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Balade au Louvre-Lens

En décembre 2012, sur l’ancien carreau de mines, était inauguré le Louvre-Lens. Entre Paris, Ostende et Bruges, ou plus simplement sur la route de Lille et de la côte d’Opale, Lens se révèle une belle étape estivale. Pour découvrir le pays minier et cette nouvelle aile du  musée national.

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Que l’on y vienne par route ou chemin de fer, ce qui  frappe  d’emblée, pourvu qu’on l’approche à pied, c’est l’intimité avec laquelle le tout nouveau Louvre-Lens s’inscrit dans cet espace qui depuis tant d’années semble avoir été oublié. Plus vraiment regardé, lu et aimé. Cela est particulièrement sensible lorsqu’on y descend, venant de la gare, par le chemin piétonnier aménagé sur l’ancienne voie ferrée par laquelle les wagonnets acheminaient le charbon extrait de la fosse et qui maintenant nous amène doucement vers le parc.

terrilD’un peu haut, en léger surplomb, se présente alors, à terre, comme une flèche brisée dont les différents segments s’articuleraient les uns aux autres, figurant encore des embarcations flottantes, légèrement aboutées les unes aux autres, au cœur d’un marécage  noir et vert. Acide. Autre figure, celle  de l’aile argentée qu’un ange aurait perdue en chutant  là, trouvant son écrin et telle  une aiguille légèrement aimantée, oscillerait, cherchant son nord et son heure, là-bas au loin, vers les deux terrils jumeaux de Loos noirs profonds et, certains jours d’hiver, mouchetés de neige. Ils paraissent hauts. Horizon ainsi fléché.

 Apparemment aussi mal agencé que les pièces d’un jeu de dominos, le tout se présente comme aléatoire, hésitant. Cela n’est pas vraiment construit, c’est juste posé. Cela repose, tout simplement, délicatement et participe de la même humidité, du même humus. Humilité de ce lieu. Et maintenant que nous y sommes, que nous sommes en bas, impression que cela nait du terrain et de l’atmosphère. Pas d’idée de pesanteur, mais au contraire, de flottements, de pulsations. Les matériaux, le verre et l’aluminium anodisé, véritable peau se combinant pour jouer d’effets et de reflets font que l’on hésite entre transparence et miroir. Tout renvoie à la luminosité des ciels et de la terre d’ici. Et ce doit être beau en toutes saisons. C’est la lumière « juste » qui est rendue, rehaussée finement, par touche, d’un ton de gris. Cette peau est elle-même une toile de peintre. Cette  lumière « naturelle » claire, douce, extrêmement douce, qui ne produit pas d’ombres sur les œuvres, nous la retrouverons dans le bâtiment principal, juste soutenue par l’apport d’un éclairage très discret.

Tout cela est extrêmement beau, délicat, fragile, fluide, léger. Rien de prestigieux, d’intimidant. Aucune violence. Pas d’arrogance. Les architectes de l’agence SANAA, tous deux japonais, Kazuo Sejima et Ruye Nishizawa, ont finement et sensiblement compris ce territoire, son histoire, ils ont su faire oublier l’architecture pour servir le lieu qui l’accueille. Pourtant leur architecture est tout, sauf « minimaliste ». Elle est subtile et  résultat d’un long travail d’épure. Incurvation des surfaces. Choix des matériaux. Circulations limpides, fluidité des espaces. Jeux des transparences, des reflets, des arrêtes et des courbes. « Nous sommes fortement influencés par l’architecture japonaise. Nous avons juste essayé de ne jamais la citer directement ». Dans son apparente simplicité, le Louvre-Lens s’impose dans une élégante perfection. En parfaite osmose avec ce qui l’entoure, il compose une peinture à la respiration apaisante.

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Rien qui ne s’apparente, ici ce serait odieux, à une autre beauté que celle là. Ce serait alors une beauté faite pour un autre pays que celui-ci. Le pays minier, l’agglomération de Lens étaient structurés socialement, culturellement par la mine. Le charbon. L’habitat, le carreau, le chevalement. Terril11_19_063Celui de Loos-en-Gohelle, voisin, est à deux pas. Il signe une autre présence artistique, plus ancienne, celle de cette fabrique théâtrale atypique « Culture commune », la scène nationale qu’anime Chantal Lamarre.  Qui mieux qu’elle connait ce territoire ? Elle qui s’emploie à recoudre le tissu social et culturel en puisant dans la mémoire et l’imaginaire pour venir à bout de tous les traumatismes et dépasser les visions trop souvent cataclysmiques que l’on a de ce pays. 

Le vaste terrain où nous sommes, vingt hectares, celui de la fosse de Lens 9-9 b, est légèrement rehaussé du fait de l’exploitation minière qui a cessé ici en 1960. La nature l’a reconquis, il est aujourd’hui  légèrement et parcimonieusement boisé. Ce parc, dessiné par la paysagiste Catherine Mosbach, se présente comme un poumon entre ville et musée. Pas vraiment des friches, c’est qu’elles sont ici en sous-sol. Remontant et trainant à la surface, crasses et déchets exposent  l’histoire géologique, l’exploitation minière et  industrielle du lieu. Ce qui apparait là, ce sont débris de pierres, de briques, de houilles, des schistes, des  poussiers, de la  terre noire, grasse, mouillée. Cela ne sera pas nié. Là, le musée étend son corps de  tout son long sur 360 mètres. C’est son lit somptueux.

Plus loin, alentour le cadastre est lâche, clairsemé, ce qui était actif semble à peine respirer, mais c’est en souffrance surtout. La mer s’est donc retirée laissant là en archipel terrils, maisons, corons, demeures de maîtres et des ingénieurs aussi. On a du mal à trouver du sens dans ce territoire brouillon qui pourtant séduit d’un coup lorsqu’on y décrypte en filigrane le signe des luttes qui fut les siennes et celui des solidarités qu’il a porté. Le Louvre-Lens, son architecture aide à cela.  On sent dans l’air la culture vive qui est la sienne. La vie est là. Cris des enfants, clameurs et chants des supporters du Racing club de Lens, le club aux écharpes Sang et Or.  Du stade Bollaert, le fameux  chaudron, montent souvent les rumeurs. Il est mitoyen.

La surprise ne vient pas d’abord des sublimes beautés des collections que la  nouvelle aile du Louvre offre ici en réparation à l’injustice faite à cette population : même quand le travail était là, elle en était écartée, alors qu’en d’autres lieux les biens culturels sont plus habituellement partagés. De cela, elle souffre encore pourtant. Pas seulement parce que privée des richesses artistiques. Non, c’est l’opprobre de cette mise en exil  qui perdure et qui fait mal. Cette impression d’être indigne, d’être mis au ban, relégué en banlieue, est si  intégrée que l’on entend  toute sorte de déclinaison du  « ce n’est pas pour nous ». Cette ouverture à l’universel, elle a su le trouver ailleurs en-elle-même et singulièrement par l’accueil vivifiant des cultures des immigrations. De cela, s’est nourrit la vie de l’esprit. Le premier miracle ? C’est l’architecture qui l’offre en donnant à voir magnifiquement le pays minier depuis la  splendide et  circulaire baie vitrée du  hall d’accueil central, en en proposant une image miroir sur  les murs d’aluminium  non pas enjolivée, lisse, mais aléatoire, embuée, troublant  notre perception. Nous cherchons à ajuster notre vue  en approchant le bâtiment. Juste une image qui « réfléchit » la beauté si singulière de ce territoire, comme l’a compris l’UNESCO en inscrivant le bassin minier à l’inventaire du patrimoine culturel mondial. Discerner à quel point c’est beau ici, si on sait y voir ! En ouvrant  sur  ce monde chaotique une large fenêtre, Le Louvre-Lens fait naitre un paysage commun. Il vient structurer l’espace, proposer du sens. Ce musée signe ce territoire. Il n’y avait plus vraiment de point de vue ici depuis le démantèlement du chevalement pour accrocher son regard, voir vraiment. Maintenant se dégagent des perspectives, bien horizontales, pour un regard aimant, caressant, qui ne domine jamais mais ouvre sur des triangulations.

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Avec  cette nouvelle aile, le Louvre trouve bien à Lens  le lieu approprié pour sortir  de ses murs et renouveler, consolider ses missions, comme le rappelait alors  Henri Loyrette, son Président-Directeur, en les confrontant à un nouveau terrain. Le Louvre-Lens est tout, sauf un dépôt d’œuvres. C’est l’approche des  collections, des actions d’éducation et de médiation artistique qui sont réinterrogées. La présentation des collections, ici temporaire, transversale, réunit ce qui à Paris est séparé en départements. En proposant un parcours chronologique construit à partir des collections du Louvre et très significatif de l’étendue de leurs richesses, la « Grande galerie du temps » témoigne de cette volonté. Cependant, le cheminement est sinueux et n’enferme pas dans la linéarité. Il s’agit d’une proposition artistique qui permet de conjuguer synchronie et diachronie. Il est toujours possible à chacun d’aller à son rythme dans ce grand espace, au gré de sa fantaisie, et de se laisser aller à des navigations imaginaires pour construire son propre musée. Pour autant, nous ne sommes pas sans carte. C’est un des apports majeurs du Louvre-Lens que d’offrir un parcours pédagogique structurant, n’enfermant pas mais faisant appel au savoir sensible  des visiteurs.  

La galerie est spacieuse et lumineuse, elle se donne à voir dans sa totalité d’un seul regard dés l’entrée et on y descend  très  agréablement. Encore l’idée d’archipel qui vient, mais d’un autre cette fois où, près des œuvres, des grappes humaines attentives circulent et se constituent autour d’accompagnateurs. Bien que les audio-guides soient remis à l’entrée, beaucoup préfèrent l’accompagnement de médiateurs dont la conviction réjouit. Ils communiquent mieux l’enthousiasme. Les questions fusent. On est curieux. Les yeux ne trompent pas. Ils sont admiratifs, de ceux qu’on ouvre aux feux d’artifices. On est un peu ébloui, étourdi. On poursuivra par un  parcours plus indéterminé. La muséographie permet de repérer au loin une œuvre qu’on approchera tout à l’heure. Au-delà du coup de foudre, il faudra d’autres promenades pour se livrer à des délectations plus tranquillement ! « Cet accrochage m’a réconcilié avec le Louvre », chuchote un visiteur déjà connaisseur du Louvre-Paris. « Là bas, avec tous ces départements je m’y perds. C’est trop vaste. Je n’arrive pas à embrasser le panorama des collections et à me situer. C’est un peu fastidieux de chercher à s’y retrouver. Ici, on comprend. On voit les choses dans le temps. La confrontation des civilisations différentes aide aussi ».

Sont là proposées, pour cinq années durant,  des pièces connues et maitresses du Louvre, comme la liberté« La liberté guidant le peuple » de Delacroix, peinture emblématique s’il en est, mais qu’on voit ici avec un autre regard. Sous l’éclairage d’ici, elle apparait alors plus pâle, moins brillante mais plus lumineuse. La mise en espace est bien différente puisqu’elle  clôt le parcours et ferme frontalement la perspective, qui est aussi celle de la période historique que recouvre le Louvre. L’interrogation sur la place centrale qui lui est ainsi donnée peut être légitime. Mais ici, à Lens, nous ne la contesterons pas, elle symbolise  artistiquement la force d’un peuple, lui permettant d’inscrire son propre chemin dans la grande histoire. Très précisément de faire peuple. En arrière de la galerie, le pavillon de verre attenant propose durant un an, comme en coulisse de la galerie, « Le temps à l’œuvre », une belle réflexion artistique sur la perception du temps.

Rubens_230dpi2Au pavillon des grandes expositions temporaires (deux par an), est présentée depuis mai « L’Europe de Rubens ». Plus de six mois après son ouverture, le succès du Louvre-Lens  ne se dément pas. Comme au stade voisin, c’est en famille et avec les amis qu’on vient. Dans le hall d’accueil sont projetées des vidéos renvoyant à l’histoire minière subtilement et sensiblement toujours présente. Il  offre des salons pour des rencontres, une salle hors-sac, un centre de ressources et à sa proximité, six laboratoires d’expérimentations pédagogiques. Au sous-sol, les réserves aux salles vitrées et transparentes sont ouvertes à la visite sous conditions. Des bornes et des établis-vidéo permettent d’approcher le travail muséal.

Jean-Paul  Decourcelles, élu à la Ville de Lens, naturellement se  félicite. « Avec plus  de 500 000 entrés dont beaucoup de Lens et de sa région, la population de Lens s’approprie le Louvre ». Reste une question : l’arrivée du Louvre-Lens suffira-t-elle pour  redynamiser l’économie de la région, revitaliser sa société ? Non, pense-t-il avec  Jean-François Caron, élu de Loos-en-Gohelle, « il faudra d’autres apports tout aussi déterminants, nous pensons seulement que c’est un point d’appui solide pour les trouver. Une force pour agir, donner confiance, nous réconcilier avec nous-mêmes ». Jean-Pierre Burdin

Le musée du Louvre-Lens est ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 18h (Dernier accès à 17h15). L’exposition « L’Europe de Rubens » se déroule jusqu’au 23/09. Accueil des groupes dès 9h. Accès par la rue Paul Bert ou par la rue Georges Bernanos
(Parkings stade Bollaert et Dumortier à Lens et parking Jean-Jaurès à Liévin).

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Kepel, le monde arabe pour passion

Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, professeur à Sciences-Po et membre de l’Institut universitaire de France, Gilles Kepel publie « Passion arabe, journal 2011-2013 » aux éditions Gallimard. Un témoignage, passionnant et érudit, sur quarante années d’immersion dans les pays arabes. Entretien.

 

 

Yonnel Liegeois – De votre premier livre « Le prophète et le pharaon, les mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine » paru en 1984 à « Quatre-vingt-treize » qui tente de dépeindre l’islam de France à partir du département de la Seine-Saint-Denis en 2012, en quoi « Passion arabe » s’en distingue-t-il ?

couv KEPELGilles Kepel – C’est un livre que j’ai écrit pendant les révolutions arabes, entre 2011 et 2013. Une mise en perspective, en fait, de ce que j’ai vu pendant ces deux ans et de ce que j’ai étudié et observé au cours de ces quarante dernières années. En ce sens, même si c’est un journal, ce n’est pas un travail de journaliste, c’est plutôt un récit qui tente donc de confronter l’expérience vécue avec ma connaissance de cet univers. Un exemple ? Il ya 35 ans, j’avais soutenu ma thèse sur les mouvements islamistes en Egypte, sur les étudiants islamistes dans les facultés. A l’époque, on considérait que ça n’avait pas beaucoup d’importance, que c’était marginal… Aujourd’hui, ces mêmes étudiants sont parmi les dirigeants, peut-être temporaires mais il n’empêche, des Frères musulmans égyptiens ! C’est un ouvrage à la première personne parce qu’il me semble que, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans cette région du monde, il me fallait confronter ma propre subjectivité aux analyses que je formule depuis une quarantaine d’années. Nos modèles d’analyse de la société ne peuvent se laisser réduire à des systèmes de pensée finis, c’est pourquoi il m’apparaissait important d’exprimer tout ça à travers le prisme d’un universitaire arabisant qui a essayé, d’une certaine façon, d’aller partout et de voir tout le monde : salafistes et laïcs, Frères musulmans et militaires, djihadistes et intellectuels, ministres et fellahs, diplômés-chômeurs et rentiers de l’or noir.

 

Y.L. – Le titre de votre livre, « Passion arabe », est au singulier. Comment expliquez-vous ce choix : c’est la passion d’une terre, d’une langue, d’une culture ?

G.K. –  On ne peut pas passer 40 ans à étudier une question, sans y mettre un peu de passion ! C’est aussi le mot « passion » dans le sens chrétien, quoique je ne sois pas croyant, dans le sens christique de la souffrance… Ainsi, le livre commence à Jérusalem, dans le quartier du Golgotha, pour se finir dans un village de Syrie, où il s’est produit un horrible massacre, qui s’appelle Mont Calvaire ! Son objectif, encore : montrer comment ces révolutions dans le monde arabe ont débuté dans l’enthousiasme pour être aujourd’hui confrontées, et particulièrement en Syrie, à une catastrophe humanitaire, à une guerre civile qui prend en otage les aspirations démocratiques du départ pour les transformer en massacres interconfessionnels et en nouvelles fractures internationales. Une ligne de fracture qui n’oppose plus comme avant bloc de l’Est contre bloc de l’Ouest, mais propose une alliance étonnante Chine-Iran-Russie avec la plupart des pays dits émergents contre une alliance toute aussi improbable qui rassemble Arabie Saoudite et Qatar, Israël, Turquie et la majorité des pays occidentaux, démocrates et djihadistes donc… Ainsi, on est face à une nouvelle ligne de faille qui croise celle où il est impératif de contrôler les marchés pétrolifères et d’empêcher coûte que coûte l’Iran de s’imposer dans le Golfe Persique, y compris avec l’arme atomique.

 

Y.L. – A vous entendre, qu’advient-il alors des enjeux économiques et stratégiques : prédominent-ils encore sur toute autre considération, y compris idéologique ?

G.K. – La question est complexe, il y a mélange des genres ! Les enjeux ethniques, culturels et religieux sont

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

présents mais ils sont à géométrie variable quand vous voyiez d’un côté une alliance, si j’ose dire, russo-chiite et de l’autre, salafo-sioniste ! D’où ce constat : se croire au départ en présence d’un conflit très clair entre démocraties et dictatures obsolètes du monde arabe pour basculer, après le soulèvement du Bahreïn écrasé dans l’indifférence générale par les forces armées saoudiennes, dans un conflit à caractère confessionnel entre mouvances chiite et sunnite. D’où le paradoxe à maintenir le cap idéologique: ce sentiment premier, après les divers printemps arabes, que cette région du monde est enfin entrée dans l’ère des droits de l’homme, ce grand enthousiasme qui envoie d’une certaine façon les arabisants à la poubelle et les orientalistes à la retraite, parce qu’ils n’auraient rien compris, pour aboutir un an plus tard à un virage à 180 degré, « c’est l’automne islamiste », « il n’y a vraiment rien à faire avec les arabes », « circulez, il n’y a plus rien à voir »… Justement, je fais partie de ces arabisants « obsolètes » qui sont allés voir et qui, en 35 voyages, ont en rapporté matière à comprendre un peu mieux la complexité de ce monde.

Y.L. –  Au terme de ce long périple, quel regard posez-vous au final sur cette région de la planète ?

G.K. – Le monde arabe s’est emparé de la démocratie et de la liberté d’expression qui lui fut confisqué à l’heure des indépendances, maintenant il lui faut parvenir à mettre en œuvre un modèle social et économique qui lui soit compatible. Tous sont fascinés par la Turquie islamiste avec son taux de croissance élevé et sa capacité à organiser, à l’image du PC chinois, le passage des paysans pauvres des villages vers les banlieues urbaines. Pour un travail posté, certes, et à bas prix, mais qui offre néanmoins un niveau de vie un petit peu plus élevé… En réalité, logique militariste et idéologie islamiste permettent surtout à une classe moyenne d’entrepreneurs barbus de faire leurs affaires ! Or, on constate que ce modèle ne marche pas et que l’Akapé turque comme l’Ennarda tunisienne, les deux partis au pouvoir, doivent s’accommoder d’une population fortement imprégnée des valeurs de laïcité et de démocratie. Les Frères musulmans, aujourd’hui, sont tiraillés entre divers courants et celui qui a accédé au pouvoir se revendique du slogan d’origine « L’islam est la solution ». : une islamisation de la société par le haut en appliquant progressivement la loi religieuse après avoir conquis le pouvoir, alors que le courant salafiste préconise une islamisation par le bas avec la rupture au quotidien des mœurs et coutumes antérieures en imposant la charia… Au final, en tant qu’universitaire, je n’ai pas être optimiste ou pessimiste quant à l’avenir, mon travail consiste avant tout à mettre à plat et à analyser les différentes forces en présence, même si l’analyse peut déplaire à d’aucuns. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

« Passion arabe » primé

Récemment couronné du prix Pétrarque décerné conjointement par le journal Le Monde et la radio France Culture, « Passion arabe » est véritablement un document passionnant. Qui promène son lecteur dans tous les pays de cette région du monde, le plonge au cœur d’intérêts et de questions d’une complexité incroyable qu’il parvient à rendre un peu plus intelligible et compréhensible. Plus qu’un simple journal qui couvrirait l’histoire récente, Gilles Kepel a surtout la mémoire vive des rencontres avec moult interlocuteurs qui balisent son quotidien de chercheur depuis plus de quarante ans. Avec lui, défilent devant nos yeux de nombreuses figures qui font l’histoire aujourd’hui dans le monde arabe, hier encore jeunes étudiants méconnus sur les campus du Caire ou d’ailleurs… Avec ces interrogations fondamentales qui courent de page en page : « que sont devenues la liberté et la justice sociale revendiquée par les « printemps arabes » ? Quel est le rôle des pétromonarchies du Golfe dans l’arrivée au pouvoir des partis islamistes ? Pourquoi le conflit entre sunnites et chiites est-il en train de détourner l’énergie des révolutions, tandis que la Syrie s’enfonce dans des souffrances inouïes ? ». Une galerie de portraits taillés sur le vif, entre humour parfois et tragédie souvent,  un « journal » émouvant à lire comme un roman-feuilleton, nourri de convictions fortes et d’une incontestable érudition. Y.L.

« Passion arabe, journal 2011-2013 », de Gilles Kepel (Ed. Gallimard, 480 p., 23€50)

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Quand l’entreprise se mord la langue…

En octobre 2007, le parlement ratifiait l’adhésion de la France au Protocole de Londres : est supprimée l’obligation de traduire les brevets dans la langue de chaque pays. Un texte qui instaurait de fait la suprématie de l’anglais mais qui, surtout, mettait en danger l’usage de la langue nationale dans chaque entreprise.Retour sur des conséquences dramatiques.

 

 

un appareil de radiothérapie à l'hôpital Jean Monnet d'Epinal (MAXPPP)

un appareil de radiothérapie à l’hôpital Jean Monnet d’Epinal (MAXPPP)

Combien sont-ils de patients à avoir subi une surdose de radiation à l’hôpital d’Épinal : 24 comme le supposait la presse à l’annonce du scandale, 170 ou 400 selon les premières déclarations du gouvernement ? De l’aveu même du ministère de la santé, ils seraient en fait pas moins de 700 malades au total, victimes de rayonnements excessifs et aux conséquences irréversibles sur leur santé. Au terme de son rapport rendu public en mars 2007, parmi divers dysfonctionnements graves, l’IGAS (l’Inspection générale des affaires sociales) pointait un fait peu banal : un matériel de radiothérapie d’une utilisation fort complexe en raison notamment de notices d’utilisation disponibles uniquement en anglais ! Plus grave encore, “ aucun document en français ne récapitule les étapes de la procédure ”, soulignait le rapport de l’IGAS. Depuis, les mêmes causes produisant les mêmes effets, 47 patients d’un hôpital de Berlin eurent à souffrir de l’implantation d’une prothèse au genou. Au point de devoir se faire réopérer : l’indication d’origine “ prothèse devant être cimentée ”, écrite en anglais, n’avait pas été traduite ! Deux cas extrêmes, certes, lorsqu’il s’agit du domaine de la santé où se joue parfois la survie du malade, qui illustrent cependant les dérives auxquelles peut conduire l’imposition d’une langue étrangère aux salariés de toute entreprise, publique ou privée… Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à le constater : au mépris de la loi, une autre langue que le français, principalement l’anglais, tente de s’imposer sur les lieux de travail.

Salariées à la GEMS, l’ex Thomson-CGR (Compagnie Générale de Radiologie) cédée au groupe américain Général Electric, Sylvie Charlier et Jocelyne Chabert savent ce que parler français veut dire, elles savent surtout combien il en coûte de vouloir faire respecter la loi dans son entreprise : avec leur syndicat CGT, il leur aura fallu pas moins de six ans d’alertes répétées à la direction et une action en justice, victorieuse, pour obtenir gain de cause : en mars 2006, malgré son pourvoi en cassation qui ne la dispense pas d’exécuter l’arrêt de la Cour d’appel, la GEMS s’est vue condamnée à payer 580 000 euros aux quatre parties civiles pour n’avoir pas traduit dans les délais impartis 58 documents en infraction, un infime échantillon de tout ce qu’avait à traduire la direction pour se mettre en conformité ! “ Les délégués du personnel et le CHSCT n’avaient cessé de signaler les problèmes rencontrés par les salariés, ceux qui ne parlent pas anglais ou qui  maîtrisent imparfaitement cette langue, dans le quotidien de leur travail ”, souligne Sylvie Charlier. Et de poursuivre : “ Une direction de la GEMS sourde à toutes nos demandes, arguant du principe que dans une entreprise multinationale, quel que soit le pays d’implantation, tous les salariés doivent parler anglais ”. Que réclamait le syndicat ? Tout simplement que les communications internes à l’entreprise comme les directives professionnelles destinées aux personnels ne parlant pas anglais soient rédigées en français…

indexSpécialiste du droit du travail et professeur à l’université de Nantes, Alain Supiot est catégorique : voir dans une langue unique la réponse à la question des langues du travail dans l’économie globalisée est un dangereux mirage ! “ Un mirage qui séduit les entreprises et les institutions communautaires, auquel le droit du travail n’a pas (encore) cédé ”, soulignait d’emblée l’éminent spécialiste lors de son intervention ( reprise dans la “ Semaine sociale Lamy ” en date du 10/09/07, N°1319)  au colloque organisé au siège de la CGT en juin 2007 sur “ Le plurilinguisme à l’entreprise ”. Outre une argumentation magistralement fondée sur la loi et sa jurisprudence, Alain Supiot constate d’abord que tout travail, “ inscrivant dans le réel la représentation de choses à fabriquer ou d’actes à accomplir ”, passe nécessairement par la médiation de la langue. Or, devant la mondialisation de l’économie et sous prétexte d’une baisse des coûts liés en particulier à la traduction, le patronat tente d’imposer comme une évidence le recours à un langage unique, l’anglais comme langue unique d’un marché unique… Plus précisément le “ globisch ”, cet idiome déjà usité d’un anglais simpliste et pratique, “ un anglais qui est à la langue de Shakespeare ce que la musique militaire est aux opéras de Mozart ”, ironise Alain Supiot. Et de rappeler les affaires évoquées précédemment (GEMS, Europ Assistance, Epinal) pour pointer les risque encourus dans une telle dérive… Or, le droit du travail, renforcé par la loi Toubon de 1994, est clair : la langue dont on doit user en principe dans une entreprise installée en France est le français, “ obligeant l’employeur à fournir une version française de tous les écrits qu’il juge nécessaire à l’organisation et à la réalisation du travail ”.

lre-300x267carrousel2Membre de l’Observatoire européen du plurilinguisme, Christian Tremblay est catégorique. “ L’entreprise n’est pas en dehors de la vie sociale et donc, si la langue joue un rôle fondamental dans la vie sociale, il en va de même à l’intérieur de l’entreprise ”. Ici comme ailleurs, plus qu’un banal outil de communication, la langue est avant tout un précieux et irremplaçable moyen d’expression. D’où sa conviction : “ à tous les niveaux, le français doit rester la langue de travail à l’entreprise. Parler, c’est exister ”. Nul sentiment de nationalisme dans de tels propos… Comme le stipulait avec justesse lors du colloque à la CGT Jean-Pierre Burdin, à cette époque responsable des questions culturelles à la confédération, “ nous ne devons pas seulement parler du tassement ou de l’écrasement du seul français mais aussi d’autres langues. Point de vision frileuse, quelle que soit la langue du pays nous ne pouvons nous résoudre à ce que la domination économique s’accompagne d’une emprise sur la langue de l’autre. Surtout que baisser les bras sur la question de la langue du (et au) travail se conjuguerait à bien d’autres reculs encore, strictement culturels ”. Faut-il interdire la pratique d’une langue étrangère à l’entreprise ? Ni Burdin, ni Supiot ni Tremblay n’expriment semblable profession de foi. Ils appellent avant tout au respect des différences linguistiques perçues comme des richesses et non des freins au développement, ils refusent juste que la pratique d’une langue étrangère revête une obligation discriminante supplémentaire alors qu’elle n’est pas nécessaire au poste occupé ou prévue explicitement par le contrat de travail.

De droite comme de gauche, ils sont quelques hommes politiques à s’être opposés à la ratification du protocole de Londres. « La langue française serait-elle devenue un outil obsolète, une sorte de langue morte qui n’a plus sa place dans le monde international des affaires ? ”, s’interroge ainsi le député de droite Jacques Myard. “ Non seulement l’utilisation d’une langue étrangère peut entraîner des fautes et des erreurs au détriment de la sécurité des salariés, mais elle constitue dans la plupart des cas un handicap qui diminue la productivité des entreprises. Et le député de poursuivre : “ la croyance qu’un seul véhicule linguistique permet de se faire comprendre dans le vaste monde est non seulement illusoire mais elle est aussi suicidaire pour les entreprises françaises qui, ce faisant, négligent leurs intérêts à long terme ”. D’autant que, dans cette affaire, les seuls gagnants sont les grands groupes qui ont les moyens de déposer en masse des milliers de brevets au détriment des petites entreprises, certes performantes dans l’innovation et la recherche, mais dépourvues de structure commerciale en capacité de rivaliser.

Sénateur communiste du Nord- Pas de Calais, Ivan Renar tentait lui aussi d’infléchir, en vain, le vote de ses collègues dans l’enceinte du Sénat. En appelant à la ratification du “ Protocole de Londres ”, notait le sénateur dans son intervention le 9 octobre, “ alors même que c’est la France des Lumières qui a jeté les fondements de la propriété intellectuelle, on s’apprête donc à marginaliser notre propre langue au nom de la compétitivité de l’Europe ”. Au risque qu’elle y perde un peu plus son âme en s’adonnant au tout-anglais et en renonçant à son plurilinguisme qui fait sa richesse et son originalité…

Myard et Renar chacun à leur façon, outre les arguments économiques et financiers qui militent en faveur du maintien de la traduction des brevets, soulignent aussi à juste titre qu’à l’entreprise c’est autant une question de sécurité que de conditions de travail. Et Ivan Renar, l’homme du Nord, de conclure son propos au Sénat par deux citations venues de grandes figures du Sud. “ Les langues sont les merveilles de l’Europe ”, s’extasiait en son temps Alberto Moravia, le célèbre écrivain italien. Plus récemment, son compère Umberto Eco affirmait que “ la seule véritable langue de l’Europe est la traduction ” !

106Linguiste de renom international, titulaire de la chaire de linguistique au prestigieux Collège de France, Claude Hagège ne décolère pas, criant « Halte au pseudo-anglais dans les entreprises » !  Auteur d’une tribune publiée dans Le Monde en septembre 2007 ( il récidive en avril 2013 contre le projet de loi Fioraso), il affirmait qu’il est « contre-productif d’imposer l’anglais à tout le personnel dans les entreprises françaises. Les syndicats qui récusent cette pratique insistent sur le sentiment d’insécurité, et parfois les troubles psychologiques que cause chez les plus fragiles la pression d’une langue non-choisie ». Et d’ajouter « jusqu’à présent, personne n’a jamais apporté la moindre preuve d’un accroissement des performances commerciales qui serait la conséquence directe de l’usage de l’anglais, personne n’a jamais démontré non plus que le français n’ait pas toutes les ressources nécessaires pour exprimer le monde contemporain« .  Opposé à la ratification du « Protocole de Londres », le chercheur estime que les enjeux sont autant de l’ordre économique que linguistique et culturel. « Ratifier le protocole de Londres, c’est refuser au français la chance historique de créer en traduction sur Internet une immense base de données scientifiques et techniques d’avenir. Un vaste progamme de domination revêt aujourd’hui le masque de la mondialisation, il s’agit d’une véritable guerre pour aboutir à l’éviction du français. La francophonie est, face à l’anglophonie, le seul autre projet mondial avec des idéaux distincts. Ce n’est pas en immolant ainsi la langue française, au mépris des 50 États et régions francophones qui la soutiennent et font résonner très haut ce que la France n’ose plus affirmer comme au temps de son éclat, que l’on accroîtra la capacité commerciale des entreprises françaises ». Yonnel Liégeois

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Des machines et des hommes, selon Karp

Il est paru récemment un petit livre réjouissant et fort instructif quoique un peu inquiétant. Mystérieusement intitulé 6 et malicieusement « traduit du binaire par Ervin Karp », il est la confession d’une des vedettes du New York Stock Exchange (NYSE), la Bourse de New York.

 

 

6-3

Une star sans tête ni visage qui ne goûte guère les limousines et ne dîne pas dans les restaurants quatre étoiles. Accro au boulot, elle travaille sans relâche de 9 h 30 à 16 heures dans un bureau grand comme sept stades de football américain, situé au 1700 Mac­Arthur Boulevard, à Mahwah, au nord-ouest de New York. Elle, c’est Sniper, un algorithme du Crédit suisse. C’est même le top du top des algorithmes, ces programmes informatiques sophistiqués qui exécutent automatiquement des millions de transactions par seconde et qui, depuis le début de la crise, envahissent les marchés financiers. Des machines hyper-performantes qui pourtant ne sont pas à l’abri d’un bug. Comme ce jour d’août 2012 qui vit Knight Capital, l’un des plus gros courtiers du NYSE – 15 % du marché à lui tout seul –, perdre quelque 440 millions de dollars et 70 % de sa valeur en Bourse en moins d’une heure à cause d’un robot fou qui, en phase de test, s’est mis à acheter au plus haut pour revendre au plus bas de vraies valeurs avec de vrais dollars… Le hasard ne fait pas toujours bien les choses.

Une loi minimaliste

Mais lisez et vous comprendrez vite que Sniper et ses compères Sumo, Guerrilla, Iceberg ou Shark ont encore de beaux jours devant eux. Et ce n’est pas la récente loi de régulation bancaire adoptée par l’Assemblée nationale qui risque de les mettre au chômage. Certes, la loi met un frein au trading haute fréquence. Elle interdit ainsi d’annuler une opération moins d’une demi-seconde après l’avoir passée comme elle interdit l’annulation de plus de 80 % des ordres passés dans une même journée. Le coup de frein est cependant tout relatif puisque ces interdictions ne concernent pas les activités dites de « tenue de marché » qui représentent près de 90 % des opérations de ces automates… Tout cela peut sembler anecdotique. Sauf que ces mesures sont emblématiques du caractère minimaliste d’une loi qui, prétendant « remettre la finance au service de l’économie réelle », ne touche à quasiment aucune des activités spéculatives des banques.

 Humains contre algorithmes

Sans rentrer dans les détails, précisons que la loi dite de séparation ne sépare rien du tout. Elle se contente de « cantonner » dans une filiale un certain nombre d’activités risquées. Et quel est le critère utilisé pour juger si une activité doit être filialisée ou pas ? L’utilité. Et qu’est-ce qu’une activité utile ? C’est, nous dit le texte, une activité réalisée avec un client. Fort de quoi, ni la spéculation sur les produits dérivés, ni celle sur les matières premières agricoles n’auront besoin d’être cantonnées pourvu qu’elles soient effectuées pour le compte d’un tiers. Elles pourront donc continuer d’être alimentées par le crédit lié aux dépôts des usagers, la création monétaire et bénéficier de la garantie de l’État… Le gouvernement, bien sûr, n’ignore rien de la faiblesse de la loi. Bercy justifie même cette modération : « Une réforme d’ampleur aurait défavorisé les banques françaises ». L’argument est conforme à « l’empire de la nécessité », cet ultima ratio de toute politique, qui ne cesse d’étendre son ombre sur l’Europe. Mais gare. Comme les algorithmes vagabonds sont le signe de la révolte possible des machines, les résultats surprises d’élections ou de référendums indiquent assez clairement que les humains ne sont pas résignés à perdre la main. Jean-François Jousselin

« 6 », de Ervin Karp. Ed. Zones sensibles, 120 p., 12€06.

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Algérie, un douloureux passé selon Mauvignier

Ils sont cousins et copains d’enfance, « Des hommes », selon le titre du roman de Laurent Mauvignier : Rabut et Bernard dit « Feu de Bois » parce qu’il sent moins « la rose que le feu de cheminée ». Un récit captivant

 

mauvignierAvec les voisins et amis, ils se retrouvent aujourd’hui en la salle des fêtes du bourg. Pour célébrer le départ à la retraite de Solange, la sœur de Bernard, celui que l’on n’appelle plus de son prénom depuis son retour au pays. Un jour de fête qui se transforme en cauchemar lorsque Bernard tend son cadeau : un superbe bijou. Personne ne comprend l’initiative du teigneux, alcoolique et « mal lavé ». A ses tentatives d’explication, hésitant et bafouillant, il ne trouve en face de lui que morgue, quolibets, paroles et regards de mépris.

Cinquante après « La question », le terrible témoignage d’Henri Alleg sur la guerre d’Algérie paru en 1958, les Éditions de Minuit récidivent avec « Des hommes » de Laurent Mauvignier. Pas un document cette fois, mais une fiction qui, à mots couverts, brise le silence sur les fractures et blessures intimes de ces hommes qui ont combattu le « fellagha » au nom de la raison d’État. Presque dans un geste de désespoir ce soir-là, plus que de vengeance ou de racisme, « Feu de bois » va commettre le geste de trop : agresser le seul homme maghrébin du village, et sa famille. Un acte inexcusable, l’acte pourtant qui révèle peut-être le mieux et le pire de tout ce qu’il a enfoui et subi depuis quarante ans, sans jamais ne pouvoir le dire et s’en libérer… Rabut se remémore alors ses vingt – huit mois de service militaire, en compagnie de son cousin, dans la banlieue d’Oran : la traque, la peur, la mort, la torture. Et l’impossibilité d’en parler à quiconque depuis leur retour à la vie civile malgré les cauchemars, les traumatismes, et ce constat qui hante leur conscience, les brûle et les détruit à petit feu jour après jour, « Feu de bois » et lui : « Quels sont les hommes qui peuvent faire ça ? Pas des hommes qui peuvent faire ça. Et pourtant, des hommes ».

Comme dans son précédent roman « Dans la foule » où Mauvignier narrait le destin tragique d’individualités à l’heure du drame collectif du Heysel lors d’une finale de Coupe d’Europe de football, le romancier trempe sa plume dans la tragédie collective franco-algérienne pour traquer l’intime, le non-dit chez des individus marqués à jamais par ce qu’ils ont fait, vu et entendu. Un roman poignant, écrit en phrases saccadées où les mots crépitent et touchent. Comme les balles sifflant dans les dunes, comme le déclic de cet appareil photo figeant à jamais le visage d’enfant de Fatiha. À lire absolument. Yonnel Liégeois

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Le krach de 1929 selon Evans, Klein et Terkel

Les Américains semblent vivre dans l’euphorie quand survient le krach de 1929. En moins d’un an la crise s’étend, semant misère et chômage et entraînant dans son sillage l’économie mondiale. Un mécanisme qui, huit décennies plus tard, semble fort actuel.

 

Quatre-vingts ans se sont écoulé, mais les images restent. Celles de Walker Evans, Russell Lee, Gordon Parks (photographe noir qui deviendra réalisateur, notamment du célèbre «Shaft») ou Dorothea Lange. Pionniers du documentaire américain, ils font partie de ces douze photographes dont le concours a été sollicité lors de la Grande Dépression par la Farm Security Administration afin de défendre la politique agricole dans le cadre du New Deal – le vaste programme de réformes lancé par le président Franklin D. Roosevelt – nous donnant à voir les ravages de la crise des années 30 sur les populations des États-Unis. Mais la photographie ne sera pas le seul témoignage de cette terrible période d’une dépression économique sans précédent qui ravagera les États-Unis puis le reste du monde. Le journalisme, la littérature, le cinéma s’en saisiront avec, notamment, des œuvres marquantes telles « Louons maintenant les grands hommes – Alabama : trois familles de métayers en 1936 », livre du photographe Walker Evans et du journaliste James Agee ou, en 1939,  « Les raisins de la colère » de John Steinbeck adapté au cinéma l’année suivante par John Ford.

ZinnPour évoquer les cause du krach de 1929, crise boursière qui se déroula à la Bourse de New York entre le jeudi 24 octobre et le mardi 29 octobre, relisons l’historien américain Howard Zinn. « Le krach boursier de 1929, qui marqua le début de la Grande Dépression aux États-Unis, fut directement provoqué par des spéculations sauvages qui, manquant leur coup, entraînèrent toute l’économie avec elles ». Dans son analyse, l’économiste John Galbraith rappelait que derrière cette spéculation il y avait également le fait que, dans son ensemble,« l’économie était déjà fondamentalement malade », dénonçant notamment la mauvaise répartition du revenu. « Près d’un tiers du revenu global individuel était alors aux mains des 5 % les plus aisés de la population », souligne Zinn.

L’euphorie de la « nouvelle ère » des années 1927-1929 n’est pas sans rappeler la « nouvelle économie » des années 2000 et la politique d’argent facile qui alimentait à la hausse le marché boursier. La confusion entre banques commerciales et banques d’affaires, les procédés de vente à terme nourrissant l’euphorie financière, l’absence de transparence et la spéculation débridée des traders d’alors se révélèrent fatales et n’eurent d’égal que l’aveuglement qui précéda la chute … Le Wall Street Journal, le 4 janvier 1929, osait écrire qu’ « aucune année n’a jamais commencé dans des conditions économiques plus saines ». Or, entre 1922 et 1929, le gouffre des inégalités s’était creusé puisque 0,1 % des familles gagnaient autant que les 42 % les plus pauvres…

Dans les années qui précédèrent le krach boursier, les mouvements de protestation, dus à des inégalités criantes et au mépris des autorités, s’étaient multipliés. Dans sa remarquable « Histoire populaire des États-Unis », Howard Zinn en cite des exemples éloquents. Élu de East Harlem au milieu des années 1920, Fiorello La Guardia fut interpellé par ses administrés sur le prix élevé de la viande. Lorsque l’élu demanda au secrétaire d’État à l’agriculture, William Jardine, de mener une enquête sur ces prix excessifs, il reçut en réponse de Jardine une brochure expliquant comment utiliser la viande de façon économique… En 1928, après avoir visité les quartiers les plus pauvres de New York, « je ne pensais pas possible qu’une telle misère existât réellement », déclara le même La Guardia. En 1922, les mines de charbon et les chemins de fer se mirent en grève, et un sénateur du Montana témoigna des « récits déchirants au sujet des femmes expulsées de leurs logements par les compagnies minières ». En 1922, les ouvriers immigrés des industries textiles du Rhode Island déclenchent une grève qui échouera, mais qui fera naître une vraie conscience de classe. Au printemps 1929, après que les patrons du textile aient délocalisé leurs industries vers le Sud pour trouver une main d’œuvre qu’ils pensaient plus docile chez les Blancs pauvres, la grève éclatait en Caroline du Sud et du Nord et le Tennessee. Horaires écrasants, salaires de misère virent naître de nouveaux syndicats dirigés par les communistes, syndicats qui admettaient tous les travailleurs quelle que soit la couleur de leur peau.

Parmi les témoignages de la Grande Dépression recueillis dans l’ouvrage « Hard Times », l’un éclaire particulièrement la question raciale aux Etats-Unis, celui de William L. Paterson. « Ma mère est née esclave en 1850. Mon père était un Indien des Caraïbes », y raconte-t-il. Paterson étudiera le droit, voyagera, reviendra à New York où il intègrera le principal cabinet juridique noir de la ville et s’intéressera à l’affaire Sacco et Vanzetti. « Je me demandais à quoi ça servait de faire du droit si on ne s’impliquait pas dans les questions sociales ». Il rencontre des militants, abandonne le droit et rejoint le parti communiste. Il évoque avec acidité certaines mesures de la politique du New Deal, dont la similitude avec les mesures prises lors de la crise actuelle sont frappantes : « Roosevelt, de façon très habile, a mené à bien un programme où l’on donnait quelques centaines de dollars aux travailleurs et des millions aux banques, aux chemins de fer et à d’autres industries ». Jean-François Jousselin

 

A lire et découvrir :

– Publié aux États-Unis en 1970 puis réédité en 1986 et 2009, « Hard Times », ce livre fleuve rassemblant des centaines d’interviews réalisées par le journaliste Studs Terkel entre 1968 et 1970, est pour la première fois traduit en français. On y découvre une Amérique déboussolée, saisie par la détresse, dont des millions d’habitants sombrent brutalement dans la misère. On y entend des fermiers en colère qui préfèrent détruire leurs récoltes plutôt que de les vendre à des prix misérables aux trusts de la distribution. Des chômeurs jetés sur les routes à la recherche d’un peu de pain. Des syndicalistes qui racontent les premières grèves dans l’automobile. On y rencontre aussi des racistes et des spéculateurs, sans regrets ni remords, qui parlent de leur métier de « charognards ». Ou encore un toujours membre du conseil d’administration de General Motors qui s’emporte, à 94 ans, contre la passivité des autorités d’alors face aux occupations d’usines : « Ils auraient dû leur dire « arrêtez-ça. Sortez de là ou on tire ». Et s’ils n’avaient pas obéi, il aurait fallu leur tirer dessus ». Bref, on y voit la lutte des classes exposée sans fard dans une Amérique d’avant. D’avant la seconde guerre mondiale, d’avant MacDo, d’avant Google. Des souvenirs concrets qui font étrangement écho à la situation d’aujourd’hui.

– « Pourquoi les crises reviennent toujours », de Paul Krugman.

– « Le krach de 1929 », de Maury Klein.

 

Chronologie :

24/10/1929 : Jeudi noir à Wall Street, en une matinée le Dow Jones recule de 22,6%.

1930-1932 : 773 banques font faillite, le taux de chômage grimpe à 24,9 %

08/11/1932 : F.D. Roosevelt est élu président des Etats Unis avec 57 % des voix.

05/07/1935 : Les salariés obtiennent le droit, au niveau fédéral, de créer des syndicats.

14/08/1935 : Première mise en place d’une sécurité sociale et d’une retraite par répartition.

Octobre 1935 : Scission syndicale et naissance du CIO (Congress of Industrial Organisation).

03/11/1936 : Roosevelt est réélu avec 61% des voix, il l’emporte dans 46 des 48 États.

25/06/1938 : Réduction de la durée du travail à 44 heures par semaine et création d’un salaire minimum.

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