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Melquiot, jamais sans son père !

Dramaturge contemporain, Fabrice Melquiot est un auteur prolixe. Jusqu’au 10/03, au Théâtre du Rond-Point (75), se joue J’ai pris mon père sur les épaules. Dans une mise en scène d’Arnaud Meunier, le directeur de la Comédie de Saint-Étienne, une tragédie urbaine sur le mode antique. Sans oublier, en tournée, La vie est un songe, la pièce de l’espagnol Calderon mise en scène par Clément Poirée.

 

Banlieue stéphanoise, une tour HLM… Ni plus belle ni moins laide que celles de Montreuil ou de Boulogne-Billancourt en région parisienne, toute aussi humaine et fraternelle entre locataires, d’un étage l’autre ! Le décor est planté, le rideau levé, J’ai pris mon père sur les épaules peut entamer sa longue marche, près de trois heures de représentation… Sur la scène du Rond-Point, un corps de béton avec vue sur les divers appartements où vivent, s’aiment et se querellent des gens simples, comme dans la vie ordinaire. Sans trop de moyens, de condition modeste certes, mais au cœur débordant d’amour, de convivialité et de fraternité. La preuve ? Père et fils, Roch et Enée,

Co Sonia Barcet

sont amoureux et amants de la même femme, Anissa, la voisine du dessus !

Un amour qui se fissure, comme le léger tremblement de terre qui craquèle les murs de la cité, lorsque Roch se découvre porteur d’un cancer des os incurable… Point de misérabilisme chez Fabrice Melquiot, plutôt une chaîne de solidarité qui se met en branle, une vérité insoutenable qui oblige chacun des protagonistes à regarder la réalité en face, la vérité mise à nu entre tous, non sans heurts ni trahisons, reniements parfois : la vie est rarement un long fleuve tranquille ! C’est alors que le fils projette de conduire son père, sur ses épaules s’il le faut, jusqu’au Portugal, ce « Far-West de l’Europe » dont il rêve par dévotion envers l’acteur Clint Eastwood… De la culture bas de gamme, diront peut-être les lettrés patentés, des références porteuses de sens lorsqu’elles sont énoncées avec l’intelligence du cœur. Nous connaissions déjà, sur le mode de la tragédie antique, l’hallucinante chevauchée d’un fils porteur du cadavre de son père dans Littoral du dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad. Melquiot quant à lui, comme pour certifier sa copie conforme, n’hésite point à composer son épopée urbaine sur la trame de l’Énéide de Virgile : les habitants des cités ne sont pas plus incultes que ceux des Champs-Élysées où se joue la représentation ! Des mots justes et tendres, doux ou colériques, émaillent les

Co Sonia Barcet

propos des huit protagonistes, une humanité sans fioritures mais d’une extrême sensibilité.

« La pièce de Fabrice Melquiot met en scène des personnages issus des milieux populaires où la solidarité et l’affection ne sont pas de vains mots », témoigne Arnaud Meunier. Et d’œuvrer alors à la partition avec tact et finesse, peaufinant au fil des scènes le portrait attachant de cette bande de héros du quotidien. De l’auteur au metteur en scène, leur désir commun, sans voyeurisme ni effets de manche ? Entre une vie sans relief et une mort sans gloire aux yeux de certains, faire s’exhaler de l’une et l’autre de subtils parfums, effluves émouvantes sur la grande scène du Rond-Point ! Avec, outre l’étincelante Rachida Brakni et le tonitruant Philippe Torreton, une troupe de comédiens au diapason de leur talent. Yonnel Liégeois

Du 13 au 23/03, au Théâtre des Célestins (Lyon). Les 27 et 28/03, à Bonlieu (Scène nationale d’Annecy). Du 9 au 11/04, à la Comédie de Saint-Étienne. Du 16 au 18/04, à la Scène nationale de Sète. Du 24 au 26/04, au CDN de Normandie-Rouen. Les 9 et 10/05, au Théâtre de Villefranche. Du 16 au 18/05, au Théâtre du Gymnase (Marseille). Le 24/05, à la Maison des arts du Léman ( Thonon les Bains).

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Des cauchemars pour une couronne

Au terme d’une reprise à succès au Théâtre de La Tempête (75), la pièce de l’espagnol Pedro Calderon de la Barca, La vie est un songe, entame une longue tournée. Conte initiatique autant que fable politique, entre rêve et réalité, dans un clair obscur subtilement dosé et une mise en scène diaboliquement imagée par Clément Poirée, l’histoire mouvementée du jeune Sigismond est captivante. Bien avant l’emblématique père Ubu de Jarry, mais parfois avec autant d’humour et de dérision, nous sommes déjà en terre de Pologne où le vieux roi quelque peu déjanté, un obsédé ou un « timbré » de prescience, inflige à son fils un traitement inhumain : à craindre un

Co Antonia Bozzi

futur comportement bestial, il en fait un animal !

« Trois journées qui conduisent de la soumission à la révolte (…), trois journées pour que l’enfant renoue le lien de filiation rompu par un père défaillant », commente Clément Poirée. Et le metteur en scène, au mieux de sa forme, de poursuivre : « La vie est un songe est une pièce monstre qui échappe en grande partie aux règles de l’écriture dramatique, nous devons nous risquer à l’immersion dans ce monde de visions ». Un délirant enchevêtrement de quiproquos parfaitement maîtrisés, mentaux et verbaux, sur les désirs et les passions, les fantasmes et les pulsions… Une troupe de huit comédiens au jeu époustouflant d’inventivité, une magnifique traduction de l’œuvre du dramaturge espagnol sous la plume de Céline Zins : tous les ingrédients sont posés sur le plateau pour en faire un spectacle à ne vraiment pas manquer ! Yonnel Liégeois

Le 26/02/19, Equinoxe Châteauroux (36). Les 5 et 6/03/19, Théâtre d’Angoulême (16). Les 8 et 9/03/19, Théâtre Saint-Louis Pau (64). Le 12/03/19, Le Carré magique Lannion (22). Le 16/03/19, La Scène Watteau Nogent-sur-Marne (94). Le 5/04/19, Le Figuier blanc Argenteuil (95). Le 11/04/19, Théâtre Jacques Carat Cachan (94). Le 13/04/19, Les Bords de Scènes Juvisy-sur-Orge (91). Le 16/04/19, Centre des Bords de Marne Le Perreux (94). Le 18/04/19, Théâtre des Bergeries Noisy-le-Sec (93). Le 23/04//19, Le Préau CDN Vire (14). Le 25/04/19, Théâtre de Laval (53). Le 30/04/19, Forum de Flers / Scène nationale (61).

 

 

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Leonardo Padura, la plume de Cuba

Natif de La Havane en 1955 et y vivant toujours, Leonardo Padura dépeint d’un roman l’autre les contradictions de la société cubaine. À travers son personnage fétiche d’abord, Mario Conde, un inspecteur de police devenu un « privé » au fil des livres. Avec d’imposants romans, ensuite, au verbe critique et désabusé. L’écriture débridée d’un homme viscéralement attaché à son île.

Yonnel Liégeois – Journaliste et critique culturel au préalable durant quelques années, comment en êtes-vous venu au livre et à la littérature ?

Leonardo Padura – Selon un processus très naturel. Entre 1980 et 1983, alors que j’étais étudiant et que je travaillais dans une revue littéraire et théâtrale, j’avais écrit quelques contes et nouvelles ainsi qu’un roman d’initiation, dans tous les sens du terme. Ensuite, pour des problèmes « idéologiques », une punition pour une certaine façon de penser et d’interpréter la réalité du monde, on m’a envoyé dans un autre journal. Pour moi, en fait, une récompense : pendant six ans, j’ai pu écrire des tas d’articles en ne parlant que de littérature ! C’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage pour devenir à mon tour écrivain. Jusqu’en 1989, date de la chute du mur de Berlin, cette catastrophe naturelle que je nomme « Chute du Niagara ». Cette année-là, j’ai commencé à écrire dans une perspective beaucoup plus professionnelle, sans jamais pour autant cesser de me situer comme journaliste et romancier.

Y.L. – 1989 : une date symbolique pour vous, pour Cuba et le reste du monde ?

L.P. – Absolument. C’est aussi à Cuba l’année du procès des officiers impliqués dans de supposés trafics de drogue. Ce fut ici des chutes physiques, mais aussi morales et symboliques… Quand j’écris « Vents de carême » deux ans plus tard, ce futur que nous ne pouvions imaginer arrive de la pire des manières : une terrible crise économique, où tout manque. Une réalité tellement singulière qu’elle nécessitait des explications, mais la littérature ne peut le faire. Aussi Mario Condé mon héros, dans « l’automne à Cuba », décide de quitter la police à l’heure où passe un ouragan : un ouragan plus métaphorique que météorologique ! Mon objectif ? Montrer par le biais du roman noir des secteurs de la société ignorés jusqu’alors : l’establishment politique, la corruption, le mensonge… Le monde ouvrier ou syndical était lié à l’appareil d’État, la littérature réaliste des années 70 avait beaucoup écrit sur ces réalités, ma génération a donc surtout tenté de s’en éloigner pour parler de l’homosexualité et de la prostitution, des marginaux et de ceux qui optent pour l’exil.

Y.L. – Vous n’avez jamais redouté la prison, ou des restrictions à votre liberté d’écriture ?

L.P. – À Cuba, il n’y eut jamais d’écrivains emprisonnés pour leurs romans. Si on écrivait un livre qui ne plaisait pas au gouvernement, il n’était pas publié ! Tous mes romans furent publiés, sans censure aucune. Récompensés, en outre, par de nombreux prix… Mario Conde est devenu le personnage symbolique du Cuba des années 90. Une situation étrange, d’autant qu’il est un représentant de l’ordre, un policier mais un policier tellement atypique dans ses modes de pensée qu’il fut tout de suite adopté par les gens ! Il est vraiment représentatif de toute ma génération. Outre les relations de proximité et les liens du sang, dans le nouveau roman noir (Mankell le suédois, Montalban le barcelonnais, Camillieri le sicilien, Izzo le marseillais), les personnages ont deux caractéristiques fondamentales : jouir avec gourmandise de la vie et, pour chacun de leurs auteurs, avoir conscience au cœur de l’intrigue policière de faire de la littérature. Ainsi, c’est parler de la culture ou des cultures qui leur sont propres, ça rend toute leur humanité aux personnages. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 Padura, l’insulaire de renommée mondiale

Auréolé de multiples et prestigieux prix littéraires, publié dans plus d’une quinzaine de pays et traduit en de nombreuses langues,Leonardo Padura est un écrivain insulaire dont la renommée, mondiale, déborde les côtes cubaines. Tous ses livres sont publiés aux éditions Métailié. En particulier sa célèbre tétralogie, Les quatre saisons.

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de livres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, L’homme qui aimait les chiens, un formidable roman qui conte les derniers jours de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski réfugié sur le sol cubain. Dans ce pavé de plus de six cent pages,il nous propose un voyage à rebours au cœur de la révolution soviétique jusqu’à ces conséquences actuelles dans la grande île des Antilles, à l’heure surtout de l’assassinat de Trotski au Mexique en 1940. Le point de départ de cette puissante œuvre à forte incidence historique ? La rencontre de son héros Ivan sur une plage cubaine avec un étrange personnage qui promène ses chiens et prétend avoir bien connu Ramon Mercader, le tueur du célèbre révolutionnaire… Un livre à l’écriture envoûtante, empreint de nostalgie et nourri de désillusions.

Suivront les Hérétiques. Un roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain… L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui,le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.

Leonardo Padura publie en 2016 Ce qui désirait arriver, un recueil de nouvelles au titre quelque peu énigmatique. La chaleur, le rhum, la musique, le décor est planté, nous sommes bien à Cuba, petites magouilles et pauvreté sont aussi au rendez-vous. Au même titre que la nostalgie, la fin des rêves et les regrets : treize nouvelles pour nous dépeindre le quotidien d’hommes et de femmes désabusés entre utopies révolutionnaires et amours désenchantés. Jusqu’au retour en janvier 2019, tant espéré et attendu, du privé Mario Conde dans La transparence du temps ! À la recherche d’une étrange Vierge noire, une statue dérobée chez son ami Bobby… Au cœur d’un roman noir à l’intrigue magnifiquement ficelée, là encore une occasion pour Padura l’insulaire de nous plonger dans la réalité cubaine, une grande fresque historique loin des clichés touristiques, entre nouveaux riches et éternels perdants, des bidonvilles mal famés aux somptueuses résidences. Un grand roman tout court, une plume et un style qui s’imposent durablement dans la flamboyance du paysage littéraire sud-américain. Suivront Poussière dans le vent et Ouragans tropicaux. Y.L

« Je publie Leonardo Padura depuis ses premiers romans (1998) et je l’ai vu grandir et conquérir une audience internationale impressionnante. Malgré les prix littéraires et les succès, il a gardé son amour indéfectible pour sa ville La Havane, victime des vicissitudes de l’histoire. Dans ses romans, face à l’adversité il y a toujours un point fixe, l’amitié qui protège de tout. Dans la vie, Leonardo Padura m’honore d’une amitié fidèle et généreuse dont je suis fière. Il fait partie de ces auteurs qui ont construit notre catalogue au cours de ces 40 ans d’édition ». Anne-Marie Métailié

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Sport, l’exécutif hors-jeu

Le gouvernement envisage de transférer au budget des fédérations le financement des conseillers techniques sportifs. Un projet ministériel qui fait l’unanimité contre lui ! Ce changement de braquet condamnerait un modèle qui allie haute performance et droit à la pratique pour tous.

 

Il est rare qu’une annonce ministérielle fasse à ce point l’unanimité contre elle ! Des clubs aux associations, en passant par le sport amateur ou de haut niveau, et ce jusqu’au Comité olympique français, le projet d’exclure de la fonction publique les 1600 conseillers techniques sportifs (CTS) rattachés au ministère des Sports a provoqué un véritable tollé. Il faut dire qu’à six ans des J.O. de Paris, la décision fait tâche… Mis en place dans les années 1960, après la débâcle des Jeux Olympiques de Rome, les conseillers techniques sportifs ont pour rôle le développement du sport pour tous et de la pratique licenciée, la détection de jeunes talents, le perfectionnement des élites, la formation des cadres… Suivant son plan de réduction de 50 000 emplois dans la fonction publique d’État, le gouvernement voudrait donc que les CTS soient à terme salariés directement par les fédérations. « La perte du statut de fonctionnaire reviendrait à rompre avec les trois principes qui guident notre action », avertit un CTS du sud de la France, « l’intérêt général, l’égalité des chances et des territoires, l’indépendance ».

Ce changement de tutelle entérinerait aussi le désengagement de l’État des politiques publiques du sport, à l’œuvre dans le secteur associatif et amateur. Or, entre la baisse des dotations aux collectivités et la suppression des contrats aidés, de nombreuses structures ont déjà du mal à boucler leur budget. « La baisse des subventions a atteint 10% sur les cinq dernières années », constate Stéphane Anfosso, de l’AIL Blancarde à Marseille. « Pour nous, c’est énorme. Alors, pour ne pas augmenter les cotisations, on tente de développer les animations payantes ». La création de l’Agence nationale du sport sur le modèle anglo-saxon, opérationnelle au 1er mars 2019, illustre les nouvelles orientations du pouvoir. En charge du haut niveau et du sport de masse, elle serait articulée autour d’une conférence de financeurs : l’État, les collectivités locales, le mouvement sportif et les entreprises…représentées par le Medef. Une présence qui laisse songeur Lionel Lacaze, ancien lutteur sélectionné olympique, jusqu’alors en charge de la formation des directeurs techniques nationaux à l’Insep. « J’ai du mal à imaginer le privé intéressé par autre chose que des athlètes ou des champions accomplis. Or, sans le sport amateur, il n’y a pas de haut niveau ».

Le ministère ne s’occuperait plus que des aspects réglementaires et de la formation. Pour combien de temps ? De plus en plus, les certificats de qualification professionnelle délivrés par les branches professionnelles se substituent aux diplômes d’État. « Cela favorise l’embauche d’éducateurs plus précaires, moins bien formés et moins qualifiés, notamment sur le plan de la sécurité », alerte Dany Ranggeh, moniteur de natation. L’abandon du modèle actuel au profit de la marchandisation généralisée du secteur aurait une autre conséquence, grave selon Marie-Thérèse Fraboni, syndiquée CGT au ministère de la Jeunesse et des Sports. Celle de casser le lien entre les activités physiques et sportives et les autres politiques publiques du champ de la jeunesse, « dans le cadre de plans éducatifs territoriaux intégrant aussi l’éveil aux pratiques culturelles en général, la musique, la danse ou les sciences ».

En réponse à l’éventuelle suppression des CTS, 357 athlètes, dont Teddy Riner et Martin Fourcade, ont écrit une lettre ouverte à Emmanuel Macron, dans laquelle ils alertent sur une « famille du sport en danger ». Jean-Philippe Joseph

Déjà inférieure à 1%, le budget du ministère des Sports sera de nouveau en baisse en 2019 (-7%). Avec la disparition des 1600 CTS, les heures du ministère seraient comptées, lui dont les effectifs ont fondu de 8000 à 5000 agents en dix ans. De mauvais augure pour les 16 millions de licenciés, les 307 000 associations sportives et les quelques 3,5 millions de bénévoles.

 

Paroles de sportifs

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj, vice-présidente FSGT : Un conseiller de l’Elysée m’a clairement dit que leur intention était de libéraliser la concurrence entre les associations et le secteur marchand. D’ailleurs, dans le rapport sur la gouvernance du sport remis à la ministre des Sports à la mi-octobre 2018, il est partout question de répondre à des attentes de consommation, nulle part de répondre à des besoins.

Jean-Pierre Favier, président US Ivry (94) : Les médaillés d’or aux J.O. ou les joueurs qui ont remporté la Coupe du monde en juillet ont tous commencé par les clubs ou le mouvement associatif. Luc Abalo, trois fois champion du monde et deux fois champion olympique avec l’équipe de France de handball, a été découvert à l’école avant d’entrer à l’US Ivry puis de signer au PSG.

Benjamin Giannini, maître d’armes à Guilherand-Granges (07) : Jusqu’à la fusion des régions, le club avait trois CTS. Aujourd’hui, nous n’en avons plus qu’un qui se partage entre trois territoires, l’Auvergne-le Dauphiné Savoie et le Rhône. Sur le plan des subventions, nous étions financés avant sur des postes, aujourd’hui nous le sommes sur des projets. Ça ne représente pas les mêmes montants, ce qui a fait que nous avons perdu deux salariés.

Pierre Mourot, École nationale de voile et de sports nautiques : D’ici aux J.O. de Paris, il n’y a pas à craindre de baisse de niveau. Mais les gamins qui iront à Los Angeles en 2028, il faudra les faire grandir. Jusqu’à présent, on a réussi à constituer un vivier de cadres fédéraux de haut niveau. Si on casse le système actuel, il faudra payer très cher des entraîneurs compétents venus de l’étranger.

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Naufragés, quelle planche de salut ?

Qu’ils soient des morts-vivants alanguis dans leur transat, des miséreux criant respect ou des peuples autochtones décimés, chacun fait entendre sa voix, tous naufragés de notre temps. Sur la scène du Rond-Point, celles des Déchargeurs et du Théâtre du Soleil. Trois spectacles qui surprennent, émeuvent et interrogent.

 

Sous une lumière éclatante, paisible et alangui, il sied dans son transat ! Lunettes de soleil sur le nez, maillot de bain et musique franchouillarde en fond sonore, il passe le temps… Il attend plutôt quelqu’un. Pour tuer le temps, dialoguer pas vraiment, s’entendre parler surtout. Il n’attend pas n’importe qui, un escort boy très précisément. Le décor est planté, la mascarade

Co Diego Bresani

peut commencer. Naufragé (s), comme le précise le titre de la pièce à l’affiche du Rond-Point, l’homme l’est assurément.

À son interlocuteur de commande payé pour faire silence, il narre avec force détails son dernier, grand et fol amour : dans un cadre paradisiaque, en bord de mer. Avec un peu d’imagination, on entend déjà les oiseaux piaffer, batifoler les dauphins et les crabes crisser sur le sable fin… Las, la comédie ne dure qu’un temps, celui qui assume la réalité de sa condition sans faux-semblant n’est-il pas plus sincère et authentique que celui qui rêve et fantasme sa vie ? Gabriel F., l’auteur-metteur en scène et interprète brésilien, signe là une pièce à l’ironie mordante et à l’humour grinçant sur la solitude, la détresse affective et le désir de paraître de tout un chacun. En un duo réussi avec Gaspard Liberelle, un jeune comédien au talent certain, issu de l’École de la Comédie de Saint-Étienne.

 

Un autre homme, solitaire, crie sa colère. Porte-parole des miséreux, face à tous les nantis de la terre… « Il est l’ami des pauvres, des gueux, des trimardeux, des peineux, de tous les traineux », comme le rappelle Michel Bruzat qui met en scène Les soliloques du pauvre de Jehan Rictus sur les planches des Déchargeurs. Un long monologue en argot, cette langue française des bas-fonds chantante et enchantante, ancêtre du rap, écrit en 1885 par un authentique poète du peuple, un François Villon du XIXème siècle. Qui s’insurge aussi et déjà contre le mépris des possédants à l’encontre des invisibles, de tous les laissés pour compte.

Un texte qui résonne avec force et vigueur en ces temps troublés qui agitent nos contemporains, sur les ronds-points ou bien ailleurs, dans certains quartiers de Marseille ou dans nos provinces déshéritées… Des mots simples mais criants de vérité pour dénoncer misère et exploitation de tout temps, une poésie crue mais criante de beauté pour clamer la dignité et le respect de tout être humain. En dialogue avec l’accordéon discret mais déchirant de Sébastien Debard, Pierre-Yves Le Louarn est poignant de naturel. Emmitouflé dans sa couverture élimée pour ne point se cailler les miches, il est plus et mieux qu’un simple récitant de litanies surgies d’un autre temps. Il est Rictus, éructant la prière païenne du temps présent.

 

Ils sont un, dix, cent et mille au Soleil ! La troupe d’Ariane Mnouchkine, sise à la Cartoucherie de Vincennes, donne voix, corps et sang aux peuples autochtones du Canada que les conquérants ont si longtemps chassés, martyrisés, exploités et violés dans leurs droits, leurs coutumes et leurs terres… Surgie à l’heure de la création de Kanata sans aucun comédien autochtone intégré à la bande dirigée par le metteur en scène québécois Robert Lepage, la polémique autour d’une prétendue « appropriation culturelle » est vaine et sans fondement : aucune culture n’est et ne sera « brevetée » ou brevetable par quiconque, toute culture est fille de

Co Michele Laurent

métissage. Ensemencée par d’autres peuples, toute culture appartient à la grande histoire de l’humanité !

À travers l’horrible destin de femmes Huron violées et tuées, données en pâture aux cochons, face à l’inertie et à l’indifférence de la police locale, Kanata donne ainsi à voir sous une forme dramatiquement « spectaculaire » le traitement génocidaire que le Canada appliqua aux Premières Nations du territoire jusqu’en 1996 ! Des tableaux et des dialogues qui alternent judicieusement entre amour et haine, solidarité et incompréhension, tendresse et violence, poésie et réalisme. Une évocation à forte charge émotionnelle, sublimée par le talent des artistes du Soleil, au terme de laquelle on en vient presque à s’interroger sur l’opportunité d’applaudir ou non tant la représentation fait écho historiquement à moult pages sombres et tragiques.

Trois spectacles au final qui en disent long sur notre humaine condition, individuelle et collective. Trois planches à la dérive peut-être, trois planches de salut aussi, ultimes signaux de détresse envoyés d’un radeau en perdition pour la sauvegarde de notre espèce. Yonnel Liégeois

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Cesare Battisti : oui à l’amnistie, non à l’amnésie

Arrêté en Bolivie et extradé vers l’Italie, Cesare Battisti risque la prison à perpétuité. Depuis les années 80 pourtant, l’ancien militant et romancier clame son innocence. Ex-membre de Lotta Continua, son compatriote Sergio Tornaghi s’exprimait en 2004 sur « l’affaire Battisti », dénonçant une mascarade de justice et la violence d’État toujours impunie qui sévissait dans l’Italie des années soixante-dix. Des propos toujours d’actualité.

 

Yonnel Liégeois – Comment réagissez-vous à la décision rendue (le 13/10/2004, ndlr)) par la Cour de cassation de Paris ?

Sergio Tornaghi – Je suis bien sûr extrêmement choqué par le rejet du pourvoi en cassation de mon ami Cesare Battisti. Il est désormais menacé d’une peine de prison à perpétuité en Italie, au lendemain d’une éventuelle arrestation. Déçu, certes je le suis, mais pas vraiment surpris. Depuis la rencontre entre Jacques Chirac et Sylvio Berlusconi à Paris, le sort de Battisti était scellé. Ce que tous les observateurs et militants du droit redoutaient s’est produit : le « politique » l’a emporté sur le devoir de justice, la parole de « repentis » sur le devoir de vérité. Avec une telle décision, nous sortons du cadre judiciaire où le droit ne fait plus force de loi. Avec un flot de contre-vérités déversées à la télévision et dans des journaux français, présentant Cesare Battisti comme un monstre et allant jusqu’à soutenir que la Cour européenne reconnaissait le principe de « jugement par contumace » inscrit dans le droit italien.

 

Y.L. – Redoutez-vous que la décision fasse jurisprudence à l’encontre de tous vos compatriotes réfugiés en France ?

S.T. – Comme Cesare, j’ai été condamné à la prison à perpétuité pour crime en 1984, sur la seule parole d’un « repenti », alors que j’ai toujours clamé mon innocence. Je suis réfugié en France depuis cette date, au vu et au su de tous, y compris des autorités françaises qui ont rejeté une première demande d’extradition en 1986, conformément à la promesse de François Mitterrand. La France m’a accordé des papiers en règle en 1989… Je suis avant tout un militant politique, un homme de gauche avec des convictions et des idéaux, pas un adepte de la clandestinité ou de la cavale qui commet des braquages de banque pour survivre. Je suis marié avec une Française, j’ai deux enfants et un métier. Désormais, je ne veux plus me taire, cela fait vingt ans que je vis dans « l’intranquillité ». Quand je découvre les horreurs qui circulent à notre propos sur Internet, les « dérives fascistes » me font plus peur désormais que n’importe quelle décision judiciaire.

 

Y.L. – Quel regard portez-vous sur ces « années de plomb », sur cette vague de violence qui a secoué l’Italie dans les années 70 ?

S.T. – L’analyse encore à faire de cette page d’histoire relève d’une enquête pluridisciplinaire : sociologique, psychologique, économique et politique… Il apparaît que l’Italie de ce temps-là relevait d’une situation bloquée où toute contestation sociale était impossible, où tous les rouages de l’État étaient entre les mains du parti Démocratie Chrétienne. Que l’on fasse grand cas du terrorisme de gauche, c’est un fait, ce qui l’est moins, c’est le silence toujours de mise sur la violence, la répression et le terrorisme de droite qui ont plombé cette époque. Une époque où les forces de l’ordre n’ont pas hésité à me tirer dessus à l’âge de 16 ans, où les camions de police roulaient sciemment sur les manifestants pour les écraser, où l’on dénombre la mort de 250 militants… Je n’ai aucun sentiment de culpabilité, seulement la douleur d’avoir perdu des êtres chers. J’assume mon passé. À ce moment-là, nous devions agir et faire face à un gouvernement qui avait des intérêts financiers et économiques à ce que la situation demeure explosive. Contrairement à ce que certains prétendent, si je suis favorable à une mesure d’amnistie pour tout ce qui s’est passé dans les années 70, je suis farouchement opposé à une quelconque amnésie : il nous faut faire enfin la vérité, toute la vérité sur cette époque.

 

Y.L. – Comment envisagez-vous l’avenir ?

S.T. – Je suis inquiet face à cette Italie qui confie son sort à un mafieux, à un bandit, face à cette Europe qui se construit prioritairement sur des principes « sécuritaires ». Je crains aussi pour la France qui se trouve aujourd’hui dans un contexte politique bloqué. Prenons garde, l’explosion sociale guette. Que les responsables d’État, Berlusconi-Blair-Chirac, fassent leur cinéma, c’est leur droit. En revanche, ils n’ont pas le droit de conduire leurs peuples sur des voies suicidaires. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’affaire Battisti

Accusé de quatre meurtres sur la seule parole d’un « repenti », sans preuves ni témoignages, au terme d’une mascarade de procès, Cesare Battisti est condamné par contumace en 1984 (le droit italien n’ouvre pas à l’ouverture d’un autre procès au lendemain d’une éventuelle arrestation) à la prison à perpétuité. Cesare Battisti, comme nombre de militants italiens réfugiés en France, bénéficiait alors de ce que l’on a nommé « la doctrine Mitterrand ». Jusqu’à la présidence de Jacques Chirac… Pour comprendre les dessous de l’affaire, deux livres indispensables : La vérité sur Cesare Battisti de Fred Vargas et Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo.

Erri De Luca, l’un des plus grands romanciers italiens contemporain, ancien militant de Lotta Continua : « J’ai connu la violence faite et subie. C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. Je ne puis dire s’il était important ou non, il était indispensable. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi. D’où mon opposition à cet acharnement dont mon pays fait preuve aujourd’hui à l’égard de Battisti, et d’autres. Je m’insurge contre cet État qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps. Une rancune de l’État, hélas partagée par la société civile italienne qui n’éprouve qu’indifférence à ces soubresauts du passé » (mars 2004, ndlr. Propos recueillis par Y.L.).

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Jul, l’Histoire en bulles !

Il est de coutume de célébrer la nouvelle année avec des bulles, Chantiers de culture ne faillit pas à la tradition ! Normalien, scénariste et dessinateur de BD, Julien Berjeaut dit Jul croque l’actualité à sa façon. En transposant joyeusement Macron à l’Âge de pierre ou le Panthéon grec à Pôle emploi. Rencontre avec un blagueur au parcours atypique.

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2019 ! Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. Vive 2019 à peindre en bleu, blanc, jaune ou rouge dans de nouvelles aventures ! Yonnel Liégeois

 

Eva Emeyriat – L’historien que vous êtes aime manier l’anachronisme ?

Julien Berjeaut – Il y a une dimension comique naturelle à entrechoquer les époques. Ce recul est salutaire quand on traite de sujets explosifs. Les vannes sur la pédophilie ou le terrorisme sont très délicates, mais je n’ai pas envie de m’interdire ces thèmes. Je contourne la difficulté avec la transposition historique.

E.E. – Qui vous a donné l’envie de faire ce métier ?

J.B. –  Pétillon, qui a fortement soutenu mon travail au début, quand on était à L’Écho des Savanes. J’étais dessinateur de presse et je lui dois le passage à la BD. J’ai lu L’enquête corse, j’ai vu qu’on pouvait faire de la vraie BD sur l’actualité. Ce pont était magistralement réussi. J’ai aussi été inspiré par Goscinny et Gotlib.

E.E. – L’exercice était-il alors plus facile ?

J.B. – L’interconnexion, les réseaux sociaux font que tout dysfonctionne. Ma grande terreur ? Être tiré vers où je ne veux pas aller… Avant, quand tu dessinais dans L’Huma ou Les Échos, il y avait un contexte, un lectorat qui avait les codes… Là, il faudrait donner un mode d’emploi, car un dessin peut être vu par tout le monde, y compris par ceux à qui il n’est pas destiné et à qui on n’a pas expliqué que telle personne n’est pas pédophile ou nazie, que c’est une vanne…

E.E. – Cela vous est arrivé récemment ?

J.B. – Dans un épisode de 50 nuances de Grecs, nous évoquons Caron, le passeur des Enfers dont le business est ébranlé par les passeurs de migrants. Caron râle, car c’est un raciste… J’ai reçu un nombre incroyable de courriels de gens qui attribuaient ses paroles au contenu éditorial de la série. Cette simplification est une malédiction pour les auteurs !

E.E. – Vous parlez chinois. Vous étiez en Chine avec Ségolène Royal en 2012 et, début 2018, du voyage officiel d’Emmanuel Macron…

J.B. – J’ai pu découvrir ce qu’était le côté fabriqué de la scène politique ! En 2012, les conseillers de Ségolène Royal m’ont demandé s’il y avait un truc qu’elle pourrait dire en sortant de l’avion. J’ai évoqué le proverbe « Qui n’a pas gravi la Grande Muraille n’est pas un brave », puis la « bravitude » est sortie, et patatras (rires) ! Avec Macron, c’était une expérience stupéfiante de voir tout ce protocole mais, avant d’y aller, j’avais posé mes conditions : y être en électron libre. Ce voyage m’a donné par la suite l’envie de dessiner L’homme de Cro-Macron, de la série Silex and the City.

E.E. – Pourquoi avez-vous été invité ?

J.B. – C’était plutôt malin de la part des Français d’inviter un dessinateur, de montrer qu’une grande démocratie pouvait intégrer la critique. Comme çà, ils n’ont pas eu à titiller frontalement le pouvoir chinois sur les opposants, sinon ils auraient vendu moins d’Airbus !

E.E. – Y a-t-il un sujet d’actualité sociale qui vous tienne à cœur ?

J.B. – La catastrophe que représente la gestion du chômage, que j’ai mise en scène dans 50 nuances de Grecs avec Acropôle-Emploi… L’attitude punitive envers les gens et le discours sur l’assistanat, tout cela me rend dingue !

E.E. – Votre sensibilité est-elle un héritage de vos parents, profs militants et syndiqués ?

J.B. – Petit, j’ai fait des millions de manifs ! J’ai grandi à Champigny (94, ndlr), fief communiste, et ma mère vote toujours pour le parti ! Elle a reçu une médaille de jeune pionnière communiste des mains de Youri Gagarine ! Mes frères pensent même que je suis le fils caché du cosmonaute mais, bon, les dates ne correspondent pas vraiment ! Propos recueillis par Eva Emeyriat.

Parcours :

1974 : Julien Berjeaut naît à Maisons-Alfort, dans le Val de Marne (94)

1995 : Il entre à l’École normale supérieure

1998 : Il est reçu à l’agrégation en histoire

2000 : Il collabore à L’Humanité, Charlie Hebdo, Les Échos, Fluide Glacial, Lire…

2005 : Il publie sa première BD, Il faut tuer José Bové (Albin Michel/Glénat)

2008 : Il fait ses premiers dessins en direct dans La grande librairie, sur France 5

2009 : Il sort le premier tome de Silex and the City, aux éditions Dargaud

2011 : Il réalise, avec Charles Pépin, La planète des Sages. Il publie le premier tome de 50 nuances de Grecs, toujours chez Dargaud

2012 : C’est la première diffusion, sur Arte, de Silex and the City

2018 : Il publie L’homme de Cro-Macron, le huitième tome de la série Silex and the City. Il est scénariste de Lucky Luke, un cow-boy à Paris. Arte diffuse 50 nuances de Grecs. Jusqu’au 01/07/19, se tient au Musée du Louvre l’exposition « L’archéologie en bulles »

 

Macron m’a tuer !

Nouvelle tête couronnée selon le duo Sauzet/Héran, avant et depuis son accession au trône républicain, Toutanmacron n’est pas avare de saillies qui en disent long sur son rapport à la politique et à ses concitoyens ! Des chômeurs qui touchent des allocations pour partir deux ans en vacances (2017) aux Britanniques qui ont la chance d’avoir eu Margaret Thatcher (2015), du libéralisme qui est une valeur de gauche (2015) aux jeunes Français qui doivent avoir envie de devenir milliardaires (2015), les deux compères n’en ratent pas une, nous offrant une compilation d’un suprême humour corrosif ! « L’irrévérence de bon aloi des auteurs trouve, dans une époque trop consensuelle, sa raison d’exister », clame Alain Guillo, le fondateur des éditions Un point c’est tout.

« Voici donc notre Président tel qu’en lui-même… fendant ses expressions de saillies désormais célèbres », écrit Vincent Drizet dans la préface de l’ouvrage, « il fend l’armure autant que la foule de ses macronnades bien serrées qui battent à plates coutures les déjà vieilles rafarrinades ». Avec Macron m’a tuer, Héran les dessine donc d’un trait aussi saillant que les saillies du Président, Dany Sauzet les commente d’une plume qui ne manque pas de piquant, les deux s’en donnant à cœur joie pour un vrai plaisir de lecture ! Derrière l’humour, se révèle au final un personnage moins policé qu’il n’y paraît, imbu de sa fonction, hautain et méprisant pour ses concitoyens. Rire n’a jamais empêché quiconque de réfléchir, la preuve ! Yonnel Liégeois

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La scène, de mots en maux

De Wajdi Mouawad à Annie Ernaux, de Louis Aragon/Elsa Triolet à Nathalie Sarraute, sans omettre Joël Pommerat et Frédéric Lordon, la scène se joue de mots pour donner à voir, entendre et comprendre, les maux de nos contemporains en particulier, de notre société en général. De la quête de sens à la soif d’amour, autant de spectacles interrogatifs et jouissifs.

 

La démesure s’impose sur grand écran, plutôt sur la grande scène du Théâtre

DR, Simon Gosselin

de La Colline (75) ! Suspendu entre les lettres de l’alphabet grec ou français, Wajdi Mouawad se joue des mots, ceux de Sophocle et les siens. Inflammation du verbe vivre ? Un spectacle aussi déroutant qu’envoûtant, qui nous projette sur les rives de la Méditerranée, de la Grèce antique sous les colonnes du Parthénon à l’Athènes contemporaine où errent les colonnes des déshérités de la mondialisation, des vestiges de pierre aux ruines industrielles… Se projeter, tel est le bon mot pour Mouawad qui fait cinéma de son propos théâtral !  Un long chant épique, et poétique, dans les pas de Philoctète, le héros de Sophocle, et ceux de Robert Davreu, disparu en cours de traduction de l’œuvre. Si la mort est tragique, la perte de nos rêves et de nos amis, le voyage en terres lointaines est tout aussi périlleux, nous conte Mouawad, l’éternel immigré et naufragé en terre inconnue. Qu’il nous faut apprendre à déchiffrer, décrypter avant que notre civilisation ne sombre dans la violence, la souffrance et la désespérance. Avec cet ultime cri déchirant : par notre parole d’aujourd’hui, faire résonner les mots d’antan, ceux de Sophocle qui appelle à conjuguer le verbe « vivre » sur le mode poétique, généreux et fraternel.

Les vers de Louis Aragon et les mots d’Elsa Triolet, contemporains ceux-là, Ariane Ascaride et Didier Bezace s’en emparent avec gouleyance sur la scène du Lucernaire (75). Sans fioritures ni effets de scène, juste les propos du poète et de la romancière clamés et scandés par les deux artistes fichés derrière leur pupitres. Peu de gestes, guère de mouvements, seules les variations de deux voix qui portent loin et bien pour inviter le public au voyage dans les écrits du plus célèbre couple du siècle écoulé. Commis par Bernard Vasseur, le directeur de la Maison Triolet-Aragon, le Moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult en Yvelines, le choix de textes nous plonge dans quelques belles pages des deux auteurs pour composer cet étonnant périple entre les mots où, encore et toujours, Il y aura la jeunesse d’aimer. Une saga originale entre humour et tragédie, amour et comédie.

D’autres mots d’auteur connaissent des jours heureux en ces temps présents. Ceux d’Annie Ernaux, par exemple, qui squattent diverses scènes, tant parisienne que provinciale. Cécile Backès, la directrice de la Comédie de Béthune, est coutumière du fait ! Après avoir porté sur les planches L’autre fille la saison dernière, toujours avec le même talent elle récidive avec l’adaptation de Mémoire de fille, le dernier opus de la romancière, hier à Béthune et bientôt à Sartrouville (78). Un roman que la metteure en scène transforme en chant choral, entre l’adolescente d’hier en proie à ses premiers troubles amoureux et la femme mature qui tente d’exorciser les démons du passé, la gamine à la veille de son premier coït qui noircit les pages de son journal intime et la romancière qui tente de faire littérature de ses fulgurances sentimentales. Une langue finement ciselée pour Ernaux, une mise en scène qui l’est tout autant pour Backès… Un jeu de mots entre femmes, un jeu de miroirs entre générations, un jeu de rôles parfaitement orchestré entre Pauline Belle et Judith Henry. Du grand écart entre les années 60 et l’aujourd’hui, de cet amour de jeunesse avorté à ce regard porté sans complaisance sur l’hier, des horreurs du premier rapport sexuel aux douleurs de la femme contemporaine, Cécile Backès dirige la partition avec maestria, entre bord de scène et arrière-cour, comme pour briser la distance entre deux mondes qui ont tant à nous dire et à nous apprendre. Du difficile apprentissage à la vie et à l’amour, de la soif de mûrir sans crainte de vieillir, de l’enjeu de poser des mots sur les maux, du bonheur de dire sans jamais se dédire.

C’est à un autre exercice, aussi risqué, auquel s’attelle Jacques Vincey, le directeur de l’Olympia, le Centre dramatique national de Tours : s’emparer des mots de son compère Joël Pommerat, l’auteur de la fameuse Réunification des deux Corées ! Et, pour pimenter l’entreprise qui n’aurait pas grand sens autrement, de s’exiler à Singapour et rejoindre la troupe du TheatreWorks dirigée par Ong Keng Sen. « En répondant avec enthousiasme à sa proposition, mon déplacement dans une autre réalité géographique, linguistique et culturelle a estompé mon souvenir de la création en France et m’a incité à repartir de « la trace que laisse le spectacle sur du papier » », confie le metteur en scène. Pari osé, pari réussi… Sur la scène devenue ring sans cordes, les protagonistes s’affrontent sans mâcher leurs mots ni leurs émotions ! Une suite de courtes scènes, avec changement de costumes à vue, où le thème de l’amour est décliné sous tous les modes et sur tous les tons. Des répliques fulgurantes, des face à face percutants, des coups au cœur et blessures à l’âme qui vous laissent K.O. ou pantois ! Une authentique re-création, liée à la subtilité de la langue et à la traduction de Marc Golberg, au jeu tout en finesse et délicatesse des neuf comédiennes et comédiens qui autorise le dépaysement. D’origine chinoise, malaise ou indienne, ils singularisent avec maestria le propos de Pommerat, auteur occidental, sans en masquer la portée universelle.

DR, Frank Vallet

Du grand art, à découvrir prochainement sur les planches de la MC93 à Bobigny !

Pour clore cette immersion dans les paroles d’auteur, enfin Elle est là, Nathalie Sarraute ! Une auteure dramatique, injustement trop méconnue, qui manie à la perfection les subtilités de notre langue et ses jeux de mots… « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humour la dramaturge. Preuve en est faite avec Elle est là, écrite en 1978, dont s’empare avec jubilation la metteure en scène Agnès Galan sur les planches de la Manufacture des Abbesses (75). Un plateau quasi désert, trois hommes et une femme qui errent dans leurs questionnements et leurs colères, une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès des deux autres d’un signe, d’une moue esquissés par sa collaboratrice qui signifieraient qu’elle ne partage pas son point de vue. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien ce n’est pas rien affirmera Raymond Devos, mais un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, mais qui ou quoi, au fait ? L’enquiquineuse qui a le don de la contradiction, ou l’idée qui a l’heur de déplaire à Monsieur et qu’il veut lui extirper du cerveau par tous les moyens ? Une joute verbale à l’humour corrosif derrière lequel percent misogynie et dictature de la pensée, une prouesse de la troupe (Nathalie Bienaimé-Bernard Bollet-Le Doze père et fils, Gabriel et Tristan) lorsque la qualité de l’interprétation repose sur la vacuité d’un rien ! Yonnel Liégeois.

À voir aussi :

– Jusqu’au 01/12 à 21h30, du mardi au samedi aux Déchargeurs (75), Marianne Basler interprète L’autre fille, le superbe texte d’Annie Ernaux : au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance, « plus gentille que celle-là » aux dires de sa mère ! Des paroles lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante, une interprétation unanimement saluée par la critique. La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue !  Les 6 et 7/02/19 à Villard sur Glane, le 12/03/19 à Nevers, du 24 au 28/04/19 à Marseille.

– Du 5 au 30/12, le théâtre de La Colline reprend le magnifique spectacle de Wajdi Mouawad, sa première création au lendemain de sa nomination en tant que directeur en 2016, Tous des oiseaux. Entre conflit international et querelles intestines, le metteur en scène franco-libanais donne à voir, mesurer et ressentir l’onde de choc du conflit israélo-palestinien au cœur d’une famille juive installée à Berlin. Une tragédie hors les frontières pour ces hommes et femmes, « Tous des oiseaux » percutés par l’Histoire. Avec une longue tournée nationale en 2019.

– Les 7 et 8/12 à 19h, sur le plateau de la Manufacture des Abbesses, la troupe de Elle est là propose une lecture-mise en espace du Mensonge, de Nathalie Sarraute. Une pièce écrite en 1965 où là encore, d’un petit mensonge, un rien, l’auteure nous régale de ses jeux de langue. Avec, au final, cette question qui n’est pas rien : qu’est-ce que la vérité pour chacune et chacun ? Un autre petit bijou littéraire, une dramaturge à redécouvrir sans tarder.

– Jusqu’au 9/12, sur les planches de La Reine Blanche, la finance ruisselle de la Bourse au capital, et vice-versa ! Avec la pièce de Frédéric Lordon sur la crise financière, économiste patenté et philosophe spécialiste de Spinoza, « D’un retournement l’autre », en alexandrins s’il vous plaît… Une mise en scène plaisante, et loufoque, signée Luc Clémentin où sa bande de traders et banquiers véreux, sponsorisée par feu un Président en talonnettes, s’en donne à cœur joie !  Des rouages de la finance et du capitalisme mondial expliqués aux nuls, dans une langue versifiée et châtiée, l’humour en sus… En quatre actes , « l’art de rendre les agences de notation, la dette souveraine et les mécanismes de crédit aussi simples que la recette du pot-au-feu », commente Clémentin, « où le génie, comme chacun ne le sait pas forcément, consiste à remplir une cocotte d’eau et à balancer tous les ingrédients dedans ! ». Pas besoin de spéculer, un spectacle à investir, ça ne coûte pas trop cher et ça peut rapporter gros…

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Le Cyrano nouveau est arrivé !

À la Cartoucherie de Vincennes, l’un des lieux les plus créatifs de la capitale, Lazare Herson-Macarel nous propose un Cyrano, le chef d’œuvre d’Edmond Rostand, intelligemment revisité. Au théâtre de La Tempête, jusqu’au 16 décembre. Sans oublier, dans un autre genre, « L’attentat » au théâtre Jean-Vilar de Vitry (94).

 

À ma gauche, une amie férue de théâtre depuis l’adolescence qui a déjà vu diverses versions de Cyrano, l’œuvre d’Edmond Rostand, à ma droite un jeune novice qui découvre la pièce. Au lever de rideau, symbolique, avec viole de gambe (belle prestation de Salomé Gasselin) et batterie, une double crainte à l’énoncé du programme : que cette re-création, ébouriffée et musclée, ne froisse les références classiques de l’une, qu’elle n’affadisse ou masque pour l’autre les beautés et la profondeur du texte… Il n’en fut rien ! Tous deux furent enthousiastes et ravis à l’issue de la représentation.

La mise en scène de Lazare Herson-Macarel, au théâtre de La Tempête, fait de l’œuvre de Rostand une vraie fête populaire où la folle énergie de la troupe ne diminue en rien le plaisir jubilatoire du texte et de son interprétation par les comédiens, tous excellents. Sur la scène, il se dégage un vrai plaisir de jouer ensemble pour transmettre au mieux la finesse de cette « comédie héroïque en cinq actes et en vers », selon la définition d’Edmond Rostand lui-même. Le parti pris, original ? Non pas une transposition dans un quelconque univers contemporain mais plutôt une approche intemporelle où les costumes ne sont ni d’époque ni de notre époque non plus. En revanche, la modernité du message de l’auteur, au travers de son héros épris de liberté jusqu’à l’insoumission, parvient distinctement  à nos oreilles du XXIème siècle : il brave ostensiblement les conventions, dénonce avec insolence la mollesse des esprits de son temps et les compromissions qu’elle induit. « Nous pouvons rendre palpables pour le spectateur d’aujourd’hui l’héroïsme de Cyrano et la mélancolie de Rostand », affirme Lazare Herson-Macarel, « nous pouvons défendre grâce à Cyrano de grandes idées de théâtre : la nécessité de porter un masque pour dire la vérité, la valeur inestimable des mots (…), la vertu de la désobéissance ». Et de conclure, «  grâce à lui, aujourd’hui, nous pouvons défaire un malentendu majeur : le théâtre n’est pas un artifice, c’est le dernier refuge de la réalité ».

Pour défendre son projet, le metteur en scène ne manque pas d’atouts. Tout à la fois auteur de plusieurs pièces, comédien formé à la Classe libre du Cours Florent et au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, il est aussi le co-fondateur en 2009 du Festival du Nouveau Théâtre Populaire dans le Maine et Loire pour lequel il monta tous les grands auteurs du répertoire. Mais pour réussir dans son entreprise, il lui fallait un atout supplémentaire de taille : un Cyrano exceptionnel ! Il l’a trouvé en la personne d’Eddie Chignara, un remarquable comédien, qu’il a déjà fait jouer dans ses propres pièces et qui travailla notamment avec Olivier Py, Philippe Adrien, Adel Haim et Clément Poirée. Outre son charisme et une voix qui porte chaudement, il possède aussi une souplesse et des qualités athlétiques qui donnent par instant au héros des allures juvéniles.

Grâce à lui, mon jeune voisin pourra dire, en paraphrasant les derniers mots de Cyrano, « une œuvre est passée dans ma vie » ! Chantal Langeard

 

L’attentat

Créé au Théâtre national Wallonie-Bruxelles où nous avons eu le privilège de le découvrir, L’attentat est une œuvre majeure de l’auteur algérien Yasmina Khadra. Un roman que le metteur en scène Vincent Hennebicq a adapté pour le plateau avec force talent et beauté ! Une histoire tragique qui nous est contée par tous les modes narratifs, image-musique-voix. Au lendemain d’un attentat, Amine le chirurgien arabe naturalisé israélien, qui vit à Tel Aviv et qui soigne les victimes, découvre que son épouse en est l’auteure. Stupeur, horreur, terreur pour l’homme engagé dans un conflit Israël-Palestine qui le dépasse, piégé à vif à l’intérieur-même de la cellule familiale ! D’où ses cris, ses pleurs, ses doutes, ses interrogations sur l’autre et les autres, sur sa compagne et lui-même… Un monologue puissant, déroutant et émouvant, radicalement habité par le comédien palestinien Atta Nasser, par les quatre musiciens sous la baguette de Fabian Fiorini et par la chanteuse Julie Calbete. Un spectacle captivant qui, d’une interrogation l’autre, nous promène de ville en ville, d’Israël en Palestine au point d’en perdre la raison, la ligne de démarcation entre fiction et réalité. Une plongée à en perdre le souffle, autant symbolique que réelle, dans la tragédie d’un conflit qui n’en finit pas d’égrener heurts et malheurs tandis que résonnent en sourdine les paroles de Mahmoud Darwich le poète. D’une fulgurante beauté, rehaussée par la musicalité de la langue arabe (surtitrée en hébreu et français), pour deux représentations exceptionnelles au théâtre Jean-Vilar de Vitry, un spectacle à ne surtout pas manquer. Yonnel Liégeois

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Ah, le bel âge !

Quelle journée d’anniversaire, merci mes amis de m’avoir soutenu dans cette épreuve ! Pour passer le cap, je me suis saoulé d’activités.

Vendredi, ophtalmo : vu que j’y vois double… Si c’est bien dans les manifs, c’est gênant dans les embouteillages ! En soirée, conférence de mon grand fils sur « La musique et les étoiles ». Quel talent, ce petit ! La preuve qu’au fil des générations, l’espèce s’améliore, au moins dans la famille.
Samedi, centre Beaubourg : expo Tadao Ando, Franz West, le cubisme, puis le musée tout entier ! Huit heures debout devant des toiles, à la fin je m’écroule. « On touche pas », qu’il me dit le surveillant, « je touche pas, Monsieur, je m’accroche ». Mais, oh surprise, je découvre qu’Isidore Isou et Maurice Lemaitre figurent maintenant en bonne place sur les murs. Comme quoi, là aussi, il y a de l’amélioration.
Dimanche, Châteaubriant : hommage aux fusillés de 1941. Départ 6h, pour sept heures de car et cinq heures de discours ! Le poing levé, chez le militant tout est dans l’articulation. La mémoire est à ce prix. Dans le car, comme d’habitude, ce fut à mon tour de raconter aux camarades ce qui s’était passé et d’annoncer que demain le monde serait beau. Bon, je le reconnais, je n’ai pas osé dire que, côté progrès social, pour l’amélioration il allait falloir patienter encore un peu.
Lundi, cardiologue : après de multiples examens, lui et moi nous nous contenterons d’une petite stabilité, vu que l’amélioration, là aussi, il ne faut pas rêver. Alors, je lui parle de tous mes autres bobos. « Bof, au point où vous en êtes, laissez tomber les détails ». Il n’empêche, aujourd’hui Faurisson en est mort ! Je repars tout de même content, la machine tiendra bien un an de plus.
Mardi, impossible d’éviter le coup de vieux : je passe devant la glace. Rapidement. Puis, ce sont les bises, les condoléances, les messages d’affection et enfin le repas de fête avec ce qui reste dans le frigo. Résultat, il va falloir penser à faire des courses ! Le soir, avec les copains, les copines, on avait prévu de refaire le monde mais là, le hic, impossible de chanter ensemble : Mélenchon restait dans les aigües , Pierre Laurent dans les basses et Hamon était aphone. C’est sûr, on finira par laisser L’hymne à la joie à Macron.

Plus tard, très tard, rentrant à la nuit, je n’en crois pas mes yeux : grosse amélioration ! Les maïs, en face de ma fenêtre, ont été taillés (voir photo). Du coup, j’y vois mieux, plus loin, tout s’éclaire… À moins que ce ne soit un des bénéfices de l’âge ? Jacques Aubert

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Sylvain Maurice, un cœur à prendre

Avec l’adaptation de Réparer les vivants de Maylis de Kérangal, le metteur en scène Sylvain Maurice signait en 2016 un époustouflant spectacle. Repris aujourd’hui pour quelques représentations au Centre dramatique national de Sartrouville, avant une grande tournée dans l’hexagone. À (re)voir, sans faute.

Il court, il court, le cœur en chamade ! Il y a urgence, le temps est compté, le compte à rebours a sonné. Pour l’un la mort a frappé, pour l’autre la vie peut recommencer…

Dix récompenses littéraires, dont celui du meilleur roman décerné en 2014 par le magazine Lire à l’auteure déjà lauréate du prix Médicis en 2010 pour « Naissance d’un pont », un tonnerre d’applaudissements pour Sylvain Maurice et ses deux interprètes (le comédien Vincent Dissez et le musicien Joachim Latarjet) à la création de « Réparer les vivants » en 2016 sur les planches du Centre dramatique national de Sartrouville ! Étonnante, émouvante, captivante, la performance autant artistique que médicale (!) rive le spectateur à son fauteuil, tant le metteur en scène est parvenu, sans artifice superflu, à transfuser du plateau à la salle la force narrative du roman de Maylis de Kerangal…

Au sol, un tapis roulant où s’essouffle le narrateur à courir parfois à perdre haleine, en hauteur un musicien qui rythme du trombone et de la guitare cette gageure insensée, convaincre et décider d’une transplantation cardiaque en un temps record : en parole et musique, Vincent Dissez et Joachim Latarjet engagent une course contre la montre !

Notre cœur bat et palpite, le jour se lève. Celui du jeune Simon achève sa course au petit matin, sur la route du bord de mer. Mort cérébrale. Plus loin, au loin, très loin, une femme à bout de souffle s’épuise dans l’attente d’une opération… Entre l’un et l’autre, se forme alors dans l’urgence une chaîne qui unit soignants et vivants, experts et parents, les savants et les désespérants. De la chambre cadavérique à la table d’opération, la mort appelle à la vie comme, de la scène à la salle, le récit des événements appelle à la réflexion et à la méditation : quid de cet organe, indispensable moteur d’un corps tressautant ou siège palpitant de nos affects et sentiments ? Quid de la souffrance et de la douleur à la perte d’un proche ? Quid de l’acceptation ou du refus au don d’organe ? Quid de cette incroyable chaîne de solidarité qui se met en branle ? Notre humanité blessée, pétrifiée devant l’irréparable, se révolte et doute devant l’innommable. Entre peur et déni d’une vérité insoutenable pour les parents, entre respect et profonde empathie des soignants, chacun cherche et trouve sa juste place.

Du phrasé balbutiant des survivants aux dits d’une précision chirurgicale des intervenants, la parole circule, sublimée par la magistrale interprétation des deux protagonistes. Mots brûlants et notes incandescentes, Dissez et Latarjet rythment les battements d’un cœur dédié à une re-naissance, redonnent espoir à notre humanité chancelante en ces temps troublés et incertains où égoïsme et repli sur soi l’emportent sur la solidarité et la fraternité. Yonnel Liégeois

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Simon Abkarian, hommage à la mère Méditerranée

Le Théâtre du Soleil accueille Simon Abkarian jusqu’au 14 octobre. Il y présente son diptyque « Au-delà des ténèbres », composé du Dernier jour du jeûne et de L’envol des cigognes. Avec Ariane Ascaride, nouvelle et mirifique mère Courage, un bel hommage à la mère Méditerranée. En pied d’article, une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique, dont Suis-je encore vivante ? au Théâtre de La Girandole à Montreuil (93).

 

Simon Abkarian est accueilli au Théâtre du Soleil, où il a laissé de si beaux souvenirs. Il y monte un diptyque de sa main, mis en scène par ses soins avec une troupe nombreuse, soit Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes, deux « tragi-comédies » que nous avions déjà eu la chance de découvrir ailleurs. À cette seconde vision, le bonheur est non seulement intact mais approfondi.

L’œuvre, en son entier, constitue une sorte d’ode lyrique au pourtour méditerranéen, qui mêle avec force et tendresse la matière mythique à l’expérience vécue (Abkarian a passé son adolescence à Beyrouth, alors en guerre) avec toutes les ressources d’une langue violemment charnelle, sertie de métaphores hardies et de saillies expressives, dans un incessant mouvement scénique au cours duquel les acteurs poussent à bras les décors de maisons blanches (Noëlle Ginefri Corbel) qu’on pourrait dire à la grecque dehors et dedans. L’histoire d’une famille dans quatre coins de rue, d’abord en paix, avec des êtres vivants et chaleureux, puis en armes dans le fracas des mitrailleuses. L’ensemble dessine une fresque haute en couleur, où le politique sinue en tous sens dans les affects autour d’Ariane Ascaride, mirifique mère courage, mère Méditerranée au don de double vue.

Plaisir violent d’une histoire à rebondissements incarnée sans ambages, racontée par des corps parlant d’une vérité criante en hommage fervent à l’être des femmes dans leurs aspirations multiples, du rêve d’amour au désir de réalisation de soi, de l’intellectualité livresque au dol du viol qui conduit à la soif de vengeance. À ces jeux-là font merveille Chloé Réjon, Océane Mosas, Maral Abkarian, Pauline Caupenne, Délia Espinat-Dief, Marie Fabre, Catherine Schaub. La phalange masculine n’est pas en reste : Abkarian en père sévère, juste, bon, Serge Avédikian en formidable fou shakespearien, Davis Ayala en boucher mordu par le péché d’inceste, Igor Skreblin en guerrier raisonnable, Assaâd Bouab en jeune type à la tête près du bonnet, Victor Fradet, Laurent Clauwaert, Eric Leconte, Eliot Maurel, infiniment crédibles, changeant de peau en un clin d’œil.

Le désir, l’amour, le deuil, la culpabilité tirent le fil rouge de cette humanité. Comme chez Sophocle. Du théâtre populaire dans sa noble acception retrouvée, avec le goût bénéfique du partage chéri au plus haut prix, jusqu’à la mort consentie dans le tenace métier de vivre dressé contre le fanatisme. Je n’en dis pas plus, lecteur, vas y voir toi-même. À toi de jouer. Jean-Pierre Léonardini

 

Une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique :

– Suis-je encore vivante ? : jusqu’au 12/10, au Théâtre de La Girandole. Adaptés à  la scène par Jean-Claude Fall, les écrits et dits de la suissesse Grisélidis Réal, l’histoire lumineuse et tragique de cette femme écrivain, artiste et prostituée. Dans un dispositif scénique original qui intensifie l’intimité de la représentation, la beauté nue des corps fait écho à la beauté crue des mots. Comme si Apollinaire, Bataille ou Desnos étaient convoqués sur le plateau… Tantôt lyriques et poétiques pour chanter l’amour vrai de la femme envers « ces pauvres mecs qui tournent des nuits entières avec une pauvre queue qu’est tellement timide tellement triste », tantôt colériques et sarcastiques pour dénoncer cette société hypocrite et cette humanité malade des tabous hérités de l’histoire et de la religion ! Un spectacle brûlant, incandescent, un hymne à l’amour et à la liberté sublimé par le jeu hypnotique des deux comédiennes, Anna Andréotti et Roxane Borgna. Un embrasement visuel et verbal. Yonnel Liégeois

– De si tendres liens : jusqu’au 20/10, au Théâtre du Lucernaire. Deux magnifiques et grandes comédiennes, Christiane Cohendy et Clotilde Mollet, entre jeunesse et vieillesse, dialoguent à tour de rôle sur la présence-absence de l’une dans la vie de l’autre. Des mots simples, ceux de Loleh Bellon dans une mise en scène de Laurence Renn Penel, la vie au quotidien qui s’égrène de la naissance à la mort pour évoquer la dualité complexe de la relation mère-enfant. De l’émotion à fleur de peau, une interprétation de haut-vol. Y.L.

– L’occupation : jusqu’au 02/12, au Théâtre de L’Oeuvre. Romane Bohringer s’empare des mots d’Annie Ernaux, la grande romancière aux textes finement ciselés. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. En avant-première le 28/09 au Théâtre Berthelot de Montreuil, tandis que la veille au cinéma Le Méliés de la ville sera projeté en avant-première L’amour flou, prix du public du festival du film francophone d’Angoulême 2018, un film des montreuillois Romane Bohringer et Philippe Rebbot, avec eux-mêmes dans les rôles principaux. Y.L.

– Les mots pour le dire : jusqu’au 19//01/19 les jeudi-vendredi et samedi, au Théâtre de L’archipel. Par Frédéric Souterelle, l’adaptation du célèbre roman de Marie Cardinal au titre éponyme. Aux bienfaits de la chirurgie, Marie la trentenaire décide de faire plutôt confiance à la psychanalyse. Des flots mortifères du sang de la jeune femme au rouge vif de la litanie des mots échangés avec sa mère. Entre amour et haine, la prise de conscience libératrice d’une femme enchaînée à ses secrets d’enfance. Une parole percutante, puissante, émouvante que portent avec talent Françoise Armelle et Jade Lanza. Y.L.

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Les lanceurs d’alerte sur la sellette

Alors que la Commission européenne annonce un projet de directive sur la protection des lanceurs d’alerte, le 30 juillet en plein scandale Benalla, le Parlement français adoptait une proposition de loi sur « le secret des affaires » qui risque de les fragiliser et de mettre en péril la liberté d’informer. Paradoxe : leur salut passera-t-il par l’Europe ?

 

Transposition dans le droit national de la très décriée directive européenne sur le secret des affaires de juin 2016, le texte porté par LREM a été adopté par l’Assemblée nationale le 30 juillet en procédure accélérée malgré une levée de boucliers. Il était dénoncé par les collectifs « Informer n’est pas un délit » et « Stop secrets d’affaires » – coalition de journalistes, de lanceurs d’alerte, de syndicats, d’ONG et de représentants de citoyens – ainsi que par une pétition qui a rassemblé près de 600 000 signatures en moins d’un mois. Ils estimaient qu’avec cette loi, « le secret devient la règle, et les libertés [deviennent] des exceptions ».

Les parlementaires LREM qui ont poussé à l’adoption de la proposition de loi sur le secret des affaires prétendaient, quant  eux, vouloir lutter contre « l’espionnage économique, le pillage industriel et la concurrence déloyale ». Quitte à mettre en cause le droit des citoyens à l’information… Car si une directive est un texte minimum commun à tous les États membres, lesquels ne peuvent que l’améliorer, le député LREM Raphaël Gauvin, rapporteur de la proposition de loi, aggrave la situation du lanceur d’alerte.

Alors que la directive de 2016 met celui-ci à l’abri de toute poursuite pour violation du secret des affaires si, en révélant une « faute, une malversation ou une activité illégale », il a « agi pour protéger l’intérêt général », la transposition française bouleverse la donne. En ajoutant que le lanceur d’alerte devra prouver sa « bonne foi », la proposition de loi inverse la charge de la preuve. Christophe-André Frassa, rapporteur au Sénat, s’est quant à lui évertué à élargir le champ des informations concernées par le secret des affaires. À la notion de « valeur commerciale », il préfère celle, plus floue, de « valeur économique ». Autre flou : le périmètre des individus exonérés du secret des affaires. Si c’est le cas des journalistes et les syndicalistes, rien n’empêchera par exemple les multinationales de porter plainte contre eux. Le juge pourra se prononcer pour la relaxe au nom de la liberté d’expression tout comme il pourra retenir le « dénigrement commercial ».
De quoi produire une abondante jurisprudence sur laquelle le député Gauvin semble compter pour fixer le droit. Le texte ne dit rien sur les militants associatifs. Quant aux actes qui, sans être illégaux sont immoraux, ils ne sont pas concernés (comme les LuxLeaks). Autant de zones d’ombre qui laissent entrevoir le poids des lobbies économiques et financiers dans la transposition LREM de la directive secret des affaires. C’est pourquoi la coalition d’opposants au texte lançait une pétition (près de 600 000 signatures recueillies) pour lui demander « de défendre le droit à l’information et l’intérêt général en restreignant le champ d’application du secret des affaires aux seuls acteurs économiques concurrentiels ». En vain, la loi est adoptée en l’état le 30 juillet. Finalement, curieux paradoxe, le premier signe d’ouverture viendra peut-être de la Commission européenne elle-même qui planche sur une très attendue directive organisant la protection du lanceur d’alerte ! Encore faut-il qu’elle passe la barre du Parlement européen, surtout celle du Conseil qui réunit les États membres…

La mobilisation de la société civile européenne finira-t-elle par payer ? Christine Morel

 

Rappel : Pétition aux parlementaires

Mesdames, Messieurs,

Vous serez prochainement amenés à vous prononcer sur la proposition de loi portant « sur la protection des savoir-faire et des informations commerciales non divulgués (secrets d’affaires) contre l’obtention, l’utilisation et la divulgation illicites ». Ce texte est la transposition d’une directive européenne adoptée en 2016 malgré les mises en garde des ONG, des syndicats, des journalistes et l’opposition massive des citoyens. Élaborée par les représentants des lobbies des multinationales et des banques d’affaires, elle constitue une offensive sans précédent contre l’intérêt général et le droit des citoyens à l’information.

La « loi secret des affaires » a des implications juridiques, sociales, sanitaires et environnementales graves. Sous couvert de protéger les entreprises, elle verrouille l’information sur les pratiques des firmes et les produits commercialisés par les entreprises. Des scandales comme celui du Mediator ou du bisphénol A, ou des affaires comme les Panama Papers ou LuxLeaks, pourraient ne plus être portés à la connaissance des citoyens. En gravant dans le marbre la menace systématique de longs et couteux procès, cette loi est une arme de dissuasion massive tournée vers les journalistes, les syndicats, les scientifiques, les ONGs et les lanceurs d’alertes.

Nous, signataires de cette pétition, lanceurs d’alertes, syndicats, ONGs, journalistes, chercheurs, et simples citoyens, nous opposons à l’application en l’état de cette loi en France, et vous demandons de défendre le droit à l’information et l’intérêt des citoyens que vous représentez, en adoptant les amendements qui vous sont présentés pour restreindre son champ d’application aux seuls acteurs économiques concurrentiels.

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Robin face au Roundup

Infatigable investigatrice, Marie-Monique Robin publie Le Roundup face à ses juges. Une nouvelle enquête accablante sur les ravages sanitaires du pesticide phare de la firme américaine Monsanto, rachetée en 2016 par le groupe pharmaceutique allemand Bayer. À lire d’urgence, au lendemain de la démission de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire.

 

Cyrielle Blaire – Vous avez filmé le procès symbolique qui s’est tenu en 2016 contre Monsanto et son produit phare, le Roundup. Pourquoi ce pesticide, réautorisé par l’Europe, inquiète-t-il autant ?

Marie-Monique Robin – Le Roundup est le pesticide le plus vendu au monde. 800 000 tonnes sont déversées par an sur la planète, dont 9000 en France. Dès sa mise sur le marché en 1994, Monsanto a communiqué sur ce pesticide « bon pour l’environnement et biodégradable ». À cause de ces mensonges, des agriculteurs et des particuliers l’ont utilisé sans protection. Comme Sabine Grataloup, dont le petit garçon est né avec des malformations congénitales.

 

C.B. – Les victimes exposées au glyphosate décrivent un désastre sanitaire et environnemental inouï…

M-M.R. – Les enfants et les femmes enceintes sont particulièrement touchés. Le glyphosate, le produit actif du Roundup, est un perturbateur endocrinien qui agit sur la formation du fœtus. En Argentine, où sont cultivés 21 millions d’hectares d’OGM transgéniques arrosées de gyphosate, le bilan humain est terrifiant. Avec l’épandage, le produit part dans l’air, l’eau, la pluie. Ce qui provoque de graves problèmes d’asthme, d’avortement, de cancer… Et nous sommes tous concernés. En Europe, tous les animaux d’élevage industriels sont nourris avec ce soja transgénique. Trente personnalités ont donné avec moi leur échantillon d’urine : nous avions tous des taux de glyphosate douze fois supérieurs au seuil autorisé dans l’eau.

 

C.B. – Vous évoquez, dans Le Roundup face à ses juges, un crime d’écocide ?

M-M.R. – Le glyphosate agit comme un détergent et un antibiotique à large spectre. Il rend malade l’homme mais détruit aussi les sols, les plantes, les animaux… Un éleveur de porc danois venu témoigner était confronté à des cochons à deux têtes, des microcéphalies, des diarrhées très graves. 80% des insectes ont déjà disparu en Europe, les populations d’oiseaux s’effondrent. Quels signaux faudrait-il de plus ? Des juristes demandent à ce que le crime d’écocide soit reconnu par le tribunal de La Haye : aujourd’hui, on ne peut pas mener d’action au pénal contre ceux qui détruisent la planète.

 

C.B. – Monsanto savait-il que son produit était cancérigène lors de sa commercialisation ?

M-M.R. – Bien sûr, mais ils l’ont caché. J’ai eu accès au dossier d’homologation : leurs propres études montraient que c’était cancérigène et, depuis, des centaines d’études indépendantes l’ont vérifié. Mais la méthode Monsanto, c’est « la fabrique du doute ». Ils montent des campagnes de diffamation d’une rare violence. Ils cachent des données, paient des scientifiques, font monter au créneau des lobbyistes, créent de fausses associations de défense de l’environnement… Leurs moyens sont colossaux.

 

C.B. – Y a-t-il des alternatives à ce modèle agro-industriel ?

M-M.R. – L’INRA vient de publier une étude sur les alternatives au glyphosate ! le souci, c’est que les agriculteurs sont prisonniers d’un modèle dont ils sont les premières victimes. Les avoir maintenus dans le mensonge, comme le fait la FNSEA, est irresponsable. Idem pour l’État, qui verse des milliards d’aides aux céréaliers de la Beauce et supprime la subvention au maintien des exploitations bio. Beaucoup d’agriculteurs seraient prêts à changer pour l’agro-écologie sans produit chimique. Il faut juste les accompagner dans cette transition. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Le scandale européen

96 scientifiques de renom ont dénoncé une « fraude scientifique » après que la Commission européenne a renouvelé pour cinq ans l’autorisation d’exploitation des pesticides à base de glyphosate. Ils accusent l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Aesa) de n’avoir retenu que les études favorables aux fabricants. Une ONG a révélé en outre que le rapport de réévaluation préliminaire était un véritable « copier-coller » d’un document fourni par Monsanto.

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Michel Didym, en pleine Mousson !

Au bord de la Moselle et sous les arcades de la superbe Abbaye des Prémontrés, du 23 au 29 août se déroule à Pont-à-Mousson (54) la 24ème édition de la Mousson d’été. Une manifestation qui fait la part belle aux auteurs de théâtre contemporains. Initiée par Michel Didym, l’actuel directeur de La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine.

 

Yonnel Liégeois – Le 23 août, la 24ème édition de la Mousson d’été frappe ses trois coups. Dans quel contexte et avec quelle idée première avez-vous créé cette manifestation, devenue incontournable dans notre paysage culturel ?

Michel Didym – Il y a 20 ans comme aujourd’hui, des critiques incultes trouvaient bon de pousser à l’énervement, en se basant sur « l’absence » d’auteurs vivants. « Il n’y a plus d’auteurs », pouvait-on lire dans différentes gazettes. Affirmations d’autant plus scandaleuses que mon immersion dans les écritures contemporaines me permettait de vérifier quotidiennement le contraire. Mais comment partager cette incroyable richesse ? Comment donner, à ceux que cela intéresse vraiment, des outils pour mieux appréhender les nouvelles écritures ? Et surtout, comment créer autour des auteurs un environnement qui les sortirait de leur solitude ? Après moult entretiens, il est apparu que la création du festival uniquement basé sur le texte était d’une impérieuse nécessité. Il restait cependant à convaincre les autorités car il n’y avait pratiquement pas de financement. Finalement, ce sont les auteurs qui ont imposé la Mousson d’été et ont aidé à générer un événement qui deviendrait une référence culturelle.

 

Y.L. – Dans l’éditorial de ce cru 2018, vous mettez l’accent sur la peur et la montée des populismes qui semblent submerger l’Europe. En quoi et comment le théâtre peut-il faire front et proposer une autre alternative au « vivre ensemble » ?

M.D. – Au cœur de la Mousson, il y a l’humain et surtout des valeurs qui nous permettent de traverser les frontières et d’aller au-delà de nos peurs. Un travail nécessaire pour dépasser nos certitudes. Le repli sur soi n’est pas seulement un cauchemar personnel, c’est surtout à la fin un danger collectif dont savent parfaitement profiter les populistes. Le théâtre crée donc un lien social qui nous encourage à mettre de côté nos angoisses et baisser la garde, à aller vers l’autre et être à l’écoute.

 

Y.L. – Quoiqu’elle n’ait pas perduré, une polémique récente mettait l’accent sur

Co Eric Didym

une prétendue absence d’auteurs contemporains. Pour le créateur de la Meec, la Maison européenne des écritures contemporaines, une aberration?

M.D. – Depuis 2017 nous faisons partie d’un projet européen, « Fabulamundi. Playwriting Europe : Beyond Borders? », qui favorise la synergie entre une dizaine de théâtres qui partagent les mêmes valeurs que nous. Les auteurs français reçoivent des financements qui leur permettent de voyager et de défendre leurs écritures à travers toute l’Europe. Ce projet, qui rassemble 80 auteurs (10 par pays) et 160 textes, est un formidable vivier d’écritures dramatiques. Il permet en outre à la Mousson d’été de faire découvrir au public un large panel d’auteurs talentueux qui reflètent la diversité et la richesse des dramaturgies européennes.

 

Y.L. – Cette édition semble plus fortement faire la part belle aux femmes, auteures-metteures en scène-comédiennes. Une réalité ou une vue de l’esprit ?

M.D. – Je pense de façon générale qu’il faut cesser de trier les auteurs par leur genre, leur âge ou la couleur de leur peau. C’est la langue qui doit prédominer : Qu’à-t-on à dire ? Et surtout, comment le dit-on ? La Mousson programme des femmes depuis plus de 20 ans. Aujourd’hui, il apparaît que plus de femmes écrivent et la Mousson est le reflet de cette légitime progression.

 

Y.L. – Comment s’opère la synergie entre la Mousson d’été et La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine que vous dirigez depuis 2010 ?

M.D. – Grâce au soutien technique du théâtre et des scènes nationales du Grand Est, nous parvenons à contenir nos frais de production. Ce qui nous permet de créer dans toute la région une complicité autour des nouvelles écritures, qu’elles viennent d’ici ou d’ailleurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

La Mousson, une pluie d’événements

Du 23 au 29/08, le quotidien de la Mousson ( Tél. : +33 (0)3.83.37.42.42) se décline en rencontres et débats, lectures et mises en espace, université d’été qui réunit 75 stagiaires et spectacles. Une sélection d’événements majeurs parmi une programmation diverse et variée ouverte à l’international (Allemagne, Catalogne, Espagne, Grèce, Norvège, USA…) :

– Le 23/08 : Inauguration du festival à 18h, suivi du vernissage de l’exposition « Portraits d’auteurs en Mousson d’été 2017 » réalisés par Éric Didym. Lecture à 20h45, 7 minutes de Stefano Massini.

– Le 24/08 : L’exercice de traduction à 16h, avec traducteurs et auteurs présents. Lecture à 18h, Nostalgie 217 d’Anja Hilling. Spectacle à 20h45, Seasonal affective disorder de Lola Molina.

Emmanuelle Devos. Photo by Marcel Hartmann/Contour by Getty Images

– Le 25/08 : Le prisme du politique à 16h, une conférence d’Olivier Neveux, auteur de « Politiques du spectateur ». Lecture radiophonique à 20h45, La brèche de Naomi Wallace.

– Le 26/08 : Spectacle de rue à 11h et 17h15, Hémilogue du collectif Akalmie Celsius. Lecture à 18h, Excusez-nous si nous ne sommes pas morts en mer d’Emanuele Aldrovandi.

– Le 27/08 : Conversation à 16h, La dispute entre Nathalie Fillion et Pascale Henry sur les enjeux du « texte ». Spectacle à 20h45, La petite fille de Monsieur Linh d’après Philippe Claudel.

– Le 28/08 : Lecture à 14h30, Ton plus extrême désir de Dimítris Dimitriádis. Lecture à 20h45, L’heure bleue de David Clavel avec Emmanuelle Devos.

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Robin Renucci, coup de chaud sur la culture !

Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde en date du 7/08/18, Robin Renucci, le directeur des Tréteaux de France, et neuf autres représentants de Centres nationaux, dramatiques-chorégraphiques-musicaux-circassiens, s’élèvent contre les orientations actuelles du ministère de la Culture. Ils en appellent à une autre politique gouvernementale véritablement innovante.

Chantiers de culture s’associe pleinement à cet appel et soutient le projet d’un vaste chantier interministériel. Il invite ses lectrices et lecteurs à réagir-agir sur leurs territoires respectifs, dans leur ville ou leur région.

 

 

Malgré la tribune de Madame la ministre de la Culture le 17 Juillet dernier appelant les différents ministères à travailler de concert pour mettre en place une politique publique des arts plus engagée au service de la création et de l’équité territoriale, nous restons particulièrement critiques vis à vis de la politique mise en œuvre par le président de la République et son exécutif. Les signaux qu’envoient notre président et son premier ministre sont révélateurs de la manière dont ils entendent conduire la réforme du service public (et en particulier celui de la culture).

Il nous apparaît clairement que le président de la République ne croit plus suffisamment en une gouvernance qui s’appuie sur les institutions de la République. Ainsi, il n’a de cesse de délégitimer l’action de son propre ministère de la Culture, diminuant progressivement son périmètre d’action, externalisant certaines de ses missions, réduisant les effectifs du cabinet de sa ministre, tout en procédant, en parallèle, depuis le cabinet Elyséen, à la nomination discrétionnaire de chargés de missions qui travaillent et pilotent en coulisses la réforme de son administration et repensent sa politique.

Affaibli délibérément, le ministère de la Culture semble être voué à jouer un rôle secondaire, exécutant une politique pensée par un petit cercle de collaborateurs présidentiels qui ne croient plus en l’intérêt de la présence de l’État et de son action en régions ; qui engagent progressivement, sans la nommer, à travers une série de mesures et d’expérimentations, une politique de retrait de sa présence sur les territoires; qui travaillent au démantèlement d’une administration culturelle dont ils méprisent le travail et sous-estiment la nécessité. Nous disons ici notre opposition à ce type de gouvernance qui contourne l’autorité des ministères pour imposer verticalement et sans concertation réelle une réforme de la République dans laquelle l’art et la création ont pourtant un rôle majeur à jouer.

 

Nous attirons ici l’attention de nos concitoyennes et nos concitoyens sur le danger que représente cette politique gouvernementale pour notre société. Outre l’affaiblissement des outils de la République, elle entérine le fossé entre des territoires, des populations, morcèle notre pays, sape l’exception culturelle française et menace à terme la liberté de création.
Nous avons aujourd’hui des indices très clairs que le gouvernement entend, au nom d’une modernité auto-proclamée, justifier le désengagement progressif de l’État dans les régions. L’objectif principal du « Chantier Action Publique 2022 » consiste à réformer l’organisation territoriale de l’État et à produire des économies de fonctionnement alors même que la fusion des régions met en relief les sous-effectifs dans les DRAC. L’expérimentation menée en région Bretagne met en œuvre la délégation de certaines compétences du ministère de la Culture vers la grande région et préfigure un mouvement général de retrait de la présence de l’État, avec un transfert complet de compétences, et la mise en place, dès que possible, d’un guichet unique d’instruction des demandes de subventions.

Le plan Culture près de chez vous, au lieu de s’appuyer sur les acteurs ressources locaux, notamment les lieux et les compagnies, orchestre le rayonnement en régions des établissements publics nationaux parisiens. La mission sur les résidences de création, menée hors du giron du ministère de la Culture, directement sur commande de l’Élysée et en lien étroit avec le projet de la Villa Médicis à Rome, laisse entrevoir une réflexion sur le pilotage de la création en général et du spectacle vivant en particulier, par des opérateurs centraux nationaux. Le projet du Centre National de la Musique semble présager qu’il profitera essentiellement aux industries musicales. La mise en place du Pass Culture, à crédits constants du ministère, entérine la volonté manifeste de ce gouvernement, appuyée sur les industries culturelles, de subventionner la consommation individuelle plutôt que de réinvestir le bien public. Le gouvernement externalise l’action de son ministère. Le président et son premier ministre pilotent un projet de démantèlement de l’administration de ce ministère, siphonnent ses moyens et le vide de son sens.

 

Ceci n’est pas notre projet. Nous n’entendons pas soutenir cette politique de désertion des territoires et d’abandon de nos missions. Nous attendons de notre président plus de créativité que cette entreprise de démolition aux bras faussement musclés, qui n’a rien d’autre à proposer que la continuation d’une politique de fin de règne et en crise de sens, conduite déjà depuis plusieurs décennies et qui ne croit plus en sa propre nécessité. Nous pensons qu’une autre politique est possible et que la place prépondérante du ministère de la Culture, de ses structures, de ses outils et des artistes doit être réaffirmée dans la construction du modèle sociétal de la France. Plutôt que de poursuivre une action de réforme de la politique publique culturelle inspirée d’un modèle économique éculé et sans perspective, il est grand temps aujourd’hui que le président de la République fasse la démonstration de sa capacité à penser un projet ambitieux dans lequel il revendiquerait l’importance de la place de l’art et de la création dans le projet d’ensemble de la société. L’organisation d’un chantier inter-ministériel, idée portée par le SYNDEAC et les associations des lieux labellisés, pourrait être une proposition symboliquement forte et innovante dans son processus. Centrée autour du ministère de la Culture, elle prendrait en considération la dimension transversale de la question culturelle, qui n’impacte pas uniquement le champ d’action du ministère de la Culture. Plutôt que d’affaiblir son propre ministère de la Culture, l’exécutif devrait urgemment le renforcer dans ses attributions fondamentales. Il devrait en faire le pivot de sa politique. C’est là désormais qu’est la modernité.
Dans ce cadre, l’ouverture d’un chantier interministériel permettrait de faire émerger la parole d’un État engagé dans le respect de l’équité sur les territoires, qui pense l’art et la culture comme la colonne vertébrale d’un projet de cohésion sociale et éducative. Ce chantier, nous l’avons proposé et entamé avec notre ministre de la Culture mais c’est au président de la République et au premier ministre de porter ce projet et de donner cet élan qui contribuera à la transformation de la société française. Nous attendons d’eux qu’ils interrompent leur entreprise de contournement et de démolition du ministère de la Culture et qu’ils s’engagent à nos côtés sur la voie de la construction d’une politique culturelle véritablement innovante.
Robin Renucci, Carole Thibaut, Joris Mathieu pour l’Association des Centres dramatiques nationaux (A.C.D.N). Alban Richard, Solenne Racapé pour l’Association des Centres chorégraphiques nationaux (A.C.C.N.). Christian Sebille pour l’Association des Centres nationaux de création musicale (A.C.N.C.M.). Philippe Le Gal pour Territoires de Cirque. Joëlle Smadja, Daniel Favier, Céline Bréant pour l’Association des Centres de développement chorégraphique nationaux (A-C.D.C.N.).

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