Archives de Tag: Société

Samuel Gallet et l’état du monde, Avignon 2018

Avec La Bataille d’Eskandar, le collectif Eskandar se saisit à bras le corps du texte de l’un de ses membres, Samuel Gallet. Sous couvert d’humour noir, une vision implacable du chaos de notre monde. Sans oublier Criminel, Lettre à un soldat d’Allah et Stand up, rester debout et parler.

 

Samuel Gallet, d’ailleurs, n’hésite pas à payer de sa personne sur le plateau, et cela avec un plaisir évident, comme s’il savourait ses propres mots. Pour l’accompagner dans cette entreprise – une véritable bataille comme le stipule le titre, La Bataille d’Eskandar – on retrouve Pauline Sales pour le jeu, Aëla Gourvennec et Grégoire Ternois pour la composition et l’interprétation musicale. Il n’en fallait pas moins pour parvenir à mener à bien la difficile mission de rendre justice à un texte qui oscille entre différents registres d’écriture. Qui passe de la narration dramatique aux envolées poétiques sans crier gare, se développe dans un imaginaire parfois débridé, voire extravagant, pour répondre avec une ardeur de tous les instants à une volonté de vie inexpugnable. Que l’on veuille ou non, et le personnage principal à qui Pauline Sales prête corps et âme avec une belle autorité l’avoue clairement, « La

©Tristan Jeanne-Valès

vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute… ».

Tout est dit, le ton est ainsi donné dans sa rythmique et sa tension implacables. Une envolée dans un imaginaire débridé, seul refuge sans doute pour cette femme harcelée par les huissiers et qui s’en va donc explorer d’autres univers dans lequel, parmi les animaux d’un zoo laissé à l’abandon, on trouve un certain Thomas Kantor dont le nom évoque bien évidemment le grand metteur en scène polonais (Tadeusz Kantor) et sa Classe morte. Le quatuor d’Eskandar nous renvoie ainsi avec autorité, et subtilité, au chaos de notre monde. Une vision implacable qui sait faire la place à une sorte d’humour noir, le masque d’une douleur profonde. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 21h15, Théâtre des Halles.

 

À voir aussi :

– Criminel : Jusqu’au 27/07 à 12h05, Théâtre Artéphile. Libéré après quinze ans de prison, Boris sort sans illusion, ni colère et rancoeur. D’un regard l’autre, les plus perturbés sont les amis, les proches, condamnés à le revoir, lui parler, se confronter… Un texte percutant, écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, brûlant d’humanité et transcendant le fait divers. Yonnel Liégeois.

– Lettre à un soldat d’Allah : Jusqu’au 29/07 à 14h, Théâtre des Halles. Mis en scène par Alain Timar, le réputé patron des lieux, le texte de l’auteur algérien Karim Alouche est sous-titré « chroniques d’un monde désorienté ». Un jeune homme (convaincant Raouf Raïs) s’adresse à un ami d’enfance devenu djihadiste. Plus qu’un plaidoyer en faveur de la laïcité, le refus de l’intolérance, de l’obscurantisme et du fanatisme, la foi en des valeurs et des idéaux qui ont pour nom justice, raison, liberté, art et poésie. Yonnel Liégeois

– Stand up, rester debout et parler : Jusqu’au 27/07 à 20h20, Théâtre 11-Gilgamesh Belleville. Qu’elle parle ou chante, Alvie Bitemo n’est point femme à se taire face à l’injustice ou au racisme. Qui, entre trois notes de musique et la prise à partie du public, déclame haut et fort ses convictions : qu’est-ce qu’être une femme noire en France aujourd’hui, en outre actrice ? Avec humour et talent, l’artiste d’origine congolaise distille et suggère quelques gouleyantes réponses. Yonnel Liégeois

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Didier Ruiz et le genre… théâtral, Avignon 2018

Avec Trans (més enllà), Didier Ruiz propose un étrange spectacle au public avignonnais. Les paroles fortes et bouleversantes de sept transsexuels, entre témoignage et curieux objet théâtral. Sans oublier Pulvérisés à Présence Pasteur, La guerre des salamandres à Villeneuve-en-Scène et Je délocalise au Théâtre de l’Ange.

 

Didier Ruiz, par sa manière d’envisager et de pratiquer son activité, occupe une place bien particulière au cœur du monde théâtral. Son avant-dernière production notamment, Une longue peine, nous en donne une idée bien précise : il avait recueilli les paroles de personnes ayant connu la prison mettant l’accent sur la question de l’enfermement. Avec Trans (més enllà) il poursuit son exploration de l’enfermement, mais cette fois-ci saisie (et mises au jour) dans les corps mêmes des personnes présentes sur scène. Soit cette fois-ci sept témoins choisis parmi de nombreux autres (c’est sans doute là d’ailleurs, dans ce choix, le premier acte théâtral de Didier Ruiz). Sept personnes donc, sept transsexuels barcelonais, quatre femmes et trois hommes de 22 à 60 ans invités à parler sur le plateau de leur vécu, de leur expérience, ce qui ne leur confère en rien, en tout cas comme peut le concevoir le public, le statut de comédien.

À moins que… Mais la question est bien celle-ci : sommes-nous au théâtre, et si oui, quels sont les éléments qui nous y mènent ? Question oiseuse ? Mais puisqu’il est question ici de genres (de transgenres), jouons sur les mots, et parlons du genre de l’objet présenté sur scène… Sommes-nous devant un objet théâtral ? Cette interrogation évacuée, reste ce qui est l’ordre du témoignage, mis en scène (mais oui) avec délicatesse et pudeur par Didier Ruiz aidé pour l’occasion par le chorégraphe Tomeo Vergès, dans une scénographie élégante d’Emmanuelle Debeusscher. Seules quelques animations visuelles et sonores viendront apporter une respiration entre les témoignages des uns et des autres. Pas de pathos, une parole simple et d’autant plus forte émise par les témoins immobiles face au public. Histoires bouleversantes, certes, que l’on imagine choisies parmi bien d’autres, sans doute tout aussi bouleversantes. On est saisi, mais au final on se demande s’il faut vraiment applaudir. Car enfin, qu’applaudit-on au juste : la « performance » des témoins ? Leur courage ? On ne sait trop. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 16/07 à 22h, Gymnase du Lycée Mistral.

À voir aussi :

– Pulvérisés : Jusqu’au 29/07 à 16h40, Présence Pasteur. Nous connaissions « Le travail en miettes » du sociologue américain Georges Friedmann, il nous faudra désormais compter avec « Pulvérisés », le texte de la roumaine Alexandra Badea mis en scène par Vincent Dussart. Sur les planches quatre personnages sans nom, juste un sexe et une fonction : deux femmes (opératrice de fabrication à Shanghai, ingénieure d’études et développement à Bucarest) et deux hommes (responsable Assurance Qualité sous-traitance à Lyon, superviseur de plateau à Dakar) qui nous confient 24H de leur vie. Les comédiens se font porte-parole de ces inconnus que rien ne relie et que tout pourtant rapproche : aux quatre coins de la planète, mêmes illusions et déconvenues dans le labeur quotidien, mêmes souffrances et misères du monde pour chacun, qu’ils soient cadre supérieur dans les assurances ou petite main chinoise dans une usine de textile. Un chœur des lamentations contemporain, un regard sans concession sur notre humanité en faillite qui, paradoxalement, nous incitent plus à la rébellion qu’à la soumission. Yonnel Liégeois

– La guerre des salamandres : Jusqu’au 22/07 à 19h, Villeneuve-en-Scène. Robin Renucci, le directeur et metteur en scène du CDN Les Tréteaux de France, s’empare des salamandres du tchèque Karel Kapech, décédé en 1938 peu de temps avant son arrestation programmée par la gestapo. Un texte teinté d’un certain humour noir, une charge virulente contre le national-socialisme en particulier et féroce contre la folie humaine en général ! « L’esclavage auquel conduit la cupidité des hommes dans un capitalisme sans frein est au centre de l’œuvre où l’on peut lire aussi une fable écologique », commente le metteur en scène, « ce que nous vivons actuellement avec le dérèglement climatique, la désertification de régions entières, la fonte des glaces et la montée des mers, tout est déjà là, traité par la fiction. Čapek, comme Tchekhov en d’autres temps et lieu, dépeint un monde au bord de la destruction dans lequel des personnages aux forts caractères s’estompent peu à peu pour laisser percer la marche inéluctable vers l’abîme ». Yonnel Liégeois

– Je délocalise : Jusqu’au 28/07 à 14h40, Théâtre de l’Ange. Héritier de Devos ou Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, et impertinence ! Le cheveu rebelle, sous ses insolentes bacchantes, truculent pince-sans-rire, il distille son humour noir et décalé entre trois ou quatre bonnes vérités pas toujours agréables à entendre pour les bien-pensants engoncés dans leur costume-cravate. En ce cru 2018, en pleine crise européenne, il a prévu de délocaliser sa petite entreprise d’humoriste : pour écrire ses sketches, il s’est entouré d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus surtout. Yonnel Liégeois

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Nathalie Fillion et Annie Ernaux, Avignon 2018

Il est rare de trouver une osmose aussi parfaite entre un auteur et son interprète comme c’est très exactement le cas entre Nathalie Fillion et Manon Kneusé dans Plus grand que moi. Quant aux Années, ce sont celles d’Annie Ernaux, de sa naissance à la promulgation de la loi Simone Weil autorisant l’IVG en 1975, mises en scène par Jeanne Champagne. Deux beaux moments de théâtre.

 

 Plus grand que moi, une vraie réussite

À sa sortie du CNSAD, Manon Kneusé avait déjà joué dans un spectacle de Nathalie Fillion, À l’Ouest. Il faut croire que l’entente fut parfaite puisque les deux jeunes femmes ont décidé de retravailler ensemble, l’une écrivant pour l’autre Plus grand que moi tout en la mettant en scène. Le résultat dépasse toutes les espérances. À telle enseigne que Manon Kneusé ne semble pas interpréter le personnage que Nathalie Fillion a concocté pour elle, elle l’incarne véritablement. La Cassandre Archambault de la fiction sur le plateau, c’est elle tout simplement. Le tressage entre la fiction et la réalité est si serré qu’il est impossible de distinguer le personnage de la comédienne. Elles ont d’ailleurs quelques points communs malicieusement repérés et proposés par l’autrice, ne serait-ce que celui de la grande taille de la comédienne, 1 mètre 81, à condition de ne pas lever les bras et les doigts de la main… D’ailleurs, cette Cassandre Archambault n’est pas un personnage monolithique, elle est tout à la fois mille et un personnages, passant allègrement de l’un à l’autre, du vélo sur lequel elle pédale à toute allure au tapis de sol sur lequel elle fera quelques exercices de grande souplesse, et la voilà passant d’un registre de jeu à un autre, d’une histoire à une autre. En un mot, Manon Kneusé nous bluffe totalement, sa manière d’habiter la scène comme elle habite son corps est fascinant. Il est vrai que jamais non plus Nathalie Fillion, en pleine et totale liberté, n’avait été aussi à son aise jouant de toutes les gammes d’écriture avec un humour qui ne dit pas son nom. Une pudique manière de ne pas trop se prendre au sérieux, alors même qu’il y a là une authentique et très rare qualité de composition. Un vrai moment de théâtre dans toute sa jouissance. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 17h, Théâtre des Halles.

 

Les années, pour ne pas oublier

Le spectacle s’achève sur cette victoire, l’autorisation de l’IVG en 1975, obtenue après de longs et durs combats : tout un symbole sur lequel la metteure en scène Jeanne Champagne a voulu, à très juste titre, achever – ou plutôt suspendre – son spectacle. Ce sont donc 35 années qui sont ainsi, étape après étape, pas à pas, évoquées. 35 stations de la constitution d’une personnalité dont on connaît aujourd’hui la force de conviction. 35 années qui correspondent aussi, de la dernière Guerre mondiale à nos jours, à la constitution d’une société dont le plan d’action au lendemain du conflit reposait sur le programme édicté par le Conseil national de la Résistance. Un programme sur lequel certains aujourd’hui voudraient bien revenir, voire abolir. On songe bien évidemment au Je me souviens de Georges Perec, à ces différences notoires près que l’auteur de ces Années est une femme, Annie Ernaux, et qu’elle s’évertue à nous les restituer dans leur ordre chronologique, dans leur continuité, et cela par la vertu d’une écriture singulière désormais reconnaissable entre toutes. Une écriture qui sait aller à l’essentiel : une simplicité élaborée que Jeanne Champagne connaît de l’intérieur et qu’elle accompagne depuis longtemps, depuis presque toujours a-t-on presqu’envie de dire. Elle en connaît tous les méandres, toutes les subtilités. Menant avec la même force de conviction les mêmes combats que l’auteure. Cela donne sur le plateau un spectacle de belle et légère intensité, où, de séquence en séquence, le spectateur passe d’un souvenir à l’autre, évoqués avec grâce et une pincée d’humour et d’aimable distance par un duo de comédiens rares. Ils jouent, chantent, esquissent des pas de danse avec une belle malice. Agathe Molière, dont j’ai toujours dit qu’elle était une comédienne d’exception que l’on aimerait retrouver plus souvent, et Denis Léger Milhau, un habitué des distributions de Jeanne Champagne, sont les protagonistes parfaits de ces Années passées qui ont fondé notre aujourd’hui. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 10 h 50, Théâtre du Petit Louvre.

 

 

 

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Thomas Jolly ou la peur du vide, Avignon 2018

Le mistral s’est levé le jour même de l’inauguration du 72e Festival d’Avignon, il n’en a pas pour autant balayé les mauvaises ondes de la Cour d’honneur du palais des papes qui en aurait eu bien besoin. Autant le dire d’emblée, Thyeste, le spectacle présenté par l’encore jeune Thomas Jolly, ne répond pas vraiment à l’attente que l’on peut se faire dans un lieu aussi prestigieux, surtout pour la « résurrection » d’une œuvre de Sénèque.

 

Sénèque ? Un dramaturge qui retombe régulièrement dans l’oubli après en avoir été parfois, et de manière fugace, extirpé par quelques audacieux. Après une Phèdre correctement mise en scène cette année par Louise Vignaud au Studio de la Comédie-Française, voici donc aujourd’hui Thyeste par Thomas Jolly, à partir de l’incontournable traduction de Florence Dupont qui se bat depuis des années pour faire connaître l’auteur (et homme politique) romain. Dès 1990, elle avait déjà publié en deux volumes le théâtre complet de Sénèque… À peu près à la même époque, la théâtrologue Anne Ubersfeld affirmait qu’« il n’y a jamais eu de Sénèque sur les scènes françaises, sinon bien astiqué par Racine », se demandant « pourquoi ce dramaturge immense qui nourrit Shakespeare, qui nourrit Corneille (et Racine) – sans parler de Hugo –, pourquoi il n’apparaissait pas sur nos scènes ? Quelque chose est dit par Sénèque que peut-être il faut le monde actuel pour comprendre. » C’est ce « quelque chose » dit par Sénèque qui intéresse Thomas Jolly, quelque chose dans sa liaison avec le « monde actuel », prétendant ainsi pour sa part relier « les temporalités » ancienne et contemporaine.

Belle déclaration d’intention que l’on ne retrouve pas forcément sur le plateau où règne sinon le chaos (pas celui de l’auteur, mais celui du metteur en scène), du moins une sorte de confusion déployée à grands frais, le coût de la production étant simplement faramineux et on peut légitimement se poser la question de cette « dérive » qui touche aussi bien un autre participant du festival, Julien Gosselin, ou ailleurs Vincent Macaigne, mais ceci est un autre problème qu’il faudra bien se résoudre à aborder un jour… Grandiose confusion sur le plateau, car il a fallu mettre les petits plats dans les grands. Thomas Jolly, à l’évidence, a peur du vide, ce que l’on peut à la limite comprendre dès lors qu’il s’agit d’habiter le vaste espace de la Cour d’honneur. Le metteur en scène signe lui-même la scénographie avec Cristelle Lefebvre. Une immense tête renversée et une énorme main sont posées sur le plateau (on a déjà vu cela assez souvent) sans malheureusement que cela serve à grand-chose, même si on ne saurait passer à côté de la signification de cet ensemble.

Quant au mur du palais en fond de scène, il sera utilisé tout au long du spectacle pour servir de support à du texte projeté (celui de Sénèque, ça va de soi), avec le mot soleil (un des mots clés de la pièce) défilant dans toutes les langues, ainsi que la précision des noms des principaux protagonistes lorsqu’ils vont prendre la parole, Tantale, Atrée, Thyeste… Il y aura encore des jeux d’ombre, plein de petites lumières de multiples couleurs, alors que les fenêtres s’éclaireront alternativement ou toutes ensemble… Bref, pas un moment de répit et Thomas Jolly se démène comme un beau diable pour qu’il en soit ainsi, aussi bien donc au niveau de l’éclairage – celui de shows avec tous les effets ad hoc tels qu’on les avait déjà subis dans son Richard III de triste mémoire, rayons lumineux qui se baladent, projecteur fixé sur les couronnes royales posées à un moment donné au centre de la scène (Antoine Travert, Philippe Berthomé) –, que du son et de la musique, portés à saturation et proprement insupportables (musique de Clément Mirguet et son de Olivier Renet), d’autant qu’ils ponctuent avec une régularité d’horloge les interventions des protagonistes comme dans les meilleures musiques de film… Soit en bonne arithmétique une réplique, une ponctuation sonore tonitruante, un jeu de lumière sur la façade de palais… Tout cela, ce déploiement forcené tous azimuts, est bel et bon, mais ne saurait combler un vide, celui de l’ensemble de la représentation.

En cela, ce Thyeste est un vrai et authentique objet de notre temps qui n’aura pu que satisfaire les politiques de tous bords (ministre et ex-président de la République) venus se montrer le soir de la première. Un objet réalisé par un jeune homme de notre temps qui ne rend guère justice à la monstruosité du texte plein de bruit et de fureur (et au-delà) de Sénèque remarquablement restitué – redisons-le encore une fois – par Florence Dupont. Au lieu de se saisir de la matière verbale de l’intérieur, Thomas Jolly l’appréhende de l’extérieur, l’illustre avec quelques belles images – rien de plus agaçant que cette fabrication de belles images déconnectées de toute réelle réflexion : on en reste à l’anecdote –. Heureusement, peut-on dire, l’ « anecdote » ici est pour le moins parlante avec cette tragédie de la vengeance (élisabéthaine) avant l’heure, et avec une portée universelle bien plus forte. Rien d’étonnant si Artaud avait eu comme projet (il l’a formulé par écrit) de porter la pièce sur la scène, celle-ci correspondant en tout point à son idée du théâtre de la cruauté. La violence ici met en jeu les frères jumeaux Atrée et Thyeste, petits-fils de Tantale qui apparaît en début de spectacle. Presqu’une affaire intime entre soi et soi, l’un, Thyeste, ayant séduit la femme de l’autre, Atrée, lequel nourrira sa vengeance en faisant manger les enfants du premier nommé par leur père dans un grand festin de « réconciliation », après préparation (culinaire) décrite par le menu. Histoire du double (Le théâtre et son double, Artaud !), d’un faux partage du pouvoir, et Atrée se posant la question de savoir s’il est vraiment le père de ses enfants, ou s’ils sont ceux de l’autre, c’est-à-dire encore de lui-même !

Thyeste est aussi l’histoire d’une impossible réconciliation avec soi-même. Du pain béni pour les psychanalystes… Cette gémellité entre Atrée et Thyeste n’est guère évidente sur le plateau tant les comédiens chargés d’interpréter les deux rôles principaux évoluent dans des registres totalement différents l’un de l’autre. L’un, Thyeste, qu’incarne Damien Avice, a la fâcheuse tendance à psychologiser le rôle le tirant ainsi vers le drame plutôt que vers la tragédie, alors que Thomas Jolly en personne, dans son costume jaune canari, se veut au contraire d’une sécheresse coupante… Chacun joue avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de justesse, sa partition dans son propre registre. Le seul élément positif est la place attribuée au chœur, celui représentant « l’Humanité tout entière », celle de notre temps en opposition au chœur antique. Ce sont les enfants de la maîtrise de l’Opéra Comique et celle de l’Opéra Grand Avignon qui assument ces moments de respiration. Jean-Pierre Han

Thyeste de Sénèque. Mise en scène de Thomas Jolly. Cour d’honneur du palais des papes. Jusqu’au 15 juillet à 21 h 30. Retransmis en différé, le 10/07 à 23h15, sur France 2.

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Mai 68 : Étienne Balibar, de la pensée sous les pavés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture clôt en compagnie du philosophe Étienne Balibar. Professeur émérite de l’université Paris X-Nanterre et ami de Louis Althusser, il est un contemporain des Bensaïd, Foucault, Linhart et Rancière, cette pléiade d’intellectuels qui ont marqué la pensée du XXème siècle. Un entretien de haute teneur où le philosophe tente de dégager le sens des événements de Mai 68, pour aujourd’hui et demain.

 

 

Yonnel Liégeois – Philosophe et penseur reconnu, spécialiste de Marx et fils spirituel de Louis Althusser, que faisiez-vous au moment où éclate Mai 68 ?

Étienne Balibar – À cette époque, j’occupe mon premier poste d’enseignant au lycée de Savigny-sur-Orge. Je n’y resterai que deux ans, pour ensuite être nommé assistant à l’université Paris 1- La Sorbonne. Entre les deux, se situe l’épisode de Vincennes. Dès la fin des événements de 68, Edgard Faure, un fin limier de la politique et nouveau ministre de l’Éducation nationale, avait suggéré la création d’un centre expérimental à Vincennes. En plein bois, sur un terrain de l’armée… Avec l’objectif louable de permettre à des non-bacheliers d’entamer des études universitaires, avec l’idée aussi de créer un abcès de fixation : il avait fait appel à une large majorité d’enseignants de gauche, concentrant là tous les courants gauchistes, socialistes et communistes, la poudrière en quelque sorte ! Et Michel Foucault, chargé d’organiser la section philo, avait voulu recruter un échantillon de la Nouvelle Philosophie, structuraliste et marxiste : Châtelet, Deleuze, Serres, Bensaïd, Badiou, Rancière, Judith Miller… J’ai répondu oui à sa sollicitation, mais je n’ai tenu qu’un seul séminaire. Très vite, je me suis fatigué des batailles quotidiennes, coincé entre les maoïstes qui réglaient leurs comptes avec Althusser par personne interposée et les communistes qui me reprochaient mes aventures gauchisantes !

 

Y.L. – Entre-temps, vous avez eu tout loisir de monter sur les barricades ?

É.B. – Non, je n’ai pas fait les barricades, je n’étais déjà plus de cette génération mais, habitant Paris, j’ai fait toutes les manifestations, oui bien sûr… je me souviens que les élèves de Savigny voulaient faire comme ceux des grands lycées parisiens : l’occupation permanente. Or, c’était le printemps, l’établissement était situé dans un grand parc et nous craignions quelques débordements de leur libido ! Il y avait aussi en ville des commandos musclés qui voulaient forcer les grilles pour rétablir l’ordre… Avec quelques collègues, nous avons un peu joué double jeu : « D’accord pour remplacer les cours par débats et meetings, mais le soir il est plus confortable de rentrer dormir chez vous et de nous rendre les clefs que nous vous remettrons chaque matin… ». Les élèves ont acquiescé mais le proviseur, un administrateur d’une intégrité absolue à qui je rends hommage, ne nous l’a jamais vraiment pardonné !

 

Y.L. – Avez-vous perçu des signes avant-coureurs de l’explosion sociale à venir ?

É.B. – Non, pas plus moi que les autres, même si le contexte national et international était agité ! Les générations présentes ne se rendent plus compte de la concentration des événements dans le temps. Pourquoi les syndicats et la population se sont-ils solidarisés avec les étudiants contre les violences policières ? Nous sommes à quelques années de la fin de la guerre d’Algérie : lorsque les Parisiens voient les Brigades spéciales se déployer boulevard Saint-Michel et à la Sorbonne, le tableau ravive de mauvais souvenirs. En outre, nous arrivons à la fin d’un cycle, l’exaspération envers le gaullisme atteint son paroxysme. Heureusement que le sinistre Papon n’était plus préfet de police, sans vouloir encenser Maurice Grimaud (Un préfet en état d’alerte, ndlr), son calme et sa prudence ont sûrement évité un bain de sang.

 

Y.L. – Et les intellectuels, alors, s’engagent aussitôt ?

É.B. – Quand il s’est créé une sorte de « Commune » au Quartier latin, les intellectuels de toutes générations y ont très vite participé. Comme dans tout le pays, on a assisté à une extraordinaire libération de la parole, on a échangé jour et nuit expériences, revendications, utopies. Mon grand souvenir ? Fin mai ou début juin, je reçois un coup de fil de Jacques-Alain Miller, alors assistant à l’université de Besançon. « La révolution a commencé », m’affirme-t-il au téléphone, « nous venons de créer le premier Comité d’action commun qui rassemble les étudiants et les salariés de la Rhodiaceta… ». Je me suis dit qu’il fallait aller voir de plus près. Avec Pierre Macherey et deux de ses étudiants, nous avons récupéré les jerricanes d’essence nécessaires et traversé la France en Dauphine Renault. Une expédition… Las, à notre arrivée, la révolution était terminée, le soviet n’avait pas tenu plus d’une journée (rires) ! Par la suite, j’ai beaucoup réfléchi à l’événement. Dans mon quartier, se trouvaient deux usines, la Thomson et la Snecma… Pas des forteresses comme Billancourt, mais deux grosses boites tout de même : avec les drapeaux rouges qui flottaient partout, on pouvait discuter à la porte mais pas question d’y pénétrer, protéger l’outil de travail était la consigne générale ! Quoiqu’on en dise, en dépit de la fraternisation, demeurait un « habitus de classe » qui révélait une différence de perception et d’objectifs. Cette anecdote m’amène à la question de fond : Mai 68 était-il une révolution ? Georges Séguy, le secrétaire général de la CGT à cette époque, a confessé un jour qu’il avait « songé à prendre le pouvoir » en mai, mais il a réaffirmé dans la foulée « la situation n’était pas révolutionnaire ». Il a sûrement raison, mais encore faut-il s’entendre sur le sens que l’on donne au mot révolution. Peut-être était-il en train de changer ! Mai 68 n’est pas qu’un jeu, ce sont aussi des enjeux. D’une part, il y a la jeunesse, y compris toute une partie de la jeunesse ouvrière qui pense qu’il faut enfin mettre les actes en accord avec les discours, d’autre part des appareils syndicaux qui réfléchissent les luttes sociales en termes traditionnels, marxistes ou non, dans une interaction complexe avec les décisions de la base. Quant aux dirigeants communistes ou socialistes, ils se marquent à la culotte et calculent en fonction de leur rivalité politique. L’un des enjeux de 68 est là : une sorte de feu d’artifice des espérances révolutionnaires de tout le siècle, celles d’Octobre 17, du Front Populaire et des luttes de libération nationale, greffées sur une crise sociale qui tout d’un coup se généralisait et se radicalisait en raison de l’autoritarisme du pouvoir. Cela s’est joué beaucoup dans l’imaginaire mais, derrière la rhétorique, il y avait le profond désir d’une autre façon de faire de la politique.

 

Y.L. – Selon vous, faut-il traduire ce « feu d’artifice » en termes de lutte des classes ou de conflit de générations ?

É.B. – À mes yeux, la réalité est plus complexe. D’abord, parce que ces deux approches se mêlent dans les deux groupes identifiés, étudiants et travailleurs, et plus généralement dans toute la population française… Ensuite, parce que nous sommes en face d’une vraie contradiction à résoudre. Ce sont deux logiques qui se confrontent. D’un côté, celle qu’incarne la CGT, et qui se justifie pleinement dans la perspective d’une amélioration de la situation des salariés, pas seulement des augmentations de salaire mais des conditions de travail, des droits nouveaux. Elle vaut aussi pour d’autres couches sociales, y compris les étudiants jetés dans une université de masse improvisée, manquant de moyens, où la sélection se fait sur des critères de classe, comme l’avaient montré Bourdieu et Passeron. De l’autre, la logique anti-autoritaire et anti-hiérarchique, celle que Michel Foucault a le mieux formalisée plus tard : la contestation de tous les rapports de pouvoir à l’école et à l’université, à l’entreprise, dans la famille comme dans les partis et les syndicats, voire dans l’Église. Au final, une remise en cause des grandes catégorisations de l’humain sur lesquelles reposent les institutions traditionnelles : le masculin et le féminin, le manuel et l’intellectuel, le normal et l’anormal. C’est pourquoi on ne peut pas réduire Mai 68 à une contestation individualiste, voire « hédoniste », comme on le fait souvent. C’est par exemple la vision de Régis Debray. L’aspect anarchiste de 68 aurait été une façon d’aller au-devant de ce que la société de consommation exigeait : détacher l’individu de toutes les hiérarchies, de toutes les solidarités, fabriquer le citoyen consommateur et jouisseur. Je préfère l’analyse de Foucault : il dit très clairement que la notion-même d’individu a été remise en question. De manière tendue et contradictoire certes, prise entre la recherche d’autonomie et le besoin de communauté, l’aspiration à de nouvelles relations égalitaires… À des degrés divers, ces deux logiques ont traversé les mêmes individus, qu’ils soient étudiants ou travailleurs. Je crois bien que c’est cela qui a été vécu comme situation « révolutionnaire » : la rencontre des mondes du travail et de la culture avec leurs intérêts propres autour d’une même aspiration à changer la vie.

 

Y.L. – Que pensait et disait Louis Althusser, au cœur de ce grand bouillonnement d’idées ?

É.B. – Althusser a pris Mai 68 en pleine figure comme tout le monde, et plus que tout le monde ! Peut-être son influence a-t-elle contribué à préparer l’événement, mais il en fut profondément désemparé. En outre, il ne faut jamais oublier que c’était un homme fragile et malade avec des problèmes psychologiques qui, tragiquement, deviendront des problèmes psychiatriques. Il a donc vécu 68 à l’hôpital, où d’ailleurs il se passait aussi pas mal de choses. Avec la publication de Pour Marx et Lire le Capital dans les années soixante, sans être le penseur ou le philosophe officiel du PCF, il avait initié de grands débats dans et autour du parti. Mais, en 66, il avait publié un article anonyme sur la révolution culturelle chinoise dans les Cahiers marxistes-léninistes et certains dirigeants maoïstes, qui furent ses élèves – dont Robert Linhart le plus brillant d’entre eux-, espéraient le rallier à leur cause. Althusser était écartelé entre sa fidélité au « parti de la classe ouvrière » et sa recherche d’une « nouvelle pratique de la politique ». Bien longtemps après, j’ai cru comprendre ce qui s’était passé dans sa tête. Imprégné d’une vision quasi messianique de la révolution, il considérait la scission du mouvement communiste comme le drame absolu. Il pensait que l’URSS avait trahi le marxisme au profit de « l’économisme » et de « l’humanisme » et jouait dans le monde un rôle conservateur, sans pour autant faire de la Chine le modèle idéal. Son rêve ? Jouer un rôle, aussi minime soit-il, dans la réunification du communisme… D’où ses contacts avec les deux écoles de pensée les plus vivantes de chaque bord, les communistes italiens et ses jeunes élèves maoïstes. J’ai relu ces jours-ci le texte qu’il a publié un an après 68 dans La Pensée, une « Réponse à Michel Verret à propos de Mai étudiant ». C’est parfois pénible, bien que certains propos ne manquent pas de résonance aujourd’hui. Je crois que ce qu’Althusser a dit de mieux sur Mai 68, il l’a exprimé indirectement, après coup, dans des textes en partie inachevés. Il a cherché un développement de la théorie marxiste où la sphère idéologique, les mécanismes inconscients de la domination culturelle, de l’assujettissement des individus, s’articulent à la production, à l’exploitation et à la lutte des classes. Étonnamment, c’est ce que retiennent bon nombre de philosophes critiques, en particulier aux États-Unis.

 

Y.L. – Le marxisme en mal d’inspiration, le maoïsme en voie d’extinction, le néolibéralisme en pleine extension : est-ce la fin programmée, si souvent annoncée, des idéologies ?

É.B. – De manière brutale, je dirai d’abord que Mai 68 sonne la fin d’une certaine idée du socialisme, dans sa variante étatique dictatoriale aussi bien que dans sa variante social-démocrate. Mais on a mis vingt ans pour s’en rendre compte, à travers des expériences dramatiques ou décevantes. En France l’union de la gauche, avec ou sans programme commun, a essayé de récupérer l’énergie de Mai 68 et de réaliser une partie de ses objectifs, mais en tournant le dos à son questionnement de fond sur la démocratie et la société. Pendant ce temps-là, comme l’ont bien montré certains sociologues, le capitalisme a su tirer les leçons de la « critique » pour perfectionner le management. Je sais que je prends des risques : « Si c’est la fin du socialisme, c’est donc le triomphe du libéralisme », va-t-on me rétorquer ! À court terme, on ne peut le nier. Mais en réalité, c’est tout autant la fin du libéralisme. D’où les incertitudes qui sont les nôtres sur l’avenir social et politique… Avec le recul, je crois que la levée de l’hypothèque socialiste a ouvert le champ à d’autres possibles. Nous vivons et pensons toujours dans cet ébranlement qui a affecté le monde entier. Le marxiste américain Immanuel Wallerstein parle du déclin des vieux « mouvements anti-systémiques », et de l’émergence d’un nouvel esprit révolutionnaire qu’il appelle « l’esprit de Porto Allegre », autrement dit l’altermondialisme. Faut-il pour autant renoncer à la notion d’un internationalisme de classe ? Je suis tenté de dire qu’il faut les deux, et d’autres noms encore, pour exprimer un problème non résolu : celui d’une convergence entre mouvements d’émancipation, enracinés dans des luttes nationales et transnationales, qui s’attaquent à toutes sortes de structures d’exploitation et de pouvoir, mais dont aucun n’absorbe les autres. Le grand mot d’ordre de Mai 68 ne fut pas « prenons le pouvoir pour engager la transition au socialisme » mais « expérimentons la liberté et l’égalité ici et maintenant ». D’une certaine façon, c’est le communisme ! Les expériences autogestionnaires des années suivantes, comme Lip, en témoignent de façon émouvante. Mais ce qu’on mesure aussi avec le recul, c’est que les conditions économiques étaient moins dures, elles écrasaient moins qu’aujourd’hui les possibilités de résistance et de solidarité.

 

Y.L. – D’où votre élaboration de concept novateur, « l’égaliberté » ?

É.B. – Ce n’est pas nouveau, c’est un vieux concept hérité de la démocratie grecque, traduit par les Latins et retrouvé par les « niveleurs » de la révolution anglaise, puis sous-jacent à toutes les revendications de 1789 jusqu’à la Commune… Il m’est apparu que cette affirmation d’une réciprocité de perspectives entre « liberté » et « égalité » formait un fil conducteur reliant la démocratie radicale au communisme. Je pense que cette expression peut nous aider à poser la question des droits nouveaux ou des formes politiques à inventer en des cadres qui ne sont plus ceux de l’État-Nation classique, par exemple en étendant la démocratie au-delà des frontières, en définissant une « citoyenneté partagée » qui inclut non seulement les autres Européens, mais les migrants. Je me sens très proche sur ce point de mon camarade Rancière, qui avait pourtant attaqué durement Althusser après 68. L’objectif, comme il dit ? Critiquer le consensus, revaloriser les idées de lutte et de dissidence. Le grand défi, c’est de démocratiser encore la démocratie, faute de quoi elle dépérit. Je ne renie pas pour autant le mot d’utopie. Mais l’utopie renvoie à un ailleurs, et Foucault suggère d’y ajouter le mot « hétérotopie » : il existe toujours des lieux, des moments d’expérimentation, de résistance et de transgression où la rencontre de l’étranger, de l’altérité, de l’anormal ou soi-disant tel, nous oblige à changer de regard sur le monde. C’est la leçon de Fernand Deligny, cet instituteur des Cévennes dont on a republié les œuvres, peut-être l’un des témoignages les plus éclatants de « l’esprit 68 ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

Les publications d’Étienne Balibar : Droit de cité, culture et politique en démocratie (éd. P.U.F.). Sans-papiers, l’archaïsme fatal (avec J. Costa-Lascoux/M. Chemillier-Gendreau/E. Terray, éd. La Découverte). Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’État, le peuple (éd. La Découverte). Race, nation, classe (en collaboration avec I. Wallerstein, éd. La découverte). La proposition de l’égaliberté (éd. P.U.F.). Europe, Crise et fin ? (éd. Le Bord de l’eau, collection « Diagnostics »).

 

Balibar, portrait

Né en 1942 dans l’Yonne, à Avallon, ancien élève de l’École normale supérieure où il suit l’enseignement de Louis Althusser, Étienne Balibar est licencié es philosophie à la Sorbonne en 1962, reçu premier à l’agrégation en 1964. D’abord assistant à l’université d’Alger, puis jeune enseignant au lycée de Savigny-sur-Orge, il est nommé maitre-assistant à la Sorbonne puis professeur de philosophie politique et morale jusqu’en 2002 à l’université ParisX-Nanterre. Coauteur du fameux Lire le Capital (en collaboration avec Louis Althusser, Pierre Macherey, Jacques Rancière et Roger Establet) en 1965, Étienne Balibar a toujours affiché une attitude de « penseur-citoyen », engagé dans les débats de la cité. Outre sa fréquentation assidue des grands philosophes classiques (Platon, Spinoza, Loocke, Descartes, Marx…,), le philosophe ne craint point de « penser » son époque au contact des sujets d’actualité les plus chauds : immigrés, réfugiés et sans-papiers, nation et citoyenneté. Un homme au regard tendre et à la parole attachante, riche de cette incroyable faculté à rendre son interlocuteur plus sage et savant qu’il n’y parait ! Un philosophe de bonne fréquentation, à découvrir et à lire sans hésiter ni tarder. Y.L.

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Mai 68 : Raoul Sangla, au temps de l’ORTF

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Lauréat en 2007 du Grand prix de l’audiovisuel de la Sacem, Raoul Sangla est un nom qui ne s’oublie pas au temps des Averty, Barma, Bluwal, Lorenzi et Santelli, du temps de la télé en noir et blanc… Il s’affiche comme un grand réalisateur, un défenseur assidu du service public. « Sertisseur de la réalité », comme la bague au diamant, ainsi parle-t-il de son métier ! En exclusivité pour Chantiers de culture, il livre quelques images de son joli mois de Mai 1968.

 

« En cette année-là, j’étais réalisateur à l’ORTF, l’Office de Radio-Télévision Française, depuis quatre ans. Je militais au Syndicat français des réalisateurs affilié à la CGT. La première décade de ce mois-là fut, on le sait, fertile en hoquets de l’histoire : la révolte étudiante, sa répression secouèrent l’opinion publique et aboutirent aux manifestations de masse du 13 mai. Les personnels de l’ORTF expriment, à cette occasion, leur solidarité aux étudiants. Ils ajoutent à ce motif de grève leur indignation devant la carence de l’information dans le service public, notamment du journal télévisé ((le journal parlé avait plus de tenue, concernant les événements du Quartier Latin). Michel Honorin et Jean-Pierre Chapel avait néanmoins réalisé pour « Panorama », le magazine de la rédaction de Cognac-Jay, un reportage sur les lieux aux alentours de la Sorbonne : censuré quelques heures avant sa diffusion, le 10 mai, jour du grand soir de la rue de Gay-Lussac ! La direction du journal fait cadenasser les armoires où sont les caméras portables, assurant ainsi le mutisme aveugle du journal…

Cette situation échauffe l’humeur des professionnels, statutaires et intermittents, et aboutit à la création d’une intersyndicale. Elle décide, le 18 mai, de l’occupation des locaux, et prend la responsabilité de diriger la grève des 1200 salariés. L’intersyndicale siégeait à la Maison de la radio, j’en étais le secrétaire administratif et présidais, à sa demande, son bureau de vingt membres. Comme dans maintes entreprises privées ou publiques, des groupes de travail s’organisent aussitôt en vue d’élaborer un nouveau statut pour l’Office. Dans la foulée, femmes de ménage et laveurs de carreaux revendiquent un bleu supplémentaire, mais aussi l’objectivité de l’information à l’ORTF ! L’ensemble des réflexions finit par constituer un protocole que le juriste Georges Vedel met en forme, à la demande de l’intersyndicale. Une épreuve de force intervient alors avec Yves Guéna, le nouveau ministre de l’Information, le 31 mai. Le jour-même, il fait évacuer le Centre d’Issy-les-Moulineaux. Le 4 juin, un studio de radio est investi par des militaires et des techniciens du privé. Les ingénieurs, qui ne sont pas en grève mais qui assurent le service minimum pour garantir la maîtrise de l’outil de travail, court-circuitent le signal des intrus, le dérivent sur un autre studio qu’ils dirigeront jusqu’à la fin du mouvement.

L’opération « Jéricho » assure la ronde de nos soutiens autour de la Maison de la Radio (les murs résistent, de multiples meetings sont animés par des grévistes qui sillonnent nos provinces. Le 25 juin, les statutaires reprennent le travail, le 1er juillet ce sera le tour des réalisateurs et producteurs. Augmentation des salaires, création d’un Comité d’entreprise furent parmi les revendications catégorielles obtenues. Le projet d’un ORTF démocratique, lui, se réfugia dans nos mémoires, où il veille encore ! L’épuration – comme l’écrit Jean-Pierre Filice (1) – qui frappa nos camarades journalistes, nous ne l’avons pas oubliée non plus : 36 licenciements, 10 mutations et à l’actualité parlée, 22 licenciements et 20 mutations. Le tout ordonné en personne par le général De Gaulle, dont la vindicte fut tenace… L’ultime pied de nez du pouvoir ? L’entrée, le 1er octobre, de la publicité de marque sur les téléviseurs !

Un mot d’ordre pour clore cette éphéméride de souvenirs ? « Ce n’est qu’un combat, continuons le début ! », il est de Bernard Lubat ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

(1) Auteur de Mai 1968 à l’ORTF, une radio-télévision en résistance (Nouveau Monde éditions/INA).

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Mai 68 : nos rêves, Césaire et Glissant…

La nouvelle est tombée. Sèche, brutale, sans appel : la Méditerranée a encore avalé, englouti plus d’une cinquantaine de migrants… Leur destination ? L’île de Lampedusa, en Italie. Au même moment, le nouveau ministre de l’Intérieur de la péninsule parade en Sicile, scandant ses discours d’extrême-droite à la face d’une Europe silencieuse et complice. D’où cette réflexion-méditation, envoyée telle une bouteille à la mer, à l’intelligence des lecteurs de Chantiers de culture. En hommage, en mémoire de ces hommes-femmes et enfants qui ont cru, au péril de leur vie, en nos idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité.

 De Césaire à Glissant, de la négritude à la mondialité

Montreuil en cœur de ville, un territoire de Seine-Saint Denis brocardé sous le label 9-3, une tour en cours de rénovation, tout autour pour protéger le chantier une palissade de panneaux… Qui parlent, chacun portant un message, et pas n’importe lequel : un hymne à la culture, métissée et plurielle ! Et le choc, entre pressing et pharmacie, deux panneaux où s’étalent en gros caractères des mots incroyables, insensés :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche

   Ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »

Je prends une photo avant que la fin des travaux ou des tags n’en effacent les traces, le cœur chaviré, l’esprit tourneboulé. Mais alors, c’est sûr, c’est bien vrai, comme du temps de ma jeunesse et de mes cheveux longs (non, ne riez pas, j’ai des photos pour le prouver, la maréchaussée aussi !), comme en Mai 68 la poésie peut squatter les murs, la poésie a encore droit de cité ? Entendez-vous la révolte qui monte et gronde d’un morne à l’autre, celle des nègres marrons, les pieds dans la mangrove, désertant le champ de cannes, fuyant Molosse le chien, la machette et le fouet du maître…

Ma baguette sous le bras, je rentre chez moi et pendant que chauffe l’eau des pâtes, je pars en quête d’un petit opuscule noyé dans la masse de livres. « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » : et pas n’importe quelle bouche, pas n’importe quelle voix ! C’est fait, je l’ai retrouvé, le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, page 22 dans l’édition Présence Africaine. Un chef d’œuvre certes, un brûlot signé d’un « nègre fondamental » ou d’un « nègre inconsolé » comme il se définit lui-même.

Dans la foulée, un ami qui me veut du bien, m’interpelle un soir. Je résume et schématise : « Édouard Glissant, ethnologue-romancier-philosophe-poète antillais et citoyen français, serait-il vraiment un fils de gaulois, selon le propos de Nicolas Sarkozy ? ». Je le rassure et lui suggère la lecture de Philosophie de la relation, le dernier ouvrage de Glissant publié de son vivant. Que je m’empresse d’aller feuilleter de retour chez moi, et de redécouvrir, oubliée depuis, une dédicace de l’auteur en page de garde lors de notre rencontre pour un long entretien : outre sa sympathie pour le grand journaliste que je suis – si, si, croyez-moi, il y a prescription -, le dessin naïf d’un navire en mer !

La boucle est bouclée, de mots affichés sur une palissade à l’image d’un bateau négrier, l’illustration parfaite d’un voyage en terre inconnue de Césaire à Glissant, de la négritude à la mondialité !

Césaire le poète a 26 ans, lorsqu’il publie son recueil. Le gamin de Basse-Pointe a brillamment réussi son bac, ce succès l’autorise à fréquenter les plus prestigieuses institutions de la République : le lycée Louis le Grand, l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Ironie de l’histoire, lorsqu’il débarque à Paris en septembre 1931, « l’Empire français célèbre sa grandeur dans le monde en organisant à la Porte Dorée, à la lisière du bois de Vincennes, l’Exposition coloniale internationale », rappelle Romuald Fonkoua, le biographe de Césaire… Où l’on exhibe encore, parqués dans des enclos, des familles de nègres aux regards des parisiens, des élus et des notables en visite dominicale ! N’oublions jamais le contexte : le Congo est toujours propriété personnelle du roi des Belges (pour mesurer l’horreur de la colonisation sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture édifiante de Congo d’Eric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour), l’Algérie est toujours française, les Antilles et Madagascar colonies, l’Afrique (Cameroun, Côte d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta et Sénégal) n’a toujours pas conquis son indépendance. L’empire prospère tandis que les populations locales végètent entre pauvreté et misère. Soucieux cependant de consolider sa légitimité en associant au pouvoir quelques élites locales, en accordant emplois administratifs et bourses d’étude aux plus méritants. La mère d’Aimé Césaire avait le certificat d’études, son père le brevet, il finira sa carrière comme inspecteur des impôts : deux diplômes d’importance en ce temps-là et en terres lointaines. Comme l’écrit encore Fonkoua, « le modèle-même de cette petite bourgeoisie antillaise schoelcheriste de la fin du XIXème siècle et du début du siècle dernier qui s’est élevée dans l’échelle sociale grâce aux études et aux concours administratifs ».

À Paris, le jeune Césaire fait la connaissance d’un autre étudiant, de sept ans son aîné. Léopold Sédar Senghor, le premier Président du Sénégal au lendemain de l’indépendance proclamée en 1960, qui le prend sous sa coupe et l’initie à la vie parisienne… « On se voit tous les jours. Nous parlons de la Martinique, du Sénégal, de l’Afrique », raconte Césaire, « et dans cet échange de propos, dans tout ce qu’il me dit de l’Afrique, je découvre beaucoup d’explications des choses martiniquaises qui m’intriguaient ». Sous leur impulsion conjointe, en 1935 la revue « L’étudiant martiniquais » change de titre pour s’appeler désormais « L’étudiant noir ». Plus qu’un glissement sémantique, une nouvelle orientation idéologique et politique… Pour Senghor, c’est affirmer et revendiquer « le refus obstiné de nous aliéner, de perdre nos attaches avec nos pays, nos peuples, nos langues ». Et Césaire d’ajouter : « la négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noirs, de notre histoire et de notre culture ». Le grand mot est lâché : négritude ! Sartre ne s’y trompe pas, en 1948 il sera l’un des premiers à saluer l’enjeu du mouvement de la négritude. « Insulté, asservi, il (le Noir) se redresse, il ramasse le mot de nègre qu’on lui a jeté comme une pierre », écrit-il dans la préface qu’il accorde à la publication de l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache que signe Senghor.

Césaire, quant à lui, se plonge à corps perdu dans l’écriture du Cahier. Au point d’en rater l’agrégation ! Peu importe, l’essentiel est ailleurs, selon sa propre expression, la rédaction du Cahier fut vécue comme « l’odyssée d’une prise de conscience ». Prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Il me faudrait là citer des passages entiers de Césaire pour vraiment faire entendre, plus que la luxuriance de la langue, la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

La négritude, Césaire la revendique, il en est fier ! Elle permet de relier son confetti des Antilles à terre plus vaste, à tout un continent dont il est fils, l’Afrique ! « Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour, ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre, ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale, elle plonge dans la chair rouge du sol, elle plonge dans la chair ardente du ciel ». Senghor explicite bien la réalité de l’époque : « Nous étions alors plongés avec quelques autres étudiants noirs dans une sorte de désespoir panique. L’horizon était bouché. Nulle réforme en perspective, et les colonisateurs légitimaient notre dépendance politique et économique par la théorie de la table rase. Nous n’avions, estimaient-ils, rien inventé, rien créé, ni sculpté, ni peint, ni chanté. Des danseurs ! Et encore… Pour asseoir une révolution efficace, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements d’emprunt, ceux de l’assimilation, et affirmer notre être, c’est-à-dire notre Négritude ». Un mouvement littéraire et politique dont on ne mesure plus l’ampleur aujourd’hui, il réveillera les relents nationalistes des colons français, il éveillera les consciences africaines à l’indépendance, il irriguera le mouvement noir américain, il consolera Mandela dans sa prison d’éternité… Césaire invite tout simplement ses frères noirs à se mettre debout, à ne plus se taire, à proclamer leur droit à la dignité et à la liberté ! En 1941, fuyant la France occupée et débarquant en Martinique sous le joug de l’amiral Robert, sinistre serviteur du gouvernement de Vichy, André Breton n’en croit pas ses yeux. À la recherche d’un ruban pour sa fille, il découvre chez une mercière de Fort-de-France un exemplaire de la revue Tropiques, fondée par Césaire de retour au pays. Qui lui offre le Cahier, et voici ce qu’en écrit Breton dans sa préface en l’édition de 1947 :

« Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit (…), le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir (…) Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais TOUT l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Et de conclure : « Cahier d’un retour au pays natal est à cet égard un document unique, irremplaçable ».

Un Cahier dont un autre gamin de Martinique s’est abreuvé, nourri ! Quinze ans plus jeune que son aîné, Édouard Glissant est natif du morne Bezaudin, le quartier pauvre de Sainte-Marie sur la côte Est de la Martinique. Mais qui n’est pas pauvre ici, en cette année 1928, hormis fonctionnaires blancs, planteurs et békés ? Comme pour Césaire, l’école et les études seront chemins d’émancipation, Glissant est un élève brillant et studieux, chaque soir dans la case à la terre ocre et ouverte aux courants d’air, sa mère pourtant analphabète lui fait réciter ses leçons : en français, s’il vous plaît, créole interdit, cette langue des négros ! Curieux tableau, qui se répète d’une case à l’autre quand le « ti rhum » n’a pas trop brouillé les esprits des parents, mère souvent seule, père volage et absent… Joseph Zobel le premier, dans son emblématique roman Rue Case Nègres, Chamoiseau ensuite dans son Antan d’enfance et Chemin d’école en tireront des pages savoureuses et colorées.

Glissant est un enfant précoce ! À peine âgé de 12 ans, il suit à la trace les pas de Césaire et Breton, s’enflamme pour la poésie, s’épanouit aux mots négritude et Afrique ! Imaginer ce freluquet en train de palabrer avec Breton en toute insouciance, c’est proprement surréaliste… C’est vrai qu’il ne fait pas son âge, ses copains l’ont surnommé « Baguette-La vérité » : baguette parce qu’il est grand et longiligne, la vérité parce qu’il a régulièrement en bouche nombre d’affirmations péremptoires. Comme Césaire, il fonde une revue avec ses camarades du lycée Schoelcher, dont Franz Fanon de trois ans son aîné, il tient salon ou meeting place de la mairie du Lamentin. En 1943, Guadeloupe et Martinique se révoltent et se libèrent seules du joug de Vichy ! Deux ans plus tard, il a 17 ans, il mène campagne pour Césaire et tient un bureau de vote à Fort-de-France lorsque son mentor est triomphalement élu maire. Qui devient ensuite député et arrache le statut de la départementalisation en 1946.

Très tôt cependant, Glissant conteste le concept de négritude qui, selon lui, enferme l’Antillais dans des racines, africaines, qui ne sont plus les siennes. Certes, comme le rappelle François Noudelmann dans la biographie qu’il consacre à Édouard Glissant, l’identité généreuse, Césaire a toujours été pour lui un modèle comme pour toute la Martinique mais il n’empêche, dès son assignation à résidence en métropole dans les années 60 au lendemain de la création du FAGA, le Front antillais et guyanais pour l’autonomie, il conteste cette notion de négritude : Glissant ne croit pas à une identité noire, ontologique, il n’acquiesce pas à la généralisation d’une identité commune à tous les Noirs de la terre. « Aucun lien fondamental ne lie un Noir brésilien à un Noir africain ou à un Noir étasunien selon Glissant », commente Noudelmann.

Pour lui, l’expérience de la cale négrière est fondamentale. Comme le rappelle le rituel de la Route aux esclaves, à Ouidah au Bénin que j’ai parcourue, longue de quatre kilomètres jusqu’à la mer… Elle nous raconte, sans chaînes aux pieds, le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leurs terres au temps de la traite négrière. Deux millions d’humains, selon les estimations les plus sérieuses… Avec une cérémonie obligée pour tous, enchaînés les uns aux autres, fers aux mains et aux pieds : avant d’être enfermés dans des cases pendant de longues semaines dans l’obscurité la plus totale, un test de résistance à ce qu’ils allaient subir ensuite dans les cales de bateaux, faire neuf fois le tour de l’Arbre de l’oubli pour les hommes, sept fois pour les femmes, afin de gommer tout souvenir de leur vie d’Africain… Pour Glissant, une étape fondamentale, déterminante pour ces milliers d’humains dans leur manière de faire humanité lorsqu’ils échouèrent ensuite sur les côtes des Amériques ou des Antilles ! Eux à qui on voulait même effacer toute mémoire individuelle, eux qui furent contraints d’abandonner de force terre-culture-croyance-origine, ceux-là même furent conduits par la force des choses à se reconstruire, à réinventer leur identité par la seule force de leur imaginaire. De la noirceur la plus totale, naquit la lumière, oserai-je dire.

« La même douleur de l’arrachement, et la même totale spoliation », écrit Édouard Glissant dans Mémoires des esclavages. Qui poursuit : « L’Africain déporté est dépouillé de ses langues, de ses dieux, de ses outils, de ses instruments quotidiens, de son savoir, de sa mesure du temps, de son imaginaire des paysages, tout cela s’est englouti et a été digéré dans le ventre du bateau négrier ». Des paroles fortes, puissantes, émouvantes. Qui pourraient déboucher sur la plainte, le ressentiment, l’exigence de réparation. Certes, mais pas seulement, explique le philosophe, la figure de l’Africain comme Migrant absolument et totalement nu « va permettre à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué puis trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir… des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une richesse de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde ».

Créolisation, le grand mot est lâché, être tout à la fois l’ombre et la lumière, rester soi-même tout en devenant autre… L’expérience de la cale, si elle impose une rupture majeure, incite aussi le survivant qui débarque dans l’inconnu à se repenser, à s’improviser lui-même en tant qu’autre. À se mettre en relation, « à penser qu’un autre niveau d’existence est possible qui ouvre, avec l’Afrique, à la diversité agissante des cultures, des civilisations, aux aventures de leurs contacts, aux richesses de leurs interactions. C’est ce que Glissant appellera le Tout-Monde », commente un autre auteur antillais, Patrick Chamoiseau, dans son dernier roman La matière de l’absence. D’où cette invitation à abandonner nos systèmes de pensée ou pensées en système qui ont fait faillite, à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le Tout-Monde…

« La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde », affirme Édouard Glissant à la sortie de son ouvrage Philosophie de la relation. Et d’ajouter : « Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. Je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire, poétique, pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit simplement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ». Ce que Glissant nomme « mondialité », qui n’a rien à voir avec cette mondialisation mortifère qui renforce les frontières et érige des murs entre les peuples et les hommes.

Patrick Chamoiseau, dont j’ai déjà fait mention, reprend le flambeau des mains de Glissant. Pas une machette qui coupe la canne, à défaut parfois des têtes, des bras ou des jambes… Qui, dans l’un de ses derniers ouvrages, Frères migrants, se fait l’héritier de sa pensée. « La mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain, elle n’a prévu que des consommateurs », écrit-il. La mondialisation se veut marché, la mondialité se vit partage ! En particulier le partage du monde et de ses richesses… Des cales négrières, nous sommes passés aux errances transfrontalières, aux naufrages en mer par notre refus de partager le monde et ses richesses. Par notre refus de nous ouvrir à l’autre, à son humanité alors que le migrant nous invite à migrer de notre confort, de nos certitudes, de notre tranquillité, de nos marchés en tout genre qui ne sont qu’accumulation de profits et non prolifération de désirs ! « Les États-nations d’Europe qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore », écrit Chamoiseau, « ceux-là mêmes veulent enchouker à résidence misères, terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde ». L’image du migrant nous est insupportable parce qu’elle alimente l’intranquillité de nos consciences au regard de ce que nous avons fait de ce monde. Pour avoir oublié, avant tout, comme nous le rappelle avec humour le célèbre paléontologue Yves Coppens, qu’Homo sapiens, Lucy-une femme en plus, est aussi et surtout un Homo migrator !

Il y a cinquante ans, en mai 68, d’aucuns entonnaient le refrain « nous sommes tous des juifs-allemands ! ». Hier, Chattot et Hourdin les saltimbanques clamaient « Veillons et armons-nous en pensée ». Aujourd’hui, qu’avons-nous fait de nos rêves de liberté, d’égalité et de fraternité : oserons-nous encore affirmer haut et fort que « nous sommes tous des nègres-marrons ! » ? Yonnel Liégeois

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Lars Noren, troublant spectacle de la vieillesse

Avec Poussière, c’est un très étrange travail que nous livre le grand homme de théâtre suédois Lars Norén, à la Comédie-Française. Étrange et fascinant pour peu que nous finissions par être à notre tour happé par ce qu’il nous propose sur le plateau de la salle Richelieu. Une proposition qui nous met face à l’insupportable réalité de notre humaine condition vouée à la déchéance et à la disparition.

 

Quelque chose est déréglé et continue à se dérégler sur la scène quasiment vide, censée représenter la plage d’une station balnéaire de seconde catégorie dans un pays étranger où se rendent les mêmes personnes chaque année. Vêtements grisâtres et d’un bleu délavé, les comédiens entrent, se mettent en ligne, s’immobilisent sur le devant du plateau poussiéreux recouvert de petits galets (une décharge ?) et regardent droit devant eux la mer, c’est-à-dire nous le public. Dans Poussière, ils ont tout l’air de réfugiés de l’existence…

Le moment dure et nous sommes ainsi d’emblée conviés à un événement qui tourne délibérément le dos au jeu théâtral. Le malaise s’installe : pas vraiment d’enchaînement entre les répliques, pas vraiment non plus de personnages bien campés à interpréter, même si les comédiens y repiquent régulièrement. Juste quelques linéaments d’une histoire qui ne démarre pas, refuse de se développer. Juste là des êtres, ils sont onze sur la scène, parmi sans doute les plus âgés de la troupe, en tout cas pour dix d’entre eux, la onzième (une jeune femme que l’on prend tout d’abord pour un garçon, la seule à avoir encore la grâce de la vie et dotée d’un prénom, Marilyn, qu’interprète avec bonheur Françoise Gillard) est handicapée, donc elle aussi hors de la vie « normale » comme les vieux. D’ailleurs, à part cette Marilyn, aucun des personnages n’a droit à un nom. Tous sont désignés par une simple lettre (A, B, C, D,…). Perte d’identité assurée sinon assumée.

À 73 ans, Lars Norén vit et observe avec une grande attention les affres de la vieillesse. Ce qu’il jette (au sens littéral du terme) sur le plateau, vécu de l’intérieur, est profondément ressenti dans sa chair et dans son esprit. Il confronte et conforte cette expérience avec celles éprouvées par les comédiens qu’il a choisis et les laisse dans leur solitude. C’est saisissant, le malaise est encore renforcé par des traits d’humour noir assuré. Pourtant, paradoxalement, quelque chose se dégage de l’ensemble, comme une sorte de lointaine douceur, cette douceur de la vie qui s’amenuise et se retire peu à peu comme la mer, l’entrée dans la douceur du néant.

Ces ultimes et dérisoires actes de vie viennent par vagues ou par bouffées. Ils sont proposés, plus qu’incarnés, par les comédiens du Français. Des comédiens que l’on a largement eu le temps de connaître et d’apprécier : d’Hervé Pierre et Dominique Blanc, un couple infernal, à Didier Sandre, en passant par Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Christian Gonon, Gilles David et Danièle Lebrun. Une belle brochette de comédiens saisis dans leur solitude comme s’ils refusaient de jouer ensemble parce que c’est là, dans cette configuration, chose impossible, et que le silence, bientôt définitif, les enveloppe déjà. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 16/06, en alternance. Comédie Française, salle Richelieu.

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Koltès, en sa courageuse solitude

Né en 1983, six ans avant la mort de Bernard-Marie Koltès (1948-1989), Arnaud Maïsetti enseigne les études théâtrales à l’université Aix-Marseille. Aux Éditions de Minuit, celles de Koltès depuis le début, il publie sur l’écrivain une monographie consistante composée avec ferveur. Avec, en pied d’article, une sélection de l’actualité théâtrale.

 

Ainsi s’étoffe, avec cette nouvelle publication et après les ouvrages de Brigitte Salino, Anne-Françoise Benhamou, Christophe Bident et François Bon, la bibliothèque vouée à celui dont Patrice Chéreau, qui l’imposa depuis le théâtre Nanterre-Les Amandiers avec Combat de nègre et de chiens, affirmait qu’« il transportait une morale du monde ». C’est ce que prouve l’auteur, après la consultation assidue d’archives, la collecte de témoignages et la lecture de l’abondante correspondance de Koltès, épistolier infatigable (lettres à sa mère, à son frère François, à Hubert Gignoux, à Lucien Attoun, aux amies…). Pour Arnaud Maïsetti, Koltès, convaincu très jeune de devoir être l’auteur de sa vie, « ne possédait qu’une morale : celle de la beauté. Et qu’une loi : le désir ».

De Koltès, autre « passant considérable » ­suivant le calque rimbaldien, éternel jeune homme timide, ombrageux, voyageur hors tourisme cherchant le danger non sans peur, ne pouvant écrire qu’au terme d’expériences des limites risquées, Maïsetti parvient donc sur un long parcours à brosser un portrait fortement rythmé. C’est qu’il ne néglige pas, de son modèle, les hantises et les héros secrets, James Dean, Bob Marley, Bruce Lee, lesquels ont fait bon ménage, dans son panthéon imaginaire, avec Dostoïevski et Faulkner. D’où une écriture violemment physique, sensible, charnelle, née d’expériences âpres et lumineuses dans des recoins sombres, en Afrique, en Amérique latine, loin de l’Occident honni. C’est là sans doute la proximité avec Genet et ce qui fit adhérer au Parti communiste, dans les années 1970, ce rejeton de famille bourgeoise provinciale qui s’adonna au métier d’écrire avec fureur. À mes yeux, les plus belles pages de ce livre, dont la précision dans l’analyse n’exclut pas une sorte d’élégant lyrisme, ont trait au combat pour écrire de Koltès avec lui-même. Belle leçon. Ce n’est pas facile. Les difficultés matérielles ne le rebutent pas et plus tard, quand l’argent vient avec le succès, le sida s’annonce. Ce tragique-là, Bernard-Marie Koltès, fidèle à sa rigueur d’être, ne l’a pas non plus surjoué.

Le court chapitre final, « Do We ? », est à cet égard d’un laconisme factuel exemplaire. Ce livre, un peu à l’écart de l’université, est d’abord d’amitié. Jean-Pierre Léonardini

 

Co Victor Tonelli

À voir actuellement :

– « Quai Ouest » de Bernard-Marie Koltès, dans une mise en scène de Philippe Baronnet au Théâtre de La Tempête, jusqu’au 15/04. Violence, misère et solitude : dans une noirceur et une lenteur presque exaspérantes, le choc de mondes irréconciliables, le tableau de vies brisées et déchiquetées à l’image du texte de Koltès hâché en moult séquences. Déchirants monologues, superbe interprétation.

– « Un métier idéal » et « Le méridien » avec Nicolas Bouchaud, dans une mise en scène d’Eric Didry au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 14/04. Sur les textes de John Berger et de Paul Celan, dans deux superbes « seul en scène » nourris de tact et de sensibilité, Bouchaud le magnifique nous interpelle sur le sens de la vie, ce qui nous fait respirer et marcher, vibrer et créer. Du grand art à l’état brut.

– « Mille francs de récompense » de Victor Hugo, dans une mise en scène de Kheireddine Lardjam au Théâtre de l’Aquarium, jusqu’au 08/04. Entre drame et comédie, une mise en scène virevoltante où, déjà, l’appât de l’argent et l’arrogance des possédants sont mis au banc des accusés. Le texte d’Hugo est toujours aussi porteur de verdeur et d’acidité à l’encontre des puissants face aux petites gens.

– « Le garçon du dernier rang » de Juan Mayorga, dans une mise en scène de Paul Desveaux, les 16 et 17/04 au Tangram d’Evreux-Louviers. Entre le professeur et son élève, un exercice littéraire pas vraiment innocent qui dérape dans le morbide et le tragique. Une mise en scène finement ciselée de chaque côté de la baie vitrée, où le spectateur se demande en permanence qui manipule l’autre.

– « Lettres à Élise » de Jean-François Viot, dans une mise en scène d’Yves Beaunesne au Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 14/04. À travers leurs lettres échangées, l’évocation d’un jeune couple pris dans la tourmente de la grande boucherie de 14-18. Lui au front, elle dans l’école où elle supplée son absence, entre cris d’amour et de détresse, un message final : plus jamais çà, plus jamais la guerre !

– « Opéraporno » écrit et mis en scène par Pierre Guillois au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 22/04. Le grotesque porté à l’extrême, des dialogues à hauteur de la fosse septique, une parodie du cul fort (dé)culottée… Un spectacle où l’absence de finesse assumée le dispute au degré d’humour partagé, Jean-Paul Muel hilarant dans le rôle de la grand-mère violée par son petit-fils.

– « La révolte » d’Augustin de Villiers de L’Isle-Adam, dans une mise en scène de Charles Tordjman au Théâtre de Poche-Montparnasse. L’ancien directeur de La Manufacture, CDN de Nancy-Lorraine, fait merveille dans sa direction d’acteurs. Face à un époux dépassé et impuissant face aux événements, la beauté révoltée d’une femme en quête de liberté. De l’émancipation, déjà en 1870 ! Yonnel Liégeois

 

À voir prochainement :

– « Parfois le vide » écrit et mis en scène par Jean-Luc Raharimanana au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry les 29-30 et 31/03, au Studio-Théâtre d’Alfortville les 20 et 21/04. Un voyageur, qu’on nomme « migrant », converse avec son double noyé. Un poème épique contre la violence des frontières, qui renoue avec la tradition malgache : s’emparer en voix et musique du récit du monde.

– « Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz » de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène de Marjorie Nakache au Studio-Théâtre de Stains, du 29/03 au 13/04. Dans une maison d’arrêt, des codétenues répètent une scène de « On ne badine pas avec l’amour » de Musset. Dans l’écrin de Stains, la violence de la religion et le pouvoir des hommes dénoncés face à l’idéal d’amour des femmes.

– Le festival « Les Transversales » au Théâtre Jean-Vilar de Vitry, du 03 au 14/04. Pour en finir avec les frontières, oser un espace des possibles : après l’accueil de la Tunisie et du Maroc, focus sur l’Algérie et le Liban ! La troisième édition d’un festival qui se propose d’ouvrir des perspectives, d’offrir des écritures artistiques empreintes de réel et de partager d’autres points de vue.

– « La magie lente » de Denis Lachaud, dans une mise en scène de Pierre Notte au Théâtre de Belleville, du 04 au 15/04. Diagnostiqué schizophrène à tort, un homme va progressivement découvrir qui il est et pouvoir se réconcilier avec lui-même. Une quête de vérité pour exorciser un passé traumatisant et conquérir sa liberté, se remettre en marche avec sa propre histoire.

– « Sang négrier » de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi  au Théâtre de la Croisée des chemins, chaque jeudi jusqu’au 19/04. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un vibrant plaidoyer pour la dignité humaine. Y.L.

 

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« FORE ! », l’humanité à reconquérir

De retour des États-Unis, Arnaud Meunier, le directeur et metteur en scène de la Comédie de Saint-Étienne, propose « FORE ! ». Un projet franco-américain surgi de l’imaginaire combiné entre le réputé California Institute of The Arts de Los Angeles et l’École supérieure d’art dramatique du Forez. Percutant, déroutant, décapant.

 

Servie par une troupe de dix élèves comédiens, six américains et quatre français, l’écriture d’Aleshea Harris nous offre un voyage, percutant et provocant, entre l’antique  tragédie grecque et le souvenir tragique des attentats de 2015 en France : comment faire société de nos jours, comment conjurer la barbarie collective et la cruauté individuelle afin de redonner sens à l’avenir de l’humanité ? « À la manière de Pasolini, je recherche et apprécie un théâtre qui touche à l’universel et où le poétique puisse rejoindre le politique », souligne le metteur en scène. « Un théâtre qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, une dramaturgie au présent qui interpelle, où le spectateur est en position active, en réflexion », affirme avec force et pertinence Arnaud Meunier.

« FORE ! », « Attention, Prendre garde » en français ? Un objet théâtral fort et à double détente dans tous les sens du terme, qui se donne à voir sur deux étages : en bas la cruauté de la famille des Atrides revue et corrigée avec un fils qui rejette les codes familiaux, en haut la cruauté de la famille des Halburton, despotes contemporains dont la fille fait corps et couple avec son Remington 700… En face, comme dans les feuilletons américains à succès, le spectateur balloté d’une séquence à l’autre, d’un étage à l’autre, invité à lâcher prise et à se laisser « impressionner » au risque de rater une marche ou l’ascenseur ! Peu importe, l’essentiel est ailleurs : dans le choc des cultures, dans notre attachement à une terre ou à un drapeau, dans notre désir du vivre ensemble et notre soif à partager des bribes de citoyenneté.

Des dialogues en anglais, surtitrés en français, qui deviennent langage universel pour exorciser les peurs contemporaines, briser le cercle mortifère où l’homme, nouveau transhumanisme assoiffé de pouvoir et de chair humaine, mue en bête sanguinaire lorsque l’autre, notre frère-notre semblable, n’est plus que sang à verser pour conquérir puissance et immortalité. À l’image de ces personnages de la pièce qui renaissent de leurs cendres, à l’image de cette vieille femme aux fleurs blanches arpentant la scène : qu’est-ce qu’une humanité  sans couleurs, sans beauté, sans poésie, sans amour, sans fraternité ? Un spectacle déroutant, décapant qui touche sa cible au plus profond des consciences, interprété par une troupe de jeunes comédiens au top de leur talent. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 10/03 au Théâtre de la Ville-Les Abbesses à Paris, les 14 et 15/03 au Théâtre National de Nice, du 29 au 31/03 au Théâtre National de Bruxelles. À lire aussi la critique de Jean-Pierre Han, en date du 07/03/18 dans la revue Frictions, notre confrère et contributeur à Chantiers de culture.

À NE PAS MANQUER :

La reprise sur le plateau de la Comédie de Saint-Étienne, ensuite en tournée nationale, de la pièce de Stefano Massini mise en scène par Arnaud Meunier. « Je crois en un seul dieu » ? Un texte d’une force et d’une puissance inégalées, une interprétation lumineuse de Rachida Brakni…

Aux portes de Tel Aviv, la tragédie s’avance, le destin de trois femmes va basculer, narré d’une seule voix : la prof juive, la G.I. américaine et la kamikaze palestinienne ! De sa seule présence, Rachida Brakni embrase la solitude du plateau. Dans une économie de gestes et de déplacements, elle offre corps et voix à ces trois femmes avec une incroyable intensité. Douleur, foi, violence, doute et conviction n’ont besoin d’aucun artifice scénique pour interpeller l’auditoire, la force des mots à elle-seule fait sens, chair, histoire… Performance de l’interprète, un pas-un regard-une respiration suffisent, la comédienne subvertit les codes et implose l’uniformité de tout discours.

À l’explosion mortifère recensée sous trois angles différents, répond une inattendue et  puissante explosion poétique qui balaie l’anecdotique et sublime le pathétique. « Je crois en la force des poètes, en leurs récits, en leur capacité à déplacer notre regard », souligne Arnaud Meunier, « ces déplacements et ces écarts sont un oxygène essentiel pour la pensée et l’esprit critique ». Y.L.

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Dante et Coulibaly, deux bêtes de scène

D’étranges « Bêtes de scène » squattent celle du Théâtre du Rond-Point (75) tandis que de puissantes voix africaines entonnent leur énigmatique « Kalakuta Republik » au Manège de Maubeuge (59). La metteure en scène Emma Dante et le chorégraphe Serge-Aimé Coulibaly ? Deux authentiques créateurs, deux spectacles à la force envoûtante.

 

 

De la naissance du monde…

Ils sont quatorze sur le plateau. Nus comme au premier jour, à la naissance du monde, nous faisant songer au fameux tableau de Courbet. Une nudité ni provocatrice ni arrogante, la nudité humaine tout simplement proposée à nos regards dissimulés derrière les habits et convenances. Emma Dante, celle qui voit le théâtre comme un moyen de « révéler les malaises et les problèmes que les gens ont tendance à refouler », nous invite au voyage. Des premières heures de l’humanité jusqu’à l’apocalypse finale qui se dessine à l’horizon. Avec « Bêtes de scène », l’esthétique corporelle n’est pas valeur première. Les interprètes ne sont ni Diane ni Apollon, seulement humains, trop humains, leur nudité est nôtre : bruns ou blonds, grands ou petits, maigres ou gros… L’enjeu est ailleurs. Douleurs et malheurs, guerre et paix, amour et haine se donnent à voir en des tableaux d’une beauté sidérante, duos ou mouvements d’ensemble, toujours une main posée sur le sexe et l’autre sur la poitrine comme pour masquer ce qui est devenu péché aux yeux de nos contemporains : de l’homme à l’animal, et vice versa, quid de la « bête humaine » ? Dans une scénographie de belle facture, un regard tragique sur notre condition, pourtant parsemé de tableaux d’un humour irrésistible.

 

… jusqu’aux terres africaines

Sur les notes et la voix du grand Fela, le regretté griot de Lagos, en écho au nom qu’il avait donné à sa résidence, « Kalakuta Republik », le chorégraphe burkinabé Serge-Aimé Coulibay compose un oratorio à la défense et à la grandeur des terres africaines. Des réminiscences des danses tribales aux contorsions sur les estrades des boîtes de nuit branchées des capitales du Congo ou du Burkina-Faso, les six interprètes, sous la conduite de leur maître de ballet, chaloupent entre gravité et tendresse, passions et répulsions, accouplements dévorants et guerres sanglantes. La mise au pas, plus cadencée que veloutée, des rapports tumultueux entre riches et pauvres, colonisateurs et colonisés, exploiteurs et exploités des sombres roitelets locaux. « Liberté, justice, bonheur », tels sont les trois mots proférés par Coulibaly comme lignes de vie et de combat pour l’humanité, comme ligne directrice de ce ballet aux accents envoûtants, puissants. Des sons et des mots qui comblent l’espace de la scène aux gradins, transpercent le corps des spectateurs pour s’envoler, telles les colombes de Picasso messagères de paix, vers des cieux plus cléments. Masque blanc et peau noire, un spectacle qui interpelle perdants et gagnants de l’Histoire.

De la nudité la plus absolue, blanche ou noire, aux sonorités les plus stridentes, classiques ou contemporaines, les deux faces d’un même continent, le nôtre, qui dérive vers le renouveau ou le déclin. À nous de choisir ! Yonnel Liégeois

– « Bêtes de scène » : jusqu’au 25/02 au Théâtre du Rond-Point, les 30 et 31/03 à l’Anthea-Antipolis d’Antibes-Juan les Pins, le 03//04 à la Scène Nationale de Montbéliard.

– « Kalakuta Republik » : le 15/02 au Manège de Maubeuge, du 13/03 au 15/03 à La Rose des Vents de Villeneuve-d’Ascq, le 20/03 à L’Apostrophe de Cergy-Pontoise, le 23/03 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine.

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Sylvain Maurice, à coeur ouvert

Le pouvoir d’attraction du roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, ne se dément pas. Après sa création au CDN de Sartrouville, l’adaptation mise en scène de Sylvain Maurice s’offre une belle tournée à compter de février. À ne pas manquer

 

 

Après l’adaptation scénique effectuée et interprétée avec succès par Emmanuel Noblet, voici une autre version de Réparer les vivants, mise en scène par Sylvain Maurice (directeur du Théâtre de Sartrouville, centre dramatique national) avec pour interprètes le comédien Vincent Dissez et le musicien Joachim Latarjet. L’argument est connu. À la suite d’un accident, un jeune surfeur de 19 ans se trouve en état de mort cérébrale. Ses parents devront se résoudre à accepter le don de ses organes. Son cœur, transplanté, prolongera la vie d’une femme… Au fil du récit sont cités à comparaître les protagonistes (les secouristes, la mère, le père, les chirurgiens, la patiente en attente de greffe…). Maillons successifs d’une chaîne de solidarité, tous dûment nommés, décrits, caractérisés dans le texte, lequel devient, dans la bouche et le corps mobile de Vincent Dissez, une sorte de conte moral aux péripéties médicales.

Ce long jeune homme face à nous, les yeux dans les yeux, devient le messager de l’histoire, qui témoigne d’un humanisme chaleureux, à ce titre vecteur d’optimisme et de foi en un progrès salvateur. L’acteur, tantôt immobile, tantôt comme dansant sur un tapis roulant au risque d’être avalé, est escorté à l’étage au-dessus par le musicien-compositeur qui invente par à-coups des stridences parlantes ou de sonores rafales dramatiques. Éric Soyer (lumières et scénographie) a imaginé, au plafond pour ainsi dire, une batterie de projecteurs à l’horizontale qui pourrait évoquer, par métaphore, l’éclairage d’une salle d’opérations. Vincent Dissez pratique l’art de dire avec élégance, ne court pas après le pathos, servant ainsi au mieux la prose volontairement factuelle, néanmoins charnelle, de Maylis de Kerangal, épousée à la lettre par Sylvain Maurice. Il y a dans cette réalisation une belle et bonne franchise d’attaque, une sincérité partageuse et une morale d’espoir malgré tout qui touchent au cœur en somme, mettant ainsi le doigt sur la notion de progrès à usage proprement humain, sans une once de cynisme, avec respect entier pour tous, à quelque degré qu’ils soient sur l’échelle sociale.

C’est assez rare pour être souligné. Jean-Pierre Léonardini

Grande tournée, du 01/02 au 19/04/18 (Sénart, Saint-Ouen, Lannion, Eaubonne, Noisy-le-Sec, Épernay, pays de Montbéliard, Gap, Castelnau-le-Lez, Gradignan, Saint-Nazaire, Niort, Laval, Rezé, Morlaix).

 

À voir aussi :

– « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire », un texte de Rémi De Vos dans une mise en scène de Christophe

Co Simon Gosselin

Rauck. Allongé à terre, l’homme raconte. Son agression par un individu hystérique, sa fuite, sa mise à mort par une foule déchaînée… Une interprétation hors-norme par la comédienne Juliette Plumecocq-Mech qui donne corps, et parole, à une humanité traumatisée et terrorisée.

– « Dans la peau de Don Quichotte », l’œuvre de Cervantès adaptée par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Imaginé par la compagnie La Cordonnerie, un spectacle théâtro-cinématographique joyeusement maîtrisé qui nous donne à voir un chevalier des temps modernes épris de justice et d’idéal. Jusqu’au 10/02 au Centre dramatique national de Montreuil (93), avant une grande tournée nationale.

– « My ladies rock », une chorégraphie de Jean-Claude Gallotta avec les danseurs du groupe Émile Dubois. Après « My Rock » où il convoquait Elvis Presley et consorts sur scène, Gallotta joue et danse avec les grandes voix féminines. De la première Wanda Jacson jusqu’à Tina Turner, des femmes libres et engagées, déchaînées et enragées. Un grand moment de danse et de musique sur des rythmes endiablés.

– « Hugo, l’interview », dans une mise en scène de Charlotte Herbeau. Le pari était risqué, donner force et vigueur aux propos de Victor Hugo en ce début de troisième millénaire à travers un entretien imaginaire… Un pari gagné, grâce à l’énergie et  la véracité du comédien Yves-Pol Deniélou. Qu’il s’agisse de politique ou de laïcité, de religion ou de liberté, les écrits du grand poète se révèlent d’une surprenante modernité sur les planches du théâtre de l’Essaïon.

– « Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation », un film de Daniel Cling. A l’heure où la famille du spectacle vivant et les acteurs du monde culturel s’interrogent sur leur avenir, une plongée passionnante dans les premières heures de la décentralisation théâtrale au lendemain de la seconde guerre. Nourri d’entretiens d’archives, éclairé par les voix contemporaines, un document exceptionnel.

Une sélection de Yonnel Liégeois

 

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Dubillard et Adamov passés en revue

En ce début d’année nouvelle, Europe consacre sa première livraison (janvier-février 2018, n° 1065-1066) à Roland Dubillard et Arthur Adamov. L’un et l’autre connurent une notoriété contrastée. Passage en revue

 

 

Dubillard (1923-2011), avec des pièces majeures comme Naïves hirondelles, le Jardin aux betteraves, la Maison d’os et Où boivent les vaches, fut vite rangé dans la catégorie d’un théâtre de texte fondé sur l’ironie du désespoir. L’acteur qu’il fut, à la voix ensommeillée (on n’a pas oublié ses Diablogues avec Claude Pieplu, succédant aux sketches de Grégoire et Amédée qu’il partageait avec Philippe de Chérisey), le rendirent populaire, masquant sans doute la profondeur d’un projet poétique essentiel où l’auteur, placé de lui-même en énigme, creuse sans fin une improbable identité. De riches contributions à son endroit (Robin Wilkinson, Michel Corvin, François Regnault, Philippe Ivernel, Jean-Pierre Siméon, Jean-Pierre Thibaudat entre autres) permettent de saisir l’entière complexité d’une œuvre poétique d’exigence érudite mine de rien, ainsi qu’une hypersensibilité voilée d’exquise pudeur, comme en témoignent les lettres à son épouse Maria Machado et à sa fille Ariane Dubillard.

Adamov (1908-1970) n’eut pas d’enfant mais beaucoup d’amis. Exilé de naissance, pour ainsi dire, personne infiniment déplacée à l’existence douloureuse, qui le fit frère d’Artaud qu’il contribua à sortir de l’asile de Rodez, il n’a cessé, depuis Strindberg via Brecht en passant par Kafka et Tchekhov, de fonder une dramaturgie du sujet souffrant impliqué dans la marche d’un siècle rêvant d’émancipation sociale. Placé à côté de Beckett et Ionesco dans le tiroir de « l’absurde » menuisé par le critique britannique Martin Esslin, Adamov n’en tira pas bénéfice. L’injustice flagrante qui continue d’obérer le tout de son œuvre sera-t-elle un jour corrigée ? En attendant, des textes fervents (Gabriel Garran, fidèle des commencements, René Gaudy l’ami sincère, Jean-Pierre  Sarrazac parfait connaisseur, Jacques Lassalle dans un texte bouleversant avant décès par la force des choses, Max Chaleil, Jean-Pierre Han, Marco Consolini, Lucien Attoun, Eric Da Silva, etc.) ressuscitent dans l’espace de la revue celui dont Bernard Dort, qui lui fut un proche si attentif, soulignait en son temps, à juste titre, « la scandaleuse unité » d’une écriture qui, raclant jusqu’à l’os la violence retournée contre soi, ne devrait pas peu contribuer à s’inscrire de plus belle dans le monde, même si ce dernier est autre en apparence immédiate, ce qui au fond ne prouve rien, sinon la perpétuation de l’invivable sous d’autres oripeaux. Jean-Pierre Léonardini

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Tir à vue sur Valentin Haüy !

Suite à de récentes fermetures de services ou d’activités, de nombreux usagers de l’A.V.H. (Association Valentin Haüy, destinée aux non et mal-voyants) s’inquiètent de l’évolution de la structure. Parmi eux, Yves Martin, bénévole en outre au GIPAA (Groupement pour une information progressiste des aveugles et des amblyopes) a choisi l’écriture, et le parti de l’imagination et de l’humour, pour dénoncer les décisions de la direction de l’association. Une nouvelle pour résister.

Avec son accord, nous nous félicitons de publier la nouvelle d’Yves Martin pour inaugurer l’année 2018. D’autant que Chantiers de culture a déjà rendu compte des initiatives culturelles du GIPAA… Voyants ou non, handicapés ou pas, tous frères en humanité, tous engagés dans la construction d’un monde plus juste et solidaire : ce sont les vœux que Chantiers de culture adresse chaleureusement à tous ses lecteurs et abonnés. Yonnel Liégeois

 

 

Je suis mort. Depuis cinq ans déjà, comme le temps passe… Bof, j’étais vieux et il était raisonnable que je m’arrête. J’ai bien vécu. Je continue malgré tout d’avoir un œil sur les affaires du monde. Enfin, de mon monde à moi, de celui que j’ai quitté sans tout à fait le quitter. J’aimais la vie. Je le dis sans regret. Je me fiche de l’avenir, ici ce n’est pas mon souci. Entre nous, on palabre, on rigole, on voit les choses autrement si je puis dire. Avec plus de recul, plus de hauteur, oui mes chers… On a intérêt à bien s’entendre, parce que ça risque de durer une éternité ! On ne dit pas que c’était mieux avant. Avant, c’était avant et c’est du passé dépassé. Nous sommes au-dessus de cela, n’est-ce pas ?

Depuis que je suis là, j’ai l’occasion de côtoyer tout le monde. On est tous arrivés par la même gare. Chacun a pris un train différent, on peut se raconter le voyage. De quoi parlons-nous entre colocs ? De tout. Par exemple, tantôt, je leur ai raconté l’histoire d’Ophélie. Voulez-vous que je vous la narre à vous aussi ? Oui, vraiment ?

Yves Martin, un homme qui voit loin

Bon, c’est parce que vous insistez.

 

Il était une fois une jeune fille très, très jolie. Même si elle avait été moche, ça n’aurait d’ailleurs rien changé et puis, à chacun ses repères. Elle s’appelle Ophélie. La société du monde a fixé des normes et, pour être admise, Ophélie ne rentre pas dans ces normes. Oui, j’ai bien dit pour être admise… Elle pense, crée, aime, elle touche, respire, entend, mais elle ne voit pas. Pour la société, c’est terrible, Ophélie est inadmissible : elle a des yeux qui ne voient pas ! Les autres étaient gênés, ils la rejetèrent comme « non conforme au standard de qualité ». Elle ne pouvait être certifiée totalement humaine. Ça me fendait le cœur. C’était si injuste, tellement idiot, si méchant. On la repoussait tout simplement parce qu’elle était « anormale », juste un peu hors norme. Oh, ça remonte à loin dans l’histoire, peut-être même depuis que la société humaine existe. Alors… Alors quoi ? Ce n’est pas une raison. La société veut se voir et se reconnaître dans l’image que le miroir lui renvoie. Si la « tête de l’autre » ne lui revient pas, elle refuse de se reconnaître en lui et le rejette. Ça peut aller loin, très loin. Du coup d’œil méprisant jusqu’aux extrêmes de l’extermination.

 

Certains de mes colocs refusaient la violence de mes paroles, d’autres les entendaient. Je me souviens de l’histoire d’un groupe d’aveugles qu’on avait exhibé un jour de foire sur la place de la Concorde. Des espèces de maquereaux les avaient déguisés en faux musiciens pour amuser le public et lui soutirer une aumône. C’est alors qu’un homme, un lettré, un sage passa par là. Écœuré par le spectacle dégradant, il décida de sortir ces hommes et ces femmes du mépris. Ce fut le premier instituteur des aveugles, il s’appelait Valentin Haüy ! Il chercha des moyens pour apprendre à lire, à écrire à des enfants qui ne voyaient pas. Il fonda un institut. Il leur apporta, avec les moyens de l’époque et de sa condition, la culture, un métier, une dignité. Plus tard, c’est dans cette école qu’un jeune élève aveugle, Louis Braille, inventa une écriture totalement nouvelle, adaptée au toucher. Ce ne fut pas sans difficultés. Comment un aveugle pouvait-il inventer une écriture pour les autres aveugles ? C’était le monde à l’envers. La règle voulait que ce soit les normaux qui agissent pour le bien des aveugles…

 

On bâtit ensuite une école, entourée de hauts murs. Les aveugles avaient maintenant le droit d’apprendre, mais il ne fallait pas trop qu’on les voie. C’était bien ainsi. Les fidèles de l’église pouvaient exercer leur devoir de charité. Les riches qui avaient, on le sait, des problèmes pour accéder au paradis trouvaient là une occasion de gagner des points en s’adonnant aux « bonnes œuvres ». Certains patrons « paternalistes » pouvaient aussi acquérir une bonne conscience à bas coût. Maurice de la Sizeranne, aveugle lui-même, perfectionna l’œuvre de Louis Braille en rendant son écriture plus légère. En 1889, il fonda une association qu’il nomma du nom du premier instituteur des aveugles, Valentin Haüy ! Mais la démocratie, un homme-une voix, se cassa les dents contre les murs qui entouraient l’association : on faisait « pour le bien des aveugles », la société et l’État s’en lavaient les mains, Marianne regardait ailleurs. Les dons privés des uns, les legs des autres, apportaient du carburant à l’association et ça fonctionnait vaille que vaille.

 

Lorsque j’ai fait la connaissance d’Ophélie, elle était une jeune et pimpante étudiante en kinésithérapie. Je lui faisais de la lecture, elle se plaisait énormément dans cette association. C’était un peu sa famille, sa maison. Elle avait aussi des amis, un petit ami. Elle sortait, elle faisait des projets. L’existence de l’association lui apportait des possibilités qu’elle ne trouvait pas dans la vie ordinaire : étudier, aller à la piscine, faire du yoga, voyager… Évoluer dans un milieu adapté lui évitait un maximum de pièges ! Elle m’en parlait avec enthousiasme, avec la passion qu’ont les jeunes qui s’emballent comme des chevaux fous. C’est alors que je décidais de soutenir cette association qui faisait tant de bien à Ophélie. Moi-même, je n’avais pas d’enfant. Un jour, j’entrais dans une étude de notaire. Je dis au Maître « je veux léguer ma maison et quelques sous pour qu’Ophélie et les autres aveugles puissent accéder à une vie libre, digne, pleinement humaine ». Le Maître eut une esquisse de sourire, ce qui fut dit fut fait. Oui, il faut une association qui permette l’accès adapté au handicap dans une société non adaptée ! Certains pourront s’en passer, c’est tant mieux pour eux, d’autres vivront plus confortablement dans une société qui prend soin d’eux et qui les respecte.

 

C’est que nous vivons, plus exactement nous vivions -décidément, j’ai du mal à m’y faire- dans un monde où l’image domine. Justement, il faut adapter cette société du tout pour l’image et compenser ce qui pèse aux personnes qui en sont privées. Puisque la société s’en bat l’œil, cela regarde l’association d’Ophélie. Ici, je les fais rire avec mes jeux de mots un peu nazes. Ils sont tous MDR ! Je me souviens, Ophélie me disait cependant que tout n’était pas nickel chrome dans le petit monde de Valentin Haüy ! Un exemple ? Ophélie était appelée « bénéficiaire » de l’association. Le terme « bénéficiaire » signifiait qu’on continuait à la considérer comme mineure, assistée, irresponsable. Jamais, on ne lui avait demandé son avis quant au fonctionnement, ni aux objectifs. Et puis quoi encore ? Pendant une période, la société et l’association se sont modernisées. Les technologies nouvelles sont parvenues à secouer la poussière accumulée sur les préjugés. La tolérance progressait face à la différence. Le handicap faisait un peu moins peur, on avait moins honte, on le connaissait mieux, ce n’était presque plus un sujet tabou.

 

Peu de temps après mon arrivée ici, j’appris une nouvelle qui me glaça le dos, je n’étais déjà pas chaud… Des gens venaient de faire main basse sur le patrimoine de l’association d’Ophélie ! Non pour le voler, pour l’enfermer dans un coffre-fort… J’étais scandalisé. Ma maison, mes sous, faisaient partie du lot. Je ressentais cela comme une véritable tromperie.

« Faut vous dire, Monsieur

Que chez ces gens-là

On n´cause pas, Monsieur

On n´cause pas, on compte »

Ils gardaient tout, enfermaient tout et affamaient l’association. Pauvre Ophélie ! Je faillis perdre mon sang froid. Après tout, ça ne me regardait plus mais je n’étais pas le seul cocu… Ces financiers justifiaient leur façon de faire par l’argument traditionnel, « c’est pour le bien des aveugles », ben voyons ! Personne n’avait jugé utile de consulter Ophélie. Du haut de ses dix-huit ans, elle pouvait maintenant voter pour choisir le Président de son pays, mais pas celui de son association. Le principe « une personne-une voix » n’était pas pratiqué ici. Trop risqué. Oui, mais Ophélie ne l’entendait pas de cette oreille. On était en train de tuer son association. Elle pouvait de moins en moins compter sur ses services.

 

J’en fus extrêmement malheureux. C’était scandaleux. Il n’y avait donc plus d’espoir ? Tous mes camarades qui avaient fait un don à l’association se sentirent violés dans leur conscience. Mais que peut faire un mort ? Dans la tombe, mes vieux os se retournaient. Je n’y pouvais rien. De fait, j’étais handicapé à 100% et ils le savaient bien… Je serrais les dents. Pourtant, il faut sauver Ophélie. Dans la vie des hommes, il n’y a plus qu’une seule valeur : l’argent. Même les associations sans but lucratif y succombent. Les individus qui ont, en quelque sorte, commis ce « détournement de dons », n’étaient pas foncièrement mauvais. Eux-mêmes étaient victimes de ce moulage de la société. Ils avaient été éduqués pour ça, avaient vécu pour ça et voulaient continuer « pour le bien de qui vous savez ». Alors, j’aurais donné tout ce que j’avais pour engrosser un coffre-fort ? C’était trop fort !

Un beau jour, peut-être une nuit, c’était Halloween, nous eûmes l’idée avec ma troupe de monter une pièce gore. Nous avions revêtu des suaires, très à la mode chez les fantômes. Vous savez, ce n’est pas parce qu’ils sont ici que mes colocs sont tous des petits saints. Nous allions dans les chambres et faisions des bruits de chaînes. « Hou, hou ! »… Comme le veut la tradition, nous nous amusions à aller tirer les orteils des gens qui bidouillaient avec les sous des autres au lieu d’en faire profiter Ophélie. Ça ne plaisait pas à Ophélie, elle nous trouvait trop gamins. Il ne suffit pas de les taquiner.

 

Avec ses copains de l’association, ils entrèrent je ne sais comment, peut-être par un œil, dans le crâne d’un de ces individus qui savaient ce qui était bien pour elle. Ils le perturbèrent dans son sommeil. Lui crut que ce n’était qu’un cauchemar. Ophélie cherchait le trésor en balayant partout avec sa canne blanche. Quel fatras là-dedans ! Elle farfouillait partout. C’était encombré de tableaux comptables, d’objets du culte à Sainte Rentabilité. Elle espérait trouver quelque chose, qui peut-être n’existait pas ici… « On ne sait jamais », murmurait-elle, s’il y avait là-dedans, ne serait-ce qu’une once d’humanité ». « Tu perds ton temps à chercher dans la poussière », disaient ses complices. Elle était jeune et naïve… Et puis elle trouva, bien camouflé, un coffre. Elle l’ouvrit. C’était un grand coffre rempli de relevés bancaires, de contrats d’assurance-vie, de titres de propriété. Elle vida le tout. Au fond, miracle, recroquevillée, étouffée, il y avait une toute petite humanité. Ils s’en saisirent et la restituèrent à leur association.

Les effrontés interpellèrent l’emblématique Marianne. « Ohé, s’il vous plait, on existe, on est là. Selon vous, le sort des aveugles doit-il continuer à être tributaire de la charité ? Ne devriez-vous pas, vous Madame Marianne, faire jouer la solidarité ? » En attendant la réponse, Ophélie et tous les autres associés discutent de la route, appuient sur les manettes de la direction qu’ils ont choisie de suivre. Ils sont libres, respectés, responsables, comme l’avait voulu en son temps Valentin Haüy !

Elle vous a plu mon histoire, réalité ou fiction ? De toute façon, je suis mort, alors… Yves Martin

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Fatou Diome porte plainte !

Amoureuse de l’œuvre de Montaigne, Fatou Diome apprécie aussi celles de Senghor, Gao Xingjian ou Bach. Dans Marianne porte plainte !, l’auteure brocarde les tenants d’une vision étriquée de l’identité. Rencontre

 

 

Jean-Philippe Joseph – Avez-vous craint de voir La-Marine-Marchande-de-Haine, comme vous la surnommez dans le livre, s’installer à l’Élysée, le 7 mai dernier ?

Fatou Diome – Non, ce pays est encore trop sage pour cela. La République est un corps vivant : il réagit quand il se sent menacé. Il est l’héritier de la Révolution.

 

J-P.J. – Votre roman, Marianne porte plainte !, sonne comme un coup de gueule contre la bêtise, l’ignorance et l’hystérisation autour de l’identité nationale…

F.D. – L’identité nationale, c’est la belle dont tout le monde parle, mais nul ne saurait décrire son visage. C’est une abstraction, chacun y met ce qu’il veut. L’identité, c’est se découvrir soi-même avant de se définir. Et, pour se définir, il faut connaître les autres. L’identité va de pair avec la culture et l’éducation, elle se fait grâce aux acquis de l’apprentissage. C’est aussi une devise, Liberté, Egalité, Fraternité. Sans la fraternité, je ne sais pas si les deux autres seraient possibles.

 

J-P.J. – Vous êtes née au Sénégal, vous vivez depuis 20 ans en Alsace. Comment voyez-vous votre identité ?

F.D. – Je ne la vois pas ! Je la vis. C’est comme quand vous portez un vêtement, ce sont les autres qui regardent s’il vous va bien ou pas. L’identité est une construction, une élaboration dans le temps, qui s’améliore. J’ai décidé d’écrire Marianne une nuit, alors que je regardais les infos. J’entendais François Fillon expliquer que la France n’est pas une nation multiculturelle. Je me suis dit, mais alors : qu’est-ce que je suis ? Parce que je suis aussi française, à ma façon, avec mes spécificités. J’ai repensé au ministère de l’Identité nationale, de Sarkozy, et à toutes ces choses amères qu’on entend, qui sont difficiles à digérer. Ça me polluait tellement la tête que j’ai mis entre parenthèses le roman sur lequel je travaillais. J’ai écrit Marianne d’une traite. Il fallait que j’évacue.

 

J-P.J. – Les débats se crispent aussi depuis plusieurs années autour de la religion, de l’islam, en particulier…

F.D. – On ne devrait pas avoir à parler des religions, c’est quelque chose d’intime. De même, je ne comprends pas que la laïcité puisse faire débat. Elle fait partie de notre culture historique, politique, sociale, de notre instruction civique. C’est un modus vivendi. Chacun est libre de croire dans ce qu’il veut. C’est comme les dessous chics : tout le monde peut en avoir, mais personne n’est tenu de les exhiber. Dans toute religion, il y a une partie philosophique qui est le dogme. Un dogme ne se discute pas, c’est une croyance, alors autant laisser les gens avec. Il y a d’autres choses à partager quand on rencontre quelqu’un : la musique, les livres, les voyages, la cuisine…

 

J-P.J. – En 2003, vous avez publié Le Ventre de l’Atlantique, qui racontait les rêves d’émigration d’un jeune Sénégalais. Quatorze ans plus tard, l’Europe ne parle que de se barricader…

F.D. – Un Canadien ou un Argentin blanc qui s’installe en France est un expatrié, quelqu’un qui voyage et qui est libre de le faire. Un Africain ou un Afghan ? C’est un immigré, peu importe les raisons pour lesquelles il est là. Si elle ne veut pas encourager la xénophobie, l’Europe doit changer son regard, parce que la représentation qu’on se fait de l’autre alimente le repli sur soi et le rejet. Tant que les Africains ne tireront pas eux-mêmes parti de leurs propres richesses, ils suivront le flux des capitaux vers le Nord. Celui qui part pour sa survie, qui considère que la vie qu’il a à perdre ne vaut rien, sa force est inouïe, parce qu’il n’a pas peur de la mort. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Parcours

Née sur l’île de Niodor, au Sénégal, Fatou Diome arrive en France en 1994. Pour financer ses études, elle fait des ménages, garde des enfants, s’occupe de personnes âgées, donne des cours particuliers. Diplômée, entre autres, en littérature francophone et en philosophie, elle publie en 2001, La Préférence nationale, puis Le Ventre de l’Atlantique. À travers ses ouvrages, elle explore les thèmes de l’immigration et des relations entre la France et l’Afrique.

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