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Le retour des rentiers, selon Piketti

C’est, en cette rentrée, un beau pavé dans la mare. Renouant avec son champ de recherche privilégié, l’étude des revenus, des patrimoines et des inégalités, l’économiste Thomas Piketti nous livre un ouvrage de pas moins de huit cents pages qui devrait faire date. Sous un titre ambitieux, « Le capital au XXIème siècle« , le propos ne l’est pas moins.

 

CapitalThomas Piketti se propose d’analyser la dynamique de la répartition des revenus et des patrimoines du XVIIIème siècle à nos jours et tente d’en tirer des conclusions prospectives pour le siècle à peine entamé. Rien de moins ! Disons-le d’emblée, l’entreprise est une réussite. D’abord parce que l’ouvrage mobilisant théorie économique, connaissances historiques mais aussi littérature et séries télévisées se lit comme une formidable histoire de l’argent et de ses représentations. Ensuite, parce que loin de la leçon économique de haute chaire, sûre d’elle-même et dominatrice, il souligne l’imperfection de ses données et analyses, la fragilité de ses prévisions et plaide pour une approche pluridisciplinaire qui ne laisse pas l’étude de l’économie aux seuls économistes…

Car la dynamique de la répartition des richesses met en jeu de puissants mécanismes qui vont bien au-delà de ceux généralement analysés par la science économique. Pour le dire autrement, la répartition des richesses ne répond à aucun déterminisme économique, son histoire est avant tout politique. Piketti montre ainsi ce que la réduction des inégalités observées au cours d’une partie du XXème siècle doit aux deux guerres successives, à la crise de 1929, aux politiques publiques qui en ont résulté et aux luttes sociales qui les ont accompagnées. Plus généralement, cet immense travail statistique qui couvre, sur plusieurs siècles et dans le détail, les cas de la France, du Royaume-Uni et des Etats-Unis, permet de mesurer combien les institutions politiques et économiques locales, mais aussi les représentations que se font les acteurs de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas, jouent un rôle essentiel dans la dynamiques des phénomènes sociaux. Car chaque pays, selon son histoire et ses compromis démocratiques, va répondre différemment à une loi essentielle du capitalisme de marché qui pousse à la concentration des patrimoines.

Cette loi est simple : sur le long terme, un siècle et davantage, le rendement du capital après impôt est de l’ordre de 4 à 5% par an quand la croissance moyenne des pays riches est de 1 à 2%… C’est cette dynamique, accentuée par les déréglementations fiscales et financières , qui creuse à nouveau les inégalités et qui pourrait bien être le scénario des décennies à venir, consacrant le retour des rentiers et redonnant à l’héritage l’importance qu’il avait, ou peu s’en faut, au temps de Balzac…

pikettiReste que s’il est tentant d’interpréter l’état actuel des sociétés développées sous les espèces d’un spectaculaire retour en arrière – les inégalités de revenus, et plus encore de patrimoines, ayant presque retrouvé leur niveau d’il y a un siècle – la rupture qui est à l’oeuvre ne saurait, nous semble-t-il, s’appréhender comme une simple répétition de l’histoire. C’est en effet, et l’Europe en est un saisissant exemple, le coeur même de la fabrique de nos sociétés démocratiques qui est aujourd’hui menacé par le retour du creusement des inégalités et la montée en puissance de nouvelles représentations du juste et de l’injuste qui l’accompagne. En ce sens, l’ouvrage de Thomas Piketti, qui présente avec clarté et intelligence l’ensemble des données et qui avance des préconisations – certes discutables – pour que le XXIème siècle ne soit pas celui du triomphe des inégalités, est un puissant appel au développement du débat. C’est le plus bel éloge que nous puissions lui faire. Jean-François Jousselin

« Le Capital au XXIème siècle », de Thomas Piketti. Ed. du Seuil, 800 p., 25€.

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Ultime moisson d’été

A la veille de la rentrée littéraire, sur les rayons de librairie figurent encore quelques ouvrages que vous n’avez pu glisser dans la valise ou le sac à dos, que vous n’avez pas eu plaisir à lire à la campagne ou en bord de plage. Ultime moisson d’été, pour finir les vacances en beauté dans son canapé.

 

 

sibérieVous rentrez de randonnée, au désert ou à la montagne ? Pour ne point vous dépayser et garder en bouche la saveur des grands espaces, nouvellement réédité en poche  « Dans les forêts de Sibérie » (prix Médicis 2011, catégorie essai) de Sylvain Tesson s’impose d’emblée à la lecture ! Le pari de ce grand baroudeur devant l’éternel ? Séjourner en solitaire, six mois durant, dans une cabane sibérienne sur les berges du lac Baïkal pour honorer la promesse « de vivre en ermite au fond des bois » avant ses quarante ans… Ses seuls combustibles ? Des litres de vodka et du bois à couper pour se réchauffer, des boîtes de conserve et du poisson à pécher pour subsister, des caisses de livres à dévorer pour occuper les longues journées en solitaire et… la tenue d’un journal pour coucher sur le papier ses états d’âme et sautes d’humeur ! Un récit donc presque au jour le jour où Sylvain Tesson nous confie, avec humour et jubilation, ses réflexions sur l’état du monde et des forêts, son bonheur de vivre au rythme de la nature et des caprices de la météo, son plaisir d’être libéré des contraintes de la modernité. Sans pour autant ne rien nous cacher de ces plages de solitude parfois difficilement supportables, passage obligé pour accéder à une liberté reconquise, ou ces coups de colère contre cette classe de parvenus, les nouveaux riches russes en goguette sur le lac gelé au volant de leurs quatre-quatre, saccageant pistes et faunes, polluant de leur arrogance et de leurs beuveries ces paysages idylliques quoique sauvagement meurtriers pour les aventuriers inconséquents, abandonnant leurs déchets au gré du vent de la toundra… « Dans ce désert, je me suis inventé une vie belle et sobre, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples« , témoigne Sylvain Tesson, « j’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix« . Les plus grands de ses petits plaisirs ? Aller prudemment faire son trou sur le Baïkal pour pêcher son poisson quotidien, s’offrir de belles balades enneigées en quête de bois ou de rencontre impromptue avec un ours, dans la chaleur de sa cabane s’attarder à la veillée en compagnie de ses voisins les plus proches, éloignés cependant d’une centaine de kilomètres… Dépaysement et frissons garantis !

marilynEt le dépaysement assuré, encore, en compagnie de deux énergumènes belges littérairement totalement déjantés,  Isabelle Wéry avec « Marilyn désossée » et Jean-Pierre Verheggen pour « Un jour, je serai Prix Nobelge« … La première nommée, comédienne – chanteuse – metteur en scène, se joue de la langue comme elle joue de sa voix et de son corps sur un plateau de théâtre. Inventant des mots, des tournures de phrase pour nous conter la vie de Marilyn Turkey, son héroïne de papier, se rêvant dans le corps de la mythique Marylin aux différents stades de sa vie. Un roman qui invite le lecteur à lâcher prise pour se laisser porter par le courant d’une langue revisitée en totale liberté. Et de plonger dans la même jubilation à la lecture du dernier ouvrage de Verheggen, l’auteur émérite des « Agités du bucal » et de « L’oral et Hardy » qui valut un Molière en 2009 à Jacques Bonnaffé quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre humour et dérision, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve, à l’égal des « Portraits cachés » d’Yves Pagès, que le rire se révèle puissante arme de subversion !

tunisieDans un tout autre genre, le romancier Habib Selmi use du même humour pour dénoncer, avant l’heure des printemps arabes, la duplicité et l’hypocrisie qui sévissaient sous l’ère Ben Ali ! « Souriez, vous êtes en Tunisie » nous conte par le menu le retour au pays de Taoufik, en visite chez son frère après une longue absence. Pour y découvrir une belle-sœur désormais voilée, un frère fréquentant assidûment la mosquée… Autant de comportements de façade, dans une société où le paraître l’emporte sur l’être, que l’auteur brocarde sans ménagement sous couvert de l’innocence perdue de son héros dans les bras de la charmante Leïla ! Un roman au dépaysement garanti, moins désespérant cependant qu’ « Une lampe entre les dents » du grec Christos Chryssopoulos paru chez le même éditeur, Actes Sud… Une déambulation poético-réaliste dans les rues d’Athènes, quand l’intransigeance du FMI et l’aveuglement des instances européennes transforment la cité antique en un vaste territoire de la misère à ciel ouvert : soupes populaires en chaque coin de rue, hommes et femmes sans ressources en perdition sur un bout de trottoir. Chryssopoulos pose un regard plein de compassion sur cette humanité à la dérive, s’interrogeant et interrogeant chacun sur cette civilisation prétendument moderne qui court au naufrage. Avec une conclusion qui n’ouvre pas à l’optimisme : « Personne ne peut affirmer avec certitude que demain nous vivrons à Athènes. Personne ne peut envisager l’avenir. Nous sommes encore dans le noir« . Un « trou noir » dans l’histoire du second millénaire cette fois, que Mohamed Aïssaoui veut éclairer en posant une question dérangeante dans « L’étoile jaune et le croissant » : pourquoi, sur les 23 000 « Justes parmi les nations », n’y a-t-il pas un seul arabe ni musulman de France ou du Maghreb ? Aussi, le journaliste au Figaro Littéraire se décide-t-il d’enquêter, et de fouiller les archives, au nom des liens séculaires qui ont uni les communautés juive et musulmane. Pour faire mémoire, au final, d’un homme au moins qui mériterait l’appellation de « Juste », Kaddour Benghrabrit, le fondateur de la Grande Mosquée de Paris. Qui usa de sa position et de son influence auprès des autorités d’occupation pour protéger nombre de juifs et les sauver parfois de la déportation. Un document émouvant, sans complaisance en outre pour ces pays arabes ou chefs religieux musulmans aveuglés par la puissance montante du petit caporal nazi.

voeuPour les amoureux du roman noir, le chilien Ramon Diaz-Eterovic s’impose dans le genre ! Son dernier roman traduit en français, « Le deuxième voeu« , confronte à son propre passé son héros récurrent, le détective privé Heredia qui a la curieuse habitude de parler à l’oreille de son chat. Chargé d’enquêter sur la disparition d’un vieillard, il est poussé dans un même mouvement à rechercher les traces de son propre père, dont la mémoire et l’ultime signe de vie font écho à une fuite sans retour dans les confins les plus reculés du Chili. Une double quête d’identité passionnante et nostalgique sur le temps qui passe, les soubresauts d’un pays confronté à la dictature et à la misère économique. Du vague à l’âme aux trous de mémoire, un style de roman noir à découvrir avec une figure atypique de redresseur de torts féru de littérature et accro de sa vieille bagnole. Un détective à l’humanité partageuse, aussi nonchalant que le mythique inspecteur Colombo, à la sud-américaine cependant… Et pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans une autre aventure d’Heredia le détective, confronté cette fois aux conséquences de l’émigration péruvienne et au racisme, « La couleur de la peau » nouvellement rééditée en poche. Quant aux inconditionnels de la Série Noire, la célèbre collection créée par Marcel Duhamel chez Gallimard, ils ne manqueront pour rien au monde « L’évasion » de Dominique Manotti. L’auteure du remarqué « Bien connu des services de police » récidive chez le même éditeur avec cette histoire qui ramène le lecteur dans la France des années 80 quand les militants des « années de plomb » fuient l’Italie et son régime doublement répressif, mafieux et policier. Roman dans le roman, inutile d’en dire plus pour ne point divulguer l’intrigue, une page d’histoire contemporaine au suspens poignant qui s’achève en authentique tragédie littéraire. Plus léger dans la forme mais aussi gouleyant à la lecture , « Comme au cinéma, petite fable judiciaire« , d’Hannelore Cayre : un vieil acteur sur le retour, lassé des caméras et de la vacuité de son existence, se la joue « robe noire » dans un prétoire de tribunal !

amerikaEnfin, pour clore cette ultime moisson d’été et s’aventurer sur les nouvelles berges littéraires, l’un faisant passerelle pour l’autre, deux romans à la construction fort dissemblable mais que l’étrangeté rapproche… « Autant en emporte Levant« , titrait le quotidien Libération pour rendre compte du volumineux roman de l’écrivain libanais Rabee Jaber, « Amerika » ! Une véritable saga à l’américaine, nous contant l’exil de la jeune Marta de son Liban natal pour la terre promise où elle espère y retrouver son mari. Un long périple qui, de Marseille au Havre, la débarque en 1913 sur les côtes du pays tant rêvé, que les autorités nomment d’emblée « syrienne » comme tout étranger en provenance de ces contrées lointaines. Outre la force de l’écriture, le grand mérite de Jaber ? Nous conter l’étrangeté de ce pan d’immigration tombé dans les oubliettes de l’histoire… Ils furent, comme les Irlandais, des milliers à fuir la misère des pays d’Orient pour tenter de refaire leur vie, et parfois fortune, aux États-Unis. Comme les autres « Syriens », Marta devient alors « kachacha » pour survivre : une colporteuse qui sillonne l’arrière-pays et approvisionne les campagnes en fournitures diverses… Un roman foisonnant, aux multiples rebondissements, le portrait d’une femme attachante susceptible de redonner espoir à tous les naufragés de ce troisième millénaire, pour peu que leurs pas foulent un ailleurs osant leur ouvrir les bras autant que les frontières. L’étrangeté est aussi au rendez-vous du dernier roman de Pierre Péju, lauréat du prix du Livre Inter en 2003 pour « La petite Chartreuse« . Qu’on se le dise, l’ange Raphaël est de retour sur terre, il a déserté ses contrées nuageuses pour prêter secours à une humanité chancelante ! Plus précisément au couple brinquebalant formé par Nora et Matthieu, l’artiste peintre et le chirurgien réputé… « L’état du ciel » nous conte ainsi les états d’âme des trois protagonistes. Pour nous convaincre au final d’une seule certitude : au ciel comme sur terre, plus rien ne tourne rond et nous-mêmes, nous sentons-nous plus très bien ! Yonnel Liégeois

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Pillon, le travail au corps

Si un soir ça vous fait « d’un coup mal de devoir toujours renfermer en vous-même ce que vous avez sur le cœur, prenez du papier et une plume »… Telle est, dans « La condition ouvrière », l’invitation lancée par Si­mone Weil, l’une des pre­mières intellectuelles, philosophe, à s’établir à l’usine pour en écrire les conditions de l’in­térieur. Dans « Le corps à l’ouvrage », Thierry Pillon tire instruc­tion d’un large corpus de textes relevant de cette dy­namique d’écriture.

 

 

9782234064010-GDes textes d’ouvriers mais aussi ceux de femmes et d’hommes venant d’autres horizons et qui, comme Simone Weill, témoigneront de façon poignante de la vie ouvrière et qu’on appellera « les établis » à la suite du récit de Robert Linhart. Animés de convic­tions politiques, sociales, philosophiques ou religieuses fortes, ils partageront l’expérience du travail ouvrier, éprouveront physiquement son évidence pour quelques mois durant, parfois plusieurs années voire leur  vie entière. Les textes retenus courent sur l’ensemble du XXe siècle, qui n’est pas si loin derrière nous.  Certains sont peu connus ou oubliés, ils proviennent du travail usinier ou minier, l’écriture fémi­nine y tient bonne et très souvent belle place. Ces écrits sont pris comme une source documentaire. L’auteur ne cherche pas tant à y retrouver le descriptif des conditions de travail qu’à y débusquer les notations sensibles. C’est là l’apport essentiel et la richesse de son étude.

Il ne s’agit pas d’une compilation faisant recueil exhaustif. Nous sommes face à des extraits courts, vifs, suggestifs. Se juxtapo­sant, s’imbriquant comme dans un puzzle et faisant dès lors comme un texte unique, collectif, se tissant de la subjectivité des té­moins sans rien perdre de la singularité des sensibilités et des écritures, selon la spé­cificité des métiers et des époques.Cette mise en re­gard des récits permet de lire ce qui se transforme à chacune des périodes du développement industriel, ce qui perdure tout du long. Gestes et postures, rêves, chaleur, bruits, attention, vitesse, intimité avec les outils, silence, milieu, odeurs, plai­santeries, désirs, initiations, plaisirs : tels sont quelques-uns des thèmes qui se font écho pour brosser comme une sorte de lexique du sensible des corps à l’ouvrage.

Tous ceux qui cherchent à comprendre vrai­ment ce qu’il en est profondément de l’être au travail, dans le « corps-propre » des travaillants, se plongeront avec passion dans cet ouvrage qu’ils liront sans perdre haleine. Jean-Pierre Burdin

« Le corps à l’ouvrage », de Thierry Pillon (Ed. Stock, 198 p., 19€).

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Le théâtre politique, selon Neveux

La France est terre de festivals. Il y a la musique, la danse, le cirque, les arts de la rue, le cinéma, le théâtre, l’opéra et les festivals du mélange… Avec une interrogation que pose Olivier Neveux dans son ouvrage, Politiques du spectateur : qu’en est-il du public ?

 

 

Avignon, esplanade du Palais des Papes. DR

Avignon, esplanade du Palais des Papes. DR

Au-delà de sa contribution à l’activité festivalière, Avignon est un rendez-vous singulier. Pour la production du théâtre contemporain mais aussi pour les relations que la société entretient avec l’art et la culture en général. Un rôle emblématique qui doit beaucoup à son créateur. Jean Vilar, le fondateur du théâtre national populaire, avait en effet quelques convictions fortes. Ainsi disait-il que « si l’on ne peut plus imaginer une éducation qui ne soit nationale », lui ne pouvait « imaginer une forme de théâtre contemporain qui ne soit populaire ». Un théâtre national populaire donc, qu’il concevait comme « un service public au même titre que le gaz, l’eau, l’électricité »… On peut certes discuter et réinterroger sans fin l’appellation populaire. Tant au regard des publics et des fréquentations que de l’extrême diversité des créations. Reste que cette conception a profondément marqué l’histoire du pays. Elle est à l’origine de la décentralisation théâtrale et d’une certaine conception du rôle de l’Etat. Elle a nourri la notion « d’exception », comme elle a irrigué la revendication d’une véritable démocratie culturelle. Elle explique aussi la présence ininterrompue de la CGT en Avignon.

Mais cette aura qui entoure le festival tient aussi à la spécificité de l’art théâtral. A l’heure de la reproductibilité technique et désormais de la virtualité généralisée, quand la quasi-totalité des formes artistiques sont disponibles en mode séparé, individuel et portatif, quand nous pouvons télécharger la musique et les films, visiter le Prado, le Louvre ou voir la Ronde de nuit au Rijksmuseum d’Amsterdam sans quitter nos pénates, le théâtre continue de faire exception et d’échapper à cette dynamique individualisante qui pourrait bien être un signe des temps. Il y a là comme une anomalie, un anachronisme, un archaïsme même. Mais un archaïsme qui n’a rien d’une survivance incongrue ou nostalgique. C’est en effet une donnée constitutive du théâtre que de convoquer une assistance pour se donner en partage. Sans cette convocation point de représentation. Loin donc d’être une forme délimitée, un texte ou même un lieu, le théâtre est avant tout ce qui ne prend forme que dans cette relation qui associe le travail d’une troupe sur un plateau à une assemblée de spectateurs qui l’observe, le regarde, l’écoute…

spectateurD’où, sans doute, la dimension politique dans laquelle se déploie toujours l’opération théâtrale. C’est cette portée du théâtre qu’explore l’historien Olivier Neveux dans un essai, Politiques du spectateur, consacré aux enjeux du théâtre politique aujourd’hui. Sans prétendre assigner au théâtre de mission unique ou de le forcer à la politique – « Il est de nombreuse œuvres qui n’en ont pas le souci et qui sont passionnantes et essentielles » ‑, il y affirme néanmoins sa conviction que le théâtre, par sa relation au spectateur, laisse entrevoir une liberté à venir. Quand les grandes espérances politiques se sont absentées, quand triomphe la domination qu’elles prétendaient subvertir, alors le théâtre a un rôle majeur à jouer nous dit-il. « Dans le partage avec le public, il peut expérimenter les formes d’une mise en commun, manifester le désir d’un autre monde, d’un avenir différent ».

Autrement dit, par gros temps politique, loin d’être cet art de l’illusion que dénonçait Platon, le théâtre n’éloigne pas du théâtre des opérations. Au contraire, il y ramène. Jean-François Jousselin

« Politiques du spectateur, les enjeux du théâtre politique aujourd’hui« , d’Olivier Neveux (La Découverte, 280 p., 22€50). A lire aussi, « Populaire, vous avez dit populaire ? » (Cahiers Jean Vilar, N°115, 82 p., 7€50) et « L’économie du spectacle vivant« , d’isabelle Barbéris et Martial Poirson ( PUF, 128 p., 9€).

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Kepel, le monde arabe pour passion

Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, professeur à Sciences-Po et membre de l’Institut universitaire de France, Gilles Kepel publie « Passion arabe, journal 2011-2013 » aux éditions Gallimard. Un témoignage, passionnant et érudit, sur quarante années d’immersion dans les pays arabes. Entretien.

 

 

Yonnel Liegeois – De votre premier livre « Le prophète et le pharaon, les mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine » paru en 1984 à « Quatre-vingt-treize » qui tente de dépeindre l’islam de France à partir du département de la Seine-Saint-Denis en 2012, en quoi « Passion arabe » s’en distingue-t-il ?

couv KEPELGilles Kepel – C’est un livre que j’ai écrit pendant les révolutions arabes, entre 2011 et 2013. Une mise en perspective, en fait, de ce que j’ai vu pendant ces deux ans et de ce que j’ai étudié et observé au cours de ces quarante dernières années. En ce sens, même si c’est un journal, ce n’est pas un travail de journaliste, c’est plutôt un récit qui tente donc de confronter l’expérience vécue avec ma connaissance de cet univers. Un exemple ? Il ya 35 ans, j’avais soutenu ma thèse sur les mouvements islamistes en Egypte, sur les étudiants islamistes dans les facultés. A l’époque, on considérait que ça n’avait pas beaucoup d’importance, que c’était marginal… Aujourd’hui, ces mêmes étudiants sont parmi les dirigeants, peut-être temporaires mais il n’empêche, des Frères musulmans égyptiens ! C’est un ouvrage à la première personne parce qu’il me semble que, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans cette région du monde, il me fallait confronter ma propre subjectivité aux analyses que je formule depuis une quarantaine d’années. Nos modèles d’analyse de la société ne peuvent se laisser réduire à des systèmes de pensée finis, c’est pourquoi il m’apparaissait important d’exprimer tout ça à travers le prisme d’un universitaire arabisant qui a essayé, d’une certaine façon, d’aller partout et de voir tout le monde : salafistes et laïcs, Frères musulmans et militaires, djihadistes et intellectuels, ministres et fellahs, diplômés-chômeurs et rentiers de l’or noir.

 

Y.L. – Le titre de votre livre, « Passion arabe », est au singulier. Comment expliquez-vous ce choix : c’est la passion d’une terre, d’une langue, d’une culture ?

G.K. –  On ne peut pas passer 40 ans à étudier une question, sans y mettre un peu de passion ! C’est aussi le mot « passion » dans le sens chrétien, quoique je ne sois pas croyant, dans le sens christique de la souffrance… Ainsi, le livre commence à Jérusalem, dans le quartier du Golgotha, pour se finir dans un village de Syrie, où il s’est produit un horrible massacre, qui s’appelle Mont Calvaire ! Son objectif, encore : montrer comment ces révolutions dans le monde arabe ont débuté dans l’enthousiasme pour être aujourd’hui confrontées, et particulièrement en Syrie, à une catastrophe humanitaire, à une guerre civile qui prend en otage les aspirations démocratiques du départ pour les transformer en massacres interconfessionnels et en nouvelles fractures internationales. Une ligne de fracture qui n’oppose plus comme avant bloc de l’Est contre bloc de l’Ouest, mais propose une alliance étonnante Chine-Iran-Russie avec la plupart des pays dits émergents contre une alliance toute aussi improbable qui rassemble Arabie Saoudite et Qatar, Israël, Turquie et la majorité des pays occidentaux, démocrates et djihadistes donc… Ainsi, on est face à une nouvelle ligne de faille qui croise celle où il est impératif de contrôler les marchés pétrolifères et d’empêcher coûte que coûte l’Iran de s’imposer dans le Golfe Persique, y compris avec l’arme atomique.

 

Y.L. – A vous entendre, qu’advient-il alors des enjeux économiques et stratégiques : prédominent-ils encore sur toute autre considération, y compris idéologique ?

G.K. – La question est complexe, il y a mélange des genres ! Les enjeux ethniques, culturels et religieux sont

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

présents mais ils sont à géométrie variable quand vous voyiez d’un côté une alliance, si j’ose dire, russo-chiite et de l’autre, salafo-sioniste ! D’où ce constat : se croire au départ en présence d’un conflit très clair entre démocraties et dictatures obsolètes du monde arabe pour basculer, après le soulèvement du Bahreïn écrasé dans l’indifférence générale par les forces armées saoudiennes, dans un conflit à caractère confessionnel entre mouvances chiite et sunnite. D’où le paradoxe à maintenir le cap idéologique: ce sentiment premier, après les divers printemps arabes, que cette région du monde est enfin entrée dans l’ère des droits de l’homme, ce grand enthousiasme qui envoie d’une certaine façon les arabisants à la poubelle et les orientalistes à la retraite, parce qu’ils n’auraient rien compris, pour aboutir un an plus tard à un virage à 180 degré, « c’est l’automne islamiste », « il n’y a vraiment rien à faire avec les arabes », « circulez, il n’y a plus rien à voir »… Justement, je fais partie de ces arabisants « obsolètes » qui sont allés voir et qui, en 35 voyages, ont en rapporté matière à comprendre un peu mieux la complexité de ce monde.

Y.L. –  Au terme de ce long périple, quel regard posez-vous au final sur cette région de la planète ?

G.K. – Le monde arabe s’est emparé de la démocratie et de la liberté d’expression qui lui fut confisqué à l’heure des indépendances, maintenant il lui faut parvenir à mettre en œuvre un modèle social et économique qui lui soit compatible. Tous sont fascinés par la Turquie islamiste avec son taux de croissance élevé et sa capacité à organiser, à l’image du PC chinois, le passage des paysans pauvres des villages vers les banlieues urbaines. Pour un travail posté, certes, et à bas prix, mais qui offre néanmoins un niveau de vie un petit peu plus élevé… En réalité, logique militariste et idéologie islamiste permettent surtout à une classe moyenne d’entrepreneurs barbus de faire leurs affaires ! Or, on constate que ce modèle ne marche pas et que l’Akapé turque comme l’Ennarda tunisienne, les deux partis au pouvoir, doivent s’accommoder d’une population fortement imprégnée des valeurs de laïcité et de démocratie. Les Frères musulmans, aujourd’hui, sont tiraillés entre divers courants et celui qui a accédé au pouvoir se revendique du slogan d’origine « L’islam est la solution ». : une islamisation de la société par le haut en appliquant progressivement la loi religieuse après avoir conquis le pouvoir, alors que le courant salafiste préconise une islamisation par le bas avec la rupture au quotidien des mœurs et coutumes antérieures en imposant la charia… Au final, en tant qu’universitaire, je n’ai pas être optimiste ou pessimiste quant à l’avenir, mon travail consiste avant tout à mettre à plat et à analyser les différentes forces en présence, même si l’analyse peut déplaire à d’aucuns. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

« Passion arabe » primé

Récemment couronné du prix Pétrarque décerné conjointement par le journal Le Monde et la radio France Culture, « Passion arabe » est véritablement un document passionnant. Qui promène son lecteur dans tous les pays de cette région du monde, le plonge au cœur d’intérêts et de questions d’une complexité incroyable qu’il parvient à rendre un peu plus intelligible et compréhensible. Plus qu’un simple journal qui couvrirait l’histoire récente, Gilles Kepel a surtout la mémoire vive des rencontres avec moult interlocuteurs qui balisent son quotidien de chercheur depuis plus de quarante ans. Avec lui, défilent devant nos yeux de nombreuses figures qui font l’histoire aujourd’hui dans le monde arabe, hier encore jeunes étudiants méconnus sur les campus du Caire ou d’ailleurs… Avec ces interrogations fondamentales qui courent de page en page : « que sont devenues la liberté et la justice sociale revendiquée par les « printemps arabes » ? Quel est le rôle des pétromonarchies du Golfe dans l’arrivée au pouvoir des partis islamistes ? Pourquoi le conflit entre sunnites et chiites est-il en train de détourner l’énergie des révolutions, tandis que la Syrie s’enfonce dans des souffrances inouïes ? ». Une galerie de portraits taillés sur le vif, entre humour parfois et tragédie souvent,  un « journal » émouvant à lire comme un roman-feuilleton, nourri de convictions fortes et d’une incontestable érudition. Y.L.

« Passion arabe, journal 2011-2013 », de Gilles Kepel (Ed. Gallimard, 480 p., 23€50)

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Hommage à Aimé Césaire

Natif de Martinique le 26 juin 1913, poète et homme politique antillais, Aimé Césaire s’impose comme l’emblématique auteur du « Cahier d’un retour au pays natal ». À l’occasion du centenaire de sa naissance, hommage à une grande figure de la « négritude » disparue en 2008.

Auteur d’une remarquable biographie parue en 2010 aux éditions Perrin, Romuald Fonkua, le rédacteur en chef de la revue Présence Africaine, en est convaincu : de sa jeunesse parisienne, de son passage à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm a surgi et mûri le poète des Tropiques, s’est forgée l’écriture de l’emblématique « Cahier d’un retour au pays natal » d’Aimé Césaire. Un texte fondateur de la « négritude » que le griot des Antilles nourrit de sa découverte de l’Afrique au côté de Senghor, Damas, Diop, les autres voix de ce monde nègre en mal de reconnaissance, de dignité et de liberté.

51iAJHaCijL._De retour au pays après de brillantes études en métropole, l’enfant de la Martinique lance avec son épouse Suzanne une revue culturelle qui accueille ses premiers textes, « Tropiques ». Une revue que découvre Breton fuyant le temps de l’occupation, de passage aux Antilles en 1941, et qui encense d’emblée les mots et vers du jeune professeur… « Je n’en crus pas mes yeux. Aimé Césaire, c’était le nom de celui qui parlait… Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit,… où l’art même menace de se figer dans d’anciennes données, le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un noir ». Un adoubement dans la sphère intellectuelle que Césaire appréciera sans pour autant s’y laisser enfermer… L’homme est trop épris de liberté pour courber le verbe sous le joug des élites, qu’elles soient littéraires ou politiques : rupture avec le PCF dont il fut le représentant à l’Assemblée nationale, rupture avec les auteurs créoles qui font allégeance à Aragon, découverte de l’écriture théâtrale, engagement de l’élu au plus près de ses concitoyens pour obtenir la départementalisation de son île.

Dans cette biographie étincelante, Romuald Fonkoua dresse un portrait d’ombres et lumières du sage des Antilles disparu en 2008. « Loin d’être simplement ce « nègre fondamental », ce « nègre inconsolé » ou encore ce nègre dont « la traversée du siècle est paradoxale », écrit-t-il avec justesse, « Aimé Césaire est un « nègre-carrefour » : celui qui ouvre la voie à la fabrique de cette négritude que toutes ces foules de par le monde rassemblées ont (re)découverte ». Dénonciateur du colonialisme, écrivain, poète, dramaturge, homme politique aussi, grand amoureux de sa Martinique, Aimé Césaire fut « l’un des acteurs de la révolution noire ». Un superbe ouvrage consacré au grand poète antillais, à ce défricheur de la mangrove qui chanta les couleurs de sa terre noire et ocre. Yonnel Liégeois

« Aimé Césaire », de Romuald Fonkua (Ed. Perrin, 392 p., 23€). « Cahier d’un retour au pays natal » et « Discours sur le colonialisme, suivi de Discours sur la négritude », d’Aimé Césaire (Ed. Présence Africaine, 92 p. et 58 p., 5€ et 5€20).

Ave-CESAIRE-final-300x198Les 11 et 12/07 à 12H10 en Avignon, le Théâtre de la Chapelle du Verbe Incarné, le TOMA (Théâtres d’Outre-mer en Avignon), célèbrera à sa façon le centième anniversaire de la naissance du poète. Avec « Ave Césaire », une adaptation du recueil de textes « Afriques Diaspora Négritude » de Marc Alexandre Oho Bambe, où se retrouvent le slam, la poésie, le théâtre et la musique. Un cri nègre et un manifeste contre l’oubli qui invite à la rencontre des mondes et à une réflexion sur la transversalité des mémoires et de l’héritage, un hommage aussi à la parole incandescente d’Aimé Césaire.

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Quand l’entreprise se mord la langue…

En octobre 2007, le parlement ratifiait l’adhésion de la France au Protocole de Londres : est supprimée l’obligation de traduire les brevets dans la langue de chaque pays. Un texte qui instaurait de fait la suprématie de l’anglais mais qui, surtout, mettait en danger l’usage de la langue nationale dans chaque entreprise.Retour sur des conséquences dramatiques.

 

 

un appareil de radiothérapie à l'hôpital Jean Monnet d'Epinal (MAXPPP)

un appareil de radiothérapie à l’hôpital Jean Monnet d’Epinal (MAXPPP)

Combien sont-ils de patients à avoir subi une surdose de radiation à l’hôpital d’Épinal : 24 comme le supposait la presse à l’annonce du scandale, 170 ou 400 selon les premières déclarations du gouvernement ? De l’aveu même du ministère de la santé, ils seraient en fait pas moins de 700 malades au total, victimes de rayonnements excessifs et aux conséquences irréversibles sur leur santé. Au terme de son rapport rendu public en mars 2007, parmi divers dysfonctionnements graves, l’IGAS (l’Inspection générale des affaires sociales) pointait un fait peu banal : un matériel de radiothérapie d’une utilisation fort complexe en raison notamment de notices d’utilisation disponibles uniquement en anglais ! Plus grave encore, “ aucun document en français ne récapitule les étapes de la procédure ”, soulignait le rapport de l’IGAS. Depuis, les mêmes causes produisant les mêmes effets, 47 patients d’un hôpital de Berlin eurent à souffrir de l’implantation d’une prothèse au genou. Au point de devoir se faire réopérer : l’indication d’origine “ prothèse devant être cimentée ”, écrite en anglais, n’avait pas été traduite ! Deux cas extrêmes, certes, lorsqu’il s’agit du domaine de la santé où se joue parfois la survie du malade, qui illustrent cependant les dérives auxquelles peut conduire l’imposition d’une langue étrangère aux salariés de toute entreprise, publique ou privée… Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à le constater : au mépris de la loi, une autre langue que le français, principalement l’anglais, tente de s’imposer sur les lieux de travail.

Salariées à la GEMS, l’ex Thomson-CGR (Compagnie Générale de Radiologie) cédée au groupe américain Général Electric, Sylvie Charlier et Jocelyne Chabert savent ce que parler français veut dire, elles savent surtout combien il en coûte de vouloir faire respecter la loi dans son entreprise : avec leur syndicat CGT, il leur aura fallu pas moins de six ans d’alertes répétées à la direction et une action en justice, victorieuse, pour obtenir gain de cause : en mars 2006, malgré son pourvoi en cassation qui ne la dispense pas d’exécuter l’arrêt de la Cour d’appel, la GEMS s’est vue condamnée à payer 580 000 euros aux quatre parties civiles pour n’avoir pas traduit dans les délais impartis 58 documents en infraction, un infime échantillon de tout ce qu’avait à traduire la direction pour se mettre en conformité ! “ Les délégués du personnel et le CHSCT n’avaient cessé de signaler les problèmes rencontrés par les salariés, ceux qui ne parlent pas anglais ou qui  maîtrisent imparfaitement cette langue, dans le quotidien de leur travail ”, souligne Sylvie Charlier. Et de poursuivre : “ Une direction de la GEMS sourde à toutes nos demandes, arguant du principe que dans une entreprise multinationale, quel que soit le pays d’implantation, tous les salariés doivent parler anglais ”. Que réclamait le syndicat ? Tout simplement que les communications internes à l’entreprise comme les directives professionnelles destinées aux personnels ne parlant pas anglais soient rédigées en français…

indexSpécialiste du droit du travail et professeur à l’université de Nantes, Alain Supiot est catégorique : voir dans une langue unique la réponse à la question des langues du travail dans l’économie globalisée est un dangereux mirage ! “ Un mirage qui séduit les entreprises et les institutions communautaires, auquel le droit du travail n’a pas (encore) cédé ”, soulignait d’emblée l’éminent spécialiste lors de son intervention ( reprise dans la “ Semaine sociale Lamy ” en date du 10/09/07, N°1319)  au colloque organisé au siège de la CGT en juin 2007 sur “ Le plurilinguisme à l’entreprise ”. Outre une argumentation magistralement fondée sur la loi et sa jurisprudence, Alain Supiot constate d’abord que tout travail, “ inscrivant dans le réel la représentation de choses à fabriquer ou d’actes à accomplir ”, passe nécessairement par la médiation de la langue. Or, devant la mondialisation de l’économie et sous prétexte d’une baisse des coûts liés en particulier à la traduction, le patronat tente d’imposer comme une évidence le recours à un langage unique, l’anglais comme langue unique d’un marché unique… Plus précisément le “ globisch ”, cet idiome déjà usité d’un anglais simpliste et pratique, “ un anglais qui est à la langue de Shakespeare ce que la musique militaire est aux opéras de Mozart ”, ironise Alain Supiot. Et de rappeler les affaires évoquées précédemment (GEMS, Europ Assistance, Epinal) pour pointer les risque encourus dans une telle dérive… Or, le droit du travail, renforcé par la loi Toubon de 1994, est clair : la langue dont on doit user en principe dans une entreprise installée en France est le français, “ obligeant l’employeur à fournir une version française de tous les écrits qu’il juge nécessaire à l’organisation et à la réalisation du travail ”.

lre-300x267carrousel2Membre de l’Observatoire européen du plurilinguisme, Christian Tremblay est catégorique. “ L’entreprise n’est pas en dehors de la vie sociale et donc, si la langue joue un rôle fondamental dans la vie sociale, il en va de même à l’intérieur de l’entreprise ”. Ici comme ailleurs, plus qu’un banal outil de communication, la langue est avant tout un précieux et irremplaçable moyen d’expression. D’où sa conviction : “ à tous les niveaux, le français doit rester la langue de travail à l’entreprise. Parler, c’est exister ”. Nul sentiment de nationalisme dans de tels propos… Comme le stipulait avec justesse lors du colloque à la CGT Jean-Pierre Burdin, à cette époque responsable des questions culturelles à la confédération, “ nous ne devons pas seulement parler du tassement ou de l’écrasement du seul français mais aussi d’autres langues. Point de vision frileuse, quelle que soit la langue du pays nous ne pouvons nous résoudre à ce que la domination économique s’accompagne d’une emprise sur la langue de l’autre. Surtout que baisser les bras sur la question de la langue du (et au) travail se conjuguerait à bien d’autres reculs encore, strictement culturels ”. Faut-il interdire la pratique d’une langue étrangère à l’entreprise ? Ni Burdin, ni Supiot ni Tremblay n’expriment semblable profession de foi. Ils appellent avant tout au respect des différences linguistiques perçues comme des richesses et non des freins au développement, ils refusent juste que la pratique d’une langue étrangère revête une obligation discriminante supplémentaire alors qu’elle n’est pas nécessaire au poste occupé ou prévue explicitement par le contrat de travail.

De droite comme de gauche, ils sont quelques hommes politiques à s’être opposés à la ratification du protocole de Londres. « La langue française serait-elle devenue un outil obsolète, une sorte de langue morte qui n’a plus sa place dans le monde international des affaires ? ”, s’interroge ainsi le député de droite Jacques Myard. “ Non seulement l’utilisation d’une langue étrangère peut entraîner des fautes et des erreurs au détriment de la sécurité des salariés, mais elle constitue dans la plupart des cas un handicap qui diminue la productivité des entreprises. Et le député de poursuivre : “ la croyance qu’un seul véhicule linguistique permet de se faire comprendre dans le vaste monde est non seulement illusoire mais elle est aussi suicidaire pour les entreprises françaises qui, ce faisant, négligent leurs intérêts à long terme ”. D’autant que, dans cette affaire, les seuls gagnants sont les grands groupes qui ont les moyens de déposer en masse des milliers de brevets au détriment des petites entreprises, certes performantes dans l’innovation et la recherche, mais dépourvues de structure commerciale en capacité de rivaliser.

Sénateur communiste du Nord- Pas de Calais, Ivan Renar tentait lui aussi d’infléchir, en vain, le vote de ses collègues dans l’enceinte du Sénat. En appelant à la ratification du “ Protocole de Londres ”, notait le sénateur dans son intervention le 9 octobre, “ alors même que c’est la France des Lumières qui a jeté les fondements de la propriété intellectuelle, on s’apprête donc à marginaliser notre propre langue au nom de la compétitivité de l’Europe ”. Au risque qu’elle y perde un peu plus son âme en s’adonnant au tout-anglais et en renonçant à son plurilinguisme qui fait sa richesse et son originalité…

Myard et Renar chacun à leur façon, outre les arguments économiques et financiers qui militent en faveur du maintien de la traduction des brevets, soulignent aussi à juste titre qu’à l’entreprise c’est autant une question de sécurité que de conditions de travail. Et Ivan Renar, l’homme du Nord, de conclure son propos au Sénat par deux citations venues de grandes figures du Sud. “ Les langues sont les merveilles de l’Europe ”, s’extasiait en son temps Alberto Moravia, le célèbre écrivain italien. Plus récemment, son compère Umberto Eco affirmait que “ la seule véritable langue de l’Europe est la traduction ” !

106Linguiste de renom international, titulaire de la chaire de linguistique au prestigieux Collège de France, Claude Hagège ne décolère pas, criant « Halte au pseudo-anglais dans les entreprises » !  Auteur d’une tribune publiée dans Le Monde en septembre 2007 ( il récidive en avril 2013 contre le projet de loi Fioraso), il affirmait qu’il est « contre-productif d’imposer l’anglais à tout le personnel dans les entreprises françaises. Les syndicats qui récusent cette pratique insistent sur le sentiment d’insécurité, et parfois les troubles psychologiques que cause chez les plus fragiles la pression d’une langue non-choisie ». Et d’ajouter « jusqu’à présent, personne n’a jamais apporté la moindre preuve d’un accroissement des performances commerciales qui serait la conséquence directe de l’usage de l’anglais, personne n’a jamais démontré non plus que le français n’ait pas toutes les ressources nécessaires pour exprimer le monde contemporain« .  Opposé à la ratification du « Protocole de Londres », le chercheur estime que les enjeux sont autant de l’ordre économique que linguistique et culturel. « Ratifier le protocole de Londres, c’est refuser au français la chance historique de créer en traduction sur Internet une immense base de données scientifiques et techniques d’avenir. Un vaste progamme de domination revêt aujourd’hui le masque de la mondialisation, il s’agit d’une véritable guerre pour aboutir à l’éviction du français. La francophonie est, face à l’anglophonie, le seul autre projet mondial avec des idéaux distincts. Ce n’est pas en immolant ainsi la langue française, au mépris des 50 États et régions francophones qui la soutiennent et font résonner très haut ce que la France n’ose plus affirmer comme au temps de son éclat, que l’on accroîtra la capacité commerciale des entreprises françaises ». Yonnel Liégeois

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Des machines et des hommes, selon Karp

Il est paru récemment un petit livre réjouissant et fort instructif quoique un peu inquiétant. Mystérieusement intitulé 6 et malicieusement « traduit du binaire par Ervin Karp », il est la confession d’une des vedettes du New York Stock Exchange (NYSE), la Bourse de New York.

 

 

6-3

Une star sans tête ni visage qui ne goûte guère les limousines et ne dîne pas dans les restaurants quatre étoiles. Accro au boulot, elle travaille sans relâche de 9 h 30 à 16 heures dans un bureau grand comme sept stades de football américain, situé au 1700 Mac­Arthur Boulevard, à Mahwah, au nord-ouest de New York. Elle, c’est Sniper, un algorithme du Crédit suisse. C’est même le top du top des algorithmes, ces programmes informatiques sophistiqués qui exécutent automatiquement des millions de transactions par seconde et qui, depuis le début de la crise, envahissent les marchés financiers. Des machines hyper-performantes qui pourtant ne sont pas à l’abri d’un bug. Comme ce jour d’août 2012 qui vit Knight Capital, l’un des plus gros courtiers du NYSE – 15 % du marché à lui tout seul –, perdre quelque 440 millions de dollars et 70 % de sa valeur en Bourse en moins d’une heure à cause d’un robot fou qui, en phase de test, s’est mis à acheter au plus haut pour revendre au plus bas de vraies valeurs avec de vrais dollars… Le hasard ne fait pas toujours bien les choses.

Une loi minimaliste

Mais lisez et vous comprendrez vite que Sniper et ses compères Sumo, Guerrilla, Iceberg ou Shark ont encore de beaux jours devant eux. Et ce n’est pas la récente loi de régulation bancaire adoptée par l’Assemblée nationale qui risque de les mettre au chômage. Certes, la loi met un frein au trading haute fréquence. Elle interdit ainsi d’annuler une opération moins d’une demi-seconde après l’avoir passée comme elle interdit l’annulation de plus de 80 % des ordres passés dans une même journée. Le coup de frein est cependant tout relatif puisque ces interdictions ne concernent pas les activités dites de « tenue de marché » qui représentent près de 90 % des opérations de ces automates… Tout cela peut sembler anecdotique. Sauf que ces mesures sont emblématiques du caractère minimaliste d’une loi qui, prétendant « remettre la finance au service de l’économie réelle », ne touche à quasiment aucune des activités spéculatives des banques.

 Humains contre algorithmes

Sans rentrer dans les détails, précisons que la loi dite de séparation ne sépare rien du tout. Elle se contente de « cantonner » dans une filiale un certain nombre d’activités risquées. Et quel est le critère utilisé pour juger si une activité doit être filialisée ou pas ? L’utilité. Et qu’est-ce qu’une activité utile ? C’est, nous dit le texte, une activité réalisée avec un client. Fort de quoi, ni la spéculation sur les produits dérivés, ni celle sur les matières premières agricoles n’auront besoin d’être cantonnées pourvu qu’elles soient effectuées pour le compte d’un tiers. Elles pourront donc continuer d’être alimentées par le crédit lié aux dépôts des usagers, la création monétaire et bénéficier de la garantie de l’État… Le gouvernement, bien sûr, n’ignore rien de la faiblesse de la loi. Bercy justifie même cette modération : « Une réforme d’ampleur aurait défavorisé les banques françaises ». L’argument est conforme à « l’empire de la nécessité », cet ultima ratio de toute politique, qui ne cesse d’étendre son ombre sur l’Europe. Mais gare. Comme les algorithmes vagabonds sont le signe de la révolte possible des machines, les résultats surprises d’élections ou de référendums indiquent assez clairement que les humains ne sont pas résignés à perdre la main. Jean-François Jousselin

« 6 », de Ervin Karp. Ed. Zones sensibles, 120 p., 12€06.

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Stiglitz, la fin du mythe américain

Prix Nobel d’économie 2001 et ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz n’est pas à proprement parler un dangereux gauchiste. Fervent partisan du marché, il nous livre pourtant, avec Le prix de l’inégalité, un livre « indigné » et particulièrement corrosif.

 

Les raisons de son indignation ? L’explosion des inégalités et la nouvelle réalité américaine où « les riches s’enrichissent, les pauvres deviennent plus pauvres et la classe moyenne se vide ». 

stiglitzLes chiffres, et Stiglitz en donne beaucoup, sont accablants. Ainsi, en trente ans, les salaires des 90 % inférieurs n’ont augmenté que de 15 % quand ceux du 1 % supérieurs progressaient de 150 % et ceux du 0,1 % le plus riche étaient multipliés par trois… Des écarts de revenus qui se doublent d’inégalités de patrimoine plus grandes encore : un cinquième de la population détient 85 % de la fortune totale du pays et, par exemple, les six héritiers de l’empire Wall-Mart détiennent à eux seuls autant que les 30 % inférieurs de la société américaine.

Des chiffres qui font figure de cataclysme dans un pays qui s’est toujours pensé comme celui de l’égalité des chances et une terre d’ascension sociale. Ils réduisent de fait le rêve américain peuplé de self made men passés des haillons aux milliards en trois générations au rang de simple mythe et menacent le patriotisme constitutionnel, ciment de la société américaine et partie intégrante de l’identité nationale. C’est dire si le prix des inégalités est élevé. Elles se payent de la détérioration de l’économie, de l’anémie de la croissance, de la régression sociale et d’un délitement de la démocratie L’une des thèses centrales de l’ouvrage est en effet que si le marché et ses dysfonctionnements ont joué dans l’avènement de cette situation, le système politique en est largement responsable : « C’est la politique qui a modelé le marché, et elle l’a fait pour le conduire à favoriser le haut aux dépens du reste. »

Reprenant à son compte le fameux slogan du mouvement Occupy Wall Street « Nous sommes les 99% », il examine de façon extrêmement documentée le 1% qui pose problème à l’Amérique. Ce 1% qui ne s’est pas contenté de s’enrichir mais qui a aussi travaillé dur pour convaincre le reste de la société qu’un autre monde n’est pas possible. Stiglitz s’attache à détruire cet autre mythe et à montrer au travers d’une trentaine de propositions que les Etats-Unis pourraient tout à fait avoir simultanément une économie plus dynamique et plus efficace et une société plus juste. Une leçon qui ne vaut pas qu’outre-Atlantique. Jean-François Jousselin

« Le prix de l’inégalité », de Joseph E. Stiglitz. Ed. Les liens qui libèrent, 500 p., 25 e

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Bailly, un voyageur dépaysé…

Même en des temps obscurcis, il existe des lectures lumineuses, tel Le dépaysement que publie Jean-Christophe Bailly au Seuil. Sous-titré Voyages en France, l’entreprise n’était pourtant pas sans risque. Son sujet en effet n’est rien moins que la France.

« Le but est de comprendre ce que ce mot désigne aujourd’hui et s’il est juste qu’il désigne quelque chose qui, par définition, n’existerait pas ailleurs. » La question est donc clairement celle de l’identité que l’actualité politique la plus récente ne cesse de faire resurgir. Pour démêler l’écheveau de signes enchevêtrés formé par la géographie et l’histoire, les paysages et les gens, Jean-Christophe Bailly a décidé de visiter ou de revisiter le pays. Dans Le dépaysement, voyages en France (Points-Seuil, 494 p., 8€10) il se fait donc voyageur sensible, renonçant à l’abstraction pour ne se fier qu’à ses impressions et au terrain où elles prennent naissance. Ici, les terres à betteraves du Nord, le cimetière de Toul, la synagogue de Delme, les jardins ouvriers de Saint-Étienne, la gare de Culoz ou le familistère de Guise. Là, la Bretagne et son avancée téméraire dans l’océan, ailleurs, les Pyrénées qui, on le sait depuis Pascal – vérité en deçà, erreur au-delà ‑, sont une barrière pas seulement géographique…

9782020974936La méthode est vagabonde et le regard engagé. L’auteur éprouve la porosité des frontières, l’incertitude des limites, les écarts entre Nord et Midi, explore les couches de sédimentation de la conscience historique, brasse quantité de lieux, de noms et d’histoires, relève les traces multiples et contrastées qu’y ont laissées tous ceux qui y ont vécu. Ces variations sur le motif ne prétendent pas épuiser les lieux, mais sont portées par ce qu’ils offrent comme prise, comme support à la rêverie, aux sensations, à la réflexion quitte à ce que ceux-là comme celle-ci nous emmènent très loin de l’endroit qui les a vus naître. On y voit donc la pensée à l’œuvre : comment elle surgit, puis se déploie, bifurque, embrasse, questionne. Et tâche de trouver des réponses. A cette question simple d’abord : comment rassembler sous le même nom des ensembles aux tonalités aussi extraordinairement divergentes ? Les réponses sont aussi stimulantes que les découvertes. Contentons-nous de dire qu’elles sont aux antipodes de la vulgate régressive qui voudrait imposer une vision univoque de la France : « Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir d’identité française arrêtée et délimitable ». Pour le voyageur en effet le dépaysement est la règle. Aucun lieu n’enserre parfaitement ce qu’il semble circonscrire, chaque espace est toujours débordé par ce qu’il contient en apparence. Parfaitement localisable, il reste insaisissable en termes d’essence et d’identité.

Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait plus rien derrière le mot « France » qui ne serait qu’un signe survivant d’un signifié volatilisé. « Au fond, la France serait d’abord une habitude prise par ceux que l’on appelle les Français », nous dit Bailly : « un corps de comportements, un corpus de références et de schèmes récurrents inscrits dans une langue qui les énonce et les renouvelle, mais rien de plus, rien qui serait comme une essence configurant un destin. » Ce qui est loin d’être un amenuisement mais bien plutôt une ouverture : « l’ouverture même dont le national pourrait être le seuil, en France et partout ailleurs ». Cette pensée du « seuil » qui ne nie ni le dedans ni le dehors mais qui ouvre l’un sur l’autre n’est-elle pas, en ces temps de repli, la plus juste et la plus prometteuse définition que nous puissions donner du politique ?

C’est plus frais qu’Onfray et c’est à lire d’urgence. Jean-François Jousselin

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Sur le théâtre, lectures

À l’amateur du spectacle vivant, est proposé un panel de lectures fort diversifiées. Des textes fondateurs du théâtre populaire au théâtre militant des années 60, de l’œuvre de Michel Vinaver aux témoignages du public d’Aubervilliers. Regards croisés

 

 

L’ouvrage de Chantal Meyer –Plantureux, “ Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux ” (1), n’est pas une banale anthologie de textes fondateurs, il s’impose véritablement comme l’outil de référence pour celui qui veut comprendre et découvrir pourquoi l’idée d’un théâtre populaire fut et demeure un véritable objet de débat. chantalDes précurseurs (Jules Michelet et Maurice Pottecher, Jaurès et Gémier…) au Front Populaire (Jean Zay et Romain Rolland, Dullin et Cocteau) jusqu’à Vilar et Malraux, Roland Barthes et Bernard Dort, l’universitaire nous présente bon nombre de textes inédits qui illustre le dialogue permanent mais souvent très polémique entre artistes et politiques. Aussi, ne faut-il pas s’étonner que parfois, face à l’impasse institutionnelle dans laquelle il se sent engoncé, le théâtre emprunte des chemin de traverse pour s’enraciner au cœur des luttes ouvrières, féministes ou altermondialistes… Une démarche dont tente de rendre compte, avec plus ou moins de bonheur à cause d’une analyse souvent trop aride et formelle, Olivier Neveux dans “ Théâtres en lutte, le théâtre militant en France des années 60 à nos jours ” (2).

Ancien attaché culturel aux Etats-Unis, l’écrivain et journaliste Frédéric Martel nous livre, quant à lui, une passionnante étude “ Sur le déclin du théâtre en Amérique, et comment il peut résister en France ” (3). Une mise en perspective fort éclairante, entre les deux rives de l’Atlantique, entre marchandisation et élitisme, de l’avenir du spectacle vivant certes compromis mais toujours prometteur ! Et pour mieux nous en convaincre encore, si besoin est, il suffit de plonger dans l’un des “ Petits cahiers de la Commune ” (4). Celui où le théâtre d’Aubervilliers est parti à la rencontre de son public : une suite de témoignages de spectateurs, hommes et femmes, jeunes ou vieux, qui en dit long sur le bonheur éprouvé quand le rideau se lève et que les projecteurs s’allument. Du public, comme ultime personnage en acte sans lequel le théâtre ne pourrait être ce “ service public ” passeur d’images, de textes et d’émotions.

Enfin, la revue Europe a consacré l’une de ses parutions à “ Michel Vinaver ” (5), auteur contemporain et ancien Pdg de Gillette France. Des “ Coréens ”  en 1955 au “ 11 septembre 2001 ”, sa dernière pièce interdite aux USA, une œuvre riche et foisonnante analysée et commentée par gens de scène, écrivains et universitaires. Yonnel Liégeois

(1) Éditions Complexe, 286 p., 24€90. (2) La Découverte, 322 p., 23€. (3) La Découverte, 236 p., 17€. (4) Théâtre de la Commune, 107 p., 7€. (5) N°924, 384 p., 18€50.

 

biet« Qu’est-ce que le théâtre ? »: une somme !

Disons le d’emblée, “ Qu’est-ce que le théâtre ? ”, de Christian Biet et Christophe Triau, est une somme que tout passionné se doit d’avoir à son chevet, se doit surtout de lire… Une véritable encyclopédie vivante pour une histoire du spectacle qui l’est tout autant. Un texte riche, d’une rare intelligence mais toujours accessible pour le spectateur et lecteur du quotidien. Un ouvrage foisonnant et attrayant qui raconte le théâtre, depuis ses origines jusqu’à nos jours, sous tous les angles et facettes. Fort justement couronné par le Prix du meilleur livre sur le théâtre (Gallimard, Folio essais, 1050 p., 13€50).

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La précarité, au bas de notre porte

Véronique Mougin a publié un témoignage émouvant. Celui de Brigitte, une femme bien sous tout rapport qui, peut-être, habite en bas de chez vous. Avant de se retrouver SDF, du jour au lendemain.

 

 

C’est une battante, Brigitte. Confiante et conquérante, parée de tous les atours de la réussite : la beauté, la santé, le travail et l’amour… Un salon de remise en forme où elle investit ses quelques économies, un patron qu’elle aime et soutient en vue d’agrandir sa petite affaire. Jusqu’au jour où la femme battante devient une femme battue et s’enfuit un soir, pour échapper aux coups de trop et se retrouver à la rue : sans papier, sans argent, sans toit.

brigitte“ J’habite en bas de chez vous ” n’est pas un énième témoignage complaisant sur la vie de ces hommes et femmes qui sombrent un jour au plus noir de la précarité. Une première nuit dans un commissariat, une seconde à l’abri d’un square, la troisième dans le centre d’hébergement d’un hôpital parisien : on en retrouve d’autres, on se sent moins seule mais on ne parle toujours pas, par fierté et honte mêlées. Et les jours passent, les semaines aussi, l’étau se resserre, la chute semble inexorable lorsque l’on se couche, corps usé et tête fatiguée, sur un grabat de fortune. Place des Vosges, sous une porte cochère des beaux quartiers. Et Brigitte de raconter alors les efforts incroyables à fournir, les stratégies à déployer : pour survivre d’abord au froid et à la faim, tenter de garder sa dignité face à l’adversité, se penser encore homme ou femme à part entière en dépit des regards apitoyés ou des conseils mal avisés des associations de solidarité…

Pêle-mêle, au nom des sans-abri dont elle a partagé le sort durant deux longues années, Brigitte dénonce autant la dureté de la vie dehors que l’incurie des services sociaux, l’indigence des politiques mises en œuvre autant que l’indifférence des élus en charge de les conduire. Avec cette conviction, chevillée au corps : pour espérer s’en sortir, avant de sombrer dans l’alcool ou le dégoût de soi-même, la drogue ou la prostitution, il faut une main tendue. Tout de suite, sans attendre… Un jour de plus, il est souvent trop tard. Si être SDF est un combat quotidien pour la survie au sens fort du terme, ne plus vouloir le rester s’avère une tâche presque insurmontable sans aide ni soutien permanents. Et pourtant, Brigitte en témoigne, elle était une battante, une citoyenne bien insérée comme nombre d’entre nous. Derrière une vie en lambeaux, elle l’atteste, “ dans la rue il y a beaucoup de gens normaux à qui le ciel est tombé sur la tête ”.

Aujourd’hui la jeune femme s’en est sortie, elle a retrouvé du travail.  Pas rassurée pour autant, “ je sais d’expérience que l’on peut avoir des papiers en règle, un travail, des amis, une famille et se retrouver à dormir dehors. Je ne suis pas à l’abri, vous non plus ”. En tout cas, jamais elle n’oubliera les autres. Toutes les autres : plus d’un sans-abri sur trois est une femme. Yonnel Liégeois

J’habite en bas de chez vous, par Brigitte, en collaboration avec Véronique Mougin (coédition France Info – Oh éditions, 268 p., 18€90).

 

Plume de femme

Ancienne journaliste à L’Express, Véronique Mougin est une femme de plume qui en use avec talent et conviction. Qui ose, surtout, servir la cause de toutes ces “ Femmes en galère ”, celles qui vivent avec moins de 600€ par mois, dont elle nous a conté le quotidien dans un précédent ouvrage ( La Martinière, 280 p., 17€). Et d’élargir son regard à l’ensemble de la population des sans-abri, avec “ Les SDF, idées reçues ” (Le cavalier bleu, 125 p., 9€).

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Jean Viard, maître du temps

Sociologue, directeur de recherches au CNRS, Jean Viard réfléchit de longue date sur la maîtrise du temps entre loisirs et travail. Des 40 H conquis en 1936 aux 35 H de 1997, rencontre avec un chercheur à la parole libre sur son analyse du temps libéré.

 

 

 

 

Sous le soleil printanier, dans le jardin attenant aux locaux du CNRS où siège le CEVIPOF, le Centre de recherches politiques de Sciences Po, l’homme libère son propos avec autant de sérieux que d’aisance, d’un ton aussi léger que la brise passagère. C’est que Jean Viard maîtrise son sujet “ temps libre et travail ”, un “ maître du temps ” au verbe convaincant.

“ 1936 ? C’est les congés payés, la découverte de la mer, un grand imaginaire de liberté au fond ”, affirme en préambule Jean Viard. Pour tempérer d’emblée son propos, “ dans tous les grands pays à la même époque, on a donné les congés payés quel que soit le système politique : en URSS, en Australie, dans les pays fascistviardes ”. Pourquoi de telles images alors accrochées à la seule bannière du Front populaire ? “ Dans notre récit collectif, les congés payés sont une grande aventure de gauche. Et c’est vrai, ce n’est pas seulement un récit, ils sont liés effectivement à un siècle de luttes sociales sur le temps ”. Le chercheur fonde son discours en distinguant trois étapes marquantes de l’histoire des sociétés. Il y a d’abord l’époque des sociétés agricoles où c’est la religion qui gère le temps, celui du climat comme de la vie au quotidien (la limite du temps de travail dans les plaines ou les montagnes, c’est la pluie ou la neige). Ensuite vient la révolution de 1789 qui supprime à l’atelier tous les jours fériés, y compris le dimanche pour inventer la décade (pour faire en sorte au final qu’il y ait le moins de jours de repos possible). C’est enfin le triomphe d’un temps industriel où l’on ne fait que travailler. D’où plus d’un siècle de luttes pour remettre du temps de non – travail dans le temps industriel, de 1841 avec l’interdiction du travail des enfants à 36 avec les congés payés, les conventions collectives et la semaine de cinq jours. “ 1936, c’est donc fondamentalement la réinvention d’un temps social, industriel, qui n’avait pas été pensé avant ”.

Pour le sociologue, cette reconstruction, cette réinvention du temps industriel fut lente en France parce que le cœur en était la grande revendication des 40H, celle de la journée de 8H, “ les gens luttaient à cette époque pour changer le temps qu’ils connaissaient : la semaine, la journée ”. Imaginez : 3500 H de travail à la fin du XIXème siècle en France, par an et par salarié, 1600 H aujourd’hui ! “ Il faut avoir ces représentations à l’esprit pour comprendre le poids de 1936 dans notre imaginaire collectif, ce ne sont pas des revendications d’opportunité, elles résultent d’un siècle et demi de luttes : en 36, à mes yeux, avec la semaine de 40 H on vote l’espace temps de la société industrielle qui, paradoxalement, se ferme avec la loi sur les 35 H : celui-là ouvre  l’espace temps d’une société post-industrielle. C’est-à-dire où le temps est à soi, où se pose la question du pouvoir sur son emploi du temps ”. Selon le chercheur donc, désormais on est entré dans une autre époque… Le grand projet des humanistes de gauche d’alors, Léon Blum – Jean Zay –Léo Lagrange, “ changer radicalement et en profondeur la vie au détriment peut-être des changements révolutionnaires ”, est en train de prendre forme sous nos yeux : vacances et temps libre sont devenus les grands restructurateurs de nos sociétés, ils ne sont plus seulement que de simples fenêtres dans le monde du travail. “ Aujourd’hui, le temps de travail ne représente plus que 10% du temps de vie d’un homme : c’est l’explosion la plus phénoménale de ce siècle, enfin l’homme a pu s’approprier le temps ! ”.

D’où la question essentielle qui en découle, selon Jean Viard : lorsque l’appropriation privée du temps, et non plus le travail dans son idéologie marxiste ou libérale, structure désormais le social, comment retrouve-t-il une légitimité dans cet espace-là ? Entre une culture de droite dominée par l’image de la hiérarchie et du chef et celle de gauche structurée sur la division en classes sociales, désormais s’immiscent, se distinguent et se multiplient les différents espaces identitaires qui surdéterminent les individus. “ Contrairement à cette époque où le travail était la seule référence et reconnaissance qui effaçaient les autres, les appartenances identitaires sont devenues multiples : par exemple postier certes, mais peut-être aussi breton ou malien, homosexuel et joueur de foot. Le Front populaire est la quintessence de ce modèle moniste, le travail comme référent unique, alors qu’il nous faut comprendre aujourd’hui que les gens sont multi-appartenants et peuvent en jouer ”. En passant surtout d’un modèle du temps libre qui était le repos à celui d’un temps d’hyper activité où s’impose l’idée du travail pour soi… “ Nous sommes rentrés dans un nouvel espace temps, aléatoire – imprévisible et discontinu. Il faut comprendre ce changement d’espace temps, qui est celui de la modernité, en se disant tout à la fois que nous n’avons pas fini la démocratisation du modèle précédent : par exemple, il y en a encore qui ne partent toujours pas en vacance ”.

Dans ce contexte où interfèrent divers repères d’appartenance, où la privatisation des liens sociaux a supplanté les liens du collectif, où les catégories espace et temps ont explosé sous les coups de la modernité, Jean Viard estime que le concept de mobilité doit devenir le socle du fameux “ ascenseur républicain ” d’antan qui permettait à chacun de s’épanouir et d’espérer socialement et professionnellement. Avec la question clef, un enjeu essentiel : comment ces individus devenus autonomes et indépendants font désormais société ensemble et comment on réinvente de la protection pour que le salarié qui se déplace se retrouve protégé ? “  Pas sur le mode des discours ultra libéraux, il suffit d’enlever les protections et le salarié devient mobile : certes, il n’y a pas de limite à la vulgarité des relations sociales ! Les gens ont besoin de totems pour faire société ensemble, des valeurs telles que l’égalité, des événements comme une coupe du monde de football, des fêtes politiques comme une élection présidentielle. Une société a besoin de marqueurs de l’égalité, produire des temps libres plus égalitaires devient un enjeu d’intégration. Ma conviction ? Aujourd’hui le politique se doit de penser cette mobilité, la raconter, permettre aux gens de se représenter dans cette histoire et débattre ensuite où mettre les règles de protection. Il ne faut pas croire qu’il peut y avoir une société de l’abondance du non – travail, c’est faux, quel que soit le temps du travail il demeure central en tant que production de richesses et construction d’identités ”.

Pour le chercheur, les perspectives sont claires : nous sommes entrés dans une société de l’aventure, de la discontinuité. Le problème : “ Comment assumer cet état de fait, en tentant de le subir le moins possible ? C’est l’élément de fond pour la compréhension et la lecture de cette société ”. D’où la conclusion de Jean Viard sous forme d’interpellation, “ les cultures de gauche ont encore un fondement issu du modèle de 36, en conséquence elles ont du mal à entrer dans ce type de réflexion : comment on passe d’un monde à un autre et comment on aide les plus faibles à y entrer, sur quels objectifs on crée des rapports de force et quels objectifs on se donne en terme de modes de société ? Hier comme aujourd’hui, au temps du Front populaire comme en ce troisième millénaire, nous avons besoin d’horizons, nous ne pouvons vivre sans espérance ”. Yonnel Liégeois

 

 

Éloge de la mobilité

Un titre provocateur, peut-être, mais un livre “ Éloge de la mobilité, essai sur le viard1capital temps libre et la valeur travail ” qui masque une réflexion sérieuse fondée sur un état de fait incontournable : soixante-dix ans après 1936, nos sociétés ont profondément changé. Pour Jean Viard, “ l’initiation populaire (et inégalitaire) aux temps libres et son corollaire, la mobilité de masse, ont modifié nos façons de vivre : la place du temps éveillé non travaillé a pris le pas sur tous les autres temps, l’ordre mobile que nous a légué le XXème siècle n’est ainsi naturellement ni démocratique ni égalitaire. C’est pourtant dans son cadre que nous devons réorganiser nos luttes pour la liberté, la justice et la fraternité ”. Éditions de l’Aube, 205 p., 18€.

 

 

L’explosion culturelle

École, loisirs, chanson, cinéma : dans l’embellie de 1936, le Front populaire met sur pied une véritable “ politique culturelle ” avant la lettre. Sous l’impulsion de deux figures marquantes : Jean Zay et Léo Lagrange. Le premier s’attaque à la démocratisation de l’école, le second promeut la santé physique et morale du pays en intensifiant la pratique sportive et en développant le réseau des auberges de jeunesse.

Des décisions qui, sur le fond, rejoignent la révolution culturelle initiée par les intellectuels de l’époque : le mouvement surréaliste avec André Breton qui apporte au début son soutien à la cause, la bande à Prévert qui s’en va jouer la révolution à la porte des usines occupées, Piaf et Trénet qui imposent leurs chansons réalistes et poétiques sur les boulevards et dans les cabarets, Gabin et Simon qui révèlent “ leur “ gueule ” au cinéma. C’est le temps des réalisateurs de renom (Renoir, Duvivier, Clair…) et du cinéma militant avec diverses fédérations de la CGT ( métallurgie, chemins de fer, bâtiment…) qui passent commande à Jean Epsein, Boris Peskine ou jacques Lemare… Sur la scène littéraire, Céline s’est imposé dès 1932 avec le “ Voyage au bout de la nuit ”, Giono et Malraux prennent fait et cause pour le peuple. Futur prix Nobel de littérature, Romain Rolland plaide en faveur d’un véritable théâtre populaire et dans son essai, “ Le théâtre du peuple ”, il affirme qu’ “ il s’agit de fonder un art nouveau pour un monde nouveau ”.

Autant de mouvements novateurs, en tout domaine des arts et lettres, qui s’imposent en 1936 et perdureront bien au-delà : au lendemain de la seconde guerre mondiale et dans les décennies qui suivront la Libération, ils irrigueront le mouvement de décentralisation culturelle soutenu par André Malraux, créateur du ministère de la Culture.

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