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Monsieur « Chocolat », esclave et clown

Livre, exposition et film : un triple hommage est enfin rendu à Rafael, l’ancien esclave noir devenu clown. « Monsieur Chocolat » ? La première grande star noire de la Belle Époque !

 

 

Personne mieux qu’Omar Sy ne pouvait ressusciter au cinéma Rafael, cet artiste tombé dans l’oubli ! D’abord parce qu’il crève l’écran et se glisse avec aisance dans un rôle à la fois très physique, comique et très sensible, ensuite, selon le réalisateur Roschdy Zem, parce que dans le cinéma français d’aujourd’hui trop peu d’acteurs chocolat_hd-1noirs sont suffisamment reconnus (« bankables »… ) pour qu’un producteur accepte de miser sur leur nom dans un rôle titre. Le film repose aussi bien sûr sur l’immense talent de James Thierrée, célèbre artiste de cirque tombé dans la marmite chaplinesque dès l’enfance puisque petit-fils du génial Charlot. Un film globalement réussi grâce à la qualité d’interprétation de tous les seconds rôles, une mise en scène dynamique et la beauté des images.

Le scénario, toutefois, a pris quelques libertés avec la réalité des faits tels que les a reconstitués Gérard Noiriel dans sa biographie « Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom ». Un livre de 600 pages, fruit d’un travail colossal de l’historien, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales et spécialiste de l’histoire de l’Immigration. « En janvier 2009, j’étais encore au tout début de mon enquête. J’ignorais à ce moment-là comment j’allais m’y prendre pour concilier les exigences de l’histoire et celles de la littérature », raconte l’auteur. Pari gagné : l’ouvrage est dense, bourré d’informations historiques toujours mises en perspective, à lire comme un bon roman policier ! Il n’a pas hésité, en plus du travail de fourmi inhérent à toute recherche historique, à se glisser dans la peau d’un enquêteur, à mi chemin entre le journaliste d’investigation et le détective, retrouvant même des descendants de témoins de l’époque et les propres arrière-petits-enfants de Chocolat dans le Morvan.
Fort d’une idée originale, inclure dans son livre des lettres virtuelles qu’il adresse à « Chocolat » l’interrogeant sur sa propre vie ou lui faisant part de ses doutes et de ses interrogations au fur et à mesure que le travail avance, ce qui donne « de la chair » à l’ensemble et le rend si vivant. Bien plus qu’une simple biographie de son héros, ce ChocolatLaVeritableHistoireOK.inddformidable ouvrage est une histoire vivante de la colonisation, un décryptage de la construction des préjugés et des fantasmes liés à la couleur de la peau. Lors de ses recherches, il parvint aussi à réunir une iconographie importante : journaux d’époque, documents officiels, photos et films, le tout faisant l’objet d’une riche exposition à la Maison des Métallos à Paris. Une photo témoigne notamment de la célébrité de Chocolat : son portrait, réalisé au sommet de sa gloire en 1902, par le célèbre photographe Duguy…. Ainsi que quatre films réalisés pour l’exposition Universelle de 1900 par Clément Maurice, l’un des opérateurs des Frères Lumière.

Gérard Noiriel s’est rendu à la Havane sur le lieu de naissance de ce fils d’esclave. « Par divers recoupements, j’ai pu établir qu’il avait vu le jour entre 1865 et 1868 ». L’enfant n’avait qu’un prénom, Rafael, il n’a jamais eu d’identité complète de son vivant : ce n’est qu’à sa mort, à Bordeaux, qu’un employé d’état civil lui attribuera le patronyme de Padilla. C’est sans doute aux alentours de dix ans que le garçonnet fut acheté par un marchand espagnol du nom de Castano pour la modique somme de 18 onces. Et embarquement pour Bilbao ! Quel déchirement pour ce gamin qui n’avait jamais quitté sa communauté ni son île. Il arrive dans le village de Sopuerta où les paysans n’avaient jamais vu un noir ! Au cœur de son enquête, Noiriel note que, « traité comme un animal au point de coucher dans l’étable, Rafael découvrit une existence qui était sans doute plus horrible encore que celle qu’il avait connue à Cuba » : il est maltraité par les sœurs de Castano, le pire des sévices qu’il eut à endurer étant une opération de « blanchiment », en fait un véritable étrillage. En effet, confirme l’historien, « nettoyer, blanchir le nègre, à cette époque la plupart des européens partageait ce fantasme…. Pour eux, la couleur noire était associée à la saleté, à la sauvagerie ». Cet épisode de « blanchiment du nègre » est présent dans le film, infligé ici par des policiers parisiens à une époque différente de sa vie.

Il décide de fuir cette inhumaine condition, il se fait embaucher dans les exploitations minières de Castro-Allen : un travail de forçat, certes, mais rémunéré, avec pour la première fois un goût de liberté… Il n’est pas à l’abri des plaisanteries sur sa couleur de peau, puisqu’il est le seul noir, mais il découvre une certaine camaraderie et solidarité ouvrières. Par la suite, il fera un peu tous les métiers : manœuvre, débardeur sur les quais puis porteur à la gare de Bilbao. C’est sans doute là que son destin bascule en mettant sur sa route en 1886 le clown p6_2hd__la_noce_site_f1.highres_-_copie-1anglais Tony Grice, arrivant à Bilbao avec sa famille. Il le prend à son service comme domestique de son épouse et homme à tout faire pour son spectacle, lui ouvrant ainsi la porte de la culture circassienne…. et de l’ascenseur social qui le mènera aux sommets de la gloire. Quelques marches à grimper pour y parvenir, Grice l’emmène avec lui à Paris et se produit sur la scène du Nouveau Cirque au 251 rue Saint-Honoré. Rafael, ébloui, découvre la capitale et lors d’une promenade aux Tuileries (selon ses propres confidences à Franc-Nohain dans l’ouvrage illustré « Les mémoires de Footit et Chocolat » daté de 1907), il est interpellé par Guignol, « Eh ! là-bas le chocolat, oui toi, le chocolat ». Les enfants s’esclaffèrent en répétant « chocolat, chocolat ! », le bouche à oreille parvint jusqu’au Nouveau Cirque : il était baptisé ! Progressivement, il est intégré aux différents spectacles. « En quelques années, sa situation avait changé. Il était devenu un membre à part entière de la communauté circassienne, le compagnon jovial que tout le monde connaissait et appréciait ».

Le tout-Paris se presse au Nouveau Cirque et la représentation triomphale du 2 octobre 1890 de « La Noce de Chocolat » se donne en présence du prince Henri d’Orléans qui vient de rentrer d’exil. Un mois plus tard, dans « A la cravache », il partage une scène avec un autre clown nommé Footit : seconde rencontre déterminante ! En effet celui-ci le trouve sous-employé chez Grice. Il a déjà une très bonne réputation et est adoubé dans les colonnes du prestigieux Journal des débats. Victime des préjugés de son époque, Footit est d’abord réticent à partager l’affiche avec un noir, mais finalement l’efficacité du duo Footit et Chocolat s’impose. C’est la px_img_0858_-_copienaissance du tandem qui perdure jusqu’à aujourd’hui : Le clown blanc et l’Auguste ! Coïncidence ou prédestination au rôle ? Omar Sy commença sa carrière par le célèbre duo comique « Omar et Fred »… Les succès s’enchaînent pour Footit et Chocolat, ils deviennent tous deux à la mode, Chocolat est la coqueluche des Parisiens, toutes classes sociales confondues.
Gérard Noiriel affirme même qu’il fut « plus populaire que Joséphine Baker, vingt ans plus tard ». On lui prête des conquêtes célèbres comme La Goulue et il fut immortalisé aussi bien par Toulouse-Lautrec que par …. Félix Potin, entrepreneur vedette de l’époque. Sa plus belle conquête ? Marie Hecquet qui partagea sa vie pour le meilleur et jusqu’au pire. Rafael ne devait pas manquer de séduction et de qualités humaines, ni elle de courage pour oser affronter le double préjugé, sexiste et raciste, de son époque. Elle fut mariée à 17 ans à Giovanni Grimaldi, dont elle eut deux enfants, qu’elle quitta pour Chocolat. Petit rappel de Gérard Noiriel, « à cette époque l’épouse infidèle risquait trois mois à deux ans de prison ». De plus, « elle était prête à affronter la réprobation collective dont étaient victimes, à l’époque, les (rares) femmes blanches qui vivaient avec des nègres ». Ils vécurent une dizaine d’années au 402 sur Saint-Honoré, Marie lui servant également de secrétaire. Le succès du duo fétiche Footit et Chocolat durera 10 ans, de 1895 à 1905. Peu à peu, la concurrence se fit plus sévère avec d’autres vedettes noires émergentes : boxeurs et danseurs de ragtime et cake-walk. Chocolat redescendit les marches de la gloire, ses débuts au théâtre dans « Moise » en décembre 1911 furent très critiqués, voire méprisés. En fait, la bonne société n’était pas prête à lui donner sa chance dans un autre registre : clown noir d’accord, mais comédien tout de même pas…

Cependant dès 1908, comme en témoigne une photo prise à l’hôpital Hérold, Chocolat vient chaque semaine égayer les enfants hospitalisés : précurseur du « Rire Médecin » et autres associations qui œuvrent dans ce sens (et pour l’une d’entre elles aujourd’hui en tant qu’intervenant bénévole, un certain Omar Sy, la boucle est bouclée). Peu à peu, l’argent vient à manquer et la santé défaille. En dépit d’une souscription du Figaro en p0_4-ico-per-9849-n3_r_-_copie_4-1sa faveur, Chocolat sombre dans la pauvreté, oublié de presque tous. Il meurt dans le dénuement près de sa chère Marie, à Bordeaux en 1917. Cette dernière, qu’il n’a jamais pu épouser faute de véritable état-civil, revendiquera avec fierté dans un courrier à la presse le droit de signer « veuve Chocolat ». Laissons le mot de la fin à Gérard Noiriel dans sa lettre à Chocolat du 25 Février 2015 : « Rafael, si tu revenais aujourd’hui à Paris, tu serais certainement très surpris, car tu passerais complètement inaperçu dans la rue. Tu a été un pionnier, tu as ouvert le chemin….. Cela dit, je ne voudrais pas que tu puisses croire que les discriminations ont disparu dans notre société. On ne rit plus des Noirs comme à ton époque. Mais les stéréotypes perdurent. Aujourd’hui, ils sont associés aux images de délinquance et de terrorisme dont nous sommes abreuvés quotidiennement ». Chantal Langeard

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Norah Krief, rouge chanteuse

Sous la houlette d’Eric Lacascade et de David Lescot, Norah Krief reprend des hymnes ouvriers et révolutionnaires, des chansons de combat qui résonnent comme autant d’appels à la révolte. « Revue rouge », au théâtre Monfort à Paris ? Du 7 au 13 janvier, un spectacle rock et ardent.

 

 

La voix chaude monte du fond de la scène, elle grandit et s’étire, gagnant peu à peu le public qui fait silence. « El pueblo, unido, jamas sera vencido ! », « le peuple uni, jamais, ne sera vaincu », reprennent en chœur les musiciens. Soudain vivante et disponible, la salle se met à vibrer sous les assauts poignants de cette chanson chilienne, devenue, de par le monde, un symbole des citoyens opprimés.

norah2La chanteuse Norah Krief, corset rouge sur pantalon de cuir noir, tenue de scène brandie comme un étendard, s’avance au-devant du public. Le micro haut, elle reprend de sa voix âpre ces chants prolétariens de lutte et de résistance écrits en d’autres temps, d’autres lieux soumis à l’oppression. Une heure de concert électrique, guitares vrombissantes, la scène parcourue le poing levé comme on marche vers la victoire. Au répertoire, des chansons d’union contre la misère signées Bertolt Brecht (« Le front des travailleurs »), des textes du chansonnier Monthéus (« La grève des mères ») ou de Léo Ferré (« Les anarchistes »). Mais aussi d’autres chants moins connus, des hymnes populaires tombés dans l’oubli, tel ce « Chant de bataille » joué sur un air martial. Autant d’appels à la résistance et à la fraternité ouvrière ressurgis du passé, mis en scène par Eric Lacascade et sous la direction musicale de David Lescot.

C’est enfant, lors d’une colonie de vacances, que la chanteuse découvre certains de ces airs. « Un souvenir fort et doux, solidaire, que j’ai toujours porté en moi », se remémore-t-elle. « Tous ces textes ont en commun d’être révolutionnaires. Les gens qui ont écrit, chanté et mis en musique ces chants étaient porteurs d’utopies ». L’envie de partager avec le public ces textes de combat et de les faire entendre au présent fait naître le spectacle « Revue rouge », conçu au Théâtre National de Bretagne à Rennes. Le public applaudit, debout. Cyrielle Blaire

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Bodin, seul au travail

Par le truchement de la scène, Jean-Pierre Bodin est de retour à Chauvigny. Pour nous conter l’authentique tragédie qui se déroula à l’usine de porcelaine Deshoulières : le suicide de Philippe Widdershoven, le directeur informatique et délégué CGT de l’entreprise. Entre rire et émotion, « Très nombreux, chacun seul » donne à entendre la parole quotidienne des salariés.

Bodin4Crinière blanche et bouclée, visage de jeune premier, le dénommé Bodin a quitté sa jaquette de musicien, celle du « Banquet de la Sainte Cécile« , pour la salopette de travail ! Sans prise de tête, avec humour souvent, tendresse et émotion toujours, le conteur s’est emparé cette fois d’une matière scénique très particulière : le monde de l’entreprise et ses mutations, de l’ère paternaliste aux nouveaux modes de management, de la productivité aux comportements mortifères.

« Très nombreux, chacun seul » s’appuie sur des paroles recueillies au fil de rencontres avec des travailleurs de Saint Junien, Niort, Châtellerault et, à Chauvigny, petite ville de la Vienne et siège de l’ex-entreprise Deshoulières, celles des anciens collègues de Philippe Widdershoven. En mars 2009, il se donnait la mort, dénonçant dans une lettre le harcèlement dont il était victime et réclamant que son geste soit reconnu comme accident du travail. A la découverte du tragique fait divers, la réaction du comédien est évidente, « la question de la souffrance au travail s’impose alors comme incontournable ». Avec la complicité de Jean-Louis Hourdin (metteur en scène) et d’Alexandrine Brisson (cinéaste), la recherche s’affine et se précise, la collecte de textes d’auteurs (Simone Weil, François Bon, Bertolt Brecht…) s’ajuste aux paroles populaires et ouvrières, surtout la rencontre avec Christophe Dejours (psychiatre et psychanalyste, chercheur au CNAM, le Conservatoire national des arts et métiers) s’avère déterminante. Le spécialiste de « la souffrance au travail » accepte d’être filmé pour que sa parole d’expert vienne éclairer le récit. Un récit donc à voix multiples, à la démarche ludique et festive de Bodin s’intercalent à épisodes réguliers les interventions claires et fondées de Dejours, encravaté et sobrement filmé.

Bodin7Point de compassion morbide avec Jean-Pierre Bodin, pas de discours lénifiant sur les méchants patrons et les pauvres ouvriers, avant tout un regard bienveillant sur l’humaine condition ! On songe plus à Hugo qu’à Zola, à la chanson de Jacques Brel où l’on rit et l’on danse aussi à l’heure de la mort, du deuil et de la souffrance… Comme premier sursaut de révolte et d’espérance pour oser crier enfin « plus jamais çà » : plus jamais perdre sa vie au travail en croyant la gagner, plus jamais accepter des cadences infernales au détriment de sa santé, plus jamais sombrer dans l’isolement des évaluations personnalisées au mépris de la fraternité et de la solidarité !

Ni Bodin, ni Dejours ne sont dupes : il n’y a pas de fatalité, si l’entreprise est devenue un enfer pour l’autre, partenaire ou collègue, nous en sommes aussi acteurs et complices ! Par notre silence devant le harcèlement que subit notre voisin d’atelier ou de bureau, la peur de l’affrontement avec la hiérarchie, notre crainte d’être la prochaine victime.Bodin3 Pour preuve, ce désopilant « cabaret du scandale » orchestré par Bodin le clown qui nous conte avec un humour acidulé les règles des « nouveaux managements » pour ne point penser la souffrance, ce crabe hideux qui ronge la conscience de chacun.
Qu’on ne s’y trompe point : « Très nombreux, chacun seul », selon la formule pertinente de Christophe Dejours, est d’abord poing d’espérance pour armer les consciences. Au théâtre du Soleil, un spectacle de salubrité publique ! Yonnel Liégeois

A l’issue des représentations : le 05/01/16, rencontre avec la FNSAC-CGT (Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle); le 06/01/16, rencontre-débat avec Christophe Dejours et Benoît Hamon (l’ancien ministre de l’Éducation nationale et député des Yvelines se bat pour que le « burn-out » soit reconnu maladie professionnelle).

Représentation le 16/01/16, à 18h, au Théâtre Sénart, scène nationale.

« Essayons !
La geste du geste
Un poème hommage à l’ouvrage de l’ouvrier
Sur la dignité du travail
Sur la fierté d’être précis et le précieux du faire
Sur le bonheur d’être par son action utile et au cœur de la communauté,
indissociablement lié à elle
Sur la fraternité aujourd’hui oubliée : l’autre est nuisance dit-on
Sur l’espoir de retrouver un vrai et juste temps, un vrai et juste espace pour que se
développent les choses humaines.
Un chant joyeux contre ceux qui bafouent le vivant. Se dresser avec des poèmes, des
pensées, des chants, des images de vraies vies et de la musique, pour que cesse
l’arrogance de ceux qui détruisent la pensée, l’âme, le cœur et le corps des femmes et
des hommes ».
Jean-Louis Hourdin

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De Desnos à Koltès, un théâtre riche d’émotions

La scène hexagonale explose de spectacles de grande qualité. Des planches du Français à celles de la Comédie de Saint Étienne, de Chaillot à L’épée de bois, de l’Odéon au Dejazet, de la Comédie des Champs-Élysées à L’Atelier… A l’affiche, Strindberg et Koltès, Desnos et Vinaver, Miller et Molière, Morel et Michalik : que du beau monde au balcon !

 

 

 

Ils sont là, les deux « monstres sacrés », comme les surnomme avec affection Arnaud Meunier, le jeune metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne. Planqués derrière la façade de la maison, prêts à s’étriper dans le jardin, Catherine Hiegel et Didier Bezace ! Deux bêtes de scène qui s’emparent avec gourmandise et gouleyance du « Retour au désert » de Bernard-Marie Koltès, un frère et une sœur qui se disputent la propriété du lieu sur fond de guerre d’Algérie, dans une ambiance familiale qui fleure bon la province profonde, au cœur d’une société de petits bourgeois parvenus et bien décidés à défendre leurs intérêts dans une cité et une France dont les certitudes se fissurent au cœur d’un conflit

Co Sonia Barcet

Co Sonia Barcet

fratricide : Français de métropole et Français d’Algérie, autochtones et immigrés, européens et arabes… Les répliques fusent, les claques pleuvent, l’OAS veille, la folie squatte le plateau, les cafés arabes explosent, l’humour aussi !
Koltès connaît bien son petit monde, lui l’enfant de Metz et fils de militaire. « J’avais douze ans au temps de la guerre d’Algérie, mon collège était au cœur du quartier arabe », raconte le dramaturge. C’est à cet âge que tout se décide, « en ce qui me concerne, c’est probablement cela qui m’a amené à m’intéresser davantage aux étrangers qu’aux Français. J’ai très vite compris que si la France vivait sur le seul sang des Français, cela deviendrait un cauchemar, quelque chose comme la Suisse ». Un an avant sa mort, il écrit en 1988 « Le retour au désert ». Une œuvre montée aussitôt par Patrice Chéreau, son compagnon de route artistique, avec Jacqueline Maillan et Michel Piccoli : un triomphe ! Comme le sera, à n’en pas douter, la prestation du couple Hiegel-Bezace au cours de la longue tournée qui débute. Le génie de Koltès ? Avoir traité un sujet grave, l’accueil de l’autre ou de l’étranger, avec une incroyable et explosive dose d’humour. Une distribution éblouissante, une mise en scène étonnante, certainement l’un des spectacles majeurs de la saison.

pereAu même titre que « Père » d’August Strindberg, mis en scène par Arnaud Desplechin à la Comédie Française ! Encore une histoire de famille, et de militaire, où père et mère se disputent l’autorité et l’éducation de leur fille. Un huis-clos étouffant, dans cette version conjugale de « vipère au poing » avant l’heure… Là-aussi, les répliques fusent, assassines, là-encore la folie guette et s’abat sur les personnages. Folie d’une mère prête à tout pour faire valoir ses droits, étonnant plaidoyer féministe à une époque où l’épouse n’a que la liberté de vaquer au bonheur domestique, folie d’un père dont l’autorité absolue, plus que la virilité, est bafouée au plus intime de son être. Anne Kessler et Michel Vuillermoz, deux autres « bêtes des planches », sont pathétiques de vérité dans les rôles-titres. La salle retient son souffle, la scène balbutie d’émotion : sommes-nous encore au théâtre tant la réalité semble l’emporter sur la fiction, sommes-nous au cœur de déchirures contemporaines qui hantent bien des couples face à la dictature de l’enfant ou des parents ? Strindberg visionnaire de la libération des sexes et des mentalités, Desplechin chef d’orchestre éclairé des tragédies intimes dans la simplicité et la nudité du plateau.
Et un autre couple, Pauline Masson – Gabriel Dufay, embrase les planches de Chaillot avec leur « Journal d’une apparition » : c’est beau, c’est fort, l’amour proclamé de Robert Desnos à sa dulcinée ! Un spectacle ciselé à la perfection, un duo d’acteurs qui irradie de présence par la seule force poétique du verbe. Sensualité des corps, ivresse des mots, là aussi l’amour semble folie quand la passion est à ce point débordante et dévorante. Robert et Yvonne, Robert et Youki, le « Journal d’une apparition » et « J’ai tant rêvé de toi » : deux figures de femme déterminantes dans la vie de Desnos, deux recueils-poèmes qui proclament à tout va combien seul l’amour, conjugal-fraternel-filial, est moteur de vie. Amour réel, amour rêvé, chair ou fantôme ? Peu importe au final, dans un pas de deux enivrant, et d’une beauté presque indécente face à la laideur de nos faubourgs, Masson – Dufay nous emportent dans une cascade de délires et d’émotions. A y noyer toutes nos illusions, à irriguer nos plus intimes passions.

Co Thierry Depagne

Co Thierry Depagne

Alors que c’est une cascade de sang qui inonde au final la scène des ateliers Berthier, Porte de Clichy… Avec « Vu du pont » la pièce d’Arthur Miller écrite en 1955, retraduite et mise en scène par le belge Ivo van Hove, l’Odéon fait fort ! L’histoire de deux immigrés italiens qui, faute de travail au pays, entrent illégalement aux États-Unis pour tenter de survivre, une histoire dont la modernité résonne étrangement à nos oreilles en ces temps perturbés. Là encore, des couples d’acteurs à forte personnalité, d’une extraordinaire présence sur le plateau, en particulier Charles Berling et Pauline Cheviller, Eddie et Catherine, le docker de Red Hook à proximité de Brooklyn et sa nièce. Un attachement viscéral de l’un pour l’autre, qui tourne à la tragédie lorsque la jeune fille décide d’épouser Rodolpho, le beau clandestin. Une pièce qui, au cœur de sa temporalité – l’immigration outre-Atlantique dans les années 50 – et des spécificités culturelles transalpines – le code de l’honneur et le poids de la parole donnée -, nous plonge dans la modernité la plus tragique : l’accueil de l’autre, la fuite de sa terre pour survivre à la faim et à la misère, le choc des cultures. Une œuvre d’une rare intensité, servie par une pléiade d’artistes de grand talent. Dans un dispositif scénique original, qui nous permet d’appréhender la complexité des tourments et des sentiments de chacun des protagonistes sous toutes leurs facettes.
Pour le public français, d’un côté une œuvre de Miller à découvrir et de l’autre un texte à redécouvrir, « L’avare » de Molière mis en scène par Jean-Louis Martinelli au Dejazet. Cet avare Harpagon, si avaricieux qu’il ne vous donne pas le bonjour mais vous le prête seulement, se présente sous les traits de Jacques Weber. Non pas donc un personnage chétif qui préfèrerait mourir de faim devant sa cassette plutôt que de s’en séparer, mais un maître de maison à la puissante carrure qui en impose à chacun par son physique… En élisant Weber dans le rôle-titre, étonnamment sobre à l’opposé de la démesure qui caractérise parfois son jeu, Martinelli porte un regard décalé sur cet emblématique personnage de comédie. Et si tout cela, en fait, n’était pas aussi risible qu’on le pense ? Avec, énigmatique baisser de rideau, cette volte-face qui bascule de la farce au tragique : la mort, au final, comme ultime remède à tous nos vices.

La mort, la fin d’un temps, la nostalgie de l’enfance… Avec « Hyacinthe et Rose« , l’un qui était coco et l’autre catho, François Morel nous plonge avec délices en cette époque insouciante où les enfants partaient encore en vacances chez leurs grands-parents ! Un regard amoureux, mais non sans guerres picrocholines, sur ces adultes déroutants pour le petit d’homme. Un spectacle plein de fraîcheur et de saveur, une adaptation du beau livre au titre éponyme que l’ancien de la bande aux Deschiens a publié quelques années auparavant. Un spectacle à voir en famille, au même titre que « Le cercle des illusionnistes » sorti de l’imaginaire fantasque d’Alexis Michalik et couronné depuis par trois Molières ! Une troupe virevoltante d’énergie, avec changements de costumes et de décors à vue, pour nous conter les tribulations de deux génies hors du commun, le magique Robert Houdin et son compère d’un siècle finissant, Georges Méliès. On saute à pieds joints, et avec grand plaisir, dans ce cercle des illusionnistes qui nous conduit de l’ère du kinétographe à l’invention du cinématographe. Avec tours de magie sur scène et projection de quelques films d’époque à la clef.

PhotoLot LaDemande21

Un moment de théâtre festif, avant de retrouver les tracas quotidiens et « La demande d’emploi » pour certains. Écrite à l’aube des années 70, la pièce de Michel Vinaver n’a rien perdu de sa pertinence. Bien au contraire, dans la mise à nu qu’il orchestre sur les planches de L’épée de bois, l’un des hauts lieux de la Cartoucherie si convivial et chaleureux avec les théâtres de l’Aquarium, de la Tempête et du Soleil, le metteur en scène René Loyon en dévoile les subtiles richesses et questionnements : comment vivre et réagir, se reconstruire et non se détruire, lorsqu’on est soumis au feu des questions incessantes d’un chasseur de têtes sans scrupules ? Chômage, perte d’emploi mais bien plus encore : perte d’identité et d’estime de soi, perte des repères et du goût à la vie… Dans un chassé-croisé infernal, les répliques fusent et s’emmêlent à l’identique de la vie des trois protagonistes, père-mère-fille, percutés en pleine crise économique autant qu’existentielle. « Cette pièce est une tentative pour faire sourdre l’évidence, tant en ce qui concerne l’individu que la famille, qu’il n’existe pas un dedans distinct d’un dehors, qu’il n’existe aucune intégrité possible », écrit Michel Vinaver en 1973. « L’homme n’atteint, à la limite, l’intégrité que dans le passage à la folie, au suicide, lorsque, la contradiction devenant insoutenable, il craque, il vole en morceaux ». Propos prémonitoires à une réalité aujourd’hui tragiquement coutumière, de la belle ouvrage scénique à voir de toute urgence.
Yonnel Liégeois

Le partenariat entre la Maison des Métallos (01.47.00.25.20) et l’UFM-CGT, l’Union fraternelle des métallurgistes, se poursuit en cette saison 2015-2016. Avec, pour l’heure, trois spectacles à tarif préférentiel (8€, au lieu de 14€, en déclinant à l’accueil le mot de passe UFM) : « Soulèvement(s) », « Sem’elles » et « Kyoto forever 2 ».

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Godot et les autres…

Nous attendions impatiemment l’ami Godot, au pied de notre arbre, lorsque sont apparus sur scène des personnages aussi disparates qu’Andromaque et Zazie, les amoureux de Marivaux, les morts-vivants d’Hanokh Levin et les vacanciers de Gorki. Non point une nouvelle querelle entre anciens et modernes, juste quelques belles propositions théâtrales qui interrogent notre temps.

 

 

 

Grecs contre Troyens ? Si le thème de la guerre, toile de fond de la tragédie racinienne, nous renvoie à des conflits contemporains de longue durée (Palestiniens et Israéliens, Kurdes et Turcs, Sahraouis et Marocains…), le metteur en scène Frédéric Constant a fait le choix de situer la temporalité d’Andromaque entre deux conflits, dans les années 20. L’amour peut-il être plus fort que la mort, la paix des cœurs peut-elle subvertir une illusoire « paix des braves » ? D’hier à aujourd’hui, l’histoire se répète, amère, lorsque le chantage d’une hypothétique alliance l’emporte sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, lorsque le discours des puissants à régenter et découper la carte du monde nie ou étouffe la parole des manants. Terrible constat, prélude à de nouvelles hostilités ou à une sempiternelle errance, magistralement orchestré sur les planches de la Maison de la culture de Bourges, un spectacle désormais en tournée…
Et quand il s’agit d’errance, Estragon et Vladimir en connaissent un rayon ! Au pied de leur arbre, chaque soir à la tombée de la nuit, les héros de Beckett attendent l’arrivée de l’autre, un certain Godot qui leur tendra EN ATTENDANT GODOTsûrement la main, qui leur offrira probablement un avenir meilleur, qui mettra certainement fin à leur histoire qui n’a pas de sens… Pourquoi revenir sans cesse au même endroit, sans jamais pouvoir l’identifier ou le reconnaître, sinon d’être mû par cet incroyable espoir d’un ailleurs autrement plus désirable ? « En attendant Godot résonne aujourd’hui avec une forme d’évidence », soulignent les trois metteurs en scène (Marcel Bozonnet, Jean Lambert-Wild, Lorenzo Malaguerra), « en ces temps de flux migratoires où des populations entières cherchent à échapper aux guerres fratricides, aux famines, à la pauvreté, à l’absence concrète d’une possibilité d’avenir, ancrer la pièce dans la tragédie d’aventures humaines qui se déroulent à nos portes, et parfois sous nos yeux, nous permet de la faire entendre sous un jour nouveau à nos contemporains ». Une gageure parfaitement réussie entre humour et désespoir, avec une brochette de comédiens et comédienne absolument prodigieux, vraiment un Godot à ne pas manquer au Théâtre de l’Aquarium !

De l’errance territoriale à l’errance sentimentale, il n’y a qu’un pas que franchit allègrement Marivaux ! L’amour est encore aveugle en ce début du Siècle des Lumières qui, plus tard, écarquillera les yeux à plus d’un. Sous couvert d’une charmante badinerie entre Arlequin, Silvia et son Prince, l’auteur de « La double inconstance » met pourtant le doigt là où ça fait mal : le pouvoir absolu des puissants, l’inégalité manifeste entre hommes et femmes, la rouerie instituée comme art majeur de la séduction… De la comédie certes fine et légère pour mieux énoncer en fait, « soixante ans avant la période révolutionnaire et avec cet air de ne pas y toucher qui le caractérise », précise le metteur en scène René Loyon, « les signes avant-coureurs des idées nouvelles qui prendront corps dans les luttes contre l’arbitraire monarchique, les privilèges exorbitants des classes PhotoLot LaDouble29supérieures et les injustices en tout genre »… Des couleurs chatoyantes, des répliques cinglantes, un décor minimaliste, une interprétation fraîche et enlevée où la beauté de la langue le dispute à la cocasserie des ébats amoureux.
Une révolution des mœurs et des consciences qui a sonné, deux siècles plus tard, lorsque Zazie tente désespérément de prendre le métro ! Las, c’est jour de grève et toute tentative sera vaine… La preuve déjà que le peuple ne s’en laisse plus compter : l’imagination a pris le pouvoir, la révolte gronde, la liberté est en marche, la femme est devenue rebelle, mieux encore la folie s’est emparée du langage ! A l’image de Zazie, la gamine au parler vert et dru, l’enfance du monde se pare de nouvelles couleurs, l’échelle des valeurs est renversée : à l’absurdité de l’univers des adultes engoncé dans le monde des apparences et des faux-semblants, avec « Zazie dans le métro » paru en 1959, Raymond Queneau invite chacun, entre humour et cruauté, à bousculer les codes, tant de classe que de sexe, à réinventer son rapport à l’autre et au monde. Pour qu’émergent une parole nouvelle, un « être-au-monde » poétique et subversif qui n’aurait point déplu au regretté Édouard Glissant !

De l’humour, encore et paradoxalement, avec le « Requiem » d’Hanokh Levin, l’ultime pièce du grand dramaturge israélien disparu en 1999. Et pourtant, qu’y a-t-il de drôle dans le périple d’un pitoyable fabricant de cercueils à l’heure de la mort de sa femme et de la sienne proche ? Sa mesquinerie, son égoïsme, son machisme, son avarice justement qui ont balisé le cours de sa piètre existence et dont il prend conscience à l’heure où sonne le gong… A la recherche d’un médecin, d’un sauveur pour sa femme et inconsciemment pour lui-même, sa quête se transforme en un authentique parcours initiatique, révélateur de la double face du monde : des putains qui puent le hareng, des aristos qui rotent le poivrot, des apothicaires qui suintent le barjot mais aussi un cocher qui parle à son cheval, des fleurs qui sentent bon, un tapis de plumes aussi doux que la neige, des anges qui descendent du ciel… Le double visage de notre humanité en fait, entre vie et mort, tendresse et cruauté, poésie et crudité, rire et tragédie ! « Avec cette pièce, nous sommes à la croisée des chemins », commente la metteur en scène Cécile Backès, « où le poète mêle les genres entre IMG_9591-Rfiction et propos philosophique ». Un théâtre de tréteaux où l’image donne à penser quand tombent les masques à l’heure de vérité, quand la féérie scénique transcende les plus sordides réalités, quand les senteurs de la vie repoussent les odeurs de la mort. A la rigidité cadavérique et à l’immobilité d’un cercueil, peut-être vaut-il mieux encore s’accrocher à la plus faible lueur d’espoir et caracoler derrière la carriole de « Mère Courage » ? De Brecht à Levin, la filiation semble évidente entre mystique et épopée existentielle.
Et c’est la vision d’un même monde qui s’effiloche sous le regard des « Estivants » de Gorki. Ces nantis, fonctionnaire – médecin – écrivain – rentier, ont l’habitude de se retrouver entre eux chaque été. Cette année-là, avant la révolution d’Octobre, un peu plus moite et poisseux qu’à l’ordinaire… Les amours se font et se défont à l’ombre des parasols, amitiés et inimitiés aussi, jalousies et rancœurs explosent, d’aucuns dénoncent cette vie insipide et oiseuse tandis que les autres se complaisent en bourgeois parvenus et véreux. Gorki a choisi son camp, sa démonstration est impitoyable, sans indulgence : sous les beaux habits et les bonnes manières, hommes et femmes ont sacrifié leurs idéaux de jeunesse sur l’autel de la suffisance, ils sont déjà vieux avant même d’avoir vécu… Dans cette micro-société que nous dépeint le dramaturge russe, là encore seules les femmes semble porter un regard d’espoir face à l’à- venir : Que faire ? Les mots ne suffisent plus, affirment à leur façon Maria et Warwara, les « Mère Courage » de Gorki, il est l’heure que le monde tremble et bouge ! « Les estivants » ? Superbement imagée par Gérard Desarthe sur les planches de la Comédie Française, la mise en scène d’une catastrophe annoncée ! Yonnel Liégeois

A noter aussi :
– Du 07 au 22/03, le 17ème Printemps des Poètes orchestré par l’infatigable Jean-Pierre Siméon, avec moult initiatives en France et dans le monde pour attiser l’insurrection poétique. Avec une mention particulière pour l’original « Ciné Poème » à Bezons, présidé par la comédienne Brigitte Fossey.
– Du 11 au 28/03, le Tarmac fête de « [D]rôles de Printemps » ! Performances, danse et théâtre en compagnie de six créateurs du monde arabe, trois hommes et trois femmes qui vivent et travaillent en Égypte, en Tunisie et au Liban.

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Didier Eribon, la honte des origines

Un jour, nombre d’entre nous ont du quitter leur famille modeste pour aller étudier et se réaliser dans un autre milieu social et culturel. Non sans honte et douleur, parfois refoulées. Dans « Retour à Reims », le sociologue Didier Eribon les évoque sur la scène de la Maison des Métallos.

 

 

Très jeune, il part de chez ses parents. Sans se retourner, quittant plein de rage celle qu’il appelle « la ville de l’insulte » où il n’a cessé de subir l’homophobie ambiante et particulièrement celle de son propre père… Son goût immodéré de la lecture le pousse à vouloir approcher d’autres mondes, sous d’autres cieux plus tolérants. retour_a_reims26« Je pensais qu’on pouvait vivre sa vie à l’écart de sa famille et s’inventer soi-même, en tournant le dos à son passé et à ceux qui l’avaient peuplé », écrit-il. De fait, il ne revint pas pendant plusieurs décennies, ne gardant qu’un contact épisodique avec sa mère. A la mort du père, aux funérailles duquel il n’a pas assisté, il la retrouve. Cette confrontation douloureuse est le socle de « Retour à Reims », l’adaptation théâtrale de son livre au titre éponyme, mis en scène avec beaucoup de subtilité par Laurent Hatat à la Maison des Métallos. Dans une scénographie épurée, il alterne habilement les dialogues entre la mère et le fils (interprétés pas Sylvie Debrun et Antoine Mathieu, tous deux excellents) et les monologues d’introspection de l’auteur.
Il découvre que « le retour dans le milieu d’où l’on vient … est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié ». Sa mère le guide sur le chemin des souvenirs refoulés en étalant devant lui de vieilles photos, en lui rappelant le dur labeur qu’ils ont assumé toute leur vie, son père et elle : il comprend ainsi le terrible déterminisme social qui a écrasé ses parents et notamment son père. « L’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Progressivement, il remet en cause « l’idée, évidente en apparence, que ma rupture totale avec ma famille pouvait s’expliquer par mon homosexualité, par l’homophobie foncière de mon père et celle du milieu dans lequel j’avais vécu…. RetourAReims-01pour éviter de penser qu’il s’agissait tout autant d’une rupture de classe avec mon milieu d’origine ». Du conscient du brillant intellectuel de gauche qu’il est devenu, émerge un constat affligeant : « mon marxisme de jeunesse constitua donc pour moi le vecteur d’une « désidentification » sociale : exalter la classe ouvrière pour mieux m’éloigner des ouvriers réels ». Et d’ajouter qu’il « il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ». De ce constat, lui vint la nécessité de publier en 2009 « Retour à Reims » : un témoignage sur la honte…d’avoir eu honte de ses origines prolétaires.

Bien évidemment, ce récit fait écho à l’œuvre incontournable d’Annie Ernaux, qui écrivit son « Retour à Yvetot » en 2013 et n’a de cesse d’investir le champ du déterminisme social. De Didier Eribon, elle dira d’ailleurs qu’il est « difficile de rendre compte de toute la réflexion et de toute l’émotion que suscite la lecture du livre ». Pourtant, s’ils sont bien frère et sœur de transfuge, leur vécu et leur approche sont assez différents : conscience tardive et analysée de façon sociologique chez lui, réalité frontale reçue en pleine figure dès le plus jeune âge pour elle. Dans « Le vrai lieu », un livre d’entretiens avec Michelle Porte, elle parle d’« expérience précoce de la pauvreté » avec, rapidement, l’envie rageuse de témoigner. « Quand j’avais 22 ans j’ai noté dans mon journal « j’écrirai pour venger ma race ». Je voulais dire, la classe sociale dont je suis issue », confie-t-elle.
armoiresCe qu’elle fit, dix ans plus tard, dans « Les Armoires vides » en écrivant « contre une forme de domination culturelle, contre la domination économique… contre la langue que j’enseigne, la langue légitime, en choisissant d’écrire dans une langue qui véhicule des mots populaires et des mots normands… ». Le maniement alerte de cette plume de combat n’évite pas le malaise douloureux lié au fossé culturel qui l’éloigne, malgré elle, de sa famille qu’elle continue de fréquenter. Selon elle, une douleur due au fait que les parents « veulent qu’on soit plus instruit qu’eux… mais qu’on reste identique…. qu’on ne les perde pas en cours de route. Il y a une double contrainte, s’instruire et rester pareil ».

Les générations se succèdent, mais c’est pourtant la même souffrance qu’une jeune agrégée de lettres, lorraine d’origine italienne, exprimera plus tard dans un livre qui rendait hommage aux mineurs et sidérurgistes. Notamment à son père Angelo, syndicaliste et militant communiste, devenu maire de sa ville Audun-le-Tiche. Elle s’appelle Aurélie Filippetti. Dans « Les derniers jours de la classe ouvrière », elle évoque elle-aussi cette « putain de glorieuse mission suicide que ses parents lui avaient de toute éternité confiée : réussir, faire des études. Agent double ». La mission accomplie, elle constate alors douloureusement avoir l’impression d’être « …irrémédiablement passée de l’autre côté, d’avoir trahi par loyauté à la cause, trahi par fidélité ». Quant au sentiment de honte, « c’est venu petit à petit, ça se glisse sans qu’on y prenne garde…Une ombre de différence comme un goût de râpeux dans la bouche ». classeLors d’un entretien accordé en 2004 à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, elle tentait d’expliquer ce malaise : « Comment vous dire ? Comme une forme de dédoublement de la personnalité : un jour j’étais invitée à dîner chez les parents d’un ami, toute la soirée on discuta littérature… Impensable ! Chez moi on parlait des difficultés de la vie quotidienne ou de la politique, censée les aplanir ».

On a peu de témoignages de ceux qui ont réussi dans d’autres domaines. L’exercice et l’ivresse du pouvoir économique ou politique refoulent peut-être davantage la réflexion sur les origines et l’éventuel sentiment de honte et…de honte d’avoir eu honte ! Cependant, parmi les personnalités très exposées médiatiquement, il y a quelques contre-exemples d’hommes qui semblent assumer pleinement leur extraction très modeste et/ou provinciale sans gêne ni gloire particulière. Notamment Djamel Debbouze qui ne craint pas d’inclure dans ses spectacles des éléments ubuesques de ce choc des cultures auquel il fut confronté. Double dans son cas, puisqu’il est à la fois issu d’une famille pauvre et étrangère. Un autre humoriste gère également avec pudeur et sincérité cette origine prolétaire, reconnaissant même parfois publiquement quelques lacunes : l’animateur-producteur Laurent Ruquier. Son seul malaise parfois, a-t-il confié, concerne son niveau de revenus élevé qu’il juge, quelque soit la somme de travail fourni, disproportionné et un peu indécent par rapport aux autres travailleurs de ce pays. Scrupule qu’il soulage, selon ses proches, par une très grande générosité.

L’humour permettrait-il de prendre le recul nécessaire pour rester sereinement soi-même d’un milieu à l’autre ? Serait-il la baguette magique permettant d’adoucir les mille épines sur le chemin mouvementé des transfuges de classe ? Chantal Langeard

A l’initiative de l’UFM-CGT (Union Fraternelle des Métallurgistes), à l’occasion des représentations de « Retour à Reims » jusqu’au 22/02, sont proposées des places à 8€ au lieu de 14€. A réserver directement à la Maison des Métallos (01.47.00.25.20) avec le mot de passe « CGT ».

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La scène sur tous les fronts

Du « Capital » de Marx à l’évocation de la grande guerre 14-18, la scène fait front ! De l’écriture sulfureuse de l’uruguayen Calderón à des spectacles plus intimistes, de l’improbable ascension d’un silencieux encordé à la mystique intérieure de Claude Régy, subversion et méditation se donnent à voir et à entendre.

 

 

 

Attablés autour d’un plat de lentilles et de quelques litres de gros rouge au club des Amis du Peuple, ils parlent et débattent. De la vie en cours, de la révolution en marche surtout… Une brochette de grosses têtes pensantes, au temps de leur jeunesse houleuse et fêtarde, qui rêvent d’en découdre avec le pouvoir en place en cette année 1848 : Armand Barbès, Louis Blanc, Auguste Blanqui, François-Vincent Raspail et l’ouvrier Albert fomentent leur coup d’état ! Et dans les coulisses, Marx, son Capital et son singe… Point de romantisme à l’horizon, nous prévient Sylvain Creuzevault, l’auteur et metteur en scène de ce brûlot revisitant l’œuvre majeure du philosophe allemand, « l’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier des tyrans aura été pendu avec les tripes du dernier prêtre » !
capitalSur le plateau en dispositif bi-frontal, il est peu de dire que le foutoir règne, un désordre aussi comparable à celui qui agite les esprits… D’autant qu’au côté de Marx, et de ses écrits, sont conviées quelques autres jolies plumes, Benjamin, Debord, Foucault, Lacan, au spectateur de retrouver qui a dit quoi au détour d’une vive polémique sur l’enjeu de la monnaie, entre valeur d’usage et valeur d’échange ! On l’aura compris, si la parole est souvent vaine dans ces propos échangés et souvent improvisés entre deux citations, elle peut être aussi subversive lorsqu’on en dépasse le sens premier pour approfondir le sujet : quel enjeu éthique et moral à l’engagement politique ? Un spectacle jouissif, en dépit de son propos fourre-tout et de ses longueurs, surtout quelques superbes numéros d’acteurs fort convaincants.

A la révolution des planches conduite par Creuzevault, répond le silence imposé par Claude Régy en son for « Intérieur », inspiré de Maurice Maeterlinck et créé à l’origine en 1985. Un texte et une mise en scène flamboyants dans cette mise à nu de la mort s’avançant sur un plateau de sable blanc et dans des lumières tamisées où le clair-obscur nous plonge entre lune et soleil au cœur même de la conscience humaine…
« Le directeur du théâtre de Shizuoka avait vu plusieurs de mes spectacles, il avait invité « Ode maritime » au Japon et c’est pendant que l’on jouait ce poème de Pessoa qu’il m’a demandé si j’accepterais de faire une création en langue japonaise avec sa troupe », précise le metteur en scène. « Le sujet même d’« Intérieur », son thème central, est la mort. Et dans tous les nô, la mort est un élément extrêmement présent : l’échange entre le monde des morts et le monde des vivants se fait de manière très fluide. Ce sont ces correspondances, formelles ou thématiques, avec le théâtre japonais qui m’ont amené à faire ce choix ».
intérieurÉconomie de mots et de gestes, épure de la parole et du mouvement, Claude Régy conduit sa troupe de comédiens japonais au sommet de leur art. Entre jour et nuit, ombres et lumières, du plateau à la salle nous assistons à ce qui relève de la magie ou du miracle du Verbe : le passage illuminé du sens profond d’une œuvre, sans fioriture ni machinerie sophistiquée qui masquent en d’autres lieux le vide du propos. Dans l’intime, le secret des consciences, se noue le dialogue entre la vie et la mort d’une fulgurante beauté. Claude Régy est un maître, orfèvre de l’espace scénique pour se rendre d’un point l’autre avec infime délicatesse et poésie. Avec lui, comme toujours, tout se joue à l’intérieur, de l’acteur comme du spectateur. Affirmer la beauté d’un tel spectacle relève d’une expression galvaudée, d’autant qu’il s’agit plus ici d’une authentique méditation : sépulcrale, lumineuse, bouleversante.

Et le silence s’impose encore en compagnie de Christine Citti qui nous l’affirme, « Je ne serai plus jamais vieille » ! Un spectacle déroutant, une parole forte, celle d’une femme harcelée au quotidien par son époux… Un magnifique texte de Fabienne Perineau, tout de violence contenue, pour faire émerger la parole et les souffrances cachées que subissent ces femmes dans vieillel’intimité même de leur couple. La mise en scène minimaliste de Jean-Louis Martinelli, l’ancien directeur des Amandiers de Nanterre, un fauteuil-un corps-une voix, éclaire avec justesse ce visage prisonnier de son propre calvaire, complice de son enfermement par peur des représailles et du qu’en dira-t-on, jusqu’au jour où la libération viendra de qui l’on ne l’attend pas… Comme avec Régy, la beauté nue sur le plateau par la force d’une parole subtilement incarnée !
Un silence encore plus fort, seule la musique livre sa partition, quand Fragan Gehlker fait « Le vide » autour de lui, accroché à sa seule corde qu’il n’a de cesse de remonter et de lâcher quinze mètres plus haut… Une heure durant, un exercice envoûtant, spectacle ou performance, où se noue et dénoue sous nos yeux le « mythe de Sisyphe » : une poétique de la corde, tension et répétition, une philosophie du temps qui passe et se la joue pour l’éternité, qui déjoue surtout la résistance physique au sens premier du terme, une quête initiatique de l’existence sans cesse à braver l’échec dans le vertige des hauteurs. Une musique du corps que l’on associera avec hardiesse à la silhouette longiligne et fragile de Barbara à son piano. Un même recueillement, une même concentration pour les deux artistes pétris d’incertitudes et de convictions : sans cesse agripper le filin pour l’un, sans cesse enlacer son public pour l’autre dans sa « plus belle histoire d’amour » ! C’est ce que nous propose la troupe du Français dans ce sublime « Cabaret Barbara » orchestré par Béatrice Agenin.

Quand la musique se tait, celle du clairon, en même temps que le bruit du canon, alors commence le temps du souvenir et de la mémoire. « La grande boucherie », une trop lourde tragédie que d’aucuns préfèrent subvertir en comédie légère et sylvie-Gravagna1caustique… Tel est le pari osé, et gagné, de Sylvie Gravagna, alias « Victoire, la fille du soldat inconnu » sur les planches du Grand Parquet* ! Entre deux airs de Mireille et Jean Nohain, elle revisite en fait l’histoire de la libération des femmes entre les deux guerres, de sa naissance un 14 juillet 1916 jusqu’en cette année 1949 où elle s’attelle à la lecture du « Deuxième sexe » de Simone de Beauvoir. Prolétaires, pétroleuses, suffragettes et résistantes de tout temps, les femmes incarnent la totale « Victoire » dans le regard de la comédienne : contre la haine et l’absurdité de la guerre, contre un pouvoir économico-politique avilissant et un machisme ambiant. Entre humour et tendresse, la mise en partition d’une épopée féminine qui n’en finit pas de s’écrire et de se chanter.
Un regard bien différent, sur cette époque qui court de 1915 à 1919, quand « Mon colonel » entame ses échanges épistolaires. Mises en espace par Laurent Claret, les lettres que son arrière grand-père, colonel à la retraite, reçut du lieutenant Bertrand mobilisé sur le front… Des missives révélatrices de l’état d’esprit d’une époque où succèdera bientôt au bruit des armes la guerre industrielle sur les ruines d’un monde en faillite. Une descente aux enfers pour un homme blessé, usé et meurtri qui pressent ce qu’il en adviendra trente ans plus tard, avec l’échec de la Société des Nations et l’humiliation infligée aux Allemands par les alliés. Un petit air de musique, une malle pour tout paquetage, une correspondance sans lumière d’espoir et lourde de mauvais présages joliment mise au pas en toute intimité.

Dans l’attente de la reprise en tournée de « Uruguay Trilogie », trois pièces de Gabriel Calderón mises en scène par Adel Hakim ( « Ore », « Ouz », Mi munequita »), le lecteur-spectateur pourra se délecter du hors-série que Frictions,l’excellente revue de notre confrère Jean-Pierre Han, par ailleurs rédacteur en chef du mensuel Les Lettres françaises, HS5-grand consacra à l’auteur uruguayen. « A travers la famille, Calderón aborde presque tous les termes de la globalisation », souligne Adel Hakim. « La violence, les guerres, le terrorisme, l’influence de la religion, la sexualité, le refoulement, l’angoisse de l’avenir et la hantise du passé… ». Une écriture totalement déjantée, subversive, explosive, démesurée, « un théâtre sud-américain qui fait souffler une tempête insolente sur la scène parisienne » aux dires de ses plus fins connaisseurs. En tout cas, un théâtre à découvrir au cœur même de ses outrances.
Une insolence aussi que ce combat de « Nègres » contre le monde blanc, tel était le projet iconoclaste de Jean Genet en son temps, le renversement des mondes et des couleurs par l’écriture scénique… La pièce n’a rien perdu de sa flamboyance sous les projecteurs, costumes et paillettes à profusion, Genet lui-même parlait de « clownerie » à propos de son œuvre. Une langue verte et fleurie, une langue réaliste et poétique, tout se mélange et son contraire sous la plume de Genet, le blanc et le noir, la révolte et la soumission, le stupre et la piété. Le beau et le laid, l’essentiel et l’accessoire, comme dans la mise en scène de Robert Wilson. Yonnel Liégeois

*Du 5 au 9/11, se tient au Grand Parquet « Les Hauts Parleurs, laboratoire vivant de la parole théâtrale », un temps fort dédié aux auteurs d’aujourd’hui. Autour de 40 auteurs et 50 artistes, se succéderont lectures-débats, tables rondes, cabarets d’écrivains et apéros impromptus. Entrée libre, dans la limite des places disponibles (réservation conseillée), hormis la soirée du 8/11 (6 €).

Du 15 au 22/11, la commune de Séné, dans le Golfe du Morbihan, met son Grain de Sel en organisant ses journées « Aux œuvres, citoyens ! ». Avec une grande journée de débats et réflexions, le 22/11, entre élus, citoyens et artistes.

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A lire ou relire, chapitre 2

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de Hérétiqueslivres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, ces « Hérétiques », roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain…
L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.
Et c’est encore dans un pays aux chaleurs tropicales, « Aux frontières de la soif », que nous entraîne la romancière haïtienne Kettly Mars. Au lendemain du séisme de janvier 2010, à l’heure où un fringant architecte et romancier à succès en mal d’inspiration abuse de fillettes réfugiées avec leur famille au bidonville de Canaan, livrées au plus offrant… Entre mal-être des uns et exploitation éhontée de la misère des autres, une quelconque rédemption est-elle possible ? Au-delà de l’intrigue amoureuse avec une journaliste japonaise, prétexte convenu au rachat du pédophile mondain, ce roman a surtout le mérite de nous décrire sans fioritures l’état avancé de délabrement d’un pays sous le joug de forces naturelles dévastatrices autant que d’élites ayant sombré dans un sinistre bataillondélitement des valeurs. Pauvreté matérielle des uns, misère morale des autres… Une double affirmation qui garde son sens à la lecture du « Bataillon créole » de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant. En cette année de célébration du centenaire de la grande guerre, il a choisi de nous conter le destin de ces antillais appelés à défendre le sol de la mère patrie… « Au pied de la statue du Soldat inconnu nègre, drapé en bleu horizon, un concours de désespérés attend ». Ils furent des milliers à s’enrôler pour aller combattre le Teuton dans la Somme ou la Marne, à Verdun ou dans les Dardanelles. Dans le concert des publications, sous couvert des « dires » de leur mère-épouse-sœur ou amante et des rares survivants de retour au pays de Grand-Anse, un regard foncièrement original et émouvant sur le traumatisme durable que produisit la « grande boucherie » jusque sous les tropiques.

Trois ans après « Le bloc », une plongée sans concession au cœur d’une France livrée aux assauts purulents d’un parti d’extrême-droite facilement identifiable, Jérôme Leroy poursuit sa descente aux enfers d’un pays à la démocratie minée par les officines à la solde d’un pouvoir occulte. « L’ange gardien » décrit avec minutie, sur un quart de siècle, ce délitement des services de l’État au profit d’une police parallèle, l’Unité. Son meilleur agent, Berthet, sait désormais trop de choses, il sait surtout qu’il est devenu gênant pour ses supérieurs, il doit être éliminé à son tour à l’heure où il se veut « ange gardien » de Kardiatou Diop, une jeune ministre noire et issue de quartiers populaires qui se lance dans la bataille électorale face à la présidente d’un parti extrémiste. Faire d’une icône de l’intégration une martyre, tel pourrait être le projet d’un pouvoir aux abois, plus prompt à renier ses idéaux qu’à tenir ses promesses de angecampagne… Leroy excelle, sous couvert d’œuvre romanesque, à décrire ce délitement d’une caste au pouvoir, quelle qu’en soit la couleur, enchaînée à des intérêts économiques et partisans, incapable de promouvoir ces valeurs héritées d’un temps où sens moral et combat politique marchaient de pair. La cause est noble, la démocratie en jeu, son « Ange gardien » à prendre d’urgence sous son aile…
Une lecture passionnante que d’aucuns poursuivront avec l’essai, fort bien documenté et singulièrement éclairant de Jacques de Saint Victor. « Un pouvoir invisible, les mafias et la société démocratique XIXe-XXIe siècle » nous décrit en effet la place grandissante que les prédateurs en col blanc ont acquis au fil du temps dans nos sociétés à la démocratie vacillante et au capitalisme flamboyant. Paradis fiscaux, marché de la drogue, blanchiment d’argent, scandales immobiliers, compromission des banques : tous les artifices sont bons aux criminels de métier, hommes politiques véreux, industriels et financiers sans scrupule pour déstabiliser l’ordre social et parasiter les rouages économiques… L’historien du droit et enseignant à l’université Paris VIII est catégorique, « l’esprit humain tarde à ouvrir les yeux sur une criminalité qui imprègne une société au point de la dominer ». Son propos est convaincant, il s’apparente à ces lanceurs d’alerte qui en appelle à la vigilance citoyenne et au sursaut démocratique. Outre le péril terroriste, au lendemain de la chute du Mur en 1989 et du 11 septembre, qui allait constituer pour beaucoup la principale menace extérieure pour le monde libre, Jacques de Saint Victor a l’insigne mérite de décrypter avec talent ce mal invisible qui ronge les états de l’intérieur. « Nous sommes arrivés à un tournant majeur dans l’histoire du capitalisme et de la démocratie qui met à mal nos illusions naïves ».

Au réveil citoyen auquel nous convie l’auteur précité, répond comme en écho le « Femme, réveille-toi ! » d’Olympe de Gouges. Sous ce titre femmeprovocateur, l’universitaire Martine Reid nous livre quelques textes forts de la pasionaria qui périt sur l’échafaud en 1793 pour la publication d’écrits jugés antirévolutionnaires par Robespierre. De sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits », le lecteur en retiendra surtout son combat sans faille, jusqu’à la mort, en faveur de l’égalité entre les sexes. Un propos qui n’a rien perdu de son actualité au regard de la place que nos sociétés à dominante masculine concèdent aux femmes, tant dans le monde du travail que dans les rouages sociaux, économiques et politiques. A croire que l’homme contemporain, paradoxalement, a peur de cette plus que moitié de l’humanité qu’il a qualifiée de faible, dès qu’il s’agit de partager responsabilités et compétences confisquées de longue date sur la base de fallacieux présupposés idéologiques et psychologiques… Un opuscule d’un prix léger mais au riche contenu, au même titre que les ouvrages de la collection « Petit éloge » signés d’auteurs reconnus, tels Eric Fottorino, Patrick Pécherot, Martin Winckler, et bien d’autres, qui nous livrent avec humour parfois, passion toujours, leur amour de la bicyclette, des coins de rue ou des séries télé…
D’une autre nature, les essais remarquablement instruits de Laetitia Van Eeckhout et Christophe Boltanski, « France plurielle » pour l’une et « Minerais de sang, les esclaves du monde moderne » pour l’autre. Une radiographie approfondie de cette supposée France « black-blanc-beur », minerail’énoncé de quelques vérités sur une République qui a failli à ses engagements d’intégration à l’égard de ses populations immigrées, un appel à la mobilisation  afin que notre pays cultive enfin la richesse de sa diversité. Et qu’il cesse par la même occasion de faire des enfants du Congo ou d’ailleurs des proies faciles du post-colonialisme. Usant et risquant leurs vies au fond des mines de cassitérite pour le seul bienfait de nos téléphones portables et téléviseurs… Une enquête périlleuse, des mines du Nord-Kivu aux tours de la Défense, sur les chemins viciés de la corruption politique, industrielle et financière.

En clôture de ce nouveau chapitre littéraire, trois livres s’imposent de par leur facture. Trois ouvrages écrits par des hommes de théâtre, trois plumes magnifiques dont le propos dépasse amplement l’étroitesse de la scène… D’abord les « Carnets d’artiste, 1956-2010 » du regretté Philippe Avron, fabuleux conteur et passeur d’histoires, compagnon de route de Jean Vilar. Une sélection de textes, picorés sur 50 ans d’écriture où affleure, entre succès et doutes, la profondeur d’esprit d’un artiste-citoyen à retrouver dans la plénitude de son art lors de la captation de « Montaigne, Shakespeare et moi », son ultime spectacle. « Géographie française » nous livre le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, Gabriel Garran, le futur metteur en scène et fondateur du Théâtre « La Commune » d’Aubervilliers puis créateur du TILF (Théâtre international de langue française) nous livre ses fragments de jeunesse Couv.En_fin_de_droits_pourlesitequi le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la vie, à la révolte et à la liberté de tout temps menacées et sans cesse à reconquérir.
Quant au breton Yvon le Men, poète et diseur de poèmes, c’est bien sûr en vers qu’il chante sa douleur et sa souffrance des temps modernes. Celles d’un homme dont la vie bascule lorsque Pôle Emploi lui annonce qu’il est radié du régime des intermittents du spectacle et qu’il se doit de rembourser des années d’indemnités. Le cri d’un homme au métier bafoué face à l’absurdité d’une administration sourde aux plaintes de milliers d’autres auxquels on prédit des contrôles renforcés… Le bon droit ne fait pas bon ménage dans les arcanes d’une bureaucratie aveugle et bornée. « En fin de droits » est en fait une originale « histoire en vers et contre tout », le cri d’un travailleur du Verbe qui sait ce que veut dire pauvreté et précarité pour les avoir expérimentées, des souvenirs qui lui remontent au cœur comme la marée. Naviguant entre émotion et dérision, illustré des dessins de PEF, un long poème à clamer seul face à l’adversité ou en brigade poétique, à la Prévert du groupe Octobre, devant toutes les usines à chômage. Yonnel Liégeois

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Godard dit adieu au langage

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Hôpital. On est au printemps, un ami me le rappelle. Il a cette aisance légère, presque insultante, qu’affichent nonchalamment les jeunes gens en bonne santé, seulement à cette saison. Derrière les hautes fenêtres de verre cathédrale de ma chambre, dansent en ombres chinoises les branchages de marronniers que je sais précocement en fleurs. Il m’offre un livre, un recueil de poésies d’Eugène Guillevic.

C’est un bon ami, il sait à quoi j’aspire. Il a aussi beaucoup d’humour : le premier poème, celui qui ouvre le livre, s’intitule le chant d’un mourant. Je retrouve Guillevic : « Courte est la journée/ Courts sont les jours/ Courte encore est l’heure/ Mais l’instant s’allonge qui a sa profondeur ». Pensée réconfortante pour qui est alité. Deux mois ont passé, je sors maintenant d’un film de Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’ « Adieu au langage », n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

imgresNuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, à l’hôtel du Tremplin dans la petite chambre, « Le poids du papillon ». Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet « Adieu au langage » explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes.imgres2 Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal ! Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages.
C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brulant de l’actualité ? Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre.

images« Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ? Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans !
Ce chemin en nous de la pensée sensible, c’est celui que veut faire partager ces feuilles volantes. Il s’agit de refuser toute sorte d’accommodements en nous. Sorte de petits fragments dont la circulation en nous décuple en étoiles une pluralité de sens par l’engendrement et la mise en mouvement de nouvelles formes ! Je pense à Walter Benjamin. Proust aussi. Proust dont j’ai écouté la belle lecture que fait Eric Chartier de quelques pages puisées dans les premiers volumes de la Recherche. Nous sommes ici « A l’ombre de Combray « . C’est au petit théâtre de l’Ile Saint-Louis.DSC01531 Cinquante fauteuils tout au plus, cinquante fauteuils de velours rouge. C’est au fond de la cour du 39 Quai d’Anjou. Comme tout s’ouvre ! Où l’on voit combien Proust n’est jamais cruel. Au fond, il a une immense tendresse même et tellement d’humour. Sollers l’a bien vu, Saint-Simon est un vrai féroce dans ces descriptions humaines ! Tiens Céline, en voilà un autre de vrai cruel. Pitié de rien et de personne, seule compassion au fond, peut-être, pour les pauvres de Courbevoie qu’il soigne à son dispensaire. Mais même cela peut-on l’affirmer ? On a même l’impression que de le créditer d’une telle empathie, c’est affaiblir la force de sa colère et de son écriture !
Ne concevoir l’œuvre de Proust que dans la seule description sociale de son époque et de son milieu, c’est manquer son propos. DSC01528Et Eric Chartier a très bien compris que l’apport fondamental de Proust, s’il est aussi celui-ci, le subsume. Les mondanités font la matière de la recherche du temps perdu. Faire entrer le plat des mondanités dans la profondeur du langage, de la mémoire par l’anamnèse. Correspondance avec citation clef du film de Godard. Proust, fabrique de mémoire. Il ne la restitue pas. Proust est du temps de Bergson et d’Einstein quand même. Espace et temps bougent. Au passage, petit clin d’œil à François Bon et à son « Proust est une fiction » dont il faudrait parler abondamment. Où François Bon prolonge la démarche de Proust. En parler un jour, peut-être…

Avant d’entrer au théâtre, nous avons fait avec une amie praguoise le tour de l’Ile. D’abord par le quai Bourbon, qui débouche à la pointe Ouest de l’ile sur la petite place Louis Aragon… On pense alors à Aurélien et à l’inconnue de la Seine, cette jeune noyée non identifiée dont le masque mortuaire supposé être le sien hante le roman d’Aragon et de bien d’autres œuvres littéraires, dont « Épaves » de Julien Green. Une fois, j’avais demandé à Jean Ristat s’il arriva qu’Aragon échange avec Green. Ils étaient voisins, ils se saluaient tout juste du « bout du chapeau » lorsqu’ils se croisaient parfois, chacun sur un trottoir ! Ce qui amusait beaucoup Ristat. On comprend bien, affaire de génération sans doute. Cette réponse me glaça. J’aimais tellementDSC01572 les deux Maîtres dans ma jeunesse. Ma fiction de lecteur ? Faire un pont entre les polarités d’un même monde peut-être.
Avec cette affaire de la belle inconnue de la Seine et du masque supposé être le sien, remonte en moi le souvenir de Camille Claudel et du petit masque de plâtre, qui lui n’est ni mortuaire ni putatif mais tellement émouvant, qu’en a fait Rodin. Vu la veille à l’exposition documentaire Paris 1900, au Petit Palais. A l’opposé dans la salle, le buste solide et imposant de Rodin réalisé par Camille. On sent là, après avoir mesuré la fragilité de la force de Camille comme contenue dans son masque, en contre-point, l’amour de Camille mais aussi certainement la peur, l’effroi qu’elle ressent face à la force virile et masculine de son amant et qu’exprime la sculpture qu’elle en fait.decembre 2010 016 Et aussi justement, quai Bourbon à l’Ile Saint-Louis, on passe devant l’atelier de Camille Claudel. Plaque sur la façade. Une inscription, citation de Camille, « il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».
La veille, vu dans les salons du Grand Palais, le monumental « Guerre et Paix » de Portinari. L’exposition se termine le 9 Juin. Peintre brésilien peu connu, mais dont l’œuvre monumentale s’expose en permanence habituellement à New-York au siège de l’ONU. Elle a été créée d’ailleurs à la commande de l’organisation mondiale. Sur place, des travaux ont nécessité que l’œuvre soit déposée et ainsi permis qu’elle puisse circuler, d’abord au Brésil toute une année puis à Paris, seule ville européenne où elle est accueillie pour quelques jours. Retour ensuite à l’ONU pour sa réinstallation. Quelques grincheux déplorent l’accrochage parisien. Une musique virant à la sacralisation, il est vrai, accompagne la présentation de l’œuvre. C’est discutable mais ne détourne tout de même pas le sens de ce que l’on voit. On peut juste regretter que cela le souligne de façon trop ostentatoire. On peut légitimement préférer un vrai silence à la musique pourtant belle d’Heitor Villa-Lobos. Et si il y a musique, c’est bien celle-ci qu’il faut. L’autre critique est plus contestable, elle consiste à attaquer un dispositif lumineux judicieux permettant une bonne vision complète et pédagogique de l’œuvre, dans ses détails, sans jamais altérer la vision d’ensemble. Peut-être cela rend-t-il quand même l’assistance un peu bavarde. J’aimerai en parler plus, particulièrement en miroir avec le Guernica de Picasso, ou avec son propre « Guerre et Paix » peint à la Chapelle du château Vallauris. Le 11 septembre 2001, lors des attaques et de l’effondrement des tours du World Trade Center à New-York, mon esprit avait fait tout de suite retour sur le Guernica de Picasso. J’avais pensé à Guernica, alors que nos écrans nous laissaient sous la déferlante d’images en cascades et en boucle, en fin de compte assez irréelles. Où Picasso donnait à voir en profondeur, faisant d’un évènement un avènement, ce que la télévision livrait en plat. Guernica était dans ma tête comme l’icône de ce que je voyais sur l’écran. Je ne connaissais alors rien de Portinari. Sans doute alors aurai-je songé à lui, sachant de plus que son œuvre est accrochée à l’ONU. Là encore, c’est dans la mise en profondeur du plat, non dans la représentation, qu’on est au monde.

Volonté de partager ces sortes de notations sensibles, qui naissent en nous, selon les aléas des moments musicaux de la vie de l’esprit, alors que nous sommes submergés ou, au contraire, comme vidés par ce que la rencontre révèle en nous. Dehors/Dedans. Sorte d’assomptions, de révolutions que provoque en nous l’irruption des métamorphoses du sensible. Nous ne sommes pas qu’émus, nous sommes surtout troublés par de nouvelles formes d’émotions qui naissent en nous et dont le travail de l’art réveille l’alphabet. Jean-Pierre Burdin

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Duras, la vie en écriture

Romancière, dramaturge, scénariste et réalisatrice de cinéma, Marguerite Duras n’aura en fait connu qu’une vie, celle de l’écriture. A l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, retour sur une figure mythique de la littérature.

 

Écrire, reprendre, puis réécrire encore le même texte à intervalles réguliers, ou quelques décennies plus tard, sous forme de scénario de film ou de pièce de théâtre… Mieux même, presque renier « L’amant » au succès planétaire pour en proposer en quelque sorte une nouvelle version, « L’amant de la Chine du Nord » : ainsi va la vie pour Marguerite Duras, la vie est un roman, surtout pas un rêve comme elle s’en défendra en permanence, sa propre vie sans cesse revisitée sous sa plume devient elle-même un roman !

duras11914 – 1984, deux dates qui ne sont pas seulement balises anodines pour de quelconques anniversaires : celui du centenaire de la naissance de Marguerite Duras, celui du trentenaire de la publication du fameux « Amant »… « Pour certains, ce n’est qu’un visage, pour d’autres ce n’est qu’une voix », écrit Gilles Philippe aux premières lignes de la préface qui ouvre l’édition complète des œuvres de l’auteur d’« Hiroshima mon amour » dans la célèbre collection de la Pléiade, « pour beaucoup ce n’est qu’un titre, « Un barrage contre le Pacifique », par exemple, ou encore « L’amant », presque aux extrémités d’un travail d’écriture qui semble fermer sa propre boucle »… Entre les deux, qu’ils soient dates de référence ou titres d’ouvrages, les faits communs et durablement marquants ? L’Indochine comme décor naturel et fondamental dans l’imaginaire de la future romancière, le poids de la figure de la mère dans l’inconscient de la petite Marguerite née de son vrai nom Donnadieu à Giadinh près de Saïgon, la place des hommes – amants ou amis, compagnons ou mari – autour ou au cœur de son œuvre littéraire, cinématographique ou théâtrale ! Dès sa plus tendre enfance, Marguerite Duras a l’amour des mots, de la nature, des odeurs et de la lumière, telle celle du soleil couchant sur les vagues du Pacifique. Tous ses livres et ses films en témoignent : descriptions concrètes, cadrages naturalistes… L’image ou le mot, chez elle, semblent toujours porteurs d’une matérialité affichée, d’une puissance physique notoire, « La vie matérielle », pour paraphraser le titre de l’un de ses livres, ne lui est assurément point étrangère : Marguerite adore mettre la main à la pâte, qu’il s’agisse de couture, de cuisine ou de composition florale !

duras6Mieux encore, l’enfant sait ce que veut dire une enfance pauvre, à défaut d’être misérable. En Indochine, la famille Donnadieu ne compte pas parmi l’aristocratie des colons, même si elle se doit de la fréquenter et de présenter bonne figure : le père est directeur d’école, la mère institutrice… La gamine n’a que sept ans, lorsque le chef de famille décède. La mère, outre son métier d’enseignante, achète une concession. Flouée par l’administration coloniale : il s’avère impossible d’y planter quoi que ce soit, l’océan balaie tout de sa puissance tumultueuse en dépit de la construction d’un hypothétique barrage, sans cesse rompu et rebâti jusqu’à la ruine de sa propriétaire… Pour survivre, le fameux amant rencontré sur le bac qui monnaie ses faveurs, avec le consentement de la mère et du grand frère malgré les insultes et les coups : fiction ou réalité ? « L’historien s’y perd. Le public un peu averti ne se fie à rien. Il apprécie. Ou pas », souligne Christiane Blot-Labarrère, l’auteure de l’album Duras nouvellement paru lui-aussi à la Pléiade et collaboratrice à l’édition des Œuvres Complètes, « sans trêve, l’écrivain réinvente ses routes. Pouvoir d’un style dans lequel ni l’émotion ni la folle du logis ne font défaut ». Souvenirs, souvenirs de ce pays natal, patrie d’eaux, « J’ai des souvenirs… ah ! Plus beaux que tout ce que je pourrai jamais écrire », confesse Marguerite Duras… De souvenir en souvenir, de livre en livre, de film en film, du « Barrage contre le Pacifique » qui ne scellera pas la réconciliation entre la mère et la fille à « L’amant » et son double, il en ira souvent ainsi : des écrits sans cesse revisités, remodelés, réinterprétés par la plume ou sous une autre forme, cinématographique ou théâtrale.
Au début des années 30, elle débarque à Paris, à Vanves plus précisément… Pour suivre des études de droit et décrocher en 1937 un diplôme d’études supérieures en économie politique ainsi qu’un autre en droit public ! La jeune femme n’en tire gloire en dépit de sa réussite dans un milieu universitaire essentiellement masculin, son rêve est ailleurs, même si elle a toujours eu le mot en horreur, – « Le mot dont j’ai le plus horreur dans la langue française et, je pense, dans toutes les langues, c’est le mot rêve… Parce que c’est le grand alibi, le rêve, de la pensée » -, son ambition plutôt : écrire ! L’opportunité lui en est offerte en 37, lorsqu’elle entre comme auxiliaire au Comité de propagande de la banane française dans le cabinet de Georges Mandel, alors ministre des Colonies. En 1940, sort chez Gallimard « L’empire colonial » coécrit par Philippe Roques et Marguerite Donnadieu. Un livre bien dans le ton de l’époque à la gloire de la Mère Patrie qui « a appliqué dans ses colonies tout ce qu’elle tenait à la disposition de l’humanité », le seul livre d’ailleurs signé de son patronyme. Tous les autres le seront de celui de Duras, le nom d’un gros bourg du Lot-et-Garonne près duquel s’est éteint son père. Un livre qu’elle reniera plus tard, il n’empêche, la plume est trempée, plus jamais elle ne s’asséchera… Dans la biographie que Laure Adler lui a consacrée, le lecteur découvre avec ravissement ses petits bonheurs et grands malheurs de néophyte en écriture, écartelée entre les avis littéraires contradictoires de son mari et de son amant qui lui reprochent un style copié sur les auteurs américains alors à la mode, Hemingway et consorts ! Deux hommes qui s’apprécient et qui compteront durablement tout au long de sa vie, Robert Antelme et Dionys Mascolo, même après son divorce d’avec le premier et sa rupture avec le second, père de son fils Jean… Elle intrigue, plaide sa cause auprès du cher Gaston, rien n’y fait et Gallimard refuse le manuscrit. Qu’importe, elle se satisfait de l’avis de Queneau alors grand ordonnateur chez le prestigieux éditeur, « écrivez, ne faîtes que ça », en 1943 paraît chez Plon le roman « Les impudents ».

duras2A la libération, c’est la consternation avec la découverte, concrète, des camps de la mort. Surtout avec le retour de Robert Antelme qui survécut à Dachau, un mort vivant… De son expérience, quelques années plus tard, il en fera un livre bouleversant, « L’espèce humaine », tragique et intense témoignage sur ce que fut la barbarie orchestrée par les nazis… L’un et l’autre étaient engagés dans la Résistance, membres du réseau de François Mitterrand, le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés. Un engagement qui scellera la complicité entre l’écrivain et le futur président de la République ! « En 1944, son sens de l’injustice sociale la pousse à adhérer au Parti communiste français », rappelle Christiane Blot-Labarrère. Membre de la cellule Saint-Germain-des-Prés, un joli quartier pour des « cocos » ( !), elle participe à toutes les réunions et manifestations, vend l’Huma au porte à porte, y entraîne mari et amant, et même… sa concierge d’immeuble, la seule prolo du quartier ! L’idylle ne fera pas long feu, du trio elle est la première à être exclue six ans plus tard, en 1950, en raison de sa manière de vivre et de désaccords politiques. L’amertume pointe, « quand ils m’ont exclue, c’était une tentative d’assassinat ». Pourtant, elle n’en démord pas, « je sais qu’il n’y a pas d’autre voie que le communisme », confesse-t-elle bien des décennies après l’événement. Et en 1960, elle sera toujours aussi combative contre la guerre d’Algérie, faisant partie des signataires du Manifeste des 121. A la barre du procès du réseau Janson, sa déposition est nette : « A combien de morts estimera-t-on que le peuple algérien a bien fait la preuve qu’il veut être libre ? ». Et l’on retrouvera Duras au rendez-vous de mai 68, à celui de mai 81…

duras3Roman, roman, vous avez dit roman ? Peut-être pour « Les impudents » le premier, qu’elle jugera manqué et dont elle s’opposera à la réédition jusqu’en 1992, mais pour le reste de son œuvre ? Marguerite Duras a toujours violemment refusé qu’on l’affuble du vocable de romancière ! « C’est le mot d’« écrivain » que Marguerite Duras a le plus volontiers utilisé pour parler d’elle-même », souligne Gilles Philippe, enseignant de stylistique à la Sorbonne. Et de poursuivre : « Écrivain de romans, concédera-t-elle un jour. Mais qu’on ne s’y trompe pas : « écrivain » n’est pas pour Duras un mot ouvert. Il ne recouvre pas, de façon commode, toute une série d’activités : on n’écrit pas des livres comme on écrit pour le théâtre ou pour le cinéma, encore moins pour les journaux. Car être « écrivain » pour Duras, c’est bien écrire des « livres ». Et pas n’importe où, exclusivement à sa table de travail, aurait ajouté l’auteur d’« Hiroshima mon amour », le film réalisé par Alain Resnais et le premier scénario à être publié, et du « Square », une pièce de théâtre qui fut d’abord un livre… « Si « roman » figure sous le titre, c’est par étourderie de ma part, j’ai oublié de signaler qu’il fallait l’enlever », déclare Marguerite Duras dans un entretien à L’Express en 1956, « et puis des critiques ont dit qu’il s’agissait là de théâtre, qu’il ne fallait pas s’y tromper »… Naïveté feinte, cabotinage de gens de plume ? Non, à cette date, sincérité oblige, la notoriété n’a pas encore cédé la place à la célébrité, Duras n’est pas encore devenue la Duras qui parle d’elle-même à la troisième personne…
Pour s’en convaincre, il suffit au lecteur de plonger dans « Le livre dit, entretiens de Duras filme » ! Rassemblés et présentés par Joëlle Pagès-Pindon, agrégée de lettres classiques et collaboratrice à l’édition de la Pléiade, des entretiens jubilatoires datant de 1981 et jusqu’alors inédits, où Duras s’exprime librement sur son travail, l’écriture, le théâtre, le cinéma… « Être écrivain, c’est une fonction comme… C’est aussi dangereux que d’être un promoteur immobilier, un député… je suis un écrivain parce que ça me plaît. Tout d’un coup, un matin, j’aime bien aller sur la plage, comme ça, sortir, tu vois – oui, aimer même tu vois. C’est ça, être un écrivain ». Et la spécialiste de commenter ces entretiens en des termes fort puissants et justes au fil de sa préface à l’ouvrage : « Péremptoire et fragile, provocante et attendrissante, séduisante et irritante, Marguerite Duras irradie d’intelligence, vouée toute entière à l’exigence qui la constitue : écrire – par le texte, par l’image, par la voix ».

duras4Les mots sont lâchés : texte, image voix ! Duras n’aura fait qu’une seule et même chose durant toute sa vie, qu’elle soit à la plume ou à la caméra : écrire, écrire encore et toujours… Tout le reste n’est qu’anecdote, parfois sulfureuse tel son article dans le journal Libération en 1985 à propos de l’affaire Villemin, tantôt narcissique pour le rejet de « L’amant », le livre comme le film de Jean-Jacques Annaud, qui lui valut pourtant le Prix Goncourt en 1984 et une reconnaissance internationale alors qu’elle l’avait raté de peu en 1950 pour « Un barrage contre le Pacifique » ! Yonnel Liégeois

En savoir plus :
– « Marguerite Duras », par Laure Adler. Une magistrale et imposante biographie, Prix Femina Essai en 1998. Une somme écrite avec autant d’amour que de justesse (Folio Gallimard, 950 p., 12€30).
– « Marguerite Duras, l’écriture de la passion », par Laetitia Cénac. Un superbe album, entre texte et photos, qui dévoile l’écrivain engagé dans les combats de son temps (Ed. La Martinière, 224 p., 32€).

Duras en son théâtre
Un double événement au Théâtre de l’Atelier : à l’affiche chaque soir, deux des plus belles pièces de Marguerite Duras mises en scène par Didier Bezace, l’ancien directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, « Le square » et « Savannah Bay » !
savannah-bay-le-squareDeux duos, magnifiques de présence sur le plateau : Clotilde Chollet et Didier Bezace en personne pour la première, Anne Consigny et la sublime Emmanuelle Riva dans la seconde, aussi belle et émouvante qu’au temps d’« Hiroshima mon amour », le film écrit par Duras et réalisé par le grand et regretté Alain Resnais… Dans l’une et l’autre pièce, il y est question d’amour, de solitude, de blessures inavouées. Duras nous entraîne au cœur même de l’errance des sentiments dont elle fit si souvent l’expérience dans sa propre existence.
Un homme et une femme se rencontrent par hasard dans un « Square » : les silences et non-dits comptent autant que les dialogues échangés, fatuité des mots et pureté de la langue. Une grand-mère et sa petite fille apprennent à se connaître et se reconnaître, naître et renaître à l’autre au sens premier du terme, tentent de s’apprivoiser : magie de l’instant retrouvé, du temps partagé !
Une mise en scène épurée à l’extrême, où la langue habite la scène autant que les interprètes, tous exceptionnels : c’est beau, c’est fort, c’est poignant quand l’humour et le tragique se déclinent avec autant d’intelligence et de talent. A ne pas manquer !
Jusqu’au 05/07, à 19H et 21H, au Théâtre de l’Atelier (1 place Charles Dullin, 75018 Paris. Tél. : 01.46.06.49.24).

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Le travail en scène, acte 2

Dans un précédent article, « Quand le travail entre en scène », Chantiers de culture se proposait de décrypter diverses pièces à l’affiche qui donnaient à voir la réalité du travail dans toute sa complexité. Retour sur quelques nouvelles productions, dont « Pulvérisés » d’Alexandra Badea.

 

Nous connaissions « Le travail en miettes » du sociologue américain Georges Friedmann qui analysait avec pertinence les méfaits du travail à la chaîne. Il nous faudra désormais compter avec « Pulvérisés », le texte de la roumaine Alexandra Badea mis en scène au Théâtre National de Strasbourg, conjointement par Aurélia Guillet et Jacques Nichet ! Sur la scène du TNS donc, un homme et une femme à tour de rôle, en toile de fond projetés grand format quatre visages, quatre regards plutôt d’une incroyable puissance expressive, fantomatique et poétique tout à la fois…

Co Franck Beloncle

Co Franck Beloncle

« Alexandra Badea a choisi quatre vies anonymes parmi des millions qui se brûlent pour faire tourner la gigantesque roue de l’économie mondiale », témoignent Guillet et Nichet. Ainsi n’ont-ils pas de nom, juste un sexe et une fonction : deux femmes (opératrice de fabrication à Shangaï, ingénieure d’études et développement à Bucarest) et deux hommes (responsable Assurance Qualité sous-traitance à Lyon, superviseur de plateau à Dakar) qui nous confient 24H de leur vie. Agathe Molière et Stéphane Facco, superbes de présence et de sincérité, se font porte-parole de ces quatre inconnus que rien ne relie et que tout pourtant rapproche : aux quatre coins de la planète, mêmes illusions et déconvenues dans le labeur quotidien, mêmes souffrances et misères du monde pour chacun, qu’ils soient cadre supérieur dans les assurances ou petite main chinoise dans une usine de textile. Une mise en scène tissée au cordeau, loin de tout naturalisme, où se mêlent en parfaite harmonie voix, musique et images. Un chœur des lamentations contemporain, un regard sans concession sur notre humanité en faillite où perce parfois une pointe d’humour, qui paradoxalement nous incitent plus à la rébellion qu’à la soumission. Une mise en abîme d’une insoutenable beauté, un spectacle d’une haute intensité dramatique loin de tous les clichés trop souvent véhiculés sur les planches.

A l’heure où le spectacle arrive au  Théâtre de la Commune à Aubervilliers, le peuple de banlieue est convié à se laisser « pulvériser » par la langue d’Alexandra Badea sublimement orchestrée par les deux metteurs en scène. Non parce qu’il serait le seul et le premier concerné, d’abord pour envisager sous une autre lumière, « poétique donc politique » aurait dit le regretté Édouard Glissant, ce qui fait son labeur quotidien souvent terne et sans relief… Ensuite pour saisir, sans didactisme ni voyeurisme, les retournements et prises de conscience incontournables pour quiconque, à l’image des quatre protagonistes, veut ou aspire à se libérer de ses chaînes, à sortir du piège dans lequel l’enferme notre système de production.

 

MécaSur un mode et un ton plus légers, Yann Reuzeau nous propose sa « Mécanique instable » à la Manufacture des Abbesses ! Après avoir convoqué sur les planches « Puissants et miséreux », la peinture sans manichéisme du fossé qui se creuse inexorablement entre le monde des nantis et celui des exclus, l’auteur et metteur en scène tourne son regard vers le monde de l’entreprise. Pas n’importe laquelle, celle d’une PME rachetée par les salariés au lendemain du départ de leur patron vers de nouvelles affaires… « Le monde de l’entreprise est opaque, multiple, et en mutation permanente. En m’attaquant à ce sujet via l’angle des SCOP, je veux en percer quelques uns des mystères », explique le dramaturge, « Pour des employés d’une entreprise classique, cette transformation en coopérative est une vraie révolution du travail, mais aussi une révolution de pensée, et même une révolution politique ». Qu’on ne s’y méprenne cependant, la Manufacture des Abbesses ne devient nullement un amphi où serait dispensé un cours de sciences économiques, le public est à sa place et les nouveaux « acteurs-salariés » tentent de trouver la leur depuis qu’ils sont devenus leur propre patron !

Coups de sang, coups de cœur, coups de colère : avec humour et tendresse, d’une scène l’autre, nous sont donné à voir les rouages complexes d’une petite entreprise, de la salle de réunion à la chaîne de fabrication… Mieux encore, au fil du temps et des nouveaux modes de gestion qui s’instaurent, se révèlent surtout au grand jour les aspirations des uns, les ambitions des autres, la remise en cause de la hiérarchie héritée des temps anciens, la gestion pas évidente d’un outil de production devenu bien commun ! Entre ruptures sentimentales et échecs de commercialisation d’un nouveau produit, la faille pourrait bien devenir faillite pour tous, pour la syndicaliste qui tente de sauver le navire du naufrage comme pour le cadre supérieur qui boit la tasse en perdant de sa superbe. Les échanges sont vifs, les situations bien campées, les six interprètes presque tous criants de vérité. Avec, au final, cette question récurrente et toujours d’actualité : à qui appartient l’entreprise, la vôtre, la nôtre ? A ceux et celles qui en produisent les richesses  ou aux actionnaires qui en détournent profits et dividendes ?

 

Co Franck Beloncle

Co Franck Beloncle

De l’argent, parlons-en justement avec « Love and Money », la pièce de l’anglais Dennis Kelly mise en scène par Blandine Savetier au Théâtre du Rond-Point, puis en tournée jusqu’en janvier 2015… David et Jess s’aimaient peut-être d’amour tendre, leur idylle au final s’avère un fiasco. Comme notre monde, paradis originel, devenu marigot aux crocodiles au fil du temps, au fil d’une ronde infernale où tout s’achète et se vend au plus offrant ! Là encore, pas de leçon ni de profession de foi, encore moins de morale ou de jugement : Kelly donne à voir et à entendre la dérive d’un couple piégé par une société où l’appât du gain a supplanté l’appétit d’amour, à chaque spectateur ensuite de s’interroger et d’affiner son regard ! Et de se poser la question : qu’est-il le plus important, au final, vivre pour travailler ou travailler pour vivre ? Thésauriser ou aimer ? « Pulvérisés » nous plongeait dans les 24h de vie de ses protagonistes, Kelly nous propose « sept moments de vie d’une cruelle intensité, sept jours de la création et de la destruction d’un monde ». Paradoxalement, l’humour est présent dans cette valse macabre à sept temps, au cœur de cette peinture féroce d’un libéralisme carnassier. « Dans la période de crise grave que nous traversons, économique, politique et spirituelle, Love and Money pose des questions essentielles », souligne la metteure en scène Blandine Savetier, « qu’est-ce qui fait sens dans notre vie et quelle place y prend l’amour ? N’avons-nous pas laissé la marchandisation des échanges humains miner subrepticement les liens qui cimentent la vie ? ». A chacun, au final de la représentation, d’avancer des éléments de réponse.

Une mise en scène vive, alerte, où les comédiens changent de personnage et de costume en un éclair : est-ce l’urgence ou la folie qui s’empare ainsi du plateau ? Entre bruits et fureurs, déclamations poétiques et appels déchirants, Blandine Savetier n’hésite pas à faire une lecture politique et philosophique de la pièce de Denis Kelly. « Le libéralisme débridé et son corollaire, l’individualisme, représentent une théorie qui a triomphé au point de s’imposer comme une évidence. Après quatre années où nous avons constamment frôlé le désastre, nous n’avons tiré collectivement aucune leçon de l’échec de cette théorie », souligne la metteure en scène. Une pièce à la beauté brute, d’une richesse telle qu’entre rejet ou adhésion elle oblige le spectateur à réfléchir, s’interroger et se positionner.

Et si d’aucuns ne sont pas encore convaincus des méfaits du libéralisme économique, qu’ils empruntent le chemin qui mène à la Maison des Métallos. Pour deux représentations seulement après un joli succès au Festival d’Avignon en 2011, leur donnent rendez-vous « Métallos et dégraisseurs » ! Écrite et mise en scène par Patrick Grégoire, la pièce raconte l’histoire des ouvriers des hauts-fourneaux de Sainte Colombe – sur – Seine, le premier installé en 1779 en Côte d’Or. De 600 salariés dans le milieu des années 1970, la fabrique, désormais propriété d’Arcelor Mittal, n’en compte plus qu’une cinquantaine et son avenir n’est en rien assuré. Construite à partir d’entretiens et d’archives, la pièce donne la parole aux ouvriers sur sept générations. Une parole fidèle à ce qui faisait leur quotidien autant que celui de l’entreprise, à ce qui faisait leur vie. Toute leur vie, au travail comme dans les loisirs, en ce temps-là où la « Reine des métallos » remettait le prix aux vainqueurs des courses cyclistes !

Metallos&DegraisseursUne entreprise qui disparaît, ou bien alors qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, une affaire banale de nous jours… Certes, mais avec beaucoup de sensibilité et d’ingéniosité Patrick Grégoire fait émerger ces tranches de vie pour rendre palpables joies et malheurs, combats et doutes de toute une population laborieuse. Nous comprenons mieux alors que la mort d’une entreprise n’est jamais réalité anodine, c’est une histoire épaisse faite de sueur, de larmes et de sang. Rien que pour cette raison, il est important d’aller voir « Métallos et dégraisseurs », s’y ajoutera en outre le plaisir éprouvé à l’interprétation de la compagnie Taxi Brousse ! L’Union fraternelle des métallurgistes d’Ile de France, sise à la Maison des Métallos justement, ne s’y est pas trompée. Qui invite ses adhérents à une rencontre-débat dans la foulée de la représentation. De la vie de métallo, d’hier à aujourd’hui. Yonnel Liégeois


 

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L’harmo de Milteau

Le gamin de Paris, amoureux invétéré du blues, acheta son premier harmonica à l’âge de 15 ans. Pour s’imposer, aujourd’hui, comme l’un des plus grands harmonicistes sur la planète Musique. En témoigne « Considération », le dernier CD de Jean-Jacques Milteau.

 

 

Milto1Petit écrin au creux de la main, son instrument prend vraiment vie lorsque Jean-Jacques Milteau le met en bouche : alors l’harmonica tourbillonne, caracole et batifole ! Une sonorité d’emblée reconnaissable dans un ensemble orchestral, une vibration très particulière qui se révèle alentour des chansons ou musiques interprétées… L’instrumentiste et compositeur à la barbe argentée en joue depuis des décennies. Il est devenu orfèvre en la matière, reconnu par le public et ses pairs : deux  Victoires de la musique, un grand prix de la Sacem ! Tout au long de sa carrière, Milteau s’est fait l’accompagnateur des plus grands de la chanson française (Aznavour, Bohringer, Jonasz, Le Forestier, Mitchell, Nougaro…), mais aussi des plus célèbres chanteurs américains de blues.

Une musique, un style qu’il tient vraiment en haute « Considération », selon le titre éponyme du CD qu’il a enregistré en compagnie de Manu Galvin, Michael Robinson et Ron Smith, parce que « la musique noire a été la plus grande claque culturelle des cent dernières années » aux dires de l’harmoniciste, « non seulement une nouvelle lecture des timbres, des rythmes et des harmonies mais plus largement une nouvelle manière de considérer l’expression et la relation à l’autre ». Selon le musicien, le blues est une musique intéressante à plus d’un titre. « Dans son histoire d’abord, parce qu’elle est avant tout une histoire d’humanité : une musique où la liberté de chacun assure la survie de l’autre ! Une musique libératrice, avec ce registre inégalé de l’impro héritée de l’église noire. A son arrivée en France, dès les années 14-18, ce fut pour beaucoup de nos concitoyens la découverte d’un continent certes, d’un peuple surtout. Une musique simple au premier abord, qui attire et envoûte ».

 

Milto2Dans ce nouvel opus, le souffle de Milteau, allié à sa dextérité, explose toute la richesse expressive et la palette sonore de l’harmonica : un bijou de nuances et de tons ! Un CD de douze titres qui mêle le vocal à l’instrumental (« Valse créole »), où les quatre compères se font complices de jolies balades, de superbes hymnes à l’amour, à la paix, à la liberté (« The color of love », « Keep on moving », « For so long »…).

 

Fils de chouan par ses parents originaires de Vendée, Jean-Jacques Milteau est pourtant un « pur parigo », natif de la capitale en 1950 ! Le seul bénéfice qu’il décrochera au terme d’une scolarité défaillante au Lycée Rodin ? Pas le bac, mais une rencontre bien plus précieuse et déterminante pour le cours de sa vie : la découverte de Bob Dylan ! « De ce jour, je perçois vraiment la musique autrement, plus comme une simple distraction ». Une révélation pour celui qui a grandi dans une famille de « prolos » où seul un « tourne-disque » à l’ancienne trône sur le meuble du salon, « cet objet sur lequel est posé un joli napperon »… A l’âge de 15 ans, il découvre sur disque vinyle l’époustouflant « Lost John », la chanson interprétée par Sonny Terry. Le deuxième choc ? L’écoute d’une compile signée du noir américain Sonny Boy Williamson, reconnu comme l’interprète par excellence de « l’harmonica blues » et considéré comme le plus grand harmoniciste de l’entre-deux-guerres. Pour le jeune Milteau, c’est le coup de foudre qui devient coup de cœur pour un instrument pas cher et presque clandestin, tant il peut vibrer incognito au creux de la main : l’harmonica ! Dont il apprend à jouer en autodidacte pour s’imposer, quelques décennies plus tard, comme l’un des maîtres incontestés !

Milto4Sur scène, outre le plaisir musical, le spectateur ne peut qu’apprécier la dextérité avec laquelle le virtuose jongle : un harmonica en bouche, un autre dans chaque poche. Et de changer plusieurs fois d’instruments en cours d’interprétation. Sans compter le coffre aux trésors, posé derrière lui, une valisette où patiente souffle coupé une cinquantaine de leurs pairs : d’aucuns qui tiennent au creux de la main, d’autres qui en imposent par leur volume ! La singularité de l’harmonica ? « Une petite anche vibrante, comme pour tous les instruments à vent. Sa première apparition remonte au XIXème siècle, pour être ensuite produit en série à partir de 1850. Qui d’emblée fait un tabac aux États-Unis, l’instrument emblématique jusque dans les années 30 », l’instrument traditionnel du Sud américain qui s’imposera sur scène à Memphis et Chicago. Ses rythmes de prédilection ? Le blues, bien sûr, dont Jean-Jacques Milteau est un amoureux inconditionnel. Yonnel Liégeois

A écouter : Chaque samedi à 19H, sur TSF Jazz, Jean-Jacques Milteau anime l’émission « Bon temps rouler » : une sélection des classiques du blues et de la soul, mais aussi des nouveautés, des perles rares et des inédits. A ne pas manquer : J.J. Milteau avec le groupe 24 Pesos, « British But Blue, quand le Blues était anglais … ». A découvrir : J.J. Milteau dans « L’Or » d’après Blaise Cendrars… « Xavier Simonin m’a fait découvrir la richesse rythmique de la langue de Cendrars qui, en l’occurrence, gagne à être dite. J’en ai profité pour me replonger avec délices dans la musique populaire américaine du XIXe siècle ».

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Quand le travail entre en scène

Comment donner à voir et à entendre la réalité du travail, sans didactisme ni prise de tête ? Avec plus ou moins de bonheur, auteurs et metteurs en scène s’y emploient. Proposant leur regard décalé, poétique ou réaliste, ludique ou dramatique, pour rendre compte du quotidien des hommes et femmes d’aujourd’hui. Tour d’horizon.

 

 

 

UsinePour tout décor et accessoire, au milieu de la scène une échelle double, rouge… Autour, virevoltent et dansent, dessus dessous, en équilibre instable ou précaire, quelques personnages haut en couleurs. Qui dissertent surtout, au sens propre du terme, sur Marx et Spinoza, deux philosophes d’un siècle révolu mais aux propos qui se révèlent d’une actualité brûlante ! Prise de tête, lourdeur du verbe ? Que nenni, justement… « Bienvenue dans l’angle Alpha » ? Un spectacle de haute teneur, où les concepts philosophiques certes des plus ardus ou hardis volent d’une bouche à l’autre, avec humour et poésie, pour le plus grand bonheur du public qui se laisse emporter dans ce tourbillon métaphysique fort osé !

Le pari réussi de la metteure en scène Judith Bernard, et de sa compagnie ADA ? Oser adapter pour le théâtre Capitalisme, désir et servitude de l’économiste Frédéric Lordon (Éditions La Fabrique). Une réflexion philosophique fort sérieuse, ni plus ni moins que l’analyse comparative et finement instruite de deux concepts, la servitude chez Marx et le désir chez Spinoza : le travail aliène l’homme et subvertit la moindre de nos émotions, dit le premier, il terrasse irrémédiablement notre puissance d’agir, notre « conatus », affirme le second ! Pour conclure selon Lordon, en un langage propre à notre troisième millénaire : capitalisme et finance internationale ont fait main basse et commerce à leur seul avantage de la totalité de nos passions, réduisant à néant nos moindres désirs et goûts du plaisir !

Incroyable, impensable : loin d’être ennuyeux ou rébarbatif, le propos s’éclaire par le jeu de la troupe, quoi qu’exigeant il devient limpide et d’une incomparable force humoristique : sous les mots, avancent démasqués le capitalisme et son lot de méfaits. Face au travail aliénant, la troupe nous souhaite donc la « Bienvenue dans l’angle Alpha », celui-là même qui nous rend notre pleine dimension créatrice lorsqu’il est grandement ouvert… Sous la houlette de Judith Bernard, les comédiens nous entraînent avec délectation dans ce concert de mots et de pensées complexes mais pourtant accessibles ! Une prouesse scénique, quand la philosophie et l’économie se dégustent dans un flot d’humour et de fantaisie pour rendre sa plénitude à la réalité du travail réel : libérateur, intelligent, cultivé et signifiant pour celui qui le produit. Il est vrai que Lordon et Bernard sont des récidivistes… « D’un retournement l’autre » (Éditions du Seuil) est le titre d’un autre livre du premier (voir ci-dessous), « une comédie sérieuse sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrins » proprement jubilatoire, que la seconde avait déjà mise en scène !

 

Co Jean-Louis Fernandez

Co Jean-Louis Fernandez

Et le capitalisme financier, Arnaud Meunier, le jeune directeur de la Comédie de Saint-Étienne, s’en empare aussi avec jubilation et dextérité ! Sans manichéisme, nous donnant juste à voir l’extraordinaire histoire des frères Lehman, de 1844 à 2008… La saga de jeunes immigrés, juifs allemands, qui s’installent dans le sud des Etats-Unis pour ouvrir une maigre boutique de tissus. Au pays des esclaves et des champs de coton, que faire d’autre ? « Une histoire savoureuse et fascinante », commente le metteur en scène, « l’histoire de trois hommes qui s’usent à la tâche et au travail, qui s’échinent comme des baudets pour faire fructifier leur petite entreprise »… Au fil du temps et de l’actualité, la guerre de sécession – la construction du chemin de fer – le crash de 1929, le petit commerce devient un véritable empire : s’écrivent alors les « Chapitres de la chute, saga des Lehman Brothers » !

Un spectacle de quatre heures où le spectateur ne s’ennuie pas un seul instant, grâce aux talents conjugués de la troupe et de son mentor : montrer plus que démontrer, démonter sous le couvert de personnages bien réels la construction lente et patiente de ce qui devient au final le capitalisme financier. « J’apprécie beaucoup l’écriture de Stefano Massini », confesse Arnaud Meunier, « à l’image de Michel Vinaver, il propose un théâtre qui ne juge pas, il parvient à humaniser une histoire souvent virtuelle. Entre petite et grande histoire, celle d’une famille d’immigrés et celle du capitalisme international, il nous rend proche un domaine bien souvent présenté comme trop complexe et réservé aux économistes patentés ». De fait, pas de leçon de morale sur le plateau, juste la dissection au fil du temps, à petit feu et à petits pas, du processus qui conduit à l’émergence et à l’explosion de l’économie boursière en 2008, à l’heure de la chute de la quatrième banque des Etats-Unis et de l’effondrement des bourses mondiales…

Une saga théâtrale qui éclaire admirablement le trajet de l’économie des hommes et des peuples, lorsqu’elle passe du réel au virtuel, lorsque la finance se nourrit et se reproduit jusqu’à saturation et indigestion de son propre produit, l’argent ! Avec son corollaire : le travail n’est plus là pour satisfaire les besoins de l’humanité, il est juste une matière ajustable pour le bonheur des marchés financiers. Et pas seulement les gestes du travail, « le travailleur lui-même dans ce contexte devient aussi une denrée virtuelle », souligne Arnaud Meunier, « qui compte juste pour ce qu’il rapporte, non pour ce qu’il produit ». Et de poursuivre : « Le spectacle ne dénonce pas le capitalisme, il le raconte et en ce sens il peut faire œuvre d’émancipation. Dans ce monde complexe qu’est devenu le nôtre, je crois que le théâtre a charge et capacité d’ébranler les consciences, il permet de réinterroger l’humain que nous sommes et de nous mettre face à nos responsabilités. De remettre, en final, de l’humain dans les rouages des rapports sociaux ». Un pari encore une fois réussi et gagné par la troupe : en dépit de la longueur des « Chapitres de la chute », le spectateur est rivé à l’écoute de cette histoire familiale, puis entrepreneuriale et mondiale, contée sur un mode ludique pour mieux lui faire comprendre les dessous et les rouages d’un système financier et économique complexe. Du grand art !

 

demainLas, en dépit des intentions proclamées, la réussite n’est pas toujours au rendez-vous sur le plateau ! Ainsi en va-t-il pour « À demain » au Théâtre de l’Aquarium, un texte et une mise en scène de Pascale Henry. Un homme, retenu contre son gré, doit répondre à une série de questions avant que d’aucuns décident de son avenir. Une interlocutrice qui, elle-même, est soumise aux interrogations de sa supérieure hiérarchique pressée de boucler le dossier qui, elle-aussi, subit la pression d’encore plus haut… À mots couverts, sans indication particulière mais pressé de trouver une issue, le spectateur, censé se trouver face aux nouvelles méthodes managériales qui provoquent souffrances et douleurs chez nombre de salariés dans moult entreprises, éprouve lui-même quelque peine à affronter tel traitement de choc. Espérons que la rencontre – débat ( avec Nicolas Aubert, sociologue et psychologue, Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail(s) » et Dominique Méda, philosophe et sociologue)  initiée au final de la représentation du 07/02, « La dictature de l’urgence au travail : peut-on arrêter la machine ? », apportera les éclaircissements indispensables… A trop vouloir l’étreindre, on étouffe son sujet. Un spectacle au propos désincarné, au jeu pesant et caricatural, qui obscurcit plus qu’il ne clarifie la question.

Plus tôt dans la saison au Théâtre du Rond – Point, « Élisabeth ou l’Équité » ratait lui-aussi sa cible. Mis en scène par Frédéric Fisback, le texte d’Eric Reinhardt ne décolle pas d’un réalisme aux tirades convenues. Certes, le délégué syndical CGT occupe les planches pour la première fois peut-être dans l’histoire du théâtre, mais ce seul fait inédit n’assure en rien la qualité de la pièce, tant elle manque d’inspiration, de souffle et d’émotion. Pourtant, le sujet méritait traitement sous les projecteurs : le combat d’une petite entreprise pour sa survie, humaine et industrielle, contre le projet de fermeture concocté par un puissant fonds de pension américain… En réalité, sans surprise ni suspens, nous est surtout donnée à voir la bluette naissante entre le « rouge » de service et la charmante D.R.H. en butte à la vindicte de ses grands patrons ! Dans la mise en espace de l’univers du travail, n’est pas Vinaner qui veut…

 

Marine,J'ai-tropAutrement convaincant, dans une forme plus modeste et épurée, ce que nous propose la comédienne et metteur en scène Stella Serfaty avec son spectacle « J’ai trop trimé » : un regard plus intimiste sur les ravages que provoque justement ce système économique, sur les femmes au travail plus précisément. Des témoignages recueillis par la sociologue Nadine Jasmin. Cinq portraits de femmes, de l’ouvrière à la patronne d’une petite entreprise qui, chacune à leur façon, démontent les mécanismes sociaux et blocages qu’elles ont subi au travail… Des paroles brutes, fortes et émouvantes où l’une dénonce le pouvoir hégémonique de la hiérarchie masculine et l’autre le manque de prise en compte des revendications spécifiques aux femmes dans les organisations syndicales : ici, on est loin de la langue de bois, du discours convenu !

Il en est de même avec « Entre-temps, j’ai continué à vivre », de Jacques Hadjaje : sur un terreau commun, dans l’est de la France où l’on vient de fermer le dernier puits de mine, cinq hommes et femmes tentent de s’inventer un avenir ! Une tâche ardue, lorsque le travail a déserté le quotidien des jours ou se révèle simple occupation, où il faut apprendre à retisser des liens sociaux ou bien, tout bonnement, réapprendre à vivre, autrement… « La mine n’est pas le sujet d’« Entre-temps… », commente l’auteur et metteur en scène, « pourtant elle est le seul personnage récurrent du texte. Elle témoigne d’un « avant », elle symbolise les rêves floués. Les personnages ont la volonté de s’en sortir mais à chaque pas le sol menace de se dérober : c’est plein de trous, plein de galeries là-dessous, un vrai gruyère ! ». Alors, avec ou sans travail, un seul objectif : se battre pour la vie, l’avenir, contre toutes les morts annoncées…

 

Co Elisabeth Carecchio

Co Elisabeth Carecchio

Avec « La grande et fabuleuse histoire du commerce », Joël Pommerat porte certes un regard aiguisé sur une profession bien spécifique, les démarcheurs à domicile, mais il en profite surtout pour dénoncer la société de consommation dans laquelle nous vivons. Là encore, ils sont cinq, cinq hommes qui passent leurs journées à sonner aux portes pour vendre leur marchandise. Peu importe sa nature, une arme à feu, une encyclopédie, une chose qui ne sert à rien… Et dans la solitude de leur chambre d’hôtel, les vendeurs de se retrouver pour faire le bilan de la journée, annoncer aux autres « combien ils en ont placé », avec quels stratagèmes entre mensonge et vérité : qu’il soit stagiaire ou aguerri, novice ou expert du porte à porte, chacun est rivé à sa performance, salaire et avenir professionnel en dépendent !

Dans le clair-obscur des projecteurs, réussite ou fiasco d’une journée de vente s’entrechoquent ! Des hommes éreintés de fatigue, désespérés de n’avoir atteint leur objectif, usés d’abuser de ce petit jeu de la vérité et du mensonge pour flouer le client : un spectacle fort, poignant, la mise en abîme d’une société à la dérive. « Avec ce spectacle, je voulais montrer comment ces ouvriers du commerce sont partie prenante et victime du système économique dans lequel ils vivent », souligne Joël Pommerat, « en choisissant de représenter deux groupes de vendeurs à deux périodes historiques éloignées de trente ans, je voulais montrer également comment le système avait évolué, devenant plus sensible et plus humain en apparence dans la période moderne mais encore plus violent en réalité et déshumanisant ». Et de dénoncer « une société imprégnée de logique commerciale et commerçante, dans laquelle vendre et acheter sont aussi naturels que marcher, manger, respirer… ».

Où tout s’achète et se vend, est-il loisible d’ajouter : la force de travail, la valeur du travail, la beauté du travail. Pour n’en retenir que son poids marchand pour l’un, sa marge de profit pour l’autre… Aussi, quand la scène interpelle aussi fortement l’univers du travail et ses acteurs sociaux, un seul mot d’ordre : pousser la porte du théâtre ! Yonnel Liégeois

La finance en alexandrins !

Étrange ouvrage que celui de Frédéric Lordon, économiste patenté et philosophe ! D’un retournement l’autre se veut une « comédie sérieuse sur la crise financière en quatre actes, et en alexandrins »… Non, vous ne rêvez pas : il s’agit bien de cette forme ancienne d’écriture, le vers à douze pieds, qui nous donne à lire la crise de la finance mondiale. En scène le Président de la République et ses conseillers, banquiers et traders, gouverneur de la banque de France et journaliste : tous les acteurs sont en place, la comédie peut commencer ! Un texte où les répliques fusent d’un acte à l’autre, derrière le rire, l’horreur d’un système financier décortiqué sans complaisance. Mieux ou aussi bien qu’un volumineux traité de sciences économiques, sous couvert de la farce ou de la pochade, un ouvrage qui permet au lecteur de pénétrer plus avant dans les arcanes mentales et les raisonnements machiavéliques des cyniques maîtres de la finance.

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Yeug Faï et la Chine au travail

Issu d’une grande famille de marionnettistes, Yeug Faï présente au Théâtre Sylvia Monfort, du 04 au 15/02, « Blue jeans ». Entre gaines et chiffons, réalisme et poésie, un spectacle fort émouvant et dérangeant qui donne à voir la réalité du travail des enfants dans les usines chinoises de textile.

 

 

 blue1Si le jeans est traditionnellement de couleur bleue, la petite fille ne quittera que rarement son manteau rouge. Rouge sang, rouge douleur, rouge misère pour Jasmin, cette enfant honteusement exploitée sur les chaînes textile des grandes usines étrangères, et de leurs sous-traitants, implantées en Chine pour produire à bas prix : près de 70% de la production mondiale du célèbre pantalon est réalisée dans la région de Canton… Aussi, ils sont des millions à quitter leur campagne et leur mode de vie traditionnel pour rejoindre ces diverses « villes champignons » où sont implantés les immenses complexes industriels. Une lourde responsabilité pour les donneurs d’ordre, les grandes marques occidentales, qui apprécient le bas coût de la main d’œuvre, bafouent les règles de l’O.I.T., l’Organisation Internationale du Travail, et ferment les yeux sur cet esclavagisme des temps modernes.

Avec ses marionnettes à gaine hautement expressives, le metteur en scène Yeung Faï nous donne donc à voir dans « Blue Jeans » la face cachée de cette exploitation mondialisée pour le plus grand profit du commerce international. Une main d’œuvre au coût le plus bas, des conditions de travail moyenâgeuses, des journées de labeur interminables : tel est le sort de milliers d’enfants en Chine, en particulier des filles, qui s’en vont grossir les bataillons d’ouvrières des grandes villes ! Jasmin, comme tant d’autres, n’échappe pas à ce triste sort. Sa famille, des paysans courageux et aimants mais sans moyens pour faire face à des récoltes catastrophiques,  se voit contrainte de vendre leur fille à des rabatteurs qui écument villages et campagnes.

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Après le succès de son premier spectacle, « Hand stories », Yueng Faï plonge son regard au cœur de son pays d’origine. Pour en explorer la cuisante actualité sociale, à partir des documentaires du réalisateur américain Greg Conn Jr. dévoilant à la face du monde comment étaient fabriqués les jeans. Une problématique de la réalité du travail quotidien que le marionnettiste chinois saisit à bras le corps pour offrir au public une fable visuelle à grande portée réaliste, d’une implacable force politique et en même temps d’une rare densité poétique. La réalité ouvrière élevée au rang de la tragédie antique.

blue3D’un tableau l’autre, d’une poignante beauté et d’une forte intensité dramatique, les poupées de chiffon nous plongent dans un univers industriel digne du XIXème siècle où tout est dit, montré, dénoncé. Sans didactisme, bien au contraire, avec force poésie et sensibilité, voire avec humour comme dans cette fameuse scène de combat de kung-fu, pour pleurer et s’émouvoir encore plus fort du destin tragique de la jeune Jasmin et de ses consoeurs. Un spectacle d’une rare qualité visuelle, qui allie prouesses techniques et audaces dramaturgiques, pour alerter chacun sur la face cachée d’une exploitation et d’une mondialisation industrielles qui sacrifient avenir et jeunesse au nom d’une rentabilité à outrance. Yonnel Liégeois

Mon_combat_pour_les_ouvriers_chinois_hdVient de paraître aux éditions Michel Lafon « Mon combat pour les ouvriers chinois », le livre-témoignage de Han Dongfang. Plus qu’un récit de vie, l’ancien employé des chemin de fer et fondateur du premier syndicat indépendant de Chine y raconte surtout par le menu la condition ouvrière dans son pays. Emprisonné durant deux ans au lendemain des événements tragiques de la place Tiananmen auxquels il prend part en 1989, transféré aux États-Unis pour raison médicale puis exilé à Hong Kong, il poursuit le combat en faveur des travailleurs chinois en fondant le China Labour Bulletin et en animant une émission sur Radio free Asia.

Un homme et un militant intègre aux solides convictions, d’une sérénité et d’un sens de l’écoute extraordinaires au cœur des épreuves et des contradictions, tiraillé entre le désir urgent de changements radicaux et la nécessité d’agir en s’appuyant sur les règles et lois édictées par le PCC. Un leader charismatique qui affirme sa foi en l’avenir et en la capacité de mobilisation de ses concitoyens et de la classe ouvrière chinoise. Un document de première main, émouvant et captivant, lucide et sans concession, sur la réalité sociale de l’une des plus grandes puissances du monde économique et industriel.

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Siméon, le rebelle du Verbe

Directeur du Printemps des Poètes, lui-même « poète associé » au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, Jean-Pierre Siméon fustige dans un court mais iconoclaste essai les gens de théâtre qui se la jouent « trop sérieux ». Prônant, en une belle langue, le retour à l’émotion partagée.

 

 

Yonnel Liegeois – Privilégiant l’émotion au didactisme, vous reprochez au théâtre contemporain de trop souvent « faire l’important ».
Siméon2Jean-Pierre Siméon – Le théâtre public, le théâtre d’art, celui qui m’importe et vis-à-vis duquel je suis donc le plus exigeant, s’est laissé entraîner ces dernières décennies vers un esthétisme froid par peur du sentiment, de l’émotion, en un mot du « pathos ». Je n’ai rien contre l’esprit de sérieux et le didactisme mais on est tombé dans un excès de formalisme savant, de démonstration conceptuelle brillante et virtuose. Cette obsession de la mise à distance interdit peu ou prou le plaisir naïf et spontané.  Or, je crois que le théâtre doit être d’abord le lieu d’une émotion partagée, que l’émotion n’interdit pas la pensée, que le théâtre est précisément l’occasion d’une émotion qui ouvre à la réflexion.

Y.L. – « Le théâtre, la poésie, c’est essentiel mais ce n’est pas grave… », affirmez-vous dans « Quel théâtre pour aujourd’hui ? Petite contribution au débat sur les travers du théâtre contemporain ». Un propos iconoclaste, pour un auteur lui-même « poète associé » au TNP de Villeurbanne ?
J-P.S. – Je crois à la nécessité, à l’urgence même du théâtre et plus généralement de la poésie, du partage de l’art dans la cité. Cela est essentiel en effet, il s’agit de préserver et de manifester pour tous, au sein de la communauté humaine, l’effort de la pensée, le questionnement comme acte de conscience libre, la présence d’un langage non servile. Mais l’importance de ces enjeux, si on veut qu’elle soit partagée par ceux qui les ignorent ou qui y sont indifférents, doit s’accompagner d’une attitude ouverte, humble, généreuse de ceux qui les portent. Or je ressens pour ma part dans les lieux du théâtre, de l’art, la persistance d’une tonalité de sérieux à tout crin, une prétention implicite à l’excellence assurée d’elle-même qui ne sont pas engageantes  pour qui ne partage pas les codes, les us et coutumes de la communauté artistique. Ce n’est pas un problème si on se satisfait du public déjà acquis, celui qui a trouvé ses marques. Le problème que je pose dans cette formule provocante ? Si l’on ne veut pas renoncer à l’idéal des Copeau, Dasté, Vilar, d’élargir ce public, il faut veiller à ce qui sournoisement met à distance : une certaine sacralisation du geste artistique, les discours et comportements intimidants qui vont avec.

Y.L. – Vous assignez une haute fonction au théâtre ?
quel-theatre-pour-aujourd-hui-J-P.S. – La fonction politique est inhérente au théâtre, depuis l’Antiquité. Songez que le théâtre est dans la cité ce lieu incroyable où l’on ne se rassemble que pour assister à la manifestation de la pensée, de la langue, du poème. Où l’on s’assemble pour penser l’humain et interroger la complexité du destin individuel et collectif. Cela ne sert à rien, sinon à alerter les consciences, à les rendre plus alertes, à les exercer au doute, au désir, à l’inconnu. Si l’on croit, comme c’est mon cas, qu’une société n’est vivable et amendable que si existent en elle des consciences éveillées, critiques et « pensantes », le théâtre, l’art partagé sont les moyens de cette émancipation. Le théâtre est donc, à mes yeux, une université populaire permanente…

Y.L. – Vous rêvez d’un théâtre faisant scène ouverte du matin au soir. N’est-ce pas utopique ?
J-P.S. – Les théâtres ne sont ouverts généralement que 3 heures sur 24, à l’heure où tout le monde rentre chez soi ! Il y a là un paradoxe évident. Et pour ceux qui justement ne sortent pas, ils apparaissent alors comme des lieux fermés et inutiles. Je sais combien c’est difficile, mais je rêve donc de théâtres ouverts de jour où le public pourrait constater qu’en journée se prépare la fête du soir, où il pourrait, pourquoi pas le matin, le midi ou au « goûter », aller s’entendre dire un poème, boire un pot avec les artistes, rencontrer un auteur, assister à une heure de Beckett ou de Valletti… N’y aurait-il pas de public pour cela ? Voire… Christian Schiaretti (le directeur du TNP, ndlr) dit justement que le problème des 35 heures, ce sont les 5 heures. Que sont devenues ces heures gagnées ? Si le théâtre était réellement un lieu de vie, il pourrait être une alternative au stade ou au centre commercial qui ont préempté ce nouveau temps libre. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Né à Paris en 1950, agrégé de lettres modernes, passionné du verbe, Jean-Pierre Siméon écrit pour le théâtre mais il a surtout publié de nombreux recueils de poésie. Prix Apollinaire en 1994 et Max-Jacob en 2006. Son œuvre poétique est disponible chez Cheyne éditeur. À découvrir et à lire : « Stabat mater furiosa (suivi de) Soliloques » et « Le sentiment du monde ». Son dernier recueil paru, le « Traité des sentiments contraires » toujours chez le même éditeur.

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