Archives de Tag: Société

Siméon, le rebelle du Verbe

Directeur du Printemps des Poètes, lui-même « poète associé » au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, Jean-Pierre Siméon fustige dans un court mais iconoclaste essai les gens de théâtre qui se la jouent « trop sérieux ». Prônant, en une belle langue, le retour à l’émotion partagée.

 

 

Yonnel Liegeois – Privilégiant l’émotion au didactisme, vous reprochez au théâtre contemporain de trop souvent « faire l’important ».
Siméon2Jean-Pierre Siméon – Le théâtre public, le théâtre d’art, celui qui m’importe et vis-à-vis duquel je suis donc le plus exigeant, s’est laissé entraîner ces dernières décennies vers un esthétisme froid par peur du sentiment, de l’émotion, en un mot du « pathos ». Je n’ai rien contre l’esprit de sérieux et le didactisme mais on est tombé dans un excès de formalisme savant, de démonstration conceptuelle brillante et virtuose. Cette obsession de la mise à distance interdit peu ou prou le plaisir naïf et spontané.  Or, je crois que le théâtre doit être d’abord le lieu d’une émotion partagée, que l’émotion n’interdit pas la pensée, que le théâtre est précisément l’occasion d’une émotion qui ouvre à la réflexion.

Y.L. – « Le théâtre, la poésie, c’est essentiel mais ce n’est pas grave… », affirmez-vous dans « Quel théâtre pour aujourd’hui ? Petite contribution au débat sur les travers du théâtre contemporain ». Un propos iconoclaste, pour un auteur lui-même « poète associé » au TNP de Villeurbanne ?
J-P.S.Je crois à la nécessité, à l’urgence même du théâtre et plus généralement de la poésie, du partage de l’art dans la cité. Cela est essentiel en effet, il s’agit de préserver et de manifester pour tous, au sein de la communauté humaine, l’effort de la pensée, le questionnement comme acte de conscience libre, la présence d’un langage non servile. Mais l’importance de ces enjeux, si on veut qu’elle soit partagée par ceux qui les ignorent ou qui y sont indifférents, doit s’accompagner d’une attitude ouverte, humble, généreuse de ceux qui les portent. Or je ressens pour ma part dans les lieux du théâtre, de l’art, la persistance d’une tonalité de sérieux à tout crin, une prétention implicite à l’excellence assurée d’elle-même qui ne sont pas engageantes  pour qui ne partage pas les codes, les us et coutumes de la communauté artistique. Ce n’est pas un problème si on se satisfait du public déjà acquis, celui qui a trouvé ses marques. Le problème que je pose dans cette formule provocante ? Si l’on ne veut pas renoncer à l’idéal des Copeau, Dasté, Vilar, d’élargir ce public, il faut veiller à ce qui sournoisement met à distance : une certaine sacralisation du geste artistique, les discours et comportements intimidants qui vont avec.

Y.L. – Vous assignez une haute fonction au théâtre ?
quel-theatre-pour-aujourd-hui-J-P.S.La fonction politique est inhérente au théâtre, depuis l’Antiquité. Songez que le théâtre est dans la cité ce lieu incroyable où l’on ne se rassemble que pour assister à la manifestation de la pensée, de la langue, du poème. Où l’on s’assemble pour penser l’humain et interroger la complexité du destin individuel et collectif. Cela ne sert à rien, sinon à alerter les consciences, à les rendre plus alertes, à les exercer au doute, au désir, à l’inconnu. Si l’on croit, comme c’est mon cas, qu’une société n’est vivable et amendable que si existent en elle des consciences éveillées, critiques et « pensantes », le théâtre, l’art partagé sont les moyens de cette émancipation. Le théâtre est donc, à mes yeux, une université populaire permanente

Y.L. – Vous rêvez d’un théâtre faisant scène ouverte du matin au soir. N’est-ce pas utopique ?
J-P.S. – Les théâtres ne sont ouverts généralement que 3 heures sur 24, à l’heure où tout le monde rentre chez soi ! Il y a là un paradoxe évident. Et pour ceux qui justement ne sortent pas, ils apparaissent alors comme des lieux fermés et inutiles. Je sais combien c’est difficile, mais je rêve donc de théâtres ouverts de jour où le public pourrait constater qu’en journée se prépare la fête du soir, où il pourrait, pourquoi pas le matin, le midi ou au « goûter », aller s’entendre dire un poème, boire un pot avec les artistes, rencontrer un auteur, assister à une heure de Beckett ou de Valletti… N’y aurait-il pas de public pour cela ? Voire… Christian Schiaretti (le directeur du TNP, ndlr) dit justement que le problème des 35 heures, ce sont les 5 heures. Que sont devenues ces heures gagnées ? Si le théâtre était réellement un lieu de vie, il pourrait être une alternative au stade ou au centre commercial qui ont préempté ce nouveau temps libre. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Né à Paris en 1950, agrégé de lettres modernes, passionné du verbe, Jean-Pierre Siméon écrit pour le théâtre mais il a surtout publié de nombreux recueils de poésie. Prix Apollinaire en 1994 et Max-Jacob en 2006. Son œuvre poétique est disponible chez Cheyne éditeur. À découvrir et à lire : « Stabat mater furiosa (suivi de) Soliloques » et « Le sentiment du monde ». Son dernier recueil paru, le « Traité des sentiments contraires » toujours chez le même éditeur.

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres, Rideau rouge

L’empreinte de Chamoiseau

Prix Goncourt 1992 pour « Texaco », l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau poursuit sa réflexion sur les traces du regretté Édouard Glissant, son compagnon d’écriture : quête des origines, créolisation et métissage, individuation et rapport aux autres. En revisitant aujourd’hui la figure emblématique de Robinson, chère à Daniel Defoe et Michel Tournier, dans « L’empreinte à Crusoé » nouvellement réédité en poche. Un roman foisonnant qui narre, à travers moult péripéties, le cheminement de la conscience humaine des origines à nos jours.

 

 

 Yonnel Liégeois – Entre votre Robinson et vous, il y a plus qu’une empreinte ! Aurait-il pu surgir de l’imaginaire d’un écrivain, autre qu’antillais ou caribéen ?

imagesPatrick Chamoiseau – Je ne pense pas que l’on puisse séparer l’exercice littéraire d’une perception globale à la fois de la société, du monde, de l’évolution des cultures et des individus. Je suis martiniquais, je suis ce qu’on appelle un créole américain. Et tout cet espace américain, ces Amériques, ont été fondés un peu de la même manière sur la base du génocide amérindien, la traite des nègres, l’esclavage, tout le déploiement de la colonisation et de ce qu’on peut appeler le post-colonialisme. Cela s’est traduit par des conquêtes, dominations, exterminations, génocides, cela c’est aussi traduit par des émergences inattendues : des imaginaires, des visions du monde, des dieux, des langues se sont rencontrés et ont été forcés de vivre ensemble. Pour donner quelque chose de nouveau qu’Édouard Glissant a nommé processus de créolisation.

 

Y.L.– Créolité, créolisation… Qu’entendez-vous précisément par ces mots ?

P.C.Le processus de créolisation signifie que de manière accélérée, massive et brutale, des peuples, des perceptions du monde, des cosmogonies, des dieux, des langues, des cultures, des civilisations se sont rencontrés, ont été forcés d’élaborer de nouveaux savoir-faire et de nouveaux savoir-être pour donner les peuples composites que nous sommes. La créolité martiniquaise n’est pas la créolité cubaine, qui elle-même n’est pas la créolité du Brésil… La conquête des Amériques réalisée par Christophe Colomb marquera le premier temps de la mondialisation : la mise en convergence de peuples et de cultures qui vivaient jusqu’alors sous des espaces temporels assez importants. Toutes ces rencontres ont pratiquement anéanti les absolus véhiculés par les cultures anciennes. Je fais donc partie d’un peuple composite dont tous les marqueurs identitaires, toutes les structurations habituelles ont été effacés. Par exemple, dans un peuple archaïque, archaïque dans le sens « peuple premier », le groupe d’Homo Sapiens essayait de légitimer sa présence sur un territoire particulier en se racontant des histoires. Et la première qu’il se raconte, c’est une création du monde, une genèse : d’où vient le monde, comment il a été constitué… A partir de cette genèse, le peuple en question se raconte un mythe fondateur, dont va découler l’histoire de la communauté, ce qui va devenir en gros l’histoire nationale : nos ancêtres, nos grands faits d’armes, toute la littérature épique qui narre comment la communauté s’est constituée.

 

Y.L.– Or, en tant que Caribéen, vous semblez vous déclarer orphelin de marqueurs identitaires ? 

01071123851P.C.– Pour un peuple composite des Amériques, il n’y a pas de genèse, ou alors il faudrait prendre les genèses des amérindiens, les genèses de toutes les ethnies africaines, les genèses transportées par les différents colons qui se sont entretués et ont massacré un peu partout : trop de genèses tue la genèse ! Pour raconter l’histoire de la Martinique, par exemple, il faudrait bien sûr raconter l’histoire des amérindiens avec une infinité de peuples amérindiens, il faudrait raconter l’histoire de la colonisation, c’est d’ailleurs ce qu’on nous servait à l’école : à part nos ancêtres les Gaulois, on nous expliquait l’histoire de la Martinique à partir de 1635 avec le débarquement du flibustier normand Pierre Belain d’Esnambuc. Cette histoire de la colonisation ne saurait expliquer la composition du peuple composite, elle ne raconte que le discours du vainqueur, le discours du colonisateur. Nous vivons désormais dans des sociétés multi-transculturelles, un peu semblables à ce que nous vivions dans les plantations esclavagistes, en tout cas à ce que nous avons vécu dans les Amériques. Une bonne part de la réflexion d’Édouard Glissant fut justement de bien comprendre ce que voulait dire la créolisation. On peut avoir, par exemple, une communauté très importante qui provient de Guinée, sans aucune survivance provenant de la Guinée, mais avec des survivances qui viennent d’ailleurs. Il nous manque une anthropologie de la créolisation. D’autant plus nécessaire qu’elle nous permettrait de comprendre la société actuelle. Penser aujourd’hui que nous sommes dans une société pure, bien stable, avec des identités qui ne bougent pas, c’est une vue de l’esprit. Tous les enfants du monde ont les mêmes pantalons qui leur tombent sur les fesses, les mêmes tatouages, ils écoutent la même musique, 80% de ce qui constitue l’imaginaire de nos enfants n’est pas constitué de ce qui provient de France par exemple, ou qui viendrait de la Martinique, mais par ce qui est transporté par tous les écrans, tous les flux et les fluides qui viennent d’un monde qui est désormais ouvert !

 

Y.L.– D’où ce chamboulement des valeurs, cette impression de perte d’identité pour nos sociétés occidentales ?

P.C.– Tous les marqueurs identitaires traditionnels sont complètement bouleversés. Par exemple, je suis de peau noire, mais je suis plus proche de n’importe quel blanc de la Caraïbe que d’un Africain. Même si j’ai des affinités, des solidarités vivantes avec l’Afrique… J’écris en français, mais je suis plus proche de n’importe quel anglophone, hispanophone ou créolophone de la Caraïbe que de Patrick Modiano ou d’Alexandre Jardin… La couleur de la peau, la langue que l’on parle, ne donnent pas une fraternité déterminante aujourd’hui. Aujourd’hui, celui qui a la peau noire ressemble plus à G. Busch qu’à Mandela, pourtant il a la peau noire ! Si on se base sur ces anciens marqueurs identitaires, on risque très largement de passer à côté de la notion de diversité. Penser que la diversité est constituée par des phénotypes est une absurdité : lorsque vous regardez tous ces gens, peau noire ou yeux bridés, qui présentent les journaux télévisés, ils ont les mêmes gestes, la même manière de concevoir l’information, ils sont du même monde. On a une pensée unique ! Il nous faut donc réfléchir sur cette question de la créolisation : que se passe-t-il quand autant de cultures, de visions du monde, de langues, de dieux sont obligés de recomposer du nouveau dans les modalités qui sont celles du monde contemporain, des modalités qui sont celles de la Totalité Monde ? Nous ne vivons plus à l’échelle d’un clocher, d’un territoire, d’une langue, d’un dieu, mais dans un espace ouvert où nous recevons des stimulations qui viennent de partout.

 

Y.L.– Une ouverture au monde qui, paradoxalement, peut conduire au renfermement ou à l’isolement…

CHAMOISEAU 46

Co Bapoushoo

P.C.– Effectivement, avec cette problématique de l’individuation que tous les groupes, les syndicats en particulier, connaissent bien. Vous savez combien c’est difficile de trouver des militants, des gens qui s’investissent. « Ce n’est plus comme avant », entendons-nous souvent. Aujourd’hui, il est très facile de briser une grève en accordant des primes à ceux-là, des avantages à ceux-ci, vous connaissez ça mieux que moi ! Il est très difficile de retrouver le collectif qu’on pouvait avoir il y a  quelque temps, il y a eu un processus d’individuation qui fait qu’aujourd’hui nous sommes une société d’individus. Très souvent, on a tendance à dire que c’est l’idéologie capitaliste qui a exacerbé, développé ou provoqué le processus d’individuation avec le renferment de chacun sur ces petits problèmes et le manque de solidarité. Je ne le crois pas. L’individu a toujours existé dans les communautés archaïques, mais brimé par des corsets symboliques qui progressivement se sont épuisés sous le développement de la conscience et de la connaissance. Paradoxalement, la seule idéologie qui a réussi à chevaucher cette individuation, c’est l’idéologie capitaliste qui accompagne les pulsions individuelles, qui favorise l’égoïsme et le repli sur soi, qui remplace le grand désir de réalisation de soi par des pulsions consommatrices … On peut donc dire que l’égocentrisme, le manque de solidarité, tout ce dont nous souffrons aujourd’hui, le peu d’investissement dans les grands idéaux, c’est plus une maladie de l’individuation qu’une caractéristique de l’individuation elle-même. Ce qu’il nous faut comprendre, c’est que la solidarité, les grands mouvements d’ensemble pour lutter contre les forces de  domination passent par le développement des capacités de connaissance et de conscience des individus. C’est paradoxalement la plénitude de chaque individu, donc l’élévation de son niveau de conscience, de connaissance, de sensibilité artistique et esthétique, qui ouvrira la voie aux nouvelles solidarités.

 

Y.L.– A vous entendre, on croirait lire du Chamoiseau dans « L’empreinte à Crusoé » !

01020694851P.C.– C’est un peu ce qui se passe, en effet, avec notre bon Robinson sur son île. Sa solitude, le fait qu’il soit coupé de tous les êtres humains l’obligent à se construire lui-même de manière autonome. Une fois qu’il se réalise, que son niveau de conscience va augmenter, le désir de l’autre, la solidarité avec les autres êtres humains viennent naturellement dans ces modalités d’existence. C’est la grande puissance et la grande misère de l’Homo Sapiens que de disposer de la conscience réflexive. Quand elle apparaît, Sapiens se retrouve fasciné et terrifié à la fois par ce qu’il y a autour de lui et qu’il ne comprend pas : le ciel étoilé, la lune, la foudre, les paysages, les animaux, sa propre vie, sa mort, la putréfaction. Ce sont des épouvantes incroyables, c’est une terreur totale. Que fait Sapiens pour s’en tirer ? Il va se raconter une infinité d’histoires, il va déployer entre lui et ce qu’il ne comprend pas, un paravent. C’est l’esprit magique, c’est la création des dieux et des démons, tout sera expliqué par un déploiement d’imaginaire : les grandes religions,  toutes les croyances, la philosophie, les sciences et les techniques. Notre champ de conscience provient de ce point originel où la conscience de Sapiens a été terrifiée. Il y a fondamentalement un impensable, un abîme que l’on masque avec ce paravent que sont les cultures, les croyances, les dieux, les diables, les démons, les systèmes de pensée, les idéologies. Mais à mesure que notre degré de sensibilité, d’humanisation augmente, nous nous apercevons que ce sont des béquilles, des artéfacts, telle cette prétention des grands systèmes idéologiques à nous donner l’explication du monde avec la perspective d’un grand soir où l’on accèderait enfin au bonheur…

 

Y.L.– Votre « Robinson » est totalement dans cette perspective-là ?

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

P.C.– Pour moi, deux Robinson furent déterminants. Le Robinson de mon enfance d’abord, celui de Daniel Defoe qui m’a fait rêver, il n’y a pas une seule plage que je visite en Martinique sans penser tout de suite à mon Robinson. A l’époque, il y avait tellement d’interdits que je n’avais qu’une envie : grandir et faire ce que je veux ! Et ce personnage qui n’avait personne pour l’embêter sur son île, qui pouvait faire ce qu’il voulait, construire ce qu’il voulait, manger ce qu’il voulait … Il refaisait le monde tout seul, pour moi c’était fascinant et je l’ai conservé dans mon esprit pendant très longtemps. Aussi, dès l’âge de 14 ans, je savais que j’écrirai ou ferai quelque chose avec cet archétype du Robinson ! Progressivement je vais m’apercevoir, surtout à l’émergence de ma conscience anticolonialiste, que le Robinson de Defoe essaye avant tout de reconstituer la civilisation occidentale dans une nature sauvage : il passe son temps à récupérer dans le bateau échoué tous les vestiges de cette civilisation et à construire dans l’île quelque chose qui lui donnera l’illusion de dominer la nature, de la régenter exactement comme l’Occident a organisé, civilisé, régenté le monde. … Le Robinson de Defoe ? Un petit concentré de colonisation et de civilisation de la sauvagerie, notamment la sauvagerie que représente Vendredi. Celui de Michel Tournier ensuite, « Vendredi ou les Limbes du pacifique », un roman absolument magnifique mais peut-être plus subtil que celui de Defoe. Tournier a un rapport à la nature qui n’est déjà plus un rapport de domination totale mais un rapport de compréhension et de connivence qui annonce la conscience écologique d’aujourd’hui. Mais il développe, surtout, une autre problématique fondamentale qui m’a beaucoup frappé : militant anticolonialiste, il se pose la question de l’autre, son Robinson qui se retrouve seul va voir toute son humanité se décomposer parce qu’il n’a pas le regard de l’autre ! Il nous explique en fait que pour nous construire, comme peuple ou comme individu, il faut l’autre, il faut autrui, il faut même l’étranger, les autres cultures, les autres civilisations. S’il n’y a pas l’altérité, nous ne pouvons atteindre la plénitude de notre humanité. Les grandes civilisations, les grandes cultures ont toujours été un processus d’interaction entre différentes productions de Sapiens. Il n’y a aucune civilisation, aucune culture qui ne se soient pas nourries des autres. Et le plus extraordinaire, c’est que chaque culture, chaque civilisation, ont produit des atrocités et des choses magnifiques, des ombres et des lumières, et que très souvent les lumières de certaines civilisations ont permis de lutter contre les ombres d’autres civilisations. C’est ce que Tournier explore de manière absolument magnifique avec son Vendredi, Robinson a plus d’humanité, grâce à la présence de Vendredi.

 

Y.L.– La boucle n’était-elle donc pas bouclée avec ces deux figures emblématiques de Robinson ? Pourquoi cette urgente nécessité d’en composer une autre ?

01029547851P.C.– L’étranger aujourd’hui, on le voit tous les jours. En revanche, il y a un autre « autre » qui existe. Et c’est celui là qui intéresse mon Robinson. Il y a l’autre qui constitue la nature, c’est la conscience écologique. Pourquoi ? Parce que toutes les conceptions de l’humanisme qui se sont succédé ont toujours considéré que l’homme était au dessus du vivant, que l’homme était l’aboutissement du vivant. On s’aperçoit que si nous continuons d’exploiter le vivant de la manière la plus éhontée et en fonction de nos seuls intérêts, nous nous condamnons nous-mêmes. Mais pour moi, l’interrogation fondamentale réside en ce moment de l’origine où la conscience de Sapiens découvre l’impensable. Il me semble que, fondamentalement, l’autre aujourd’hui, ce n’est pas simplement l’étranger, ce n’est pas seulement la nature qu’il nous faut intégrer dans notre conception de l’humanisme, c’est l’impensable. Mon Robinson, dans toute sa trajectoire, croise celles du Robinson de Defoe et du Robinson de Tournier, mais il va se retrouver d’abord en face de lui-même le jour où il découvre une empreinte sur la plage de cette île qu’il domine depuis de nombreuses années déjà. Au départ, il a peur parce que l’autre, cet étranger, c’est peut être un ennemi potentiel. Donc il sort ses armes, il se prépare à la guerre, à se battre… Il part à sa recherche mais ne le trouve pas, c’est le premier stade. Le deuxième stade ? C’est quand il se dit que cet autre est peut-être un être humain, quelqu’un à qui il pourrait parler. Alors, il se regarde pour voir si il est bien rasé, et c’est là qu’il s’aperçoit qu’il ressemble à un animal, sale et hirsute. Donc, il commence à retrouver une dignité humaine, simplement parce qu’il imagine qu’il y a quelqu’un d’autre qu’il va rencontrer et voir, quelqu’un à qui il va sourire et qui va pouvoir répondre à son regard et à son sourire. Aussi, va-t-il chercher l’autre avec ce désir de revivre en humanité. Une quête vaine qui le ramène à l’empreinte et après bien des péripéties, il s’aperçoit que c’est sa propre empreinte, il n’y a personne : elle était là depuis les premiers temps de son arrivée sur l’île, fossilisée dans le sable ! A ce moment là, se développe tout un processus de découverte intérieure, découverte de son individuation comme de sa multiplicité interne. Progressivement, son regard va changer sur l’île, sur la manière d’aborder le vivant. Pour se retrouver en face de l’inconnaissable, l’impensable, avec lequel il va construire son existence. Voilà la trajectoire philosophique de mon Robinson, qui complète celui de Defoe et celui de Tournier, et qui en fait rappelle le cheminement de la conscience humaine des origines à nos jours. Pour autant, c’est un roman, pas un casse-tête intellectuel : il y a de quoi lire, il y a de quoi rire, il y a même du suspens et des surprises ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 Le penseur de l’imaginaire

01017628851De sa « Chronique des sept misères » à « Solibo le magnifique », de « L’esclave vieil homme et le Molosse » aux « Neuf consciences du Malfini », Patrick Chamoiseau creuse son sillon de livre en livre. Une conscience façonnée par l’insularité, le souvenir hérité de l’esclavage et la lutte contre le colonisateur pour s’ouvrir à la complexité des relations humaines,  décrypter la créolisation des peuples et des cultures, s’inscrire dans le rapport au « Tout Monde » cher à son aîné en écriture, Édouard Glissant. Avec « L’empreinte à Crusoé », l’écrivain antillais franchit un pas supplémentaire, délaissant le chatoyant parler créole pour inscrire  son nouveau Robinson au cœur de la modernité et des grandes questions métaphysiques qui agitent la planète : celles des mythes créateurs et des origines, du métissage de nos racines et de nos cultures, du rapport à la nature, du choc de l’étrange et de l’étranger pour devenir pleinement humain. « L’empreinte à Crusoé » ? A travers moult épreuves et rebondissements, l’authentique saga d’un être en quête de devenir, se redécouvrant Homo Sapiens sur son île déserte. Une plume et une pensée qui caracolent entre perte d’identité et conscience de soi. Avec force imaginaire et poésie.

« L’empreinte à Crusoé », de Patrick Chamoiseau. Ed. Folio Gallimard, 336 p., 7€2.

 

 En savoir plus

01072910851– « Patrick Chamoiseau », par Samia Kassab-Charfi (Coéd. Gallimard / Institut Français, 174 p., 19€). Enrichi d’un CD d’entretiens, ce livre analyse avec pertinence l’œuvre et le parcours de l’auteur antillais.

« Le papillon et la lumière », de Patrick Chamoiseau (Ed. Folio Gallimard, 112 p., 4€9). Un joli conte illustré par Lanna Andreadis, où l’écrivain nous livre quelques réflexions pour éviter de se brûler les ailes.

1 commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rencontres

Le retour des rentiers, selon Piketti

C’est, en cette rentrée, un beau pavé dans la mare. Renouant avec son champ de recherche privilégié, l’étude des revenus, des patrimoines et des inégalités, l’économiste Thomas Piketti nous livre un ouvrage de pas moins de huit cents pages qui devrait faire date. Sous un titre ambitieux, « Le capital au XXIème siècle« , le propos ne l’est pas moins.

 

CapitalThomas Piketti se propose d’analyser la dynamique de la répartition des revenus et des patrimoines du XVIIIème siècle à nos jours et tente d’en tirer des conclusions prospectives pour le siècle à peine entamé. Rien de moins ! Disons-le d’emblée, l’entreprise est une réussite. D’abord parce que l’ouvrage mobilisant théorie économique, connaissances historiques mais aussi littérature et séries télévisées se lit comme une formidable histoire de l’argent et de ses représentations. Ensuite, parce que loin de la leçon économique de haute chaire, sûre d’elle-même et dominatrice, il souligne l’imperfection de ses données et analyses, la fragilité de ses prévisions et plaide pour une approche pluridisciplinaire qui ne laisse pas l’étude de l’économie aux seuls économistes…

Car la dynamique de la répartition des richesses met en jeu de puissants mécanismes qui vont bien au-delà de ceux généralement analysés par la science économique. Pour le dire autrement, la répartition des richesses ne répond à aucun déterminisme économique, son histoire est avant tout politique. Piketti montre ainsi ce que la réduction des inégalités observées au cours d’une partie du XXème siècle doit aux deux guerres successives, à la crise de 1929, aux politiques publiques qui en ont résulté et aux luttes sociales qui les ont accompagnées. Plus généralement, cet immense travail statistique qui couvre, sur plusieurs siècles et dans le détail, les cas de la France, du Royaume-Uni et des Etats-Unis, permet de mesurer combien les institutions politiques et économiques locales, mais aussi les représentations que se font les acteurs de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas, jouent un rôle essentiel dans la dynamiques des phénomènes sociaux. Car chaque pays, selon son histoire et ses compromis démocratiques, va répondre différemment à une loi essentielle du capitalisme de marché qui pousse à la concentration des patrimoines.

Cette loi est simple : sur le long terme, un siècle et davantage, le rendement du capital après impôt est de l’ordre de 4 à 5% par an quand la croissance moyenne des pays riches est de 1 à 2%… C’est cette dynamique, accentuée par les déréglementations fiscales et financières , qui creuse à nouveau les inégalités et qui pourrait bien être le scénario des décennies à venir, consacrant le retour des rentiers et redonnant à l’héritage l’importance qu’il avait, ou peu s’en faut, au temps de Balzac…

pikettiReste que s’il est tentant d’interpréter l’état actuel des sociétés développées sous les espèces d’un spectaculaire retour en arrière – les inégalités de revenus, et plus encore de patrimoines, ayant presque retrouvé leur niveau d’il y a un siècle – la rupture qui est à l’oeuvre ne saurait, nous semble-t-il, s’appréhender comme une simple répétition de l’histoire. C’est en effet, et l’Europe en est un saisissant exemple, le coeur même de la fabrique de nos sociétés démocratiques qui est aujourd’hui menacé par le retour du creusement des inégalités et la montée en puissance de nouvelles représentations du juste et de l’injuste qui l’accompagne. En ce sens, l’ouvrage de Thomas Piketti, qui présente avec clarté et intelligence l’ensemble des données et qui avance des préconisations – certes discutables – pour que le XXIème siècle ne soit pas celui du triomphe des inégalités, est un puissant appel au développement du débat. C’est le plus bel éloge que nous puissions lui faire. Jean-François Jousselin

« Le Capital au XXIème siècle », de Thomas Piketti. Ed. du Seuil, 800 p., 25€.

Poster un commentaire

Classé dans Documents

Ultime moisson d’été

A la veille de la rentrée littéraire, sur les rayons de librairie figurent encore quelques ouvrages que vous n’avez pu glisser dans la valise ou le sac à dos, que vous n’avez pas eu plaisir à lire à la campagne ou en bord de plage. Ultime moisson d’été, pour finir les vacances en beauté dans son canapé.

 

 

sibérieVous rentrez de randonnée, au désert ou à la montagne ? Pour ne point vous dépayser et garder en bouche la saveur des grands espaces, nouvellement réédité en poche  « Dans les forêts de Sibérie » (prix Médicis 2011, catégorie essai) de Sylvain Tesson s’impose d’emblée à la lecture ! Le pari de ce grand baroudeur devant l’éternel ? Séjourner en solitaire, six mois durant, dans une cabane sibérienne sur les berges du lac Baïkal pour honorer la promesse « de vivre en ermite au fond des bois » avant ses quarante ans… Ses seuls combustibles ? Des litres de vodka et du bois à couper pour se réchauffer, des boîtes de conserve et du poisson à pécher pour subsister, des caisses de livres à dévorer pour occuper les longues journées en solitaire et… la tenue d’un journal pour coucher sur le papier ses états d’âme et sautes d’humeur ! Un récit donc presque au jour le jour où Sylvain Tesson nous confie, avec humour et jubilation, ses réflexions sur l’état du monde et des forêts, son bonheur de vivre au rythme de la nature et des caprices de la météo, son plaisir d’être libéré des contraintes de la modernité. Sans pour autant ne rien nous cacher de ces plages de solitude parfois difficilement supportables, passage obligé pour accéder à une liberté reconquise, ou ces coups de colère contre cette classe de parvenus, les nouveaux riches russes en goguette sur le lac gelé au volant de leurs quatre-quatre, saccageant pistes et faunes, polluant de leur arrogance et de leurs beuveries ces paysages idylliques quoique sauvagement meurtriers pour les aventuriers inconséquents, abandonnant leurs déchets au gré du vent de la toundra… « Dans ce désert, je me suis inventé une vie belle et sobre, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples« , témoigne Sylvain Tesson, « j’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix« . Les plus grands de ses petits plaisirs ? Aller prudemment faire son trou sur le Baïkal pour pêcher son poisson quotidien, s’offrir de belles balades enneigées en quête de bois ou de rencontre impromptue avec un ours, dans la chaleur de sa cabane s’attarder à la veillée en compagnie de ses voisins les plus proches, éloignés cependant d’une centaine de kilomètres… Dépaysement et frissons garantis !

marilynEt le dépaysement assuré, encore, en compagnie de deux énergumènes belges littérairement totalement déjantés,  Isabelle Wéry avec « Marilyn désossée » et Jean-Pierre Verheggen pour « Un jour, je serai Prix Nobelge« … La première nommée, comédienne – chanteuse – metteur en scène, se joue de la langue comme elle joue de sa voix et de son corps sur un plateau de théâtre. Inventant des mots, des tournures de phrase pour nous conter la vie de Marilyn Turkey, son héroïne de papier, se rêvant dans le corps de la mythique Marylin aux différents stades de sa vie. Un roman qui invite le lecteur à lâcher prise pour se laisser porter par le courant d’une langue revisitée en totale liberté. Et de plonger dans la même jubilation à la lecture du dernier ouvrage de Verheggen, l’auteur émérite des « Agités du bucal » et de « L’oral et Hardy » qui valut un Molière en 2009 à Jacques Bonnaffé quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre humour et dérision, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve, à l’égal des « Portraits cachés » d’Yves Pagès, que le rire se révèle puissante arme de subversion !

tunisieDans un tout autre genre, le romancier Habib Selmi use du même humour pour dénoncer, avant l’heure des printemps arabes, la duplicité et l’hypocrisie qui sévissaient sous l’ère Ben Ali ! « Souriez, vous êtes en Tunisie » nous conte par le menu le retour au pays de Taoufik, en visite chez son frère après une longue absence. Pour y découvrir une belle-sœur désormais voilée, un frère fréquentant assidûment la mosquée… Autant de comportements de façade, dans une société où le paraître l’emporte sur l’être, que l’auteur brocarde sans ménagement sous couvert de l’innocence perdue de son héros dans les bras de la charmante Leïla ! Un roman au dépaysement garanti, moins désespérant cependant qu’ « Une lampe entre les dents » du grec Christos Chryssopoulos paru chez le même éditeur, Actes Sud… Une déambulation poético-réaliste dans les rues d’Athènes, quand l’intransigeance du FMI et l’aveuglement des instances européennes transforment la cité antique en un vaste territoire de la misère à ciel ouvert : soupes populaires en chaque coin de rue, hommes et femmes sans ressources en perdition sur un bout de trottoir. Chryssopoulos pose un regard plein de compassion sur cette humanité à la dérive, s’interrogeant et interrogeant chacun sur cette civilisation prétendument moderne qui court au naufrage. Avec une conclusion qui n’ouvre pas à l’optimisme : « Personne ne peut affirmer avec certitude que demain nous vivrons à Athènes. Personne ne peut envisager l’avenir. Nous sommes encore dans le noir« . Un « trou noir » dans l’histoire du second millénaire cette fois, que Mohamed Aïssaoui veut éclairer en posant une question dérangeante dans « L’étoile jaune et le croissant » : pourquoi, sur les 23 000 « Justes parmi les nations », n’y a-t-il pas un seul arabe ni musulman de France ou du Maghreb ? Aussi, le journaliste au Figaro Littéraire se décide-t-il d’enquêter, et de fouiller les archives, au nom des liens séculaires qui ont uni les communautés juive et musulmane. Pour faire mémoire, au final, d’un homme au moins qui mériterait l’appellation de « Juste », Kaddour Benghrabrit, le fondateur de la Grande Mosquée de Paris. Qui usa de sa position et de son influence auprès des autorités d’occupation pour protéger nombre de juifs et les sauver parfois de la déportation. Un document émouvant, sans complaisance en outre pour ces pays arabes ou chefs religieux musulmans aveuglés par la puissance montante du petit caporal nazi.

voeuPour les amoureux du roman noir, le chilien Ramon Diaz-Eterovic s’impose dans le genre ! Son dernier roman traduit en français, « Le deuxième voeu« , confronte à son propre passé son héros récurrent, le détective privé Heredia qui a la curieuse habitude de parler à l’oreille de son chat. Chargé d’enquêter sur la disparition d’un vieillard, il est poussé dans un même mouvement à rechercher les traces de son propre père, dont la mémoire et l’ultime signe de vie font écho à une fuite sans retour dans les confins les plus reculés du Chili. Une double quête d’identité passionnante et nostalgique sur le temps qui passe, les soubresauts d’un pays confronté à la dictature et à la misère économique. Du vague à l’âme aux trous de mémoire, un style de roman noir à découvrir avec une figure atypique de redresseur de torts féru de littérature et accro de sa vieille bagnole. Un détective à l’humanité partageuse, aussi nonchalant que le mythique inspecteur Colombo, à la sud-américaine cependant… Et pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans une autre aventure d’Heredia le détective, confronté cette fois aux conséquences de l’émigration péruvienne et au racisme, « La couleur de la peau » nouvellement rééditée en poche. Quant aux inconditionnels de la Série Noire, la célèbre collection créée par Marcel Duhamel chez Gallimard, ils ne manqueront pour rien au monde « L’évasion » de Dominique Manotti. L’auteure du remarqué « Bien connu des services de police » récidive chez le même éditeur avec cette histoire qui ramène le lecteur dans la France des années 80 quand les militants des « années de plomb » fuient l’Italie et son régime doublement répressif, mafieux et policier. Roman dans le roman, inutile d’en dire plus pour ne point divulguer l’intrigue, une page d’histoire contemporaine au suspens poignant qui s’achève en authentique tragédie littéraire. Plus léger dans la forme mais aussi gouleyant à la lecture , « Comme au cinéma, petite fable judiciaire« , d’Hannelore Cayre : un vieil acteur sur le retour, lassé des caméras et de la vacuité de son existence, se la joue « robe noire » dans un prétoire de tribunal !

amerikaEnfin, pour clore cette ultime moisson d’été et s’aventurer sur les nouvelles berges littéraires, l’un faisant passerelle pour l’autre, deux romans à la construction fort dissemblable mais que l’étrangeté rapproche… « Autant en emporte Levant« , titrait le quotidien Libération pour rendre compte du volumineux roman de l’écrivain libanais Rabee Jaber, « Amerika » ! Une véritable saga à l’américaine, nous contant l’exil de la jeune Marta de son Liban natal pour la terre promise où elle espère y retrouver son mari. Un long périple qui, de Marseille au Havre, la débarque en 1913 sur les côtes du pays tant rêvé, que les autorités nomment d’emblée « syrienne » comme tout étranger en provenance de ces contrées lointaines. Outre la force de l’écriture, le grand mérite de Jaber ? Nous conter l’étrangeté de ce pan d’immigration tombé dans les oubliettes de l’histoire… Ils furent, comme les Irlandais, des milliers à fuir la misère des pays d’Orient pour tenter de refaire leur vie, et parfois fortune, aux États-Unis. Comme les autres « Syriens », Marta devient alors « kachacha » pour survivre : une colporteuse qui sillonne l’arrière-pays et approvisionne les campagnes en fournitures diverses… Un roman foisonnant, aux multiples rebondissements, le portrait d’une femme attachante susceptible de redonner espoir à tous les naufragés de ce troisième millénaire, pour peu que leurs pas foulent un ailleurs osant leur ouvrir les bras autant que les frontières. L’étrangeté est aussi au rendez-vous du dernier roman de Pierre Péju, lauréat du prix du Livre Inter en 2003 pour « La petite Chartreuse« . Qu’on se le dise, l’ange Raphaël est de retour sur terre, il a déserté ses contrées nuageuses pour prêter secours à une humanité chancelante ! Plus précisément au couple brinquebalant formé par Nora et Matthieu, l’artiste peintre et le chirurgien réputé… « L’état du ciel » nous conte ainsi les états d’âme des trois protagonistes. Pour nous convaincre au final d’une seule certitude : au ciel comme sur terre, plus rien ne tourne rond et nous-mêmes, nous sentons-nous plus très bien ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

François Chattot, le montreur de mots

Ancien directeur du Centre dramatique national de Dijon-Bourgogne, François Chattot est, ce que l’on nomme familièrement, une « bête de scène ». Un comédien aux convictions solidement ancrées, attachant et convaincant, quoique sulfureux et iconoclaste dans le propos !

Yeux pétillants, en permanence la main baladeuse de la bouche au front et réciproquement, l’homme parle comme il respire : d’un souffle puissant, où la vigueur du propos se joue de la passion du verbe ! Il est ainsi François Chattot, l’ancien pensionnaire de la Comédie Française, une carrure imposante derrière laquelle avance, à pas comptés mais visage démasqué, une carte du tendre nullement feinte.

images

Né à Roanne en 1953, « dans une famille humaniste éclairée », le gamin est très tôt attiré par la scène. Grâce surtout à un papa lui-même féru de théâtre… En 1974, il s’inscrit donc à l’école du TNS, le Théâtre National de Strasbourg dirigé à l’époque par Jean-Louis Martinelli. Son professeur d’alors ? Jean-Louis Hourdin, celui là même qu’il retrouvera ensuite régulièrement sur les planches ! Avec son compère de scène, s’instaure en effet un long compagnonnage fondé sur deux principes fondamentaux : l’esprit de troupe et la passion de la décentralisation. Qui se traduit par de nombreux projets théâtraux où l’un met l’autre en scène dans Büchner et Shakespeare, par un voyage improvisé à Bochum où ils rencontrent Matthias Langhoff… « Dès cette époque, nous rêvions Jean-Louis et moi de travailler sur les textes de Marx, Brecht et  Büchner », se souvient François Chattot, « l’emballement des spectacles et des créations nous en ont fait perdre le fil et le temps jusqu’à ce jour où je repose la question et où nous décidons de nous mettre à la table de lecture ».

Une révélation pour le comédien relisant alors le Manifeste de Marx et Engels, celui de Brecht rédigé durant son exil à New York ! « Quel texte poétique, quelle langue : je reste sidéré par la beauté, autant que l’actualité, de ces mots écrits en 1848 pour l’un, 1945 pour l’autre ». Et Chattot et Hourdin de redoubler d’efforts pour trier, sélectionner, donner cohérence aux paroles mêlées de Marx, Brecht et Büchner… « Il n’était pas question pour nous dans ce spectacle, « Veillons et armons-nous en pensée « , de faire de la commémoration, il s’agissait avant tout de raviver la réflexion de chacun, de s’armer en pensée comme le suggère le titre ». Faire la jonction entre théâtre et monde réel, faire de la pensée un outil d’action, faire du théâtre où chacun, acteur et spectateur, se réapproprie la parole « pour tuer le malheur » à l’heure où la planète chancelle sous les diktats de l’OMC et du FMI… « La salle appelle au secours autant que la scène », clament et chantent à l’envie Chattot et Hourdin sur les traces de Grüber ! Une prise de parole risquée pour un comédien, que l’ancien patron du CDN de Dijon resitue dans un engagement plus radical. « Notre métier, mon métier de comédien, c’est de danser sur le malheur, de jouer sur la blessure du monde pour que le théâtre en soit une radiographie joyeuse. Comme au cirque où il y a les montreurs d’ours, je veux être un montreur de mots : pour que chacun s’en empare, comme au temps de la démocratie athénienne sur les parvis de l’Agora ».

Grave, mais pas triste…

Un spectacle sérieux, grave certes mais surtout pas triste où s’entrelaçaient, au détour d’une chanson ou d’une comptine, puissance poétique, humour corrosif et force politique. L’expérience de François le saltimbanque, à travers cette mise en jeu ? « Toute à la fois extraordinaire et tragique : extraordinaire parce qu’elle donne à parler aux spectateurs au cours même de la représentation, tragique parce que partis et associations n’ont pas osé s’en emparer. Las, elle est révolue cette époque où les artistes cheminaient de concert avec les politiques. Pourtant, j’en suis convaincu, ils auraient tout à gagner à partager leurs rires et leurs rêves avec les poètes ». En juin dernier, en compagnie de Martine Schambacher, il mettait encore le feu aux planches avec « Que faire ? », un texte jouissif et décapant de Jean-Charles Massera, mis en scène par Benoît Lambert ! N’hésitez pas une seconde si vos yeux croisent un jour François Chattot tout en haut d’une affiche, poussez la porte et attendez que les projecteurs s’allument : vous ne le regretterez pas ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Pour découvrir mieux encore le comédien, est disponible en DVD Allegria Opus 147, une pièce écrite et mise en scène par Joël Jouanneau.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rencontres, Rideau rouge

Confiant, le romancier de la créolité

Alors que les éditions Ecriture publient « Les Saint-Aubert, l’en-allée du siècle 1900-1920« , le premier volet d’une future saga créole, reparaît en poche « Le gouverneur des dés » de l’écrivain antillais Raphaël Confiant. Originaire du Lorrain en Martinique, il décline de roman en roman son rapport à la créolité et aux cultures métissées.

 

 

Yonnel Liegeois – D’un roman l’autre, la plupart de vos écrits mettent en scène l’arrivée massive aux Antilles d’émigrés indiens, ou Chinois et Arabes, au lendemain de l’abolition de l’esclavage. Une entorse à votre « romance » créole ?

Confiant1Raphaël Confiant – J’ai toujours eu des personnages indiens, voire Chinois ou Syriens, dans mes livres. Pour la simple raison que, durant mon enfance, j’ai côtoyé des Indiens qui travaillaient sur la petite plantation de canne à sucre que possédait mon grand-père… Dès cette époque, deux faits m’ont frappé : l’ostracisme, incompréhensible pour moi enfant, voire le racisme qui entourait ces Indiens et la diabolisation par l’Eglise catholique de leur culte qui m’apparaissait au contraire chatoyant et très étonnant. Une réalité qui m’a profondément marqué au point d’avoir toujours pensé en faire un jour la trame de l’un de mes romans : raconter l’histoire de cette communauté qui est venue remplacer les Noirs dans les champs de canne après l’abolition de l’esclavage. N’oublions jamais que ce sont les Indiens en provenance de Pondichéry, et d’ailleurs, qui ont sauvé l’économie antillaise en 1848. Hormis les Noirs, esclaves et donc non payés, ils ont en fait constitué la première classe ouvrière des îles.

Y.L. – Noirs et Indiens subissaient pourtant à égalité le joug du colon blanc et du « béké ». Comment expliquer cet ostracisme à leur égard ?

R.C. – Les Noirs n’ont jamais compris pourquoi des gens venaient de si loin faire un travail qu’ils refusaient désormais d’accomplir. A leurs yeux, il était incompréhensible que des hommes et des femmes traversent deux océans, l’Indien et l’Atlantique, au terme d’un voyage périlleux de trois mois, pour devenir des « néo-esclaves ». D’autant que les colons n’ont pas fait de sentiment : les logeant dans les cases des anciens esclaves, leur attribuant les outils abandonnés par les autres. Ensuite, le destin des deux communautés est totalement différent. Le Noir est là depuis trois siècles, il a rompu les ponts avec l’Afrique et le mythe du retour s’est estompé, il se bat donc pour améliorer sa condition dans un pays qu’il considère désormais comme le sien. Au contraire de l’Indien qui a signé un contrat de cinq ans, a fui la misère de l’Inde pour amasser un petit pécule et retourner chez lui… L’indien n’a donc aucun intérêt à s’intégrer à la lutte d’émancipation, à participer aux mouvements de grèves sur les plantations au risque de s’en retourner aussi pauvre qu’avant. product_9782070300570_195x320Le titre de mon précédent livre, « La panse du chacal« , n’est pas qu’une simple formule littéraire ! Il s’appuie sur une réalité historique confirmée par l’entomologiste et littérateur Maurice Maindron qui écrit en 1907, à l’heure des grandes famines en Inde, qu’il vaut mieux pour le peuple des campagnes « émigrer aux Antilles que de mourir d’inanition au tournant d’un chemin et d’avoir pour sépulture la panse du chacal ». Ils furent ainsi 25 000 à émigrer en Martinique, plus de 40 000 en Guadeloupe.

Y.L. – En quoi ces nouveaux arrivants ont-ils enrichi ou subverti la culture antillaise ?

R.C. – Dès la seconde génération, les Indiens ont fait partie intégrante de la société créole et s’est alors affirmée une solidarité de classe entre les diverses communautés. Si l’école républicaine est devenue la voie royale d’émancipation pour l’ancien esclave, il n’en demeure pas moins que pour tous, Noirs, Indiens et Chinois, l’identité antillaise s’est fondée sur le travail de la canne à sucre comme matrice culturelle, avec sa facette terrible de l’esclavage et de l’exploitation féroce. Mais aussi en tant que creuset de peuples extraordinaires et de l’émergence d’une nouvelle identité que j’appellerai « identité multiple » faite d’apports amérindiens, européens, africains, asiatiques. D’où l’apparition d’une nouvelle humanité, la « créolité » pour moi, le « Tout-Monde » pour Edouard Glissant : la mise en partage des ancêtres.

Y.L. – Une mise en partage que vous jugez pleinement positive pour chacun, richesse pour tous plutôt qu’appauvrissement ?

R.C. – Dans le mouvement de mondialisation et de globalisation que nous vivons actuellement, seules deux voies sont possibles : celle de l’identité unique sous l’égide américaine, ou bien celle de l’identité multiple sur le mode créole… La « créolité », selon moi, n’est pas une spécificité antillaise, regardez les banlieues de nos métropoles. Avec le mélange des origines et des cultures, elles sont déjà « créolisées » et c’est un mouvement irréversible. Pour éviter l’écueil du communautarisme, il nous faut désormais cultiver nos identités multiples dans le respect de chacun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Le dernier livre paru de Raphaël Confiant, « Les Saint-Aubert » (Ed. Ecriture, 412 p., 21€) : la saga d’une famille mulâtre installée à Saint-Pierre, à la veille de l’éruption de la Montagne Pelée en 1802. Toujours la plume du subtil auteur-conteur qui narre dans une langue chatoyante et métissée les grands moments de l’histoire des Caraïbes. Confiant4A découvrir : « Le gouverneur des dés« , « Case à Chine« , « La panse du chacal » et « Rue des Syriens« , tous parus chez Folio Gallimard. A signaler, deux essais fort pertinents sur l’identité antillaise, toujours disponibles : « Eloge de la créolité » avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau (Ed. Gallimard) et « Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle » (Ed. Stock).

1 commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rencontres

Balade au Louvre-Lens

En décembre 2012, sur l’ancien carreau de mines, était inauguré le Louvre-Lens. Entre Paris, Ostende et Bruges, ou plus simplement sur la route de Lille et de la côte d’Opale, Lens se révèle une belle étape estivale. Pour découvrir le pays minier et cette nouvelle aile du  musée national.

lens3

Que l’on y vienne par route ou chemin de fer, ce qui  frappe  d’emblée, pourvu qu’on l’approche à pied, c’est l’intimité avec laquelle le tout nouveau Louvre-Lens s’inscrit dans cet espace qui depuis tant d’années semble avoir été oublié. Plus vraiment regardé, lu et aimé. Cela est particulièrement sensible lorsqu’on y descend, venant de la gare, par le chemin piétonnier aménagé sur l’ancienne voie ferrée par laquelle les wagonnets acheminaient le charbon extrait de la fosse et qui maintenant nous amène doucement vers le parc.

terrilD’un peu haut, en léger surplomb, se présente alors, à terre, comme une flèche brisée dont les différents segments s’articuleraient les uns aux autres, figurant encore des embarcations flottantes, légèrement aboutées les unes aux autres, au cœur d’un marécage  noir et vert. Acide. Autre figure, celle  de l’aile argentée qu’un ange aurait perdue en chutant  là, trouvant son écrin et telle  une aiguille légèrement aimantée, oscillerait, cherchant son nord et son heure, là-bas au loin, vers les deux terrils jumeaux de Loos noirs profonds et, certains jours d’hiver, mouchetés de neige. Ils paraissent hauts. Horizon ainsi fléché.

 Apparemment aussi mal agencé que les pièces d’un jeu de dominos, le tout se présente comme aléatoire, hésitant. Cela n’est pas vraiment construit, c’est juste posé. Cela repose, tout simplement, délicatement et participe de la même humidité, du même humus. Humilité de ce lieu. Et maintenant que nous y sommes, que nous sommes en bas, impression que cela nait du terrain et de l’atmosphère. Pas d’idée de pesanteur, mais au contraire, de flottements, de pulsations. Les matériaux, le verre et l’aluminium anodisé, véritable peau se combinant pour jouer d’effets et de reflets font que l’on hésite entre transparence et miroir. Tout renvoie à la luminosité des ciels et de la terre d’ici. Et ce doit être beau en toutes saisons. C’est la lumière « juste » qui est rendue, rehaussée finement, par touche, d’un ton de gris. Cette peau est elle-même une toile de peintre. Cette  lumière « naturelle » claire, douce, extrêmement douce, qui ne produit pas d’ombres sur les œuvres, nous la retrouverons dans le bâtiment principal, juste soutenue par l’apport d’un éclairage très discret.

Tout cela est extrêmement beau, délicat, fragile, fluide, léger. Rien de prestigieux, d’intimidant. Aucune violence. Pas d’arrogance. Les architectes de l’agence SANAA, tous deux japonais, Kazuo Sejima et Ruye Nishizawa, ont finement et sensiblement compris ce territoire, son histoire, ils ont su faire oublier l’architecture pour servir le lieu qui l’accueille. Pourtant leur architecture est tout, sauf « minimaliste ». Elle est subtile et  résultat d’un long travail d’épure. Incurvation des surfaces. Choix des matériaux. Circulations limpides, fluidité des espaces. Jeux des transparences, des reflets, des arrêtes et des courbes. « Nous sommes fortement influencés par l’architecture japonaise. Nous avons juste essayé de ne jamais la citer directement ». Dans son apparente simplicité, le Louvre-Lens s’impose dans une élégante perfection. En parfaite osmose avec ce qui l’entoure, il compose une peinture à la respiration apaisante.

lens1 

Rien qui ne s’apparente, ici ce serait odieux, à une autre beauté que celle là. Ce serait alors une beauté faite pour un autre pays que celui-ci. Le pays minier, l’agglomération de Lens étaient structurés socialement, culturellement par la mine. Le charbon. L’habitat, le carreau, le chevalement. Terril11_19_063Celui de Loos-en-Gohelle, voisin, est à deux pas. Il signe une autre présence artistique, plus ancienne, celle de cette fabrique théâtrale atypique « Culture commune », la scène nationale qu’anime Chantal Lamarre.  Qui mieux qu’elle connait ce territoire ? Elle qui s’emploie à recoudre le tissu social et culturel en puisant dans la mémoire et l’imaginaire pour venir à bout de tous les traumatismes et dépasser les visions trop souvent cataclysmiques que l’on a de ce pays. 

Le vaste terrain où nous sommes, vingt hectares, celui de la fosse de Lens 9-9 b, est légèrement rehaussé du fait de l’exploitation minière qui a cessé ici en 1960. La nature l’a reconquis, il est aujourd’hui  légèrement et parcimonieusement boisé. Ce parc, dessiné par la paysagiste Catherine Mosbach, se présente comme un poumon entre ville et musée. Pas vraiment des friches, c’est qu’elles sont ici en sous-sol. Remontant et trainant à la surface, crasses et déchets exposent  l’histoire géologique, l’exploitation minière et  industrielle du lieu. Ce qui apparait là, ce sont débris de pierres, de briques, de houilles, des schistes, des  poussiers, de la  terre noire, grasse, mouillée. Cela ne sera pas nié. Là, le musée étend son corps de  tout son long sur 360 mètres. C’est son lit somptueux.

Plus loin, alentour le cadastre est lâche, clairsemé, ce qui était actif semble à peine respirer, mais c’est en souffrance surtout. La mer s’est donc retirée laissant là en archipel terrils, maisons, corons, demeures de maîtres et des ingénieurs aussi. On a du mal à trouver du sens dans ce territoire brouillon qui pourtant séduit d’un coup lorsqu’on y décrypte en filigrane le signe des luttes qui fut les siennes et celui des solidarités qu’il a porté. Le Louvre-Lens, son architecture aide à cela.  On sent dans l’air la culture vive qui est la sienne. La vie est là. Cris des enfants, clameurs et chants des supporters du Racing club de Lens, le club aux écharpes Sang et Or.  Du stade Bollaert, le fameux  chaudron, montent souvent les rumeurs. Il est mitoyen.

La surprise ne vient pas d’abord des sublimes beautés des collections que la  nouvelle aile du Louvre offre ici en réparation à l’injustice faite à cette population : même quand le travail était là, elle en était écartée, alors qu’en d’autres lieux les biens culturels sont plus habituellement partagés. De cela, elle souffre encore pourtant. Pas seulement parce que privée des richesses artistiques. Non, c’est l’opprobre de cette mise en exil  qui perdure et qui fait mal. Cette impression d’être indigne, d’être mis au ban, relégué en banlieue, est si  intégrée que l’on entend  toute sorte de déclinaison du  « ce n’est pas pour nous ». Cette ouverture à l’universel, elle a su le trouver ailleurs en-elle-même et singulièrement par l’accueil vivifiant des cultures des immigrations. De cela, s’est nourrit la vie de l’esprit. Le premier miracle ? C’est l’architecture qui l’offre en donnant à voir magnifiquement le pays minier depuis la  splendide et  circulaire baie vitrée du  hall d’accueil central, en en proposant une image miroir sur  les murs d’aluminium  non pas enjolivée, lisse, mais aléatoire, embuée, troublant  notre perception. Nous cherchons à ajuster notre vue  en approchant le bâtiment. Juste une image qui « réfléchit » la beauté si singulière de ce territoire, comme l’a compris l’UNESCO en inscrivant le bassin minier à l’inventaire du patrimoine culturel mondial. Discerner à quel point c’est beau ici, si on sait y voir ! En ouvrant  sur  ce monde chaotique une large fenêtre, Le Louvre-Lens fait naitre un paysage commun. Il vient structurer l’espace, proposer du sens. Ce musée signe ce territoire. Il n’y avait plus vraiment de point de vue ici depuis le démantèlement du chevalement pour accrocher son regard, voir vraiment. Maintenant se dégagent des perspectives, bien horizontales, pour un regard aimant, caressant, qui ne domine jamais mais ouvre sur des triangulations.

lens2 

Avec  cette nouvelle aile, le Louvre trouve bien à Lens  le lieu approprié pour sortir  de ses murs et renouveler, consolider ses missions, comme le rappelait alors  Henri Loyrette, son Président-Directeur, en les confrontant à un nouveau terrain. Le Louvre-Lens est tout, sauf un dépôt d’œuvres. C’est l’approche des  collections, des actions d’éducation et de médiation artistique qui sont réinterrogées. La présentation des collections, ici temporaire, transversale, réunit ce qui à Paris est séparé en départements. En proposant un parcours chronologique construit à partir des collections du Louvre et très significatif de l’étendue de leurs richesses, la « Grande galerie du temps » témoigne de cette volonté. Cependant, le cheminement est sinueux et n’enferme pas dans la linéarité. Il s’agit d’une proposition artistique qui permet de conjuguer synchronie et diachronie. Il est toujours possible à chacun d’aller à son rythme dans ce grand espace, au gré de sa fantaisie, et de se laisser aller à des navigations imaginaires pour construire son propre musée. Pour autant, nous ne sommes pas sans carte. C’est un des apports majeurs du Louvre-Lens que d’offrir un parcours pédagogique structurant, n’enfermant pas mais faisant appel au savoir sensible  des visiteurs.  

La galerie est spacieuse et lumineuse, elle se donne à voir dans sa totalité d’un seul regard dés l’entrée et on y descend  très  agréablement. Encore l’idée d’archipel qui vient, mais d’un autre cette fois où, près des œuvres, des grappes humaines attentives circulent et se constituent autour d’accompagnateurs. Bien que les audio-guides soient remis à l’entrée, beaucoup préfèrent l’accompagnement de médiateurs dont la conviction réjouit. Ils communiquent mieux l’enthousiasme. Les questions fusent. On est curieux. Les yeux ne trompent pas. Ils sont admiratifs, de ceux qu’on ouvre aux feux d’artifices. On est un peu ébloui, étourdi. On poursuivra par un  parcours plus indéterminé. La muséographie permet de repérer au loin une œuvre qu’on approchera tout à l’heure. Au-delà du coup de foudre, il faudra d’autres promenades pour se livrer à des délectations plus tranquillement ! « Cet accrochage m’a réconcilié avec le Louvre », chuchote un visiteur déjà connaisseur du Louvre-Paris. « Là bas, avec tous ces départements je m’y perds. C’est trop vaste. Je n’arrive pas à embrasser le panorama des collections et à me situer. C’est un peu fastidieux de chercher à s’y retrouver. Ici, on comprend. On voit les choses dans le temps. La confrontation des civilisations différentes aide aussi ».

Sont là proposées, pour cinq années durant,  des pièces connues et maitresses du Louvre, comme la liberté« La liberté guidant le peuple » de Delacroix, peinture emblématique s’il en est, mais qu’on voit ici avec un autre regard. Sous l’éclairage d’ici, elle apparait alors plus pâle, moins brillante mais plus lumineuse. La mise en espace est bien différente puisqu’elle  clôt le parcours et ferme frontalement la perspective, qui est aussi celle de la période historique que recouvre le Louvre. L’interrogation sur la place centrale qui lui est ainsi donnée peut être légitime. Mais ici, à Lens, nous ne la contesterons pas, elle symbolise  artistiquement la force d’un peuple, lui permettant d’inscrire son propre chemin dans la grande histoire. Très précisément de faire peuple. En arrière de la galerie, le pavillon de verre attenant propose durant un an, comme en coulisse de la galerie, « Le temps à l’œuvre », une belle réflexion artistique sur la perception du temps.

Rubens_230dpi2Au pavillon des grandes expositions temporaires (deux par an), est présentée depuis mai « L’Europe de Rubens ». Plus de six mois après son ouverture, le succès du Louvre-Lens  ne se dément pas. Comme au stade voisin, c’est en famille et avec les amis qu’on vient. Dans le hall d’accueil sont projetées des vidéos renvoyant à l’histoire minière subtilement et sensiblement toujours présente. Il  offre des salons pour des rencontres, une salle hors-sac, un centre de ressources et à sa proximité, six laboratoires d’expérimentations pédagogiques. Au sous-sol, les réserves aux salles vitrées et transparentes sont ouvertes à la visite sous conditions. Des bornes et des établis-vidéo permettent d’approcher le travail muséal.

Jean-Paul  Decourcelles, élu à la Ville de Lens, naturellement se  félicite. « Avec plus  de 500 000 entrés dont beaucoup de Lens et de sa région, la population de Lens s’approprie le Louvre ». Reste une question : l’arrivée du Louvre-Lens suffira-t-elle pour  redynamiser l’économie de la région, revitaliser sa société ? Non, pense-t-il avec  Jean-François Caron, élu de Loos-en-Gohelle, « il faudra d’autres apports tout aussi déterminants, nous pensons seulement que c’est un point d’appui solide pour les trouver. Une force pour agir, donner confiance, nous réconcilier avec nous-mêmes ». Jean-Pierre Burdin

Le musée du Louvre-Lens est ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 18h (Dernier accès à 17h15). L’exposition « L’Europe de Rubens » se déroule jusqu’au 23/09. Accueil des groupes dès 9h. Accès par la rue Paul Bert ou par la rue Georges Bernanos
(Parkings stade Bollaert et Dumortier à Lens et parking Jean-Jaurès à Liévin).

2 Commentaires

Classé dans Expos

Kepel, le monde arabe pour passion

Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, professeur à Sciences-Po et membre de l’Institut universitaire de France, Gilles Kepel publie « Passion arabe, journal 2011-2013 » aux éditions Gallimard. Un témoignage, passionnant et érudit, sur quarante années d’immersion dans les pays arabes. Entretien.

 

 

Yonnel Liegeois – De votre premier livre « Le prophète et le pharaon, les mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine » paru en 1984 à « Quatre-vingt-treize » qui tente de dépeindre l’islam de France à partir du département de la Seine-Saint-Denis en 2012, en quoi « Passion arabe » s’en distingue-t-il ?

couv KEPELGilles Kepel – C’est un livre que j’ai écrit pendant les révolutions arabes, entre 2011 et 2013. Une mise en perspective, en fait, de ce que j’ai vu pendant ces deux ans et de ce que j’ai étudié et observé au cours de ces quarante dernières années. En ce sens, même si c’est un journal, ce n’est pas un travail de journaliste, c’est plutôt un récit qui tente donc de confronter l’expérience vécue avec ma connaissance de cet univers. Un exemple ? Il ya 35 ans, j’avais soutenu ma thèse sur les mouvements islamistes en Egypte, sur les étudiants islamistes dans les facultés. A l’époque, on considérait que ça n’avait pas beaucoup d’importance, que c’était marginal… Aujourd’hui, ces mêmes étudiants sont parmi les dirigeants, peut-être temporaires mais il n’empêche, des Frères musulmans égyptiens ! C’est un ouvrage à la première personne parce qu’il me semble que, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans cette région du monde, il me fallait confronter ma propre subjectivité aux analyses que je formule depuis une quarantaine d’années. Nos modèles d’analyse de la société ne peuvent se laisser réduire à des systèmes de pensée finis, c’est pourquoi il m’apparaissait important d’exprimer tout ça à travers le prisme d’un universitaire arabisant qui a essayé, d’une certaine façon, d’aller partout et de voir tout le monde : salafistes et laïcs, Frères musulmans et militaires, djihadistes et intellectuels, ministres et fellahs, diplômés-chômeurs et rentiers de l’or noir.

 

Y.L. – Le titre de votre livre, « Passion arabe », est au singulier. Comment expliquez-vous ce choix : c’est la passion d’une terre, d’une langue, d’une culture ?

G.K. –  On ne peut pas passer 40 ans à étudier une question, sans y mettre un peu de passion ! C’est aussi le mot « passion » dans le sens chrétien, quoique je ne sois pas croyant, dans le sens christique de la souffrance… Ainsi, le livre commence à Jérusalem, dans le quartier du Golgotha, pour se finir dans un village de Syrie, où il s’est produit un horrible massacre, qui s’appelle Mont Calvaire ! Son objectif, encore : montrer comment ces révolutions dans le monde arabe ont débuté dans l’enthousiasme pour être aujourd’hui confrontées, et particulièrement en Syrie, à une catastrophe humanitaire, à une guerre civile qui prend en otage les aspirations démocratiques du départ pour les transformer en massacres interconfessionnels et en nouvelles fractures internationales. Une ligne de fracture qui n’oppose plus comme avant bloc de l’Est contre bloc de l’Ouest, mais propose une alliance étonnante Chine-Iran-Russie avec la plupart des pays dits émergents contre une alliance toute aussi improbable qui rassemble Arabie Saoudite et Qatar, Israël, Turquie et la majorité des pays occidentaux, démocrates et djihadistes donc… Ainsi, on est face à une nouvelle ligne de faille qui croise celle où il est impératif de contrôler les marchés pétrolifères et d’empêcher coûte que coûte l’Iran de s’imposer dans le Golfe Persique, y compris avec l’arme atomique.

 

Y.L. – A vous entendre, qu’advient-il alors des enjeux économiques et stratégiques : prédominent-ils encore sur toute autre considération, y compris idéologique ?

G.K. – La question est complexe, il y a mélange des genres ! Les enjeux ethniques, culturels et religieux sont

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

présents mais ils sont à géométrie variable quand vous voyiez d’un côté une alliance, si j’ose dire, russo-chiite et de l’autre, salafo-sioniste ! D’où ce constat : se croire au départ en présence d’un conflit très clair entre démocraties et dictatures obsolètes du monde arabe pour basculer, après le soulèvement du Bahreïn écrasé dans l’indifférence générale par les forces armées saoudiennes, dans un conflit à caractère confessionnel entre mouvances chiite et sunnite. D’où le paradoxe à maintenir le cap idéologique: ce sentiment premier, après les divers printemps arabes, que cette région du monde est enfin entrée dans l’ère des droits de l’homme, ce grand enthousiasme qui envoie d’une certaine façon les arabisants à la poubelle et les orientalistes à la retraite, parce qu’ils n’auraient rien compris, pour aboutir un an plus tard à un virage à 180 degré, « c’est l’automne islamiste », « il n’y a vraiment rien à faire avec les arabes », « circulez, il n’y a plus rien à voir »… Justement, je fais partie de ces arabisants « obsolètes » qui sont allés voir et qui, en 35 voyages, ont en rapporté matière à comprendre un peu mieux la complexité de ce monde.

Y.L. –  Au terme de ce long périple, quel regard posez-vous au final sur cette région de la planète ?

G.K. – Le monde arabe s’est emparé de la démocratie et de la liberté d’expression qui lui fut confisqué à l’heure des indépendances, maintenant il lui faut parvenir à mettre en œuvre un modèle social et économique qui lui soit compatible. Tous sont fascinés par la Turquie islamiste avec son taux de croissance élevé et sa capacité à organiser, à l’image du PC chinois, le passage des paysans pauvres des villages vers les banlieues urbaines. Pour un travail posté, certes, et à bas prix, mais qui offre néanmoins un niveau de vie un petit peu plus élevé… En réalité, logique militariste et idéologie islamiste permettent surtout à une classe moyenne d’entrepreneurs barbus de faire leurs affaires ! Or, on constate que ce modèle ne marche pas et que l’Akapé turque comme l’Ennarda tunisienne, les deux partis au pouvoir, doivent s’accommoder d’une population fortement imprégnée des valeurs de laïcité et de démocratie. Les Frères musulmans, aujourd’hui, sont tiraillés entre divers courants et celui qui a accédé au pouvoir se revendique du slogan d’origine « L’islam est la solution ». : une islamisation de la société par le haut en appliquant progressivement la loi religieuse après avoir conquis le pouvoir, alors que le courant salafiste préconise une islamisation par le bas avec la rupture au quotidien des mœurs et coutumes antérieures en imposant la charia… Au final, en tant qu’universitaire, je n’ai pas être optimiste ou pessimiste quant à l’avenir, mon travail consiste avant tout à mettre à plat et à analyser les différentes forces en présence, même si l’analyse peut déplaire à d’aucuns. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

« Passion arabe » primé

Récemment couronné du prix Pétrarque décerné conjointement par le journal Le Monde et la radio France Culture, « Passion arabe » est véritablement un document passionnant. Qui promène son lecteur dans tous les pays de cette région du monde, le plonge au cœur d’intérêts et de questions d’une complexité incroyable qu’il parvient à rendre un peu plus intelligible et compréhensible. Plus qu’un simple journal qui couvrirait l’histoire récente, Gilles Kepel a surtout la mémoire vive des rencontres avec moult interlocuteurs qui balisent son quotidien de chercheur depuis plus de quarante ans. Avec lui, défilent devant nos yeux de nombreuses figures qui font l’histoire aujourd’hui dans le monde arabe, hier encore jeunes étudiants méconnus sur les campus du Caire ou d’ailleurs… Avec ces interrogations fondamentales qui courent de page en page : « que sont devenues la liberté et la justice sociale revendiquée par les « printemps arabes » ? Quel est le rôle des pétromonarchies du Golfe dans l’arrivée au pouvoir des partis islamistes ? Pourquoi le conflit entre sunnites et chiites est-il en train de détourner l’énergie des révolutions, tandis que la Syrie s’enfonce dans des souffrances inouïes ? ». Une galerie de portraits taillés sur le vif, entre humour parfois et tragédie souvent,  un « journal » émouvant à lire comme un roman-feuilleton, nourri de convictions fortes et d’une incontestable érudition. Y.L.

« Passion arabe, journal 2011-2013 », de Gilles Kepel (Ed. Gallimard, 480 p., 23€50)

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres

Quand l’entreprise se mord la langue…

En octobre 2007, le parlement ratifiait l’adhésion de la France au Protocole de Londres : est supprimée l’obligation de traduire les brevets dans la langue de chaque pays. Un texte qui instaurait de fait la suprématie de l’anglais mais qui, surtout, mettait en danger l’usage de la langue nationale dans chaque entreprise.Retour sur des conséquences dramatiques.

 

 

un appareil de radiothérapie à l'hôpital Jean Monnet d'Epinal (MAXPPP)

un appareil de radiothérapie à l’hôpital Jean Monnet d’Epinal (MAXPPP)

Combien sont-ils de patients à avoir subi une surdose de radiation à l’hôpital d’Épinal : 24 comme le supposait la presse à l’annonce du scandale, 170 ou 400 selon les premières déclarations du gouvernement ? De l’aveu même du ministère de la santé, ils seraient en fait pas moins de 700 malades au total, victimes de rayonnements excessifs et aux conséquences irréversibles sur leur santé. Au terme de son rapport rendu public en mars 2007, parmi divers dysfonctionnements graves, l’IGAS (l’Inspection générale des affaires sociales) pointait un fait peu banal : un matériel de radiothérapie d’une utilisation fort complexe en raison notamment de notices d’utilisation disponibles uniquement en anglais ! Plus grave encore, “ aucun document en français ne récapitule les étapes de la procédure ”, soulignait le rapport de l’IGAS. Depuis, les mêmes causes produisant les mêmes effets, 47 patients d’un hôpital de Berlin eurent à souffrir de l’implantation d’une prothèse au genou. Au point de devoir se faire réopérer : l’indication d’origine “ prothèse devant être cimentée ”, écrite en anglais, n’avait pas été traduite ! Deux cas extrêmes, certes, lorsqu’il s’agit du domaine de la santé où se joue parfois la survie du malade, qui illustrent cependant les dérives auxquelles peut conduire l’imposition d’une langue étrangère aux salariés de toute entreprise, publique ou privée… Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à le constater : au mépris de la loi, une autre langue que le français, principalement l’anglais, tente de s’imposer sur les lieux de travail.

Salariées à la GEMS, l’ex Thomson-CGR (Compagnie Générale de Radiologie) cédée au groupe américain Général Electric, Sylvie Charlier et Jocelyne Chabert savent ce que parler français veut dire, elles savent surtout combien il en coûte de vouloir faire respecter la loi dans son entreprise : avec leur syndicat CGT, il leur aura fallu pas moins de six ans d’alertes répétées à la direction et une action en justice, victorieuse, pour obtenir gain de cause : en mars 2006, malgré son pourvoi en cassation qui ne la dispense pas d’exécuter l’arrêt de la Cour d’appel, la GEMS s’est vue condamnée à payer 580 000 euros aux quatre parties civiles pour n’avoir pas traduit dans les délais impartis 58 documents en infraction, un infime échantillon de tout ce qu’avait à traduire la direction pour se mettre en conformité ! “ Les délégués du personnel et le CHSCT n’avaient cessé de signaler les problèmes rencontrés par les salariés, ceux qui ne parlent pas anglais ou qui  maîtrisent imparfaitement cette langue, dans le quotidien de leur travail ”, souligne Sylvie Charlier. Et de poursuivre : “ Une direction de la GEMS sourde à toutes nos demandes, arguant du principe que dans une entreprise multinationale, quel que soit le pays d’implantation, tous les salariés doivent parler anglais ”. Que réclamait le syndicat ? Tout simplement que les communications internes à l’entreprise comme les directives professionnelles destinées aux personnels ne parlant pas anglais soient rédigées en français…

indexSpécialiste du droit du travail et professeur à l’université de Nantes, Alain Supiot est catégorique : voir dans une langue unique la réponse à la question des langues du travail dans l’économie globalisée est un dangereux mirage ! “ Un mirage qui séduit les entreprises et les institutions communautaires, auquel le droit du travail n’a pas (encore) cédé ”, soulignait d’emblée l’éminent spécialiste lors de son intervention ( reprise dans la “ Semaine sociale Lamy ” en date du 10/09/07, N°1319)  au colloque organisé au siège de la CGT en juin 2007 sur “ Le plurilinguisme à l’entreprise ”. Outre une argumentation magistralement fondée sur la loi et sa jurisprudence, Alain Supiot constate d’abord que tout travail, “ inscrivant dans le réel la représentation de choses à fabriquer ou d’actes à accomplir ”, passe nécessairement par la médiation de la langue. Or, devant la mondialisation de l’économie et sous prétexte d’une baisse des coûts liés en particulier à la traduction, le patronat tente d’imposer comme une évidence le recours à un langage unique, l’anglais comme langue unique d’un marché unique… Plus précisément le “ globisch ”, cet idiome déjà usité d’un anglais simpliste et pratique, “ un anglais qui est à la langue de Shakespeare ce que la musique militaire est aux opéras de Mozart ”, ironise Alain Supiot. Et de rappeler les affaires évoquées précédemment (GEMS, Europ Assistance, Epinal) pour pointer les risque encourus dans une telle dérive… Or, le droit du travail, renforcé par la loi Toubon de 1994, est clair : la langue dont on doit user en principe dans une entreprise installée en France est le français, “ obligeant l’employeur à fournir une version française de tous les écrits qu’il juge nécessaire à l’organisation et à la réalisation du travail ”.

lre-300x267carrousel2Membre de l’Observatoire européen du plurilinguisme, Christian Tremblay est catégorique. “ L’entreprise n’est pas en dehors de la vie sociale et donc, si la langue joue un rôle fondamental dans la vie sociale, il en va de même à l’intérieur de l’entreprise ”. Ici comme ailleurs, plus qu’un banal outil de communication, la langue est avant tout un précieux et irremplaçable moyen d’expression. D’où sa conviction : “ à tous les niveaux, le français doit rester la langue de travail à l’entreprise. Parler, c’est exister ”. Nul sentiment de nationalisme dans de tels propos… Comme le stipulait avec justesse lors du colloque à la CGT Jean-Pierre Burdin, à cette époque responsable des questions culturelles à la confédération, “ nous ne devons pas seulement parler du tassement ou de l’écrasement du seul français mais aussi d’autres langues. Point de vision frileuse, quelle que soit la langue du pays nous ne pouvons nous résoudre à ce que la domination économique s’accompagne d’une emprise sur la langue de l’autre. Surtout que baisser les bras sur la question de la langue du (et au) travail se conjuguerait à bien d’autres reculs encore, strictement culturels ”. Faut-il interdire la pratique d’une langue étrangère à l’entreprise ? Ni Burdin, ni Supiot ni Tremblay n’expriment semblable profession de foi. Ils appellent avant tout au respect des différences linguistiques perçues comme des richesses et non des freins au développement, ils refusent juste que la pratique d’une langue étrangère revête une obligation discriminante supplémentaire alors qu’elle n’est pas nécessaire au poste occupé ou prévue explicitement par le contrat de travail.

De droite comme de gauche, ils sont quelques hommes politiques à s’être opposés à la ratification du protocole de Londres. « La langue française serait-elle devenue un outil obsolète, une sorte de langue morte qui n’a plus sa place dans le monde international des affaires ? ”, s’interroge ainsi le député de droite Jacques Myard. “ Non seulement l’utilisation d’une langue étrangère peut entraîner des fautes et des erreurs au détriment de la sécurité des salariés, mais elle constitue dans la plupart des cas un handicap qui diminue la productivité des entreprises. Et le député de poursuivre : “ la croyance qu’un seul véhicule linguistique permet de se faire comprendre dans le vaste monde est non seulement illusoire mais elle est aussi suicidaire pour les entreprises françaises qui, ce faisant, négligent leurs intérêts à long terme ”. D’autant que, dans cette affaire, les seuls gagnants sont les grands groupes qui ont les moyens de déposer en masse des milliers de brevets au détriment des petites entreprises, certes performantes dans l’innovation et la recherche, mais dépourvues de structure commerciale en capacité de rivaliser.

Sénateur communiste du Nord- Pas de Calais, Ivan Renar tentait lui aussi d’infléchir, en vain, le vote de ses collègues dans l’enceinte du Sénat. En appelant à la ratification du “ Protocole de Londres ”, notait le sénateur dans son intervention le 9 octobre, “ alors même que c’est la France des Lumières qui a jeté les fondements de la propriété intellectuelle, on s’apprête donc à marginaliser notre propre langue au nom de la compétitivité de l’Europe ”. Au risque qu’elle y perde un peu plus son âme en s’adonnant au tout-anglais et en renonçant à son plurilinguisme qui fait sa richesse et son originalité…

Myard et Renar chacun à leur façon, outre les arguments économiques et financiers qui militent en faveur du maintien de la traduction des brevets, soulignent aussi à juste titre qu’à l’entreprise c’est autant une question de sécurité que de conditions de travail. Et Ivan Renar, l’homme du Nord, de conclure son propos au Sénat par deux citations venues de grandes figures du Sud. “ Les langues sont les merveilles de l’Europe ”, s’extasiait en son temps Alberto Moravia, le célèbre écrivain italien. Plus récemment, son compère Umberto Eco affirmait que “ la seule véritable langue de l’Europe est la traduction ” !

106Linguiste de renom international, titulaire de la chaire de linguistique au prestigieux Collège de France, Claude Hagège ne décolère pas, criant « Halte au pseudo-anglais dans les entreprises » !  Auteur d’une tribune publiée dans Le Monde en septembre 2007 ( il récidive en avril 2013 contre le projet de loi Fioraso), il affirmait qu’il est « contre-productif d’imposer l’anglais à tout le personnel dans les entreprises françaises. Les syndicats qui récusent cette pratique insistent sur le sentiment d’insécurité, et parfois les troubles psychologiques que cause chez les plus fragiles la pression d’une langue non-choisie ». Et d’ajouter « jusqu’à présent, personne n’a jamais apporté la moindre preuve d’un accroissement des performances commerciales qui serait la conséquence directe de l’usage de l’anglais, personne n’a jamais démontré non plus que le français n’ait pas toutes les ressources nécessaires pour exprimer le monde contemporain« .  Opposé à la ratification du « Protocole de Londres », le chercheur estime que les enjeux sont autant de l’ordre économique que linguistique et culturel. « Ratifier le protocole de Londres, c’est refuser au français la chance historique de créer en traduction sur Internet une immense base de données scientifiques et techniques d’avenir. Un vaste progamme de domination revêt aujourd’hui le masque de la mondialisation, il s’agit d’une véritable guerre pour aboutir à l’éviction du français. La francophonie est, face à l’anglophonie, le seul autre projet mondial avec des idéaux distincts. Ce n’est pas en immolant ainsi la langue française, au mépris des 50 États et régions francophones qui la soutiennent et font résonner très haut ce que la France n’ose plus affirmer comme au temps de son éclat, que l’on accroîtra la capacité commerciale des entreprises françaises ». Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents

Des machines et des hommes, selon Karp

Il est paru récemment un petit livre réjouissant et fort instructif quoique un peu inquiétant. Mystérieusement intitulé 6 et malicieusement « traduit du binaire par Ervin Karp », il est la confession d’une des vedettes du New York Stock Exchange (NYSE), la Bourse de New York.

 

 

6-3

Une star sans tête ni visage qui ne goûte guère les limousines et ne dîne pas dans les restaurants quatre étoiles. Accro au boulot, elle travaille sans relâche de 9 h 30 à 16 heures dans un bureau grand comme sept stades de football américain, situé au 1700 Mac­Arthur Boulevard, à Mahwah, au nord-ouest de New York. Elle, c’est Sniper, un algorithme du Crédit suisse. C’est même le top du top des algorithmes, ces programmes informatiques sophistiqués qui exécutent automatiquement des millions de transactions par seconde et qui, depuis le début de la crise, envahissent les marchés financiers. Des machines hyper-performantes qui pourtant ne sont pas à l’abri d’un bug. Comme ce jour d’août 2012 qui vit Knight Capital, l’un des plus gros courtiers du NYSE – 15 % du marché à lui tout seul –, perdre quelque 440 millions de dollars et 70 % de sa valeur en Bourse en moins d’une heure à cause d’un robot fou qui, en phase de test, s’est mis à acheter au plus haut pour revendre au plus bas de vraies valeurs avec de vrais dollars… Le hasard ne fait pas toujours bien les choses.

Une loi minimaliste

Mais lisez et vous comprendrez vite que Sniper et ses compères Sumo, Guerrilla, Iceberg ou Shark ont encore de beaux jours devant eux. Et ce n’est pas la récente loi de régulation bancaire adoptée par l’Assemblée nationale qui risque de les mettre au chômage. Certes, la loi met un frein au trading haute fréquence. Elle interdit ainsi d’annuler une opération moins d’une demi-seconde après l’avoir passée comme elle interdit l’annulation de plus de 80 % des ordres passés dans une même journée. Le coup de frein est cependant tout relatif puisque ces interdictions ne concernent pas les activités dites de « tenue de marché » qui représentent près de 90 % des opérations de ces automates… Tout cela peut sembler anecdotique. Sauf que ces mesures sont emblématiques du caractère minimaliste d’une loi qui, prétendant « remettre la finance au service de l’économie réelle », ne touche à quasiment aucune des activités spéculatives des banques.

 Humains contre algorithmes

Sans rentrer dans les détails, précisons que la loi dite de séparation ne sépare rien du tout. Elle se contente de « cantonner » dans une filiale un certain nombre d’activités risquées. Et quel est le critère utilisé pour juger si une activité doit être filialisée ou pas ? L’utilité. Et qu’est-ce qu’une activité utile ? C’est, nous dit le texte, une activité réalisée avec un client. Fort de quoi, ni la spéculation sur les produits dérivés, ni celle sur les matières premières agricoles n’auront besoin d’être cantonnées pourvu qu’elles soient effectuées pour le compte d’un tiers. Elles pourront donc continuer d’être alimentées par le crédit lié aux dépôts des usagers, la création monétaire et bénéficier de la garantie de l’État… Le gouvernement, bien sûr, n’ignore rien de la faiblesse de la loi. Bercy justifie même cette modération : « Une réforme d’ampleur aurait défavorisé les banques françaises ». L’argument est conforme à « l’empire de la nécessité », cet ultima ratio de toute politique, qui ne cesse d’étendre son ombre sur l’Europe. Mais gare. Comme les algorithmes vagabonds sont le signe de la révolte possible des machines, les résultats surprises d’élections ou de référendums indiquent assez clairement que les humains ne sont pas résignés à perdre la main. Jean-François Jousselin

« 6 », de Ervin Karp. Ed. Zones sensibles, 120 p., 12€06.

Poster un commentaire

Classé dans Documents

Algérie, un douloureux passé selon Mauvignier

Ils sont cousins et copains d’enfance, « Des hommes », selon le titre du roman de Laurent Mauvignier : Rabut et Bernard dit « Feu de Bois » parce qu’il sent moins « la rose que le feu de cheminée ». Un récit captivant

 

mauvignierAvec les voisins et amis, ils se retrouvent aujourd’hui en la salle des fêtes du bourg. Pour célébrer le départ à la retraite de Solange, la sœur de Bernard, celui que l’on n’appelle plus de son prénom depuis son retour au pays. Un jour de fête qui se transforme en cauchemar lorsque Bernard tend son cadeau : un superbe bijou. Personne ne comprend l’initiative du teigneux, alcoolique et « mal lavé ». A ses tentatives d’explication, hésitant et bafouillant, il ne trouve en face de lui que morgue, quolibets, paroles et regards de mépris.

Cinquante après « La question », le terrible témoignage d’Henri Alleg sur la guerre d’Algérie paru en 1958, les Éditions de Minuit récidivent avec « Des hommes » de Laurent Mauvignier. Pas un document cette fois, mais une fiction qui, à mots couverts, brise le silence sur les fractures et blessures intimes de ces hommes qui ont combattu le « fellagha » au nom de la raison d’État. Presque dans un geste de désespoir ce soir-là, plus que de vengeance ou de racisme, « Feu de bois » va commettre le geste de trop : agresser le seul homme maghrébin du village, et sa famille. Un acte inexcusable, l’acte pourtant qui révèle peut-être le mieux et le pire de tout ce qu’il a enfoui et subi depuis quarante ans, sans jamais ne pouvoir le dire et s’en libérer… Rabut se remémore alors ses vingt – huit mois de service militaire, en compagnie de son cousin, dans la banlieue d’Oran : la traque, la peur, la mort, la torture. Et l’impossibilité d’en parler à quiconque depuis leur retour à la vie civile malgré les cauchemars, les traumatismes, et ce constat qui hante leur conscience, les brûle et les détruit à petit feu jour après jour, « Feu de bois » et lui : « Quels sont les hommes qui peuvent faire ça ? Pas des hommes qui peuvent faire ça. Et pourtant, des hommes ».

Comme dans son précédent roman « Dans la foule » où Mauvignier narrait le destin tragique d’individualités à l’heure du drame collectif du Heysel lors d’une finale de Coupe d’Europe de football, le romancier trempe sa plume dans la tragédie collective franco-algérienne pour traquer l’intime, le non-dit chez des individus marqués à jamais par ce qu’ils ont fait, vu et entendu. Un roman poignant, écrit en phrases saccadées où les mots crépitent et touchent. Comme les balles sifflant dans les dunes, comme le déclic de cet appareil photo figeant à jamais le visage d’enfant de Fatiha. À lire absolument. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire

Le krach de 1929 selon Evans, Klein et Terkel

Les Américains semblent vivre dans l’euphorie quand survient le krach de 1929. En moins d’un an la crise s’étend, semant misère et chômage et entraînant dans son sillage l’économie mondiale. Un mécanisme qui, huit décennies plus tard, semble fort actuel.

 

Quatre-vingts ans se sont écoulé, mais les images restent. Celles de Walker Evans, Russell Lee, Gordon Parks (photographe noir qui deviendra réalisateur, notamment du célèbre «Shaft») ou Dorothea Lange. Pionniers du documentaire américain, ils font partie de ces douze photographes dont le concours a été sollicité lors de la Grande Dépression par la Farm Security Administration afin de défendre la politique agricole dans le cadre du New Deal – le vaste programme de réformes lancé par le président Franklin D. Roosevelt – nous donnant à voir les ravages de la crise des années 30 sur les populations des États-Unis. Mais la photographie ne sera pas le seul témoignage de cette terrible période d’une dépression économique sans précédent qui ravagera les États-Unis puis le reste du monde. Le journalisme, la littérature, le cinéma s’en saisiront avec, notamment, des œuvres marquantes telles « Louons maintenant les grands hommes – Alabama : trois familles de métayers en 1936 », livre du photographe Walker Evans et du journaliste James Agee ou, en 1939,  « Les raisins de la colère » de John Steinbeck adapté au cinéma l’année suivante par John Ford.

ZinnPour évoquer les cause du krach de 1929, crise boursière qui se déroula à la Bourse de New York entre le jeudi 24 octobre et le mardi 29 octobre, relisons l’historien américain Howard Zinn. « Le krach boursier de 1929, qui marqua le début de la Grande Dépression aux États-Unis, fut directement provoqué par des spéculations sauvages qui, manquant leur coup, entraînèrent toute l’économie avec elles ». Dans son analyse, l’économiste John Galbraith rappelait que derrière cette spéculation il y avait également le fait que, dans son ensemble,« l’économie était déjà fondamentalement malade », dénonçant notamment la mauvaise répartition du revenu. « Près d’un tiers du revenu global individuel était alors aux mains des 5 % les plus aisés de la population », souligne Zinn.

L’euphorie de la « nouvelle ère » des années 1927-1929 n’est pas sans rappeler la « nouvelle économie » des années 2000 et la politique d’argent facile qui alimentait à la hausse le marché boursier. La confusion entre banques commerciales et banques d’affaires, les procédés de vente à terme nourrissant l’euphorie financière, l’absence de transparence et la spéculation débridée des traders d’alors se révélèrent fatales et n’eurent d’égal que l’aveuglement qui précéda la chute … Le Wall Street Journal, le 4 janvier 1929, osait écrire qu’ « aucune année n’a jamais commencé dans des conditions économiques plus saines ». Or, entre 1922 et 1929, le gouffre des inégalités s’était creusé puisque 0,1 % des familles gagnaient autant que les 42 % les plus pauvres…

Dans les années qui précédèrent le krach boursier, les mouvements de protestation, dus à des inégalités criantes et au mépris des autorités, s’étaient multipliés. Dans sa remarquable « Histoire populaire des États-Unis », Howard Zinn en cite des exemples éloquents. Élu de East Harlem au milieu des années 1920, Fiorello La Guardia fut interpellé par ses administrés sur le prix élevé de la viande. Lorsque l’élu demanda au secrétaire d’État à l’agriculture, William Jardine, de mener une enquête sur ces prix excessifs, il reçut en réponse de Jardine une brochure expliquant comment utiliser la viande de façon économique… En 1928, après avoir visité les quartiers les plus pauvres de New York, « je ne pensais pas possible qu’une telle misère existât réellement », déclara le même La Guardia. En 1922, les mines de charbon et les chemins de fer se mirent en grève, et un sénateur du Montana témoigna des « récits déchirants au sujet des femmes expulsées de leurs logements par les compagnies minières ». En 1922, les ouvriers immigrés des industries textiles du Rhode Island déclenchent une grève qui échouera, mais qui fera naître une vraie conscience de classe. Au printemps 1929, après que les patrons du textile aient délocalisé leurs industries vers le Sud pour trouver une main d’œuvre qu’ils pensaient plus docile chez les Blancs pauvres, la grève éclatait en Caroline du Sud et du Nord et le Tennessee. Horaires écrasants, salaires de misère virent naître de nouveaux syndicats dirigés par les communistes, syndicats qui admettaient tous les travailleurs quelle que soit la couleur de leur peau.

Parmi les témoignages de la Grande Dépression recueillis dans l’ouvrage « Hard Times », l’un éclaire particulièrement la question raciale aux Etats-Unis, celui de William L. Paterson. « Ma mère est née esclave en 1850. Mon père était un Indien des Caraïbes », y raconte-t-il. Paterson étudiera le droit, voyagera, reviendra à New York où il intègrera le principal cabinet juridique noir de la ville et s’intéressera à l’affaire Sacco et Vanzetti. « Je me demandais à quoi ça servait de faire du droit si on ne s’impliquait pas dans les questions sociales ». Il rencontre des militants, abandonne le droit et rejoint le parti communiste. Il évoque avec acidité certaines mesures de la politique du New Deal, dont la similitude avec les mesures prises lors de la crise actuelle sont frappantes : « Roosevelt, de façon très habile, a mené à bien un programme où l’on donnait quelques centaines de dollars aux travailleurs et des millions aux banques, aux chemins de fer et à d’autres industries ». Jean-François Jousselin

 

A lire et découvrir :

Publié aux États-Unis en 1970 puis réédité en 1986 et 2009, « Hard Times », ce livre fleuve rassemblant des centaines d’interviews réalisées par le journaliste Studs Terkel entre 1968 et 1970, est pour la première fois traduit en français. On y découvre une Amérique déboussolée, saisie par la détresse, dont des millions d’habitants sombrent brutalement dans la misère. On y entend des fermiers en colère qui préfèrent détruire leurs récoltes plutôt que de les vendre à des prix misérables aux trusts de la distribution. Des chômeurs jetés sur les routes à la recherche d’un peu de pain. Des syndicalistes qui racontent les premières grèves dans l’automobile. On y rencontre aussi des racistes et des spéculateurs, sans regrets ni remords, qui parlent de leur métier de « charognards ». Ou encore un toujours membre du conseil d’administration de General Motors qui s’emporte, à 94 ans, contre la passivité des autorités d’alors face aux occupations d’usines : « Ils auraient dû leur dire « arrêtez-ça. Sortez de là ou on tire ». Et s’ils n’avaient pas obéi, il aurait fallu leur tirer dessus ». Bref, on y voit la lutte des classes exposée sans fard dans une Amérique d’avant. D’avant la seconde guerre mondiale, d’avant MacDo, d’avant Google. Des souvenirs concrets qui font étrangement écho à la situation d’aujourd’hui.

« Pourquoi les crises reviennent toujours », de Paul Krugman.

« Le krach de 1929 », de Maury Klein.

 

Chronologie :

24/10/1929 : Jeudi noir à Wall Street, en une matinée le Dow Jones recule de 22,6%.

1930-1932 : 773 banques font faillite, le taux de chômage grimpe à 24,9 %

08/11/1932 : F.D. Roosevelt est élu président des Etats Unis avec 57 % des voix.

05/07/1935 : Les salariés obtiennent le droit, au niveau fédéral, de créer des syndicats.

14/08/1935 : Première mise en place d’une sécurité sociale et d’une retraite par répartition.

Octobre 1935 : Scission syndicale et naissance du CIO (Congress of Industrial Organisation).

03/11/1936 : Roosevelt est réélu avec 61% des voix, il l’emporte dans 46 des 48 États.

25/06/1938 : Réduction de la durée du travail à 44 heures par semaine et création d’un salaire minimum.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire