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Monestiès, un village à l’écoute

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

Pendant la longue parenthèse estivale, les carnets ont fait le plein d’initiatives, d’actions et de solutions dans toutes les régions. Cette saison, nous continuons à glaner ici et là ces bonnes idées dont vous êtes les auteurs et à les partager avec le plus grand nombre. De nombreux rendez-vous prévus durant l’été et le début de l’automne ont été supprimés ou décalés en raison des mesures sanitaires.

D’autres ont été toutefois maintenus comme le très particulier festival Rien à voir qui se tiendra samedi, le 4 septembre, dans le village médiéval de Monestiés dans le Tarn (81). Monestiés est un village qui a conservé son architecture médiévale, ce qui le classe dans les plus beaux villages de France. Nous sommes à 20 kilomètres au nord d’Albi. Ici, à Monestiés est né en 2019 cet étrange festival « Rien à Voir » qu’il faudrait sous-titrer « mais tout à écouter » puisqu’il est construit sur la base de créations sonores. Il s’agit donc de regarder le monde avec ses oreilles comme l’écrit Célia, membre de l’association Bricoles, organisatrice de cet événement.

Le terme de bricoles est expliqué dans la présentation de l’association « Aller traîner ses micros dans les recoins de la vie, là où se cachent les récits qu’on juge trop ordinaires pour les partager (je n’ai rien à vous dire, je vais vous raconter des bricoles), or, ce sont justement ces petits rien que l’on va chercher. Et puis il s’agit d’entendre la vie dans les sonorités du quotidien. Chuchotis de savates sur linoléum, gargouillis du café passant dans l’italienne, cliquetis onctueux d’un vélo en roue libre ou caresses de truelle sur ciment frais ».

Un avant-goût du programme de samedi avec des installations visuelles et sonores, une marche sonore conduite par Stéphane Marin, artiste du son en résidence à Monestiés ou encore des ateliers d’écoute. Philippe Bertrand

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À lire ou relire, chapitre 7

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jurica Pavicic à Véronique Mougin, d’édouard Glissant à Boris Vian. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de David Dufresne et Jacques-Olivier Boudon… Bonne lecture !

Un suspens oppressant, une intrigue foisonnante, un style éblouissant… On plonge dans L’eau rouge avec ravissement ! Pour ce premier polar disponible en langue française, le qualificatif de roman noir serait préférable. Un coup de maître sous la plume de Jurica Pavicic : la littérature croate nous offre bien plus qu’une nouvelle affaire de disparition inquiétante ! Silva, la jeune et belle aux tenues aguichantes, est introuvable dans la bourgade de Misto. « Cet instant où elle a dit Allez, salut ! et fait virevolter sa robe vers la sortie, c’est la dernière fois qu’ils l’ont vue ». Vaines recherches, elle s’est volatilisée. Un jour peut-être, des décennies plus tard… Le talent de Pavicic ? D’un chapitre à l’autre de son imposant roman, orchestrer la tragédie familiale aux accents de la tragédie nationale, composer un sulfureux ballet où doutes et secrets intimes se brisent au fronton des fureurs collectives… La chute du mur de Berlin, la guerre des Balkans, la mort de la Yougoslavie.

Mate ne cesse de rechercher Silva, sa sœur jumelle. Aux quatre coins de la Croatie naissante, dans toute l’Europe dès que perce le moindre indice. Une quête qui s’avère bien vaine, l’une narguant toute réapparition, l’autre sombrant dans la dépression. Une famille, une cité, un état en perdition pour d’aucuns, en recomposition pour les autres lorsque le parfum des billets de banque supplante l’odeur des canons : affairisme immobilier, tourisme de luxe, plages bétonnées, mafias et nouveaux riches spéculant sur les atours de la côte dalmate… écrivain et scénariste reconnu en Croatie, Pavicic a le sens de la répartie et de la mise en scène. Des portraits superbement brossés, une intensité dramatique qui ne faiblit jamais, un phrasé élégant qui manie douceur et douleur avec le même doigté : voilà matière pour un prochain film à succès !

Comme pourrait le devenir ce désopilant Fils à maman, joliment troussé sous la plume de Véronique Mougin ! Une histoire de gamin tendrement couvé par une tyrannique mère, fermière de son état et peau de vache avec tous ses voisins… Madame Picassiette, l’héroïne de cette saga familiale en guerre ouverte avec son fils Charly ? « Une sorte de Geronimo en tablier à fleurs », commente l’auteure, « intimement liée à sa terre, prête à la défendre bec et ongles ». D’où sa colère et son entrée en résistance lorsque son rejeton, rêvant du prix Goncourt, entreprend la rédaction d’un livre qui égratigne la campagne de son enfance, Chandoiseau son village, ses quatorze habitants et ses trois chèvres… Véronique Mougin joue de la fourche et du stylo avec le même brio dans cette guerre des tranchées, parfois boueuse et pluvieuse entre mère et fils. Elle manie répliques et bons mots avec talent, ménage le suspens d’une intrigue à moult rebondissements. Un roman qui sent bon l’herbe mouillée et les pommiers en fleurs, une épopée campagnarde où l’humour le dispute à la tendresse, où bobos et néo-ruraux ont du mouron à se faire face à la vindicte paysanne.. à l’image d’autres mères d’écrivains célèbres qui fustigèrent les écrits de leur rejeton, qu’on se le dise et le lise, Jo la fermière se prépare à transformer sa verte chaumière en authentique poudrière. Jusqu’à ce que le bonheur soit enfin de retour dans le pré !

Du fils à maman aux enfants d’esclaves, une lecture follement enivrante que ces Manifestes ouvrant à des propos autrement gouleyants. Nourris d’allégresse et d’espoir, forts d’un regard lucide et d’une réflexion profonde : c’est bonheur que de lire d’un même souffle, pour la première fois rassemblés, ces six textes signés Glissant et Chamoiseau ! « La capacité d’indignation d’édouard Glissant tenait à la faculté de sa poétique d’être », écrit l’auteur de Texaco, « dans le même balan, une actualité et une vigilance ». Et les deux compères, devant l’inacceptable d’une loi mortifère ou d’une politique ségrégationniste, de s’exclamer « on ne peut pas laisser passer çà ! », de tremper alors leur plume au même encrier pour s’insurger, coucher sur le papier leurs envolées poétiques, laisser courir leur imaginaire à la rencontre de « l’être-au-monde » qui est mondialité et non mondialisation, relation et non oppression… Pour qu’advienne ce « devenir-Tout-Monde », comme l’atteste Patrick Chamoiseau dans la préface à ce revigorant recueil de paroles fécondes, pour qu’advienne « dans les saccages, les humiliations, les écrasements, les injustices immémoriales… le mieux-humain à tout le moins très éloigné de ce que l’Occident capitaliste détient de virulent en absolus et dominations » ! De L’intraitable beauté du monde surgie en 2008 à l’heure de l’élection de Barack Obama à cet ultime Manifeste pour les « produits » de haute nécessité, une envolée Caraïbe qui adoube l’archipel en continent, le créole en poétique universelle, l’esclave en humaine fraternité, l’étranger en tout-vivant.

Des paroles prophétiques que n’aurait certainement pas reniées Boris Vian, ce touche à tout de la création et de l’improvisation : littéraire, musicale, poétique, chansonnière ! Comme ses compères antillais, lui le trompettiste embouché au jazz afro-américain n’eut de cesse à réinventer le monde, provoquer le tout venant et bien-disant, s’insurger à l’encontre de tous les codes qui l’insupportaient. Nulle méprise, Vian ne se contente point d’aller cracher sur nos tombes, il s’obstine à vouloir ré-enchanter la vie, la sienne comme la nôtre. Avec les armes dont il fait bon usage : l’humour, la fantaisie, la dérision. « Son humour décapant n’a pas pris une ride », affirme Florian Madisclaire dans la préface à ce désopilant ça m’apprendra à dire des conneries ! Un petit recueil jubilatoire, à glisser dans toutes les poches, une recension de ces « mille et une facéties, mille et une merveilleuses conneries » dites ou écrites entre écume des jours et ratichon baigneur.

Après cette insolente balade en compagnie de Boris Vian, David Dufresne, quant à lui, nous propose « une virée avec Jacques Brel ». Pas n’importe où, à Vesoul très précisément, la cité de la valse-musette que chacun veut ou a voulu voir, allez chauffe Marcel, chauffe… Pour la quitter aussi vite parce qu’on n’a pas, ou plus, aimé la ville natale d’Edwige Feuillère, la préfecture de la Haute-Saône, non mais tout de même ! Si On ne vit qu’une heure, Dufresne prend toutefois son temps et multiplie les allers-retours sur les pas de son idole, de son maître chanteur. Qui conduit une véritable enquête policière à la recherche de celles et ceux qui auraient croisé les pas du natif de Bruxelles… Un alibi pour plonger dans ce qu’on appelle, parfois avec mépris voire condescendance, la France profonde, celle « des camions pizza, des usines oubliées et des centres-villes qui se recroquevillent des six heures du soir ». Un voyage en « terre brélienne », ces héros de l’ombre que chanta l’ami de Jojo et de maître Pierre, des ouvriers et paysans, bourgeois parfois sans le sou et commerçants de bistrots à la dérive que Dufresne entoure d’écoute et d’affection, autant d’hommes et de femmes au cœur brisé sur leurs ronds-points et pourtant brûlants toujours d’amour pour la Fanette ou la belle inconnue. Un regard original et tendre sur un Brel que l’on croyait pourtant bien connaître, un périple qui se clôt chez le regretté Marcel, l’accordéoniste de Vesoul, le grand Azzola.

De retrouvailles en retrouvailles, tandis que l’horloge ronronne au salon, il est des découvertes à peine croyables, l’histoire retrouvée d’un village français sous des planches de parquet ! Nous sommes au début des années 2000, les nouveaux propriétaires du château de Picomtal dans les Hautes-Alpes ont décidé de rénover leur demeure. Sous Le plancher de Joachim, apparaissent alors des inscriptions : le journal de bord du menuisier d’alors, narrant cent vingt ans plus tôt sa vie de labeur, ses soucis et ses amours, les cancans du village et les petits secrets des voisins. Le témoignage rare d’un homme du peuple, sans filtre ni interdit, à l’heure de l’arrivée du chemin de fer qui va bouleverser le quotidien des campagnes, quand sonne celle de l’avènement de la République. « Heureux mortel. Quand tu me liras, je ne serai plus », écrit Joachim Martin sur l’une des planches retrouvées. Une histoire incroyable qui refait surface et retrouve vie sous la plume de l’historien Jacques-Olivier Boudon qui la décrypte et la commente avec érudition et talent. Yonnel Liégeois

L’Eau rouge, de Jurica Pavicic, traduit par Olivier Lannuzel (éd. Agullo Noir, 384 p., 22€). Un fils à maman, de Véronique Mougin (éd. Flammarion, 352 p., 21€). Manifestes, d’édouard Glissant et Patrick Chamoiseau (coéd. La Découverte-L’institut du Tout-Monde, 166 p., 12€). Ça m’apprendra à dire des conneries, de Boris Vian (éd. 1001 Nuits, 120 p., 4€50). On ne vit qu’une heure, une virée avec Jacques Brel, de David Dufresne (éd. Du Seuil, 256 p., 19€). Le plancher de Joachim, de Jacques-Olivier Boudon (Folio histoire, 288 p., 8€10).

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Mulhouse, 60 têtes d’affiche !

Jusqu’au 17 août, soixante citoyen(ne)s s’affichent dans les rues de Mulhouse. Des portraits grand format, sans masque ni geste barrière… à l’initiative de La Filature, la scène nationale, pour saluer les habitants de la ville, épicentre de la pandémie en mars 2020.

Ils sont venus, ils sont presque tous là, les hommes et femmes mis en boîte par les trois photographes que la Filature de Mulhouse avait mandatés à leur rencontre… Souriants et rassemblés dans la grande salle du théâtre, heureux et fiers ensuite de découvrir le tirage photo qui leur est offert ! Des dizaines d’élus, cependant seuls soixante portraits affichés sur les panneaux publicitaires de la ville. Convoqués en studio, rencontrés dans leur salle de sport ou croisés dans la rue, ils se sont prêtés aux clics de Franck Christen, Léa Crespi et Aglaé Bory. Une aventure, humaine et citoyenne, originale où s’affichent des regards métissés et colorés, jeunes ou plus âgés.

« à l’heure de la crise sanitaire et du port du masque obligatoire, où l’on pourrait se laisser aller à oublier les visages, il nous a paru essentiel de convoquer la photographie », commente Emmanuelle Walter, la responsable des arts visuels à la Filature de Mulhouse. Et de faire appel alors à trois photographes pour produire une série de portraits de Mulhousiens dont la vie fut durement éprouvée à l’heure où la ville était l’épicentre de la pandémie… La scène nationale a l’habitude de solliciter ses concitoyens. Déjà, durant l’été 2020, elle lançait le projet « Lettre à ma ville » : témoigner de la crise de la covid, partager ses angoisses et ses espérances ! 150 personnes répondirent à l’appel et leurs écrits furent portés à la scène par le musicien Abd Al Malik. Sur grand écran en ce dernier jour de juin, les portraits défilent, ponctués par les « ho » et les « ha » de l’assistance : pour d’aucuns, mamie ou sans domicile fixe, c’est la première fois de leur vie qu’ils franchissent la porte d’un espace culturel, pour un grand nombre la première fois qu’ils sont ainsi mis à l’honneur.

« Une proposition hyper enthousiasmante », reconnaît la photographe Aglaé Bory. Originaire de Colmar, l’ancienne élève de l’école nationale de photographie d’Arles apprécie la réalisation de portraits, une façon pour elle de tisser des liens entre les paysages et les humains. « J’aime bien partir à l’aventure, me frotter au concret, je suis sensible à ce premier instant de la rencontre ». Déambuler dans les rues, découvrir l’espace que les passants empruntent et partagent… « Juste le temps de capter la lumière dans les yeux, de saisir le beau à l’angle d’une porte », la jeune photographe adore ! Avec cette envie aussi de parler, de se dévisager après ce temps de confinement, d’instaurer une relation de confiance en toute simplicité et gratuité… « Comme les mots dans un livre, la poésie se niche aussi là dans l’éphémère d’une pose », commente Aglaé Bory.

Une exposition à ciel ouvert qui remet l’humain au cœur de la cité. Qui invite chacun, un visage pour tout visa, à regarder et rencontrer l’autre, le voisin ou l’étranger. Yonnel Liégeois

« 60 portraits à Mulhouse » sur les panneaux Decaux de la ville et de l’agglomération, jusqu’au 17 août. Carte interactive pour visualiser où se situent les portraits sur le site de la Filature.

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Murkus et le théâtre palestinien

Jusqu’au 25/07 à la Chapelle des Pénitents Blancs, à 14h et 19h, le metteur en scène et auteur Bashar Murkus propose Le musée. Une première, pour une œuvre palestinienne, dans le In du festival d’Avignon. Un geste artistique et politique fort.

Avec une vingtaine de pièces à son actif, Bashar Murkus ouvre une brèche dans l’invisibilité du théâtre palestinien. Dans Le musée, un homme est incarcéré depuis sept ans, il attend son exécution. Il a attaqué un musée – dans une ville que l’on ne situe pas – où il a tué 49 enfants et leur enseignante. à son dernier repas, il a convié l’enquêteur qui l’a interrogé. Le dialogue qui s’engage entre les deux protagonistes, et dissèque le passage à l’acte dans la terreur, est saisissant. Le jeune et talentueux metteur en scène palestinien invite à une réflexion dialectique sur la violence dans une forme rapprochée et dérangeante. Né en 1992, il a fondé le Théâtre indépendant Khashabi en 2015 à Haïfa. Entretien

Marina Da Silva – Pour la première fois, un metteur en scène palestinien est présent dans le In d’Avignon ! Vous serez également au Théâtre de la Ville à Paris, en novembre prochain, avec Hash. On connaît les difficultés de la création palestinienne dans un contexte d’occupation et de déni de citoyenneté. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Bashar Murkus – J’ai pu me former au théâtre à l’université ou avec des artistes. Notamment avec François Abou Salem – j’étais encore un enfant –, fondateur du Théâtre national palestinien à Jérusalem. En 2014, j’ai monté au Théâtre Al-Midan, à Haïfa, où je vis et travaille, le Temps parallèle, qui évoquait la figure de Walid Dakka, alors le plus ancien prisonnier politique détenu en Israël. Cela a fait l’effet d’une déflagration, provoqué la suppression des subventions du ministère de la Culture et de la municipalité et la fermeture du théâtre. Mais cela a aussi montré la peur et la crainte du gouvernement israélien à l’égard de la culture et de l’art palestiniens. Avec cette pièce, la représentation sortait de la salle vers la rue et ses enjeux étaient posés dans l’espace public. À partir de là, avec d’autres artistes, nous avons créé le Théâtre Khashabi pour pouvoir travailler librement, indépendants financièrement et politiquement. Pour nous, l’art et le théâtre ont un rôle à jouer dans la construction de la conscience individuelle.

M.D-S. – On ne peut situer dans quelle ville ou pays se déroule l’attaque terroriste et d’où sont les protagonistes du Musée. Pourquoi ?

B.M. – Je n’ai surtout pas voulu ramener la pièce au conflit israélo-palestinien. Nous ne voulons pas délimiter notre champ de création et de réflexion. Ici, ce n’est pas l’attaque terroriste qui est l’enjeu de la pièce, mais plutôt comment on définit le terrorisme. On interroge les conditions du point de bascule. Les protagonistes sont à deux pôles contradictoires et opposés. Mais ces deux pôles impactent notre vie quotidienne et nous font nous interroger – philosophiquement et politiquement – sur le pouvoir. Il nous faut trouver un sens à cette violence qui, aujourd’hui, traverse toute l’Europe. Je m’intéresse aux sujets contemporains qui amènent les spectateurs devant des questions humaines, politiques et artistiques. Cela place le spectateur – de façon symbolique – dans une position de mise en danger.

M.D-S. – Ce qu’on a appelé « la révolte de Jérusalem » a embrasé toute la Palestine. Qu’est-ce que ce moment a représenté pour vous ? Vous inspire-t-il théâtralement ?

B.M. – Je travaillais en Allemagne à ce moment-là. Mais, bien sûr, j’ai pu prendre la mesure de l’historicité d’un tel événement et, dès mon retour, observer ce qui était changé. Cela a montré l’unité du peuple palestinien qui se révoltait dans toute la Cisjordanie et à Gaza contre l’occupation sous toutes ses formes. À Haïfa, nous avons vu au grand jour se déployer le racisme contre les Palestiniens, qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Bien sûr, humainement, le prix à payer est considérable, mais c’est une victoire symbolique très importante. En tant qu’artiste, je ne peux pas écrire tant que je ne maîtrise pas encore l’analyse de la situation. Peut-être ultérieurement… Mais, sur le terrain, nous avons vu se mettre en œuvre de nouveaux processus d’entraide et de solidarité. Propos recueillis par Marina Da Silva

Jusqu’au 25 juillet, à la chapelle des Pénitents-Blancs. Les 18 et 19 novembre, au Théâtre des 13 Vents à Montpellier, puis tournée internationale. Hash au Théâtre de la Ville, du 23 au 27 novembre.

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Peer Gynt sort du bois !

Jusqu’au 1er août, au Théâtre du Peuple de Bussang (88), Anne-Laure Liégeois propose Peer Gynt, la pièce d’Henrik Ibsen. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice ! Avec une bande de comédiens, amateurs et professionnels mêlés, réjouissante et virevoltante à l’image de leur héros au tempérament controversé.

Dans notre imaginaire, s’imposent en mémoire les images d’un Peer Gynt flamboyant. Interprété par la troupe de la Comédie Française en 2012 sous la verrière du Grand Palais à Paris, dirigé par Eric Ruf avec un époustouflant Hervé Pierre dans le rôle-titre… Dix ans plus tard, la magie opère de nouveau ! Dans la cathédrale de bois de Bussang dédiée aux arts vivants, « Pour l’art et pour l’humanité », la metteure en scène Anne-Laure Liégeois relève le défi avec intelligence et talent. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice… Comme le héros qui vagabonde d’un monde à l’autre, du royaume des trolls aux empires esclavagistes, le regard du spectateur erre entre rêve et réalité. De l’univers fantaisiste à la question existentialiste dont jamais Peer Gynt ne se départit : qui suis-je ? Comment devenir et rester moi-même, au gré des fluctuations de la vie ?

Du début à la fin de l’œuvre d’Henrik Ibsen, l’interrogation est lancinante. « Tu n’es qu’un bon à rien, fainéant et menteur », tempête la mère de Peer aux premières répliques, « je deviendrai riche et roi, tu seras fier de moi », rétorque le fils avec gouaille et conviction. Lui, l’enfant du peuple, fils de paysan miséreux, n’aurait-il donc pas droit de rêver à plus humaine condition, à un avenir dépouillé de ses guenilles et de la faim au ventre ? Ibsen sait de quoi il parle, il connaît bien cette campagne norvégienne en cette fin de XIXème siècle, lui le révolté abreuvé des idéaux révolutionnaires de la France de 1848. Il est aussi nourri de la littérature scandinave populaire enracinée dans les contes et légendes, dans les histoires de trolls et de figures fantasmagoriques. Per Gynt ? Le Don Quichotte nordique en quête de lui-même par monts et glaciers, vallées et forêts.

Un homme aux nobles idéaux qui bouscule les convenances, se moque des pouvoirs en place comme ce ridicule roi des trolls, vit dans l’instant au risque d’y perdre son âme, toujours en instance de rachat à chaque trahison et défection… Un être au tempérament complexe, certainement responsable mais pas forcément coupable, pétri de contradictions, jamais oublieux de ses rêves d’amour et d’humanité, pourtant sujet aux pires exactions pour atteindre son inaccessible étoile : se jouer de Solveig sa bien-aimée, faire commerce d’esclaves, se complaire de la mort des autres pour sauver sa peau… Ibsen nous entraîne sur ce chemin initiatique que tout humain se doit d’emprunter : au cœur de nos utopies et convictions, n’avons-nous jamais fauté ou trahi, saurons-nous jamais fauter ni trahir ? La vie n’est peut-être jamais un long fleuve tranquille.

Comme pour exorciser le dilemme, deux Peer Gynt foulent les planches de Bussang. L’un jeune l’autre adulte, Ulysse et Olivier Dutilloy, le fils et le père… Tous les deux habités par leur personnage, criants d’humour et de vérité, maniant drame et fantaisie sans vergogne, la parole ingénue du jeune intrépide face au regard attendri du patriarche désabusé. Les deux, à tour de rôle, se jouant d’un étrange praticable, mystérieux embarcadère pour passer d’un monde à l’autre, naviguer d’un continent l’autre. Peer Gynt ? Une histoire de famille au final, d’une génération l’autre… Celle d’une mère et de son fils, d’un amant et de sa belle, une affaire de reconnaissance et de transmission quand des parents songent à un avenir autre pour leurs enfants.

Sur le plateau de Bussang, la troupe s’en donne à cœur joie. Amateurs et professionnels comme le veut la tradition du lieu, tous excellents, Anne-Laure Liégeois les conduisant de cour à jardin de main de maître… Pas d’artifices, seul un oignon à peler pour illustrer la fuite du temps, une grande louche pour soupeser la valeur d’une vie, quelques tentures pour imager le parcours du combattant, la nudité du décor pour exhaler la tendresse des sentiments.

à l’heure où les lourdes portes du fond de scène s’ouvrent pour laisser le héros déchu disparaître dans les bois, la nostalgie nous surprend. « Ici, je respire librement dans le vent qui souffle. Ici, on entend le sapin murmurer. Ici, je suis chez moi », confesse Peer Gynt. Ici, pour si bon Festin, nous étions chez nous. Ici, invités à la table de Bussang, vous serez chez vous. Yonnel Liégeois, Christophe Raynaud de Lage pour les photos.

Jusqu’au 01/08, du jeudi au dimanche, 15h. Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

à voir aussi :

– Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, du 24/07 au 04/09, chaque week-end à 12h00. De Stig Dagerman, avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen pour la création musicale. Un oratorio électro-rock, un texte court et de grande beauté : un hymne à la vie, une ode à la liberté ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang, le directeur du Théâtre du Peuple lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Y.L.

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Axel Kahn, au bout du chemin

éminent généticien et cancérologue, homme de science et de conscience, Axel Kahn est décédé le 6 juillet. Sur son blog et au micro de France Inter, il avait livré publiquement son état de santé, surtout son regard face à la mort. Souriant et serein, interpellant.

L’attitude face à la mort lorsqu’elle n’est pas d’actualité est très diverse selon les êtres.

La plupart des gens jeunes en exorcise jusqu’à l’idée, ce qui constitue une mesure d’auto protection efficace. Cette insouciance de la mort est à peine entamée par les deuils des anciens, rangés dans une autre catégorie que les vivants.

Certains à l’inverse vivent dans la terreur de la camarde qui jette son ombre sur leur vie entière.

Les métiers de la mort ( pompes funèbres, fossoyeurs, notaires…) la banalisent et s’en dissocient en général. De même les soignants et médecins. Je suis dans ce cas, la mort m’est habituelle depuis si longtemps, elle ne m’obsède pas.

Il n’empêche, j’ai depuis longtemps la curiosité de ce que sera mon attitude devant la mort. Il y a ce que l’on désire qu’elle soit et ce qu’elle est. Des croyants sincères qui ne doutent pas du royaume de Dieu sont submergés par la terreur lorsqu’elle s’annonce.

Tel n’est pas mon cas. Je vais mourir, bientôt. Tout traitement à visée curative, ou même frénatrice, est désormais sans objet. Reste à raisonnablement atténuer les douleurs. Or, je suis comme j’espérais être : d’une totale sérénité. Je souris quand mes collègues médecins me demandent si la prescription d’un anxiolytique me soulagerait. De rien, en fait, je ne ressens aucune anxiété. Ni espoir – je ne fais toujours pas l’hypothèse du bon Dieu -, ni angoisse. Un certain soulagement plutôt.

La mort me laisse impassible, je la nargue. J’ai plus de difficulté à mépriser la douleur mais ma résistance est grande. Alors, je me prêterai bien entendu aux traitements pour l’atténuer, pour ralentir le mal. Ce n’est cependant pas là mon objectif principal. L’itinéraire ultime d’une vie, si elle est raisonnablement préservée de la souffrance intolérable qui annihile la volonté, n’est pas le moins intéressant. J’y pensais, j’y suis, curieux de vérifier, comme je l’ai écrit, qu’il est possible “d’être humain, pleinement”, jusqu’au bout du chemin. Le temps étant compté, s’efforcer de faire de chacun de ses pas une action utile à ce qui vaut pour soi, utile aux combats menés, est un défi exaltant. Intéressant, ai-je dit, vraiment. C’est aussi un chemin que l’on parcourt seul, la marche solitaire ne me fait pas peur. Oscar Wilde disait vouloir faire de sa vie un chef d’œuvre. Ce fut globalement un échec. Peut-on de sa mort faire un chef d’œuvre ? Sans doute pas mais l’idée de le tenter m’effleure. Un chef d’œuvre pour moi, bien entendu, pour moi seul. Plus qu’une vanité, je vois dans la folie d’un tel défi l’exigence de n’avoir jamais la mort comme seul projet.

Selon moi, limiter la vie au désir de ne pas mourir est absurde. J’ai par exemple souvent écrit que lorsque je ne marcherai plus, je serai mort. Il y aura un petit décalage puisque je ne marche plus, mais il sera bref. Alors, des pensées belles m’assaillent, celles de mes amours, de mes enfants, des miens, de mes amis, des fleurs et des levers de soleil cristallins. Alors, épuisé, je suis bien.

Il a fallu pour cela que je réussisse à « faire mon devoir », à assurer le coup, à dédramatiser ma disparition. À La Ligue contre le cancer, j’ai le sentiment d’avoir fait au mieux. Mon travail de transmission m’a beaucoup occupé, aussi. Je ne pouvais faire plus. Je suis passé de la présidence d’un bureau national de La Ligue le matin à la salle d’opération l’après-midi. Presque idéal. Alors, souriant et apaisé, je vous dis au revoir, amis.

Axel Kahn

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De Ouagadougou à Nantes, les Récréâtrales

Avec les Récréâtrales, Nantes, la capitale de Loire-Atlantique, donne à voir la création d’Afrique de l’Ouest. Sous toutes ses formes, jusqu’au 2 juillet. Et réinventant, pour l’occasion, une grande fête populaire.

À Nantes, les Récréâtrales ne passent pas inaperçues. La métropole de la Loire-Atlantique a pris ses quartiers africains depuis le 22 juin, pour célébrer jusqu’au 2 juillet ce festival. Le plus innovant et pérenne de l’Afrique de l’Ouest, fondé en 2002 à Ouagadougou au Burkina Faso et dirigé par Aristide Tarnagda. L’ambitieux projet, qui s’inscrit dans le cadre de la saison Africa 2020, piloté avec Catherine Blondeau, directrice du Grand T et Nolwenn Bihan, directrice artistique du Théâtre universitaire, devait se décliner en décembre 2020. Son report à l’été, après la pandémie et le confinement, qui permet une reconfiguration des espaces en lieu d’accueil festif – notamment la reproduction de la mythique rue 9.32 de Bougsemtenga, quartier populaire où se déroulent les spectacles dans les cours familiales –, est aussi une histoire de solidarité et d’engagement. Cela se traduit également par un projet de coopération à la formation sur trois ans pour sept jeunes régisseurs africains.

Théâtre, danse, musique, lecture, poésie, palabres, créations et reprises sont au programme. Dont le sublime M’appelle Mohamed Ali, de Dieudonné Niangouna, ou Traces, de Felwine Sarr interprétés à fleur de peau et de voix par Étienne Minoungou. C’est Que ta volonté soit kin, du Congolais Sinzo Aanza, mis en scène par Aristide Tarnagda, qui en a fait l’ouverture en majesté avec une troupe panafricaine de près d’une dizaine de comédiens qui donnent à éprouver, entre violence et poésie, la vie quotidienne à Kinshasa. La pièce est reprise aux Ateliers Berthier, du 30 juin au 10 juillet.

Des femmes tout feu tout flamme

Dans Mailles, sa nouvelle création, qu’on verra aussi en tournée, Dorothée Munyaneza produit un véritable effet de souffle. Auteure, musicienne et chorégraphe née au Rwanda et installée en France, elle a beaucoup écrit sur la guerre et le génocide qui ont détruit son pays. Avec cinq autres danseuses, Ife Day, Yinka Esi Graves, Asmaa Jama, Elsa Mulder, Nido Uwera, elles explorent cette fois leur propre reconstruction et celle de toutes les femmes. Feu et flamme, elles disent, chantent, tracent des diagonales et des éclats comme des haïkus. S’emparent de la technique – dont le surprenant martèlement du zapateo – et de la transe.

Ensemble et uniques, elles composent et décomposent le geste et la respiration. Sur le plateau, dans la scénographie de Vincent Gadras et les lumières de Christian Dubet, pendent des tissus et des robes qui évoquent la mangrove. Aucune indication de lieu, si ce n’est l’évocation de l’exil qui appelle à la force et au combat. Le chant qui clôt cette magnifique performance, Gracias a la vida que me ha dado tanto, nous va droit au cœur et fait trembler notre épiderme.

Signalons encore, venue du festival Kinani de Maputo, Incendios, une version mozambicaine de la pièce culte de Wajdi Mouawad, transposée dans le cadre de la guerre civile – 1977-1992 – qui a déchiré le pays de Victor de Oliveira (donnée à la MC93 de Bobigny, du 3 au 6 juillet). Et deux autres créations chorégraphiques, O bom Combate de Edna Jaime et Let’s Talk de Janeth Mulapha, qui apportent un propos et un regard sur l’ancienne colonie portugaise dont la vitalité artistique demeure méconnue. Marina Da Silva

Les Récréâtrales : jusqu’au 2 juillet au Grand T (02.51.88.25.25), leGrandT. fr, et au TU-Nantes (02.53.52.23.80), Tunantes.fr

à voir aussi :

Jusqu’au 09/07, au Théâtre de la Tempête : Élémentaire. Seul en scène, Sébastien raconte son histoire : alors qu’il est comédien de métier, il fait sa première rentrée scolaire en tant que prof des écoles. Un tableau et un bureau pour tout décor, Sébastien Bravard conte son expérience authentique, ses peurs et ses doutes, ses joies et plaisirs aussi au contact de ces 27 têtes pas forcément blondes ! Dans la mise en scène de Clément Poirée, un texte qui gomme les aspérités au profit de l’intériorité, une interprétation toute en délicatesse et tendresse ! Au fil des semaines et des mois, entre prouesses pédagogiques et ratés de la photocopieuse, le déroulé d’une classe au quotidien quand la cloche sonne la fin de la récré ou l’heure des vacances d’été. Yonnel Liégeois

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Le Concombre tombe le masque

Le Concombre masqué ne quittera plus son cactus ! Son créateur, Nikita Mandryka, est décédé le 13 juin. Inventeur de personnages loufoques au langage irrévérencieux, il fut un des piliers de Pif et fonda l’Écho des savanes.

Les lecteurs de Pif s’en souviennent : pas une semaine sans se plonger dans les aventures du Concombre masqué. On avait beau avoir 6 ans, 7 ans, on ne comprenait pas tout, mais quelque chose dans cet univers à la fois étrange et familier, loufoque et inventif, nous fascinait. Ce n’est que plus tard qu’on comprit combien ce Concombre – et ses potes de la bande dessinée d’à côté de la Jungle en folie – était un personnage irrévérencieux, capable de nous faire croire aux « bananes volantes », qui nous parlait d’araignées au plafond et prononçait, d’un ton docte : « La prochaine fois que j’entendrai des éléphants jouer dans le grenier… je descendrai à la cave jouer aux dominos ». V’lan ! prends ça dans les dents !

Nikita Mandryka est né à Bizerte, en Tunisie, en 1940. Son nom n’a rien de tunisien, il sonne même très russe. Normal, ses parents étaient russes, son père était resté fidèle au tsar et, comme beaucoup de « Russes blancs », il émigra vers d’autres cieux. Enfant, Mandryka conçoit un journal entièrement fait à la main, Super Digest, qui raconte des histoires de western et de science-fiction, huit pages qu’il fait vendre par son épicier. La famille s’installe ensuite au Maroc, près de Ouarzazate (Ouarzazate et mourir aurait pu être de lui), puis à Lons-le-Saunier. En 1958, Nikita a 18 ans et monte à Paris. Il est admis à l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques). Diplôme en poche, il ne sait pas, dit-il, « quoi faire en film. Après (s)on analyse, (il a) compris qu’(il) avai(t) choisi le cinéma pour (s)e faire (s)on propre cinéma ». Adieu cinoche, retour à la case BD.

En 1964, il collabore au journal Vaillant (l’ancêtre de Pif) et crée le Concombre masqué, un légume comme son nom l’indique, qui habite un cactus en forme de blockhaus quelque part dans le désert. Ses expressions favorites ? « Bretzel liquide ! » et « Rhône-Poulenc nationalisé ! ». La cucurbitacée ne se contente pas de jurer. Elle commente l’actualité – on est en plein gaullisme triomphant – et rétablit la justice, à l’égal d’un Spider-Man ou autre sombre héros. Le Concombre a beau habiter le désert, celui-ci est peuplé de « tromp’la mort » qui troublent régulièrement ses « siestouzes » ; on y croise des « sauterelles-langoustes », le « moine des sables », les peu recommandables frères Vini, Vidi et Vici, « blousons noirs champêtres » mais aussi le pirate « Ali Gator », le « Poireau besogneux »…

Son inspiration relève de la lecture de Lewis Carroll comme lorsqu’il utilise le mot « slictueux » venant directement d’un poème en mots-valises de l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Nourri de surréalisme, il fait descendre la philosophie et l’absurde dans l’univers du cocasse. Dès sa première apparition, on questionne le Concombre : « Qui êtes-vous ? »  « Je ne sais pas, je suis masqué ». Il mêle Héraclite et Verlaine en parlant du légume « fabumeux » qui était toujours lui-même et cependant avait changé : « Tout change tout passe, la vie est un grand ruisseau ». En 1965, Mandryka entre à Pilote, où il crée la série des Clopinettes, qui font écho aux gags de Rubrique-à-brac de son copain Gotlib. Il y recrée également les aventures de son Concombre masqué. Mais, en 1972, Goscinny lui refuse une planche. Adieu Pilote.

Avec ses amis Gotlib et Claire Bretécher, il fonde  l’Écho des savanes où il créé les Aventures de Bitoniot, et de nouvelles histoires du Concombre. Il restera toujours fidèle à ses premières amours,  Pif, participant à toutes les tentatives de ressortie du magazine, puis se tournera vers la peinture dans ses dernières années. Il passera par l’abstraction pour approfondir les rapports de la forme et de la couleur, pour revenir à la figuration, comme une création de mondes qui semblent réels. Marie-José Sirach

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Danser la vie à la Ville

Dans ses divers espaces (Cardin, Les Abbesses), il s’en passe des choses au Théâtre de la Ville (75) ! Emmanuel Demarcy-Mota, son directeur, s’empare de la réouverture des lieux culturels pour proposer un programme artistique puissant et réjouissant jusqu’en juillet. Tour d’horizon

Dans la Marche des éléphants, Miguel Fragata invite enfants et adultes à une méditation sur le thème de la mort qu’il compose avec philosophie et poésie. Le metteur en scène et comédien portugais, qui a fondé à Lisbonne la compagnie Formiga atomica (Fourmi atomique) avec Inês Barahona, l’auteure de ce très joli texte qu’il dit en français avec un accent suave, est un conteur-né. Il installe immédiatement une relation de complicité avec la salle, qu’il va emmener en voyage à Thula-Thula, en Afrique du Sud, créant des paysages et manipulant une foule d’objets et de figurines sous des espaces de tulle.

La mort n’est pas effrayante

On y découvre Laurens, un Européen tombé amoureux du pays et fasciné par les éléphants auquel il se consacre entièrement. On y apprend tout de ces puissants animaux qui vivent en collectivité et dont « les bébés passent deux ans dans le ventre de leur mère avant de naître ». Laurens tentera d’en sauver un dont les pattes ne le portaient pas. Sans y parvenir. Puis, quand ce sera à son tour de s’en aller, les trente et un éléphants du troupeau viendront veiller deux jours et deux nuits à la porte de sa maison, sans boire ni manger : « la vie continue », dans la jungle, la mort en fait partie. Elle n’est pas effrayante et on peut la regarder en face.

Chorégraphies du Portugal et d’Italie

Ce conte philosophique, qui se jouait jusqu’au 30/05 à l’espace Cardin, est l’un des cinq spectacles auxquels ont été réduits les Chantiers d’Europe. Les autres, de la danse d’Italie et du Portugal, auront lieu aux Abbesses entre le 16 juin et le 21 juillet. Un exploit qu’il a fallu construire contre la pandémie, qui avait conduit à l’annulation des Chantiers 2020, alors qu’ils sont une plateforme extrêmement importante pour la jeune création européenne. Pour Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’automne, « l’art et les artistes sont essentiels » et cela veut dire s’emparer de la réouverture des théâtres à pleines mains.

Israel Galvan, virtuose du flamenco

Jusqu’au 18/07, en partenariat avec Africa 2020 et d’autres scènes, on découvrira des spectacles et expositions d’artistes originaires du continent africain : Faustin Linyekula, Ballaké Sissoko, la compagnie Blonba, Aristide Tarnagda ou Dorothée Munyaneza… À ces temps forts d’Europe et d’Afrique, jusqu’à fin juillet viendront s’ajouter d’autres rendez-vous chorégraphiques exceptionnels : Israel Galvan, virtuose du flamenco, qui réinvente El Amor brujo (l’Amour sorcier) de Manuel de Falla avec une chanteuse et un pianiste, Anne Teresa de Keersmaeker et Pavel Kolesnikov pour les Variations Goldberg, BWV 988, sur la musique de Jean-Sébastien Bach, le Ballet national de Marseille ou la danse hip-hop de Johanna Faye et Saïdo Lehlouh…

« Définir ce qui fait notre humanité »

Enfin, Emmanuel Demarcy proposera au musée d’Orsay une création d’après les Animaux dénaturés et Zoo de Vercors, du 8 au 10/07 dans le cadre de l’exposition « Les origines du monde. L’invention de la nature au XIX siècle » programmée jusqu’au 19/07. Il cherchera, avec son équipe d’artistes et de collaborateurs scientifiques, à « définir ce qui fait notre humanité » et à entrevoir le XXI e siècle à partir du traumatisme de la pandémie mondiale. Y sont également annoncés Microcosm de Philippe Quesne, du 10 au 19/06, et des conférences performées d’Isabella Rossellini autour de Darwin les 3 et 4/07. Marina Da Silva

Théâtre de la Ville. Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, 75008 Paris (tél. : 01.42.74.22.77). Programme complet à retrouver ici

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L’écrit et la vie

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

L’association qui ouvre cette séquence touche le domaine de la santé et de la vie, mais aussi de la fin de vie, via l’écriture. Sujet délicat que d’aborder la maladie grave auprès d’adultes mais aussi d’enfants sans être pris de peur, voire de frayeur. Depuis son siège de Dôle, Traces de vie envoie des biographes dans les hôpitaux de la région.

Depuis 2011, l’association accompagne des personnes en fin de vie, personnes âgées ou atteintes de maladies, enfants en soins palliatifs ou gravement malades, dans l’écriture de leur récit personnel. Elle intervient sur la région Bourgogne Franche-Comté en services de gériatrie, dans les unités d’oncologie-hématologie pédiatriques ou adultes, dans les EHPAD, en maisons de fin de vie et à domicile. Pour cela, une des deux biographes de l’association se déplace auprès de la personne et intervient sur une dizaine de séances d’écoute souvent réparties sur 2 à 3 mois. Le récit est retranscrit avant d’être imprimé en une dizaine d’exemplaires, remis à la famille et aux proches.

Traces de vies ambitionne maintenant d’intensifier ses actions, en région et au plan national, afin d’accompagner plus de personnes dans la rédaction de leur récit personnel : recruter des biographes bénévoles et assurer leur formation, sensibiliser plus de structures hospitalières ou d’accueil. L’objectif ? Offrir à toutes et tous l’opportunité de laisser à leurs proches un témoignage de leur vie, sur son ensemble ou sur un moment particulier. Il permet également de lutter contre l’isolement social, de travailler sur l’estime de soi, de bénéficier d’un moment de répit psychique qui sort de la routine des soins. Philippe Bertrand

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Angela Davis, la traque

Au travers d’une plongée dans l’Amérique des années 1950 à 1970, Traquée raconte en bande dessinée l’incroyable épopée d’Angela Davis et son combat pour les droits civiques. Pas vraiment de l’histoire ancienne.

Birmingham, Alabama, quartier de Dynamite Hill, une nuit de 1949. Une petite fille noire étreint sa peluche. Crocs acérés, une meute de loup a surgi dans sa chambre. « Ce n’est qu’un cauchemar, les monstres n’existent pas », rassure son père. À travers les persiennes, on perçoit pourtant le vrombissement d’une voiture, bien réelle cette fois-ci. Son conducteur est coiffé de la capuche du Ku Klux Klan.

Pour narrer le combat d’Angela Davis, féministe, militante communiste et membre active des Black Panthers, l’auteur Fabien Grolleau s’est affranchi d’une stricte chronologie pour superposer divers tableaux de la vie de celle qui deviendra une icône mondiale des droits civiques. Dans Traquée, l’enfance y est décrite en uppercuts : à l’heure des jupes plissées et des rubans joliment glissés dans les cheveux, l’insouciance se fracasse contre la hargne d’une police devant laquelle il faut baisser les yeux, le spectacle de la maison des voisins incendiée par le Klan. Lynchages, exécutions, racisme systémique … La petite Angela Yvonne Davis grandira, le sentiment d’injustice chevillé au corps, dans un pays shooté aux slogans de carton-pâte glorifiant l’American Way of Life.

Les auteurs ont fait le choix de se focaliser sur un épisode particulier de la vie d’Angela Davis : la traque, l’arrestation, puis l’acquittement de celle qui fut l’une des dix personnalités les plus recherchées par la FBI dans les années 70, après qu’elle ait été accusée d’avoir fourni des armes lors une prise d’otages sanglante visant à libérer un membre des Black Panthers condamné à la prison à vie à l’âge de 17 ans pour un vol de 70 dollars. « J’ai souhaité décrire des années 70, loin de l’imagerie hippie Flower Power qu’on en a habituellement », explique le scénariste Fabien Grolleau. « Le sujet de ce projet est de montrer l’échec des dominants tout-puissants à écraser cette femme noire, féministe et communiste ».

Le dessinateur Nicolas Pitz use, quant à lui, d’un camaïeu de couleurs chaudes, tantôt sombres, tantôt rougeoyantes en écho aux exactions commises par le Klan. Des tons vifs et flamboyants qui rendent aussi hommage à la puissance de feu des mobilisations de soutien envers Angela Davis, devenue une égérie mondiale à Paris, Berlin, Cuba ou en Somalie. Dans ses vignettes parfois très chargées en personnages, se télescopent nombre d’acteurs de cette période clé de l’histoire, le président Richard Nixon, l’écrivain James Baldwin, le révérend Martin Luther King et même un certain Ronald Reagan, alors gouverneur de Californie, qui fera licencier Angela Davis de son poste d’enseignante à l’université de San Diego. Percutant, l’album se mue sur la fin en un passionnant jeu de miroirs questionnant une Amérique contemporaine plus que jamais en proie à ses vieux démons. Eva Emeyriat

Traquée, de Fabien Grolleau et Nicolas Pitz (Éditions Glénat, Coll. Karma, 152 p., 22€)

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Bach, avec perte et fracas…

Engager des recherches à finalité précise conduit  parfois sur des chemins détournés où se nichent de précieuses pépites ! Tel fut notre cas, en parcourant les archives du 1-hebdo, plus précisément le n°100 en date de 2016. En illustration d’un dossier à la une, « Culture, le grand sacrifice » (déjà !), un magnifique texte de la romancière Irène Frain. Chantiers de culture ne résiste pas au plaisir de l’offrir à ses lectrices et lecteurs. Yonnel Liégeois

QUAND BACH FIT UNE ENTRÉE FRACASSANTE

DANS NOS 30 MÈTRES CARRÉS…

Notre famille occupait l’extrémité gauche de la longère. Sept personnes dans trente mètres carrés. À l’autre bout de cette ferme égarée à la lisière de la ville et lotie en appartements, le sort des Jaffré était encore moins brillant. Ils étaient neuf, eux, à s’entasser dans leur deux-pièces. Dont ma meilleure amie, Soisik. Nous avions le même âge, treize ans. Depuis toujours, nous partagions tout, la cour de la longère, les jeux, les bancs de l’école, l’arrivée surprise des derniers-nés – trois chez elle, deux chez nous.

Entre nos bouts de maison vivaient deux voisins repliés chacun dans une pièce unique, un retraité constamment alité et un clone de Madame Rosa qui passait ses journées à dévorer des romans-photos. Donc pour nous séparer, Soisik et moi, quinze mètres à tout casser. Et pourtant, depuis quelques mois, je sentais qu’une force irrésistible commençait à nous éloigner. Un jour, Soisik m’avait annoncé qu’elle quitterait le lycée à la fin de l’année : « Mes parents disent que je ferais mieux d’apprendre un métier. De toute façon, je suis comme eux, j’aime pas lire ». Ça m’avait interloquée : comment vivre sans lire ? J’avais cru qu’elle me provoquait. Je n’avais pas répondu.

Mais elle disait vrai, et l’incident qui me le révéla fut d’une brutalité inouïe. Comme chaque soir, ma mère nous avait servi le dîner dans la cuisine à dix-neuf heures pile. Le repas s’achevait, mon père avait allumé la radio. Dehors, il faisait nuit noire. Et sans doute froid : la vitre de la porte qui donnait sur la cour était couverte de buée. Soudain, des pleurs et des cris ont déchiré la nuit. Puis une grêle de coups s’est abattue sur la vitre.

Je revois ma mère effacer la buée. Aussitôt, trois têtes ruisselantes de sang jaillissent du noir : Soisik et ses plus jeunes sœurs. Ma mère déverrouille la porte. Soisik sanglote : « Mon père est saoul, il nous a tabassées avec des bouteilles et ma mère a fichu le camp avec le bébé… ».

La mienne, de mère, bondit sur les petites. Elles saignent beaucoup mais les entailles sont superficielles. Elle les tamponne de mercurochrome puis se tourne vers moi : « Maintenant, tu les emmènes dans la chambre, tu sors un livre et tu leur lis une histoire… ».

La radio marchait toujours. Soudain, mon père a tendu l’oreille et sa voix a recouvert celle de ma mère : « Tais-toi ! On a assassiné Kennedy ! ». Ça n’a pas démonté ma mère, elle a continué à me houspiller : « Fais ce que je dis ! ».

Je me suis exécutée. De l’armoire que je partageais avec mes sœurs, j’ai extrait le cadeau que j’avais reçu au Noël précédent : une version superbement illustrée de l’Iliade et l’Odyssée. Éditions des Deux Coqs d’or, je m’en souviens encore. J’ai choisi de raconter l’Odyssée : des deux histoires, c’était ma préférée. Je la connaissais par cœur.

C’est donc ainsi qu’on a passé le soir de l’assassinat de Kennedy, les filles Jaffré et moi : sur un coin de mon lit, en compagnie d’Ulysse, de Circé, du Cyclope et de Nausicaa. Je me revois tourner les pages du livre, pointer une illustration puis résumer l’épisode. Soisik avait dû entendre parler d’Homère en sixième mais elle ne semblait pas s’en souvenir : comme ses trois sœurs, elle m’écoutait bouche bée. Pour un peu, je me serais prise pour Homère. 

Mais un inconnu a surgi, qui m’a empêchée de finir l’histoire. Il venait récupérer Soisik et ses sœurs. Mes parents ne m’ont jamais rien dit de lui, sinon qu’il avait appelé les flics, qui avaient aussitôt expédié l’alcoolique en furie à l’hôpital.

Deux jours plus tard, j’ai eu une angine carabinée. Et par conséquent tout loisir, au fond de mon lit, de me repasser le film de cette soirée où s’étaient rejointes la violence de Dallas et celle de la maison d’à côté. Du coup, je n’ai pas été longue à saisir ce qui nous éloignait, Soisik et moi, depuis quelque temps, alors même que nous vivions côte à côte et que nos parents étaient issus des mêmes milieux déshérités.

Nos maisons, en réalité, étaient depuis longtemps séparées par une frontière invisible. Chez Soisik, c’était le consentement au malheur, à l’ignorance, à l’incuriosité. Mes parents, au contraire, croyaient à un mieux et ils avaient trouvé comment l’atteindre : grâce à ces quelques billets que je les voyais mettre de côté chaque début de mois, de quoi nous offrir des magazines, des cartes de bibliothèque, l’inscription au cours de musique de la mairie, jusqu’à la location d’une flûte traversière pour l’une de mes sœurs – ainsi Bach fit-il une entrée fracassante dans nos trente mètres carrés. Du moment que c’était gratuit ou pas trop cher, ils prenaient tout, la chorale catho de l’aumônier du lycée comme le « cinéma éducateur » à deux balles la séance organisé par les communistes. Et nous, les enfants, de ce festin de l’esprit, on se gavait, sans en laisser une miette. La culture, pour moi, c’est toujours cet appétit-là, quotidien, insatiable. Mais aussi, depuis cette soirée tragique, le désir de conduire les prisonniers de la maison d’en face à franchir la frontière invisible qui les sépare de la table du banquet. Irène Frain

Irène Frain, sortie de rien…

« Vous qui êtes sortie de rien », l’interpelle un journaliste ! Outre l’indécence du propos, la violence de l’affirmation… « Quel rien ? La misère qui fut celle de mon père ? », s’interroge Irène Frain. Sa réponse : la publication de Sorti de rien en 2013, le récit de la vie de son père. « Le combat d’un Breton « sorti de rien » : combien sont-ils encore, sur la planète, à vouloir sauver comme lui le seul trésor qui vaille : la dignité ? »

La gamine, petite bretonne née pauvre en lisière de Lorient, agrégée de lettres, acquiert la notoriété dès son premier roman, Nabab, qui  narre l’incroyable destin de René Madec, ce petit mousse breton devenu nabab en Inde. Depuis lors, suivront moult publications, documents, récits ou romans. Admiratrice de Julien Gracq, acquise à la cause des femmes, elle publie en 2012 son très remarqué  Beauvoir in Love, en 2015 Marie Curie prend un amant. Irène Frain est lauréate du Prix Interallié en 2020 pour Un crime sans importance, l’histoire tragique de sa sœur assassinée dans son pavillon de banlieue. Elle collabore régulièrement à l’hebdomadaire Le 1.

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Palestine, un peuple et son théâtre

Chercheure à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), Najla Nakhlé-Cerruti publie L’Individu au centre de la scène. Trois pièces contemporaines qui donnent à voir la puissance poétique de la création sous occupation israélienne.

L’Individu au centre de la scène. Trois pièces palestiniennes, choisies par Najla Nakhlé-Cerruti (Éd. Presses de l’Ifpo, poche bilingue, 15€).

On a trop rarement l’opportunité de voir du théâtre palestinien. Et guère davantage de pouvoir en lire, la plupart des pièces étant jouées, et éventuellement écrites a posteriori. Avec la traduction de trois pièces contemporaines emblématiques, Dans l’ombre du martyr (2011) de François Abou Salem, le Temps parallèle (2014) de Bashar Murkus et Taha (2014) d’Amer Hlehel, Najla Nakhlé-Cerruti donne à voir la puissance de sa créativité. Chercheure à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), rattaché aux Ministère des affaires étrangères et au CNRS, elle mène également un programme autour des archives du dramaturge François Abou Salem, « Palestinien d’origine française ». Dans l’ombre du martyr est sa dernière pièce, écrite juste avant son suicide, qui témoigne de son mal-être et de la violence de l’occupation israélienne.

Fondateur, en 1977, à Jérusalem-Est, de la première troupe professionnelle, El Hakawati (le conteur), qui, sept ans plus tard, en 1984, deviendra le Théâtre national palestinien, François Abou Salem aura œuvré à son rayonnement en Palestine et au niveau international. Tout comme le metteur en scène également disparu Adel Hakim qui, avec Antigone (prix du Syndicat de la critique, meilleur spectacle étranger en 2012) et Des roses et du jasmin (2017), aura contribué à son ancrage.

Si la création palestinienne ne peut être détachée de son contexte de production, elle est souvent une forme de contestation et de résistance. Elle est aussi poétique et esthétique, elle guide la mise en écho des pièces présentées. « Monodrame polyphonique », Dans l’ombre du martyr met en jeu l’histoire de deux frères, dont l’un a échoué dans ses études de médecine, et l’autre, mort dans une opération-suicide lors de la première Intifada, accède au statut de « héros national », créant une dissociation psychique chez celui qui lui survit.

Marina Da Silva

L’Individu au centre de la scène. Trois pièces palestiniennes, choisies par Najla Nakhlé-Cerruti (Éd. Presses de l’Ifpo, poche bilingue, 15€).

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Éric Sadin, 5G et mutations

Philosophe, écrivain et enseignant, Éric Sadin est l’auteur de L’Ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun. Une exploration des mutations décisives liées aux évolutions technologiques et numériques de notre époque. Entretien

 

Dominique Martinez – Quel modèle de société préfigure le déploiement de la 5G actuellement défendu par le gouvernement?

Éric Sadin – Ce modèle de société est à l’œuvre depuis longtemps. Nous en atteignons juste un nouveau seuil, du fait d’une plus grande rapidité des connexions permise par la 5G. Les gens, du reste, auraient pu aussi bien se mobiliser contre la 3G ou la 4G, car cela signifiait, à chaque fois, une augmentation du rayonnement électromagnétique. Un sursaut a lieu maintenant, au début de ces années 2020. Elles constituent donc un marqueur temporel d’une prise de conscience partielle des excès et des dérives d’une industrie numérique qui ne cesse de s’immiscer dans nos existences individuelles et collectives. Cela s’inscrit dans une histoire qui est déjà à l’œuvre depuis une quinzaine d’années : celle de l’extension des services via des systèmes numériques. Et l’histoire de ce que j’ai nommé la « marchandisation intégrale de la vie », c’est-à-dire l’émergence d’applications destinées à nous offrir des services devant satisfaire tous nos désirs, à tout instant de notre quotidien. Cela s’inscrit aussi dans une volonté d’hyperoptimisation de la société où, de plus en plus, aux fins de vouloir éviter la moindre anomalie ou défaillance, quantité d’actions sont gérées par des systèmes numériques. Que, dans tous les secteurs de la vie, l’hyperoptimisation ne cesse de prévaloir, elle constitue le modèle d’une organisation algorithmique et d’une marchandisation intégrale de la vie. La 5G n’instaure pas ce modèle, elle le consolide, et n’est que la partie visible de l’iceberg.

D.M. – Rapidité, ultraconnectivité, réactivité en temps réel. Cette avancée technologique permettra l’accélération de la collecte de données, la montée en puissance de l’intelligence artificielle… Qu’est-ce qui se joue? Avec quels risques?

É.S. – Ce qui se joue, c’est que, de plus en plus, des systèmes orientent l’action humaine en vue de signaler, en continu, des services et produits adaptés individuellement à chacun d’entre nous. Or, cela a un impact sur l’autonomie de notre jugement, sur notre faculté à pouvoir décider, librement et en conscience, de nos actions. Et ce, sans recevoir continuellement des notifications sur telle chose à acheter, tel restaurant à fréquenter, tel chemin à emprunter. C’est une pression incessante, imposée par un nouveau modèle économique qui affine de plus en plus la connaissance de nos comportements et qui entend continuellement orienter le cours de notre quotidien. C’est le cas de l’intelligence artificielle, par exemple avec les enceintes connectées qui nous disent les bonnes actions à entreprendre, acheter tel produit, écouter telle musique… Certes, on ne cesse de s’inquiéter de la protection de sa vie privée, du traitement des données personnelles et des risques d’atteinte à la liberté. Cependant, nous devrions tout autant nous soucier du modèle de société qui est en jeu. Celui où l’action humaine – individuelle et collective – est appelée à subir une pression constante opérée par des systèmes numériques toujours plus sophistiqués.

D.M. – Vous dites que l’extension de capteurs tous azimuts, croisée à la puissance de l’intelligence artificielle, constitue l’horizon industriel majeur de la troisième décennie de notre siècle. Comment évolueraient le monde du travail et l’action syndicale dans votre projection?

É.S. – Ce ne serait rien moins que l’usine 4.0, entièrement pilotée par des données. Jusqu’ici, les lieux de travail étaient considérés comme des collectifs humains œuvrant en vue d’un même objectif et décidant, dans la pluralité et la contradiction, de modes d’organisation. Là, c’est une rupture. Cette usine 4.0 nouvelle génération repose sur deux principes technologiques majeurs : d’une part, l’extension des capteurs sur toutes les chaînes de conception et de production, et, d’autre part, des systèmes d’intelligence artificielle qui permettent une visibilité en temps réel de toutes les chaînes (conception, production, logistique, satisfaction client). De surcroît, il y a des systèmes capables, non seulement d’analyser le fonctionnement en temps réel de tout ce qui est mis en œuvre, mais aussi de dicter en retour les actions à entreprendre. C’est le cas, par exemple, des préparateurs d’Amazon ou d’autres entrepôts, qui reçoivent des signaux sur leur casque en fonction de leur localisation, des besoins, des commandes et des lieux où se trouvent les produits. Il y a là une sorte de robotisation de l’action humaine en entreprise… jusqu’au moment où ce seront des robots métalliques qui s’y substitueront. Pourquoi pas, me direz-vous, si c’est pour réduire la pénibilité? Bien sûr, et de ce point de vue-là, tant mieux ! Mais le problème vient des modes de management que cela induit. C’est-à-dire que des personnes décident des cadences et des modalités d’organisation que d’autres personnes subissent sans avoir le droit à la parole, parce qu’elles les subissent de façon automatisée. Allez donc vous opposer à des équations algorithmiques qui assignent vos tâches, votre cadence, etc. Pis, d’autres métiers à haute compétence cognitive sont également appelés à être remplacés – ou en tout cas encadrés – par l’intelligence artificielle. Ce sera par exemple le cas des recruteurs, des avocats, des comptables, des radiologues… ce qui entraînera au passage la destruction d’une masse importante de compétences ayant pourtant nécessité de nombreuses années d’études.

D.M. – Quel serait le rôle de l’action syndicale?

É.S. – En mettant en avant une certaine atténuation de la pénibilité, la doxa du progrès technologique a berné les syndicats. Ceux-ci n’ont pas suffisamment pris en compte les nouvelles modalités automatisées de management et d’encadrement de l’action humaine, non plus que leurs incidences. C’est pourtant fondamental, car cela pose la question de l’apport singulier et subjectif de chaque être au sein d’un collectif. Or, ces systèmes ont contribué, parfois de façon insidieuse, à une surhomogénéisation des pratiques de travail, à une réduction des actions à l’obtention de résultats automatisés qui doivent être produits continuellement. La robotisation des modes d’organisation en entreprise suppose une équivalence indifférenciée de tous les salariés, et presque une négation de l’apport subjectif et singulier de chacun. Toutes les actions doivent s’adosser à des résultats prédéfinis. Il n’y a plus de place pour l’ambiguïté, pour la singularité, pour la créativité de chacun. Le travail ne serait donc que la réalisation d’opérations entièrement prédéfinies ? Ce sujet est éthique et philosophique. D’où le besoin de témoignages, de contre-expertises, d’évaluations et d’études pour nourrir des mobilisations en vue de s’opposer à ce mouvement puissant qui s’est déployé. L’action syndicale a une mission historique de bataille pour l’amélioration des salaires, certes, mais l’évolution ultrasophistiquée des modes de travail me semble devoir – et ô combien – constituer un motif central de mobilisation.

D.M. – Les risques sanitaires et écologiques du très haut débit de cinquième génération suscitent également le débat. Quels seraient-ils, selon vous ?

É.S. – Il est difficile de se prononcer, pour l’instant, sur les études produites sur la 5G, souvent contradictoires et fort complexes. Il y a évidemment besoin de la plus grande transparence de la part de la puissance publique sur les risques sanitaires, mais aussi écologiques, générés par les ondes électromagnétiques et l’utilisation des serveurs. Mais au-delà de ça, l’heure est venue de ne pas nous contenter de seulement dénoncer la 5G et l’industrie du numérique. Il convient autant, maintenant, d’en analyser nos usages et d’être assez cohérents pour décider, individuellement et collectivement, de nous défaire de certains d’entre eux, quand bien même ils ne cessent de nous procurer un confort prétendu. Car, à vrai dire, la conscience ne se divise pas. Propos recueillis par Dominique Martinez

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Simon Abkarian et la mère Méditerranée

En septembre 2018, Simon Abkarian présentait son diptyque « Au-delà des ténèbres », composé du Dernier jour du jeûne et de L’envol des cigognes. Avec Ariane Ascaride, nouvelle et mirifique mère Courage, un bel hommage à la mère Méditerranée. Enregistrée au Théâtre du Châtelet, une pièce diffusée le 22/01 sur France 5, à revoir sur France TV jusqu’en septembre 2021.

 

 Accueilli au Théâtre du Soleil où il a laissé de si beaux souvenirs, Simon Abkarian y montait un diptyque de sa main, mis en scène par ses soins avec une troupe nombreuse, soit Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes, deux « tragi-comédies » que nous avions déjà eu la chance de découvrir ailleurs. À cette seconde vision, le bonheur est non seulement intact mais approfondi.

L’œuvre, en son entier, constitue une sorte d’ode lyrique au pourtour méditerranéen, qui mêle avec force et tendresse la matière mythique à l’expérience vécue(Abkarian a passé son adolescence à Beyrouth, alors en guerre) avec toutes les ressources d’une langue violemment charnelle, sertie de métaphores hardies et de saillies expressives, dans un incessant mouvement scénique au cours duquel les acteurs poussent à bras les décors de maisons blanches (Noëlle Ginefri Corbel) qu’on pourrait dire à la grecque dehors et dedans. L’histoire d’une famille dans quatre coins de rue, d’abord en paix, avec des êtres vivants et chaleureux, puis en armes dans le fracas des mitrailleuses. L’ensemble dessine une fresque haute en couleur, où le politique sinue en tous sens dans les affects autour d’Ariane Ascaride, mirifique mère courage, mère Méditerranée au don de double vue.

Plaisir violent à la vision d’une histoire à moult rebondissements incarnée sans ambages, racontée par des corps parlant d’une vérité criante en hommage fervent à l’être des femmes dans leurs aspirations multiples, du rêve d’amour au désir de réalisation de soi, de l’intellectualité livresque au dol du viol qui conduit à la soif de vengeance. À ces jeux-là font merveille Chloé Réjon, Océane Mosas, Maral Abkarian, Pauline Caupenne, Délia Espinat-Dief, Marie Fabre, Catherine Schaub. La phalange masculine n’est pas en reste : Abkarian en père sévère, juste, bon, Serge Avédikian en formidable fou shakespearien, Davis Ayala en boucher mordu par le péché d’inceste, Igor Skreblin en guerrier raisonnable, Assaâd Bouab en jeune type à la tête près du bonnet, Victor Fradet, Laurent Clauwaert, Eric Leconte, Eliot Maurel, infiniment crédibles, changeant de peau en un clin d’œil.

Le désir, l’amour, le deuil, la culpabilité tirent le fil rouge de cette humanité. Comme chez Sophocle. Du théâtre populaire dans sa noble acception retrouvée, avec le goût bénéfique du partage chéri au plus haut prix, jusqu’à la mort consentie dans le tenace métier de vivre dressé contre le fanatisme. Je n’en dis pas plus, lecteur, vas y voir toi-même. À toi de jouer. Jean-Pierre Léonardini

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