Sefsaf, les joies de l’alphabet

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Abdelwahed Sefsaf présente Alif. Sous couvert de la première lettre de l’alphabet en langue arabe, le metteur en scène et directeur du CDN de Sartrouville clôt en musique et en beauté sa trilogie « Hexagone, une petite histoire de France ». Une ode à l’accueil de l’autre et au respect de la différence.

Sur la scène, l’on chante, danse et rit à la déclinaison de l’alphabet. Du A en français, Alif en langue arabe, jusqu’aux plus beaux souvenirs de l’apprentissage de l’une et l’autre langue… Pour s’en convaincre, quelques spectateurs sont invités à rejoindre la troupe sur le plateau, leur partition en main, actifs et partie prenante du déroulé du spectacle.

Après Si loin si proche et Ulysse de Taourirt, ses deux précédentes créations, Abdelwahed Sefsaf signe là l’ultime épisode de sa « petite histoire de France », le parcours édifiant d’un fils d’immigrés algériens, dont le cœur balance à jamais entre deux rives de la Méditerranée et deux langues. Enfant, le jeune Abdel a la chance d’intégrer à Saint-Etienne un lycée expérimental où est enseigné l’arabe. Un émerveillement pour le gamin d’origine kabyle, encore plus lorsqu’il découvre sa professeure, chrétienne et libanaise, qui leur décline le programme. « À vous qui avez perdu votre langue première, ou à qui on l’a arrachée sans bruit, je veux enseigner l’arabe des poètes. Pas celui qu’on brandit comme une arme, mais celui qui éclaire, celui qui chante, celui qui élève la pensée et apaise la douleur », déclame Adila Bendimerad, sublime comédienne !

S’élèvent alors, entre musique et dialogues, les mots et vers d’Imrou’l Qays (poète préislamique) et Mahmoud Darwich, les chansons d’Oum Kalsum et de Fairouz. Le théâtre devient salle de classe, et vice versa, où chacun se sent reconnu, respecté au cœur de sa différence. L’altérité n’est plus obstacle, elle se fait richesse lorsque chacune et chacun ont trouvé les mots pour la nommer et la célébrer. « Alif n’est pas seulement un spectacle, c’est une expérience », confesse Abdelwaheb Sefsaf, « où la langue devient scène, le public peuple, la poésie politique ».

Du plateau tournant aux gradins du public, de l’école républicaine aux plus belles pages littéraires, entre vièle et violon, se joue avec flamboyance et grand talent la rencontre de deux mondes, de deux cultures. Une mémoire et une histoire partagées, un avenir à bâtir et partager, commun commune ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Alif, Abdelwaheb Sefsaf : jusqu’au 23/07, 14h. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Il est interdit d’interdire !

Au théâtre des Barriques, en Avignon (84), Julie Autissier et Raphaël Callandreau présentent Une censure sachant chanter. Un duo chansonnier et libertaire, à la bonne franquette, pour un répertoire coquin ou politiquement incorrect. De Montéhus à Boris Vian, en passant par Nique Ta Mère, Serge Gainsbourg et Orelsan…

Une représentante de la Ville vient annoncer que le spectacle est annulé.  Heureusement, il n’en sera rien, car la voilà embarquée par un quidam planqué dans le public, dans un tour de chant des plus osés. Ce scénario fictif est prétexte à revisiter les riches heures de la chanson française en ce qu’elles ont de libertaires et libertines. Après le succès de J’ai mangé du Jacques, où ils exploraient le répertoire de prénommés Jacques (Brel, Higelin, Dutronc, etc.), Julie Autissier et Raphaël Callandreau remettent le couvert. Ils nous invitent à partager leur goût immodéré pour la provocation. Entre sérieux et comédie, ils entonnent Une censure sachant chanter, une trentaine de titres, de styles et d’époques variés, réarrangés par Raphael Callandreau. Ce dernier accompagne au piano sa partenaire, tout aussi bonne musicienne que lui.

Autres temps, autres mœurs

Ils nous font constater que ce qui était choquant hier ne l’est plus aujourd’hui. Elles nous semblent délicieusement désuètes, ces strophes des Jolies Colonies de vacances de Pierre Perret qui ont fait hurler Yvonne de Gaulle, au point de vouloir les interdire : « Hier, j’ai glissé de sur une chaise/ En f’sant pipi dans le lavabo/ J’ai l’ menton en guidon d’ vélo/ Et trois canines au Père Lachaise ». En revanche, Le Gorille de Georges Brassens et Comprend qui peut de Bobbie Lapointe n’ont pas perdu de leur esprit paillard, que souligne malicieusement les duettistes.  

Il est amusant de mesurer à quel point la liberté des mœurs a fait du chemin depuis les années 1970. En partie grâce à des auteurs comme Boris Vian (Fais moi mal, Johnny), Milène Farmer (Libertine) ou Robert Niel et Gabrielle Vervaecke (Déshabillez moi, immortalisé par Juliette Gréco). Et l’on rit d’entendre que « Jésus Christ est un hippie », selon Eddie Vartan et Philippe Labro ! Mais l’interdiction des Versets Sataniques de Salman Rushdie et l’assassinat de Samuel Paty sont encore dans tous les esprits.

Si aujourd’hui il n’existe plus dans notre pays de censure au sens strict du terme, la liberté d’expression reste un droit fragile, toujours à défendre, surtout dans le domaine politique. Dans le contexte actuel, des titres nous parlent encore, tels Le Déserteur de Boris Vian, La Grève des mères de Montéhus, La Chanson de Craonne entonnée par les poilus après l’échec et les terribles pertes de l’offensive du Chemin des Dames menée par le général Nivelle en avril 1917. Cette anthologie répond au rôle que s’assignent les deux compères, sous couvert de cabaret : « Revendiquer plus que jamais la possibilité de porter haut les voix contestataires, celles qui ne suivent pas les lignes imposées ». Alors, on se surprend à vouloir entonner certains airs avec eux. Mireille Davidovici, photos La voix du poulpe

Une censure sachant chanter, Julie Autissier/Raphaël Callandreau : jusqu’au 25/07, 16h50 sauf le mercredi. Théâtre des Barriques, 8 rue Ledru Rollin, 84000 Avignon (Tél. : 04.13.66.36.52).

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Les justes, selon Camus

Au théâtre des Gémeaux, en Avignon (84), Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. La pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Entre révolution, violence et justice, une intense réflexion orchestrée par la compagnie des Fautes de frappe.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.

Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h00 sauf le mercredi. Théâtre des Gémeaux, 10 rue du Vieux Sextier, 84000 Avignon (Tél. : 04.88.60.72.20/09.87.78.05.58).

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Hadrien, pour mémoire

Au théâtre du Girasole, en Avignon (84), Renaud Meyer présente Mémoires d’Hadrien. L’adaptation du chef d’œuvre de Marguerite Yourcenar, au titre éponyme. Avec Jean-Paul Bordes dans sa toge romaine, l’empereur au crépuscule de sa vie qui égrène défaites et victoires, plaisirs de la chair et regrets du cœur.

Rome, au temps de l’empire : ses villas, ses eaux et ses sièges de pierre… Pieds nus, silencieusement, le pli de la toge sur l’épaule, couronne sur la tête, dignement Hadrien s’avance. L’œil aux aguets, l’esprit en alerte, soucieux pourtant, l’âge pèse, vieillesse et maladie aussi, l’empereur sent la fin prochaine. Il soliloque, tente de faire bilan d’une vie intensément remplie et agitée. Il égrène défaites et victoires, raffinements de la chair et regrets du cœur, plaisirs proches et contrées lointaines. Comme Hadrien dans les Mémoires de Marguerite Yourcenar, un monument littéraire, Jean-Paul Bordes nous épargnera « les détails désagréables et la description du corps d’un homme qui avance en âge et s’apprête à mourir d’une hydropisie du cœur ». Dans un paysage scénique dépouillé où seuls s’exposent quelques débris d’armure et fragments de stèle, plus tard se déploiera la grande fresque peinte de Marguerite Danguy des Déserts qui raconte les contrées traversées par Hadrien et la démesure de l’empire à l’heure des premiers siècles après JC. Se prépare en coulisses l’accession au trône de Marc Aurèle.

Pour l’heure, le tableau est saisissant : d’une voix impériale, le comédien donne chair et sang aux contradictions d’un homme amoureux des lettres et de la poésie, pourtant assujetti à la cruauté guerrière, attaché à la beauté des corps des jeunes éphèbes et pourtant intraitable dans les châtiments infligés aux vaincus. La fin approche, les regrets se font plus pesants, les plaisirs plus discrets, il est temps d’aller purifier pieds et mains dans l’eau parfumée du bassin. « Un spectacle dépouillé de tout artifice », confie Renaud Meyer, l’adaptateur et metteur en scène, afin qu’il devienne « le miroir des interrogations des spectateurs concernant l’amour, la mort et les beautés du monde ». La lumière faiblit sur le visage d’un homme qui aura captivé, irradié, fasciné, subjugué le public. Beauté d’une écriture, beauté d’une interprétation chargée d’un impérieux talent, noir de scène. Le voyage s’achève dans les méandres de l’inconscience, à chacune et chacun d’entreprendre le sien. Yonnel Liégeois

Mémoires d’Hadrien, adaptation et mise en scène de Renaud Meyer : jusqu’au 25/07, tous les jours à 11h55 sauf le mercredi. Le Théâtre du Girasole, 24 bis rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.82.74.42)  

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Ulysse, escale en Avignon

Au théâtre du Balcon, en Avignon (84), Serge Barbuscia présente le Syndrome d’Ulysse. Écrite à quatre mains avec Ali Babar Kenjah, à partir de la figure mythique du guerrier rusé, une pièce qui présente le héros d’Homère comme l’archétype aujourd’hui du migrant. Un spectacle musical harmonieusement rythmé, au cours duquel le lyrisme du texte le dispute à la joie collective de jouer.

Barbuscia lui-même incarne le choryphée, en référence familiale, au nom de son arrière-grand-mère de Sicile, la Nonna Nina, chassée par la faim, un jour embarquée avec ses enfants sur un esquif pour aborder au port de Tunis. Au début du siècle dernier, 130 000 Siciliens affamés ont ainsi dû immigrer vers les côtes africaines. Il cite encore sa mère, quittant la Tunisie pour Marseille avec ses trois rejetons. Ali Babar Kenjah situe Le syndrome d’Ulysse « entre le retour impossible et l’intégration inachevée ». Il a étoffé la partition verbale d’allusions aux îles des Caraïbes, en évoquant le poète anglophone Derek Walcott, né à Sainte-Lucie, prix Nobel 1992, auteur de l’épopée Omeros, frère en esprit d’Aimé Césaire et d’Édouard Glissant.

Barbuscia, de son côté, apporte au bien commun sa dilection pour Pablo Neruda, qu’il a illustrée en montant Tango Neruda. Rien n’est omis du caractère infiniment cruel de l’exil forcé, de la cupidité des passeurs, des risques de mort par noyade ou des réactions de rejet. Ce qui fait, en même temps, le bien-fondé du Syndrome d’Ulysse est à voir dans les vertus du jeu théâtral. Autour de Serge Barbuscia évoluent quatre interprètes de haut vol, aptes à mêler la profération à la mise en corps musicale. Lorsque Aïni Iften et Théodora Carla chantent recto tono d’une voix d’entrailles, cela devient bouleversant. Bass Dhem est un harmoniciste accompli.

Jérémy Bourges assure la direction musicale en polyglotte averti et pianiste virtuose : du classique au swing, de la salsa au tango. Les costumes d’Annick Serret concourent, sous la lumière de Sébastien Lebert, à la validité esthétique d’un acte théâtral dont l’objectif affirmé est de donner à entendre et à voir « l’humanité invisible des malheurs du monde », et ce, par le biais d’une coopération transatlantique, dont des étapes préparatoires ont eu lieu en Martinique, puis en Casamance (Sénégal), auprès de la compagnie Bou-Saana. Jean-Pierre Léonardini, photos Gilbert Scotti

Le syndrome d’Ulysse, Serge Barbuscia : jusqu’au 25/07, tous les jours à 15h15 sauf le jeudi. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).

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L’égérie des grandes surfaces

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Antoine Colnot et Anne Rehbinder présente Antigone des supermarchés. De rêves en désillusions, le parcours d’une comédienne qui se heurte aux réalités sociales. Et femme, aux préjugés sexistes. Entre humour et émotion, une belle interprétation d’Anne Jeanvoine, un témoignage fort.

Ni décor imposant ni lumières scintillantes qui masquent bien souvent la vacuité du propos dans nombre de spectacles contemporains, une simple chaise en cœur de scène… Détendue, sans complexe, face au public la femme l’affirme en préambule : j’ai besoin de me savoir aimée, je vous aime ! Une déclaration d’amour qui résonne étrangement pour la comédienne qui a toujours rêvé d’interpréter les grands rôles, « de porter les textes du répertoire, d’être choisie par de grands metteurs en scène ». Pas forcément Phèdre, surtout l’Antigone de Sophocle, la femme libre par excellence. Pour parvenir à ses fins, elle a suivi les cours du conservatoire, elle qui songeait d’abord, enfant, à devenir danseuse étoile. La vie réserve bien des surprises. Son premier engagement ? De la figuration, une présence muette sur les planches… À défaut de briller sous les projecteurs, toujours dans l’espoir de la consécration, elle assumera bien des petits métiers, bien des emplois précaires. Il faut bien payer le loyer et remplir le frigidaire.

Jusqu’à cet emploi de mascotte, l’Antigone des supermarchés, un contrat qu’elle ne peut refuser et qu’elle signera à répétition pour diverses enseignes… Toujours silencieuse et aux seuls gestes saccadés en qualité d’interprétation, transpirant sous le costume et dans l’anonymat, pourtant heureuse et fière de sa prestation lorsque les enfants tout sourire réclament une photo ! Un rôle au plus bas de l’échelle dans la reconnaissance du métier, méprisé dans les yeux de ses pairs. Une négation professionnelle difficile à assumer, encore plus lorsqu’elle se sent incomprise, voire exclue par la famille et d’aucuns, en raison de sa vie aux amours féminins. Non sans humour, entre rejet et dépression, Anne Jeanvoine témoigne, avec franchise et tendresse, de la difficulté d’être entre rêves et réalité, statut et identité. Avec cette question existentielle : comment faire place à la singularité de chacune et chacun dans la société, au travail ? Une réponse, peut-être : aimer, s’aimer, être aimé. Yonnel Liégeois, photos Antoine Colnot

Antigone des supermarchés, Anne Jeanvoine : jusqu’au 23/07, tous les jours à18h40 sauf le vendredi.le lundi à 19h15, le mardi à 21h15 et le dimanche à 17h30. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).    

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Ubu président, merdre alors !

À l’Arrache-Coeur d’Avignon (84), Isabelle Starkier présente Ubu Président. Une adaptation du chef d’œuvre d’Alfred Jarry, signée Mohamed Kacimi. Deux chômeurs patentés, père et mère Ubu, rêvent devant le frigo vide : gagner l’élection présidentielle.

Père Ubu, imaginé dès 1896 par l’écrivain facétieux Alfred Jarry, était dès ses origines obscures à la fois capitaine de dragons, comte de Sandormir, roi de Pologne, docteur en pataphysique, grand maître de l’ordre de la Gidouille, etc. Désormais, sous la plume de l’écrivain et dramaturge Mohamed Kacimi, qui adapte l’œuvre célébrissime, Ubu veut devenir Président. Le drame, c’est qu’il est élu ! Pour cette nouvelle version, la mise en scène est d’Isabelle Starkier, les musiques signées Alain Territo. Ubu Président est devenu une désopilante comédie musicale. Avec Stéphane Miquel, dans la peau grasse du père Ubu, parfait dans ce rôle de grand guignol effrayant. Clara Starkier est une mère Ubu d’une belle sottise, qui roucoule d’amour pour son débile d’époux. Les musiciens comédiens Stéphane Barriere, Michelle Brûlé et Virgile Vaugelade sont autant à l’aise instruments en main que lorsqu’ils chantent ou jouent la comédie.

Mohamed Kacimi a frappé juste. Père Ubu est un beau parleur, qui éructe, harangue des foules avec une démagogie fantastique et n’a qu’un seul et unique but : capter pour lui et ses amis, mais en vérité surtout pour lui, toutes les richesses de la nation. Si l’on efface un peu, juste un peu, la farce, l’image de personnages actuels se matérialise sans la moindre erreur possible. Donald Trump par exemple… Passer de chômeur professionnel à locataire du palais présidentiel ne pose aucun cas de conscience à Ubu. Du moment qu’il y a du fric à faire. Les pauvres seront toujours plus fauchés ? Qu’importe à ces personnages qui flirtent avec les idéologies les plus nauséabondes. Voilà « une réflexion sur les enjeux mondiaux contemporains tout en redécouvrant ce classique de la littérature française », pointe l’auteur.

Le langage vert de père et mère Ubu est conservé, juste un peu modernisé. Leur « risible et terrifiante » ascension sociale mériterait presque que l’on précise dans le programme que « toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé… ». Gérald Rossi, photos Elie Benzekri

Ubu président, Isabelle Starkier : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h sauf les mercredi. Théâtre de l’Arrache-Coeur, 13-15 rue du 58° Régiment d’Infanterie, 84 000 Avignon (Tél. : 09.85.09.97.42).

« Ubu c’est l’emblème du tyran, mais d’un tyran ridicule, pathétique, comme notre 21ème siècle sait en produire à la pelle – à tarte ! C’est celui devant lequel on hésite entre rire et pleurer, celui qui n’a plus même l’air vrai : un dictateur en carton-pâte maquillé sous les oripeaux populistes de la démocratie ». Isabelle Starkier, metteure en scène

« J’ai conçu cette pièce comme un cri d’alarme. À travers les aventures grotesques d’Ubu, je veux montrer comment la démocratie peut basculer, d’un moment à l’autre, dans l’absurde et la violence quand la démagogie l’emporte sur la raison. C’est l’ambition que je porte avec cet Ubu : faire du rire une arme contre l’obscurantisme, rappeler que l’art reste un des derniers remparts contre la folie des hommes ». Mohamed Kacimi, auteur

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Avignon, entre guerre et paix

Au théâtre de L’entrepôt d’Avignon (84), Anne-Marie Storme présente La contrainte. La nouvelle de Stefan Zweig, publiée en 1920, pour la première fois adaptée au théâtre… Partir à la guerre pour accomplir son devoir patriotique ou défendre une position pacifiste envers et contre tout, tel est le débat contradictoire auquel un couple est confronté. Poignant, d’une brûlante actualité.

Un homme à l’esprit chancelant, le corps en tension, la conscience en ébullition… Point de répit pour le spectateur, happé dès les premiers instants par le dialogue qui s’instaure sur scène : à la vie, à la mort, un couple joue sa survie ! Il est artiste, elle est amoureuse, les deux au pacifisme assumé et chevillé dans leurs convictions. Forts de leur exil créateur, leur quiétude est bousculée soudainement : de l’autre côté de la frontière, leur pays est entré en guerre. Que faire : refuser d’aller combattre ou accepter La contrainte, répondre à l’ordre d’appel sous les drapeaux ?

Soldat affecté aux archives militaires durant la Première guerre mondiale, Stefan Zweig sait de quoi il parle lorsqu’il publie La contrainte en 1920. Réfugié en Suisse, l’écrivain autrichien a rejoint le mouvement pacifiste international en 1917, avec son ami Romain Rolland il plaide contre les boucheries guerrières et sanguinaires, contre le sang versé au nom d’idéaux frelatés. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels », écrit Anatole France au citoyen Cachin, directeur du quotidien L’humanité, en 1922 ! Face à l’homme écartelé entre ses convictions pacifistes et son devoir patriotique, sa compagne est déterminée. « Si tu veux y aller pour agir pour l’humanité, pour ce en quoi tu crois, alors je ne te retiens pas », lui confie-t-elle, « si c’est pour être une bête parmi les bêtes, un esclave parmi les esclaves, alors je me jetterai contre toi ». Pour elle, pacifisme et humanisme ne pactisent avec aucune compromission, même s’il faut mettre sa vie et son avenir en danger. Les dialogues sont poignants, émouvants, l’amour ruisselle de l’un à l’autre. Point de décor, le plateau désert, un faisceau de lumière transperçant les corps, les sentiments à nu, juste au sol un filet de terre pour imager la frontière, à franchir ou pas…

Anne Conti et Cédric Duhem sont criants de vérité, leurs paroles résonnent fort en cette actualité bouleversée, en cette Europe divisée où les bruits de botte battent le pavé, à la veille peut-être d’une entrée des loups dans Paris. L’angoisse, la peur, la colère sont palpables, deviennent presque insoutenables. Que veut dire, hier comme aujourd’hui, résister, refuser, s’opposer ? Des questions qui hantent les consciences des deux protagonistes, rehaussées et entrecoupées par la musique et le verbe (tonitruants, envoutants, percutants) de Stéphanie Chamot, rockeuse et punk convaincante, une parole venue d’ailleurs qui permet au public de reprendre souffle… Une mise en scène de pure délicatesse, un trio de choc qui hante durablement notre imaginaire, entre douceurs et douleurs du cœur. Yonnel Liégeois

La contrainte, Anne-Marie Storme : jusqu’au 25/07/26, 14h55, tous les jours sauf le mercredi. L’entrepôt, 1 Ter Bd Champfleury, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.30.37). La Contrainte (Der Zwang), est publié dans le recueil de nouvelles Le Monde sans sommeil (Payot, 176 p., 7€70).

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Portugal, oyez les œillets !

Au théâtre des Lucioles, en Avignon (84), Jean-Philippe Daguerre présente La fleur au fusil. Le 25/04/1974, au Portugal, une révolution pacifique renverse la plus longue dictature d’Europe : un œillet victorieux du régime de Salazar, maître du pays durant plus de 40 ans ! Un « seul en scène » de Lionel Cecilio, émouvant et captivant.

Sur les planches du théâtre des Lucioles, s’y jouent divers spectacles de bon aloi ! Tel celui écrit et interprété par Lionel Cecilio, une Fleur au fusil mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, récent lauréat des Molières… Avec humour et tendresse, le garçon égrène les souvenirs de sa grand-mère Céleste, fuyant en France le régime de Salazar. Durant des décennies, toute une jeunesse fut muselée, brisée, torturée sous le joug d’une dictature agonisante enfin en 1974. Sans un coup de fusil, sinon ceux de la liesse populaire, l’œillet au canon et à la boutonnière !

Il témoigne d’une puissante tendresse envers sa grand-mère. Lui qui doute de son avenir, ne semble pas trop quoi faire de son existence, il va trouver compréhension et force de vie auprès de Céleste. Qui a traversé bien des galères, supporté moult tourments et interdits sous le joug de Salazar, le despote portugais. Au point de devoir s’exiler, comme tant d’autres concitoyens, en France sa terre d’accueil… La jeunesse portugaise, en ce temps-là, est embringuée de force dans les guerres coloniales, au Mozambique et en Angola, la société est cadenassée, les opposants emprisonnés et torturés. La résistance s’organise, tant à Lisbonne qu’à Paris.

Du geste et de la voix, une chaise pour unique décor, seul en scène pour interpréter tous les personnages, Lionel Cecilio fait corps avec l’ancêtre bien aimée. Mêlant réparties en français et en portugais, illustrant son propos de musiques révolutionnaires et chants populaires, narrant les rapports entre Céleste et son frère Chico, ses liens avec Zé son amoureux et enrôlé de force dans l’armée. Un récit virevoltant, emprunt d’humour et d’émotion. À fleur de peau, à fleur de fusil… Jusqu’à l’impensable, l’extraordinaire : un peuple qui se soulève, une armée qui se rebelle pour abattre le pouvoir tyrannique. Un pan d’histoire vivante nous est offert, la démocratie en marche pour un bouquet de fleurs, la liberté et la fraternité. Un revigorant seul en scène, une épopée captivante et poétique, haute en couleurs et forte de fols espoirs en l’humanité retrouvée, à conquérir sous d’autres cieux. Yonnel Liégeois, photos Grégoire Matzneff

La fleur au fusil, Jean-Philippe Daguerre et Lionel Cecilio : jusqu’au 25/07, tous les jours à 17h40 sauf les mercredi. Théâtre des Lucioles, 10 rue du Rempart St Lazare, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.05.51).

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Avignon met le grand braquet !

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Jacques Vincey présente Forcenés. L’adaptation du livre de Philippe Bordas au titre éponyme, un objet théâtral hardiment insolite qu’on classerait volontiers dans la catégorie de la biomécanique chère à Meyerhold ! Avec le comédien Léo Gardy, en forçat de la route.

Parmi ces Forcenés, il s’agit pour l’acteur Léo Gardy, seul en scène pédalant sans cesse sur un home trainer, de s’approcher au plus près de la prodigieuse résistance organique à laquelle furent astreints les « Géants » ou « Forçats » de la route. Soit Jacques Anquetil, René Vietto, Jean Robic, Éric et Roger De Vlaeminck, Bernard Hinault, Gino Bartali, Fausto Coppi, Marco Pantani et tutti quanti… Chemin faisant, l’acteur, roulant sur place, montant en danseuse, ouvrant les bras en signe de victoire, brosse le portrait de tel ou tel, mentionne les exploits ou les défaites, le tout dans la langue de Philippe Bordas qui ne l’a pas dans sa poche. Elle est drue, semée d’âpres métaphores. Il connaît la musique, fut journaliste à l’Équipe. Étant également photographe, ce maître écrivain a le sens de l’instantané littéraire.

Léo Gardy, rhapsode longiligne en selle, voulut d’abord être cycliste. Il dut renoncer pour raison de santé. Belle revanche lui est offerte à présent, en 1 h 15. Cela n’arrive pas à tout le monde. Derrière lui, qui s’échine, défilent dans une scénographie en noir et blanc et des lumières d’obscure clarté (Caty Olive) des photos et la vidéo (Othello Vilgard) qui représentent des cols grimpés ou descendus à toute allure, des liesses populaires en bord de route, des silhouettes de héros du pédalier dans le brouillard des sommets… Le rouleur qui parle semble s’y incruster. En voix off, ou projeté par écrit sur les images, s’exprime le désenchantement de Philippe Bordas. Pour lui, ce monde est mort désormais.

Le cœur n’y est plus vraiment. En Homère des prolétaires du dérailleur, capables de sublimer la souffrance pour s’élever au-dessus d’eux-mêmes, entrant de la sorte dans une mythologie du peuple qui s’est doté de lettres de noblesse, il en consigne sans merci l’épopée. La mise en scène de Forcenés par Jacques Vincey incarne, in vivo, les grandes heures de prouesses musculaires et nerveuses quasi surhumaines, que la musique du compositeur Alexandre Meyer escorte sur le rythme haletant d’un grand cœur à bout de souffle. Dans Forcenés, tout fait, décidément, signe d’intelligence. Cela n’arrive pas tous les jours. Jean-Pierre Léonardini, photos Christophe Raynaud de Lage

Forcenés, Jacques Vincey : jusqu’au 23/07, à 10h15. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Vol au-dessus d’un ADN…

Au théâtre de la Reine blanche d’Avignon (84), Julie Timmerman présente L’affaire Rosalind Franklin. Le destin d’une femme, scientifique, spoliée de ses découvertes et oubliée de l’histoire. Une pièce d’Elisabeth Bouchaud : la science sur un plateau, une réussite !

Après avoir travaillé dans un laboratoire parisien réputé, Rosalind Franklin est une physico-chimiste mondialement reconnue, lorsqu’elle débarque à Londres en 1950. Misogynie de collègues masculins, rivalité et jalousie entre chercheurs, vols de documents (clichés photographiques de rayons X, rapport scientifique déposé au Conseil londonien de la recherche en médecine), la jeune femme est harcelée par ses confrères, dépouillée de ses découvertes majeures sur la structure de l’ADN. Elle meurt en 1958, à l’âge de 38 ans, d’un cancer lié à une surexposition aux rayons X. Sans savoir qu’on lui a volé ses découvertes, sans savoir que les usurpateurs (Francis Crick, James Watson et Maurice Wilkins) obtiendront le prix Nobel de Médecine en 1962.

Sujet aride, spectacle didactique et complexe ? Que les esprits littéraires se rassurent, comme toutes les têtes rêveuses plus que chercheuses, le spectacle est passionnant, haletant. D’une éprouvette l’autre, d’un cliché à l’autre, Julie Timmerman orchestre une véritable enquête policière à double tranchant : les déboires et victoires de la jeune chercheuse dans l’avancée de ses travaux, les magouilles et coups tordus de ses collègues. Nul besoin d’être fort en mathématiques, super doué en physique pour suivre, comprendre et découvrir les ressorts et coulisses d’un monde scientifique englué dans des représentations d’un autre temps, celui où la suprématie masculine s’impose avec naturel, telle une évidence : la laborantine à la paillasse, le patron sous les projecteurs !

Comme pour les deux autres épisodes aussi palpitants donnés précédemment en Avignon, Prix No’Bell et Exil intérieur, une écriture limpide d’Elisabeth Bouchaud, une mise en scène alerte de Julie Timmerman, une bande de comédiens dignes de leur blouse blanche (Isis Ravel, magistrale de présence en Rosalind)… La science sur un plateau, une découverte majeure, totale réussite ! Yonnel Liégeois

L’affaire Rosalind Franklin, texte Elisabeth Bouchaud, mise en scène Julie Timmerman : jusqu’au 22/07, à 14h30. La reine blanche, 16 rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon.

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De la rumba en Avignon…

Au théâtre des Doms, en Avignon (84), Ascanio Celestini propose Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché. Un texte de l’auteur italien superbement interprété par le belge David Murgia, qui prête voix aux paumés de la société.

Sur la scène du théâtre de La Joliette, jour de la création française à Marseille, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins que les bus de passage vont déverser là. En échange de quelques sous, de quoi régler le loyer et s’offrir un bon petit repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit aujourd’hui de conter aux éventuels croyants, touristes, promeneurs et surtout spectateurs avignonnais, Théâtre des Doms, les grandes heures de la vie de François : pas l’homme embaumé et auréolé par la sainte mère l’Église, mais le brave gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui embrasse les lépreux et dort à la belle étoile, même par grand froid. Au contraire de comme j’aime point fr, la réclame débile à la télé, la belle étoile, c’est sacrément important la belle étoile…

Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia, l’époustouflant conteur et comédien belge, d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités blessées ou bafouées. Tel Job, le sympathique manutentionnaire de l’entrepôt, salarié embauché au noir : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues !

Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orivel, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane et voleuse qui fume son clope avec arrogance, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille d’un cancer fulgurant. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il. Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».

Avec David Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux, ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, force humour aussi… Aucun bus n’arrivera jusque là, aucun pèlerin n’en descendra, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert. Il est noir de monde, habité de tous ces humains invisibilisés dont le comédien nous a brossé le portrait : immigrés, chômeurs, clochardisés, sans papiers, naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité dignement partagée, tignasse en broussaille et godillot à la main, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha

Rumba d’Ascanio Celestini, David Murgia et Philippe Orivel : jusqu’au 25/07, tous les jours à 19h45 sauf le mercredi. Théâtre des Doms, 1 bis rue des Escaliers Sainte-Anne, 84 000 Avignon (Tél. : 04.90.14.07.99).

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Avignon, mon père et moi

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Julie Timmerman présente L’art d’être mon père. Entre humour et sensibilité, une pièce légère interprétée par l’auteure. Le regard bienveillant d’une gamine sur un géniteur quelque peu dérangé.

Scénographie minimum : plateau nu, occupé par une unique chaise. Tout se passe ailleurs, dans les mots, dans le jeu. Bref, voilà du théâtre nature, bio, sans ingrédient chimique. Au centre de l’affaire, Julie Timmerman, autrice metteure en scène et comédienne qui interprète tous les rôles. Ainsi, elle est Zoé, gamine que l’on a déjà croisée dans sa précédente pièce, avec la bipolarité inquiétante du Pater familias. Elle est aussi les enfants de la classe de CM2, la prof de musique, celui d’EPS, etc. Et surtout, dans cet Art d’être mon père, elle est… le père !

Comédien sans rôle, adorable mais toujours aussi partagé en lui-même, le bonhomme se porte volontaire pour assurer la mise en scène du spectacle de fin d’année de l’école de Zoé. Ce sera la comédie musicale « Les misérables ». La directrice de l’établissement est aux anges, mais ça ne durera pas. Les enfants sont ravis mais ils se retrouvent perdus la nuit en forêt. Le spectacle aura pourtant lieu, et c’est un miracle ! Le public est considéré comme la classe. Il participe à l’action sans bouger, sans parler. Mais en riant souvent, parce que L’art d’être mon père est une pièce légère. Mais aussi sensible et subtile. Julie Timmerman y est remarquable, convaincante. Gérald Rossi

L’art d’être mon père, Julie Timmerman : jusqu’au 23/07, tous les jours à 10h15 sauf les vendredi.Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Reggiani, un italien en Avignon

Au théâtre de la Bourse du travail d’Avignon (84), Annick Cisaruk et David Venitucci ont Rendez-vous avec Serge Reggiani. C’est moi, c’est l’Italien / Ouvre-moi, ouvrez-moi la porte… Une immersion poignante dans l’univers du sublime comédien et chanteur : silenzio !

Certes L’Italien, la chanson écrite par Jean-Loup Dabadie, n’est pas inscrite au récital d’Annick Cisaruk. Peu importe, quel récital : la chanteuse et comédienne vit, danse et chante intensément l’univers du copain de Vincent, François, Paul et les autres et de Casque d’or ! Après avoir côtoyé Barbara, Ferré, Aragon, Annick Cisaruk et David Venitucci prêtent musique et voix à Serge Reggiani qui mit à profit ses talents de comédien pour faire exister pleinement ses chansons sur scène. Un spectacle qui explore toutes les époques de Reggiani en gardant la quintessence du répertoire de ce très grand interprète qui a marqué la chanson française et inspiré les plus grands auteurs et compositeurs : de Boris Vian à Jacques Prévert en passant par Georges Moustaki, Jean-Loup Dabadie, Claude Lemesle, Bernard Dimey ou Michel Legrand !

Dans la lignée de leur précédents spectacles, avec l’élégance et l’exigence qui sont leur marque de fabrique, Annick la chanteuse et David l’accordéoniste nous font (re)découvrir la diversité du répertoire du beau Serge sous son meilleur jour. Public collé-serré, ambiance des années 60 dans les caves à musique, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en blanc, longue crinière caressant les épaules, enchaîne de la voix en l’espace du théâtre de la Bourse du travail d’Avignon… Regard complice, œil malicieux, elle se révèle convaincante, aimante, émouvante ! C’est vrai que c’est pas exprès, comme le chantait l’ami Brel, que le public se découvre « les yeux mouillants » lorsqu’elle entonne Les Loups sont entrés dans Paris d’Albert Vidalie ou Le déserteur de Boris Vian. Des chansons de grande classe qu’elle revisite avec maestria sur des arrangements originaux de son compère musicien. Les deux artistes nous embarquent à la découverte d’un grand poète.

Serge Reggiani ? « On est saisi de la profondeur des textes, ça parle d’amour à vous faire fondre, de la mort « même pas peur », de la misère qu’on ose plus chanter », confesse une spectatrice, « de la folie, des marginaux, de la société, de la guerre, de la dictature … et la drôlerie aussi ! ». La chanteuse n’a rien perdu de ses talents de comédienne lorsqu’elle déclame, en prélude à Quand j’aurai du vent dans mon crâne (Boris Vian) et Sarah (Georges Moustaki), le Pater noster de Prévert et Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre de Baudelaire… Plus tard, elle fait entendre Le dormeur du val de Rimbaud en introduction au Déserteur. D’ironiques et sublimes instants de poésie, intermèdes à un récital magistralement habité !

C’est en compagnie de Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, que la belle interprète découvre théâtre, littérature et chanson. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale. Un moment crucial pour la chanteuse et… l’amoureuse ? Sa rencontre avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, l’accordéoniste et compositeur libère moult mélodies enchanteresses. Lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes.

De l’Olympia à la petite scène de quartier, Annick Cisaruk éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter. « Je prends tout de la vie », affirme-t-elle avec conviction. Sous le regard d’Ariane Ascaride à la scénographie, fille d’immigrés italiens, un récital de haute intensité, d’une incroyable force de séduction ! Yonnel Liégeois

Rendez-vous avec Serge Reggiani, Annick Cisaruk/David Venitucci : jusqu’au 24/07, tous les jours à 21h sauf les lundi. Théâtre de la Bourse du travail, 8 rue de la Campane, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

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Pessoa, l’intranquille

Au théâtre du Petit Chien d’Avignon (84), Jean-Paul Sermadiras présente L’intranquillité. L’adaptation du livre de Fernando Pessoa, avec Thierry Gibault et Olivier Ythier. Entre humour et dérision, les rêveries et délires poétiques d’un homme en proie au doute. Passionnant, déroutant, surprenant.

En fond de scène, un croissant de lune accroché à un rideau scintillant, les fumées commencent à obscurcir le plateau. Tels les frères Dupont des albums de Tintin, costume noire-chemise blanche et chapeau en tête, les deux compères font leur apparition. Traînant derrière eux, une lourde malle : coffre à trésors, cage à rêves, cercueil du futur ? L’un prend la parole, longuement, posément tandis que l’autre siège attentivement sur la caisse. Image forte et surprenante, double soliloque déroutant que cette Intranquillité : sur Dieu, la société, l’amour, le réel et nos illusions, nos rêves…

Comme égarés en notre monde, les protagonistes nous livrent d’étranges vérités et digressions, pensées et aphorismes. Sous l’œil averti du metteur en scène, des citations extraites du livre de l’écrivain portugais Fernando Pessoa (1888-1935), composé de moult feuillets rassemblés au lendemain de sa mort sous le titre Le livre de l’intranquillité. Un écrivain atypique, auteur sous divers pseudonymes et initiateur d’éphémères revues littéraires, qui publia peu de son vivant, hormis divers poèmes. « Ce n’est qu’après sa mort que l’on découvrit une malle dans laquelle il avait entreposé 30 000 feuillets », précise Jean-Paul Sermadiras, « son livre ne fut édité en portugais qu’en 1982, puis traduit en français dans les années 1990 ».

Doutes ou convictions, attentisme ou révolution, rêve ou réalité, vie et mort : au fil des notations de Fernando Pessoa que distillent Thierry Gibault et Olivier Ythier entre humour et sérieux, nous est révélée une pensée sur le monde où tous les repères, religieux-moraux-politiques-sentimentaux semblent avoir disparu. « Le Livre de l’intranquillité est le récit du désenchantement du monde », commente François Busnel, l’ancien animateur de la Grande librairie, « la chronique suprême de la dérision et de la sagesse mais aussi de l’affirmation que la vie n’est rien si l’art ne vient lui donner un sens ». Le rêve, la poésie…

Entre coupes de champagne et pas de danse quelque peu avinés, tels deux espèces de clowns métaphysiciens et péripatéticiens selon notre confrère Jean-Pierre Léonardini, Gibault et Ythier nous offrent une partition philosophique d’un bel acabit. Des propos de haute voltige sous les lampions, sans prise de tête, proches des interrogations de chacune et chacun. Yonnel Liégeois, photos Damien Journée

L’intranquillité, Jean-Paul Sermadiras : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h05 sauf les mardi. Le Petit chien, 76 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.07.48).

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