causes qui est celle de l’émergence du sens ? Et tant qu’on lui demande tout, c’est la preuve qu’il ne sert pas à rien. Et c’est vrai. Nous ne pouvons pas tout mais nous ne pouvons pas rien, et cela suffit à séparer la nuit du jour. Notre festival est fragile, financièrement, médiatiquement, politiquement. On le croit puissant, établi, institutionnel, léonin. Le public n’a pas à connaître nos problèmes, lui qui vient ici pour trouver un sens à une vie souvent plus difficile que la nôtre.

À tous les cynismes, à tous les découragements, il te faudra opposer la pureté de ton cœur ; l’amour d’Avignon, du public et de l’art. Et c’est comme cela que tu désarmeras les malveillances, et surtout que tu inventeras l’impossible. Et je t’en sais capable. Ce qui se passe ici pendant le mois de juillet n’a lieu nulle part ailleurs dans le monde. Ce n’est ni consensuel, ni préécrit, ni inoffensif. C’est un miracle et une utopie, c’est la fête de l’Espérance. Ici, demain, certains adolescents vont fabriquer les outils de leur dignité, et c’est eux qui doivent nous juger.

L’année prochaine, je vais vivre enfin un festival de pure jouissance, de pure béatitude, sachant que tu veilles sur nous. Oui, sur nous, il y a un nous. Merci à ceux qui partagent ce rêve, et longue vie au Festival d’Avignon ! Olivier Py

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Timmerman, l’art de la manipulation

Jusqu’au 30/07 en Avignon (84), Julie Timmerman met en scène deux spectacles : Un démocrate et Bananas (and Kings). Du théâtre documentaire et citoyen de belle facture, une dénonciation sans appel du capitalisme international. Entre mensonges et manipulation.

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate à la Condition des soies. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

Bananas (and Kings), au théâtre de l’Oulle, prend bille en tête l’histoire délétère de l’United Fruit Compan fondée en 1899. Devenue la Chiquita Brands, coupable de coups d’État meurtriers en Amérique du Sud, de déforestation, spoliation et mise en esclavage de populations, de pollution par les insecticides… Ils sont quatre comédiens à donner corps à une foule de personnages (capitalistes, généraux félons, hommes de main, Indiens surexploités), sur un ton satirique grinçant qui rappelle les exercices de lucidité de Brecht. Le texte tire son nerf d’une documentation minutieuse et d’un sentiment d’indignation bénéfique. Le jeu, souple, mobile, ironique, vitaminé, concourt haut la main à la compréhension concrète d’une fable parfaitement aiguisée, qui touche au cœur d’un monde perdu dans l’entropie. Après Un démocrate, qui démontait le mécanisme de la propagande comme publicité mensongère au profit des plus louches intérêts, Julie Timmerman, loin du sociologisme en vogue, porte le fer dans le cœur dur de la politique. Jean-Pierre Léonardini

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Iphigénie, la rebelle

Le 24/07 à 21h10, la chaîne publique Culturebox (canal 14) diffuse Iphigénie. La célèbre tragédie d’Euripide, revisitée par Tiago Rodrigues et mise en scène par Anne Théron. Une rencontre alchimique de toute beauté, nourrie d’une écriture entre le proféré et la répétition poétique.

Longues silhouettes vêtues de noir, les acteurs sont tous au plateau, comme échoués sur une digue. À la fois ensemble et chacun dans son espace mémoriel et de représentation. En fond de scène, une toile mouvante et envoûtante, une mer métallique se heurte sur la ligne d’horizon à un ciel apaisé qui finira par se déchaîner. Fin du jour ou fin du monde ? Une tragédie, annonce le chœur, cela se termine toujours mal. Celle d’Iphigénie, tout particulièrement, que son père Agamemnon, roi ­d’Aulis, va sacrifier aux dieux pour que le vent se lève et permette aux Grecs de s’emparer de Troie.

Tiago Rodrigues a revisité la tragédie d’Euripide (publiée par Les Solitaires intempestifs, avec Agamemnon et Électre dans la traduction de Thomas Resendes), comme il l’avait déjà fait avec Antoine et Cléopâtre en 2016, en s’intéressant aux sentiments qui meuvent les personnages, aux histoires intimes qui couvent sous la grande histoire, dans une écriture nourrie d’interrogations existentielles qu’il fait entendre par le proféré et la répétition poétique.

Anne Théron découvre le texte en 2012, qui la « déplace profondément à l’intérieur (d’elle-même) », dit-elle, et le met en scène aujourd’hui avec un collectif d’acteurs remarquables, et la complicité de Barbara Kraft qui a imaginé la scénographie et les costumes. Pour l’auteur et la metteure en scène, il s’agit de questionner la tragédie vue par les femmes. Le chœur (Julie Moreau avec Fanny Avram, merveilleuse danseuse et comédienne) annonce d’entrée de jeu et dans un leitmotiv : « Nous sommes des femmes en colère. » Clytemnestre (Mireille Herbstmeyer, magnétique et puissante) elle aussi est en colère et refuse de livrer sa fille.

Du coup de foudre au traquenard

Écrite du point de vue des femmes, cette Iphigénie instruit le procès des hommes Agamemnon (Vincent Dissez), Ménélas (Alex Descas), Ulysse (Richard Sammut), le vieillard (Philippe Morier-Genoud), qui sont du côté de la guerre et de la soumission à l’ordre établi.

Iphigénie (Carolina Amaral) est d’abord silencieuse, comme si tout cela ne la concernait pas. Des trois filles d’Agamemnon, elle est celle qui l’aimait le plus, qui croyait en sa parole et à ses promesses de bonheur. Son mariage annoncé avec Achille (João Cravo Cardoso) – pour dissimuler sa mise à mort – s’inscrivait dans cette croyance. Véritable traquenard, il se révélera aussi un coup de foudre entre les deux jeunes gens. Si l’on dit qu’il passe habituellement par le regard, ici, c’est par la langue portugaise portée avec sensualité et grâce par ces deux jeunes comédiens du théâtre São João de Porto qu’on le reçoit comme un trouble à l’âme. Iphigénie choisit de mourir libre, en interdisant à tous de la pleurer, dans une injonction à l’oubli, transformant le sacrifice que l’on exige d’elle en geste d’insurrection. Marina Da Silva

Du 13 au 22/10 au Théâtre national de Strasbourg. Le 8/11 à Martigues, le 17/11 à Niort, les 22 et 23/11 à Bayonne. Du 18 au 22/01/23 aux Célestins, à Lyon.

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Brecht en Avignon

Disponible à la Maison Jean-Vilar en Avignon, s’offre à l’écoute du public De quoi l’homme vit-il ? Un livre-CD de belle facture qui rassemble dix-huit poèmes de Bertolt Brecht, dits et chantés par Mireille Rivat. En attente d’un spectacle-cabaret programmé en 2023.

En ce premier quart du XXI e siècle, on ne joue quasiment plus le théâtre de Bertolt Brecht (1898-1956). Dans un monde terriblement changé en ses desseins collectifs, il demeure un classique qui ne dort que d’un œil. Ses poèmes, un hasard malicieux les rappelle, par deux fois, à notre bon souvenir. Paraît un livre-disque, intitulé De quoi l’homme vit-il ? (1). D’élégante facture (le portrait mural de Brecht par Ernest-Pignon-Ernest en couverture), il recèle 18 poèmes dits et chantés par Mireille Rivat, qui a assuré la direction artistique, Daniel Beaussier s’étant chargé des arrangements et de la direction musicale d’après les partitions de Brecht, Kurt Weill ou Hanns Eisler. Les textes sont reproduits dans leurs traductions initiales (Guillevic, Gilbert Badia, Claude Duchet, Maurice Regnaut, Jean-Claude Hémery, Geneviève Serreau, Philippe Ivernel). En prime, un livret de Michel Bataillon retrace magistralement l’itinéraire d’inspiration de Brecht. Mireille Rivat, à la voix nette et chaude – aussi bien dans Je suis une ordure, Comme on fait son lit ou la Ballade des pirates, entre autres rugueux chefs-d’œuvre – distille les mots du jeune poète aux accents voyous en toute complicité.

Ce Brecht-là, fumeur de cigare, gratteur de guitare, amateur de faits divers et de romans noirs (pas seulement, le marxisme en lui s’insinuera), on l’a retrouvé à Bagnolet, dans le spectacle de cabaret Bertolt Brecht : Pensées, offert trois soirs de suite chez François Chattot et Martine Schambacher (2). À Jean-Louis Hourdin, vêtu de noir, revient la partie philosophique sur un ton mi-figue, mi-raisin, qu’il partage avec Philippe Macasdar et qui colle, dans l’absolu, au Brecht qui aide à penser en semant le doute sur ce qui paraît naturel, tandis que Karine Quintana, sur des musiques siennes, avec ocarina ou accordéon, magnifie des refrains canailles. Le florilège à trois va de la Ballade du soldat mort à l’Éloge du communisme, du malheur de la femme pauvre au masque chinois grimaçant sur un mur, jusqu’au peuple à changer en cas de différend avec l’État… Jean-Louis Hourdin déplore, à juste titre, que les éditions de l’Arche ne rééditent pas les poèmes de Brecht. Jean-Pierre Léonardini

(1) Production la Pierre brute, 20€. En vente à la libraire de la Maison Jean-Vilar. Mireille Rivat, pour tout renseignement : 06.12.94.54.18, rivatmireille@gmail.com

(2) Après la Suisse, ce spectacle est déjà prévu les 12 et 13/05/23 à Chalon-sur-Saône (71) où, le 14, Jean-Louis Hourdin jouera en solo Veillons et armons-nous en pensée.

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L’expulsion, une première en Avignon !

Programmée initialement jusqu’au 26/07, la pièce Le cas de Lucia J. cesse toute représentation à l’Artéphile pour cause d‘expulsion ! Le motif de la direction ? La dégradation des murs de scène…

Alexandre Mange, le directeur de l’Artéphile, s’explique : « J’ai demandé plusieurs fois à Karelle Prugnaud (la comédienne, ndlr) de prendre des mesures conservatoires pour éviter l’accumulation de trous dans les murs du théâtre. Elle m’a plusieurs fois répondu qu’elle ferait attention. Mais on a constaté qu’il n’y avait pas d’amélioration, et aucune réaction de la compagnie. J’ai été obligé de prendre cette mesure pour protéger mon théâtre ».

« À croire que l’actrice à elle toute seule avait démoli le théâtre ! », commente avec humour  le critique dramatique Jean-Pierre Thibaudat sur son blog. « Certes, il y a une scène, au demeurant magnifique, où l’actrice danse avec une chaise et la balance. D’où l’encoche citée plus haut. De là à parler d’une « accumulation de trous »… Le directeur du lieu avait vu le spectacle, sans doute lors d’une petite série de représentations parisiennes à la Reine Blanche, la folle danse avec la chaise y figurait », conclut le journaliste.

Choqué par la décision, Éric Lacascade, le metteur en scène, a fait part de son incompréhension et de son indignation :

« La violence libérale de certaines salles du off n’a pas de limites !

Le propriétaire de cette salle de théâtre décide de nous expulser (le terme est important : expulsé) de son espace sous prétexte que deux murs furent abîmés. La compagnie était bien évidemment prête à rembourser les dommages et avait déjà contacté son assurance. Mais bien loin de toute démarche artistique, le propriétaire du lieu, qu’il considère comme son « appartement », a décidé de nous expulser. La violence de ces propriétaires est sans limites.  Un exemple ? Après une représentation, le directeur est entré dans la loge de la comédienne, sans frapper ni prévenir, alors que celle-ci était nue !

En expulsant la compagnie alors que toutes les représentations sont complètes, que de nombreux professionnels ont signalé leur présence aux prochaines représentations, alors que la compagnie a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival (logements, attachée de presse, attaché de production, etc…), cela nous place dans une situation financière dramatique.

Par ailleurs, le propriétaire du lieu connaissait le spectacle puisqu’il l’avait vu en tournée, il savait donc à quoi il s’engageait.

Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Celle-ci reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui, bien loin de tout engagement ou démarche artistique, ne voient qu’un intérêt purement financier et économique ». Éric Lacascade

Directeur de Frictions-Théâtres/Ecritures, Jean-Pierre Han a ouvert les colonnes de la revue à Eugène Durif. Il est membre du comité de rédaction depuis sa création. Dans Le mur et les trous, l’auteur décrypte le cynisme de la décision, il y exprime autant sa colère que son désarroi.

À l’heure où nous publions ces lignes, aucune déclaration de la direction du Off d’Avignon, aucune réaction du SNMS (Syndicat national des metteurs en scène) ni du Syndicat professionnel de la critique (Théâtre, Musique et Danse), aucune proposition d’un autre lieu pour reprendre les représentations… Hormis l’affaire qui bruisse sur toutes les lèvres en Avignon, hormis les messages de solidarité qui affluent en faveur de la compagnie L’envers du décor, le silence est complice sur le pont : pour mieux noyer le poisson ! Yonnel Liégeois

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La condition ouvrière en Avignon

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 27/07 pour l’autre, le théâtre de La Manufacture et celui du Train bleu proposent En ligne. Deux mises en scène, adaptées du livre de Joseph Ponthus, qui font vivre le plus puissant poème contemporain sur la condition ouvrière. Deux propositions passionnantes, portées par l’écriture bouleversante de cet auteur trop tôt disparu.

Publié en 2019 aux éditions la Table ronde, l’ouvrage de Joseph Ponthus, À la ligne. Feuillets d’usine, fit l’effet d’une déflagration. De cet étudiant en littérature devenu éducateur spécialisé en banlieue parisienne, on ne connaissait qu’un ouvrage collectif, Nous… la cité (éditions Zone, 2012), paru avant qu’il ne s’installe en Bretagne où, faute de trouver un travail à sa mesure, il entra dans une usine agroalimentaire comme intérimaire. Long poème en prose sans ponctuation autre que celle du souffle, À la ligne est plus qu’un témoignage sur un monde qu’on croyait relever du XIXe siècle, une véritable dissection de l’envers et l’endroit de l’esclavage ouvrier contemporain, vécu et raconté dans son expérience physique et mentale. 

À la ligne, c’est aussi l’expression qui a remplacé « à la chaîne », comme pour dissimuler la violence de l’exploitation, poétiser les rapports de classe produits par le capitalisme. Ponthus n’est pas rentré à l’usine « pour enquêter ou militer », on pense à Robert Linhart dans l’Établi (1978), mais parce qu’il y était contraint pour survivre, comme nombre de ses concitoyens déclassés. À peine deux ans après la reconnaissance critique de son livre (70 000 exemplaires vendus), alors qu’il a tout juste 42 ans, Joseph Ponthus disparaissait d’un cancer fulgurant, comme pour accentuer la dimension effroyable de son récit.

Deux propositions dans le Off

À partir de ce texte puissant, on trouve deux propositions dans le Off, très réussies. Toutes deux sont introduites par le préambule « On me demande quand je peux commencer/ Je sors ma vanne habituelle littéraire et convenue/ « Eh bien demain dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne »/ Pris au mot j’embauche le lendemain à six heures du matin » et donnent le ton d’une interprétation qui cherche sa ligne d’équilibre entre la transmission du tragique et sa mise à distance. Toutes deux portent un regard singulier sur le texte et son découpage, explorent une mise en scène qui rend compte de sa force et de sa liberté. La première des adaptations, celle de Mathieu Létuvé, est présentée à la Manufacture. À la fois metteur en scène et interprète de ce seul en scène, avec l’accompagnement musical live électro d’Olivier Antoncic (en alternance avec Renaud Aubin), il est parvenu à créer une sorte de boîte noire qui pourrait être aussi bien un espace mental que celui de la chaîne de production.

Dans un dispositif d’assemblage de bacs de lumière roulants qui évoquent les tapis mécaniques où passent en série crustacés ou carcasses d’animaux et qu’il déplace tout au long de la représentation, il est tantôt dans un contact rapproché avec le public, tantôt dans son espace intérieur. Comme dans un espace de résistance et de méditation d’où il fait face à la dureté de la tâche. Dans un fil presque chronologique, il traverse chacune des étapes du livre. Après l’apprentissage du tri des crustacés, de la découpe des poissons, de l’égouttage du tofu, il y a pire : les abattoirs avec le sang, la sueur et la merde. Le travail de nuit et les heures supplémentaires qui épuisent. Lorsqu’il se laisse aller à ses rêves de révolte, au désir de rejoindre des camarades en grève ou une ZAD en lutte : « J’aurais été si heureux d’être parmi ces “illettrés” que Macron conchie », il est rattrapé par la nécessité de tout endurer pour survivre. Le comédien ne ménage pas son engagement physique et l’on demeure sonné d’entendre ce récit des souffrances ouvrières d’aujourd’hui que Ponthus a pu saisir de manière remarquable : « L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues / “Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter” ».

La version de Katja Hunsinger, fondatrice du collectif les Possédés avec Rodolphe Dana, opte au Train bleu pour une mise en scène où elle partage le texte et les situations avec Julien Chavrial. Là aussi, les images qu’ils choisissent de représenter plutôt que d’induire, nous parviennent avec leur force de frappe : le chargement à la pelle de tonnes de bulots qui soumet le corps, l’envie de vomir devant les carcasses de porcs, les propos des collègues, pour le meilleur et pour le pire, le foyer familial qui est percuté. La vie qui s’enfuit. Marina Da Silva

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Chutes et envols…

Jusqu’au 26/07, le théâtre de la Manufacture présente Soudain, chutes et envols. Un spectacle à l’humour parfois déjanté, servi par de jeunes interprètes au tonus survitaminé.

Elles sont trois à se retrouver et s’aimer, se quereller et se séparer… Trois filles qui pourraient aussi bien être des garçons en proie au vertige du sentiment amoureux, à la sensuelle découverte de l’autre. On se touche, on se frôle, Soudain chutes et envols, on se quitte et on revient, perdu ou reconnu, en tout cas l’un l’une semblent ne pouvoir se passer de l’une l’autre.

Un chassé-croisé plaisant et ludique en ce jardin public où les trois jeunes interprètes sautillent d’une réplique l’autre extraite des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes revisités par Marie Dilasser. Il n’est pas sûr qu’au terme du spectacle le public obtienne la réponse claire et incontournable, il n’empêche, la question a le mérite d’être exposée. Qu’est-ce, en vérité, que ce mystérieux sentiment amoureux : un désir, un penchant, une inclination, un plaisir, une attirance ? En tout cas, le metteur en scène Laurent Vacher orchestre un truculent délire verbal, un subtil marivaudage des temps modernes qui prétend « dégommer les conventions et jouer avec insolence des clichés ».

Pour le bonheur de la Compagnie du Bredin, trois drôlesses et charmants gredins qu’Ambre Dubrulle, Constance Guiouillier et Inès Do Nascimento : allez, les filles, on ne lâche rien ! Yonnel Liégeois

La Factory, fabrique d’art vivant

C’est en 2015 que Laurent Rochut assume la direction du Théâtre de l’Oulle et crée la Factory ! L’ancien spécialiste en finance internationale s’est épris de théâtre et de littérature. Son projet, lorsqu’il dépose les valises en Avignon ? Créer une fabrique d’art vivant dédiée à toutes les disciplines de la scène : théâtre, danse, musique… Devenue lieu pérenne en la cité des Papes, la Factory s’enrichit au fil des ans de deux autres sites de création : la salle Tomasi, puis la Chapelle des Antonins. L’ambition de la Factory, à plus ou moins longue échéance ? Hors le temps du festival d’été, fédérer d’autres salles pour faire d’Avignon un lieu permanent de recherche et de création. Y.L.

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Elise, du Poitou à Paris

Jusqu’au 26/07, au théâtre Transversal d’Avignon (84), Elise Noiraud laboure bien plus que son Champ des possibles ! Avec ses deux spectacles précédents, elle propose l’intégrale sous le titre générique Elise, la trilogie. Une épopée de 4h30, avec entractes (!), pour un périlleux voyage du Poitou à Paris.

C ‘est une expérience théâtrale originale que le public est convié à partager au Transversal : avec Elise, la trilogie, suivre un personnage de ses 9 à 19 ans ! Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans les deux premiers épisodes (La banane américaine et Pour que tu m’aimes encore), Elise Noiraud s’empare au final d’un moment souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour nous conter l’histoire de cette jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne.

Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui, dans Le champ des possibles, aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment acquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. À l’instar de son héroïne en quête de maturité, elle use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre avec Elise, cette surprenante trilogie avignonnaise, de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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De l’Algérie aux États-Unis…

Jusqu’au 29/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le 11*Avignon et le Théâtre des Halles présentent respectivement L’art de perdre et Angela Davis. De l’exil algérien au sortir de la guerre d’indépendance à l’éveil des consciences au cœur des pires crimes raciaux au États-Unis, deux pièces superbes, poignantes. Entre espoir et tragédie, des paroles embuées d’humanité et de dignité.

Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre, petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines.

Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert ! Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse. Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, d’hier à aujourd’hui, quand la mémoire n’oublie rien mais que le silence masque tout.

Et c’est encore une histoire, celle du continent nord-américain, qui se révèle à travers la figure d’Angela Davis, une histoire des États-Unis. Seule en scène, avec sincérité et intensité, Astrid Bayiha se fait multiple pour narrer les combats d’hommes et femmes unis contre moult dérives et dangers qui persécutent et avilissent le peuple américain : la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale, le racisme mortifère du Ku-Klux-Klan… Mêlant musique, chansons et archives video, véritable acte artistique, le spectacle se refuse au discours militant pour mieux encore frapper les esprits : pas de langue de bois, les maux d’Angela Davis portés par les mots de Faustine Noguès et vivifiés par la mise en scène épurée de Paul Desveaux.

Rien de superflu sur le planches du Théâtre des Halles, les faits seulement d’une vie engagée qui conduira la femme éprise de justice et de liberté en prison : seize mois d’incarcération pour son engagement au côté des Black Panthers et du Parti communiste américain ! Déchirante et vivifiante tout à la fois, une histoire à laquelle Angela Davis, grande dame, n’a pas encore mis le point final. Pacifiste, féministe, elle élève toujours la voix contre toutes injustices sociales et exactions policières à l’encontre de la communauté noire. Yonnel Liégeois

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