Aux éditions Gallimard, Yannick Haenel publie La solitude des professeurs est infinie. Roman de rentrée, le dernier opus de l’ancien prof de français l’est à double titre : il s’ancre dans la rentrée scolaire et dans la rentrée littéraire, deux institutions françaises.

À ses débuts, le romancier Yannick Haenel (prix Médicis 2017) a enseigné le français dans le secondaire pendant quelques années. La solitude des professeurs est infinie revient sur cette expérience inaugurale. Yannick Haenel puise dans ses souvenirs des années 1990. Son alter ego, Jean Deichel, jeune agrégé de lettres modernes idéaliste, passe pour la première fois le seuil du collège où il s’apprête à effectuer son année de stage. Sis à Mantes-la-Jolie, cet établissement accueille des élèves issus des classes populaires. Si l’apprenti prof, passionné de littérature, attend de cette nouvelle vie « des aventures, des lumières passionnantes, et cette joie que procure la poésie », la réalité du collège de banlieue parisienne se rappelle vite à lui. « Vous êtes au courant qu’il y a de la violence ici, et pas seulement du mal-être adolescent ou ce genre de trucs, indique Gaëlle, la conseillère principale d’éducation (CPE), lors de la réunion de prérentrée. Alors faites attention, ça peut péter à n’importe quel moment. »

De même, la réalité administrative, celle des casiers et des emplois du temps, vient percuter de façon assez incongrue, voire délibérément comique, les élans du nouvel enseignant qui vit la transmission comme une « vocation ». « Tant qu’il y a des enfants pour réciter l’alphabet, le monde ne s’écroule pas », lance le stagiaire enthousiaste au proviseur médusé. De l’entrée dans la carrière à la démission annoncée, l’ouvrage de Yannick Haenel se lit d’un bout à l’autre comme un roman de formation : l’enseignement éprouve et modifie le débutant malchanceux, enclin aux élans mystiques. Entre ses bévues catastrophiques et son désir de transmettre la flamme, comment va-t-il se tirer d’affaire ?

Après Entre les murs, de François Bégaudeau (2006), Un hamster à l’école de Nathalie Quintane (2020), Le Grand Secours de Thomas B. Reverdy (2023) ou Miskine la prof de Sandrine Elichalt (2025), La solitude des professeurs est infinie vient confirmer qu’il existe dans notre pays un genre littéraire très particulier : le roman de l’Éducation nationale. Ce livre est révélateur de sa centralité et de son caractère paradoxalement romanesque. Avec 1,2 million d’agents et plus de 6 millions d’élèves à la rentrée 2026, les écoles, collèges et lycées, surtout ceux des quartiers dits « sensibles », sont les lieux où se rencontrent de façon quotidienne des jeunes issus des couches populaires précarisées et des enseignants venus pour la plupart des classes moyennes, voire de la bourgeoisie. Une rencontre d’univers sociaux aussi contrastés ne se produit nulle part ailleurs à si grande échelle, c’est pourquoi elle donne à voir les (més)aventures des grandes promesses républicaines, égalité et émancipation.

De surcroît, le nouvel opus de Yannick Haenel constitue un hommage, un peu appliqué peut-être, à la littérature. Outre que le protagoniste dévore le Zohar, œuvre de la Kabbale dont il a cousu des feuillets à sa doublure, les scènes de lecture en classe, de Gérard de Nerval ou de Charlotte Delbo notamment, font surgir les moments de grâce d’une transmission accomplie. À cet égard aussi, il s’agit d’un livre de rentrée, mais littéraire, cette fois. Publié dans la prestigieuse collection blanche des éditions Gallimard, le livre est promis à une certaine visibilité en librairie comme dans les médias, parmi les 461 nouveaux romans qui paraissent cette année entre fin août et début octobre. Institution spécifiquement française, comme le souligne la sociologue américaine Priscilla Parkhurst Ferguson dans La France nation littéraire (1991), la « rentrée littéraire » et son déferlement de titres correspond à un « culte » rituel rendu à la littérature. Le roman de Yannick Haenel en constitue un exemple presqu’archétypal. Eve Charrin*
La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel (Gallimard, 320 p., 21,50 €).
*Un article paru dans le magazine Sciences Humaines (n°391, septembre 26. Dossier à la une : Où ai-je la tête ? Trouble dans l’attention). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Une excellente publication dont nous conseillons vivement la lecture.





