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La fée Fip au pain sec

Aucun savoir-vivre dans les hautes sphères ! À l’approche de Noël, des mères fouettardes ont coupé les micros des dernières locales de Fip : à Bordeaux, Strasbourg et Nantes. Quant aux festivités pour les 50 ans de la nationale, elles ont démarré au premier confinement avec la disparition des flashs d’info.  

 

À l’approche des fêtes de fin d’année, nombre de Français se demandaient s’ils pourraient festoyer en famille ou entre amis. Les auditeurs des Fip de Bordeaux, de Nantes et de Strasbourg, eux, savaient qu’ils perdaient leurs radios dès le 18 décembre. Finies les informations culturelles de proximité comme les douces voix qui les animaient malgré leur chaleur inestimable en temps de froidure et pas qu’hivernale. Point de père Noël donc mais des mères sacrément fouettardes – Bérénice Ravache, directrice de Fip sous les ordres de Sibyle Veil, PDG de Radio France, soutenue par sa ministre de tutelle – qui cognent sans vergogne. Et ce, malgré le soutien du public (deux pétitions rassemblant plus 163 000 signatures), des acteurs culturels et des élus : les maires des trois villes comme les trois sénateurs des régions ont écrit à Roselyne Bachelot pour que vivent les Fip locales.

À la veille de ses 49 ans, Fip Bordeaux, l’une des premières stations locales à naître, a fermé son antenne alors qu’elle affichait une audience record. « Quel gâchis », lâche Muriel Chédotal, animatrice et déléguée CGT, « alors que nous assurions un véritable service public en contribuant au dynamisme des territoires ! ». Début décembre, après une bataille rondement menée, sur les vingt-quatre salariés concernés par la fermeture des locales, les cas de trois d’entre eux restaient en suspens. Les autres partaient soit à la retraite, soit en formation ou étaient reclassés.

La radio prise dans la Toile

Demeure Fip nationale, créée il y cinquante ans par les inénarrables Roland Dhordain, Jean Garretto et Pierre Codou. Cette belle radio enchaîne tous les styles musicaux, les tubes comme les pépites méconnues d’hier et d’aujourd’hui. On découvre ainsi le blues créole du trio parisien Delgres qui va sortir son 2e album, on fredonne avec Juliette Greco sur « Paris couleur novembre », on s’active sur « C’est lundi ! » de Jesse Garon, quand le soir tombé, Luciano Pavarotti envahit notre cuisine avec « La Traviata ». « Sur Fip, on est toujours aux premières loges », glisse au micro une des animatrices qui sait, avec les programmateurs, traiter les auditeurs comme des rois. Comme ses consœurs, elle a une voix qui réchauffe en ambassadrice culturelle hors pair, nous informant sur les morceaux écoutés comme sur les arts en général, des spectacles à venir aux livres à paraître. Qualifiée de « meilleure radio au monde » par le PDG de Twitter, Jack Dorsey dévoilait en 2019 à ses quatre millions d’abonnés son tatouage à l’effigie de la station de Radio France ! Fip est l’une des radios à la plus longue durée d’écoute.

La radio, aujourd’hui, a son application Internet où l’on retrouve la liste de tous les titres diffusés à l’antenne que l’on peut ranger dans nos favoris. De quoi se réjouir sauf qu’on nous invite à les exporter sur des plateformes d’écoute payantes. Une fois l’application ouverte et passée la pub plein écran (sic), on tombe sur des chaînes thématiques (rock, jazz, pop, électro…), « complètement aux antipodes de l’éclectisme de la chaîne », affirme le journaliste Lionel Thompson, élu CGT au Conseil d’administration de Radio France. « Tout ça s’inscrit dans la volonté de développer Internet sur toutes les antennes de Radio France. C’est bien, à condition qu’on dispose de moyens propres pour le faire sans toucher à nos corps de métiers et à nos budgets ».

Après des grèves sans précédent pour contrer un plan d’économie drastique de 60 millions d’euros, la crise sanitaire semble être arrivée à point nommé pour accélérer sa mise en place. Amélie Meffre

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Edgar Morin, crise et pandémie

Au premier jour de l’année 2021, Edgar Morin s’exprimait sur les ondes de France-Info. Pour le philosophe et sociologue, la pandémie n’est qu’une des nombreuses crises de l’histoire auxquelles il se dit « habitué ». Il estime qu’il faut apprendre à vivre avec l’inconnu, à « surmonter les crises » plutôt que de s’indigner.

 

France-Info : Avez-vous été surpris par l’épidémie de coronavirus ?

Edgar Morin : J’ai été surpris par la pandémie. J’ai été habitué à voir arriver l’inattendu dans ma vie. L’arrivée d’Hitler était inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. La résistance de Moscou a été incroyable. Le déclenchement de la guerre d’Algérie a été inattendu. Je n’ai vécu que par l’inattendu et par l’habitude des crises. Dans ce sens-là, je vis une crise nouvelle, énorme, mais qui a tous les caractères de la crise. D’un côté, elle suscite de l’imagination créative et de l’autre côté, elle suscite des peurs et des régressions mentales. Et on cherche le salut providentiel, on ne sait pas comment.

France-Info : Est-ce que la crise du coronavirus nous apprend à vivre avec l’inattendu ?

Edgar Morin : C’est ce que l’on doit apprendre parce qu’il faut savoir que dans l’histoire l’inattendu arrive et arrivera encore. On a cru vivre dans de fausses certitudes, avec les statistiques, avec les prédictions, avec l’idée que tout était stable alors que déjà tout commençait à être en crise. On ne se rend pas compte. Il faut qu’on apprenne à vivre dans l’incertitude, c’est-à-dire avoir le courage d’affronter, d’être prêt à résister aux forces négatives qui peuvent arriver. C’est cela, la question de changement de mentalité. Aujourd’hui, par exemple, on a oublié que la crise de la biosphère dont on a pris conscience dans les années 70 subsiste et s’aggrave partout. Là aussi, il faut s’attendre à des évènements auxquels on ne s’attendait pas auparavant.

France-Info : Est-ce que cette crise nous rend plus fous ou plus sages ?

Edgar Morin : L’un et l’autre. Une grande partie des gens perdent la boussole et d’autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, des forces lucides et les forces qui cherchent la nouvelle voie, qui puissent s’imposer bien qu’elles soient encore très dispersées et très faibles. Sinon, on se perd dans les colères qui sont peut-être justifiées, mais qui rendent l’esprit aveugle et unilatéral.

« On peut être justement indigné, mais il ne faut pas s’enfermer dans l’indignation. Il faut essayer de voir où nous allons, ce qui se passe »

Il y a une chose qu’on a oubliée. Depuis vingt ans, a commencé un processus où tout a commencé à se dégrader dans le monde. La crise de la démocratie n’est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays d’Europe, et elle nous menace aussi. La domination du profit illimité qui contrôle tout, ce n’est pas seulement dans des pays étrangers, c’est aussi chez nous. La crise écologique, ce n’est pas ailleurs, c’est aussi chez nous. Donc, l’esprit doit affronter les crises pour les dominer et les surmonter. Sinon, on en est des victimes. On a vécu comme des somnambules pendant dix ans pour arriver à une guerre mondiale épouvantable. Je ne dis pas que les conditions sont les mêmes parce que ce n’est pas l’Allemagne qui nous menace, mais nous voyons des tas de conflits qui surgissent dans le monde. Et nous voyons aussi se mettre en place les éléments d’un totalitarisme qui n’a plus rien à voir avec celui du siècle dernier.

« On a tous les moyens de surveillance à partir des drones, à partir des téléphones mobiles, à partir de la reconnaissance faciale. On a tous les moyens de créer un totalitarisme de surveillance »

Tous les éléments sont là. Le problème, c’est d’empêcher ces éléments de se réunir pour faire une société invivable pour nous.

France-Info : Que peut-on vous souhaiter à presque 100 ans, Edgar Morin ?

Edgar Morin : Je nous souhaite force, courage et lucidité. Il faut qu’on vive dans des petites oasis de vie et de fraternité.

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Thierry Marx, chef de cœur

Avec Celui qui ne combat pas a déjà perdu, récemment paru chez Flammarion, Thierry Marx nous embarque dans un tourbillon de vie : de l’enfance modeste aux restaurants étoilés. Jusqu’aux engagements sociaux et environnementaux.

 

Un modeste logement de quinze mètres carrés qu’il partage avec sa mère, le père faisant la guerre en Algérie… « Tout est parti de là. De cette enclave d’immeubles de briques rouges sur les hauteurs de Ménilmontant », confie-t-il. À cinq ans, sa mère travaillant,  il va seul chez ses grands-parents, à pied : impensable aujourd’hui, en ces temps de surprotection des enfants ! « Ma mère m’a donné très tôt dans la vie une force incroyable : sa confiance. Elle m’a permis dès mon plus jeune âge d’être autonome, indépendant ». Pour le C.P., il va vivre chez ses grands-parents. Doux et affectueux mais méfiants, taiseux et rudes à la tâche… Une ambiance qui forge son caractère ainsi que le lien très fort qui l’unit à son grand-père, véritable figure tutélaire : un personnage atypique, très sportif, d’abord maréchal-ferrant puis plombier-chauffagiste. Ne faisant pas confiance aux banques, il avait coutume de cacher son argent dans la doublure de son manteau. Thierry Marx n’en revient toujours pas, « il se baladait avec le compte courant de la famille sur les épaules ».

Enfance plutôt heureuse donc, avec ses copains de toutes origines et ses premières émotions culinaires, « ça sentait toujours la bouffe à Ménilmontant. C’était l’avènement de la cocotte-minute. Ça dégoupillait dans tous les sens sur le bord des fenêtres, en descendant Belleville les odeurs changeaient ». Le déménagement des parents qui récupèrent leur fils à douze ans ? Un vrai traumatisme. Après l’environnement pauvre mais chaleureux, le béton d’une cité HLM de Champigny sur Marne pas encore desservie par le RER… S’en suit un décrochage scolaire au collège, il sèche les cours pour aller à la piscine, se met à l’athlétisme et aux sports de combat avec trois copains. Viennent aussi les bagarres entre bandes rivales, embrouilles et petits trafics. Il se « spécialise » avec ses potes dans les cascades à motos et voitures, rêvant de se faire engager par Rémy Julienne, le cador de la profession !

Les cités sont des ghettos, accueillant souvent les huissiers… Choqué, le jeune Thierry n’a qu’une obsession, « partir de cet endroit, me sauver… » À la fin de la cinquième, quand on lui propose une orientation en mécanique, il émet le vœu de faire l’école hôtelière. Réponse : « ce n’est pas pour des gens comme vous, l’école hôtelière ». De cette phrase-couperet, humiliante, il gardera une « grande rancœur ». Une adolescence sur le fil entre petits boulots, courses-poursuites avec la police et pratique sportive : il se découvre une passion pour le Japon au hasard d’une projection du film « la trilogie samouraï » de Hiroshi Inagaki, sa pratique des arts martiaux en fait un champion de judo du Val de Marne. Mais il étouffe toujours dans ces barres d’immeubles entourés alors de champs de patates. « Un soir, j’étais seul et je suis tombé dans une embuscade… Je me suis battu mais j’ai pris un coup de couteau, une vilaine estafilade ». De retour à Ménilmontant, alors qu’il fait des petits travaux à la journée, il  enrage de se faire souvent arnaquer. « Thierry, tu aimais bien cuisiner avec moi, ça te plaisait, je suis certaine que tu es fait pour ça », lui dit alors sa grand-mère. Il s’adresse aux Compagnons du Devoir, il trouve rapidement un poste d’apprenti. Lors de son tour de France, il fait la double découverte du pays et de la fraternité, on lui enseigne dans les différentes cayennes « la noblesse d’être ouvrier ». Selon la coutume, il est rebaptisé : Ile de France et désir de bien faire. Vient l’échéance du service militaire…. Bercé par les récits de voyage de son oncle Henri (15 ans de coloniale) et des évocations du Sahara par son père, il signe pour cinq ans.

Retour de l’armée, perte des repères : « Mes parents habitaient loin, mes grands-parents n’étaient plus là, les copains avaient disparu… » Détourné de la cuisine, il est engagé comme convoyeur de fonds. Un soir, il éprouve le besoin de revoir sa mère, il parcourt en courant la distance entre Marne-la-Vallée et Coulommiers, « ces soixante bornes m’ont fait du bien ». Ce qui le remet debout et lui redonne confiance ? Les cours du soir qui lui permettent d’obtenir le bac à 25 ans. « Celle qui allait devenir ma femme m’a donné le meilleur des conseils : reprends tes études… Je lui dois beaucoup. Nous nous sommes épaulés, battus ensemble ». Bac en poche mais toujours persuadé qu’en France « il ne coche jamais les bonnes cases », il part en Australie et se fait engager au culot comme boulanger-pâtissier au Regency Hotel de Sydney. Le chef lui conseille de donner un coup de main en cuisine. Pour faire illusion, il potasse le Répertoire de la cuisine de Gringoire et Saulnier. Un jour, un chauffeur de taxi s’étonne : « vous êtes Français et cuisinier ? Mais qu’est-ce que vous faites en Australie ? Les meilleurs chefs sont chez vous ». C’est le déclic, il rentre en France après une escale coup de foudre au Japon et un détour au Ködökan, la Mecque du judo !

Il obtient son CAP en candidat libre, on lui conseille d’aller travailler dans une grande maison. Il réussit à se faire engager chez Taillevent grâce à un génial malentendu : à la question « d’où venez-vous ? », il répond « de chez Bernard Loiseau ». Ce qui était vrai… géographiquement, ce qu’il se remémore comme  « la plus belle imposture de ma vie » … Une vraie chance professionnelle, le marchepied vers une carrière de très grand cuisinier. En effet, chez Taillevent, officiait le chef Deligne. Thierry Marx se souvient d’un « chef intègre, humain, très professionnel, un excellent meneur d’hommes, jamais un mot plus haut que l’autre ». Dans les brigades de cette époque, peu de chefs méritent ce dernier compliment ! Pendant trois décennies chez Taillevent, Claude Deligne a formé tous les trois-étoiles des années 1980-1990 : ils y apprennent la perfection du geste, la rigueur des cuissons et la justesse des assaisonnements.

Qui lui ouvre son carnet d’adresses, lui permet de poursuivre sa formation avec trois éminents chefs. D’abord Alain Chapel « le plus moderne qui pouvait parler d’opéra ou de jazz, de littérature ou de poésie ». Ensuite, Jacques Maximum au Negresco. Expérience mémorable auprès de ce chef atypique qui « travaille comme un gitan, je ne note rien. Pour apprendre avec moi, il faut me voler le métier ». Enfin, Jöel Robuchon, le chef star de l’époque, meilleur ouvrier de France et multi-étoilé qui l’engage dans son restaurant le Jamin. « C’était un grand privilège, la liste d’attente était très longue pour venir travailler chez lui ». Victime de son imposture initiale, il n’a ni l’aisance ni l’expérience de ses collègues de cuisine. Il travaille deux fois plus, note tout,  fait des croquis pour se remémorer les dressages, se plonge dans les livres de cuisine de référence, « j’ai dû apprendre le guide culinaire d’Escoffier et le Gringoire et Saulnier sur la ligne Père-Lachaise-Charles de Gaulle ». Il passe un an chez Robuchon, repart au Japon puis ouvre son premier restaurant le Roc en Val à Montlouis-sur-Loire. Il décroche sa première étoile au Guide Michelin en 1988, il en obtiendra également une par la suite avec le restaurant Le Cheval blanc à Nîmes. Cependant, il a toujours la bougeotte, encore vers l’Asie : Singapour, Bangkok puis le Laos, à nouveau le Japon « à la recherche de l’affaire du siècle que je n’ai pas trouvée ». À défaut, il approfondit son approche de la méditation, une discipline qu’il a apprise de façon empirique dès sa jeunesse et qu’il pratique régulièrement.

En 1996, il prend les rênes du Relais et Château de Cordeillan-Bages à Pauillac. Il obtient son étoile, est nommé « chef de l’année » en 2004. Suivront la deuxième étoile et son élection comme « cuisinier de l’année » par Gault et Millau en 2006. « Je restais toujours le champion du monde du découvert et de la saisie-arrêt sur salaire, mais je commençais à acquérir une notoriété qui adoucissait mon rapport avec la banque ». Un article du Times l’avait interpellé dès 2004, « la gastronomie française est morte, l’innovation est ailleurs ». Il se rend compte qu’effectivement il reproduit ce qu’il a appris chez ses maîtres. Hervé This, qui donnait à l’INRA des cours sur la gastronomie moléculaire, lui envoie Raphaël Haumont jeune maître de conférences, spécialiste de la matière et  passionné de cuisine. « Ce fut une rencontre magique, on s’est mis à créer : d’abord avec le Food Lab, ensuite avec la création du Centre français d’innovation culinaire (CFIC) » : travail sur la cryoconcentration, ou encore sur l’encapsulation de liquide dans des films comestibles. Le spationaute Thomas Pesquet, qu’il a rencontré au cercle des ceintures noires de judo, est séduit par ses recherches et lui suggère de créer des plats pour son premier voyage dans l’espace. Par la suite, on propose à Thierry Marx et Raphaël Haumont une chaire à l’université Paris-Saclay, intitulée « cuisine du futur ». Ces expériences lui valent maintes critiques et un sobriquet, « le docteur Folamour des papilles » !

Alors qu’il est au sommet de sa gloire professionnelle, sa direction d’entreprise et des ressources humaines  est loin d’être efficace. Avec l’aide de José Gutman, il revoit l’organisation de ses restaurants, se fixe une ligne de conduite, « être dur avec les faits et bienveillant avec les gens ». Il prend des cours de prise de parole en public, prend conscience de son masque agressif, « une carapace forgée par les séquelles de ma jeunesse chahutée ». Il ne cesse de se remettre en question, de s’améliorer mais il n’oublie pas qu’il vient d’en bas. « Je me devais d’aider les miens, ceux qui étaient restés dans la cage d’escalier ». Certains d’entre eux, il s’en souvient, sont déjà passés par la case prison. Il fait le tour des centres pénitentiaires en France et en Europe, il constate que nul ne peut s’en sortir sans projet à l’extérieur. Il ne cessera depuis lors d’intervenir en détention. Il va aider les Restos du cœur. Face à des gens éloignés de l’emploi, « pourquoi ne ferions-nous pas quelque chose sur la formation professionnelle ? », dit-il à Véronique Colucci. Réponse  implacable : « eh bien si tu y crois, fais-le ! ». Ainsi est née l’idée géniale de Cuisine mode d’emploi (s) : elle prend forme grâce à l’aide initiale de Véronique Carrion et de la mairie du XXème arrondissement qui lui prête un local. 40.000 postes non pourvus dans les métiers de la cuisine, cela donnait des perspectives… « J’ai réuni quelques meilleurs ouvriers de France, des cuisiniers à la retraite, et nous sommes partis sur cette idée de transmettre en onze semaines les bases de  la cuisine. Nous apprenons aux élèves le geste, le feu et le temps ». Public hétérogène de bac ++ à bac- -, de dix-huit à soixante ans. Les élèves ne paient pas la formation mais ils doivent suivre la devise de l’école, prendre le RER : Rigueur, Engagement et Régularité.

Succès immédiat. Depuis l’ouverture en 2012, 3000 personnes formées, 90 % d’entre elles ont retrouvé un emploi et 70 ont créé leur entreprise. Une grande fierté pour le gamin des cités : « j’ai vu des gens qui dormaient dans leur voiture en suivant les cours, j’ai connu un homme qui est parvenu à monter son restaurant après vingt-sept ans de détention ». De nombreuses écoles ont ouvert dans toute la France, souvent dans les quartiers défavorisés. Le modèle s’exporte avec des projets d’ouverture à Détroit et à Bogota. Thierry Marx ne s’arrête pas là. Très concerné par l’écologie sous ses divers aspects, il s’efforce de réduire quasiment à néant les déchets alimentaires dans ses cuisines, il soumet au label HQE (haute qualité environnementale) la construction de tous les établissements qu’il crée, y compris le prestigieux Mandarin Oriental à Paris. En fait il n’a qu’un seul combat, politique au sens noble du terme. À propos de cette pandémie qui menace notre santé et nous prive de nos libertés,  il note que c’est un formidable révélateur de notre perte d’indépendance. « Nous avons perdu une part importante de notre souveraineté à cause du low-cost. Aujourd’hui, il faut réorienter l’économie vers la qualité, celle d’un bon impact social et environnemental ». Chantal Langeard

Celui qui ne combat pas a déjà perdu : Flammarion, 256 pages, 16€90.

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Black Magic Women, musique !

Avec Soul district-Ladies first, le label Panthéon convoque 22 artistes afro-américaines qui ont en commun de dénoncer les injustices dont elles sont victimes. Une compilation scintillante, et émouvante, de titres interprétés par des chanteuses noires dans l’Amérique des années 1970, déchirée par la lutte en faveur des droits civiques. Un beau cadeau de dernière heure.

 

Des voix d’or. Et des paroles fortes. Sortie en septembre, la compilation Soul district – Ladies first, distribuée par le label Panthéon, fait la part belle à de grandes voix féminines de la soul. Ségrégation raciale, harcèlement policier, violences sexistes, bleus à l’âme …Toutes expriment leur réalité de femme noire dans une Amérique vacillant alors entre révoltes et espoirs. Égérie de James Brown, la texane Vicky Anderson, y interprète ainsi le punchy et féministe I’m Too Tough for Mr. Big Stuff. Également conviées sur cette généreuse playlist de 22 titres, enregistrés entre 1969 et 1975, Lyn Collins – grande voix funk des années 1970 et autre complice du parrain de la soul –, ainsi que Marlena Shaw et le poignant Woman in the Ghetto. Très maîtrisée, cette édition rassemble des faces B sorties chez Polydor, Stax Records ou Motown. Ces deux derniers labels « noirs », furent des rivaux notoires.

Au nord des États-Unis, règne la Motown avec ses stars ou artistes en devenir (The Supremes, Marvin Gaye, The Jackson Five, Stevie Wonder….). « Née à Détroit, berceau de l’automobile, la Motown produisait une soul influencée par la pop, une musique parfois assez lisse avec de jolies mélodies, écrites pour plaire aussi bien à un public noir que blanc, qui étaient contrôlées avant tout passage à la radio, comme pour les pièces autos », explique Christophe Geudin, rédacteur en chef de Funk-U Magazine. Pas question d’y diffuser des messages politiques, même s’ils perçaient parfois. « Berry Gordy, patron de la Motown détestait ! Lors des émeutes raciales de Watts en 1965, le tube Dancing in the Street des Martha and the Vandellas passait en boucle, Gordy n’appréciait pas, comme il a peu goûté que Marvin Gaye parle d’écologie en 1971 dans son album What’s Going On ».

Chez Stax, c’est une autre histoire. Les messages militants ont toute leur place. Jim Stewart et Estelle Axton, frère et sœur blancs, créent le label à Memphis (Tennessee). Dans les années 1960, ils transforment le Capitol, un cinéma désaffecté, en studio d’enregistrement. La maison de disques – dont les titres inspireront les yé-yé français – héberge alors des talents tels Otis Redding, Wilson Pickett ou Isaac Hayes. Stax, qui mettra la clé sous la porte en 1975 pour renaître en 2007, fut aussi le modèle d’une politique d’intégration raciale inédite à l’époque dans le sud des États-Unis, Noirs et Blancs se côtoyant dans les studios. Enregistrés il y a un demi-siècle, les thèmes de cette compilation n’ont pas pris une ride dans une Amérique fracassée par quatre années de mandat Trump. Eva Emeyriat

Soul District – Ladies First, Panthéon Records. CD (14,99 €)/vinyle (21,99 €).

« Je suis une femme du ghetto. Écoute-moi, législateur. Comment élèves-tu tes enfants dans un ghetto ? Nourrir un enfant et en affamer un autre. Dis-moi, dis-moi, législateur ». Marlena Shaw, extrait des paroles de Woman of the Ghetto (1969)

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Fawzia Zouari, contre les fous d’Allah

Écrivaine et journaliste tunisienne, docteur en littérature française et comparée de la Sorbonne, Fawzia Zouari s’élève avec véhémence contre « ces gueules hirsutes prêtes à massacrer au nom d’Allah ». Un coup de colère contre les siens, confié à l’hebdomadaire Jeune Afrique.

Native de Dahmani, au sud-ouest de Tunis, Fawzia Zouari s’installe à Paris en 1979 pour obtenir son doctorat en littérature française et comparée à la Sorbonne. Ses principaux ouvrages : La Caravane des chimères (1989), Ce pays dont je meurs (1999), La Retournée (2002). La Deuxième Épouse se voit décerné en 2007 le Comar d’or, principale distinction littéraire en Tunisie. Prix des cinq continents de la francophonie, en 2016, pour Le Corps de ma mère.

 

Il y a des jours où je regrette d’être née arabe. Les jours où je me réveille devant le spectacle de gueules hirsutes prêtes à massacrer au nom d’Allah et où je m’endors avec le bruit des explosions diffusées sur fond de versets coraniques.

Les jours où je regarde les cadavres joncher les rues de Bagdad ou de Beyrouth par la faute des kamikazes

Où des cheikhs manchots et aveugles s’arrogent le droit d’émettre des fatwas parce qu’ils sont pleins comme des outres de haine et de sang

Où je vois des petites filles, les unes courir protéger de leur corps leur mère qu’on lapide, et les autres revêtir la robe de mariée à l’âge de 9 ans.

Et puis ces jours où j’entends des mamans chrétiennes confier en sanglotant que leur progéniture convertie à l’islam refuse de les toucher sous prétexte qu’elles sont impures.

Quand j’entends pleurer ce père musulman parce qu’il ne sait pas pourquoi son garçon est allé se faire tuer en Syrie.

À l’heure où celui-ci parade dans les faubourgs d’Alep, kalachnikov en bandoulière, en attendant de se repaître d’une gamine venue de la banlieue de Tunis ou de Londres, à qui l’on a fait croire que le viol est un laissez-passer pour le paradis.

Ces jours où je vois les Bill Gates dépenser leur argent pour les petits Africains et les François Pinault pour les artistes de leur continent, tandis que les cheikhs du Golfe dilapident leur fortune dans les casinos et les maisons de charme (bordels) et qu’il ne vient pas à l’idée des nababs du Maghreb de penser au chômeur qui crève la faim, au poète qui vit en clandestin, à l’artiste qui n’a pas de quoi s’acheter un pinceau.

Et tous ces croyants qui se prennent pour les inventeurs de la poudre alors qu’ils ne savent pas nouer une cravate, et je ne parle pas de leur incapacité à fabriquer une tablette ou une voiture.

Les mêmes qui dénombrent les miracles de la science dans le Coran et sont dénués du plus petit savoir capable de faire reculer les maladies.

Ces prêcheurs pleins d’arrogance qui vomissent l’Occident, bien qu’ils ne puissent se passer de ses portables, de ses médicaments, de ses progrès en tous genres.

Et la cacophonie de ces « révolutions » qui tombent entre des mains obscurantistes comme le fruit de l’arbre.

Ces islamistes qui parlent de démocratie et n’en croient pas un mot, qui clament le respect des femmes et les traitent en esclaves.

Et ces gourdes qui se voilent et se courbent au lieu de flairer le piège, qui revendiquent le statut de coépouse, de complémentaire, de moins que rien !

Et ces « niqabées » qui, en Europe, prennent un malin plaisir à choquer le bon Gaulois ou le bon Belge comme si c’était une prouesse de sortir en scaphandrier ! Comme si c’était une manière de grandir l’islam que de le présenter dans ses atours les plus rétrogrades.

Ces jours, enfin, où je cherche le salut et ne le trouve nulle part, même pas auprès d’une élite intellectuelle arabe qui sévit sur les antennes et ignore le terrain, qui vitupère le jour et finit dans les bars la nuit, qui parle principes et se vend pour une poignée de dollars, qui fait du bruit et qui ne sert à rien !

Voilà, c’était mon quart d’heure de colère contre les miens… Souhaitons que l’Occident ouvre les yeux ! Fawzia Zouari

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Alice Zeniter et son Art de perdre

Aujourd’hui disponible en édition de poche et récompensé de plusieurs prix littéraires, dont le Goncourt des Lycéens en 2017, L’Art de perdre est le quatrième roman d’Alice Zeniter. L’un des ouvrages les plus passionnants sur l’histoire de l’émigration entre la France et l’Algérie. Et sur le poids du silence.

Trois parties, trois époques, trois personnages dans L’art de perdre pour raconter la guerre d’Algérie du côté des perdants ! La première époque raconte la vie d’Ali le grand-père, propriétaire de ses oliviers, qui coule des jours heureux en famille sur une crête de Kabylie, non loin de Palestro. Micro-société patriarcale, économie rurale, travail de la terre, mœurs traditionnels où les femmes nourrissent le clan et restent à la maison, entourées de beaucoup d’enfants. Enrôlé dans l’armée française pendant la seconde guerre mondiale, lié à la France à jamais, il se retrouve estampillé « harki », ces Algériens accusés d’avoir été à la botte de l’armée française au moment de la guerre d’indépendance. Il parvient à fuir de justesse l’Algérie en traversant la Méditerranée. À son arrivée dans l’Hexagone, la famille sera d’abord parquée en camp de transit, puis déplacée vers une bicoque cachée dans les bois avant d’être envoyée, finalement, dans un HLM.

La deuxième partie est consacrée à Hamid, le père, qui partage ce parcours d’émigration et entame son émancipation dans un appartement exigu de la cité du Pont-Féron, banlieue de Flers (Orne), mais aussi à l’école publique du coin. Devenu jeune adulte dans les années 1970, il tombe amoureux d’une femme française, rompt presque totalement avec sa famille et décide d’occulter son passé. Afin de protéger leur couple, puis leur progéniture, de la honte à ses yeux portée par ce cheminement fuyant et chaotique. Le troisième personnage, c’est Naïma, la petite fille. Parisienne, instruite, branchée art (elle travaille dans une galerie), elle ne connaît l’Algérie que comme une vieille toile de fond un peu énigmatique.

Jusqu’à ce que les attentats islamistes des années 2010 la rattrapent et la renvoient à la question de son identité.

Si Alice Zeniter s’est inspirée de sa propre histoire, elle s’est aussi beaucoup documentée. De Wikipédia aux archives les plus enfouies de l’Algérie… Cette démarche d’investigation confine à une reconstitution minutieuse de l’environnement dans lequel vivent ses personnages, à une révélation précise du cadre qui façonne leurs existences et leurs devenirs. Les mouvements de l’Histoire sont beaucoup plus qu’un simple décor. Humain, réaliste et tout à la fois romanesque, le récit emporte le lecteur dans une véritable épopée à travers la seconde moitié du XXème siècle. Le délicat mélange entre rigueur socio-historique et intimité secrète des personnages construisent un équilibre étourdissant. Et l’on se promet déjà, ébahi par tant de passages magnifiques, de relire plus tard L’Art de perdre afin d’en tirer toute la profondeur.

Un roman fascinant de nuances quand il raconte les (non-) choix des paysans kabyles face aux groupuscules du FLN, impressionnant d’atmosphère quand il raconte la terreur des mois passés sous la tente au camp de transit de Rivesaltes… Il y a les livres scolaires qui racontent l’histoire officielle commune entre la France et l’Algérie, il y a ces innombrables ouvrages, qui ont rétabli plusieurs vérités historiques, notamment sur les exactions commises par la puissance coloniale. Le roman d’Alice Zeniter donne vie à tout cela avec un sens du rythme et un élan littéraire qui envoient d’emblée l’ouvrage au rayon des grandes oeuvres. Dominique Martinez

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Daniel Bougnoux, éveiller les esprits

Professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble, agrégé de philosophie et spécialiste d’Aragon dont il a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes dans la bibliothèque de la Pléiade, Daniel Bougnoux nourrit un blog au titre évocateur, Le randonneur. Dans une chronique en date du 21/10, il rend hommage à Samuel Paty, à tous les enseignants. Célébrant le statut de la philosophie, l’enjeu de l’éducation, le plaisir de la disputation, le bienfait de la culture cultivée dès la jeunesse jusqu’à point d’âge.

Une méditation enrichissante, un retour historique et une projection dans l’avenir que Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat. Yonnel Liégeois

 

                                 Éveiller les esprits (avec Samuel Paty)

                            

                                                  Samuel Paty (1973-2020)

L’infortuné prof d’histoire-géo victime du poignard islamiste n’était pas un héros, juste une bonne personne persuadée d’accomplir sa mission éducative, en proposant à sa classe de réfléchir, au-delà des limites du programme, sur des sujets tels que la liberté d’expression, l’intolérance, la place de la religion ou les vertus de l’humour… Je partage d’autant mieux l’émotion collective qui s’empare depuis quatre jours de notre pays qu’ancien enseignant moi-même, j’aurais fait comme lui.

Il est vrai que mon service dans l’enseignement secondaire (en philosophie) n’a duré que trois ans, à une époque (1970-1973) et dans un lieu (le lycée de jeunes filles Bonaparte à Toulon) où les conditions offertes au pédagogue étaient à l’évidence plus faciles : les valeurs de l’école faisaient encore consensus, mes étudiantes venaient pour apprendre et passer leur bac, et je n’avais pas dans mes classes pourtant remplies au maximum (40 élèves), de minorités ethniques capables de contester mes contenus de cours. Fraîchement issu moi-même de l’ENS et de l’agrégation, j’avais pour article de foi les bienfaits inconditionnels de la réflexion philosophique, et le vif désir de partager celle-ci chaque matin avec ma classe. Laquelle y consentait assez bien, faisant de moi un prof somme toute heureux.

Autre époque, heureuse utopie ? Je voudrais ici, en hommage à Samuel Paty, mieux cerner cet idéal partagé.

Si je tente d’évaluer ma situation par rapport à la sienne, je dirai d’abord que je n’ai pas affronté l’obscurantisme. Je me suis heurté comme chacun à l’ignorance, au dédain, à la bêtise crasse ou satisfaite, aux clichés et aux vulgarités où s’enlise la parole courante, mais pas à la remise en cause de ce qui m’animait : éveiller les esprits. Je croyais, et au fond je crois toujours, aux valeurs intrinsèques de l’ironie philosophique, aux bienfaits de sa discipline verbale, de son appel incessant au dialogue et aux raisons de l’autre, voire à des points de vue ou des hypothèses très étranges d’où le monde se découvre autrement. Dans la mesure où la philo se propose comme un éveil, un voyage ou une secousse libératrice hors des pensées enkystées, elle séduit assez facilement les jeunes gens qui, sur le point de quitter leur milieu familial, cherchent leur voie et leur équilibre. Ma légitimité n’était donc pas remise en cause, je n’avais pas de problème d’acceptation.

Plus qu’une autre matière, à l’exception peut-être des sports, la philo accompagne son disciple ou son étudiant sur les chemins de sa propre vie ; on peut, en classe de philo, apporter le récit d’un rêve, ou d’une péripétie intime, ouvrir le journal du matin, s’intéresser à une chanson, aborder une mode ou une œuvre d’art, bref réfléchir à toute sortes d’événements qui tissent notre quotidien sans sortir aucunement du sacro-saint programme ; la philo étant auto-référentielle, elle cherche à mieux cadrer ce qui arrive, et à composer à partir de ces sujets de réflexions en apparence disparates un monde un tant soit peu commun, ou une pensée communicante.

Commun est le grand mot : la philosophie surmonte les conflits en leur offrant une arène ou un cadre de discussion, la mise en arguments demeure sa grande affaire, elle répudie la violence, ou l’affirmation brutale d’un dogme ou d’une opinion personnelle qu’elle remplace par l’injonction : prenez la parole, vous et moi causons ! Je suis conscient, en rappelant cela, que ce filet de la dialectique ou du dialogue n’empêchera pas la révolte d’un Gorgias ou d’un Calliclès ; et qu’un islamiste, ou le porteur d’un dogme qui l’a fanatisé, ne fait pas irruption pour s’asseoir à la table des discussions, mais pour la renverser.

Le logos ou le cercle de la raison nous éclairent comme un phare, ou une lampe de poche, mais en laissant beaucoup de forces obscures et sauvages hors de leur clairière. Comment élargir ce rond de lumière ? Au niveau d’une classe, la mise en commun de la parole garde un fort pouvoir d’appel ; le sujet convié à une table ouverte où l’on échange des arguments et non des coups, sans dogmes a priori ni censure venue d’en haut, se trouve sécurisé et stimulé pour peu que cette parole, libératrice, soit présentée comme un jeu, ou une joute sportive. Car les lieux (familiaux, sociaux) qui stimulent une pensée personnelle ne sont pas si nombreux. Autour du sujet, l’institution scolaire puis universitaire trace une enceinte, protectrice, où les religions, les traditions, les trafics et les luttes d’influence en principe n’entrent pas. Et la philosophie en particulier a soin de découper cette « chambre à soi » (disait Virginia Woolf) ou ce sanctuaire, espace de retraite et de construction personnelle où le sujet retrouve des coudées franches ; elle réveille et stimule en nous cette faculté justement d’être un sujet, avec son pouvoir d’articuler, d’objecter et de répondre… Et elle fait advenir du même coup un nous, l’évidence d’une communauté de partage et d’écoute.

L’affinité entre ce programme (limité pour la philo à la terminale) et les valeurs de la laïcité et de la République n’a pas besoin d’être soulignée : chaque classe, si le prof s’appuie sur sa bienfaisante clôture pour y éveiller les esprits, à l’écart des autorités ailleurs constituées, reproduit en petit ce modèle de tolérance et d’émulation qui définit les fondements de notre République. L’école, et l’exercice philosophique en particulier, s’adressent à notre liberté. Mais l’exigence d’avoir à penser par soi-même n’est pas spontanée, ni forcément bienvenue, quel est ce soi-même qui parle par la bouche des enfants ? Trop souvent celui des préjugés extérieurs et (Descartes) des « contes de nourrice ». L’enseignant, celui qui promeut et porte véritablement le commun au-delà des intérêts et des affrontements particuliers, doit donc montrer tout ce qu’on gagne à cette ouverture, à ce passage d’une société close à une communauté moins fermée, celle dans laquelle on lit, on raconte, on pense et on joue à sa guise, selon ses propres goûts. Le grand défi est de faire préférer par les élèves cette ouverture aux routines de leurs mondes propres, de leur faire comprendre (et choisir) la supériorité de la parole et de l’examen personnel sur les dogmes ou les réponses toutes faites, de les aider à articuler contre les facilités du « J’te raconte pas », de  l’inattention, contre les mille séductions d’internet, la paresse du par-cœur ou l’expression désordonnée des pulsions, contre le chantage sentimental ou la violence primaire… Vaste programme, toujours à reprendre !

À l’horizon de cette ouverture il y aurait l’universel, auquel l’enseignement de la raison s’efforce d’accéder. Personne ne se meut dans l’universel mais il est bon, avec Kant, de poser que la moralité suppose non seulement qu’on se pense comme un autre (« ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse »…), mais encore  comme un sujet du genre humain au-delà des mœurs, des lois, des doctrines et des religions qui quadrillent les différentes sociétés. Cet appel à sortir du cercle des mimétismes partagés fait la supériorité de la science, comme de la vraie moralité. Et il ne reste pas sans écho : quelle récompense, pour chaque enseignant, de voir un jeune esprit s’ouvrir à cet horizon qui en effet l’élève, ou le grandit ! L’éducation n’est pas un mot creux ni une vaine tâche, elle amorce un cercle vertueux entre les consciences, moins d’intolérance, plus d’humour et d’audace dans la pensée.

J’imagine que Samuel Paty reproduisait, dans son coin et sans faire de foin, cet idéal des Lumières ; et que les profs sont légion, aujourd’hui en France, à transmettre sans forcément s’y référer les rudiments des philosophes qui nous ont formés, Socrate contre Calliclès, Montaigne, Pascal acharné à démêler en lui-même les évidences de la science et l’enthousiasme de la foi, Voltaire et son combat contre l’infâme, Kant et son partage critique entre les domaines de la religion et de la raison… Cet héritage est toujours à reprendre, à défendre contre ceux qui voudraient nous faire croire que ces mêmes Lumières ne sont qu’une croyance ou une idéologie parmi d’autres, ou que notre prétention à l’universel a entraîné le colonialisme et humilié les autres cultures. Au nom de quelles valeurs supérieures peut-on s’élever contre la laïcité ? Contre les principes de tolérance, et de libre circulation des idées, des pensées ?

Cette laïcité constitue un horizon indépassable, imprescriptible, mais elle ne conduit pas à l’angélisme ni à la naïveté : pas de tolérance pour les ennemis de la tolérance ! Sachons nommer, et traiter en conséquence, les adversaires de l’idéal scolaire et républicain qui nous a formés, et continue de nous inspirer. Une longue série de crimes fomentés par l’islam radical vient de culminer dans le meurtre, particulièrement atroce, de Samuel Paty.

Comment réagir ? Certainement pas en trouvant aux fanatiques des excuses, en se cachant derrière son petit doigt ou en répétant, comme le proviseur du dessin de Plantu, « pas de vagues »… Le prof comme le flic ou le juge se trouve confronté à ce qu’une société a parfois de pire, ses laissés pour compte, ceux que la famille, le quartier, le travail n’ont pas su éduquer et qui trouvent assez fatalement dans le prêche islamiste un lambeau de dignité ou une manière d’identité, fût-elle barbare. Entre leur charia et les lois de la République, la guerre est donc déclarée mais elle ne peut être, du côté des enseignants, que non-violente : nos armes sont le discours, la discussion, la lecture, cette lumière qui vient des œuvres inscrites au programme et d’une tradition critique de libre-examen… En un mot et encore une fois, l’éveil des esprits.

Grand promoteur de notre école laïque, Victor Hugo y a insisté dans des vers superbes, connaissez-vous dans La Légende des siècles le poème intitulé « An 9 de l’Hégire » ? Avez-vous ouvert et médité Le Fou d’Elsa (1963) où Aragon nous fait partager en quatre-cents pages de proses et de vers savamment mêlés la splendeur de la civilisation arabo-andalouse de Grenade, et la douleur de son égorgement par les Rois catholiques ? Quelques poètes de notre langue ont ainsi jeté des ponts ; et notre tradition critique des Lumières propose un horizon de conciliation, et un programme d’éducation. Un islam non-radical partage forcément ces valeurs, à lui de faire le ménage dans ses rangs, car il est la première victime des « amalgames », et d’aider nos profs (au lieu de les traiter de « voyous ») dans ce combat qui est aussi le sien. Daniel Bougnoux

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Béal, le vertige du jeu théâtral

Jusqu’au 18 octobre, au Théâtre de la Tempête (75), Adrien Béal propose ses Pièces manquantes (puzzle théâtral). Un astucieux dispositif de jeu qui saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus !

 

Mieux que l’éternel théâtre dans le théâtre auquel il pourrait s’apparenter d’une certaine manière, le nouveau et très astucieux dispositif de jeu inventé par Adrien Béal saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus. C’est que ledit spectateur est volontairement laissé dans un certain état de perplexité, voire de frustration, avec ces Pièces manquantes, ce « puzzle théâtral » auquel, ultime perversité, il manquera toujours quelques pièces fondamentales, à partir desquelles on aurait éventuellement pu reconstituer l’ensemble du tableau. Mais pas question d’en arriver là, et d’ailleurs, chaque soir l’équipe du Théâtre Déplié (une appellation qui en dit long) dirigée par Adrien Béal et Fanny Descazeaux, brasse les pièces du puzzle. Pour nous offrir une figure qui n’a rien à voir avec celle de la veille et celle du lendemain. Autrement dit, impossible de se raccrocher à quoi que ce soit. Il faut faire avec les pièces offertes le soir même.

Le dispositif est astucieux à plus d’un titre, il permet aux comédiens de nous embarquer dans une fiction dont nous ne connaîtrons pas forcément les tenants et les aboutissants. Surprenante aussi la façon dont les pièces (les séquences ?) s’ajustent ou ne s’ajustent pas les unes aux autres. Autrement dit, le récit ou les récits, – si récit il y a – qui se déroulent sur le plateau, peuvent parfois faire fi de toute logique linéaire. Au spectateur de se creuser la tête pour rassembler les pièces dans son imaginaire. Avec toujours le rêve de la réalité et de l’importance des pièces manquantes. On aura tout juste compris que – pour prendre un exemple, celui d’un soir – des adolescents décident de disparaître mystérieusement en laissant des indices prouvant qu’ils ne sont pas très loin, laissant ainsi leurs parents dans le plus grand désarroi…, mais quelle autre pièce vient immédiatement après s’ajuster à cette séquence ?

L’intérêt d’un tel dispositif, c’est de permettre aux comédiens de jouer dans un registre très particulier, pas franchement réaliste, entre le naturel et le non naturel. Comme s’ils mettaient en jeu leur propre subjectivité, à l’écart de toute composition de rôle ou de personnage, comme s’ils étaient eux-mêmes. Sans doute y a-t-il, à partir de là, possibilité d’improvisation (ou de fausse improvisation ?). En tout cas, cette recherche au plan du jeu est passionnante. Ils sont ainsi six à manipuler avec doigté les pièces du puzzle : Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Étienne Parc et Cyril Texier, rompus, semble-t-il, à ce genre d’exercice de microfictions insérées dans une sorte de réalité recomposée. En ce sens, le spectacle est vertigineux. Jean-Pierre Han

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Lula, plaidoyer pour la vérité

Dans La vérité vaincra nouvellement paru, l’ex-président brésilien Lula clame son innocence et dénonce la machination dont lui-même et son pays sont victimes. Condamné par le juge Sergio Moro, nommé ministre de la Justice dès l’accession au pouvoir de Jair Bolsonaro, provisoirement libéré, il continue son combat pour la vérité.

 

« La vérité vaincra », c’est l’émouvante profession de foi que livre l’ex-président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, au travers d’un long entretien réalisé en février 2018, et complété de ses prises de parole devant le syndicat des métallos de la CUT. Tant à la veille de son incarcération en avril 2018 qu’au lendemain de sa libération en novembre 2019, qui pourrait n’être que provisoire… Condamné dès juillet 2017 pour corruption passive et blanchiment d’argent à neuf ans et sept mois de prison par le juge Sergio Moro, Lula ne cesse de clamer depuis son innocence. Tous les ingrédients sont en effet réunis pour démontrer le caractère politique de cette opportune condamnation. C’est elle qui permet au militant d’extrême droite et écocide Jair Bolsonaro d’accéder à la présidence du Brésil en écartant le favori dans les sondages : Lula lui-même.

Bolsonaro n’aura attendu que quatre jours après son accession à la présidence pour nommer le juge Moro ministre de la Justice. Et s’il existait encore des naïfs croyant à l’indépendance du magistrat, les enregistrements que le site de presse The intercept Brasil publie en juin 2019 éclairent sur l’implication de Moro dans cette machination de grande envergure : des accusations non fondées pour écarter un président de gauche. Cette conspiration juridico-politique inclut le « coup d’état institutionnel » ayant abouti aussi à l’éviction de la présidente Dilma Rousseff, laquelle avait succédé à Lula. Ses instigateurs ne pouvaient logiquement envisager le retour de celui-ci à la présidence. Alors qu’il en aurait eu l’occasion à maintes reprises, Lula ne s’est pas enfui et s’est livré lui-même avant d’être emprisonné. Fidèle à ses convictions, il croit en la justice et veut se battre pour la vérité. C’est ce qu’il assure dans ce livre.

Et pourtant, que d’épreuves va endurer cet ouvrier devenu président depuis l’opération judiciaire Lava Jato en 2014 ! C’est dans cette période que l’épouse de Lula décède d’un AVC en février 2017. Durant son incarcération, il perd aussi son frère en janvier 2019, son petit-fils âgé de 7 ans en mars 2019. Aux obsèques auxquelles il est quand même autorisé à assister, interdites pour son frère, il promet d’apporter son « diplôme d’innocence » à son petit-fils « au ciel ». La vérité vaincra nous fait entrer « dans la tête de Lula », ses motivations profondes, sa fierté d’être un ouvrier. Dans son bilan aussi, en tant que président qui a fait accéder les pauvres, les noirs, les sans-terres à une meilleure vie : à l’éducation, à la culture, à la lecture comme « acte politique ».

L’ouvrage porte une vision de la vie qui parle aux « gens de peu » : tout président qu’il fût, Lula est resté un métallo dans sa manière d’être et de penser. Son humour populaire, ses références au foot pour analyser d’autres comportements humains, surprennent, donnent de la vie, une chair, une âme à une pensée qui est tout sauf désincarnée. Au travers de ses paroles, on s’initie aussi à la culture et à l’histoire politique de ce grand pays, généralement peu connues dans ses détails. Il emmène ses ministres dans les régions déshéritées, afin qu’ils soient en prise directe avec les pauvres dont il est issu pour mener ses réformes. Il détaille l’évolution de sa pensée, les défis auxquels on se confronte quand on passe de l’opposition à la direction des affaires, les nécessaires alliances, les erreurs aussi jusqu’à ce « coup d’état soft » par l‘empeachment de son amie Dilma Rousseff.

Malgré ses 74 ans, Lula est encore plein de fougue et de jeunesse. Il incarne l’espoir d’un autre futur pour son pays et demeure une source d’inspiration pour le monde entier. Régis Frutier

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Guadeloupe, un procès historique

Du 5 au 28 octobre, sur la scène de L’épée de bois (75), se plaide à la Cartoucherie L’impossible procès. Un texte de Guy Lafages, mis en scène par Luc Saint-Éloy, narrant le procès de 18 Antillais pour atteinte à la sûreté de l’État. Du théâtre documentaire au service de la vérité historique. Sans oublier Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang.

 

17ème chambre correctionnelle de  Paris : en ce 19 février 1968, s’ouvre L’impossible procès de dix-huit Guadeloupéens accusés d’avoir porté atteinte à l’intégrité du territoire français ! Un an plus tôt, de graves incidents avaient secoué les villes de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre. Respect  de leur dignité et augmentation des salaires, réclamait la foule. Outre le refus du patronat d’engager le dialogue social, le préfet convoque la troupe, autorisée à tirer à balles réelles. Officiellement huit morts et de nombreux blessés, jamais le gouvernement ne fera la lumière sur ces événements tragiques. Le  seul tort des inculpés, martelé sur la scène de L’épée de bois ? Être membres du G.O.N.G. (Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe), dénoncer le système colonial et revendiquer l’autonomie ou l’indépendance de l’île. Ils risquent la prison à perpétuité.

Le pouvoir gaulliste, par ce procès, veut frapper les esprits, couper court à toute tentative de contestation ou de rébellion dans ses colonies devenues départements. Quitte à instruire une audience à charge, à bafouer les règles élémentaires du droit et de la justice… Qu’ils soient médecin, instituteur ou ouvrier du bâtiment, forts du soutien de leurs avocats, les dix-huit inculpés braveront avec intelligence et panache les allégations de l’avocat général, les fausses preuves montées de toute pièce. Répétant et clamant dans le prétoire que leurs convictions, déclarations et actions ne sont pas tournées contre la France mais « contre l’impérialisme français ». Pour leur défense, sont convoqués à la barre des témoins d’envergure : Aimé Césaire et Jean-Paul Sartre, l’un et l’autre affichant leur solidarité avec les accusés et dénonçant à leur tour le pouvoir colonial qui sévit aux Antilles. La parodie de justice livre son verdict final, le 1er mars 1968 : acquittement pour les uns, peine de prison avec sursis pour d’autres !

Dans une salle de tribunal reconstituée sur la scène du théâtre de L’union à Limoges lors des Francophonies, outre le président d’audience campé par Pierre Santini et l’avocat général sous les traits d’Izabelle Laporte, six comédiens interprètent à tour de rôle les dix-huit accusés, trois autres les dix-sept avocats… Une  polyphonie de voix pour scander la dignité d’un peuple qui lutte pour la reconnaissance de sa culture et le droit de décider par lui-même de son avenir. En dépit de longueurs qui desservent parfois le propos et d’une mise en espace peut-être trop corsetée dans son dispositif scénique, servi par quelques séquences d’émotion vraie, du théâtre documentaire bienvenu et salutaire. Pour  raviver mémoires et consciences d’hier à aujourd’hui, éclairer avec pédagogie les jeunes générations sur une page d’histoire largement occultée, entrevoir un autre possible empreint d’équité et de dignité à l’heure où les tragédies raciales squattent à nouveau le devant de la scène. Yonnel Liégeois, Photos Christophe Péan.

À voir aussi :

Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor de Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang… Une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancœurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente le metteur en scène et comédien. « Qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale et bouleversante, une mise en scène suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de la jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple mettait sous les feux de la rampe en 2019, une première depuis la disparition du fondateur, Maurice Pottecher. Y.L.

Du 8 au 18/10 : Les Célestins, Lyon. Les 16 et 17/11 : Théâtre de la Manufacture, Nancy. Les 24 et 25/11 : Comédie de Colmar. Le 3/12 : Le Nouveau Relax, Chaumont. Le 8/12 : Les Transversales, Verdun. Le 19/01/21 : Les Quinconces L’espal, Le Mans. Le 28/01 : Théâtre municipal de Grenoble.

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Frictions passe « L’oasis » en revue

Le neuvième hors-série de la revue Frictions est paru. Il est consacré à la plateforme d’expérimentation Siwa, « l’oasis » en français. De l’Irak à la Tunisie, un concert de paroles fortes et neuves, escortées de superbes photographies.

 

Le coronavirus nous pompe l’air. Parlons plutôt du neuvième hors-série de la revue­ Frictions, animée par le critique Jean-Pierre Han (1), par ailleurs rédacteur en chef des Lettres françaises. La livraison s’intitule Siwa plateforme d’expérimentation. « Siwa », en arabe, signifie « l’oasis ». Textes en français et en arabe.

On explore, à plusieurs voix, une passerelle artistique à vocation égalitaire née il y a douze ans, dans un but d’échange ­fraternel entre gens de théâtre et intellectuels français, d’autres appartenant à l’Irak mutilé et à la Tunisie, dans la ville sinistrée de ­Redeyef, haut lieu d’une vie syndicale intense, fer de lance de fières revendications nées de l’exploitation, dès 1903, des mines de phosphate. Ensemble passionnant, dans la mesure où l’on découvre une multitude d’éléments à méditer. François Tanguy, du Théâtre du Radeau, partie prenante dans l’aventure, affirme d’emblée : « Nos gestes ont rencontré les leurs. Leurs corps, leurs voix, leurs rythmes ont croisé les nôtres, pour inaugurer un espace et un temps où tout se réinvente. »

D’un blog anonyme, issu de Bagdad, jaillit ce cri : « Nous voulons, nous exigeons le réel –  de nos vies – qui valent après tout autant que vos ­marchés de dupes sur nos épaules, dos, pieds, mains écrabouillées dans votre suie… » La Franco-Tunisienne ­Yagoutha Belgacem, experte en mise en scène, à l’origine de Siwa, occupe à juste titre une place importante, ne serait-ce, entre autres, qu’avec son évocation des sites agissants qu’ont déjà été, en toute réciprocité, Paris, Amman en Jordanie, Oran, Bagdad, Besançon, Le Mans, Tunis et Redeyef. La philosophe Nadia Tazi, à partir de l’Orestie, passe au crible la notion de « catharsis » au regard de la pensée arabe. Le philosophe marocain Arafat Sadallah interroge l’acte de traduire, à propos du texte du poète irakien Khaz’al Madji, dont le Hamlet sans Hamlet a été monté à quatre mains par Michel Cerda et Haythem Abderrazzaq (Irak), lequel revient sur sa riche expérience sous le titre « Lecture de la différence ». Youssef Seddik, anthropologue et islamologue, spécialiste de la Grèce antique, ausculte « Eschyle chez les Arabes ». Marianne Dautrey, dans « La ligne d’une tentative… », définit le sens de la marche de Siwa.

De superbes photographies escortent à point nommé ce concert de paroles fortes tellement neuves. Jean-Pierre Léonardini

(1) Frictions : 160 p., 15€. Théâtres-écritures, rédaction et abonnements : 27 rue Beaunier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.43.48.95). Web : frictions@revue-frictions.net, www.revue-frictions.net

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Limoges, un automne francophone !

Le  23 septembre, s’ouvre à Limoges la 37ème édition des Francophonies ! Sous le label « Les zébrures d’automne », s’offrent sur scène moult créations d’expression française durant près de deux semaines. Rencontre avec le griot Hassane Kassi Kouyaté, comédien et metteur en scène burkinabè, directeur du festival.

Yonnel Liégeois – Votre plus grand bonheur en prélude à l’ouverture de cette  37ème édition des Francophonies ?

Hassane Kassi Kouyaté – La bouffée d’oxygène qu’elle symbolise, après l’annulation des « Zébrures de printemps » pour cause de pandémie ! Pouvoir jouer, chanter, danser à nouveau ensemble, pour moi c’est la victoire de la vie sur la mort, de l’optimisme sur la peur… La création artistique, quelle que soit la forme qu’elle revête, se singularise d’abord comme lieu de rassemblement. Plus encore qu’un extraordinaire lieu de rencontre, les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre. Qui offre aussi, en ces temps troublés, du travail à tous : comédiens, musiciens, techniciens, hôteliers et restaurateurs.

Y.L. – En ce troisième millénaire, quel regard portez-vous sur l’état de la francophonie ?

H-K.K. – Dans le domaine de la création, elle exige un véritable plan d’urgence. Plus qu’on ne le pense… L’état des lieux ? Une fragilité structurelle constante, un manque de moyens et de visibilité criants alors que la créativité n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui ! La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert. Il devient urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine et, par leur existence, les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens. Ensuite, il nous faut veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! C’est pourquoi, à Limoges, nous mettons en place ou envisageons des partenariats avec le Moyen-Orient et des pays tels que l’Inde ou le Vietnam, par exemple. Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française.

Y.L. – Lors de cette édition, vous créez Congo jazz band. La mise en scène, et en musique, de la tragédie orchestrée par la colonisation belge…

H-K.K. – Beaucoup de gens ignorent l’histoire de ce pays africain que Léopold II, le roi des Belges, avait fait propriété personnelle. Lors de la conférence de Berlin, en 1884, où les grandes puissances se partagent l’Afrique (cf. Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, ndlr)… Dans la foulée, beaucoup ignorent également que leur téléphone mobile fonctionne grâce au cobalt congolais extrait dans des conditions honteuses, dans des mines artisanales où des enfants risquent leur vie au quotidien. Avec cette pièce, c’est une façon pour moi de mettre le zoom sur un système où demeurent exploiteurs et exploités, où les pays riches continuent de s’enrichir sur le dos des pays pauvres. Congo jazz band se veut aussi parole de révolte et d’espoir, à sa façon appel au changement pour un développement du monde équitable.

Y.L. – Malgré les violences policières qui perdurent aux États-Unis, en dépit du curieux débat  sur l’appellation « nègre » ?

H-K.K. – L’histoire rattrape mon projet de mise en scène, décidé bien avant ! La question « nègre » est un faux-débat. Chantons, louons, lisons écrivains et poètes qui ont su rendre beauté et dignité au mot, d’Aimé Césaire à Dany Laferrière, du Cahier d’un retour au pays natal à Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer… Il faut en revenir aux réalités premières : un système qui crée la peur et la misère, organise le marché des armes pour la sécurité intérieure et les révolutions de palais, contraint des milliers de gens à l’exode et souvent à périr en mer. Ma responsabilité, en tant qu’artiste, n’est pas d’accuser mais de porter la question sur la place publique, d’inviter par exemple à poser un regard nouveau sur la situation des migrants…

Y.L. – Il a fallu attendre des décennies pour que Paris se dote enfin d’un théâtre de la marionnette, le Mouffetard. Existait le Tarmac, un lieu dévolu à la création francophone. Dont le ministère de la Culture a entériné la disparition en 2018…

H-K.K. – Je ne connais pas les raisons de la fermeture du Tarmac. Ce que je constate, c’est que cette perte représente un vide énorme. Affirmer qu’on a besoin de théâtres dédiés à la création francophone contemporaine n’est pas une honte. Pour donner à voir et entendre les œuvres, afficher leur puissance de créativité, développer un pôle d’expertise et engranger un savoir-faire. Las, la francophonie ne se voit offrir qu’un strapontin ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan

Les zébrures d’automne

Comme sur l’affiche : théâtre, danse, musique… À Limoges, pour la 37ème fois, c’est toute la palette créative de la francophonie qui s’offrira au public ! Plus présente que jamais, avec onze créations et de nombreux autres spectacles, rencontres et débats. « Les Francophonies sont d’abord et avant tout un lieu de découvertes, de surgissements, de chocs provoqués par « une même et autre langue » professe Alain Van der Malière, le président du festival (…) Aux Zébrures, la question de la langue française, dans ces multiples variantes et déclinaisons, est plus qu’une passion, un engagement ».

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Aurélia Michel et la violence raciale

Avec Un monde en nègre et blanc (1), Aurélia Michel donne un coup de projecteur sans concession sur l’esclavage et la traite négrière. L’historienne y dévoile les liens existant entre l’essor du capitalisme et la violence raciale. Éloquent.

 

Eva Emeyriat – Quel regard portez-vous sur le mouvement antiraciste contre les violences policières ?

Aurélia Michel  – Elles sont le fruit de la maturité politique d’une génération. Les mouvements anti racistes disent non pas que les races existent mais que des « faits de race » existent en permanence avec les violences policières, les discriminations…  Ces mobilisations coïncident avec un capitalisme  très agressif, sur la défensive et qui se trouve peut-être à un point de rupture. Or, la race est le fait du capitalisme, elle en est même sa caractéristique majeure.

E.E. – Que voulez-vous dire ?

A.M. – L’esclavage et la colonisation ont joué un rôle clé dans l’essor du capitalisme atlantique, base de l’économie mondialisée contemporaine. L’esclavage, institution très ancienne, présente dans presque toutes les sociétés, arrache un individu à sa société, en extorque tout ce qui relève de l’humain comme être social. Rendu aliénable, le travail peut être acheté, capitalisé, objectivé. L’esclavage fait du travail une marchandise, c’est la condition même du capitalisme. Au milieu du XVIIIème siècle, la traite négrière atteint une échelle industrielle, produisant des sociétés  terrifiantes, y compris pour ceux qui organisent cette violence. Pour faire face à cette hantise, il faut donc mettre à distance l’esclave, l’exclure de la société. L’idée de race qui n’est pas un fait scientifique, ne précède pas l’esclavage européen. C’est bien parce que les Européens ont mis les Africains en esclavage qu’ils sont devenus racistes, et pas l’inverse.

E.E. – Cette question semble très mal assumée en France…

A.M. – Ces faits sont dans l’angle mort des mémoires. Or, la France est probablement le pays qui a poussé le système esclavagiste et colonial à son plus haut degré. Les Antilles françaises, Saint Domingue furent la première production mondiale de sucre un siècle durant. L’esclavage, régulé par le Code noir, est une ressource majeure et il va être très compliqué d’y renoncer. L’Angleterre abolit la traite avant la France, et l’empire britannique se développe ensuite sur un autre modèle de domination commerciale. La France, elle, traîne des pieds. Après l’abolition en 1848, elle passe elle-aussi à un autre mode d’exploitation du travail, l’exploitation coloniale, mutation de l’esclavage.

E.E. – Quand apparaît le mot « race » ?

A.M. – Lorsque l’esclavage disparaît,  au moment des révolutions française et américaine, porteuses de valeurs de liberté, d’égalité. Logiquement, cela devrait rendre les nègres des égaux, or c’est impossible dans le contexte d’une société esclavagiste dont la France, les colonies anglaises sont l’épicentre. Cette contradiction, non résolue, sera dissimulée presque inconsciemment avec l’apparition de la « race » dans les discours. On dit « ah c’est une autre race », pour justifier ce qui ne peut l’être. Cela résout un paradoxe qu’il n’était jusque-là pas possible de résoudre. Et c’est tellement malin qu’on y est encore !

E.E. – On n’en a donc pas fini avec la race…

A.M. – La race n’existe pas mais la violence raciale est toujours là. Prononcez le mot « nègre » et les effets seront terribles, en comparaison dites le mot « serf » qui se rapporte aussi à des constructions passées faites de mépris social et la charge violente est alors nulle. Il y a bien dans le mot «  nègre », associant esclave et Africain, une puissante actualité. La race est toujours en permanence mobilisée de nos jours et continue d’organiser les rapports sociaux.

E.E. – Comment dépasser cela ?

A.M. – Déjà en prendre conscience et comprendre que loin d’être un combat comme un autre, l’antiracisme est une lutte centrale à mener dans le mouvement social, puisque  la race est la manifestation de l’ordre capitalistique.

E.E. – Quid du débat sur le déboulonnage des statues ?

A.M. – Cela ne sert à rien de flinguer Colbert pour flinguer Colbert ! Il faut replacer les choses dans le contexte de l’époque sans se limiter à accuser des individus. L’esclavagisme était alors un système d’État, dont Colbert était simplement un des agents. Il ne s’agit pas d’effacer notre histoire, au contraire, sortons du déni ! Après, on peut se demander pourquoi notre mémoire aurait absolument besoin de statues d’hommes incarnant le pouvoir, et donc forcément problématiques. Propos recueillis par Eva Emeyriat

(1) Un monde en nègre et blanc, enquête historique sur  l’ordre racial. Points essais, 391 p., 10€.

Nègre et blanc

Aurélia Michel est historienne, chargée de conférences en histoire des Amériques noires à l’université Paris-Diderot et chercheure au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA). Elle a contribué au scénario du documentaire Les Routes de l’esclavage diffusé sur Arte en 2018.

« Je suis une historienne blanche. Cette condition (…) explique ma démarche. Spécialiste de l’Amérique latine, pourtant sensible aux  enjeux de l’inégalité et prompte comme toute humaniste à m’indigner contre l’injustice et la domination, je n’avais, avant de me voir confier un cours à l’université Paris-Diderot en 2009 sur les Amériques noires, qu’une vague conscience de l’immense tragédie de l’esclavage atlantique (…) J’ai pu articuler la violence inouïe des faits avec les réflexes racistes perceptibles dans notre quotidien ».

« Ce livre invite à se passer de la morale et à se saisir de l’intangibilité des faits, et de leur centralité dans le développement de nos sociétés, pour faire l’histoire d’un monde en nègre et blanc (…) La race n’est pas simplement une pensée impure ou immorale que l’école républicaine doit apprendre à chasser et la justice réprimer. Il s’agit d’un processus (…) auquel s’accrochent tous les résidus de violence raciste encore présents dans nos démocraties capitalistes ».

Extraits de l’avant-propos, p. 13-14, in Un monde en nègre et blanc.

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Onéguine, couronné à Saint-Denis

Du 16 au 27 septembre, le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93) rejoue Onéguine de Pouchkine. Le sacre de la littérature russe sous la houlette du traducteur André Markowicz et du maître des lieux d’alors, Jean Bellorini. Total bonheur !

 

En mars 2019, André Markowicz était l’invité du  Théâtre Gérard-Philipe et de son directeur d’alors, Jean Bellorini, qui mettait en scène sa traduction d’Onéguine de Pouchkine et avec qui il entretient une grande complicité,  disons poétique et amicale. Traducteur de littérature russe, auteurs connus (Dostoïevski, Gogol, Tchekhov…) ou inconnus qu’il nous fait alors découvrir (Daniil Harms, par exemple…), André Markowicz ne tente pas seulement de faire passer les mots d’une langue à l’autre, d’un continent l’autre. Plus encore, il travaille la forme poétique, son rythme même, pour nous en transmettre le souffle ou du moins pour nous le faire sentir, entendre. Comme on entend la respiration amie. Pour, tel dans l’Onéguine composé  en « accord » avec Jean Bellorini, donner à voir ce souffle en prise avec le corps des comédiens.

Le travail dramatique de Jean Bellorini confirme l’excellence de la traduction. Sans comprendre le Russe, nous en voyons la langue, en prenons la mesure, marchons à son pas puisque la poésie est là affaire de métrage. Si André Markowicz parvient si bien à nous le faire entrevoir, c’est qu’il est également poète et vit sa grande œuvre de traduction comme un acte poétique : il vit la poésie comme une poignée de mains, à la façon de Celan d’approcher la poésie. Et Markowicz, pour nous du moins, incarne parfaitement cette main tendue !

Dans Oneguine, tout est parfaitement en correspondance : texte, acteurs, mises en son, en image et en scène… Comment parler de ce spectacle, de sa magie ? C’est trop fort, trop difficile, tant il parle au cœur. Une sorte d’intimité bouleversante est créée. Quelle intelligence sensible ! Rien de pesant. La simplicité même. Voir ce que l’on entend. Évocation lointaine, pour nous, du plaisir d’écoute des pièces radiophoniques diffusées dans notre enfance, rassemblement familial  silencieux et tamisé d’une lumière chaude autour du poste de TSF. Parfois accompagné de travaux de repassage, de pliage du linge, de raccommodage et de reprise. Dans les familles ouvrières c’était la mère qui était à l’ouvrage. L’espace est sonore. Il se reçoit du son. Le son le dimensionne, lui imprime des temporalités.

L’espace est ici comme suggéré, il prend corps diffusé par le casque auditif remis à chaque spectateur (Dieu, comme le mot spectateur est laid ici !). On nous parle à l’oreille. Lumière rare… Juste le « plus», là, de petites variations d’intensités lumineuses qui laissent la parole nue et qui composent avec le son de la mise en espace, stimulent et soutiennent l’imaginaire, ne l’écrasent ni le brident. C’est tressé fin. Le tout au seul service de la parole en acte, rythme de la parole des acteurs. La place de l’humour, du merveilleux. Ah, le piano qui ouvre le poème en lançant son feu d’artifice sonore et l’on croit voir la féerie d’un  ciel s’étoiler… D’un coup la présence du cosmique, nous sommes sous le ciel… Et l‘évocation du bruit des calèches par le seul jeu de la bouche sur le micro… Ils sont parfaitement réglés ces micros. Et à l’identique, la partie de tennis. Esprit d’enfance, du jeu. La respiration, la dilatation.

C’est intime, la pièce se donne dans la petite salle Mehmet Ulusoy. Au plus près du magnifique travail des acteurs, dont la parole sort de tout le corps. Cela pourrait presque se jouer partout. Tout, sauf grandiose et grandiloquent. Jean-Pierre Burdin

À écouter : l’entretien d’André Markowicz sur France-Culture. À consulter : sa page Facebook, tout particulièrement à partir du 18 mars où il revient sur  son travail et sa recherche avec l’équipe du T.G.P. Une authentique aventure sociale et pédagogique de partage poétique.

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Wenzel, sur la « voix » de garage !

À Cosne-sur-Loire, une bourgade de la Nièvre (58), Jean-Paul Wenzel a inauguré le Garage Théâtre ! En compagnie de sa fille Lou, comédienne, et d’une joyeuse bande de passionnés… Un lieu original qui redonne sens à la décentralisation.

 

Jean-Paul Wenzel a inauguré, à Cosne-sur-Loire (58), un lieu magnifiquement original qui abrite la compagnie La Louve, animée par sa fille Lou, et la Dorénavant Cie, qu’il dirige (1). Il a acquis un ancien garage, avec l’habitation attenante. Au prix de l’énergie de l’espoir et de l’huile de coude généreusement dépensée, le Garage Théâtre a offert son premier festival du 31 août au 6 septembre. Arrivé le 3 septembre, je n’ai pas pu voir, le regrettant, la mise en espace, de et par Lou Wenzel, de Max Gericke, pièce de Manfred Karge. Je n’ai pas vu l’Arbre monde, une ode au monde végétal conçue et interprétée par Sylviane Simonet. Je n’ai pas vu et entendu Gérard Morel dans ses chansons douces-amères. Je n’ai pas vu, en hommage au sol nourricier, Terre arable, qu’a écrit et interprété Lorène Menguelti, escortée par le musicien Pierre Wolff. Pour un envoyé spécial, ça la fout mal d’avouer ce qu’il n’a pas vu. Croyez-moi sur parole, je les connais, ceux que je n’ai pas vus. J’en réponds les yeux fermés...

En revanche, j’étais à la lecture surprise, par la jeune Nina Le Poder et Lou Wenzel, de la Fleur de pissenlit, formidable nouvelle noire de Wolfgang Borchert. Le soir même, c’était, par Hovnatan Avédikian, Mounir Margoum, Lorène Menguelti et le joueur d’oud syrien Hassan Abd Alrahman, une très belle mise en espace de Tout un homme, de Jean-Paul Wenzel, si fraternelle plongée dans l’existence des immigrés maghrébins, naguère encore envoyés au charbon. Le 4, ce fut la surprise de la lecture, par Lorène Menguelti, de la Récolte des hannetons, un texte sien, d’une belle coulée de prose poétique dans la quête de ses origines berbères. Le soir, Denis Lavant, acteur de génie, acteur d’air et de feu, a révélé à un public littéralement soulevé, l’écriture foudroyante de Jean-Pierre Martinet, auteur de la Grande Vie, partition tragico-obscène qui semble un peu, pour l’esprit, d’un Beckett avec trop de mots et d’un Céline en proie à l’opium. Samedi 5, il y eut, sous un grand arbre, pour clore le bal des mots dits, une offrande plurielle d’ordre poétique, au gré des goûts des artistes toujours présents. À la nuit, la mise en espace d’Oma, texte puissant d’Arlette Namiand sur une allégorie de femme mère de toutes les guerres du siècle dernier, était jouée par Martine Bertrand, Lou Wenzel et Anne-Gabrielle Lia-Aragnouet au violoncelle.

Au Garage Théâtre, en toute rigueur et intégrité, se dessine une relance de l’œuvre de décentralisation qui refait sens. Jean-Pierre Léonardini

(1) Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire, le.garage.theatre@gmail.com

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