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Khamissi, un cairote au volant !

Avec « Taxi » et « L’arche de Noé », l’écrivain et journaliste Khaled Al Khamissi s’impose comme une plume incontournable dans le monde arabe. Entre humour populaire et pamphlet politique, cinquante-huit conversations avec des chauffeurs de taxi cairotes qui s’expriment en roue libre, douze portraits d’égyptiens hauts en couleurs en quête d’immigration.

 

 

Sourire complice et regard malicieux, maîtrisant la langue française à la perfection, Khaled Al Khamissi use d’une liberté déconcertante pour taxi1dénoncer incuries et vicissitudes qui secouent l’Égypte. Depuis l’arrivée au pouvoir en 1981 d’Hosni Moubarak, au lendemain de l’assassinat du président Sadate, jusqu’à sa chute en 2011… « Depuis vingt ans, j’écris des livres dans ma tête en me posant toujours la même question : pourquoi écrire dans un pays qui s’enfonce doucement dans le sous-développement et la sous-culture ? », confesse avec humour le jeune écrivain. Un homme pourtant fier et amoureux du Caire, « ma ville, mes amis, mes amours », un homme qui n’admet pas de voir ce peuple au génie millénaire sombrer dans « la lourdeur psychologique et la laideur »… Parus respectivement en Égypte en 2007 et 2009, ces deux romans auguraient de manière prémonitoire le séisme politique et social qui allait faire trembler la terre des pharaons deux ans plus tard.

« Je suis un enfant du Caire, j’ai toujours habité cette ville. Le taxi est un moyen de locomotion très développé dans notre capitale ». D’où l’idée en 2005, alors que le président Moubarak brigue un cinquième mandat, de donner la parole à la rue par l’entremise de ceux qui la pratiquent journellement et la connaissent le mieux : les chauffeurs de taxi de la mégapole égyptienne !  » Taxi  » ? Des « contes populaires Taxi2», des conversations qui lui permettent ainsi de libérer sa parole et sa plume alors que, embauché dans un grand quotidien de la capitale, le journaliste constate que ses papiers ne sont jamais publiés : une situation ubuesque pour le fringuant diplômé en sciences politiques de l’université du Caire, en relations internationales à celle de la Sorbonne ! « Moubarak, candidat à un cinquième mandat, vous imaginez ? Vingt-quatre ans au pouvoir, sans véritables avancées ni changements significatifs au quotidien pour la population ». Sous la plume de Khaled Al Khamissi, les bouches s’ouvrent, le petit peuple des rues du Caire prend la parole au grand jour ! Pour dénoncer l’incurie du régime, la corruption à tous les étages du pouvoir, le népotisme de l’administration et de la police, les difficultés de la vie au quotidien, les carences du système éducatif et l’absence d’ouvertures culturelles, le bradage de l’économie au capitalisme international… Et de récidiver avec « L’arche de Noé », livre-portrait de douze hommes et femmes, intellectuels ou fils du peuple dont les destins se sont croisés avant ou après avoir émigré – ou tenté de le faire – à la recherche d’un emploi.

« J’ai choisi une forme littéraire, la « magama » typiquement arabe. Une prose basée sur un échange entre quelqu’un qui connaît, le chauffeur de taxi ou l’émigré en puissance, et celui qui ne sait pas, le narrateur ». Des récits représentatifs de la société égyptienne, Taxi3réels mais fortement retravaillés pour devenir des fictions où chaque « témoin » décrit avec force détails tragi-comiques son quotidien parsemé d’embûches. « Depuis des décennies, nous assistons à l’échec absolu des politiques en tout domaine, l’Égypte se retrouve dans une impasse. Pourtant je l’affirme, le peuple égyptien est un grand peuple, un peuple de génie, un peuple d’une grande sagesse. D’où ma foi en la rue, pas en l’intelligentsia ». Sous couvert d’histoires croisées d’apparence anodine ou cabotine, Khaled Al Khamissi offre un authentique brûlot politique, une peinture au vitriol d’un pays confisqué par une caste de nantis qui pillent sans vergogne les richesses et les attentes d’un peuple besogneux presque revenu au temps de l’esclavage !
Entre fiction littéraire et enquête de terrain, entre lucidité et résignation, au souvenir de cette dictature politique qui avait confisqué biens et pouvoirs à son profit, au lendemain d’une révolution populaire confisquée par les islamistes puis de nouveau par l’armée, Khamissi garde une lueur d’espoir. « L’Égypte est sujette à un grand bouillonnement. À un réveil culturel et social, que l’intelligentsia continue d’ignorer mais qui est porté par les « petites gens ». Sur les berges du Nil, ce grand fleuve que l’on croyait dompté à jamais, des crues inédites pourraient poindre encore à l’horizon. Sans rapport avec le dérèglement climatique ! Yonnel Liégeois
A lire aussi, « Chroniques de la révolution égyptienne » d’Alaa El Aswany. L’auteur de « L’immeuble Yacoubian », porté à l’écran par Marwan Hamed et best-seller international, nous propose une sélection de 45 articles publiés dans les quotidiens Shorouk et El Masri El Yom. Qui chacun se termine par la formule « La démocratie est la solution ». Une poignante photographie de l’Égypte d’avant la révolution, un regard lucide sur les contradictions et difficultés qui subsistent au lendemain de la chute de Moubarak.

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A lire ou relire, chapitre 1

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Il était peut-être un peu trop volumineux pour être glissé dans le sac à dos, il n’empêche, « La traversée des Alpes, essai d’histoire marchée », le récent ouvrage d’Antoine de Baecque, ravira tous les promeneurs et randonneurs ! Et bien plus encore… Le gamin du Vercors, devenu historien et éminent spécialiste du septième art, a nourri très tôt son amour de la marche autant que de la plume. lire1Aujourd’hui, il mêle ses deux passions pour nous conter par le menu une double aventure : celle de la naissance et du développement des sentiers de grande randonnée, celle de son expérience du GR5 durant 27 jours de marche, du lac Léman jusqu’à la méditerranée : 650km, 30 000m de dénivelés cumulés, 7 à 9h de marche quotidienne avec 17kg sur le dos ! Un effort soutenu, certes, en aucun cas un événement sportif selon la terminologie convenue.
En plus de 400 pages passionnantes, Antoine de Baecque nous conte l’histoire de ces sentiers qu’empruntent aujourd’hui par milliers promeneurs du dimanche ou randonneurs au long cours. Des voies tracées par les bergers, les colporteurs et contrebandiers, sinon par les armées napoléoniennes, voire les éléphants d’Hannibal… Une conquête populaire de la « montagne à vaches » au temps du Front Populaire face aux aristocrates anglais vainqueurs des prestigieux sommets, les « excursionnistes » contre les « ascensionnistes » ! Et de rendre hommage à ces précurseurs et hommes de l’ombre qui, sur leurs loisirs, balisèrent ces chemins à la peinture blanche et rouge, conçurent les premiers guides et créèrent refuges et gîtes d’étape pour accueillir les groupes de randonneurs. Une mission désormais entre les mains de la F.F.R.P., la Fédération française de la randonnée pédestre…
La marche*, triple symbole : le retour à la nature peut-être, la réappropriation de son corps « animal marchant » sans doute, le plaisir d’un temps libéré évidemment face au temps contraint de nos sociétés modernes. « On n’écrit bien qu’avec ses pieds », affirme le grand marcheur que fut Nietzche dans le prologue du « Gai savoir », Antoine de Baecque en fournit une belle preuve !

Nous ne quittons pas la montagne, les Dolomites cette fois, avec « Le tort du soldat » d’Erri De Luca. Face à la somme précédente, un petit livre, tout juste 89 pages, d’une puissance exceptionnelle cependant… lire2Le narrateur nous conte sa rencontre impromptue, dans une auberge autrichienne, avec un criminel de guerre nazi et sa fille qui dégustent une bière. Lui-aussi, traduisant alors quelques textes yiddish en italien entre deux escalades. Les signes hébraïques étalés sur la page alertent le vieil homme. Qui se croit démasqué, s’enfuit précipitamment et se tue dans un lacet au volant de sa voiture blanche… Un double récit conduit d’une plume d’orfèvre par l’écrivain napolitain où la langue, l’hébreu ancien, se révèle personnage principal.
La mission d’Erri De Luca, à la demande d’un éditeur italien traduire du yiddish quelques ouvrages d’Israel Joshua Singer, le devoir que s’assigne l’ancien nazi, trouver dans les textes kabbalistiques la raison de l’échec d’Hitler… En effet, pour lui, la défaite est le seul tort du soldat, la victoire aurait tout justifié au regard de l’histoire, aucun remords ni regret n’affleurent à sa conscience au cœur de cette quête démoniaque à démontrer que les textes juifs avaient prédit déjà la chute du Reich ! Si l’un a appris l’hébreu ancien par amour de la langue, l’autre s’en empare pour justifier l’injustifiable. L’un s’en est allé sur les traces des martyrs du ghetto de Varsovie, d’Auschwitz et de Birkenau, « un des lieux où l’irréparable avait été immense. Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier toilette ». L’autre, reconverti comme facteur et distribuant le courrier au Centre Wiesenthal, découvre les auteurs de la kaballe : Eléazar de Worms, Abraham Aboulafia, Moïse Cordovero. « Ce fut d’abord une curiosité, puis une étude, pour devenir finalement une obsession », témoigne sa fille dans le second récit au lendemain de l’accident, « tout était déjà expliqué par avance dans la kabbale ». L’égalité des deux valeurs numériques des termes hashoà (le nom juif de la destruction) avec haàretz hatovà (la terre sainte) « mettait en relation la naissance de l’État d’Israël et la destruction des juifs (…) Il croyait son obsession justifiée : la kabbale était le noyau ignoré du nazisme ».
Un livre bref, mais incisif et d’une densité bouleversante. L’hommage poignant à une langue ancienne qui se joue du passé comme du futur pour nous rendre présents des pans entiers de l’histoire puisque la littérature, selon Erri De Luca, se veut quête de sens et permet seule de « digérer les tragédies ».

Et nous demeurons encore sur les hauteurs, celles du château de « Sigmaringen » où nous introduit Pierre Assouline. Une plongée tragi-lire3comique dans cette petite France reconstituée sur les bords du Danube en 1944 autour du maréchal Pétain : Laval, les ministres de Vichy, une escouade de miliciens et quelques deux mille civils français qui ont suivi le mouvement. Majordome dévoué à la propriété des Hohenzollern réquisitionnée par le régime nazi à l’agonie, Julius Stein nous raconte par le menu le quotidien de ces hommes et femmes qui croient encore, pour d’aucuns, à la victoire prochaine… Roman historique finement ciselé, Assouline met en lumière surtout les querelles, disputes, haines et jalousies qui tenaillent ce microcosme politique imbu d’orgueil et de prétentions. Hormis Céline qui, comme à son habitude, n’est pas dupe et s’en moque, soignant comme il peut les malades et surtout préoccupé à trouver de la subsistance pour ses chats…
Plus au Nord, aux confins de la mer de Barents, les sommets de la Laponie sont encore enneigés tandis que la ville d’Hammerfest est Lire4le théâtre d’affrontements tragiques entre éleveurs de rennes et magnats de l’or noir : les uns tentent de préserver leurs coutumes ancestrales et leurs grands espaces d’élevage, les autres convoitent ces terres riches en ressources pétrolières. Après « Le dernier lapon » couronné de nombreux prix littéraires, Olivier Truc redonne vie à cet improbable couple de la police des rennes que forment Nina et Klemet dans « Le détroit du loup ». L’une est originaire de la ville, l’autre fils de Sami, l’illustre tribu laponne, les deux se doivent d’enquêter sur la mort suspecte d’un jeune éleveur. Plus qu’un roman noir superbement bien documenté, ce livre nous plonge avec chaleur et suspens au cœur même de ces contradictions qui bousculent l’avenir de nos sociétés : préserver des cultures ancestrales et des modes de vie à rebours de la modernité ou les sacrifier au nom d’une industrialisation à outrance et d’une rentabilité éhontée.

D’une écriture classique, « La vie en marge » de Dominique Barbéris, « Sous la ville rouge » de René Frégni et « La mémoire de l’air » de Caroline Lamarche nous content, chacun à leur façon, la vie chaotique de trois êtres aux destins contrariés. Le premier, en fuite et sans le sou, sème la mort dans son périple pour atteindre la frontière. Et survivre. Le mensonge, l’usurpation d’identité ne permettront point à Richard Embert d’échapper à une fin tragique. Un monde d’errance et de solitude qui est aussi le lot de Charlie Hasard, natif de Marseille. Son mode de survie, sa passion effrénée ? Écrire… Une fuite dans l’écriture qui l’éloigne de tout environnement social, hormis quelques fidèles amis, des rencontres de plus en plus espacées au fil des manuscrits retournés par les diverses maisons d’édition. Jusqu’au jour où… Un roman acerbe sur les mœurs littéraires, Lire5un éloge de l’écriture et de la lecture. Un éloge de la mémoire, aérienne ou pas, pour Caroline Lamarche dans l’histoire de cette femme qui, de bribes en bribes de souvenirs difficilement accouchés jusqu’à la révélation finale, tente de décrypter les soubresauts de son existence. Qui tente surtout de comprendre aujourd’hui pourquoi le corps impose ainsi le silence à l’esprit et à l’intelligence avant que la force et le désir de vivre n’empruntent le chemin de la rébellion. Un monologue poignant, – « seul le monologue peut traduire la vérité – qui oserait découvrir son secret à l’autre ? » affirme l’auteure, reprenant la phrase d’Unica Zürn en exergue de son ouvrage -, sur la difficulté à se reconstruire après bien des épreuves, un roman vrai et sans voyeurisme. Yonnel Liégeois
* A lire, dans le magazine Sciences Humaines (n°262, août-septembre 2014), le bel article de Martine Fournier « Marcher, un nouvel art de vivre ».

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Preuves d’amour

Les rideaux de la boulangerie de la rue des Roses sont baissés. C’est jour de fermeture. Le silence règne dans la boutique. Au fond, dans l’arrière salle, assise derrière une table, une femme pleure. Sans bruit. Face à elle, un homme debout, le visage crispé.

– « C’est inutile de t’obstiner Françoise. Ma décision est prise », répond doucement Christophe.
– « Tu pourrais réfléchir encore un peu. Il y a peut-être une autre solution, tu ne peux pas savoir. Parfois, les choses s’arrangent »
– « Tu sais très bien que non »
– « Je suis sûre que tu ne mesures pas réellement ce que tu fais. Tu ne peux pas me laisser ainsi, Christophe »
– « Je t’en prie, ne me complique pas la vie. C’est suffisamment difficile comme ça »

Lentement, il saisit un sac de voyage posé sur la table. Sans un mot, il se retourne et quitte la pièce. Une minute plus tard il est dehors, traverse amour1la rue, entre dans le square de la Madone, longe le bac à sable et l’espace jeux. En passant, machinalement, il tapote le rebord d’un petit toboggan, marque un temps d’arrêt, inspire profondément puis poursuit son chemin.

 

L’horloge de l’église d’Ornans sonne les douze coups de midi. Christophe déambule dans les ruelles désertes de la cité franc-comtoise. Il laisse son regard se promener sur les façades des maisons bordant les voies, sur les forêts qui couvrent les collines. D’un pas lent, il marche ainsi depuis le milieu de la matinée. Il franchit le grand pont qui enjambe la Loue et s’arrête quelques secondes, le temps d’apprécier cette vue qu’il connait si bien : toutes ces bâtisses, les pieds dans l’eau, qui se mirent dans la rivière, ces restaurants offrant aux clients une sensation de quiétude.
Grande rue commerçante d’Ornans, le centre-ville n’est pas loin. Le voilà maintenant à deux pas de la mairie et de l’église, sur la place du monument aux morts déjà bien fréquentée en ces premiers jours de amour2juillet. Les branches feuillues de chênes majestueux protègent des touristes attablés à la terrasse d’un restaurant. Elles apportent un peu de fraicheur aux jeunes qui se prélassent sur les bancs et aux retraités qui jouent à la pétanque. Il avance pourtant sans marquer de temps d’arrêt, arrive sur la place Courbet et se dirige directement vers la brasserie.

– « Juliette n’est pas là ? », demande Christophe à un jeune serveur
– « Non, elle prend son service dans une heure »
– « C’est bon, je vais l’attendre à la terrasse »
– « Pas de souci, vous prenez quoi ? »
– « Un demi, s’il vous plait »

Vers 13h30, une femme d’une cinquantaine d’année apparait à l’angle de la place. La taille fine, brune, les cheveux courts, le teint mat. Sa silhouette d’adolescente se déplace avec grâce jusqu’à l’entrée de la terrasse. Elle s’arrête net lorsqu’elle voit Christophe assis, le nez plongé dans un journal.
– « Christophe, quelle surprise ! »
– « Bonjour »
– « Mais qu’est-ce-que tu fais là ? »
– « Tu n’es pas contente de me voir ? »
– « Si bien sûr, mais c’est tellement incroyable ! »
– « Et bien, tu vois, je reviens sur les lieux de mon enfance. Assied-toi deux minutes »
– « Non, impossible, je suis déjà à la bourre »
– « Alors ce soir, après ton service, tu dînes avec moi ? »
– « Euh, oui, pourquoi pas. Je finis à 21 heures. Ah, je n’en reviens pas, après tant d’années ! Bon, excuse-moi, je dois y aller. À ce soir »
Juliette et Christophe sont confortablement installés dans l’un de ces beaux restaurants avec vue sur la Loue. Depuis le début du repas, Christophe parle du passé. De son bonheur à se retrouver là par cette belle journée d’été, de tous ses souvenirs d’enfance dont il se délecte en flânant aux quatre coins de cette ville si charmante.

– « J’en ai terriblement besoin. Toutes ces années à travailler sans compter mes heures, je suis au bout du rouleau. Ce retour aux sources me fait un bien immense », répète-t-il.

Courbet. L'après-dînée à Ornans, détail

Courbet. L’après-dînée à Ornans, détail

Juliette l’écoute incrédule. Le récit sonne faux. Ce n’est pas dans le tempérament de Christophe de partir comme ça. Elle sait qu’il y a autre chose. Après avoir commandé les cafés, elle le questionne pour en avoir le cœur net.
– « Christophe, on se connait trop bien. Je ne crois pas à ton histoire. Même si cela fait longtemps que l’on ne se voit plus, il y a depuis toujours nos lettres et maintenant nos courriels. Tout ça ne te ressemble pas. Dis-moi, sincèrement, pourquoi es-tu- revenu ici ? »

Elle plonge son regard dans le sien. Ils restent ainsi de longues secondes à se fixer. Christophe se trouble, sourit nerveusement, murmure un timide « pour me reposer ».
– « Ce n’est pas vrai, tu mens très mal »
– « Si, si je t’assure », répond-t-il.
– « Ta vie c’est ta femme, ton fils et ta boulangerie. Tu travailles 12 heures par jour depuis 15 ans. Depuis que tu as pris ce commerce, les rares congés que tu t’es accordés, tu les as toujours passés avec Françoise et Jonathan. Te consacrer à eux, c’est ta fierté, ta raison d’être. Et tu veux me faire croire que tu les quittes, même quelques jours, à cause d’un surmenage ! Parce que tu aurais besoin de revenir sur les lieux de ton enfance que tu n’as pas vu depuis 20 ans. Dis-moi la vérité, Christophe. Que se passe-t-il ? »
– « Je voulais te revoir »
– « Pourquoi ? »
– « Tu es ma seule amie. Tu le sais. Tout jeune, j’étais même secrètement amoureux de toi. Je te l’ai déjà dit »
– « Et c’est pour me parler de tes amours d’enfance que tu es venu de Paris ? », lâche Juliette d’un ton cassant.
– « C’est juste pour que tu comprennes que j’avais besoin de te revoir »
Christophe, tête baissée, lâche ces derniers mots un sanglot dans la voix.
– « J’avais besoin de te revoir », souffle-t-il de nouveau.

Juliette lui prend doucement la main. Elle pose un doigt sous le menton de Christophe et soulève son visage. Ses yeux sont baignés de larmes. Elle le regarde encore quelques secondes. Elle se rapproche de lui.
– « Christophe, qu’est-ce qui t’arrive ? »
– « J’ai la maladie d’Alzheimer. J’ai décidé de recourir au suicide assisté. J’ai rendez-vous en Suisse après-demain. Je ne voulais pas te le dire, juste te revoir avant de mourir »

amour5L’aveu de Christophe assomme Juliette. Plusieurs minutes s’écoulent. Sans parole. Sortis du restaurant, ils marchent en silence. Juliette invite Christophe à boire un verre chez elle. Ils parleront une bonne partie de la nuit. Elle, pour le persuader qu’il est tout au début de sa maladie, qu’il existe des soins, que les recherches se poursuivent, qu’il est insensé d’abandonner si tôt, qu’il l’avait habituée à être plus combatif. Lui, pour la convaincre qu’il n’y a pas de guérison possible, que les traitements accompagnent le malade, retardent l’échéance sans plus, qu’il s’affaiblira inexorablement, que sa vie perdra son sens, qu’il vaut mieux partir tout de suite. Après les pleurs, les cris, les supplications, Juliette s’endort. Elle sait qu’il ne changera pas d’avis.
Le lendemain, Christophe accompagne Juliette à son travail. Ils se disent adieu, s’enlacent longuement. Juliette lève la tête, prend le visage de Christophe dans ses mains. Elle lui murmure qu’il doit partir, qu’elle fera ce qu’il lui a demandé. Ils se regardent une dernière fois et se séparent.

 

Françoise est assise sur un banc du square de la Madone. Une lettre posée à côté d’elle. Elle la relit pour la énième fois.

« Très chère Françoise,
Je t’écris ces quelques mots pour t’exprimer toute ma tristesse et mon soutien. Je sais que tu pourras compter sur ton fils pour tenter de surmonter cette terrible épreuve. Je voulais surtout te transmettre les amour4dernières confidences de Christophe. Sa décision était guidée par une obsession : préserver sa femme et son fils d’une souffrance trop longue due à la déchéance. « Je vais devenir un poids insupportable », m’a-t-il dit. « Cela peut durer des années. Les malades comme moi deviennent un jour ou l’autre dangereux pour eux-mêmes et leur entourage. J’aime trop Françoise et Jonathan pour leur imposer un tel cauchemar. Je n’ai pas su leur dire, j’en suis conscient. Il y a des choses que je n’ai jamais su dire ». Alors surtout, a-t-il insisté, qu’ils sachent que mon suicide est le contraire d’un acte égoïste. J’espère qu’ils le comprendront.
L’écriture n’a jamais été mon fort. C’est difficile pour moi de traduire en quelques mots tout ce que Christophe m’a dit à votre sujet. J’espère que le principal y figure. Bien sûr, je suis disponible si tu souhaites me rencontrer.
Je t’embrasse, ainsi que Jonathan. Juliette »

Françoise se redresse, penche la tête en arrière. Entre les mains la lettre posée sur sa poitrine, elle étouffe un sanglot. Philippe Gitton

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Jaurès, icône éditoriale

Au lendemain des commémorations du 100ème anniversaire de son assassinat, le constat s’impose : Jean Jaurès est devenu une icône éditoriale. Outre la somme de Candar-Duclert et Le monde selon Jaurès de Bruno Fuligny, sont parus en quelques années de nombreux ouvrages sur ce personnage de haute stature. Tant pour ses engagements politiques et sociaux que pour son humanisme.

Dans sa préface générale à l’édition des œuvres de Jaurès, en ouverture du premier tome paru en 2009, Les années de jeunesse, 1859-1889, l’historienne et présidente de la Société d’études jaurésiennes (SEJ), Madeleine Rebérioux, l’affirme haut et clair. « Il est fini le temps où, seuls, des militants chevronnés questionnaient Jaurès. Autour de lui se pressent aujourd’hui des chercheurs venus de toutes les sciences humaines : l’histoire et la sociologie, la littérature et la lexicologie, la science politique ».
Mieux encore, selon l’éminente et regrettée spécialiste, au Maghreb comme en Amérique Latine, en Chine comme au Japon, ils sont de plus en plus nombreux à s’approprier la pensée de cet internationaliste convaincu ! D’où l’enjeu et l’intérêt de publier, appareil critique à l’appui, non pas les œuvres complètes de Jaurès qui conduiraient à d’immanquables redites et redondances, mais l’ensemble des textes majeurs et fondateurs d’une pensée en perpétuel mouvement… « Une œuvre dont la connaissance est devenue indispensable pour tout travail sérieux sur la naissance de la modernité, une œuvre qui fait désormais partie du patrimoine de la France et dont se réclament les travailleurs, les chômeurs, tous les dominés », poursuit Madeleine Rebérioux en son verbe coutumier qui mêlait, avec talent et force persuasion, érudition et convictions, « une œuvre qui appartient aussi aux ingénieurs, aux intellectuels, au monde politique. Et, pour finir, à toute l’humanité ».

Ce premier volume, qui couvre les années 1859 à 1889 (sept autres sont déjà parus, l’ensemble en comprendra dix-huit), nous emmène donc sur les pas d’un Jaurès enfant, issu d’un milieu bourgeois désargenté mais aux profondes racines paysannes. Le monde rural est pour lui première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie derrière Bergson ! Le jeune prof au lycée d’Albi l’affirme, c’est dès 1886 qu’il adhére de tout son esprit au collectivisme, pour les spécialistes le credo du futur tribun est à situer plutôt à l’heure de son soutien à la grève des mineurs de Carmaux. Peu importe, d’ailleurs, l’essentiel est surtout de déceler au fil des pages comment se construit, s’affine et se mûrit la pensée de Jaurès au fil du temps, des lectures et des engagements. S’il siège à la Chambre dès l’âge de 26 ans, c’est aussi un tout jeune leader politique qui essuie une défaite cuisante, son premier revers électoral quatre ans plus tard, en 1889 ! Avec des lieux qui balisent son parcours, des noms de villes qui s’enracineront durablement dans les mémoires ouvrières : Castres et Paris, Toulouse et Albi. À la découverte de ces écrits de jeunesse (allocutions de remise de prix, meetings électoraux, articles de presse, discours à la Chambre…), le lecteur éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à lire cette pensée en train de se faire, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact de son quotidien et des soubresauts de l’actualité sociale et politique.

Dont ce petit chef d’œuvre d’art épistolaire paru le 15 janvier 1888, sous le titre « Aux instituteurs et institutrices » : une leçon de pédagogie dont nos gouvernants feraient grand cas de s’inspirer pour redonner du sens et du souffle à leur réforme de l’enseignement ! Un article rempli d’optimisme sur la force de créativité des consciences enfantines, sur leur curiosité illimitée, leur intelligence prête à s’éveiller à « l’effort inouï de la pensée humaine »… Un article, parmi 1300 autres que l’on retrouvera dans cet incroyable et volumineux pavé, l’intégrale des articles de Jaurès publiés dans La Dépêche, de 1887 jusqu’à la veille de sa mort, en 1914 ! Plus qu’un gros bouquin au format imposant avec ses presque 1000 pages, un véritable trésor puisque nous est livré là un Jaurès dans l’intégralité de son parcours social, philosophique et politique. Un Jaurès dont la pensée chemine au plus près de l’instant, l’article de presse à lire le jour même, et pourtant un Jaurès qui marie verbe et plume avec un tel brio, une telle intelligence, une telle profondeur d’esprit et conscience politique que l’une et l’autre ne sont toujours pas périmés cent ans plus tard.

D’autres ouvrages, plus spécifiques mais tout autant jouissifs et pertinents, nous permettent aussi d’approfondir la personnalité de ce personnage à la stature unique, quoique à multiples facettes. Avocat et professeur à l’Institut d’Études politiques de Toulouse, Jean-Michel Ducomte nous offre ainsi le portrait d’un élu trop méconnu, Quand Jaurès administrait Toulouse : les interventions savoureuses du conseiller municipal, élu en 1890 mais démissionnaire trois ans plus tard au moment où il devient député du Tarn. À ne pas manquer ses déclarations, en juillet 1891, lors de la grève des employés des tramways et des omnibus toulousains… Rémy Pech, historien et ancien président de l’université de Toulouse-Le Mirail, nous invite, quant à lui, à partir à la rencontre du Jaurès paysan : un Jaurès trop souvent occulté, alors que lui-même se définissait comme un « paysan cultivé ». Des textes d’une rare acuité sur la désertification des campagnes, déjà, sur le dur métier de paysan où les producteurs de fruits et légumes d’aujourd’hui pourraient puiser à satiété pour illustrer la pertinence de leur combat… Enfin, Alain Boscus nous convie à mettre nos pas Sur les pas de Jaurès, la France de 1900, aux éditions Privat, pour suivre les infatigables pérégrinations militantes du leader socialiste : du Havre à Marseille, du Nord au Midi, entre congrès et grèves, débat sur la laïcité et affaire Dreyfus…

Une année Jaurès fertile en pépites éditoriales. Quand l’Histoire se marie avec une telle figure, on est encore loin du point final ! Yonnel Liégeois
À lire aussi : Jean Jaurès, le rêve et l’action, par Dominique Jamet (Éditions Bayard, 170 p., 17€). Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux (Éditions Perrin, 326 p., 21€50).

Jaurès et la question sociale

Spécialiste du sujet, auteur des deux volumes à paraître sur la question dans l’édition des Œuvres de Jean Jaurès chez Fayard, Alain Boscus l’affirme d’emblée, « Jaurès a entretenu des liens serrés avec les militants syndicalistes de son époque ».

L’universitaire et ancien élève de Rolande Trempé, le spécialiste de l’histoire ouvrière des XIXème et XXème siècles, écarte d’emblée tout contresens possible sur la personnalité de Jaurès. « Il n’est pas fils d’ouvrier, c’est un enfant de la campagne, issu d’un milieu bourgeois. Jamais Jaurès ne reniera ses racines, il n’empêche, il sera très tôt sensible à la question et à la condition ouvrières ». Dans Jean Jaurès : la CGT, le syndicalisme révolutionnaire et la question sociale (*), l’historien rappelle en préambule qu’à cette époque on parlait « des » questions sociales, pas encore de « la » question sociale … « En 1890, Jaurès s’affirme socialiste et il se met à approfondir ce thème devant l’inefficacité du travail parlementaire à faire évoluer par la loi la condition ouvrière. Ne nous y trompons pas, cependant, outre sa découverte des écrits de Marx, Jaurès nourrit d’abord sa pensée des hommes et femmes qu’il rencontre, des événements auxquels il prend part : les grèves et conflits, tant à Albi, Carmaux, Graulhet ou Toulouse… ».

Si la naissance de la CGT en 1895 passe inaperçue à ses yeux, il en va autrement au lendemain du congrès de l’organisation syndicale qui se tient à Montpellier en 1902 : à cette date, le syndicalisme sort de l’anonymat et Jaurès ne peut l’ignorer. De ce jour, il aura en permanence un regard rivé sur les trois forces en présence : le parti politique, le syndicat et le mouvement coopératif. « Quoique toujours en retenue face aux mouvements de violences et sur les modes d’affrontement entre ouvriers et patrons, Jaurès n’aura de cesse de chercher à comprendre. Très vite, il saisit que la violence ouvrière n’est en fait qu’une réponse, inappropriée et peut-être barbare certes, mais une réponse à une violence encore plus barbare, celle des patrons d’alors ».

Selon l’historien, Jaurès est avant tout un homme qui pense en marchant et en luttant. D’où cette forme de pensée propre à Jaurès, parfois déroutante pour le lecteur : une pensée toujours en mouvement et en questionnement, jamais bloquée dans les dogmes ou les idéologies… « Lorsqu’il use des mots génériques qui symbolisent la République, Jaurès est l’homme par excellence qui ne sépare jamais la théorie des faits, l’idée du concret. Parce qu’il ne nie jamais le poids des réalités sociales lorsqu’il parle de l’homme, il parle « vrai » et on peut dire sans se tromper qu’à sa façon il ajoute toujours l’adjectif au mot : la liberté vraie, l’égalité vraie, la justice vraie… Un homme pleinement conscient du poids des mots « classe » et « peuple ».

Jean Jaurès, pour Boscus ? Un homme et une pensée à redécouvrir d’urgence dans cette période trouble et troublée, tant pour le syndical que pour le politique, « un personnage digne de figurer dans le panthéon ouvrier et syndicaliste ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois
(*) Publié par l’Institut régional d’histoire sociale, le livre d’Alain Boscus (87 p., 20€) est disponible au siège de l’IRHS Midi-Pyrénées.

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Serge Cassagne, Mr « Géo trouve-tout »

L’infatigable inventeur, professeur de biologie à la retraite, s’invente une nouvelle jeunesse en créant le Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants ! Rencontre avec Serge Cassagne, Monsieur « Géo trouve tout ».

 

 

« Dès mon plus jeune âge, j’invente, à 6ans j’avais déjà bricolé un petit truc pour couper le bois ! » Une passion, un esprit créatif que le jeune instituteur a mûri lors des heures de travaux pratiques avec les bambins de la classe, qu’il a développé de plus belle au lendemain de la guerre d’Algérie, devenu professeur de biologie… « J’inventais de nouveaux matériels pour les expériences en sciences naturelles, les élèves étaient

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

motivés et moi aussi ». Un virus de la création qui ne le quitte plus, du haut en bas de l’antre qui fait office de bureau les pièces à conviction, brevetées Serge Cassagne, s’accumulent à domicile : l’osmomètre, le factomètre, le « Pluierapa » qui lui valut la médaille d’or au concours Lépine en l’an 2000… Sa dernière trouvaille ? Un système de bretelles inversées, plus pratique pour ne pas perdre son pantalon ! « Il faut être un grand bricoleur pour devenir inventeur », confesse ce créateur enjoué.

Qui ne masque pourtant point sa colère depuis de nombreuses années déjà… 1957, très précisément, date à laquelle furent modifiés les articles de loi sur la propriété intellectuelle, faisant tomber l’inventeur indépendant sous le joug du code de la propriété industrielle ! Les conséquences ? Non seulement le dépôt d’un brevet à l’INPI ( Institut de la propriété industrielle), obligatoire, relève du parcours du combattant mais en plus l’opération coûte très cher : renouvelable chaque année durant vingt ans, de 36€ à 760€ la dernière année, en sachant qu’il vaut mieux passer par un cabinet en brevets pour sa rédaction, une opération se chiffrant entre 3000€ à 5000€ pour la France, de 30 000€ à 50 000€ pour l’étranger… « Un scandale », tempête Serge Cassagne, « puisque ce système favorise les bureaux d’études des entreprises qui ont les moyens financiers de capter les brevets à leur profit, spoliant l’inventeur initial de sa trouvaille et le privant de tout bénéfice ». Une injustice au regard du statut des compositeurs et écrivains qui, sous couvert de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), ont pouvoir de protéger leurs œuvres durant toute leur vie, et 70 ans après leur disparition, pour une somme modique.

« Nous réclamons, nous aussi, d’être considérés comme des auteurs à part entière et pas seulement des « Géo trouve-tout manuels et farfelus ». Nous travaillons énormément pour mettre au point nos découvertes et nous avons besoin de reconnaissance et d’égalité comme les autres créateurs ». Et Serge Cassagne de s’appuyer sur la Déclaration universelle des Droits de l’homme stipulant que « chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur ». D’autant que le constat est alarmant, depuis 2009 le nombre de brevets déposés par des personnes physiques a baissé de 23% alors que pour les personnes morales (les entreprises, NDRL) le nombre s’est accru de 6%… Il n’empêche, au cours de la même période, la France, jadis pionnière en matière d’inventions, passe du 4è au 6è rang mondial.

Pour enfin faire entendre leur voix, les inventeurs indépendants, sous la houlette de Serge Cassagne, ont créé en 2012 leur syndicat affilié à la SergeFédération des sociétés d’études, le S.N.A.I.I.-CGT (Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants). Leurs deux revendications prioritaires ? La création du brevet d’auteurs d’inventions (B.A.I.) et celle, à l’image de la SACEM, d’une société de gestion du droit d’auteur d’inventions indépendant, la S.G.D.A.I. La balle est dans le camp des parlementaires, nul doute que nos fins limiers sauront inventer de nouvelles formes de lutte pour les voir aboutir ! Yonnel Liégeois

Parcours
Fils du dernier allumeur de réverbères de la ville de Paris, Serge Cassagne fut toujours un citoyen engagé. Au PCF à 18 ans, puis au SNI et enfin au SNES après l’obtention de son CAPES qui lui permit d’enseigner la biologie et de mettre son esprit créatif au service de ses élèves. « La plupart des inventeurs sont assassinés par le règlement des annuités liées à leur dépôt de brevet, il faut que cette situation cesse ».

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Guédé, chevalier du « Mozart noir »

Journaliste au Canard Enchaîné et passionné de musique classique, Alain Guédé voue ses temps libres à réhabiliter la mémoire du Chevalier de Saint-George, le « Mozart noir » et « Nègre des Lumières » injustement ignoré des musicologues patentés. Au point de conter sa vie en un livre et un opéra, sous le signe de la liberté et de la dignité.

Yonnel Liégeois – Auteur déjà d’une biographie remarquée sur Saint-George, vous avez récidivé avec l’écriture d’un opéra qui narre la vie de ce fils d’esclave, musicien et compositeur. Vous êtes atteint de « Georgemania » ?
Alain Guédé – Non, pas vraiment ! Je voue une passion immodérée pour Mozart. Un penchant dont j’ai souvent discuté avec Henri Krasucki, l’ancien secrétaire général de la CGT… Cependant, encore imprégné de culture marxiste, j’ai toujours pensé que Mozart fut aussi le produit de la culture de son époque, qu’il avait subi les influences d’autres musiciens et compositeurs. Ainsi, lors de son troisième séjour à Paris en 1784, il s’est fortement imprégné du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne. Lors de mes recherches à l’occasion du guédé4bicentenaire, j’ai découvert ainsi en 1991 le Chevalier de Saint George, en susurrant et sifflotant ses partitions ! Jusqu’à l’écoute du premier enregistrement de ses musiques réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. La révélation, pour moi : une musique absolument magnifique, extrêmement expressive avec un sens de la ligne mélodique qui confinait au génie !

Y.L. – Une révélation musicale pour vous, au point d’entreprendre l’écriture de sa biographie ?
A.G. – Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite que je suivais pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour moi un choc terrible. Une profonde souillure, le symbole d’un terrible échec pour le mouvement guédé1antiraciste… Dès le lendemain, je décidai d’écrire : pour réhabiliter la mémoire du Chevalier de Saint-George d’abord, pour montrer ensuite qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! Un musicien, escrimeur, danseur, un révolutionnaire et citoyen engagé, une grande figure de son temps qui eut une vie et un itinéraire extraordinaires : un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents !

Y.L. – La création de l’opéra, « Le nègre des Lumières » : une étape, une consécration, l’apothéose ?
A.G. – Depuis l’année 2000, l’association que nous avons créée œuvre formidablement au rayonnement de la musique de Saint-George, désormais jouée et appréciée dans le monde entier. Las, les mœurs musicales font qu’un compositeur est unanimement reconnu dans le monde lyrique grâce à ses opéras. Or, de toutes ses œuvres, il ne nous reste que quelques airs des opéras de Saint George. D’où cette idée, qui me fut soufflée par le directeur de l’Opéra de Liège, d’écrire un livret sur sa vie, joué et chanté sur ses propres musiques ! Il n’est pas évident aujourd’hui de créer un opéra, cet art très populaire grâce à Verdi est imagesdevenu un genre ségrégatif. Or, la multiplication des concerts des œuvres de Saint George, tant en milieu scolaire qu’en banlieue ou dans les prisons, révèle combien sa musique et sa vie touchent un large public. Avec la création de cet opéra, nous renouons avec une longue tradition d’une culture libératrice, celle qui croit et affirme qu’un public populaire a droit lui-aussi à la beauté, à l’émotion. D’autant que cet opéra est porteur d’un formidable message de tolérance et d’humanisme. De belles valeurs que nous sommes fiers de partager avec Saint George, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !

Y.L. – Saint George hier, Obama aujourd’hui : la juxtaposition de ces deux noms fait-elle sens à vos yeux ?
A.G. – Cette Amérique que l’on dit raciste a acquis les droits de mon livre guédé3pour le cinéma, alors que la France s’y est toujours refusée ! Les USA ont fait un travail sur eux-mêmes bien avant la France des Droits de l’homme. La seule différence entre Obama et Saint Georges ? Le premier risque de décevoir son électorat, le second ne déçoit jamais son public ! Bien au contraire, il peut contribuer à l’éclosion d’un Obama à la française. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Natif du Mans en 1949, après des débuts journalistiques au « Maine Libre » et des études à Sciences Po, Alain Guédé intègre la rédaction du Canard Enchaîné en 1981. En 1999, il publie Monsieur de Saint George, le nègre des lumières puis crée en 2000 l’association « Le concert de Monsieur de Saint George » (22 rue des Archives, 75004 Paris. Tél. : 01.42.78.36.40).

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A chacun sa croix

D’un pas rapide, Patrick et Franck longent les grilles du square de la Madone. Patrick relève le col de son blouson.
square– « Ça s’est salement rafraichi d’un coup. La météo annonce de la pluie pour demain. Pour une fois que tu viens à Paris, tu n’es pas gâté »
– « Je ferai avec. Tu sais, je … »
– « Attends voir un peu, c’est quoi cet attroupement ? »

À quelques mètres des deux hommes, plusieurs personnes sont regroupées devant la porte d’entrée du square. Patrick s’approche. Trois Africaines se tiennent debout à l’intérieur du parc, les mains sur la grille fermée. « Que se passe-t-il ?, lance-t-il à la cantonade.

– « Ces dames ont été enfermées », lui répond une jeune femme. « Elles s’expriment difficilement en Français. Je suppose que le gardien du square ne les a pas vues. Cela fait trois heures qu’elles sont coincées là, d’après ce que j’ai compris »
– « Vous avez contacté la mairie ? »
– « Oui, le problème c’est que le service est fermé. L’accueil me dirige vers la police qui me renvoie sur les services municipaux. On n’en sort pas. Elles commencent à se plaindre sérieusement du froid. Nous leur avons apporté des boissons chaudes pour les aider à tenir le coup »
– « C’est dingue », constate Patrick
– « Je vais téléphoner de nouveau au commissariat », reprend la jeune femme.

Dix minutes après, à force de ténacité, elle obtient enfin l’engagement que des agents se déplaceront pour régler le problème. Elle raccroche. « Ce n’est plus utile que nous restions tous sur place. Je vais attendre la police. En tous cas, merci pour votre aide ». Sur ces paroles, la plupart des gens s’éloigne.
– « Je vais quand même patienter avec vous », déclare un homme
– « Je reste aussi, si cela ne vous dérange pas », ajoute Patrick, « on ne sait jamais ». Franck s’approche de Patrick.
– « Maman nous attend. Il ne faudrait pas trop tarder », lui glisse-t-il à l’oreille
– « Ne t’inquiète pas. Les flics ne devraient pas en avoir pour longtemps. C’est juste pour m’assurer que tout va bien se passer ».

square2Quelques minutes plus tard, une voiture de police se gare. Deux agents descendent et se dirigent vers les femmes.
– « Alors qu’est-ce qui se passe ici ? », questionne sèchement l’un d’entre eux. « Vous ne pouviez pas faire attention aux heures de fermeture ? »
– « Ce sont des choses qui arrivent », s’indigne la jeune femme, choquée par le ton agressif du policier
– « Ouais, c’est ça. Vous croyez que nous avons que ça à faire ?
– « Vous pourriez au moins leur demander si elles vont bien, au lieu de les engueuler », coupe Patrick
– « On vous a demandé quelque-chose ? Vous feriez-mieux de rentrer chez vous »
– « Je vais où je veux, quand ça me plait. Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous »
– « Papa, c’est bon », murmure Franck. Les deux policiers ouvrent la porte du square. « C’est bon pour cette fois-ci. La prochaine fois, on ne se déplacera pas. Que ce soit bien clair ».
– « Je le crois pas », s’écrie Patrick. « Si ça continue, ils vont leur mettre une amende »
– « Qu’est-ce que vous avez encore, vous ? »
– « Il y a que vous pourriez au moins être aimable avec ces femmes, faute d’être efficaces ».
– « Vous commencez à me chauffer, vous »
– « Ah ça fait plaisir. Y’en a au moins qui ont chaud ici », réplique Patrick en se dirigeant vers le policier
– « Putain c’est reparti », souffle Franck, désabusé.
– « Si vous insistez, vous aussi vous allez avoir chaud, parce que je vais vous embarquer au poste ».
– « Et bah allez-y. J’ai l’impression que ça vous démange. Qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez des soucis, vous êtes contrarié ? Vous ne supportez pas de rendre service à des noirs, vous préférez leur cogner dessus ? »

Patrick prononce cette dernière phrase en toisant le fonctionnaire. Franck se précipite pour retenir son père, mais les deux policiers sont square5déjà autour de lui. Ils le ceinturent et tentent de l’entrainer vers leur voiture. Patrick se débat, hurle « Eh voilà, la répression. Comme d’habitude ! » Tandis qu’il continue à conspuer les policiers, Franck, la jeune femme et l’homme tentent de s’interposer pour calmer les esprits. Des passants s’arrêtent pour regarder la scène. Des résidents, alertés par les cris, apparaissent à leur fenêtre. Au même instant une autre voiture de police s’arrête. Trois hommes en sortent. Ils s’approchent du groupe.

– « Ah putain, encore lui ! », soupire l’un d’entre eux. « Qu’est-ce qui se passe ici ? », demande-t-il à ses collègues. Renseignements pris, il invite deux d’entre eux à s’éloigner de quelques mètres. « Bon, écoutez, y’a pas de quoi fouetter un chat, je pense qu’il vaut mieux le libérer ».
– « Certainement pas », lui rétorquent-ils. « Pas question de se laisser emmerder comme ça, devant tout le monde. Il lui faut une bonne leçon »
– « Si vous avez envie de vous pourrir la vie, allez-y. Je le connais, le loustic. C’est un vieil anar qui cherche les embrouilles en permanence, il déteste tout ce qui est autorité. J’ai déjà eu affaire à lui lors d’un contrôle de SDF. On l’a embarqué ce jour-là. Il nous a fait un raffut du diable. On a eu droit à des articles dans la presse, des manifestations devant le commissariat. C’est qu’il est connu dans le quartier. Il milite dans des associations de défense des immigrés, de droit au logement et tout le tremblement. Ce n‘est pas facile de se maitriser avec des mecs comme lui, je sais, mais il vaut mieux le laisser brailler et qu’il nous foute la paix. Je vous assure. Regardez autour de vous. Il a déjà rameuté du monde. Et ce n’est que le début, si vous insistez ! »
Le ton persuasif du policier ébranle ses collègues. Après quelques minutes de palabres, ils finissent, bon gré mal gré, par se ranger à son avis. Patrick est relâché. Il se dirige vers les trois femmes, éberluées par le spectacle qui se déroule sous leurs yeux.
– « Vous voyez Mesdames, il ne faut jamais se laisser impressionner par la flicaille. Bonne soirée », lance-t-il en regardant les policiers.
– « C’est bon papa. N’en rajoute pas », lui susurre Franck.

Les deux hommes s’éloignent. Une vingtaine de mètres plus loin, square4Patrick se retourne de nouveau et hurle, le poing tendu, « Police partout, justice nulle part ».
– « Bon, ça va maintenant. Tu ne crois pas que t’en fais un peu trop », lui reproche Franck.
– « De quoi. Mais tu plaisantes ! Il faut les emmerder partout où c’est possible, ces putains de poulets. On vit dans une société fliquée. Les caméras, les cartes de paiement, Internet, les téléphones portables, les RG dans et hors des entreprises… Le pouvoir nous surveille en permanence. Mais c’est quand même ces connards qui sont le plus à son service. C’est le bras armé des capitalistes, je te dis. Et tu veux que je la boucle quand ils méprisent ouvertement des pauvres gens ? »
– « Je n’ai pas dit ça. Tu as raison d’intervenir, mais il y a des degrés dans la protestation. A t’entendre, on croirait qu’ils les ont tabassées »
– « Tu te ramollis, mon petit Franck. Je t’ai connu avec une conscience politique plus ferme. On doit s’opposer chaque jour à leur arrogance. Combien de vexations sans réaction, quand ils contrôlent des immigrés ? Moi en tout cas, je ne laisserai jamais rien passer ».

La dernière phrase est tellement sentencieuse qu’elle dissuade Franck de poursuivre la discussion. Il se dit que son père est trop enflammé pour qu’il entende ses arguments. C’est donc en silence qu’ils poursuivent leur chemin.
– « Je m’occupe du repas dans cinq minutes », crie Patrick à son épouse, à peine entré dans l’appartement. « Je prends une douche, histoire de me détendre. Tu peux servir l’apéro, si tu veux. »
square3– « Ce soir, papa s’est accroché avec des policiers », raconte Franck à sa mère qu’il a rejointe dans la salle à manger. Ce n’est pas nouveau, tu me diras. Mais aujourd’hui, je l’ai trouvé nerveux, hyper tendu. Il était à deux doigts d’exploser. Il a des soucis en ce moment ? »

Sa mère se sert un verre, s’assoit, regarde Franck quelques secondes. « La semaine dernière, ton frère nous a annoncé qu’il entrait dans la gendarmerie », lui répond -t- elle, dépitée. Philippe Gitton

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Les anarchistes : ni dieu ni maître, mais un dictionnaire !

Monumental « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français », le Maitron est maintenant prolongé d’un « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone ». Qui s’impose d’emblée comme outil de travail universitaire autant qu’invitation à découvrir les individus d’un mouvement anarchiste qui véhicule caricatures, idées reçues et préjugés. Quoi de commun entre Joseph Proudhon, Louise Michel, Jules Bonnot ou Léo Ferré…? Pas de réponse univoque à la fin de ces milliers de notices biographiques, un passionnant voyage intellectuel.

 

 

En 1967, en hommage à ses compagnons présents et disparus, Léo Ferré compose la complainte « Les Anarchistes ». Vision assurément poétique et sans doute mythologique de cette nébuleuse humaine, irréductible à toute définition politique trop précise tant les divergences, voire les oppositions, peuvent être considérables en son sein. Il peut même paraître a priori fort surprenant qu’un groupe somme toute historiquement assez réduit en nombre – en regard des millions de communistes ou de socialistes, par exemple – ait connu de telles disparités de visions du monde mais aussi une empreinte historique aussi forte en irriguant la pensée et l’action politiques de ces trois derniers siècles.

Ainsi, durant l’été 1887, un agent infiltré de la préfecture de Police rend-il compte de ces divisions au sujet de ce qu’il nomme l’« extrême gauche du parti révolutionnaire ». Il estime à environ 150 le nombre de groupuscules anarchistes actifs à Paris, divisés en anarchie1deux courants « qui n’ont aucune cohésion », unis cependant par des « aspirations idéales de suppression de toute autorité gouvernementale, politique, économique et philosophique ». Et si le policier considère que le mouvement libertaire est composé « d’autant d’anarchistes que de malfaiteurs », il relève, non sans un certain respect, qu’une cinquantaine de personnes « de tempérament » l’animent, dont Pierre Kropotkine et Élisée Reclus .

Inévitablement, ce Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone renforcera d’abord l’image d’éclatement de la constellation anarchiste puisque son exploration se fera par la lecture des milliers de notices sur plus de 500 pages. Celles-ci sont néanmoins introduites par des indispensables avant-propos et une courte chronologie, extrêmement utiles et qui font regretter au lecteur leur ampleur restreinte, même si ce n’est évidemment pas l’objet, ni le projet d’un dictionnaire. Il faudra donc aller lire dans d’autres ouvrages des développements analytiques plus conséquents . Et c’est bien l’un des mérites de ce livre que de donner envie d’en connaître plus sur ce qui unit philosophiquement et anarchie2culturellement ces femmes et ces hommes par-delà leurs différences intellectuelles, parfois profondes. Les portraits des anonymes de cette ambitieuse galerie rompent avec l’assimilation hâtive des anarchistes aux seuls assassins que furent Santo Caserio – le meurtrier du président Sadi Carnot en juin 1894 –, Émile Henry, Ravachol ou Jules Bonnot. À propos de ce dernier, il est dommage d’en être resté à une vision trop rapide et complaisante des faits commis par sa « bande » et de perpétuer une mythologie d’actes sanglants, en premier lieu désavoués par la grande majorité des anarchistes à la veille de la Première Guerre mondiale.

L’ouvrage prolonge les 43 volumes du Dictionnaire biographique sur le mouvement ouvrier, dont l’entreprise fut entamée puis longuement coordonnée par Jean Maitron. En effet, l’anarchisme puise ses origines dans les socialismes du XIXe siècle, avec pour figure éminente Pierre-Joseph Proudhon. À son sujet, comme des milliers d’autres hommes et femmes dans son cas, on s’aperçoit d’un engagement fort – quoique souvent problématique et parfois rejeté – dans la franc-maçonnerie. Ces liens attendent encore leur historien pour retracer, par-delà les trajectoires individuelles, la nature de ces rapports qui ne vont pas de soi, leurs influences réciproques, l’entrecroisement des réseaux de sociabilité qu’ils induisent et les conflits qui peuvent surgir lorsque, par exemple, le Grand Orient de France prête allégeance à tous les régimes qui se succèdent aux XIXe et XXe siècles alors que les anarchistes paraissent refuser obéissance à toute autorité autre qu’individuelle, qu’elle soit étatique ou anarchie3obédientielle. On attend donc que cet ouvrage, qui constitue autant un outil universitaire qu’une occasion de découverte pour le grand public, soit prolongé par un dictionnaire thématique pour mieux saisir l’histoire des idées et des pratiques du « végétarisme », de l’« écologisme », du « naturisme », du « libertarisme », de l’« autogestion » ou de l’« illégalisme », par exemple, qui se sont prolongés dans des partis politiques, syndicats ou mouvements associatifs jusqu’à aujourd’hui. On ne peut ainsi comprendre l’évolution radicale de la CFDT de ces dernières décennies ou l’émergence et les transformations du militantisme écologique constitué en parti sans remonter aux ferments anarchistes des deux siècles précédents.

Au total, ce « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone » offre un panorama inédit et indispensable. Espérons qu’il trouvera d’autres prolongements pour compléter les interstices du paysage foisonnant dessiné et mieux saisir toutes les implications du projet d’un géographe anarchiste comme Élisée Reclus désirant « la fusion de tous les peuples. Notre destinée c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations n’auront plus besoin d’être sous tutelle d’un gouvernement ou d’une autre nation ; c’est l’absence de gouvernement, c’est l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre ». Laurent Lopez

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Piketty et le capital

L’ouvrage de Thomas Piketty, « Le capital au XXIe siècle« , fait un tabac aux États-Unis. En tête des ventes sur le site de distribution en Pikettiligne Amazon, il fait aussi partie de la liste des meilleures ventes du New York Times. Il est vrai que cette histoire de la montée et de la dynamique des inégalités dans le monde trouve de quoi s’alimenter dans la réalité d’outre-Atlantique. La publication le mois dernier des résultats, plutôt anémiques, des banques américaines fut par exemple l’occasion de relancer le débat sur les rémunérations mirobolantes de leurs patrons qui, pour les six premières, ont atteint en 2013 la somme record de 107,3 millions de dollars. Des émoluments que ne justifient certes pas leurs performances. Ainsi, le patron de Bank of America a-t-il vu l’an passé son salaire augmenter de 58 % quand le chiffre d’affaires ne progressait que de 7 %, tandis que celui de J.P. Morgan voyait le sien s’envoler de 74 % quand le résultat net reculait de 16 %. Encore ces rémunérations ne sont-elles rien, comparées à celles des patrons de hedge funds, qui se chiffrent, elles, en milliards de dollars.

À ceux qui se demandent, légitimement, comment une telle situation est possible, moins de cinq ans après la crise qui vit l’État voler au secours des banques à coup de milliers de milliards de dollars, nous piketti2ne saurions trop conseiller la lecture de « Brève histoire du néolibéralisme » qui vient lui aussi de franchir l’Atlantique. Mais d’ouest en est, cette fois-ci. Écrit en 2005 par David Harvey, géographe et chercheur à ’université de New York, l’ouvrage se propose moins d’étudier la doxa économique et politique de notre temps que d’explorer un processus concret qu’on pourrait dire de « néolibéralisation ». L’ouvrage ne donne donc pas dans l’histoire des idées, mais s’intéresse au néolibéralisme « réellement existant », à ses pratiques concrètes, à ses institutions qui façonnent des manières d’agir et de penser. Dans ce cadre, les inégalités et leur accroissement continu ne constituent nullement un effet pervers. Elles sont, elles aussi, le résultat d’un processus de redistribution des richesses à l’envers : du bas vers le haut auquel concourent tout aussi bien la financiarisation, l’extension du domaine de la concurrence, les privatisations ou encore les diverses réformes fiscales. Car le néolibéralisme n’est rien d’autre, pour David Harvey, qu’un projet politique de classe visant à restaurer le pouvoir des élites économiques.

S’il s’intéresse à la manière dont se construit le consentement au néolibéralisme, qui a aujourd’hui conquis une hégémonie intellectuelle et culturelle que la crise n’a guère entamée, le livre reste muet sur l’incroyable tolérance de l’opinion – pour ne rien dire de celle des autorités – à de tels gains et flambée d’inégalité. Une question qui, au vu des derniers résultats électoraux et de leur peu d’impact sur un éventuel changement de cap, renvoie à une autre : comment expliquer que ce que les marchés désirent soit à ce point plus essentiel que ce qu’expriment les citoyens par leur vote ? piketti3L’explication de cette disjonction entre libéralisme et démocratie semble échapper à la science économique comme aux sciences politiques. La littérature, au contraire, nous enseigne qu’il n’y a là, au fond, rien de très neuf. N’a-t-on pas vu dans le Salammbô de Flaubert combien le désir du dieu Moloch de dévorer les enfants de Carthage était plus fort que le souci de leurs parents de les maintenir en vie ? Précisons que Salammbô est une histoire brutale et qui finit très mal… Jean-François Jousselin

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Damien Cru, de la pierre à la plume

Damien Cru signe « Le Risque et la Règle ». A peine plus de deux cents pages aérées, de format poche ou presque… Un petit livre qui mérite pourtant l’attention de tous ceux qui s’intéressent au « travail comme âme du monde », selon le beau titre de l’article que l’académicienne Danièle Sallenave a donné à l’hebdomadaire « Le 1 »*, en date du 1er Mai, qui portait justement plusieurs regard sur le travail.

 

« Le risque et la règle » est le fruit d’une pratique mais aussi d’une recherche plus théorique. Il se tisse de ces allers/retours du « terrain » et du laboratoire. Où l’on verra, en le lisant, comment cela se Cru1tricote… La première leçon qu’il donne, peut-être la plus importante ? Inviter à penser cette conjugaison, cette articulation du savoir et de la pratique professionnelle : l’importance de penser ce rapport pour dégager le travail de l’aliénation, pour l’ouvrir sur l’émancipation ouvrière, pour reconquérir, se réapproprier son métier. Des passerelles nombreuses peuvent s’établir avec « La cité du travail », le livre de Bruno Trentin dont on a trop peu parlé. Il s’inscrit dans cette réflexion, bien sûr plus globale chez Trentin, plus philosophique aussi. Ici, l’auteur part du « cas du bâtiment et des travaux publics ». Il inscrit sa recherche sur ce champ professionnel. Comme l’étude est singulière et concrète, la méthode parle à tous, souhaitons que le lecteur établisse d’heureuses correspondances, et beaucoup d’imbrications, entre les deux ouvrages.

Ce livre intéressera bien sûr les chercheurs en sciences du travail, les militants sociaux, syndicaux et politiques, mais aussi tout simplement celles et ceux qui fabriquent, conçoivent, opèrent, usinent, construisent ou travaillent dans les services. Il confortera ceux qui ne se résignent pas à s’accommoder de l’existence de « mondes séparés », fruits de la division du travail, qui consacrent au bout du compte l’effacement du travail réel de la pensée. On en constate l’impasse ! L’ouvrage n’intéressera donc pas que les chercheurs et les professionnels de la santé ou de la sécurité au travail, il s’adresse à tous les protagonistes du procès de travail, au monde de l’entreprise : dirigeants, cadres, salariés, syndicalistes, élus sociaux. Tous trouveront bénéfice à le lire, un crayon à la main, pour comprendre ce qui est en jeu dans le travail, en renouveler leur connaissance et leur compréhension. C’est dire combien il passionnera les lecteurs de Chantiers de culture ! En effet, sans y paraitre, ce petit livre participe d’une révolution culturelle de l’appréhension de l’acte de travail !

L’homme et son itinéraire ne sont pas banals (voir encadré), la pertinence du propos et de la démarche de l’auteur tient pour une bonne part à l’originalité de son parcours ! Elle lui vient de son cru 2014 1 (2)insertion dans sa profession, tailleur de pierre : c’est de là, de cette « culture professionnelle » du langage des « pierreux », des pratiques-rites-jeux du métier, qu’il trouvera son sésame pour entreprendre de renouveler profondément l’approche de la prévention au travail. L’ouvrage reprend le mémoire que Damien Cru a présenté dans le cadre du laboratoire d’ergonomie d’Antoine Laville, en vue de l’obtention du diplôme de l’École Pratique des Hautes Études, l’EPHE de la Sorbonne. Toutefois, un avant-propos prolonge la propre dynamique réflexive de l’auteur et révèle toute l’actualité de la publication et du cheminement parcouru depuis sa rédaction en 1995. « En fait, le déclic qui m’a décidé à publier m’est venu lors du colloque « Le travail refoulé » en novembre 2012 », souligne Damien Cru. « Qu’est-ce qui est du travail en premier refoulé ? Je retrouvais comme une évidence, un thème qui traverse en filigrane mon mémoire, ma recherche. Celui du jeu, du jeu au travail, de ses enjeux. Je tourne autour de la question depuis longtemps. Ce qui est avant tout refoulé du travail, de l’activité de travail, de son organisation, du taylorisme au lean-management, c’est le jeu ! Refoulement opéré par les organisateurs du travail mais aussi par les travailleurs eux-mêmes, et sans doute par les chercheurs ». Parler du jeu dégage d’une certaine conception exclusivement rationaliste du travail, amène la question d’une autre logique à l’œuvre dans le travail, ouvrant sur le symbolique. « De là, l’idée d’un avant-propos permettant une lecture renouvelée du mémoire ».

L’instruction, première, que nous délivre Damien Cru ? On ne peut « sécuriser » le travail par « l’importation » de techniques préventives, de prescriptions pensées par les seuls préventeurs, de savoirs préconstitués hors du travail lui-même et de ce que ses protagonistes en pensent et en vivent. A moins de renforcer aliénations et dominations… Les progrès enregistrées ces dernières années concernant les accidents de travail, incontestables, par ces conceptions purement « technicistes » et didactiques, trouvent leur limite. La seule technique pille le savoir des métiers. Elle ne le renouvelle pas, elle l’assèche. C’est au bout du bout la poursuite du taylorisme, pressent Damien Cru. D’où sa volonté, en contre-point à sa formation théorique d’intervenant à l’Organisme Professionnel de Prévention du BTP (OPPBTP), de participer fidèlement aux réunions de son groupe de pierreux cégétistes à la Bourse pour vivre des discussions sur les métiers et le travail dégagées de l’emprise techniciste. Tirer son savoir des ressources du travail lui-même et les interroger de son propre point de vue de chercheur. Ne pas se contenter donc d’une démarche techniciste mais s’appuyer sur la psychopathologie du travail, l’ergonomie, pour inventer de nouvelles approches plus actives, déductives, interrogatives, construites surtout à partir des pratiques et savoirs des métiers.

Il faut comprendre le travail, les règles et les risques de son exécution tels que se les donnent ceux qui le font. Ne pas chercher d’abord à prévenir, protéger et réparer techniquement mais envisager le travail Cru3dans toute sa profondeur, sa largeur. Ne pas en avoir une vision étriquée et centrée sur la phobie de l’accident. Revenir sur l’acte de travail lui-même, tel que le vivent et le parlent les salariés. Élargir la vision. Entendre activement les acteurs des groupes de travail. Remonter aux langues des métiers, y compris dans leur historicité, aux pratiques et postures professionnelles, techniques, mais aussi sociales, symboliques qui entourent le travail. Entendre toute la dimension culturelle du travail. Ce n’est pour rien que Damien Cru revient souvent sur les tournures, les « parlures » des métiers en ce qu’elles révèlent un rapport parfois caché aux outils, aux matériaux, aux collègues et camarades. Le rôle du préventeur devient alors autre chose que celui du prescripteur. Contrairement aux idées reçues, les travailleurs savent ce qu’ils font, mais sous la modalité de l’insignifiance. Le préventeur est celui qui défriche de nouveaux savoirs, déniche des ressources et les dynamise.

Cette démarche, Damien Cru l’incarne dans son parcours. Un homme curieux, qui cherche à comprendre. On pense à Spinoza : « Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre ». Lui sait qu’il ne sait pas, il est ainsi disponible aux surprises de l’observation, de l’écoute de salariés qui, eux, ne savent pas bien qu’ils savent ! L’alchimie de la méthode réside dans ce partage de savoirs paradoxaux. Ce livre, on ne peut ici s’y attarder, doit beaucoup à Jean Oury qui vient de nous quitter et avec qui Damien Cru a travaillé. D’une façon certaine, « Le risque et la règle » lui rend hommage. C’est un héritage. Jean-Pierre Burdin
*Chaque semaine, ce nouvel hebdomadaire (sortie le mercredi), porte plusieurs regards (poétique, littéraire, scientifique…) sur une question d’actualité sous une forme (maquette, typographie…) stimulante, elle même se présentant comme une métaphore : déplier l’actualité ! Un pari risqué que de lancer un tel journal, saluons l’audace et la forme de la publication. On rêve que d’autres aient le même courage et la même imagination pour donner à entendre et comprendre les convictions qu’ils portent, entrer en débat avec la société.

 

Tailleur de pierre
Natif du XIIIème arrondissement de Paris, en 1972 Damien Cru devient « pierreux », tailleur de pierre. Un métier qu’il exerce dix années durant. Il se syndique alors à la CGT, milite au Syndicat Parisien de la Construction et fréquente la Bourse du Travail, là où se réunissent les pierreux. En 1981, il devient délégué à la sécurité au comité de Paris de l’Organisme Professionnel de Prévention du BTP (OPPBTP) et, en 1996, chargé de mission à l’ANACT-ARACT où il restera jusqu’en 2004. De 2002 à 2011, il est professeur associé à l’Institut des Sciences et Techniques de l’Ingénieur d’Angers. Durant la même période, il exerce comme consultant en prévention des risques professionnels à l’AOSST de Paris et comme chercheur associé au Laboratoire d’Ergonomie et d’Epidémiologie de la santé (LEEST) de l’Université d’Angers.
Le 25 juin à 18h, rencontre-débat avec Damien Cru au siège du CNAM, 41 rue Gay Lussac à Paris. En présence d’Yves Clot et de Dominique Lhuillier. Entrée libre.

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Godard dit adieu au langage

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Hôpital. On est au printemps, un ami me le rappelle. Il a cette aisance légère, presque insultante, qu’affichent nonchalamment les jeunes gens en bonne santé, seulement à cette saison. Derrière les hautes fenêtres de verre cathédrale de ma chambre, dansent en ombres chinoises les branchages de marronniers que je sais précocement en fleurs. Il m’offre un livre, un recueil de poésies d’Eugène Guillevic.

C’est un bon ami, il sait à quoi j’aspire. Il a aussi beaucoup d’humour : le premier poème, celui qui ouvre le livre, s’intitule le chant d’un mourant. Je retrouve Guillevic : « Courte est la journée/ Courts sont les jours/ Courte encore est l’heure/ Mais l’instant s’allonge qui a sa profondeur ». Pensée réconfortante pour qui est alité. Deux mois ont passé, je sors maintenant d’un film de Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’ « Adieu au langage », n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

imgresNuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, à l’hôtel du Tremplin dans la petite chambre, « Le poids du papillon ». Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet « Adieu au langage » explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes.imgres2 Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal ! Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages.
C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brulant de l’actualité ? Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre.

images« Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ? Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans !
Ce chemin en nous de la pensée sensible, c’est celui que veut faire partager ces feuilles volantes. Il s’agit de refuser toute sorte d’accommodements en nous. Sorte de petits fragments dont la circulation en nous décuple en étoiles une pluralité de sens par l’engendrement et la mise en mouvement de nouvelles formes ! Je pense à Walter Benjamin. Proust aussi. Proust dont j’ai écouté la belle lecture que fait Eric Chartier de quelques pages puisées dans les premiers volumes de la Recherche. Nous sommes ici « A l’ombre de Combray « . C’est au petit théâtre de l’Ile Saint-Louis.DSC01531 Cinquante fauteuils tout au plus, cinquante fauteuils de velours rouge. C’est au fond de la cour du 39 Quai d’Anjou. Comme tout s’ouvre ! Où l’on voit combien Proust n’est jamais cruel. Au fond, il a une immense tendresse même et tellement d’humour. Sollers l’a bien vu, Saint-Simon est un vrai féroce dans ces descriptions humaines ! Tiens Céline, en voilà un autre de vrai cruel. Pitié de rien et de personne, seule compassion au fond, peut-être, pour les pauvres de Courbevoie qu’il soigne à son dispensaire. Mais même cela peut-on l’affirmer ? On a même l’impression que de le créditer d’une telle empathie, c’est affaiblir la force de sa colère et de son écriture !
Ne concevoir l’œuvre de Proust que dans la seule description sociale de son époque et de son milieu, c’est manquer son propos. DSC01528Et Eric Chartier a très bien compris que l’apport fondamental de Proust, s’il est aussi celui-ci, le subsume. Les mondanités font la matière de la recherche du temps perdu. Faire entrer le plat des mondanités dans la profondeur du langage, de la mémoire par l’anamnèse. Correspondance avec citation clef du film de Godard. Proust, fabrique de mémoire. Il ne la restitue pas. Proust est du temps de Bergson et d’Einstein quand même. Espace et temps bougent. Au passage, petit clin d’œil à François Bon et à son « Proust est une fiction » dont il faudrait parler abondamment. Où François Bon prolonge la démarche de Proust. En parler un jour, peut-être…

Avant d’entrer au théâtre, nous avons fait avec une amie praguoise le tour de l’Ile. D’abord par le quai Bourbon, qui débouche à la pointe Ouest de l’ile sur la petite place Louis Aragon… On pense alors à Aurélien et à l’inconnue de la Seine, cette jeune noyée non identifiée dont le masque mortuaire supposé être le sien hante le roman d’Aragon et de bien d’autres œuvres littéraires, dont « Épaves » de Julien Green. Une fois, j’avais demandé à Jean Ristat s’il arriva qu’Aragon échange avec Green. Ils étaient voisins, ils se saluaient tout juste du « bout du chapeau » lorsqu’ils se croisaient parfois, chacun sur un trottoir ! Ce qui amusait beaucoup Ristat. On comprend bien, affaire de génération sans doute. Cette réponse me glaça. J’aimais tellementDSC01572 les deux Maîtres dans ma jeunesse. Ma fiction de lecteur ? Faire un pont entre les polarités d’un même monde peut-être.
Avec cette affaire de la belle inconnue de la Seine et du masque supposé être le sien, remonte en moi le souvenir de Camille Claudel et du petit masque de plâtre, qui lui n’est ni mortuaire ni putatif mais tellement émouvant, qu’en a fait Rodin. Vu la veille à l’exposition documentaire Paris 1900, au Petit Palais. A l’opposé dans la salle, le buste solide et imposant de Rodin réalisé par Camille. On sent là, après avoir mesuré la fragilité de la force de Camille comme contenue dans son masque, en contre-point, l’amour de Camille mais aussi certainement la peur, l’effroi qu’elle ressent face à la force virile et masculine de son amant et qu’exprime la sculpture qu’elle en fait.decembre 2010 016 Et aussi justement, quai Bourbon à l’Ile Saint-Louis, on passe devant l’atelier de Camille Claudel. Plaque sur la façade. Une inscription, citation de Camille, « il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».
La veille, vu dans les salons du Grand Palais, le monumental « Guerre et Paix » de Portinari. L’exposition se termine le 9 Juin. Peintre brésilien peu connu, mais dont l’œuvre monumentale s’expose en permanence habituellement à New-York au siège de l’ONU. Elle a été créée d’ailleurs à la commande de l’organisation mondiale. Sur place, des travaux ont nécessité que l’œuvre soit déposée et ainsi permis qu’elle puisse circuler, d’abord au Brésil toute une année puis à Paris, seule ville européenne où elle est accueillie pour quelques jours. Retour ensuite à l’ONU pour sa réinstallation. Quelques grincheux déplorent l’accrochage parisien. Une musique virant à la sacralisation, il est vrai, accompagne la présentation de l’œuvre. C’est discutable mais ne détourne tout de même pas le sens de ce que l’on voit. On peut juste regretter que cela le souligne de façon trop ostentatoire. On peut légitimement préférer un vrai silence à la musique pourtant belle d’Heitor Villa-Lobos. Et si il y a musique, c’est bien celle-ci qu’il faut. L’autre critique est plus contestable, elle consiste à attaquer un dispositif lumineux judicieux permettant une bonne vision complète et pédagogique de l’œuvre, dans ses détails, sans jamais altérer la vision d’ensemble. Peut-être cela rend-t-il quand même l’assistance un peu bavarde. J’aimerai en parler plus, particulièrement en miroir avec le Guernica de Picasso, ou avec son propre « Guerre et Paix » peint à la Chapelle du château Vallauris. Le 11 septembre 2001, lors des attaques et de l’effondrement des tours du World Trade Center à New-York, mon esprit avait fait tout de suite retour sur le Guernica de Picasso. J’avais pensé à Guernica, alors que nos écrans nous laissaient sous la déferlante d’images en cascades et en boucle, en fin de compte assez irréelles. Où Picasso donnait à voir en profondeur, faisant d’un évènement un avènement, ce que la télévision livrait en plat. Guernica était dans ma tête comme l’icône de ce que je voyais sur l’écran. Je ne connaissais alors rien de Portinari. Sans doute alors aurai-je songé à lui, sachant de plus que son œuvre est accrochée à l’ONU. Là encore, c’est dans la mise en profondeur du plat, non dans la représentation, qu’on est au monde.

Volonté de partager ces sortes de notations sensibles, qui naissent en nous, selon les aléas des moments musicaux de la vie de l’esprit, alors que nous sommes submergés ou, au contraire, comme vidés par ce que la rencontre révèle en nous. Dehors/Dedans. Sorte d’assomptions, de révolutions que provoque en nous l’irruption des métamorphoses du sensible. Nous ne sommes pas qu’émus, nous sommes surtout troublés par de nouvelles formes d’émotions qui naissent en nous et dont le travail de l’art réveille l’alphabet. Jean-Pierre Burdin

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Coup de foudre

– « Ah ! Rodolphe, quel plaisir depuis le temps ! Entre, je t’en prie »

Pierre suit son invité jusqu’à la salle à manger. Dans le coin salon, une femme dispose les verres sur une table basse. Elle se redresse et se tourne vers les deux hommes.
– « Noëlle, ma compagne », annonce Pierre.
aperoElle s’approche de Rodolphe. Ils se fixent quelques secondes, se saluent.
– « Ne restez pas comme ça. Je vais vous débarrasser de votre blouson. Je le dépose dans la chambre ».
– « Merci, vous êtes aimable ».
– « Allons, allons, pas de chichi entre vous », coupe Pierre. « Faites-moi le plaisir de vous tutoyer. Allez, installe-toi-là, mon vieux Rodolphe. On va trinquer à nos retrouvailles. Je n’en reviens pas encore. C’est quand même dingue, après tant d’années, de se retrouver comme ça à Paris, dans un grand magasin ! »

Pendant l’apéritif, puis au cours du repas, Pierre raconte l’histoire de son amitié avec Rodolphe dans un flot de paroles ininterrompues. Tout excité par l’évocation de ses souvenirs, il monopolise la parole, laissant à peine le temps à Rodolphe d’acquiescer ses propos au sujet de telle ou telle anecdote : il semble avoir quitté la pièce pour rejoindre le monde de son adolescence.
Noëlle et Rodolphe s’observent. Discrètement, ils se cherchent des yeux. Leurs regards se croisent, se fuient, se retrouvent. Au fil de la soirée, s’accroît le trouble qui s’est installé entre eux depuis la première seconde.

Après le dessert, Noëlle se lève.
– « Excusez-moi, je m’absente cinq minutes. Un coup de fil important ».
– « Ah bon, c’est si urgent que ça ? », interroge Pierre.
– « Oui, j’ai un renseignement à demander à ma mère. Tu sais, pour le repas de samedi prochain ».
– « Ah oui, c’est possible »

apero5Durant son absence, Pierre ne peut s’empêcher de questionner Rodolphe à son sujet.
– « Comment la trouves-tu ? Elle est belle, n’est-ce-pas ? »
– « Oui, très »
– « C’est drôle, d’habitude elle est plus dynamique. La fatigue sans doute. Elle travaille beaucoup. D’ailleurs en parlant de travail, je pense à une chose d’un seul coup. Tu vas voir que la vie est curieuse parfois. Figure-toi que tu aurais pu la rencontrer ! »
– « Ah bon, et quand ? »
– « Quand tu étais serveur dans cette brasserie de la place Hébert. A cette époque, elle était employée dans une imprimerie de Cap 18. Tu l’as peut-être croisée d’ailleurs.
– « Tu sais il y a 10 ans, et je n’y suis resté que quelques semaines. Alors… »

De retour, Noëlle propose de passer au salon pour le café.
– « Non merci, pas pour moi », répond Rodolphe. « D’ailleurs, je ne vais pas m’attarder. J’ai eu une longue journée. Je suis vanné ».
– « Ah, c’est dommage », s’attriste Pierre, « mais je comprends. Noëlle n’a pas l’air en forme non plus. Je n’insiste pas. J’espère qu’une prochaine fois, vous serez mieux disposés ».

apero6Une fois dans la rue, Rodolphe cherche son paquet de cigarettes dans la poche de son blouson. Il sent une feuille de papier pliée, l’ouvre. Dessus, un numéro de téléphone portable et quelques mots griffonnés : « Je ne t’ai jamais oublié. Ce soir, de nouveau tu as mis le feu en moi. Appelle-moi, je veux te revoir le plus vite possible. Noëlle ». Philippe Gitton

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La souffrance au travail, selon Marie Pezé

C’est un cri étouffé, un ouvrage à couper le souffle que nous offre Marie Pezé avec « Je suis debout bien que blessée, les racines de la souffrance au travail ». Dans ce récit autobiographique, la pionnière des consultations « Souffrance et travail » nous entraîne sur les chemins de son enfance. Jusqu’à la fermeture dramatique de sa consultation à l’hôpital de Nanterre.

 

L’histoire personnelle, la maladie, les mentalités à bousculer dans un milieu médical pétri de « prés carrés » professionnels, la bureaucratie, les rapports hommes-femmes : Marie Pezé a du affronter mille et un obstacles pour créer cette discipline et consultation « Souffrance au travail », nouvelle mais encore mal reconnue. On mesure mieux l’exploit qu’a pu représenter la constitution d’un réseau de quarante consultations du même genre en France, la nécessité de défendre et de développer cet acquis soumis à l’autisme des injonctions budgétaires des Agences régionales de santé.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Marie Pezé remonte le cours de cette bataille collective en nous livrant ses propres racines intimes. Dans « Je suis debout bien que blessée, les racines de la souffrance au travail« , la psychiatre raconte sa quête de la manière la plus humaine qui soit : au travers du prisme de sa propre vie, qu’elle tente d’analyser et de comprendre. Qu’est-ce qui nous fait être qui nous sommes et nous fait lutter pour telle ou telle cause ? « Le métier que nous choisissons entre en résonance symbolique avec notre histoire infantile. Il peut nous aider à la subvertir, à en tirer un terreau fertile pour tous. Je travaille depuis trente ans dans le lieu où les souffrances arrivent pour être soignées », explique-t-elle. C’est donc une enquête passionnante qu’elle mène par le biais de sa propre psychanalyse, laquelle se révèle insuffisante pour élucider une énigme et un terrible secret. Les zones d’ombres de l’inconscient s’éclairent soudainement en empruntant le chemin d’une véritable enquête policière. Les pièces manquantes du puzzle sont exhumées une à une, à tel point qu’on se surprend à penser qu’on lit un roman. Et pourtant non, il s’agit bel et bien de la vie réelle d’une psychanalyste qui, ayant épuisé toutes les ressources de la science de l’inconscient, se tourne avec succès vers un univers nouveau : celui de la Justice. D’où cette incroyable carte de visite de docteur en psychologie, psychanalyste, psychosomaticienne et expert près de la Cour d’Appel de Versailles.
A cet instant, on ne s’étonne plus du parcours si atypique de cette combattante infatigable de la cause de ceux qui souffrent au travail. Dans son précédent ouvrage « Travailler à armes égales », Marie Pezé s’alliait déjà non seulement les compétences d’un médecin inspecteur du travail mais aussi celles d’une avocate, Rachel Saada. En 2011, Maître Saada défendait avec succès le dossier des ayants-droits de salariés s’étant donné la mort au Technocentre de Renault Guyancourt. Quand des disciplines aussi diverses se mettent au service d’une cause commune, il en résulte une heureuse alchimie. De manière surprenante, c’est en effet par le biais d’archives judiciaires, où il sera question de sang et de meurtre, que la recherche entamée par la psychanalyste aboutit à des révélations. Comment classer « Je suis debout bien que blessée » : œuvre scientifique, drame authentique, ouvrage engagé, enquête policière ? Sans doute cette aventure d’une vie est-elle un peu tout cela en même temps. Laissons au lecteur le plaisir de découvrir une auteure qui, à son corps défendant, parvient à sublimer sa souffrance par un authentique talent d’écriture qui, d’un bout à l’autre du livre, nous tient en haleine.
pezé2Dans son premier ouvrage, « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », plus une étude clinique qu’un essai complaisant ou larmoyant, Marie Pezé retraçait l’histoire de ces salariés reçus dans sa consultation « Souffrance et Travail » à l’hôpital de Nanterre. Dix cas, dix dossiers, dix victimes d’une machine à broyer les corps et les psychismes : le travail. De sa discipline d’origine, la psychanalyste sort peu à peu. L’organisation du travail est au centre des tableaux traumatiques lourds qu’elle rencontre et pour l’appréhender, il faut d’autres concepts, d’autres disciplines (sociologie, ergonomie…). Elle enquête. Pour nous livrer, au final, un véritable réquisitoire contre l’évolution du productivisme et du management… « Lorsqu’on demande à une ouvrière de visser 27 bouchons par minute, on crève les plafonds de surcharge du corps et du psychisme », accuse l’auteur. Succès et échecs se succèdent dans le cabinet de la thérapeute qui ne maîtrise pas tous les leviers pour résoudre ce à quoi elle est confrontée, alors que la situation s’aggrave. « A chaque consultation, deux ou trois patients parlent de se tuer, et de plus en plus, j’entends maintenant parler d’envies de meurtre et de sabotages lourds », confesse-t-elle. C’est trop. A cette époque, la spécialiste sombre à son tour dans la « décompensation ». L’écriture l’aide à surmonter l’épreuve physique et mentale, mais des séquelles demeurent. Et d’adresser ce message aux syndicats: « c’est en s’appropriant les sciences que les ressources humaines ont mis en place des techniques persécutrices. Pour les combattre, il faut se doter de connaissances ». Sans doute cet ouvrage, et les deux autres qui suivirent, y contribue-t-il efficacement. Régis Frutier

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Bretton Woods, des nations aux marchés

En juillet 1944, la conférence de Bretton Woods réunissant quarante cinq pays alliés accouchait d’un nouveau système monétaire international. L’aboutissement de deux ans de négociations acharnées entre les États-Unis et l’Angleterre. Retour sur un bras de fer, qui éclaire bien des difficultés d’aujourd’hui.

 

Quand, le 1er juillet 1944, s’ouvre la conférence de Bretton Woods, le sort de la guerre est déjà scellé. C’est l’après-guerre que l’on prépare. Si 44 pays alliés – et l’Union soviétique comme observateur – sont réunis au pied du Mont Washington dans le New Hampshire, c’est pour jeter les bases d’un monde nouveau. Plus sûr, plus juste, plus efficace. Un nouvel ordre économique international qui devait tout à la fois assurer la paix, permettre la reconstruction des économies dévastées par la guerre et retrouver le chemin de la croissance, de la prospérité et du progrès. Cette préoccupation est certes partagée de part et d’autre de l’Atlantique. Mais les États-Unis jouent un rôle déterminant dans sa promotion, avec un souci principal : ne pas dissocier maintien de la paix et liberté du commerce. Une philosophie que le secrétaire d’Etat américain, Cordell Hull, résuma en une phrase : « Là où les marchandises ne peuvent passer, les armées, elles, le peuvent »…
dollar1C’est dans ce cadre que s’inscrit Bretton Woods. On en connaît les résultats. Les accords permirent d’établir des règles communes en matière de change et d’équilibre de la balance des paiements, de mettre en place un système multilatéral de règlement des transactions internationales, de créer un fonds de réserve auquel les pays pouvaient avoir recours en cas de nécessité (le FMI) et une banque de reconstruction et de développement (BIRD). Ce fut aussi la mise en place du « Gold Exchange Standard » (étalon de change-or), qui fixait la valeur du dollar en or et qui définissait toutes les autres monnaies par rapport au billet vert. Un privilège d’autant plus exorbitant que l’administration américaine n’aura de cesse de faire jouer au dollar un rôle beaucoup plus important que prévu par les Accords. Avant que par défaut, on passe d’un système d’étalon de change-or à un système d’étalon-dollar.

C’est aussi ce qu’on appela la victoire du plan White présenté par les États-Unis, sur le plan Keynes présenté par l’Angleterre. Une présentation trompeuse puisque jamais les délégués n’eurent à choisir entre un plan Keynes et un plan White. Car Bretton Woods fut en vérité une mise en scène soigneusement orchestrée. Il y eut bien des discussions, parfois vives, des amendements aux textes proposés et des revirements de dernière minute. Mais l’essentiel était joué. Depuis 1942, les États-Unis et l’Angleterre négociaient en effet pied à pied et c’est un compromis anglo-américain qui fut présenté à la conférence.

John Maynard Keynes

John Maynard Keynes

Ce sont les Anglais qui tirèrent les premiers. Dès septembre 1941, Keynes livre une première version de son projet de réforme du système monétaire international. Son objectif principal ? Mettre en place un mécanisme expansionniste en procurant au monde les liquidités nécessaires pour favoriser la croissance. Le plan préconise la « multilatéralité » des échanges à l’échelle mondiale et propose des mécanismes visant à faciliter la réalisation de l’équilibre des balances des paiements. Keynes est en effet convaincu qu’une des raisons majeures des crises financières est le déséquilibre des échanges entre pays. L’idée n’est pas nouvelle. Mais le trait de génie de Keynes est d’inverser le raisonnement habituel qui veut que ce soit au pays débiteur, au pays endetté, de porter tout le fardeau et de trouver les moyens d’équilibrer sa dette. Il souligne au contraire qu’il faut accroître la responsabilité des pays créditeurs dans le nouveau système monétaire international. Tout l’art de Keynes consiste donc à trouver un système qui, sans dédouaner les pays débiteurs, persuade les pays créditeurs de prendre leur part dans le retour à l’équilibre en dépensant leurs excédents au sein de l’économie des pays débiteurs.

On mesure, à ce qui se passe aujourd’hui en Europe, l’audace d’une telle position.
Techniquement, Keynes propose la création d’une « chambre de compensation internationale », véritable préfiguration d’une banque centrale mondiale, et une monnaie de compte internationale, le « bancor » non convertible, ni en or ni en monnaie nationale. Il ajoute à ce dispositif un mécanisme qui vise à inciter tous les pays, déficitaires comme excédentaires, à ne pas trop s’éloigner de l’équilibre de leurs échanges. Un mélange de solidarité et de pénalités – pour les trop déficitaires comme pour les trop excédentaires –, dont Keynes espère qu’il amorcera une expansion régulière, équilibrée et juste, de l’économie mondiale. Enfin, il prend soin de préciser qu’un tel système ne peut fonctionner qu’avec « un contrôle des mouvements de capitaux [qui] devra être une caractéristique permanente du système d’après guerre ».

Harry Dexter White

Harry Dexter White

Côté américain, la démarche est plus classique. En juillet 1942, l’ébauche d’un plan de réforme du système monétaire international, préparée par le Trésor américain et signé Harry Dexter White, prévoit la mise en place d’un fonds de stabilisation sur la base de dépôts des pays membres – ce qui deviendra le FMI – et la création d’une banque de reconstruction qui deviendra la banque mondiale. Il met nettement l’accent sur la stabilisation du taux de change et l’abolition des pratiques restrictives en matière commerciale et ne se préoccupe guère des perspectives de long terme qui doivent être assurées par le retour au libre échange. Il propose aussi la création d’une unité de compte, baptisée « unitas », qui n’est en fait qu’un simple reçu pour l’or déposé au fonds de stabilisation. Elle disparaîtra dans les versions finales au profit du Gold Exchange Standard. Bref, le projet d’ordre mondial qu’il dessine promeut clairement le libre échange et la libre convertibilité des monnaies.

La confrontation des deux plans sera rude. Le projet initial de Keynes rencontre l’hostilité frontale des Américains. Quant à Keynes, il estime le plan White « rempli de bonnes intentions » mais juge les moyens d’action proposés « déplorables, ce qui le voue à l’échec ». Il n’en est pas moins prêt au compromis et sait déjà que celui-ci se fera majoritairement dans les termes américains. Il l’accepte a priori, tant il pense l’accord indispensable. Après sept versions, le plan White est officiellement transmis à l’Angleterre en février 1943. C’est le véritable début de la négociation de Bretton Woods.
Elle ne se fera qu’à sens unique. Keynes rédige en juin une synthèse des deux plans. Il y concède aux Américains le principe des souscriptions, la limitation de la responsabilité des créanciers, le fait qu’aucun pays ne peut être contraint de dévaluer ou de réévaluer la valeur-or de sa monnaie, la formule pour les quotas et les droits de vote au FMI et la forme générale du fonds de stabilisation… Entre le 15 septembre et le 9 octobre, les délégations se rencontrent neuf fois et règlent six des treize points de désaccords identifiés. Les autres seront négociés entre octobre 1943 et avril 1944. Pour faire court, Keynes ne parviendra à préserver que le contrôle des mouvements de capitaux et la liberté pour les États de mener la politique économique de leur choix à l’intérieur de leurs frontières…
dollar5L’accord final sera très proche du compromis d’avril. Il constitue pour Keynes un soulagement – il n’a jamais autant travaillé – et un immense paradoxe. Cet accord, il en est en effet l’artisan principal. Du début à la fin. Mais, dans le même temps, le texte est à ce point éloigné des intentions exprimées dans ses premières ébauches, tellement aux antipodes d’un nouvel ordre monétaire international qu’il voulait avant tout favorable au plein emploi, à la réduction des inégalités et à la croissance, qu’on peut s’interroger sur ce qu’il reste des principes au bout de tant de concessions… Keynes n’en conçut de l’amertume que sur le tard. Ainsi écrit-il dans une lettre datée du 13 mars 1946, quelques jours après la rencontre inaugurale du Conseil des gouverneurs du FMI et deux mois avant sa mort : « Les Américains n’ont aucune idée sur la manière de placer ces institutions dans une perspective d’intérêt international et leurs idées sont mauvaises dans presque toutes les directions. Ils sont pourtant complètement déterminés à imposer leurs convictions sans considération pour le reste d’entre nous. […] S’ils connaissaient la musique, passe encore, malheureusement ils ne la connaissent pas. »

A la lecture de ces quelques lignes, il est aisé de comprendre que les Accords de Bretton Woods fassent encore débat aujourd’hui. Présentés par les uns comme un formidable moment de coopération internationale pour réguler la finance mondiale, ils ne furent, pour les autres, que le moyen d’imposer une Pax Americana qui assura durablement l’hégémonie des États-Unis sur le reste du monde. Ils ne méritent sans doute ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Les règles établies alors, même si nous en avons vu les limites, étaient à coup sûr un progrès sur ce qui existait auparavant. Et si les Américains furent bien à la manœuvre et imposèrent leur calendrier ils ne le purent que parce que la négociation répondait à une préoccupation et à des aspirations communes. Reste que les dérives du système ne tardèrent pas à se faire jour. D’abord parce que le projet tel qu’il fut validé à Bretton Woods restera inachevé. Ainsi, la volonté de placer la stabilité et le développement des échanges économiques internationaux sous la responsabilité d’un ensemble d’institutions internationales qui, elles-mêmes, devaient relever de la responsabilité d’une organisation à vocation universelle, l’ONU, ne se concrétisera pas. Ensuite, parce que la guerre froide, qui coupera le monde en deux, affaiblira la volonté commune de bâtir un monde commun. Enfin, parce que le système révèlera très tôt ses faiblesses et que l’esprit des Accords sera rapidement perverti.
Mais, disons le, les Américains ne furent pas les seuls à dévoyer Bretton Woods. dollar6Ainsi la Grande-Bretagne fut-elle la première à porter un coup fatal au respect des accords en matière de contrôle des mouvements de capitaux en créant au cœur même de la City, une place dérégulée, l’Euromarket, où les capitaux étrangers et dépôts en dollars pouvaient, en toute liberté, se livrer à toutes sortes d’opérations profitables. L’Euromarket, qui dès son origine perturba l’ordre marchand imposé par Bretton Woods et qui aurait donc dû être cassée au plus vite, finit au contraire par l’emporter. Certes, le FMI défendit les contrôles de capitaux jusqu’au milieu des années 1970 et fit même des propositions pour les renforcer lors des diverses crises de change qui émaillèrent la période. Jusqu’à ce que l’administration américaine impose en 1976 une nouvelle rédaction de l’article 4.1 des statuts qui stipula alors que « l’objet essentiel du système monétaire international » était de fournir un cadre « qui facilite les échanges de biens, de services et de capitaux entre les pays »… La messe était dite et la bascule se fit de l’ordre des nations à l’ordre des marchés. Et cette fois-ci sans aucune négociation… Jean-François Jousselin

En savoir plus : Pour la genèse et les conséquences des accords de Bretton Woods, on se reportera au n°26 de la revue Interventions économiques, publié en 1994. Notamment à l’article de Christian Deblock et Bruno Hamel, « Bretton Woods et l’ordre économique international d’après guerre » qui en donne une vue synthétique et à celui de Gilles Dostaler, « Keynes et Bretton Woods » qui retrace l’élaboration du plan Keynes et les discussions anglo-américaines.

dollar2Keynes, le trouble-fête théorique
L’économiste britannique, qui domina les débats à Bretton Woods, fait figure de trouble-fête théorique. Lui qui affirmait, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, « On n’a jamais inventé au cours de l’histoire de système plus efficace que celui de l’étalon-or international pour dresser les intérêts des différentes nations les uns contre les autres », renverse toutes les priorités de la politique monétaire. Les bonnes cibles à viser ne sont plus l’équilibre de la balance des paiements et l’évolution des prix, mais le niveau du chômage et le taux d’investissement. L’acteur économique qui compte n’est plus le banquier central, mais l’entrepreneur qui fait des anticipations favorables de la demande, investit, lance des plans de production, embauche, et accroît la masse salariale. Les déterminants de la masse monétaire ne sont plus l’émission de monnaie par la banque centrale, mais la croissance des revenus. Et ce n’est pas l’épargne qui fait l’investissement, mais au contraire l’investissement qui crée l’épargne… Des positions qui vont à l’encontre de tous les dogmes de l’entre deux guerres : ceux de l’étalon or, de sa politique monétaire et de ses mécanismes d’ajustement. Et qui, quatre vingt ans plus tard, restent d’actualité. Pour accéder à une pensée qui fit souvent l’objet d’interprétations réductrices – y compris de la part de keynésiens –, recommandons la lecture d’un choix de textes écrits entre 1925 et 1937, « La pauvreté dans l’abondance« , qui en révèlent toute la richesse. Jean-François Jousselin

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Duras, la vie en écriture

Romancière, dramaturge, scénariste et réalisatrice de cinéma, Marguerite Duras n’aura en fait connu qu’une vie, celle de l’écriture. A l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, retour sur une figure mythique de la littérature.

 

Écrire, reprendre, puis réécrire encore le même texte à intervalles réguliers, ou quelques décennies plus tard, sous forme de scénario de film ou de pièce de théâtre… Mieux même, presque renier « L’amant » au succès planétaire pour en proposer en quelque sorte une nouvelle version, « L’amant de la Chine du Nord » : ainsi va la vie pour Marguerite Duras, la vie est un roman, surtout pas un rêve comme elle s’en défendra en permanence, sa propre vie sans cesse revisitée sous sa plume devient elle-même un roman !

duras11914 – 1984, deux dates qui ne sont pas seulement balises anodines pour de quelconques anniversaires : celui du centenaire de la naissance de Marguerite Duras, celui du trentenaire de la publication du fameux « Amant »… « Pour certains, ce n’est qu’un visage, pour d’autres ce n’est qu’une voix », écrit Gilles Philippe aux premières lignes de la préface qui ouvre l’édition complète des œuvres de l’auteur d’« Hiroshima mon amour » dans la célèbre collection de la Pléiade, « pour beaucoup ce n’est qu’un titre, « Un barrage contre le Pacifique », par exemple, ou encore « L’amant », presque aux extrémités d’un travail d’écriture qui semble fermer sa propre boucle »… Entre les deux, qu’ils soient dates de référence ou titres d’ouvrages, les faits communs et durablement marquants ? L’Indochine comme décor naturel et fondamental dans l’imaginaire de la future romancière, le poids de la figure de la mère dans l’inconscient de la petite Marguerite née de son vrai nom Donnadieu à Giadinh près de Saïgon, la place des hommes – amants ou amis, compagnons ou mari – autour ou au cœur de son œuvre littéraire, cinématographique ou théâtrale ! Dès sa plus tendre enfance, Marguerite Duras a l’amour des mots, de la nature, des odeurs et de la lumière, telle celle du soleil couchant sur les vagues du Pacifique. Tous ses livres et ses films en témoignent : descriptions concrètes, cadrages naturalistes… L’image ou le mot, chez elle, semblent toujours porteurs d’une matérialité affichée, d’une puissance physique notoire, « La vie matérielle », pour paraphraser le titre de l’un de ses livres, ne lui est assurément point étrangère : Marguerite adore mettre la main à la pâte, qu’il s’agisse de couture, de cuisine ou de composition florale !

duras6Mieux encore, l’enfant sait ce que veut dire une enfance pauvre, à défaut d’être misérable. En Indochine, la famille Donnadieu ne compte pas parmi l’aristocratie des colons, même si elle se doit de la fréquenter et de présenter bonne figure : le père est directeur d’école, la mère institutrice… La gamine n’a que sept ans, lorsque le chef de famille décède. La mère, outre son métier d’enseignante, achète une concession. Flouée par l’administration coloniale : il s’avère impossible d’y planter quoi que ce soit, l’océan balaie tout de sa puissance tumultueuse en dépit de la construction d’un hypothétique barrage, sans cesse rompu et rebâti jusqu’à la ruine de sa propriétaire… Pour survivre, le fameux amant rencontré sur le bac qui monnaie ses faveurs, avec le consentement de la mère et du grand frère malgré les insultes et les coups : fiction ou réalité ? « L’historien s’y perd. Le public un peu averti ne se fie à rien. Il apprécie. Ou pas », souligne Christiane Blot-Labarrère, l’auteure de l’album Duras nouvellement paru lui-aussi à la Pléiade et collaboratrice à l’édition des Œuvres Complètes, « sans trêve, l’écrivain réinvente ses routes. Pouvoir d’un style dans lequel ni l’émotion ni la folle du logis ne font défaut ». Souvenirs, souvenirs de ce pays natal, patrie d’eaux, « J’ai des souvenirs… ah ! Plus beaux que tout ce que je pourrai jamais écrire », confesse Marguerite Duras… De souvenir en souvenir, de livre en livre, de film en film, du « Barrage contre le Pacifique » qui ne scellera pas la réconciliation entre la mère et la fille à « L’amant » et son double, il en ira souvent ainsi : des écrits sans cesse revisités, remodelés, réinterprétés par la plume ou sous une autre forme, cinématographique ou théâtrale.
Au début des années 30, elle débarque à Paris, à Vanves plus précisément… Pour suivre des études de droit et décrocher en 1937 un diplôme d’études supérieures en économie politique ainsi qu’un autre en droit public ! La jeune femme n’en tire gloire en dépit de sa réussite dans un milieu universitaire essentiellement masculin, son rêve est ailleurs, même si elle a toujours eu le mot en horreur, – « Le mot dont j’ai le plus horreur dans la langue française et, je pense, dans toutes les langues, c’est le mot rêve… Parce que c’est le grand alibi, le rêve, de la pensée » -, son ambition plutôt : écrire ! L’opportunité lui en est offerte en 37, lorsqu’elle entre comme auxiliaire au Comité de propagande de la banane française dans le cabinet de Georges Mandel, alors ministre des Colonies. En 1940, sort chez Gallimard « L’empire colonial » coécrit par Philippe Roques et Marguerite Donnadieu. Un livre bien dans le ton de l’époque à la gloire de la Mère Patrie qui « a appliqué dans ses colonies tout ce qu’elle tenait à la disposition de l’humanité », le seul livre d’ailleurs signé de son patronyme. Tous les autres le seront de celui de Duras, le nom d’un gros bourg du Lot-et-Garonne près duquel s’est éteint son père. Un livre qu’elle reniera plus tard, il n’empêche, la plume est trempée, plus jamais elle ne s’asséchera… Dans la biographie que Laure Adler lui a consacrée, le lecteur découvre avec ravissement ses petits bonheurs et grands malheurs de néophyte en écriture, écartelée entre les avis littéraires contradictoires de son mari et de son amant qui lui reprochent un style copié sur les auteurs américains alors à la mode, Hemingway et consorts ! Deux hommes qui s’apprécient et qui compteront durablement tout au long de sa vie, Robert Antelme et Dionys Mascolo, même après son divorce d’avec le premier et sa rupture avec le second, père de son fils Jean… Elle intrigue, plaide sa cause auprès du cher Gaston, rien n’y fait et Gallimard refuse le manuscrit. Qu’importe, elle se satisfait de l’avis de Queneau alors grand ordonnateur chez le prestigieux éditeur, « écrivez, ne faîtes que ça », en 1943 paraît chez Plon le roman « Les impudents ».

duras2A la libération, c’est la consternation avec la découverte, concrète, des camps de la mort. Surtout avec le retour de Robert Antelme qui survécut à Dachau, un mort vivant… De son expérience, quelques années plus tard, il en fera un livre bouleversant, « L’espèce humaine », tragique et intense témoignage sur ce que fut la barbarie orchestrée par les nazis… L’un et l’autre étaient engagés dans la Résistance, membres du réseau de François Mitterrand, le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés. Un engagement qui scellera la complicité entre l’écrivain et le futur président de la République ! « En 1944, son sens de l’injustice sociale la pousse à adhérer au Parti communiste français », rappelle Christiane Blot-Labarrère. Membre de la cellule Saint-Germain-des-Prés, un joli quartier pour des « cocos » ( !), elle participe à toutes les réunions et manifestations, vend l’Huma au porte à porte, y entraîne mari et amant, et même… sa concierge d’immeuble, la seule prolo du quartier ! L’idylle ne fera pas long feu, du trio elle est la première à être exclue six ans plus tard, en 1950, en raison de sa manière de vivre et de désaccords politiques. L’amertume pointe, « quand ils m’ont exclue, c’était une tentative d’assassinat ». Pourtant, elle n’en démord pas, « je sais qu’il n’y a pas d’autre voie que le communisme », confesse-t-elle bien des décennies après l’événement. Et en 1960, elle sera toujours aussi combative contre la guerre d’Algérie, faisant partie des signataires du Manifeste des 121. A la barre du procès du réseau Janson, sa déposition est nette : « A combien de morts estimera-t-on que le peuple algérien a bien fait la preuve qu’il veut être libre ? ». Et l’on retrouvera Duras au rendez-vous de mai 68, à celui de mai 81…

duras3Roman, roman, vous avez dit roman ? Peut-être pour « Les impudents » le premier, qu’elle jugera manqué et dont elle s’opposera à la réédition jusqu’en 1992, mais pour le reste de son œuvre ? Marguerite Duras a toujours violemment refusé qu’on l’affuble du vocable de romancière ! « C’est le mot d’« écrivain » que Marguerite Duras a le plus volontiers utilisé pour parler d’elle-même », souligne Gilles Philippe, enseignant de stylistique à la Sorbonne. Et de poursuivre : « Écrivain de romans, concédera-t-elle un jour. Mais qu’on ne s’y trompe pas : « écrivain » n’est pas pour Duras un mot ouvert. Il ne recouvre pas, de façon commode, toute une série d’activités : on n’écrit pas des livres comme on écrit pour le théâtre ou pour le cinéma, encore moins pour les journaux. Car être « écrivain » pour Duras, c’est bien écrire des « livres ». Et pas n’importe où, exclusivement à sa table de travail, aurait ajouté l’auteur d’« Hiroshima mon amour », le film réalisé par Alain Resnais et le premier scénario à être publié, et du « Square », une pièce de théâtre qui fut d’abord un livre… « Si « roman » figure sous le titre, c’est par étourderie de ma part, j’ai oublié de signaler qu’il fallait l’enlever », déclare Marguerite Duras dans un entretien à L’Express en 1956, « et puis des critiques ont dit qu’il s’agissait là de théâtre, qu’il ne fallait pas s’y tromper »… Naïveté feinte, cabotinage de gens de plume ? Non, à cette date, sincérité oblige, la notoriété n’a pas encore cédé la place à la célébrité, Duras n’est pas encore devenue la Duras qui parle d’elle-même à la troisième personne…
Pour s’en convaincre, il suffit au lecteur de plonger dans « Le livre dit, entretiens de Duras filme » ! Rassemblés et présentés par Joëlle Pagès-Pindon, agrégée de lettres classiques et collaboratrice à l’édition de la Pléiade, des entretiens jubilatoires datant de 1981 et jusqu’alors inédits, où Duras s’exprime librement sur son travail, l’écriture, le théâtre, le cinéma… « Être écrivain, c’est une fonction comme… C’est aussi dangereux que d’être un promoteur immobilier, un député… je suis un écrivain parce que ça me plaît. Tout d’un coup, un matin, j’aime bien aller sur la plage, comme ça, sortir, tu vois – oui, aimer même tu vois. C’est ça, être un écrivain ». Et la spécialiste de commenter ces entretiens en des termes fort puissants et justes au fil de sa préface à l’ouvrage : « Péremptoire et fragile, provocante et attendrissante, séduisante et irritante, Marguerite Duras irradie d’intelligence, vouée toute entière à l’exigence qui la constitue : écrire – par le texte, par l’image, par la voix ».

duras4Les mots sont lâchés : texte, image voix ! Duras n’aura fait qu’une seule et même chose durant toute sa vie, qu’elle soit à la plume ou à la caméra : écrire, écrire encore et toujours… Tout le reste n’est qu’anecdote, parfois sulfureuse tel son article dans le journal Libération en 1985 à propos de l’affaire Villemin, tantôt narcissique pour le rejet de « L’amant », le livre comme le film de Jean-Jacques Annaud, qui lui valut pourtant le Prix Goncourt en 1984 et une reconnaissance internationale alors qu’elle l’avait raté de peu en 1950 pour « Un barrage contre le Pacifique » ! Yonnel Liégeois

En savoir plus :
– « Marguerite Duras », par Laure Adler. Une magistrale et imposante biographie, Prix Femina Essai en 1998. Une somme écrite avec autant d’amour que de justesse (Folio Gallimard, 950 p., 12€30).
– « Marguerite Duras, l’écriture de la passion », par Laetitia Cénac. Un superbe album, entre texte et photos, qui dévoile l’écrivain engagé dans les combats de son temps (Ed. La Martinière, 224 p., 32€).

Duras en son théâtre
Un double événement au Théâtre de l’Atelier : à l’affiche chaque soir, deux des plus belles pièces de Marguerite Duras mises en scène par Didier Bezace, l’ancien directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, « Le square » et « Savannah Bay » !
savannah-bay-le-squareDeux duos, magnifiques de présence sur le plateau : Clotilde Chollet et Didier Bezace en personne pour la première, Anne Consigny et la sublime Emmanuelle Riva dans la seconde, aussi belle et émouvante qu’au temps d’« Hiroshima mon amour », le film écrit par Duras et réalisé par le grand et regretté Alain Resnais… Dans l’une et l’autre pièce, il y est question d’amour, de solitude, de blessures inavouées. Duras nous entraîne au cœur même de l’errance des sentiments dont elle fit si souvent l’expérience dans sa propre existence.
Un homme et une femme se rencontrent par hasard dans un « Square » : les silences et non-dits comptent autant que les dialogues échangés, fatuité des mots et pureté de la langue. Une grand-mère et sa petite fille apprennent à se connaître et se reconnaître, naître et renaître à l’autre au sens premier du terme, tentent de s’apprivoiser : magie de l’instant retrouvé, du temps partagé !
Une mise en scène épurée à l’extrême, où la langue habite la scène autant que les interprètes, tous exceptionnels : c’est beau, c’est fort, c’est poignant quand l’humour et le tragique se déclinent avec autant d’intelligence et de talent. A ne pas manquer !
Jusqu’au 05/07, à 19H et 21H, au Théâtre de l’Atelier (1 place Charles Dullin, 75018 Paris. Tél. : 01.46.06.49.24).

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