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Tir à vue sur Valentin Haüy !

Suite à de récentes fermetures de services ou d’activités, de nombreux usagers de l’A.V.H. (Association Valentin Haüy, destinée aux non et mal-voyants) s’inquiètent de l’évolution de la structure. Parmi eux, Yves Martin, bénévole en outre au GIPAA (Groupement pour une information progressiste des aveugles et des amblyopes) a choisi l’écriture, et le parti de l’imagination et de l’humour, pour dénoncer les décisions de la direction de l’association. Une nouvelle pour résister.

Avec son accord, nous nous félicitons de publier la nouvelle d’Yves Martin pour inaugurer l’année 2018. D’autant que Chantiers de culture a déjà rendu compte des initiatives culturelles du GIPAA… Voyants ou non, handicapés ou pas, tous frères en humanité, tous engagés dans la construction d’un monde plus juste et solidaire : ce sont les vœux que Chantiers de culture adresse chaleureusement à tous ses lecteurs et abonnés. Yonnel Liégeois

 

 

Je suis mort. Depuis cinq ans déjà, comme le temps passe… Bof, j’étais vieux et il était raisonnable que je m’arrête. J’ai bien vécu. Je continue malgré tout d’avoir un œil sur les affaires du monde. Enfin, de mon monde à moi, de celui que j’ai quitté sans tout à fait le quitter. J’aimais la vie. Je le dis sans regret. Je me fiche de l’avenir, ici ce n’est pas mon souci. Entre nous, on palabre, on rigole, on voit les choses autrement si je puis dire. Avec plus de recul, plus de hauteur, oui mes chers… On a intérêt à bien s’entendre, parce que ça risque de durer une éternité ! On ne dit pas que c’était mieux avant. Avant, c’était avant et c’est du passé dépassé. Nous sommes au-dessus de cela, n’est-ce pas ?

Depuis que je suis là, j’ai l’occasion de côtoyer tout le monde. On est tous arrivés par la même gare. Chacun a pris un train différent, on peut se raconter le voyage. De quoi parlons-nous entre colocs ? De tout. Par exemple, tantôt, je leur ai raconté l’histoire d’Ophélie. Voulez-vous que je vous la narre à vous aussi ? Oui, vraiment ?

Yves Martin, un homme qui voit loin

Bon, c’est parce que vous insistez.

 

Il était une fois une jeune fille très, très jolie. Même si elle avait été moche, ça n’aurait d’ailleurs rien changé et puis, à chacun ses repères. Elle s’appelle Ophélie. La société du monde a fixé des normes et, pour être admise, Ophélie ne rentre pas dans ces normes. Oui, j’ai bien dit pour être admise… Elle pense, crée, aime, elle touche, respire, entend, mais elle ne voit pas. Pour la société, c’est terrible, Ophélie est inadmissible : elle a des yeux qui ne voient pas ! Les autres étaient gênés, ils la rejetèrent comme « non conforme au standard de qualité ». Elle ne pouvait être certifiée totalement humaine. Ça me fendait le cœur. C’était si injuste, tellement idiot, si méchant. On la repoussait tout simplement parce qu’elle était « anormale », juste un peu hors norme. Oh, ça remonte à loin dans l’histoire, peut-être même depuis que la société humaine existe. Alors… Alors quoi ? Ce n’est pas une raison. La société veut se voir et se reconnaître dans l’image que le miroir lui renvoie. Si la « tête de l’autre » ne lui revient pas, elle refuse de se reconnaître en lui et le rejette. Ça peut aller loin, très loin. Du coup d’œil méprisant jusqu’aux extrêmes de l’extermination.

 

Certains de mes colocs refusaient la violence de mes paroles, d’autres les entendaient. Je me souviens de l’histoire d’un groupe d’aveugles qu’on avait exhibé un jour de foire sur la place de la Concorde. Des espèces de maquereaux les avaient déguisés en faux musiciens pour amuser le public et lui soutirer une aumône. C’est alors qu’un homme, un lettré, un sage passa par là. Écœuré par le spectacle dégradant, il décida de sortir ces hommes et ces femmes du mépris. Ce fut le premier instituteur des aveugles, il s’appelait Valentin Haüy ! Il chercha des moyens pour apprendre à lire, à écrire à des enfants qui ne voyaient pas. Il fonda un institut. Il leur apporta, avec les moyens de l’époque et de sa condition, la culture, un métier, une dignité. Plus tard, c’est dans cette école qu’un jeune élève aveugle, Louis Braille, inventa une écriture totalement nouvelle, adaptée au toucher. Ce ne fut pas sans difficultés. Comment un aveugle pouvait-il inventer une écriture pour les autres aveugles ? C’était le monde à l’envers. La règle voulait que ce soit les normaux qui agissent pour le bien des aveugles…

 

On bâtit ensuite une école, entourée de hauts murs. Les aveugles avaient maintenant le droit d’apprendre, mais il ne fallait pas trop qu’on les voie. C’était bien ainsi. Les fidèles de l’église pouvaient exercer leur devoir de charité. Les riches qui avaient, on le sait, des problèmes pour accéder au paradis trouvaient là une occasion de gagner des points en s’adonnant aux « bonnes œuvres ». Certains patrons « paternalistes » pouvaient aussi acquérir une bonne conscience à bas coût. Maurice de la Sizeranne, aveugle lui-même, perfectionna l’œuvre de Louis Braille en rendant son écriture plus légère. En 1889, il fonda une association qu’il nomma du nom du premier instituteur des aveugles, Valentin Haüy ! Mais la démocratie, un homme-une voix, se cassa les dents contre les murs qui entouraient l’association : on faisait « pour le bien des aveugles », la société et l’État s’en lavaient les mains, Marianne regardait ailleurs. Les dons privés des uns, les legs des autres, apportaient du carburant à l’association et ça fonctionnait vaille que vaille.

 

Lorsque j’ai fait la connaissance d’Ophélie, elle était une jeune et pimpante étudiante en kinésithérapie. Je lui faisais de la lecture, elle se plaisait énormément dans cette association. C’était un peu sa famille, sa maison. Elle avait aussi des amis, un petit ami. Elle sortait, elle faisait des projets. L’existence de l’association lui apportait des possibilités qu’elle ne trouvait pas dans la vie ordinaire : étudier, aller à la piscine, faire du yoga, voyager… Évoluer dans un milieu adapté lui évitait un maximum de pièges ! Elle m’en parlait avec enthousiasme, avec la passion qu’ont les jeunes qui s’emballent comme des chevaux fous. C’est alors que je décidais de soutenir cette association qui faisait tant de bien à Ophélie. Moi-même, je n’avais pas d’enfant. Un jour, j’entrais dans une étude de notaire. Je dis au Maître « je veux léguer ma maison et quelques sous pour qu’Ophélie et les autres aveugles puissent accéder à une vie libre, digne, pleinement humaine ». Le Maître eut une esquisse de sourire, ce qui fut dit fut fait. Oui, il faut une association qui permette l’accès adapté au handicap dans une société non adaptée ! Certains pourront s’en passer, c’est tant mieux pour eux, d’autres vivront plus confortablement dans une société qui prend soin d’eux et qui les respecte.

 

C’est que nous vivons, plus exactement nous vivions -décidément, j’ai du mal à m’y faire- dans un monde où l’image domine. Justement, il faut adapter cette société du tout pour l’image et compenser ce qui pèse aux personnes qui en sont privées. Puisque la société s’en bat l’œil, cela regarde l’association d’Ophélie. Ici, je les fais rire avec mes jeux de mots un peu nazes. Ils sont tous MDR ! Je me souviens, Ophélie me disait cependant que tout n’était pas nickel chrome dans le petit monde de Valentin Haüy ! Un exemple ? Ophélie était appelée « bénéficiaire » de l’association. Le terme « bénéficiaire » signifiait qu’on continuait à la considérer comme mineure, assistée, irresponsable. Jamais, on ne lui avait demandé son avis quant au fonctionnement, ni aux objectifs. Et puis quoi encore ? Pendant une période, la société et l’association se sont modernisées. Les technologies nouvelles sont parvenues à secouer la poussière accumulée sur les préjugés. La tolérance progressait face à la différence. Le handicap faisait un peu moins peur, on avait moins honte, on le connaissait mieux, ce n’était presque plus un sujet tabou.

 

Peu de temps après mon arrivée ici, j’appris une nouvelle qui me glaça le dos, je n’étais déjà pas chaud… Des gens venaient de faire main basse sur le patrimoine de l’association d’Ophélie ! Non pour le voler, pour l’enfermer dans un coffre-fort… J’étais scandalisé. Ma maison, mes sous, faisaient partie du lot. Je ressentais cela comme une véritable tromperie.

« Faut vous dire, Monsieur

Que chez ces gens-là

On n´cause pas, Monsieur

On n´cause pas, on compte »

Ils gardaient tout, enfermaient tout et affamaient l’association. Pauvre Ophélie ! Je faillis perdre mon sang froid. Après tout, ça ne me regardait plus mais je n’étais pas le seul cocu… Ces financiers justifiaient leur façon de faire par l’argument traditionnel, « c’est pour le bien des aveugles », ben voyons ! Personne n’avait jugé utile de consulter Ophélie. Du haut de ses dix-huit ans, elle pouvait maintenant voter pour choisir le Président de son pays, mais pas celui de son association. Le principe « une personne-une voix » n’était pas pratiqué ici. Trop risqué. Oui, mais Ophélie ne l’entendait pas de cette oreille. On était en train de tuer son association. Elle pouvait de moins en moins compter sur ses services.

 

J’en fus extrêmement malheureux. C’était scandaleux. Il n’y avait donc plus d’espoir ? Tous mes camarades qui avaient fait un don à l’association se sentirent violés dans leur conscience. Mais que peut faire un mort ? Dans la tombe, mes vieux os se retournaient. Je n’y pouvais rien. De fait, j’étais handicapé à 100% et ils le savaient bien… Je serrais les dents. Pourtant, il faut sauver Ophélie. Dans la vie des hommes, il n’y a plus qu’une seule valeur : l’argent. Même les associations sans but lucratif y succombent. Les individus qui ont, en quelque sorte, commis ce « détournement de dons », n’étaient pas foncièrement mauvais. Eux-mêmes étaient victimes de ce moulage de la société. Ils avaient été éduqués pour ça, avaient vécu pour ça et voulaient continuer « pour le bien de qui vous savez ». Alors, j’aurais donné tout ce que j’avais pour engrosser un coffre-fort ? C’était trop fort !

Un beau jour, peut-être une nuit, c’était Halloween, nous eûmes l’idée avec ma troupe de monter une pièce gore. Nous avions revêtu des suaires, très à la mode chez les fantômes. Vous savez, ce n’est pas parce qu’ils sont ici que mes colocs sont tous des petits saints. Nous allions dans les chambres et faisions des bruits de chaînes. « Hou, hou ! »… Comme le veut la tradition, nous nous amusions à aller tirer les orteils des gens qui bidouillaient avec les sous des autres au lieu d’en faire profiter Ophélie. Ça ne plaisait pas à Ophélie, elle nous trouvait trop gamins. Il ne suffit pas de les taquiner.

 

Avec ses copains de l’association, ils entrèrent je ne sais comment, peut-être par un œil, dans le crâne d’un de ces individus qui savaient ce qui était bien pour elle. Ils le perturbèrent dans son sommeil. Lui crut que ce n’était qu’un cauchemar. Ophélie cherchait le trésor en balayant partout avec sa canne blanche. Quel fatras là-dedans ! Elle farfouillait partout. C’était encombré de tableaux comptables, d’objets du culte à Sainte Rentabilité. Elle espérait trouver quelque chose, qui peut-être n’existait pas ici… « On ne sait jamais », murmurait-elle, s’il y avait là-dedans, ne serait-ce qu’une once d’humanité ». « Tu perds ton temps à chercher dans la poussière », disaient ses complices. Elle était jeune et naïve… Et puis elle trouva, bien camouflé, un coffre. Elle l’ouvrit. C’était un grand coffre rempli de relevés bancaires, de contrats d’assurance-vie, de titres de propriété. Elle vida le tout. Au fond, miracle, recroquevillée, étouffée, il y avait une toute petite humanité. Ils s’en saisirent et la restituèrent à leur association.

Les effrontés interpellèrent l’emblématique Marianne. « Ohé, s’il vous plait, on existe, on est là. Selon vous, le sort des aveugles doit-il continuer à être tributaire de la charité ? Ne devriez-vous pas, vous Madame Marianne, faire jouer la solidarité ? » En attendant la réponse, Ophélie et tous les autres associés discutent de la route, appuient sur les manettes de la direction qu’ils ont choisie de suivre. Ils sont libres, respectés, responsables, comme l’avait voulu en son temps Valentin Haüy !

Elle vous a plu mon histoire, réalité ou fiction ? De toute façon, je suis mort, alors… Yves Martin

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Jack Black, dans les bas-fonds américains

Dans Personne ne gagne, le bandit de grand chemin Thomas Callaghan, alias Jack Black, raconte sa vie d’errance entre braquages et prisons au tournant du XXe siècle aux États-Unis. Un témoignage hors pair !

 

 

Incroyable vie que celle de Thomas Callaghan (1871-1932), alias Jack Black ! Né dans le Missouri, orphelin de mère, il sera vite délaissé par son père et connaîtra très tôt la prison après de menus larcins. Une première expérience de la geôle, où on lui administre trente coups de fouet, le marquera à vie… « Mettez un jeune homme de l’âge que j’avais dans une prison telle qu’elles étaient à l’époque, et je vous garantis qu’il deviendra un criminel aussi vrai que la nuit suit le jour ou que le jour suit la nuit. » C’est là qu’il sera pris sous l’aile des Johnson, voleurs au grand cœur qui lui portent secours et lui enseignent les rudiments des braquages et des cambriolages. De rencontre en rencontre, Jack va parcourir l’Ouest américain jusqu’au Canada, se cachant dans les trains de marchandises, évoluant au milieu des « hobos » (vagabonds) et des « yeggs » (perceurs de coffres), s’évadant régulièrement des prisons pour mieux y retourner.

« Le cambrioleur professionnel n’aime pas les gros ronfleurs, il préfère les respirations douces et cadencées. » Dans Personne ne gagne, Jack Black décrit par le menu ses forfaits, ses frissons quand il passe sa main sous l’oreiller d’une victime endormie, sa minutie pour effacer toute trace, ses combines pour se refaire quand l’argent vient à manquer… Cette vie d’errance dans les bas-fonds américains où il se perd dans les fumeries d’opium, il la raconte dans les moindres détails, de même que les conditions de détention désastreuses quand les matons usaient de la camisole pour faire avouer les détenus. Ce témoignage invraisemblable, publié d’abord en feuilleton dans la presse, paraît en 1926 et connaît un énorme succès. Le hors-la-loi s’est alors rangé. Il est devenu écrivain, a bataillé contre les traitements inhumains infligés dans les prisons d’alors. Si son récit est fort bien mené, l’ex-taulard se révèle être un formidable conteur, il est exempt de toute leçon de morale.

Le concluant par un regard bien désabusé sur ces années d’aventures où régnait l’insouciance : « Que m’ont apporté tous ces cambriolages, braquages, vols en tous genres ? Sur les trente ans que j’ai passés dans ce monde souterrain, j’en ai écoulé quinze en taule. Mettons que j’ai palpé cinquante mille dollars pendant que j’étais en liberté. Ça fait environ neuf dollars par jour ». Amélie Meffre

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Bouquet, le « vieux maître » du verbe

Sous le titre Servir, suivi, en plus petites lettres, de la vocation de l’acteur, Michel Bouquet s’entretient avec Gabriel Dufay. Quand le « vieux maître » se révèle un artiste entier, d’une intégrité infinie, dont chaque phrase a le tranchant d’un aphorisme.

 

 

Servir, de la vocation de l’acteur est d’emblée excitant pour l’esprit, dans la mesure où le vieux maître, qui a déjà répondu en d’autres occasions à des interlocuteurs (André Courtin, Charles Berling, Jean-Jacques Vincensini, Fabienne Pascaud) se montre à nouveau tel qu’en lui-même avec des variantes, sans altérer d’un souffle ce que nous savons de lui. Sauf qu’il semble y avoir, dans ce face-à-face entre un jeune comédien metteur en scène qu’on sait nourri d’exigence et un acteur considérable depuis beau temps entré dans sa légende, une manière de tacite passation de témoin. Cela mérite d’être souligné, en un temps où le terme de « transmission » sonne trop comme un vœu pieux. C’est d’autant plus flagrant que Gabriel Dufay n’est pas confit en dévotion. Il semble d’abord soucieux de vérifier, fût-ce à distance, celle des générations, le bien-fondé éthique d’une ­pratique artistique résolument en dehors des modes de l’époque.

Bouquet, qui ne se réclame que de Dullin et Jouvet, découvrit, enfant émerveillé, Mme Segond-Weber disant le vers dans la plus radicale simplicité. Il ne croit qu’au travail inlassable sur le rôle, jour et nuit, corps et âme, jusqu’à rendre enfin justice à la partition de l’auteur. À ce degré d’ascèse, on saisit comment le metteur en scène lui paraît le plus souvent quasiment superflu. Ces entretiens révèlent à nouveau un artiste entier, inquiet, d’une intégrité infinie née du goût de l’absolu. « C’est un esclavage d’avoir du talent, un esclavage ce n’est pas de la rigolade ! » s’exclame-t-il, et plus loin : « Moins on sait qu’on a du talent, plus on prend de risques avant d’entrer en scène, et plus beau ce sera. » Tout ce qu’il affirme, sur l’époque et sur l’art, porte le sceau de la même intransigeance, qu’il s’agisse de Molière, d’Anouilh, qu’il a tant joué (« un théâtre d’insectes », en dit-il), de Ionesco, de Pinter, de Beckett et de Thomas Bernhard, de la peinture et du cinéma, chaque phrase a le tranchant d’un aphorisme.

On ne peut que révérer la pensée aussi franche, un peu pince-sans-rire au fond, d’un homme, né en 1925, qui déclare : « Il est nécessaire de mener une vie normale pour être acteur, ne pas se perdre dans les excès. Trop d’acteurs se prennent pour Rimbaud. On n’est pas Rimbaud ! Un poète comme Rimbaud peut se permettre d’avoir une vie bizarre et déréglée. L’acteur, non. Il doit avoir une discipline terrible ». Jean-Pierre Léonardini

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Fatou Diome porte plainte !

Amoureuse de l’œuvre de Montaigne, Fatou Diome apprécie aussi celles de Senghor, Gao Xingjian ou Bach. Dans Marianne porte plainte !, l’auteure brocarde les tenants d’une vision étriquée de l’identité. Rencontre

 

 

Jean-Philippe Joseph – Avez-vous craint de voir La-Marine-Marchande-de-Haine, comme vous la surnommez dans le livre, s’installer à l’Élysée, le 7 mai dernier ?

Fatou Diome – Non, ce pays est encore trop sage pour cela. La République est un corps vivant : il réagit quand il se sent menacé. Il est l’héritier de la Révolution.

 

J-P.J. – Votre roman, Marianne porte plainte !, sonne comme un coup de gueule contre la bêtise, l’ignorance et l’hystérisation autour de l’identité nationale…

F.D. – L’identité nationale, c’est la belle dont tout le monde parle, mais nul ne saurait décrire son visage. C’est une abstraction, chacun y met ce qu’il veut. L’identité, c’est se découvrir soi-même avant de se définir. Et, pour se définir, il faut connaître les autres. L’identité va de pair avec la culture et l’éducation, elle se fait grâce aux acquis de l’apprentissage. C’est aussi une devise, Liberté, Egalité, Fraternité. Sans la fraternité, je ne sais pas si les deux autres seraient possibles.

 

J-P.J. – Vous êtes née au Sénégal, vous vivez depuis 20 ans en Alsace. Comment voyez-vous votre identité ?

F.D. – Je ne la vois pas ! Je la vis. C’est comme quand vous portez un vêtement, ce sont les autres qui regardent s’il vous va bien ou pas. L’identité est une construction, une élaboration dans le temps, qui s’améliore. J’ai décidé d’écrire Marianne une nuit, alors que je regardais les infos. J’entendais François Fillon expliquer que la France n’est pas une nation multiculturelle. Je me suis dit, mais alors : qu’est-ce que je suis ? Parce que je suis aussi française, à ma façon, avec mes spécificités. J’ai repensé au ministère de l’Identité nationale, de Sarkozy, et à toutes ces choses amères qu’on entend, qui sont difficiles à digérer. Ça me polluait tellement la tête que j’ai mis entre parenthèses le roman sur lequel je travaillais. J’ai écrit Marianne d’une traite. Il fallait que j’évacue.

 

J-P.J. – Les débats se crispent aussi depuis plusieurs années autour de la religion, de l’islam, en particulier…

F.D. – On ne devrait pas avoir à parler des religions, c’est quelque chose d’intime. De même, je ne comprends pas que la laïcité puisse faire débat. Elle fait partie de notre culture historique, politique, sociale, de notre instruction civique. C’est un modus vivendi. Chacun est libre de croire dans ce qu’il veut. C’est comme les dessous chics : tout le monde peut en avoir, mais personne n’est tenu de les exhiber. Dans toute religion, il y a une partie philosophique qui est le dogme. Un dogme ne se discute pas, c’est une croyance, alors autant laisser les gens avec. Il y a d’autres choses à partager quand on rencontre quelqu’un : la musique, les livres, les voyages, la cuisine…

 

J-P.J. – En 2003, vous avez publié Le Ventre de l’Atlantique, qui racontait les rêves d’émigration d’un jeune Sénégalais. Quatorze ans plus tard, l’Europe ne parle que de se barricader…

F.D. – Un Canadien ou un Argentin blanc qui s’installe en France est un expatrié, quelqu’un qui voyage et qui est libre de le faire. Un Africain ou un Afghan ? C’est un immigré, peu importe les raisons pour lesquelles il est là. Si elle ne veut pas encourager la xénophobie, l’Europe doit changer son regard, parce que la représentation qu’on se fait de l’autre alimente le repli sur soi et le rejet. Tant que les Africains ne tireront pas eux-mêmes parti de leurs propres richesses, ils suivront le flux des capitaux vers le Nord. Celui qui part pour sa survie, qui considère que la vie qu’il a à perdre ne vaut rien, sa force est inouïe, parce qu’il n’a pas peur de la mort. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Parcours

Née sur l’île de Niodor, au Sénégal, Fatou Diome arrive en France en 1994. Pour financer ses études, elle fait des ménages, garde des enfants, s’occupe de personnes âgées, donne des cours particuliers. Diplômée, entre autres, en littérature francophone et en philosophie, elle publie en 2001, La Préférence nationale, puis Le Ventre de l’Atlantique. À travers ses ouvrages, elle explore les thèmes de l’immigration et des relations entre la France et l’Afrique.

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Saint-Étienne fait sa Comédie !

En présence de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, fut inaugurée le 16 octobre la nouvelle Comédie de Saint-Étienne, place Jean Dasté. À l’heure du 70ème anniversaire de la décentralisation théâtrale, un événement majeur que la renaissance d’un outil culturel au service d’un public avide de richesses et découvertes scéniques.

 

 

Sur le plateau de la grande scène, la bande de garçons et filles salue le public. Salve d’applaudissements, salle comble. Sous la houlette du patron des lieux, Arnaud Meunier, les élèves du lycée Etienne Mimard ont rendu une copie parfaite ! Comme leurs jeunes collègues du collège Gambetta, en levée de rideau… Deux spectacles amateurs encadrés par des comédiens professionnels, « L’homme libre » de Fabrice Melquiot et « Nous sommes plus grands que notre temps » de François Bégaudeau, parmi les cinq projets artistiques à l’affiche confiés à la crème des auteurs et metteurs en scène contemporains, une réussite totale lors de ces trois semaines de représentations gratuites ouvertes à la population stéphanoise, en prélude à l’inauguration officielle de la Comédie en cette mi-octobre 2017. Pour que le public découvre et s’approprie les nouveaux lieux, ce magnifique temple des planches érigé sur la cathédrale de fer que fut l’antique Société Stéphanoise des Constructions Mécaniques : un symbole fort, le mariage de la matière et de l’esprit, rouges peintures et rideau rouge, l’alliance des travailleurs et des bateleurs, tous créateurs en leur spécifique humanité.

 

Jean Dasté, le pionnier et défricheur, doit s’en féliciter et s’esclaffer de plaisir dans les cintres de sa divine Comédie ! C’est lui qui, en 1947 à l’aube de la décentralisation théâtrale initiée par Jeanne Laurent, plantait les premiers tréteaux au pays de l’or noir et, sillonnant villages et campagnes, allumait des étincelles de bonheur dans les yeux de tous ces gens de peu : en témoignent dans l’album « Le théâtre de ceux qui voient », toujours aussi émouvantes au regard, les superbes photographies d’Ito Josué. « Quelle beauté, quel miracle, quel mystère réussissent à remplir ces visages, ces corps d’épouvante, de jouissance, de terreur, d’effroi, de plaisir ? », s’interroge l’héritier et compagnon de route Jean-Louis Hourdin. « Les photos saisissent la beauté des êtres, dans le temps même de la représentation, au moment où ils ne s’appartiennent plus, où, libres, ils créent, avec les acteurs, une nouvelle communauté des hommes ». Pour qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas, pour l’un qui scande son adresse au dieu comme pour l’autre qui se refuse à tutoyer la divinité, ainsi que l’énonce avec pertinence et talent l’écrivain Erri de Luca, c’est le miracle du spectacle vivant toujours renouvelé !

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, à l’heure de la reconstruction quand les crédits si chichement comptés se dirigeaient essentiellement vers l’investissement économique et industriel, des hommes et des femmes osèrent mettre la culture au devant de la scène, une priorité à égalité avec d’autres ! Dans l’esprit nouveau insufflé par le Conseil national de la résistance, ce fut le pari d’une femme exceptionnelle, Jeanne Laurent, alors fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, bien avant que le Général concède un ministère de la Culture à André Malraux : irriguer le territoire d’outils susceptibles de propager la bonne parole au cœur des villes et campagnes, s’appuyer sur les talents qui fleurissent déjà en ces contrées. En 1946, la Comédie de l’Est voit le jour à Colmar, suivent la Comédie de Saint-Étienne en 1947, le Grenier de Toulouse en 1948, le Centre dramatique de l’Ouest en 1949, la Comédie de Provence en 1952… Le réseau des centres dramatiques nationaux est né (trente-huit à ce jour). Fondateur du TNP (le Théâtre National Populaire) puis du Festival d’Avignon, Jean Vilar n’avait eu de cesse d’affirmer que le théâtre est un service public qui doit rejoindre l’ensemble des citoyens « au même titre que l’eau, le gaz et l’électricité » ! Après l’inauguration des premières Maisons de la culture en 1961 sous l’égide de Malraux, est créé en 1990 le label « Scène nationale », 71 au total tant en France métropolitaine qu’en Outre-Mer. La mission commune de tous ces lieux, selon leur statut et budget ? Faire exister la création et la culture hors la capitale, se donner les moyens de rejoindre et rassembler tous les publics avec priorité en direction des couches sociales éloignées des institutions culturelles ou privées des codes d’accès, partager outil et moyens de la structure avec les artistes et compagnies du cru.

 

Une mission initiée en 1947 par Jean Dasté dont Arnaud Meunier, le talentueux metteur en scène et directeur des lieux depuis 2011, s’enorgueillit de poursuivre. Fier d’hériter, sept décennies plus tard, de ce superbe écrin avec ses deux salles (700 et 300 places), ses grands espaces et studios de travail dévolus aux élèves de l’École supérieure d’Art dramatique, ses moyens techniques ultra-performants, son monumental hall d’accueil du public… « La Comédie de Saint-Étienne est forte de son histoire, en quittant la rue Loubet pour le quartier de la Plaine Achille, elle n’a rien perdu de son âme », souligne le jeune directeur. « La maison demeure tournée vers la création et les auteurs vivants, elle poursuit et développe son travail de sensibilisation avec les jeunes des lycées et collèges, elle n’abandonnera surtout pas son immersion dans les quartiers populaires et sa présence dans des lieux de représentation qui touchent un public fort éloigné du théâtre ». Et de l’affirmer haut et fort, « La Comédie de Saint-Étienne est l’un des théâtres les plus populaires de France » ! Qui est parvenue à presque doubler son taux de fréquentation en une petite décennie, qui consacre

©Ed. Alcoc-Myop

92% de son budget au bénéfice des compagnies locales et artistes du cru, qui bâtit les 2/3 de sa programmation en leur faveur… « Nous sommes la génération de la télévision, nous nous devons d’être ouverts et attentifs aux nouvelles générations ».

Une évidence s’impose aussi, la patte ou la griffe, le souffle que le patron des lieux est parvenu à distiller dans tous les recoins de la maison, administratif-technique ou artistique. Un besoin presque viscéral de partager ses convictions, par tous les moyens « rendre vivant le théâtre populaire », briser les clichés entre les publics, faire du théâtre un lieu chaleureux, convivial, accueillant… Et d’ajouter, ce dont l’homme fera silence par modestie et discrétion, la qualité des spectacles (Chapitres de la chute, Saga des Lehman Brothers qui obtient le Grand prix  du Syndicat de la critique en 2014, Le retour au désert, Je crois en un seul dieu…) qu’il met en scène : remarqués et salués par la critique, recommandés et applaudis sans modération par le public des salles parisiennes ou autres ! Arnaud Meunier ? Pas un homme d’appareil ni un banal faiseur de spectacles, un authentique militant de la culture qui ne craint pas d’écrire en majuscules le mot « combat » pour la défendre. « Avec d’autres, je suis et demeure un militant au service d’un idéal, d’un imaginaire ». Une belle et forte profession de foi à l’ouverture d’une saison stéphanoise qui prend forme dans un nouveau décor, du vert au rouge ! Yonnel Liégeois

 

De Los Angeles à Saint-Étienne

Des petits « Frenchies » en Californie ? Ce n’est pas un conte à la Walt Disney, mais la réalité : une dizaine d’élèves de l’école d’art dramatique de Saint-Étienne ont rejoint leurs collègues de CalArts, la réputée école d’art de Los Angeles fondée en 1971 par la veuve du célèbre réalisateur ! Pour répéter ensemble, sous la conduite d’Arnaud Meunier, une pièce qu’ils donneront en février 2018 sur les planches de la Comédie… Un texte écrit par l’auteure noire-américaine Aleshea Harris, « Fore ! » (un terme de golf qui veut dire « attention balle ! », ndlr) qui dénonce autant le racisme ambiant aux États-Unis que l’accession au pouvoir, sous les traits de Trump, d’une classe sociale blanche et riche. En dépit des différences culturelles entre jeunes Français et Américains, un projet artistique qui semble enthousiasmer les élèves de chaque coté de l’océan, suscite autant l’interrogation que la jubilation du public stéphanois dans l’attente du lever de rideau !

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Indridason, du froid à l’effroi

Le romancier islandais Arnaldur Indridason s’affiche parmi les plus grands écrivains d’Europe du Nord. Lauréat de nombreux prix littéraires, cet historien de formation et scénariste de cinéma nous propose, au travers de ses héros, une vision quelque peu désenchantée du monde. Rencontre

 

 

– Yonnel Liégeois : Comment l’historien de formation que vous êtes est-il devenu auteur de polars ?

– Arnaldur Indridason : Les études d’histoire sont une très bonne base pour devenir écrivain ! L’Histoire raconte des histoires et certaines d’entre elles sont bien évidemment matière à des romans en devenir. Si l’historien est en quête de vérité, l’auteur de romans l’est aussi d’une certaine manière. Quoique les deux procèdent d’une démarche différente : le premier s’appuie sur la recherche des sources, le second sur son imagination et sa liberté de création. C’est pourquoi d’ailleurs je trouve plus sympathique d’être auteur de romans qu’historien, il y a moins de contraintes, même si mes romans sont très liés à la grande Histoire ! Quand j’ai commencé à écrire cependant, je n’avais pas conscience de faire du polar ou du roman noir. On m’a classé dans un genre, ce sont des catégories littéraires dans lesquelles je ne me reconnais pas, j’écris simplement des romans. Certes, la forme du roman policier s’adapte à mon style. J’aime bien construire une histoire avec une certaine tension, une histoire qui va impressionner le lecteur dans tous les sens du terme, je m’attache aussi beaucoup à travailler la psychologie de mes personnages. Autant de règles qui sont valides pour tout roman.

 

– Y.L. : Le tempérament de vos personnages, l’inspecteur Erlendur en particulier, est-il induit de l’insularité et de la climatologie spécifiques à l’Islande ?

– A.I. : Diverses caractéristiques, intérieures et extérieures, composent le personnage d’Erlendur. Il est fabriqué à partir de la brume islandaise, de la pluie et de la neige, des longs hivers et des lourds étés. Voir ou ne pas voir le soleil pendant trois mois influence certes sur le tempérament, mais il est façonné aussi par des données historiques spécifiques à l’Islande : Erlendur appartient à cette génération qui a connu l’exode rural, cette mutation d’une société paysanne pauvre en une société citadine riche. Dans cette évolution, beaucoup d’Islandais se sont retrouvés comme des « laissés en arrière », au pire des laissés pour compte qui n’ont jamais réussi à s’adapter aux changements ni à s’enraciner dans le présent… L’image que se font les étrangers de l’Islande relève parfois d’une grande naïveté : la nature, l’air pur et la vie « comme une danse sur un lit de roses », une partie de plaisir selon une expression populaire ! La réalité ? Reykjavík (120.000 habitants sur les 338.000 que compte l’Islande, ndlr) est une ville confrontée aux bons et mauvais côtés de toute grande métropole. D’où l’accueil chaleureux que les Islandais font à mes romans, qu’ils considèrent d’abord comme des romans « réalistes » et non policiers.

 

– Y.L. : Dans votre roman L’homme du lac, on découvre une Islande dont l’histoire est très liée à celle du socialisme. Qu’en est-il exactement ?

– A.I. : Avant et pendant « la guerre froide », le parti socialiste islandais était très influent et il entretenait des rapports étroits avec l’Union Soviétique, il s’opposait très violemment aux forces conservatrices du pays. Les événements de Budapest puis de Prague ont profondément bouleversé la donne. À cette époque, l’Islande est devenue une position stratégique très importante, la base arrière des États-Unis. Qui a eu une influence très importante dans la vie culturelle locale… Dans le concert européen, l’Islande peut s’enorgueillir de son système éducatif et de ses structures de santé, l’un et l’autre presque gratuits. Que la nation continue d’investir dans ces deux richesses, éducation et santé, est une donnée essentielle. Le pays a connu un grand boum économique, grâce à la pêche qui reste le premier secteur industriel, et au tourisme. L’adhésion à l’Europe fait grand débat (lors de la crise financière de 2008, il fut le seul pays européen à condamner et emprisonner banquiers et affairistes véreux, ndlr), mais l’Islande reste très attachée à son indépendance obtenue en 1944 face au Danemark et à sa richesse nationale, le poisson. Comme à sa production culturelle, l’État pouvant accorder pendant trois ans un « salaire d’artiste » à tout créateur, qu’il soit musicien, écrivain ou plasticien. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

Né à Reykjavík en 1961, Arnaldur Indridason fait partie de cette nouvelle génération marquante d’écrivains venus du Nord. Tous ses romans, superbement traduits en français par Éric Boury et couronnés de nombreux prix littéraires, sont disponibles aux éditions Métailié. À lire en priorité, bien sûr, les diverses aventures de l’inspecteur Erlendur qui nous dépeignent en profondeur une Islande riche de ses atouts et contradictions. Nouvellement publiés, les deux premiers tomes de la trilogie des ombres, Dans l’ombre et La femme de l’ombre : l’Islande dans les années 40, à l’heure où les bases militaires américaines prennent pied sur le territoire, en compagnie de deux jeunes et nouveaux inspecteurs. Indridason au mieux de sa forme, percutant et haletant, une grande plume !

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Pascal Ory, historien du fait culturel

Professeur d’histoire sociale, Pascal Ory interroge les dynamiques qui font de la culture un axe essentiel du développement de l’individu et de la cohésion d’une société. Rencontre

 

 

– Jean-Philippe Joseph : Comme en 2012, en 2007 et lors des précédentes élections, la culture a occupé une place quasi inexistante dans le débat présidentiel. Comment expliquer ce manque d’intérêt, ou

Co Daniel Maunoury

ce qui y ressemble, des candidats pour le sujet ?

– Pascal Ory : Les hommes politiques, en général, n’ont jamais été très ouverts à la dimension culturelle. La question, pour eux, est plus de savoir s’il y a un mouvement de fond de la société qui les pousse à s’y intéresser. Au moment du Front populaire, il y avait une dynamique qui faisait que les artistes, les savants, les gens de musée se sentaient mobilisés. Cette période n’a duré que trois ans, mais elle a laissé des traces profondes. La création du Musée national des arts et des traditions populaires, ancêtre du MuCEM de Marseille, date de cette époque, le CNRS aussi. Les MJC (Maison des jeunes et de la culture) voient le jour à la Libération, mais l’idée était de Léo Lagrange, lorsqu’il était sous-secrétaire d’État aux sports du gouvernement de Léon Blum. Quant à Jean Zay (ministre de l’Éducation nationale lors du Front Populaire, ndlr), il a relancé la commande publique afin de favoriser la création vivante dans le domaine du théâtre et de la musique.

 

– JP.J. : Comment cette dynamique est-elle retombée ?

– P.O. : Avec le déclin du Parti Communiste. Jusqu’à la veille de mai 68, le PC était (avec la CGT, au plan syndical) le mouvement qui parlait le plus clairement de culture. Ses élus locaux, ses grands penseurs, comme André Breton ou Louis Aragon, étaient très actifs. Beaucoup d’artistes et d’intellectuels se tournaient vers le parti, non parce qu’ils étaient communistes, mais parce que le PC nourrissait le débat sur de nombreux sujets. Avec l’échec des Pays de l’Est, on a assisté à la montée d’une autre culture de gauche, d’essence plus libertaire ou sociale-démocrate, qu’a su capter le Parti socialiste, jusqu’à son arrivée au pouvoir en 1981. Signe que la culture était prise au sérieux, le budget de son ministère a doublé à ce moment-là, sous l’impulsion de Jack Lang. Même si la culture ne se limite pas à l’existence d’un ministère.

 

– JP.J. : C’est-à-dire ?

– P.O. : On peut se féliciter du ministère que l’on a. Sans lui, il n’y aurait plus de cinéma français, il n’y aurait plus de théâtre. Mais, la culture au sens large, c’est l’idée qu’une société se construit sur le plan économique par la production et les échanges, sur le plan politique par les institutions et, également, par les systèmes de représentation qui vont de l’art à la science, et qui s’expriment également dans les loisirs. Tout cela donne un sens à l’économie et à la politique, tout cela permet de considérer qu’il y a d’autres valeurs au-dessus ou à côté : la culture produit et irrigue les liens sociaux. Raison pour laquelle l’économique et le politique s’entendent très bien pour l’instrumentaliser. Certains milieux culturels (les arts plastiques, la BD…) sont soumis à des contraintes économiques très fortes, ils sont livrés plus ou moins au marché.

 

– JP.J. : L’une des missions du ministère n’est-elle pas d’être le garant de cette démocratie culturelle ?

– P.O. : Sous le Front populaire ou sous le ministère d’André Malraux, la dimension démocratique était présente. Avec les années, l’éducation populaire a été peu à peu oubliée. Après 1968, il y a eu dans les professions culturelles une sorte de primat donné à la création sur la médiation, au prétexte que la mission démocratique relevait davantage de l’éducation. Parler d’éducation populaire, au début des années 1970, faisait rire tout le monde. Les mouvements de jeunesse n’étant pas considérés comme de la grande culture au ministère, l’éducation populaire ne constituait plus une priorité. Elle a été renvoyée vers les municipalités et les MJC. Avec les contraintes budgétaires qui pèsent sur les collectivités locales, elle est aujourd’hui marginalisée. On ne peut pas prétendre à un projet émancipateur, pour l’individu et la société, en limitant la culture à la création et au patrimoine. La médiation, ce qu’on appelle l’éducation populaire, est essentielle. Des efforts ont été faits, entre autres, avec le développement des bibliothèques ou la création des maisons de la culture. À la place de l’actuel ministère de la Culture, qui est en réalité un ministère des arts, un service public de la Culture comprenant les arts, l’éducation, le sport, la jeunesse, la recherche scientifique, aurait davantage de sens. La séparation entre le politique, l’économique et le culturel s’accentuant, l’enjeu est de trouver des formes de médiation qui maintiennent le collectif, là où Internet renforce les logiques individualistes.

 

– JP.J. : Cette évolution est-elle irréversible ?

– P.O. : La France continue d’accorder une vraie visibilité aux questions culturelles. Quand on a créé les maisons de la culture, on s’est dit qu’il suffisait de les mettre en place pour que les gens viennent. Ce ne fut pas le cas. Toutes les institutions culturelles affichent une volonté de médiation, comme ouvrir les musées aux enfants ou organiser des visites le soir. Mais les résultats sont modestes. Il y a des facteurs qui contribuent à  éloigner le monde culturel d’une partie de la société qui, du coup, se sent exclue ou que ça n’intéresse pas. Même si on trouve toujours des gens pour faire en sorte de maintenir des passerelles, ou d’en établir. Prenons la lecture publique. Pendant trente ans, on a énormément construit de bibliothèques et de médiathèques. Aujourd’hui, on a un bon réseau. Mais l’arrivée d’Internet et la dématérialisation des contenus interrogent leur avenir et les attentes du public. Je reste optimiste, car il y a toujours des rebondissements là où on ne les attend pas. Quand le cinéma est apparu, on disait le théâtre foutu. Cent ans plus tard, l’offre à Paris n’a jamais été aussi grande. Alors, certes, le théâtre n’a plus l’importance qu’il avait quand il était au centre du spectacle vivant mais il n’est pas mort. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph.

 

Parcours

Pascal Ory est professeur à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales)

1948 : Naissance à Fougères, en Ille-et-Vilaine (35).

1983 : L’Entre-deux-mai : Histoire culturelle de la France (mai 1968-mai 1981), au Seuil.

1994 : La Belle Illusion : Culture et Politique sous le signe du Front populaire (1935-1938), chez Plon.

1995 : En collaboration, Théâtre citoyen : du Théâtre du Peuple au Théâtre du Soleil, à la Maison Jean Vilar.

1999 : Fondation de  l’Association pour le développement de l’histoire culturelle (ADHC).

2015 : L’Histoire culturelle, dans la collection Que sais-je ?

2016 : Ce que dit Charlie, treize leçons d’histoire, chez Gallimard

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« Je, nous, eux » au Musée de l’Homme

À travers une passionnante exposition interactive, « Nous et les autres », le Musée de l’Homme nous enseigne à déjouer nos préjugés et les mécanismes de construction du racisme. Un rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger qui interpelle le visiteur.

 

Afin de réduire la complexité du monde, nous les êtres humains, nous ne pouvons nous empêcher d’assigner au premier regard des traits identitaires à ceux qui semblent différents. De l’exposition « Nous et les autres », on ressort pourtant le regard altéré, riche d’une expérience immersive à travers les mécanismes de construction du racisme. Pensé comme un parcours interactif, ce rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger, interpelle le visiteur curieux en l’invitant à se confronter aux préjugés qui nous gouvernent et à interroger nos convictions. Pour ordonner le monde, nous enseignent les sciences cognitives, notre esprit a en effet tendance à « catégoriser » nos semblables. Sexe, couleur de peau, religion, statut social, nous classons sans même nous en rendre compte ceux que nous croisons fortuitement dans la rue, le métro ou encore dans un aéroport. Mais ces catégories varient en fonction des époques et des sociétés : ainsi au 16e siècle, en pleine guerre de religion, jaugeait-on d’un coup d’œil si on avait affaire à un catholique… ou à un protestant.

L’ethnocentrisme, apprenons-nous, est cette tendance à voir l’autre groupe comme un « tout » qui nous fait nier la complexité de son identité, au risque de le discriminer. « J’ai raboté mon accent de banlieue, j’ai changé de codes vestimentaires, peut-être faudrait il aussi que je change de couleur de peau ? », s’interroge Yaya, un jeune homme apparaissant dans le film La ligne de couleur diffusé au sein de l’exposition. Après une première partie mettant les stéréotypes  à l’épreuve des sciences, l’exposition nous entraîne dans les méandres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Du 17e au 19e siècle, des naturalistes (Linné, Buffon), des médecins (Broca) et des anthropologues classifièrent les humains et théorisèrent sur l’inégalité des races afin de justifier une prétendue supériorité des peuples blancs et l’asservissement des esclaves africains. Un processus de « racialisation » qui se manifestera dans ses formes les plus extrêmes un siècle plus tard, avec l’appui des forces économiques et étatiques, par l’instauration de la ségrégation raciale aux États-Unis (1876-1964), l’holocauste (1941-1945) et le génocide rwandais (1994).

Commissaire scientifique de l’exposition, Evelyne Heyer l’affirme pourtant, « les recherches scientifiques récentes confirment que les populations humaines présentent trop peu de différences génétiques entre elles pour justifier la notion de « race ». Cyrielle Blaire

 

À voir aussi :

Mme de Sévigné, au château de Grignan

Résidence de sa fille, épouse du comte de Grignan, la marquise de Sévigné a séjourné régulièrement et longuement au château sis dans la Drôme. C’est là d’ailleurs qu’elle décèdera, en avril 1696, inhumée dans l’église attenante à la demeure. Il est donc logique que le lieu, dont elle appréciait magnificence et saveur, rende enfin hommage à cette grande prêtresse de la correspondance ! Une superbe exposition qui rend compte tant du parcours de la femme de lettres que de son immersion dans le Grand Siècle.

De la découverte de la Provence à la pratique d’un art de vivre dont Versailles est le modèle, sous la conduite de la commissaire Chrystèle Burgard, l’exposition nous promène au cœur-même du travail d’écriture de la célèbre épistolière. À travers peintures-objets d’art, gravures et tapisseries qui décrivent la vie d’alors, à travers surtout livres et manuscrits qui en rendent compte dans un style exceptionnel, un art d’écrire que Mme de Sévigné portera à la perfection. Une visite à poursuivre avec la lecture de « Sévigné, épistolière du Grand Siècle », le magnifique catalogue de l’exposition. Yonnel Liégeois

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À lire ou relire, chapitre 4

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jacques Aubert à Pierre Lemaitre, de Sylvain Tesson à Jean-Loup Trassard, d’Arnaldur Indridason à Zhou Meisen. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de Patrick Pécherot et Jean-François Perret… Bonne lecture !

 

Concises, piquantes ou moelleuses, les chroniques de Jacques Aubert, Cela dit…, se révèlent toujours croustillantes ! D’un humour ravageur, elles visent juste et ratent rarement leur cible : sa voisine, les martiens, la chemise du DRH, les châteaux de sable et les maillots de bain, les riches et même le Macron nouveau… Militant indécrottable de toutes les bonnes causes, surtout celles qui semblent perdues à l’avance, humaniste invétéré qui ne rechigne pas à planter un bon coup de fourchette au menu des écologistes végétariens, syndicaliste patenté qui excelle dans le décryptage de la langue de bois de ses camarades de manifs, ce fils de coco historique qui n’hésite pas à défriser les moustaches du petit père des peuples à la mode Picasso se présente finalement comme un bateleur inclassable !

Cela dit, s’il faut être effectivement quelque peu allumé pour affubler son recueil d’un tel titre (!), ne croyez pas pour autant que l’homme manque de style et de prestance, bien au contraire ! Ses billets distillent une petite musique qui fait tilt à l’oreille, ils transforment le banal fait de société en une question fondamentale qui interpelle notre rapport à l’autre, notre regard sur l’avenir de la planète et des millions d’humains qui l’habitent. Surtout, ils affichent une confiance inébranlable en notre capacité à la transformer, à la rendre toujours plus accueillante pour l’ensemble de nos frères en humanité. Sans prétention littéraire affichée, telle une petite conversation entre amis rassemblés autour d’une bonne table…

 

Sans jalousie aucune non plus pour son camarade de fratrie, Pierre Lemaitre, qui obtint lui le prix Goncourt en 2013 ! Nouvellement réédité en format poche, Au revoir là-haut est véritablement un grand roman, de ceux qui s’impriment durablement en la mémoire, la dernière page tournée. Deux rescapés de la Grande Guerre, celle de 14-18, vont vaquer à leurs petites affaires pour tenter de retrouver goût à la vie, de survivre surtout… Albert et Édouard, deux gueules cassées dont l’avenir importe peu pour ces nantis et puissants qui les ont envoyés à la boucherie, décident de monter leur petite entreprise. Qui ne risque pas de connaître la crise à l’heure où les cadavres s’amoncellent sur moult charniers et terres embourbées ! Nous n’en dirons pas plus sur l’époustouflante magouille montée de concert par les deux compères dont Lemaitre, en maître reconnu du roman noir, tire les ficelles avec brio et grand talent. Une arnaque de haut vol, fil conducteur d’une histoire d’amitié déchirante sur fond d’une époque répugnante, une plume rouge sang où le cynisme le dispute au tragique, l’horreur au comique.

Il est urgent, à l’occasion, de (re)découvrir les précédents romans de cet auteur trop injustement méconnus : Travail soigné, Robe de marié, Cadres noirs, trois ouvrages récompensés en leur temps d’un prestigieux prix du polar. Lemaitre, à sa façon, prouve une fois de plus la futilité des classifications littéraires entre supposée bonne littérature et prétendue littérature de gare, il n’y a que de bons ou mauvais livres. La preuve ? Son dernier ouvrage, Trois jours et une vie, un roman noir « classique » qui nous conte avec finesse et délicatesse la chronique criminelle d’Antoine, un enfant devenu grand dans la petite cité de Beauval.

 

Et de gueule cassée en cadavre ambulant, Sylvain Tesson en est une parfaite illustration ! Sur les chemins noirs, son dernier ouvrage, nous raconte en détails sa traversée de la France à pied, du massif du Mercantour au nord du Cotentin… Un chemin initiatique, un retour à la vie pour le baroudeur qui s’en était fait la promesse sur son lit d’hôpital : un survivant de la médecine au lendemain d’une chute de huit mètres du haut d’un toit où, aviné, il faisait le mariole ! Pour seuls bagages sa tente et un sac de couchage, pour seules certitudes quelques bons livres et la volonté farouche de se reconstruire, esprit et corps loin des sentiers balisés. D’où l’idée d’étaler ces fameuses cartes d’état-major de l’IGN au 25 000ème afin de cheminer sur des sentiers forestiers, des viae antiques à peine entretenues, des appuis de lisières, des chemins noirs qui ouvrent sur l’échappatoire, oubliés et silencieux. « Certains hommes espéraient entrer dans l’histoire, nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie ». Un original carnet de route à la découverte d’un territoire, le monde rural, une surprenante randonnée philosophique à hauteur des herbes folles, une étonnante méditation à pas comptés sur le devenir de notre espèce.

Une plongée en des terres inconnues, celles de nos villages et campagnes, qu’il est bon de poursuivre avec Neige sur la forge… À l’instar des lumineuses Forges de Syam de Pierre Bergounioux, Jean-Loup Trassard nous conte une histoire d’hier, au XXème siècle, celle d’Alexandre, « le forgeron d’un petit village de l’Ouest profond, la Mayenne », désormais à la retraite faute de bêtes à ferrer ou de roues à cercler. La chronique d’un temps révolu, au fil des saisons et des labours où la jument était encore la plus belle conquête de l’homme. Sans regret ni pathos, avec infiniment de tendresse et de poésie. « Il m’a permis d’entrer dans sa forge, m’a conté son amour du métier et surtout montré son travail, les péripéties du combat entre le fer et le feu, avec l’eau qui feule sous la trempe et la corne fragile des chevaux ». Un subtil poème à l’air libre, un chant d’amour au tablier de forge et au ciel de brume, qui sent bon la terre mouillée et la force des éléments. Un auteur à savourer, « à côté du stylo et de l’appareil photographique, je continue à manier serpe et faucille dans les chemins et les prairies ».

 

Arnaldur Indridason, quant à lui, continue à jouer de la plume pour nous narrer les ultimes enquêtes de son héros, le commissaire Erlendur. Confronté cette fois à la découverte du corps d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik… Un prétexte, pour le romancier islandais à succès, de nous plonger dans cette atmosphère bien particulière de l’après-guerre à l’heure de relations plus que tendues entre USA et URSS ! Alors que l’armée américaine se croit en terrain conquis sur le sol islandais, le jeune inspecteur et son adjointe ont bien du mal à faire leur travail, à faire émerger la vérité des soutes des avions cargos yankis. D’autant qu’il doit en parallèle mener l’enquête sur une jeune femme disparue quarante ans plus tôt. Un roman à l’atmosphère étouffante en dépit des grands froids, un Lagon noir dans la belle bleue, que le lecteur aura plaisir à retrouver dans Opération Napoléon, une épopée de haut vol sur les glaciers du grand Nord à la recherche d’une mallette aux documents encombrants disparue dans les neiges en même temps que le bombardier allemand qui la transportait en 1945. Deux romans, dont nous tairons volontairement l’énigme, pour inciter le lecteur à partir à la découverte de cette littérature nordique de magistrale facture.

Sans se priver d’un petit détour Made in China, de Zhou Meisen… L’imposant roman d’un ancien fonctionnaire qui en a écrit de nombreux depuis 1978, le premier disponible en France dans une remarquable traduction de Mathilde Mathe ! Une plongée déconcertante dans les arcanes et les jeux de pouvoir d’une Chine contemporaine aux prises avec les défis de la modernité. Sans langue de bois, d’une plume épique qui mêle avec brio devenir des hommes et avenir d’une nation, Zhou Meisen ne triche ni avec la vérité ni avec la réalité : les contradictions d’un développement industriel sans précédent, les jeux de pouvoir entre anciens et nouveaux dirigeants, l’aspiration d’une majorité de citoyens à plus de dignité et de liberté. À travers la figure de Gao Changhe, ce jeune fonctionnaire nouvellement nommé secrétaire du Parti à Pingyang, Meisen nous offre en définitive le portrait contrasté d’une Chine en pleine mutation, entre espoirs et désillusions d’un colosse aux pieds d’argile, première puissance au monde.

 

Pas inconnu des lecteurs des Chantiers de Culture, Patrick Pécherot nous invite quant à lui à remonter le temps. En 1870 plus précisément, à l’heure de la défaite face aux troupes prussiennes et tout juste avant que ne sonne le temps de la Commune… Une plaie ouverte porte bien son nom : le roman d’une insurrection matée dans le sang, des idéaux fusillés au mur des Fédérés, des hommes et des femmes déportés par milliers ! Mais Pécherot fait plus fort encore, mêlant avec grand talent petite et grande histoire, les faubourgs parisiens à l’Amérique de Buffalo Bill, d’illustres noms de l’époque (Vallès, Verlaine, Courbet…) à des personnages de fiction au passé trouble et troublant. Un prodigieux roman noir à consonances historiques dont l’auteur est familier (Grand prix de littérature policière pour Les brouillards de la Butte, Trophée 813 du meilleur roman noir francophone pour Tranchecaille) et qui nous invite, dans une quête haletante, à démêler les faits et gestes d’un supposé traître à la cause du peuple.

Mieux qu’à le remonter, c’est à un véritable saut dans le temps auquel nous convie Jean-François Perret. Grand amateur et fin connaisseur de la préhistoire, journaliste en Ardèche lorsque la grotte Chauvet fut découverte en 1994, il signe avec La faille du temps un roman de science-fiction qui subjuguera au-delà des inconditionnels de ce genre littéraire ! Sur une intrigue d’une simplicité renversante, d’une caverne à l’autre nous n’en dirons mot puisque promesse en a été faite entre hommes de Cro-Magnon et aventuriers des temps modernes, le plumitif des pages économiques du Journal du Centre se prévaut d’un ancestral crayon couleur ocre pour nous dépeindre avec véracité les us et coutumes de nos ancêtres revêtus de leurs peaux de bêtes. Surtout leurs talents picturaux, eux qui inventèrent bien avant l’heure la technique du dessin animé ! Une fois achevée la lecture, chacun n’a qu’une envie : franchir la faille et s’engouffrer dans l’obscurité fascinante des grottes de l’Ardèche à la rencontre d’une civilisation haute en couleurs ! Yonnel Liégeois

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En douze clics, Creil au travail

Jusqu’au 4 juin, se déroule à Creil ((60) et dans son agglomération « Usimages ». En douze expositions, un original et superbe parcours photographique qui met à l’honneur l’homme et son travail, l’outil et la machine. Rencontre avec Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement.

 

 

Yonnel Liégeois –  « Usimages » inaugure son second parcours photographique. Quelles nouveautés par rapport à la précédente édition ?

Fred Boucher – La majorité des expositions présentées dans le cadre d’ «Usimages » sont organisées en plein air. Cette année, nous avons mis l’accent sur la création, par exemple avec l’expo « RER, 1970-1980 » à partir des archives de la RATP. C’est la même démarche qui nous a guidé en imaginant celle sur les « Industries rouennaises » à partir du fond photographique de Bernard Lefebvre, dit Ellebé. Un travail qui demande des recherches dans les archives et permet de revisiter des fonds rarement offerts à la vue du grand public. Enfin, nous avons initié un travail de résidence sur cinq entreprises du

« Industries rouennaises ». Co Ellebé

bassin creillois. Ce sont deux jeunes photographes fraichement diplômés de l’École d’Arles, Margot Laurens et Vincent Marcq, qui ont été choisis : nous faisons vraiment une grande place à la création !

 

Y.L. – « L’homme au travail dans son rapport à la machine ou à son outil », est le fil conducteur des douze expositions. Une réhabilitation de l’image ouvrière ?

F.B. – Oui et non, tout à la fois… L’idée était de mettre en avant comment cette imagerie évolue, mais aussi comment peu à peu disparait cette image de l’homme et de la machine. Il y a une déshumanisation des photographies. Par exemple, le travail de Daniel Stier, qui présente des photographies de laboratoire, pose vraiment la question du rapport de l’homme à la machine. Même si les expériences présentées permettent d’améliorer les postes de travail, l’impression que l’on ressent est toute autre. Les humains semblent asservis

Les ouvriers de la Cofrablack. Co Dominique Delpoux

à la machine, ils apparaissent comme le prolongement de celle-ci. Le point de vue de ce photographe nous amène à un questionnement et joue de cette ambiguïté.

 

Y.L. – Les expositions, dans leur majorité, sont présentées en plein air. Un choix délibéré ?

F.B. – Oui, c’est un choix politique de la part des élus que de présenter la photographie dans les espaces publics comme dans les parcs. Cela permet d’abord au grand public d’accéder plus facilement à une telle manifestation culturelle, cela lui permet aussi de découvrir des lieux de promenade en milieu urbain. Pour nous, ce fut un vrai challenge : créer des

Au cœur du Creillois. Co Margot Laurens

modules de présentation en plein air, développer des actions de médiation grand public (visites sportives, visites en vélo …) sur ces lieux !

 

Y.L. – Vous donnez à voir ce qui semble avoir disparu : l’ouvrier, l’outil, le monde industriel. Un paradoxe ?

F.B. – Ce qui a disparu, mais aussi ce qui est contemporain… Et surtout, comment documenter, quelle valeur accorder à ce document du passé qui peut devenir œuvre d’art dans le cadre d’une exposition ? De la même manière, quel regard et comment photographier les activités industrielles d’aujourd’hui qui ne sont plus autant visuelles que ce que l’on pouvait trouver dans l’industrie lourde du 19e ou du début de ce siècle ?

 

Y.L. – La ville de Creil se propose de collecter les photographies personnelles de ses habitants au travail. Dans quelle perspective ?

F.B. – Cette collecte s’est réalisée en écho à l’exposition sur l’auto-représentation. Nous avons réussi à collecter un certain nombre de photographies que nous avons présentées. Le but est bien évidemment de

« Espace-Machine ». Co Caroline Bach

continuer cette collecte afin de constituer une mémoire des activités industrielles du bassin creillois. Cette mémoire individuelle permet peu à peu de construire une mémoire collective.

 

Y.L. – Divers établissements scolaires sont associés à la manifestation. Une sensibilisation à l’univers de l’entreprise ?

F.B. – Les opérations de médiation sont au cœur de notre projet, des ateliers ont été réalisés tout au long de l’année scolaire. Les jeunes pratiquent la photographie et visitent les expositions. Beaucoup de visites sont organisées et des livrets « Découverte » donnent des clefs pour la compréhension des images. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

« Ateliers ». Co Cédric Martigny

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. De l’employée de bureau des années 70 au conducteur de machines numérisées, le contraste est saisissant : l’ouvrier est-il pour autant un homme libéré ? L’image se révèle d’une force extraordinaire lorsqu’elle donne à voir ce nouvel univers du travail aseptisé, robotisé au cœur duquel le salarié n’est plus maître de son temps…

Et pourtant du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. « Usimages » permet aussi de mettre en pleine lumière le travail de photographes, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, qui ont élu l’entreprise comme source d’inspiration. Des travailleurs de la

« Ways of knowing ». Co Daniel Stier

focale, artistes de l’ombre (Caroline Bach, Dominique Delpoux, Cédric Martigny…) qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. D’une expo l’autre, entre l’hier et l’aujourd’hui, de l’Île Saint-Maurice au Parc de la Brèche, une balade photographique qui se savoure à l’air libre.

 

NANTES, IMAGES DU TRAVAIL

Des hommes allongés dans leurs hamacs lors des grèves de 1936 aux chantiers navals, l’étrave du célèbre paquebot Normandie à Saint-Nazaire en 1932, l’occupation de l’usine Chantelle à Saint-Herblain en 1981… De page en page, les images défilent. Bien avant l’usage du portable, toutes réalisées par des salariés, ouvriers en lutte ou en vacances ! En charge du fonds photographique du Centre d’histoire du travail de Nantes où elles furent déposées par les organisations ouvrières ou des militants, Xavier Nerrière (en préparation, un autre ouvrage à sortir prochainement sur l’œuvre d’une photographe engagée : « Le peuple d’Hélène Cayeux ») les a sélectionnées et rassemblées dans un magnifique ouvrage.

Mieux qu’un album de photos, « Images du travail » s’offre tel un incroyable roman-photo populaire ! Qui retrace une histoire sociale trop souvent rayée des mémoires, qui raconte au quotidien l’épopée de milliers d’anonymes bâtisseurs de la France d’aujourd’hui… Plus encore, en interrogeant le pourquoi et comment les classes populaires s’emparèrent ainsi de la photographie, Nerrière pose les

Co René Bouillant

premiers jalons d’une histoire encore à écrire : quid de la photographie sociale comme œuvre patrimoniale ? Quid de sa reconnaissance culturelle ? Quid de l’intérêt des conservateurs et des chercheurs pour semblables clichés ? D’une photographie à l’autre, un étonnant voyage au cœur de « la sociale » qui ravira l’œil de l’amateur comme de l’esthète.

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Crime au féminin : présumée coupable !

Sorcière, empoisonneuse, infanticide, pétroleuse, traîtresse ? Jusqu’au 27/03, en l’Hôtel de Soubise à Paris, les Archives nationales déclinent avec « Présumées coupables » les stéréotypes qui collent aux basques des femmes depuis plus de cinq siècles. À travers plus de 320 procès-verbaux d’interrogatoires, une exposition édifiante !

 

 

Les Archives nationales nous convient à une plongée dans les procès intentés aux femmes au cours des siècles. Sous cloche, de grands registres où s’étalent les procès-verbaux d’interrogatoires, les lettres de rémission dont des fragments sont retranscrits sur écran, tandis que des estampes, des photos ou des extraits de films s’étalent sur les murs. Ainsi, coupable1l’exposition « Présumées coupables » confronte les archives judiciaires aux représentations de la femme dangereuse, suivant différentes séquences.

La première séquence consacrée à la sorcière, la plus conséquente, nous donne un aperçu des dizaines de milliers de procès qui se déroulèrent entre le XVe et le XVIIIe siècle. Parfait bouc émissaire, la sorcière sert alors à expliquer les épidémies, les morts mystérieuses, les violents orages ou la stérilité d’un couple… En suivant la procédure inquisitoire – plainte, interrogatoire, torture, mise à mort –, on mesure la violence inouïe qui se déchaîne alors sur la femme. Au cœur de ces procès, pointe la peur de sa sexualité débridée. Quand elle n’est plus sorcière chevauchant un balai et forniquant avec le diable, elle devient empoisonneuse. Et l’exposition de mettre en avant les figures de Violette Nozière ou de Marie Besnard. La femme n’est plus seulement lubrique, elle se fait sournoise.

Autre stéréotype, décliné dans l’exposition : l’infanticide. Là, on suit la détresse et la solitude de ces femmes qui tuent leurs bébés après avoir été abandonnées par leurs amants ou abusées par leurs proches. Au XVIe et au XVIIe siècle, elles sont condamnées le plus souvent à la peine de mort, et un édit de 1556 oblige les femmes non mariées qui se retrouvent enceintes à déclarer leur grossesse auprès des autorités. Vient ensuite la figure de la pétroleuse, incarnée par les communardes soupçonnées d’avoir incendié Paris. Lors de leurs coupable2procès, comme le souligne l’exposition, « elles sont aussi interrogées – et peut-être plus encore – sur leur moralité, leur famille, leur consommation d’alcool et leurs rapports aux hommes ». La femme se devant d’être exemplaire, on ne lui pardonne rien et on l’humilie en place publique à l’image des tondues à la Libération.

En partant des archives judiciaires, l’exposition « Présumées coupables »  a le mérite de mettre en lumière la persistance des préjugés sexistes qui se déchaînent envers les suspectes. Forcément coupables… Amélie Meffre

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Quand Pierre Piazza fait de l’œil à Bertillon…

Dans un ouvrage richement illustré, Un œil sur le crime. Naissance de la police scientifique. Alphonse Bertillon de A à Z, entre rigueur scientifique et plaisir de la lecture, Pierre Piazza tire le portrait de celui qui révolutionna les méthodes de la police. Sous forme d’abécédaire, un clin d’œil intelligent et ludique sur le crime !

 

 

« Humanité, c’est identité. Tous les hommes sont la même argile. Nulle différence, ici-bas du moins, dans la prédestination. Même ombre avant, même chair pendant, même cendre après », postule lumineusement Victor Hugo dans un chapitre des Misérables consacré au « bas-fond ». Un Œil sur le crime. Naissance de la police scientifique. Alphonse Bertillon de A à Z de Pierre Piazza nous invite aussi, d’une certaine manière, à visiter les bas-fonds. 12Précisément pour voir tout ce qui distingue physiquement les hommes par leur identification scientifique, ou prétendue telle.

 

Politiste, spécialiste des procédés identificatoires, notamment de la carte d’identité, Pierre Piazza livre ici un ouvrage emblématique d’une de ses préoccupations de chercheur-passeur : fouiller les archives, y découvrir des sources inédites et mettre en valeur de façon aussi attrayante que pédagogique des documents relatifs à l’anthropométrie criminelle en général, et Alphonse Bertillon en particulier. Passionné par le bertillonnage, Pierre Piazza ne cède point néanmoins à la fascination pour son inventeur comme le laisse entendre l’une des premières illustrations de la riche iconographie mobilisée dans ce bel objet éditorial. En effet, un portrait d’Alphonse Bertillon croqué durant le

Portrait de Bertillon, durant le procès Dreyfus. Collection particulière de l'auteur.

Collection particulière de l’auteur.

procès du capitaine Dreyfus à Rennes rappelle aussi les errements des analyses graphologiques du chef de l’Identité judiciaire de la préfecture de police parisienne.

Les recherches de Pierre Piazza se sont développées dans un contexte concomitant d’essor des études historiques sur les forces de l’ordre, ces deux champs se nourrissant mutuellement. L’actualité, pour celles et ceux qui ne veulent pas se contenter d’images hâtives, de propos aussi creux qu’éculés ou de stéréotypes polémiques ou, au contraire, hagiographiques, manifeste tout l’intérêt qu’il y a à donner de la profondeur à la « chose policière », un des fondements de notre démocratie depuis 1789 et l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

 

Comme ce blog qui traite de la culture sous toutes ses formes, Pierre Piazza nous invite à voir quelles furent certaines des formes de la culture policiaro-judiciaire qui émerge à la Belle Époque, ce que Bertillon dénomma alors « police moderne », ensuite baptisée « police technique scientifique ». Les nombreux clichés commentés furent les outils

Collection particulière de l'auteur

Collection particulière de l’auteur

d’un métier de police qui entendait se moderniser à l’heure de la révolution industrielle. Ainsi, à l’Exposition universelle de 1900 à Paris, le préfet Louis Lépine entend montrer la police judiciaire sous l’image la plus flatteuse dont Bertillon est l’incarnation, alors qu’au même moment le cinématographe conquiert ces yeux dont il est question dans le titre de ce livre. Car, ce que révèle cet ouvrage, c’est la mutation du regard, qui n’entend plus seulement voir et comprendre mais mensurer et prouver.

Vouloir composer un abécédaire est un exercice de style que réussit Pierre Piazza, le chercheur en sciences sociales qui sait aussi écrire pour le grand public curieux. Faire correspondre un terme et plusieurs clichés illustratifs pour chaque lettre met à l’épreuve une imagination sans laquelle la recherche peut se révéler bien aride, peut-être même conformiste. Ainsi, les mots

Collection particulière de l'auteur

Collection particulière de l’auteur

« zoométrie » ou « goguenardises » permettent à l’auteur d’aborder l’histoire de l’identification de façon discrètement enjouée, ce qui n’exclut pas leur intérêt historique.

 

Soulignons la qualité du travail éditorial qui livre un objet de belle facture pour une somme raisonnable, étant donné le nombre des illustrations et l’inventivité de la mise en page d’une iconographie savamment choisie. Le dessein est évidemment de faire coïncider le sujet abordé avec la forme même du livre, ambition pleinement atteinte ! Laurent López

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Instants de théâtre, livres en fête

Pour clore l’année en beauté, les amoureux des planches auront plaisir à feuilleter divers ouvrages narrant ou illustrant l’histoire et l’art du théâtre. Du beau livre au document de fond, de la pièce inédite au témoignage éclairant, la scène est bien garnie !

Les photographies de l’article, signées Laurencine Lot, sont extraites de l’ouvrage « Instants de théâtre » (en Une de couverture, Hugues Quester et Valérie Dashwood dans « Six personnages en quête d’auteur » de Luigi Pirandello)

 

 

Un bien bel ouvrage que ces « Instants de théâtre », surgis de la plume du regretté Michel Corvin et mis en images par la photographe Laurencine Lot ! L’émotion, la beauté, la puissance des clichés rivalisent avec la finesse et la force de conviction des commentaires… Dans une chronique consacrée à ces fabuleux « Instants », le critique dramatique Gilles Costaz parle « d’un Louvre théâtral ou plutôt d’un Beaubourg de la scène, photolottant la meilleure actualité de ces quarante dernières années est saisie dans une forme d’éternité ». Une affirmation parfaitement justifiée et méritée.

C’est avec un réel bonheur, entre le silence des pages et la fureur passée des planches, que nous découvrons ces corps en mouvement, aussi expressifs et vivants que lorsqu’ils apparaissaient à l’ouverture du rideau rouge. Laurent Terzieff, émacié et si convaincant en Philoctète, Michel Bouquet si vaillant lorsque « Le roi se meurt », Nicolas Bataille et sa « Cantatrice chauve » toujours à l’affiche des emblématiques planches de la Huchette… Ce livre est plus qu’un abécédaire du spectacle vivant, il est par excellence le témoignage « vivant » du théâtre. Puissance de frappe, en trois coups et sept chapitres, le texte de Michel Corvin éclaire, commente, interroge, propose. Avec intelligence, ironie, mordant, passion, comme à l’accoutumée, lui le spécialiste jamais rassasié, toujours à l’affût, l’amoureux du théâtre de Genet et de Novarina ! Quarante ans de scène défilent ainsi sous nos yeux, éberlués. Dans sa préface, lumineuse de culture et de pédagogie, « c’est l’histoire imaginaire de toute une société de jadis et de maintenant – et le jadis est cousin du maintenant – qui se déploie devant nous », écrit Corvin, « avec ses héros et ses bouffons, ses forts, ses faibles et sa part d’ombre ». Et l’œil de Laurencine Lot, amoureuse de la scène, pour transfigurer l’humanité de ses sujets en un déclic esthétique à mille postures !

 

Une passion, un amour du vivant que le grand auteur italien, Erri de Luca, transpose pour une fois du roman à la scène avec son « Dernier voyage de Sindbad »… « J’ai écrit ce Sindbab en 2002 », nous prévient-il, « les poissons de la méditerranée se nourrissaient déjà de naufragés depuis cinq ans ». Et de poursuivre, « j’ai emprunté un marin aux « Mille et une nuits » pour le faire naviguer sur notre mer avec le chargement de la plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain ». Un texte aussi fort que poétique, aussi puissant que tragique pour mettre en scène ces « passagers de la malchance vers nos côtes fermées par des barbelés ». Et l’auteur napolitain de se souvenir alors de Jonas avalé vivant par la baleine, de tous ces émigrés italiens avalés vivants par les Amériques… Le beau texte de cette pièce se clôt par une étrange prière laïque – « Notre

Laurent Terzieff, dans "Philoctète" de Jean-Pierre Siméon.

Laurent Terzieff, dans « Philoctète » de Jean-Pierre Siméon.

mer qui n’es pas au ciel, tu es plus juste que la terre ferme… garde les vies, les visites tombées comme des feuilles dans l’allée » -, prions pour entendre ces mots résonner bientôt sur les planches !

Un texte dont pourrait s’emparer assurément Claude Régy, une ode à la vie et à la fraternité qui résonnerait avec fracas dans le noir silence qu’il instaure sur les planches… Avec ces « Écrits, 1991-2011 » rassemblés en un gros volume, le metteur en scène nous livre au fil des pages ce qu’il ressent et croit avec beaucoup de force : « le désir d’un théâtre qui n’en serait plus un, en ce qu’il serait le lieu de toutes les présences, le lieu des choses elles-mêmes ». Homme de théâtre inclassable, souvent décrié par ses pairs ou les critiques, Claude Régy n’en conduit toujours pas moins sa recherche d’une esthétique qui est pour lui essence de vie : le silence qui retentit fort, la lenteur qui exacerbe le mouvement, l’obscurité qui éblouit de lumière. Autre qu’un recueil de réflexions figées, nous est proposé là un authentique voyage où doutes et convictions balisent les étapes au fil des créations. Lire Régy, c’est laisser voguer son imaginaire à la dérive d’une pensée et d’une poétique souvent dérangeantes, toujours troublantes, jamais pédantes.

 

Comme est troublant, dérangeant le « Shakespeare, le choix d’un spectre », dont nous gratifie Daniel Bougnoux ! L’homme n’est nullement un vilain farceur ou un vulgaire plaisantin. Universitaire patenté et éditeur des œuvres romanesques d’Aragon dans la fameuse collection de La Pléiade, il épouse en ce livre les thèses de Lamberto Tassinari. Qui récuse le médiocre bourgeois de Stratford, William Shakespeare, comme l’authentique auteur de son théâtre pour l’attribuer à un émigré italien, John Florio… « Le véritable Shakespeare ne sort pas diminué de cette enquête », nous avertit Bougnoux, « mais doté d’une éducation, d’une surface sociale et d’un visage enfin dignes de son œuvre ». À la recherche d’indices et de preuves, l’ouvrage nous plonge au cœur de l’Angleterre du XVIIième siècle, à Londres plus précisément. Dans une large part, la vie de l’auteur d’Hamlet et de tant d’autres chefs d’œuvre nous demeure inconnue, rares sont les documents qui attestent de son existence et les débats-querelles d’experts autour de sa personnalité controversée sont légion. Sur les pas de Tassinari, nouvel Holmes sans redingote ni parapluie, Bougnoux mène donc l’enquête, instruit son dossier, élimine les fausses pistes, éclaire les zones d’ombre pour se forger une solide conviction. À lire

Nicolas bataille et Simone Mozet, dans "La cantatrice chauve" de Ionesco.

Nicolas Bataille et Simone Mozet, dans « La cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco.

expressément pour découvrir à qui profite le crime, ce n’est pas ici que sera dévoilée la résolution de l’énigme !

Des affirmations qui laissent de marbre un autre larron, lui-aussi universitaire et éditeur à la Pléiade des œuvres du grand Will ! Dans « Shakespeare, être ou ne pas être ? », Jean-Michel Déprats récuse d’un trait de plume « ces élucubrations » et « opinions fantaisistes ». Leur préférant le bon mot d’Alphonse Allais : « Shakespeare n’a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui portait le même nom que lui » !

 

À cent lieux de ces débats universitaires, Gérard Astor enracine plutôt sa pensée dans une recherche de longue date sur les articulations entre théâtre et monde du travail. Avec ses « Labyrinthes, théâtre/exercice », de lecture exigeante, il nous en livre quelques réflexions de fond. « S’agissant du théâtre de Gérard Astor, le terme Labyrinthes se charge de significations et de symboliques multiples », nous avertit dans la préface Adel Habbassi, professeur à l’université de Tunis, « la poésie du monde, des cultures et des hommes qui les animent, métaphorise les repères et les configurations géo-historiques qu’on nous avait inculqués à l’école ». Un vaste programme de réappropriation, donc, que nous propose Astor à la lecture de quelques-uns de ses textes ici rassemblés : réinvestir le présent, le travail pour que « le théâtre retrouve l’essentiel du réel et que la poésie nous chante la musique de la vie », comme nous y invite Nicolas Hocquenghem le

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans "Le roi se meurt" de Ionesco

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco.

compagnon de route, directeur du Théâtre de Bligny et metteur en scène de « Leïla-Enki » au Théâtre des Carmes d’André Benedetto lors du festival d’Avignon 2005.

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions ! « Un phare dans la nuit profonde » invite son auteur à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés de ce blog, chaleureuses fêtes. Que l’année à venir soit riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. À bientôt en 2017, dans de nouvelles aventures communes ! Y.L.

 

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Céline, un génie ou un salaud ?

La sortie sur les écrans en mars 2016 de « Céline, deux clowns pour une catastrophe », le film d’Emmanuel Bourdieu à la critique partagée, a ravivé les affirmations contradictoires autour de la personnalité de l’écrivain controversé. Céline, un génie ou un salaud ? À personnalité complexe, une réponse de même nature.

Que l’on aime ou pas le film d’Emmanuel Bourdieu avec l’incroyable Denis Lavant dans le rôle-titre, l’adaptation du récit de Milton Hindus, ce jeune intellectuel américain et juif parti à la rencontre de Céline durant son exil au Danemark, éclaire en tout cas les multiples facettes du personnage. Il a fourni surtout un prétexte supplémentaire aux « pro » et « anti » céliniens de s’écharper sur la nature profonde de l’homme et de l’écrivain. Les uns glorifiant celine1l’incomparable génie du romancier, les autres vociférant sur les immondes saloperies de l’individu… Peut-être faut-il considérer sous un même regard, et le romancier et l’individu !

« Ça a débuté comme çà », ainsi commence le premier roman de Louis-Ferdinand Destouches, Voyage au bout de la nuit publié en 1932 chez Denoël. Ainsi débute la carrière littéraire de Céline : par un scandale. Alors que l’ouvrage est promis au Prix Goncourt, le jury se rétracte et lui préfère Les loups de Guy Mazeline. Il obtient le prix Renaudot en lot de consolation. L’affaire fait grand bruit dans le microcosme de la critique parisienne. Pas seulement d’ailleurs pour les magouilles orchestrées entre éditeurs, surtout pour le contenu et le style du livre de ce nouveau venu en littérature âgé de 38 ans, que l’on dit médecin et donc forcément éduqué. Pourquoi use-t-il alors d’un langage « populacier », voire ordurier ?

Exceptionnel par la qualité des analyses rassemblées, Voyage au bout de la nuit, critiques 1932-1935 pose d’emblée les termes du débat qui rebondira lors de chaque nouvelle publication de Céline : géniale ou abjecte ? Alors que Paul Nizan affirme dans « L’humanité » en date du 9 décembre 1932 que « cet énorme roman est une œuvre considérable », Henry de Régnier dans Le Figaro prévient ses lecteurs : pour accompagner Céline en son voyage, « mettons des bottes d’égoutier et bouchons-nous le nez ». De Mauriac à Gorki, de Bernanos à Trotski, critiques et écrivains ne cesseront dès lors de s’affronter. Pour admettre aujourd’hui, pas encore à l’unanimité, que malgré tout Voyage au bout de la nuit est un grand roman, sinon « le » plus grand roman du XXème siècle. Pour la hardiesse du style qui rompt avec toute forme d’écriture jusqu’alors usitée, pour la chronique désenchantée d’un monde bercé par la désillusion, la misère et la bassesse, chronique également de la guerre, celle de 14-18, au ras de la boue. Et Mauriac d’affirmer que ce livre « possède le pouvoir de nous faire vivre au plus épais de cette humanité désespérée qui campe aux portes de toutes celine2les grandes villes du monde moderne ». Un point de vue qui n’a rien perdu de son acuité, surtout de son actualité !

Par la vertu de son écriture, Céline nous projette d’un roman l’autre dans les bas-fonds du vice. Il en connaît tous les contours, ce médecin des pauvres et des chômeurs, cet écrivain sulfureux et solitaire, cet inquisiteur des maux et des mots… Pour bien comprendre l’esprit et la démarche de l’auteur de ces diverses « bagatelles » littéraires, la violence de son verbe comme les soubassements de son antisémitisme proclamé, il faut alors plonger dans la magistrale biographie que lui consacre Frédéric Vitoux. La vie de Céline décline au fil des pages les contradictions qui ont en permanence hanté l’existence du reclus de Meudon. Du vaincu de la guerre 14-18 au médecin missionné en Allemagne par la Société des Nations, de la misère des banlieues à la montée du nazisme, du Céline flamboyant au Céline répugnant, Vitoux dresse le portrait hallucinant d’un homme « à la fois révolutionnaire et passéiste, raciste et compassionnel, vociférant et taciturne, populaire et précieux, délirant et lucide ».

Un personnage haut en couleurs, donc, que ce Destouches devenu Céline en hommage à sa grand-mère… A l’époque de la publication du Voyage au bout de la nuit, il est médecin au dispensaire de Clichy (92). La publication de ses premiers pamphlets, dont Bagatelles pour un massacre, le conduira à une démission forcée. Ces deux titres accolés suffisent à asseoir la réputation de l’auteur, sulfureuse et scandaleuse. Pourtant, il nous faut l’affirmer : l’écrivain n’est pas seulement cet individu à juste titre condamnable au bûcher de l’antisémitisme, il demeure aussi cet incomparable ciseleur de mots. Qu’ils soient français ou étrangers, nombreux sont les écrivains à reconnaître la dette contractée envers l’auteur de Mort à crédit. Dans l’ouvrage qu’il lui consacre, Yves Buin le confesse dès la préface, il nous faut accueillir Céline en une « insoluble contradiction existentielle » : un homme qui se débat avec ses démons et a la témérité de les rendre public, un homme perdu dans une déréliction totale qui invente une celine3langue inimitable. « Telle est l’équation célinienne : l’accepter sans prétendre la résoudre permet de sortir de l’impasse d’un vieux débat moralisant ».

Si l’incursion dans la vie de Céline est éclairante à plus d’un titre, la plongée dans ses 353 lettres à Albert Paraz écrites et postées entre 1947 et 1957, lors de son exil au Danemark et après son retour en France en 1951, l’est plus encore. Une correspondance fascinante qui révèle au grand jour, à travers outrances verbales et superbes envolées épistolaires, le caractère entier d’un personnage hors du commun. Céline ne peut concevoir ou admettre l’amitié ou le désintéressement, se fâchant avec quiconque et allant parfois jusqu’à mépriser ceux-là mêmes qui tentent de lui porter secours et assistance, se plaignant d’avoir « tout perdu à vouloir sauver la peau des Français », éructant contre les accusations d’antisémitisme à son encontre et se gaussant des prétendues mesures d’épuration à l’égard de « collabos » faisant bombance sur les Champs-Élysées… Personnage atypique, l’écrivain Albert Paraz n’aura de cesse de réhabiliter l’œuvre de Céline, n’hésitant pas à glisser dans ses propres ouvrages des extraits de sa correspondance avec l’auteur de Casse-pipe.

« Qu’on le veuille ou non, Céline est un des auteurs majeurs du XXème siècle », conclut enfin Henri Godard dans la monumentale biographie qu’il lui consacre, « un des plus lus, des celine4plus commentés et assurément des plus disputés ». Le grand spécialiste du « reclus de Meudon », éditeur de ses œuvres complètes dans La Pléiade, l’affirme lui-aussi haut et fort : il ne faut jamais séparer l’homme de l’écrivain, le grand romancier qui révolutionne la langue française de l’immonde polémiste qui crache son antisémitisme. Et le biographe d’avouer que perdure en partie l’énigme devant cet homme pourtant de nature sensible et sujet à la compassion : « comment atteint-il le dernier degré de cette virulence en s’abandonnant à cette part en lui du Mal qui consiste à ne plus reconnaître en l’autre son semblable ? » En nous révélant d’abord comment Céline, dès l’enfance, fut nourri à la mamelle d’un antisémitisme nauséabond largement partagé par la population française de l’époque (ces pamphlets connurent un immense succès de librairie !) et abreuvé ensuite par des Gobineau, Rabatet et consorts, combien l’expérience de la Première Guerre ensuite fut marquante et déterminante dans la conscience du jeune homme blessé et décoré qui ne savait encore ce qui adviendrait de sa vie… Au final, sans rien cacher du fourvoiement de Céline, Henri Godard invite le lecteur à se plonger aussi dans les romans d’après 1945, la fameuse trilogie D’un château l’autre, Nord et Rigodon.

Céline ? Génial et salop tout à la fois, dans la démesure tant verbale que littéraire ! Tel est peut-être le double qualificatif adéquat pour nommer un homme et une œuvre aussi controversés qu’adulés en égale proportion. Yonnel Liégeois

En savoir plus :

– Toute l’œuvre de Céline est disponible chez Gallimard, dans la collection La Pléiade ou en Folio poche. À lire aussi : Poétique de Céline et À travers Céline, la littérature de Henri Godard, Céline et Céline, Lettres à la N.R.F., choix 1931-1961 de Pascal Fouché, Céline, Lettres à Henri Mondor de Cécile Leblanc, Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature contemporaine de Philippe Roussin. Dans la collection L’imaginaire : la thèse de doctorat en médecine de Céline Semmelweis, Ballets sans musique, sans personne sans rien précédé de Secrets dans l’île et suivi de Progrès. Dans la collection Les Cahiers de la nrf : Céline, Lettres à Milton Hindus (1947-1949) et Céline, Lettres à Pierre Monnier (1948-1952) de Jean-Paul Louis.

– Contrairement à une affirmation largement répandue, les pamphlets (Mea culpa, Bagatelles pour un massacre, L’école des cadavres, Les beaux draps) ne sont pas interdits en France. Par respect de la volonté de Céline qui refusa dès 1945 leur réédition, Lucette Destouches, la veuve de l’écrivain âgée de 104 ans et détentrice des droits d’auteur, s’oppose à toute nouvelle publication.

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Malek Chebel, une lumière en terre d’Islam

Philosophe, psychanalyste et anthropologue des religions, Malek Chebel  a toujours mis son érudition au service de la tolérance et de la pédagogie. Ce brillant intellectuel n’a cessé de prôner un islam des Lumières. Sa disparition, en novembre 2016, laisse un grand vide.

 

 

Passionné par le débat d’idées, Malek Chebel mettait toute son ardeur à plaider en faveur d’un islam moderne imprégné de la philosophie des lumières. Notamment dans son « Manifeste pour un islam des  Lumières », publié en 2004, qui contenait un grand nombre de propositions concrètes, vingt sept très précisément. Traducteur du Coran, il poursuivit inlassablement dans son œuvre prolifique (une quarantaine d’ouvrages) un travail de décryptage pour revenir à l’esprit de l’islam  et non à sa lettre. chebel4Ne craignant point, en 2008, de faire œuvre de vulgarisation avec « L’islam pour les nuls », un ouvrage qui s’arracha en librairie au lendemain des attentats en 2015.

« Je me suis dit que l’islam était une force mais pouvait être une hantise pour ceux qui ne le comprennent pas », nous confiait-il lors d’une rencontre à la sortie du livre. « J’ai senti la nécessité absolue de travailler en direction du grand public, en écrivant autrement sur l’Islam. Avant, je faisais des thèses qui s’adressaient à des spécialistes mais j’ai voulu élargir l’audience et parler au plus grand nombre. Ce qui ne fut pas sans difficultés, car être clair et abordable sans trahir les fondamentaux, c’est la quadrature du cercle ! ». Lorsque nous lui demandions ce qu’il avait à répondre à ceux qui prétendent que l’islam est difficilement compatible avec les démocraties occidentales, « très simplement, je leur dirai que l’Islam en Andalousie de 750 à 1492 a promulgué en présence des deux autres religions monothéistes tout un système de gouvernance très moderne qui ressemblait étrangement à notre démocratie d’aujourd’hui », nous affirmait-il. « L’Islam a initié cette cohabitation pacifique en respectant les minorités et les femmes, en développant tous les talents, indépendamment de l’origine des gens. Il n’a pas créée la démocratie, c’est la Grèce qui l’a initiée, mais l’Islam l’a perpétuée et l’Occident en a hérité ». Ajoutant, avec toute la force de persuasion dont il était capable, «  ayant accompli cela il y  a dix siècles, pourquoi ne le ferait-il pas aujourd’hui… ? ».

 

S’il a publié un grand nombre d’ouvrages sur des sujets graves  comme « Islam et libre arbitre ? La tentation de l’insolence » en 2003,  « L’islam et la raison : le combat des idées » en 2005 ou « Esclavage en terre d’Islam » en 2007, cet érudit n’en était pas moins très épicurien. En effet, il s’intéressa inlassablement à l’amour, au désir et à la sexualité, tous domaines rarement abordés par ses pairs musulmans, voire totalement tabous pour certains. Dès 1986 avec « Le livre des séductions », et en 1995 avec « L’encyclopédie de l’amour en Islam », les publications sur ces thèmes se succèdent : « Du désir » en 2000 suivi du « Dictionnaire amoureux de l’Islam » en 2004… A la sortie de « L’érotisme arabe » en 2014, il ne craignait pas d’affirmer dans les colonnes du quotidien Libération que « le monde arabo-musulman possède, concernant le sexe et l’amour, une culture ancestrale chebel2très riche. Ce sont les Arabes qui ont inventé les aphrodisiaques, le préservatif, les cosmétiques, les baumes, les préliminaires… ».

Avec beaucoup de sagesse, il savait parler sérieusement de choses légères et aborder les sujets les plus graves sans se prendre au sérieux. Travailleur infatigable, décoré de la Légion d’honneur en 2008, il fourmillait d’idées et cette même année il s’investissait dans le projet d’un magazine si bien baptisé « Orientissime » pour lequel, hélas, il ne parvint pas à réunir le financement nécessaire. Partie remise, en mai 2013 il lançait « NOOR, revue pour un islam des lumières ».

 

Tous ceux qui ont eu la chance de le fréquenter gardent le souvenir d’un homme éminemment chaleureux et séduisant. De ses yeux rieurs émanait un mélange d’intelligence, de bienveillance et de sensualité. C’était un grand amoureux de la vie tout autant qu’un messager de tolérance et de paix. Chantal Langeard

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