À l’amateur du spectacle vivant, est proposé un panel de lectures fort diversifiées. Des textes fondateurs du théâtre populaire au théâtre militant des années 60, de l’œuvre de Michel Vinaver aux témoignages du public d’Aubervilliers. Regards croisés
L’ouvrage de Chantal Meyer –Plantureux, “ Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux ” (1), n’est pas une banale anthologie de textes fondateurs, il s’impose véritablement comme l’outil de référence pour celui qui veut comprendre et découvrir pourquoi l’idée d’un théâtre populaire fut et demeure un véritable objet de débat. Des précurseurs (Jules Michelet et Maurice Pottecher, Jaurès et Gémier…) au Front Populaire (Jean Zay et Romain Rolland, Dullin et Cocteau) jusqu’à Vilar et Malraux, Roland Barthes et Bernard Dort, l’universitaire nous présente bon nombre de textes inédits qui illustre le dialogue permanent mais souvent très polémique entre artistes et politiques. Aussi, ne faut-il pas s’étonner que parfois, face à l’impasse institutionnelle dans laquelle il se sent engoncé, le théâtre emprunte des chemin de traverse pour s’enraciner au cœur des luttes ouvrières, féministes ou altermondialistes… Une démarche dont tente de rendre compte, avec plus ou moins de bonheur à cause d’une analyse souvent trop aride et formelle, Olivier Neveux dans “ Théâtres en lutte, le théâtre militant en France des années 60 à nos jours ” (2).
Ancien attaché culturel aux Etats-Unis, l’écrivain et journaliste Frédéric Martel nous livre, quant à lui, une passionnante étude “ Sur le déclin du théâtre en Amérique, et comment il peut résister en France ” (3). Une mise en perspective fort éclairante, entre les deux rives de l’Atlantique, entre marchandisation et élitisme, de l’avenir du spectacle vivant certes compromis mais toujours prometteur ! Et pour mieux nous en convaincre encore, si besoin est, il suffit de plonger dans l’un des “ Petits cahiers de la Commune ” (4). Celui où le théâtre d’Aubervilliers est parti à la rencontre de son public : une suite de témoignages de spectateurs, hommes et femmes, jeunes ou vieux, qui en dit long sur le bonheur éprouvé quand le rideau se lève et que les projecteurs s’allument. Du public, comme ultime personnage en acte sans lequel le théâtre ne pourrait être ce “ service public ” passeur d’images, de textes et d’émotions.
Enfin, la revue Europe a consacré l’une de ses parutions à “ Michel Vinaver ” (5), auteur contemporain et ancien Pdg de Gillette France. Des “ Coréens ” en 1955 au “ 11 septembre 2001 ”, sa dernière pièce interdite aux USA, une œuvre riche et foisonnante analysée et commentée par gens de scène, écrivains et universitaires. Yonnel Liégeois
(1) Éditions Complexe, 286 p., 24€90. (2) La Découverte, 322 p., 23€. (3) La Découverte, 236 p., 17€. (4) Théâtre de la Commune, 107 p., 7€. (5) N°924, 384 p., 18€50.
« Qu’est-ce que le théâtre ? »: une somme !
Disons le d’emblée, “ Qu’est-ce que le théâtre ? ”, de Christian Biet et Christophe Triau, est une somme que tout passionné se doit d’avoir à son chevet, se doit surtout de lire… Une véritable encyclopédie vivante pour une histoire du spectacle qui l’est tout autant. Un texte riche, d’une rare intelligence mais toujours accessible pour le spectateur et lecteur du quotidien. Un ouvrage foisonnant et attrayant qui raconte le théâtre, depuis ses origines jusqu’à nos jours, sous tous les angles et facettes. Fort justement couronné par le Prix du meilleur livre sur le théâtre (Gallimard, Folio essais, 1050 p., 13€50).
Bleu-vert, telle est la couleur des yeux de Yolande Moreau! Comme la couleur de la moquette ou des papiers qu’elle projette d’installer dans la maison de “ Quand la mer monte ” ! Il est difficile de ne pas tomber sous le charme de la grande dame, tant elle respire la spontanéité. Prix Louis Delluc en 2004 pour son premier film, deux César en 2005, l’actrice est restée égale à elle-même : simple et naturelle.
“ Quand la mer monte ” ? Un film impressionniste, sensible et poétique, à l’image de la petite fille native de Bruxelles, nourrie de cette double culture familiale, flamande pour la maman et wallonne pour le papa… Une enfance dans un milieu quelque peu strict, une éducation pour le moins “ dirigée ” dans un pensionnat religieux, une adolescence rebelle et “ assez tumultueuse ”, autant de facteurs qui vont façonner l’imaginaire de la gamine. “ Mon rêve, à l’époque ? Sortir avec des garçons mais comme j’étais assez tenue à la maison, j’ai passé beaucoup de mon temps à lire de la poésie et faire de la peinture. Autant de choses que je retrouverai plus tard ”. Suivront ensuite les cours de théâtre à l’Académie, puis le théâtre expérimental dans les années 70… “ En 68, moi -aussi je me prenais pour une rebelle contre la société de consommation, c’est plus tard que l’on relativise ”.
Deux naissances, une fille et un garçon, des petits boulots pour vivre puis à nouveau le théâtre, pour enfants… “ Plusieurs années, j’ai travaillé au Théâtre de la Ville à Bruxelles où ma sœur aînée exerçait déjà son métier de comédienne. Déjà là, je n’avais pas les rôles de princesse, plutôt un emploi de comique ”. Elle y fait des rencontres extraordinaires, celle de Zouc et du clown tchèque Bolleck. Yolande Moreau le reconnaît, elle est le fruit d’un parcours atypique, nourrie au “ Lagarde –Michard ”, ce manuel scolaire de littérature qui rythmait aussi les cours des lycéens belges. Chez elle, pas de référence spontanée aux grands auteurs du répertoire, le théâtre de l’époque elle le trouve même plutôt “ poussiéreux ” … Le grand saut, sur les traces aussi célèbres que Brel le grand Jacques, il se produit dans les années 80. À son arrivée à Paris… “ Je m’inscris au cours de Philippe Gaulier, un ancien de l’école Lecoq… J’adore ce mec, j’adore ses cours et ce que j’entrevois alors du théâtre : la comedia dell’arte, le masque… Je découvre une autre liberté de parole, l’écriture. Je me mets à écrire, à arpenter les rues et fréquenter les bistrots avec mon costume et mon masque. C’est ainsi que naît en 1982 “ Une sale affaire, du sexe et du crime ” : avec un culot monstrueux, en faisant confiance à des touts petits riens, je capte l’attention du public. C’est comme avec vous en ce moment, j’aime bien passer ainsi du coq à l’âne, du théâtre au cinéma, tricoter la vie en y mettant cette indispensable petite part de rêve ”.
Le film “ Quand la mer monte ” est à l’image de ce tricotage dont raffole la belle Yolande. “ Dries porte un géant sur ses épaules, moi le masque sur ma figure… Lui règle ses comptes dans la vie, moi j’en règle d’autre sur scène. Deux univers qui n’auraient jamais dû se rencontrer… Avec le film et le spectacle qui a suivi, j’ai fait en quelque sorte mon “ deux en un ”, comme le shampoing ! ”. Comme pour le shampoing, la comédienne aime bien ce qui “ mousse ” entre les mots, toujours en réserve de ce qui relève du bavardage, elle préfère un “ cinéma d’images ”.
Avec son compère Gilles Porte, elle avait le pressentiment d’avoir fait un bon film, mais elle ne s’attendait pas à un tel succès ! Consciente d’appartenir à une famille artistique, celles des Deschiens en particulier, mais refusant de se laisser étiqueter, fière d’être Belge et de ses racines, amoureuse de cette région du Nord qui lui est familière mais n’envisageant toujours pas de prendre la nationalité française ! “ J’aime cette région au passé ouvrier où se niche un vrai sens des autres, celui de la fête et du bistrot. Le café n’est pas un endroit glauque, c’est un lieu où souvent on refait le monde ”. Yonnel Liégeois
Il y a près de vingt-cinq ans déjà, c’était le 15 avril 1989, Bernard-Marie Koltès quittait le devant de la scène… Un grand dramaturge, trop tôt disparu, dont les planches françaises et internationales ne cessent de monter les œuvres.
Emporté par le sida à l’âge de 41 ans, au sommet d’une notoriété enfin reconnue par ses pairs, le dramaturge aurait sûrement été surpris de l’ampleur de l’événement qui fut organisé en 2009 par sa ville natale : l’intégralité de ses textes lus ou joués par les plus grands noms de la scène française et européenne ! Si Koltès ne fut jamais un fervent défenseur de sa terre de naissance, c’est peu dire combien son œuvre rayonne aujourd’hui bien au-delà de Metz, au-delà de la ville – citadelle ou de la ville – garnison selon les clichés en usage. Venues d’Europe de l’Est, d’Espagne et de France, mais aussi d’Afrique, de multiples compagnies s’étaient à l’époque donné rendez-vous en ce lieu, sous la houlette de Michel Didym, le directeur artistique de l’événement et aujourd’hui directeur du CDN Nancy-Lorraine, pour faire entendre en de multiples langues colorées le verbe “ koltésien ” déjà largement ouvert au mélange des idiomes.
En 1999 déjà, Michel Didym avait tenté et osé un premier hommage à l’enfant de Metz en proposant cinq textes du “ poète des marges ”, comme certains commentateurs surnomment Bernard-Marie Koltès. “ Metz et Koltès, c’est une grande histoire, presque une histoire de légende ”, souligne le metteur en scène, “ puisque d’aucuns ont pu affirmer que Metz le détestait, et réciproquement ”. Était-il le “ Messin malgré lui ” ? Koltès a vécu plein de belles choses ici, plein d’expériences théâtrales durant sa jeunesse, il ne faut jamais l’oublier. Avant sa rencontre avec Maria Casarès, prodigieuse dans la Médée mise en scène par Jorge Lavelli à Strasbourg… Certes un père militaire, de droite évidemment, des études dans un lycée, de droite évidemment : c’est la vie de province en fait, et qui aime bien châtie bien ”, commente sans fioriture Michel Didym.
De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé sur ces colons et blancs, “ exploiteurs et racistes ”. De cette expérience, surgiront deux textes flamboyants, éblouissants dans leur âpreté et leur radicalisme, “ Le retour au désert ” et “ Combat de Nègre et de chiens ”. Une pièce qui fait fureur en 1983 sur le plateau du théâtre de Nanterre-Les Amandiers : pour inaugurer sa prise de fonction à la direction du lieu, Patrice Chéreau a décidé d’ouvrir la saison avec cette œuvre et cet auteur méconnu des spécialistes et du grand public. Un triomphe qui attire les foules et divise la critique dans une nouvelle bataille d’Hernani… En tout cas, le “ Combat ” ne laisse personne indifférent et fait rage en coulisses. D’emblée, Koltès imposait sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. “ Une œuvre scandaleuse ”, selon François Koltès, le frère de l’écrivain qui veille sur l’héritage littéraire, “ parce qu’elle évoque tous ceux qui n’ont pas leur place dans ce monde ”.
Koltès aujourd’hui, l’un des dramaturges français les plus traduits et les plus joués dans le monde ? c’est la “ déflagration ” selon le mot de Didym. “ À travers cette intégrale, je voulais montrer cette richesse inouïe et cet intérêt majeur à entendre un auteur dans ses balbutiements autant que dans sa complexité ”. Un dramaturge qui mêle les formes et les genres, du drame bourgeois au cantique des cantiques, de la tragédie à l’absurde, du pathétique au comique… Dans “ Une part de ma vie ”, le recueil des entretiens qu’il accorda à la presse écrite, Koltès manie la contradiction avec jubilation, exposant surtout son point de vue, sévère et parfois désabusé, sur l’état du monde et de notre société. Avec cependant cette conviction de fond qu’il ne reniera jamais : “ être capable toute ma vie de prendre des risques et ne jamais vouloir m’arrêter en chemin… ”. Et d’écrire à sa mère tant aimée, en 1968, alors qu’il est à la veille de se mettre au service du théâtre, “ je crois en avoir pesé tous les dangers, en avoir mesuré les “ inconvénients ”. Et pourtant, je prends ce risque avec bonheur, malgré le gouffre qui me guette si j’échoue… Je le sais. Mais pour cela, vais-je renoncer à l’espoir d’une vie pleine à déborder, d’une raison de vivre au sens plein du terme ? Renoncerai-je à tout ce que je peux apporter, si minimum cela soit-il, à tant de gens ? ”.
Koltès ne renoncera jamais. Malgré les difficultés du passage à l’écriture, malgré les soucis financiers et domestiques de l’existence, malgré les incompréhensions et contre-sens que suscite souvent son travail, soutenu au fil de son itinéraire par des hommes d’exception : Hubert Gignoux et le TNS de Strasbourg, Lucien Attoun et le Théâtre Ouvert à Paris, Patrice Chéreau et les Amandiers de Nanterre… Pour composer au final, d’une pièce à l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie. Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, “ le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps ”, souligne Brigitte Salino dans son livre consacré à Koltès. Du théâtre d’exception, autant à lire qu’à voir. Yonnel Liégeois
À lire : “ Une part de ma vie, entretiens (1983-1989) ”, de B.M. Koltès (Éd. De Minuit, 155 p., 11,45 €). “ Bernard-Marie Koltès ”, de Brigitte Salino (Stock, 352 p., 21,50 €). “ Pour Koltès ”, de François Bon (Les Solitaires Intempestifs, 76 p., 8,99 €).
Un homme, une ville
“ C’est la première fois que la ville de Metz célébre l’enfant du pays avec une telle envergure ”, soulignait en 2009 Antoine Fonte, le maire-adjoint à la culture. Pour l’élu de gauche, ancien sidérurgiste et militant syndical à la CGT, l’événement marque une véritable rupture avec l’équipe municipale précédente et concrétise l’évolution de sa ville dans une politique de démocratisation culturelle. “ Koltès ? Un humaniste, un antiraciste, un subversif dans ses écrits et sa vie… En remettant un auteur aussi riche au devant de la scène, Metz bascule enfin dans une autre époque, celle de la modernité. Metz s’affiche comme une authentique ville ouverte : une ouverture au champ des possibles entre lien social et proposition culturelle, une ouverture au spectacle vivant et à l’art sous toutes ses formes ”. Y.L.