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Edwy Plenel, au fil du Maitron

Edwy Plenel, le patron de Mediapart, nous invite à un « Voyage en terres d’espoir », nouvellement paru aux Éditions de l’Atelier. À la découverte des obscurs et des rebelles qui se nichent dans le Maitron, cet extraordinaire dictionnaire des militants. Un bel hommage à butiner.

 

 

Promenons-nous dans le « Maitron », dans cette incroyable forêt rassemblant quelque 168 000 biographies de militants du mouvement ouvrier et social qui ont résisté aux loups, de 1789 à 1968 ! « Sa lecture devrait être déclarée d’intérêt public tant elle rappelle aux gouvernants, d’où qu’ils proviennent, que les conquêtes républicaines dont ils aiment parfois se parer, ne seraient jamais advenues sans la mobilisation du peuple », souligne Edwy Plenel dans son « Voyage en terres d’espoir ». Il commence par évoquer la genèse de cette œuvre monumentale, lancée par l’historien Jean Maitron au milieu des années 1950, dont le premier volume paraît en 1964. Aujourd’hui, le dictionnaire se décline en 79 volumes, rédigés maitronpar plus de 1450 auteurs. Les sentiers sont multiples pour y pénétrer. Le journaliste, et directeur du site Mediapart, nous propose les siens, vagabondant d’une notice à l’autre, de réflexions en digressions.

La balade débute avec Alphonse Baudin dont une plaque, dans le 12ème arrondissement de Paris à quelques pas des locaux de Mediapart, rappelle qu’il fut assassiné le 3 décembre 1851 « en défendant la Loi et la République ». Ses cendres, depuis le 4 août 1889 à l’occasion de la célébration du centenaire de la révolution Française, reposent au Panthéon. Sa biographie, ici reproduite, nous en dit plus sur ce député montagnard, médecin des pauvres, qui fut assassiné sur une barricade du faubourg Saint-Antoine, victime du coup d’État du futur empereur Napoléon III. De là, on rend visite au journaliste républicain Charles Delescluze qui lance en 1868 une souscription nationale pour ériger un monument à Baudin. Il mourra trois ans plus tard, tué, lui aussi sur une barricade en 1871 par les Versaillais.

On bifurque ensuite vers Clamecy dans la Nièvre, patrie de Romain Rolland et Claude Tillier, pour faire connaissance avec les résistants au coup d’état de 1851. Eugène Millelot, l’un deux, participa à l’insurrection populaire des 5 et 7 décembre et fut envoyé à Cayenne. Les chemins nivernais nous mènent enfin à Sardy-lès-Epiry dans la famille de Jean Maitron. On salue le père, Marius, directeur d’école et syndicaliste, qui créa une coopérative d’épicerie. Puis le grand-père, Simon, soldat bottier qui s’exila en Suisse pour ne pas servir les Versaillais… On visite au passage les bûcherons du Conference de presse de Mediapartcoin, tel Jules Bornet qui fonda leur fédération nationale, affiliée à la CGT, en 1902.

Et la promenade se poursuit ainsi de fil en aiguille ! Nous faisant découvrir d’illustres inconnus ou des figures reconnues qui tous, dans des époques et des milieux les plus variés, se sont engagés. Une centaine de personnes qu’Edwy Plenel nous présente au fil des pages de son original et passionnant « Voyage en terres d’espoir ». Il nous est ainsi permis de « retrouver le possible de l’histoire, un passé non advenu, plein d’à présent ». Un bien bel hommage au Maitron dont le tome 12, qui clôture la période 1940-1968, vient de paraître. Un joli « voyage » riche en découvertes, un beau livre à s’offrir ou à offrir en prélude aux festivités de Noël ! Amélie Meffre

L’événement sera salué par une soirée à la Maison des Métallos le 28/11 et un colloque international sur deux jours ((le 6/12 au Centre Pouchet, le 7/12 à l’Hôtel de Ville de Paris).

 

Jean Maitron, une grande figure des Lettres

Il y eut hier le Gaffiot et le Bailly pour les amoureux du latin et du grec, le Larousse pour les passionnés de la langue française, le Littré pour les obsédés maitron2du mot, plus tard le Robert d’Alain Rey et le Corvin pour les enflammés du spectacle vivant… Depuis 1964, il y a aussi le Maitron, le « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français » !

Mieux qu’un pic ou qu’un roc, la somme incontournable pour tous les aventuriers de la vie sociale et militante… Qui, sous la direction de l’historien Claude Pennetier depuis la disparition de son créateur en 1987, prend le nom de « Dictionnaire biographique, Mouvement ouvrier, Mouvement social » pour couvrir la période de 1940 à mai 1968. Une œuvre de longue haleine qui, au fil du temps, s’est ouverte aux métiers (gaziers-électriciens, cheminots…), à l’international (Japon, Allemagne…).

Un destin incroyable pour le gamin du Nivernais, né en 1910 dans un petit village d’à peine 450 habitants, Sardy-lès-Epiry près de Corbigny… Fils d’instituteurs, Jean Maitron est à bonne école : militante, syndicale, communiste ! Des chemins qu’il foulera sa vie durant, rompant toutefois définitivement avec le PCF en 1939 pour respirer des airs plus libertaires. Docteur es lettres, professeur à la Sorbonne, Jean Maitron fonde en 1966 le Centre d’histoire du syndicalisme qui devient en 2000 le Centre d’histoire sociale du XXème siècle, une unité mixte de recherche de l’université Paris1 et du CNRS. maitron1Sa principale originalité, dès sa création ? Inclure à son conseil d’administration des représentants de confédérations syndicales afin d’écrire une histoire qui s’enrichisse du militantisme.

Fort du soutien de Camille-Ernest Labrousse et de Pierre Renouvin, maîtres incontestés de la discipline dans les années 50, l’historien se révèle authentique pionnier, le premier à faire entrer l’histoire ouvrière dans l’ère de la recherche historique officielle, universitaire et livresque. Son grand œuvre ? « Le Maitron » bien sûr, une appellation passée dans le langage courant, décliné en 79 volumes dont 34 de son vivant ! Sans oublier ses travaux sur l’anarchisme et le courant libertaire. « L’histoire que donne à voir le « Maitron », nous laissant libres de la raconter et de la commenter, n’est donc qu’un moment de cet affrontement sans âge entre opprimés et oppresseurs, dominés et dominants, exploités et exploiteurs, maitron3travailleurs et profiteurs, colonisés et colonisateurs », souligne Edwy Plenel dans son avant-propos à « Voyage en terres d’espoir ».

Jean Maitron ? Un intellectuel de haute stature, une incontestable grande figure citoyenne et républicaine, un infatigable chercheur qui fait honneur à la recherche universitaire et scientifique française, bien mal en point de nos jours. Créé en 1996, le jury du Prix Maitron, composé pour moitié d’universitaires et de syndicalistes, récompense chaque année un mémoire de master pour la qualité de sa recherche. Yonnel Liégeois

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Damien Cru, le tailleur de pierre et l’AFPA

À l’occasion du 70ème anniversaire de la création de l’AFPA (Association Professionnelle pour la Formation des Adultes), la CGT organise le 17 novembre un colloque sur l’avenir de l’institution. En exclusivité, Chantiers de culture vous propose l’intervention de Damien Cru. Des acquis d’un métier à ses richesses culturelles, l’ancien tailleur de pierre invite à la réflexion sur les enjeux de la formation.

 

 

Je remercie les organisateurs du colloque de me donner l’occasion d’exprimer ici toute ma gratitude à l’AFPA. En effet, le stage « Taille de la pierre » que j’ai réalisé en 1973 au centre de formation de Blois, alors que j’avais déjà 26 ans, a constitué pour moi un moment décisif. Non seulement dans mon itinéraire professionnel, mais également dans mon développement personnel.

Lors de ce colloque, sera projeté le film « Un métier en main » réalisé en 1956 par Eclair-Journal. Il mentionne « le regard vigilant du moniteur » qui, est-il dit plus loin, « corrige le moindre geste défectueux » du stagiaire. C’est là un premier point à souligner : la compétence professionnelle des moniteurs qui ont eux-mêmes travaillé en entreprise, sur chantier, et qui restent liés au métier, ne serait-ce que par les contacts répétés avec les professionnels en exercice qui participent au jury. Cette vigilance était rendue possible du fait du petit nombre de stagiaires dans l’atelier, douze au maximum. L’apprentissage du geste engage tout le corps en face de l’ouvrage. Le premier apprentissage en taille de pierre est bien celui de « la mise en chantier » : comment disposer son caillou à bonne hauteur pour éviter une fatigue inutile, pour pouvoir suivre du regard le trait, la pierre et son hétérogénéité, l’impact de l’outil… sans s’envoyer des éclats dans l’œil ni en envoyer à ses voisins ! Le geste, la variation de l’amplitude du geste selon la phase d’ébauche ou de finition, le rythme personnel, l’harmonisation du rythme lorsque l’on cru4scie un bloc à deux… Il y a là toute une compétence extraordinaire requise de la part du moniteur.

 

Autre point important relevé dans le film, c’est le même moniteur qui enseigne la théorie et la pratique, le tracé et la taille, la coupe des pierres et la pose… Il y a là encore une question clé, dans l’exercice du métier bien sûr mais dans bien des domaines de l’existence. Comment passer de la théorie à la pratique ? Pas forcément en répétant ce qui doit être, le théorique, le prescrit, mais en percevant bien ce qui chez chacun relève d’un défaut ou d’une qualité de jugement en situation. Quel outil utiliser pour cette opération ? Parfois plusieurs solutions se présentent. Essayer l’un, apprécier le résultat et sentir ce que son usage sollicite en soi de force, d’adresse ; en essayer un autre, percevoir, sentir à nouveau, comparer. L’apprentissage de ce jugement, rarement théorisé, difficilement théorisable, relève de la singularité de l’ouvrier en situation et le moniteur ne peut qu’encourager chacun à trouver sa propre voie dans toutes celles que le métier autorise. D’où l’importance de ce « regard vigilant » du moniteur évoqué plus haut, qui engage chaque stagiaire à exercer son propre regard : dégauchir une surface à dresser avec deux règles, contrôler après-coup la qualité de son exécution. « Dégauchir », un terme de métier utilisé en de multiples occasions, tracer, façonner, contrôler, là encore, le jugement est nécessaire pour comprendre son usage en situation.

Cet apprentissage insiste avec justesse sur l’histoire du métier, de ses évolutions, de sa culture spécifique. Mais également de la culture commune avec d’autres métiers du bâtiment, voire des métiers plus lointains comme la chaudronnerie avec qui nous partageons cet art du trait, la stéréotomie ou géométrie descriptive. La culture ouvrière partagée avec tous les métiers connexes, le forgeron ou taillandier pour les outils, le menuisier qui viendra appliquer son huisserie sur la baie en cours de réalisation, le maçon, le charpentier… Le film relève à juste raison les noms singuliers utilisés pour désigner les outils du charpentier : l’herminette, la bisaiguë… Cette façon de désigner chaque chose avec précision porte non seulement sur les outils, mais également sur les parties des outils et sur tout ce qui concerne le travail : sur les éléments d’architectures, de construction cru2et pour nous, sur les pierres en fonction de leur dureté, de leur provenance, de leur nature, mais aussi de l’emplacement futur qu’elles prendront dans l’ouvrage…

 

Lors du déplacement de pierres un peu lourdes, la dénomination précise des différentes étapes de la manœuvre collective a plusieurs fonctions dans l’équipe. Elle n’est pas purement informative, elle engage l’anticipation. Lorsque le chef de manœuvre dit « on va lever la pierre », chacun anticipe l’opération, se place en conséquence ou interroge s’il ne voit pas bien la manœuvre à venir. Car il n’est pas essentiellement question de déploiement de force dans cette situation, il est question d’intelligence de la situation concrète, de ce jugement dont je parlais plus haut, de ruse, de trouver l’équilibre de la masse de la pierre. Du reste, les expressions utilisées dans ces opérations de bardage ramènent les différents mouvements à l’échelle humaine : il faut entendre les sens possibles cru5de « rouler la pierre, la lever, la faire marcher, la coucher, la faire boire »… De la prudence avant toute chose.

L’AFPA permet d’acquérir un métier, à l’époque d’accéder à un emploi, et en même temps cette formation inscrit le participant dans une histoire et une culture qu’il partage avec d’autres et qu’il peut faire siennes. Et ce sont sans doute cette histoire et cette culture qui lui permettent de trouver son propre chemin professionnel. Nous avions, au stage, des itinéraires et des formations très diverses. Et cette diversité était très féconde. Parmi les stagiaires, certains avaient déjà travaillé la pierre. L’un avait appris à tailler le granit au lycée technique de Coutances mais il n’avait pas obtenu le CAP et l’AFPA lui offre l’occasion de reprendre cet apprentissage, de le compléter. Il maniait la broche avec un coup de main, un geste du poignet bien à lui que nous cherchions à reprendre. Un autre avait découvert la pierre sur un chantier associatif en Provence et il a pu passer ici d’une activité bénévole au métier. Plusieurs, dont moi, étaient bacheliers. Nous échangions au fil des jours sur toutes sortes de sujets, les découvertes de chacun dans sa région, des lectures (« Les pierres sauvages », de Fernand Pouillon). Nous parlions conventions collectives (différentes selon les régions). Plusieurs vont rester tailleurs de pierre, certains en cru3s’orientant vers la sculpture ou la gravure. D’autres vont quitter la pierre, en fonction des aléas et des occasions de la vie.  Mais pour tous, ce stage a été un moment fort de leur vie, une sorte de bifurcation.

 

Mon propre parcours ? Après avoir travaillé dans des entreprises parisiennes et découvert toute la fraternité des pierreux syndiqués au Syndicat Parisien du Bâtiment CGT, je suis entré grâce à l’un d’eux, Pierre Lecour, à l’OPPBTP. Cet organisme du BTP tenait lieu de CHS (Comité Hygiène et Sécurité) dans la profession avant les lois Auroux de 1982. Le discours très technique et réglementaire de cet organisme m’effrayait un peu. Toute la dimension de la culture de métier et toute la dimension du collectif de travail étaient négligées. Certes, de la technicité est nécessaire pour garantir la stabilité des grues, de la loi et des règlements sont nécessaires pour tenir compte des évolutions techniques et améliorer partout les conditions de travail, d’hébergement, de vie sur les chantiers. Mais ne miser que sur ces ressorts extérieurs aux travailleurs les place dans des injonctions parfois difficilement supportables. La sécurité réglementée contrarie parfois l’activité.

En reprenant l’apport du centre AFPA et en proposant à un petit groupe de syndiqués de réfléchir à ce qui comptent pour nous, pour notre sécurité, nous avons pu dégager toute la dimension de prudence contenue dans le métier. Nous avons proposé plusieurs expressions qui, aujourd’hui, sont passées non sans controverses en ergonomie cru1ou dans le champ de la prévention : « les savoir-faire de prudence », « la langue de métier », « les règles de métier »… J’en ai dit un mot en parlant du bardage, du déplacement des pierres.

 

Je souhaite que ma contribution permette d’une part aux moniteurs, et plus largement au personnel de l’AFPA, de mesurer l’ampleur et la richesse de leur propre travail. Même quand le stagiaire ne termine pas sa carrière dans le métier étudié… Surtout, il nous faut absolument, non seulement préserver cette institution qu’est l’AFPA, mais la déployer à travers de nouveaux métiers. Pour l’accès à l’emploi, mais également dans le sens d’une introduction à la culture de métier et à l’exercice du jugement articulant théorie et pratique : avoir un métier en main, c’est avoir le métier dans la tête ! Damien Cru

À lire : « Le risque et la règle », par Damien Cru, aux éditions Érès.

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Villerupt, capitale lorraine du cinéma italien

Jusqu’au 13 novembre, se déroule à Villerupt le 39ème Festival du Film italien. C’est ici, et nulle part ailleurs, qu’est né il y a quarante ans, au cœur des brumes lorraines, le premier festival consacré à la filmographie transalpine. Retour sur événement.

Un projet fou, surgi de la tête de quelques jeunes enfants d’immigrés ! Des fondus de cinéma, attachés à la terre natale de leurs parents… Grâce à eux, le Festival de Villerupt est devenu, au fil des ans, un événement culturel incontournable. Qui accueille chaque année plus de 40 000 spectateurs. En face de l’Hôtel de Ville, sur la place, une énorme machine, la cage finisseuse du train de 700 de l’usine de Micheville : dans les usines sidérurgiques, la cage finisseuse était l’une des  étapes du processus de laminage universel des profilés métalliques principalement en acier, en particulier rails et poutrelles, etc… Elle affiche-villeruptsemble veiller sur la ville, rendant hommage à tous les « ritals » et autres déracinés qui ont produit tant de richesses matérielles et tant enrichi notre culture hexagonale.

Chaque année, la foule est au rendez vous. Les générations se côtoient dans la file d’attente. Pour les anciens de « Villerrou », c’est ainsi qu’ils prononçaient, ce fut longtemps une occasion inestimable de retrouvailles avec le pays bien-aimé et la langue de Dante. Ou plutôt la langue de l’usine et de la maison, refoulée à l’extérieur par souci d’intégration. Le calendrier de l’immigration italienne en Lorraine  est étroitement lié à l’histoire ouvrière de cette région : depuis le début du siècle dernier jusqu’aux années d’après guerre, ils sont venus en masse, ainsi que les Polonais et plus tard les Maghrébins, participer à l’essor sidérurgique de la Lorraine avant d’être sacrifiés par la casse industrielle.  Le développement économique de la région remonte à la fin du 19ème siècle, date à laquelle s’engage une sévère compétition sidérurgique avec l’Allemagne. Le minerai lorrain est trop riche en phosphore, ce sera grâce au procédé « Thomas » (1882) que l’on pourra fabriquer un acier d’excellente qualité à partir de la « minette » de Lorraine. Cent ans après, l’épopée nous est racontée par Jean-Paul Menichetti en 1982 dans son film « L’anniversaire de Thomas ».

Très vite, l’essor sidérurgique nécessite un appel à la main-d’œuvre étrangère, italienne en particulier, ce jusqu’aux années 1960. Villerupt, et sa voisine Audun le Tiche, deviennent des villes de l’acier et …de culture italienne : à la fin des années 1980, un sondage dans les écoles primaires de la région donne la « Pasta » comme plat régional lorrain ! Mais le démantèlement industriel, initié dès 1961, se poursuit inexorablement. La société des OLYMPUS DIGITAL CAMERAlaminoirs de Villerupt à Micheville ferme définitivement en 1986 : en 25 ans, 8000 emplois auront disparu.

Fidèle à ses racines, le festival n’en est pas moins tourné vers l’avenir. Depuis de nombreuses années, il a opéré une véritable décentralisation vers différentes communes ou grandes villes avoisinantes (Neuves Maisons, Epinal, Commercy, Creutzwald, Sarreguemines, Longwy, Metz…) et vers le Luxembourg, en partenariat avec la Cinémathèque. Les Italiens perçoivent le Festival de Villerupt comme une vitrine de leur production cinématographique, les acteurs et réalisateurs qui font le voyage s’étonnent toujours d’y découvrir des films qui ne sont pas distribués chez eux. Après une projection, devant une salle pleine, ils sont surpris parfois de pouvoir débattre en italien aussi loin de chez eux ! « Benvenuti a Villerupt », la banderole lumineuse tricolore se joint au soleil pour nous accueillir  en ce week-end d’ouverture du 1er novembre.

La 39ème édition propose, dans le seul périmètre de Villerupt – Audun le Tiche – Esch sur Alzette, pas moins de 68 films. L’affiche du Festival est pour la onzième fois l’œuvre de Baru, l’enfant du pays. Auteur de bande dessinée, il fut en 2011 président du jury du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. La programmation alterne, au cours des quinze jours de Festival, avant-premières et reprises, les films en compétition ainsi que de nombreuses œuvres du réalisateur Francesco Rosi auquel  le critique de cinéma Michel Ciment a dédié sa carte blanche. Ce dernier, directeur de publication de la revue « Positif » et collaborateur depuis 1970 du « Masque et la Plume », l’émission de France Inter, nous permet ainsi de revoir, ou découvrir pour les plus jeunes, des

"Il segreto di Pulcinella", Mary Griffo

« Il segreto di Pulcinella », Mary Griffo

chefs-d’œuvre comme  « L’affaire Mattei», «  Le christ s’est arrêté à Eboli», « Main basse sur la ville »  et bien d’autres encore.

La projection en avant-première internationale du documentaire « Il segreto di pulcinella » (Le secret de Polichinelle ) est un choc : certes, nous avions entendu parler du scandale des déchets toxiques en Campanie, la région de Naples, mais nous découvrons l’ampleur du trafic mafieux, avec ses répercussions dramatiques sur les vies humaines, y compris celles des jeunes enfants. Une vision d’horreur, les images d’une terre assassinée sans état d’âme pendant plusieurs décennies. L’écho de ce drame a récemment franchi les frontières lorsque les européens s’inquiétèrent égoïstement que certaines vaches de race bufflonne, dont le lait produit la fameuse « Mozzarella di Buffala Campana » aient pu brouter des terres contaminées….. « Tout le monde savait, alors j’ai pris le parti de faire raconter l’histoire aux enfants par Polichinelle pour porter plus loin le message », raconte Mary Griffo, la jeune réalisatrice. Elle nous confie que dans sa propre famille « les tumeurs ont également frappé comme dans chaque famille des villages concernés ». Et d’ajouter que « les choses n’ont pas vraiment changé même si il y a maintenant une réelle prise de conscience de la population qui relève la tête et manifeste désormais contre cet état de fait ». Toutefois, « malgré les décrets de loi qui ont été pris, les industries continuent à déverser leurs déchets toxiques dans l’arrière-pays

"La ragazza del mondo", Marco Danieli

« La ragazza del mondo », Marco Danieli

napolitain ». Le film est sorti le 31 octobre en Italie, au surlendemain de sa projection à Villerupt.

Parmi les films en compétition, c’est une toute autre histoire, beaucoup plus intime mais quelque peu révoltante elle-aussi, qui nous est contée par Marco Danieli dans « La ragazza del mondo » (La fille du monde). Ce monde, c’est « le monde impie » qui englobe tous ceux qui ne font pas partie de la « famille » des Témoins de Jéhovah et que l’on ne doit pas fréquenter sous peine d’être excommunié. Giulia paiera cher d’avoir cédé à ses premiers émois amoureux hors de cette loi… Film sensible montrant avec subtilité les liens familiaux très affectueux qui emprisonnent la jeune fille plus efficacement qu’une contrainte autoritaire et brutale : tout le problème de l’emprise sectaire sous toutes ses formes. La jeune comédienne, Sara Serraiocco, est très juste et très émouvante dans l’expression de ce conflit intérieur. Dans « I nostri passi » (Nos pas), un couple séparé tente de survivre après la mort accidentelle de leur fils, trois ans auparavant. Le père, qui fut un célèbre photographe mais qui se sait condamné, se prend d’affection pour un jeune délinquant ayant un don pour capter les images. Il lui léguera tout son matériel en lui intimant de se réaliser. L’histoire est magnifiquement filmée

"Si puio fare", Giulio Manfredonia

« Si pùo fare », Giulio Manfredonia

par Mirko Pincelli, photographe et reporter de formation !

Villerupt a souhaité cette année rendre un hommage particulier aux scénaristes qui ont une place très importante  dans le cinéma italien. En programmant notamment l’excellent « Si pùo fare » (C’est faisable) de Giulio Manfredonia sur un scénario de Fabio Bonifacci. Le film retrace l’épopée bienveillante et dérangeante d’un syndicaliste nommé responsable d’une coopérative de malades mentaux qu’une loi récente vient de sortir des hôpitaux psychiatriques. Il est choqué par l’abrutissement médicamenteux dans lequel ils sont plongés par le médecin de l’établissement, il refuse de continuer à les cantonner dans une activité inutile et débilitante. Fort de son expérience syndicale de meneur d’hommes, il les entraîne dans un réel projet d’activité économique utilisant les capacités de chacun : la pose de parquet ! Après quelques ajustements nécessaires et de nombreux problèmes dépassés, l’entreprise fonctionne et les commandes pleuvent. La plus belle réussite ? Le changement de regard de l’extérieur sur ces malades qui ne manquent pas d’intelligence, surtout le changement du regard qu’ils portent sur eux-mêmes.

Plus léger, le film de Francesco Bruni (scénario et réalisation) « Scialla » nous permet de retrouver le toujours séduisant  et talentueux acteur Fabrizio Bentivoglio qui fut le jeune premier incontournable des années 80/90. Jadis professeur de lettres classiques et écrivain, il vivote de quelques cours particuliers et de l’écriture de biographies de médiocres célébrités, dans un état de dépression larvée. Jusqu’à l’irruption, dans son univers désabusé et solitaire, d’un fils inconnu, ado rebelle et futé, qu’il décide de remettre dans le droit chemin. Ce qui l’oblige à se reprendre en main lui aussi… Un film intelligent et drôle sur la transmission, un regard juste sur la jeunesse d’aujourd’hui. Il reste encore beaucoup à voir, et de nombreuses pépites à découvrir,

Dans le hall d'accueil du festival, la foule se presse !

Dans le hall d’accueil du festival, la foule se presse !

dans ce Festival unique qui se prolonge jusqu’au 13 novembre.

Par delà sa capacité à recoudre chaleureusement un tissu social déchiré par des décennies de crise, le Festival de Villerupt est avant tout une joyeuse immersion dans l’exception culturelle italienne. Un savoureux accord entre pasta et cinéma ! Chantal Langeard

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Adieu Pierre Étaix, salut Yoyo !

Pierre Étaix, le père de Yoyo, nous a quittés le 14 octobre 2016. En hommage à ce génie du burlesque, grande figure du cinéma français, Chantiers de culture vous propose l’entretien exclusif qu’il nous accordait à la veille d’une audience cruciale devant la 3ème Chambre correctionnelle du Palais de justice de Paris. Une situation ubuesque, pour un enjeu de taille : reconquérir ses droits d’auteur sur ses propres œuvres ! Rencontre avec un mythe du rire à la française.

« Le soupirant », « Yoyo », « Tant qu’on a la santé », « Le grand amour » et « Pays de cocagne »… Cinq films réalisés entre 1963 et 1969, cinq petits bijoux d’humour et de poésie que les cinéphiles d’un autre temps connaissent bien et qui furent tournés par un génie du burlesque ! Pierre Étaix ? Plus qu’un auteur et comédien, un pic, un roc, un monument du cinéma, une péninsule d’intelligence et d’humour… Paradoxe, parler ainsi de ce petit bonhomme à la morphologie d’un gamin des rues relève du gag : à la Keaton, pour mieux en rire, le comique qu’il vénère par excellence ! L’œil pétillant et toujours aux aguets, l’esprit inventif et en ébullition permanente, le créateur de Yoyo se révèle tel son personnage de fiction : pétri d’humanisme et de générosité, un « tendre » comme il se disait des gens de bien au XVIIème et XVIIIème siècles. Le rencontrer est plus qu’un privilège, un bonheur inégalé. De sa petite voix, avec sagesse, pour une prétendue cause de vieillesse ou de paresse (!), l’octogénaire vous suggère un rendez-vous à pas comptés, il vous etaix2garde en son salon-musée bien après que la cloche eut sonné l’heure de la récré ! Mémoire vivante du music-hall, du cirque et du cinéma, l’ancien compère du grand clown Nino, de Tati et de Fellini, pose un regard tout à la fois lucide et attendri entre l’hier et l’aujourd’hui.

Yonnel Liégeois – Coupable, levez-vous ! Pardon, monsieur Étaix, restez assis, vous êtes tout de même chez vous… Mais enfin, qu’est-ce que cette histoire « abracadabraburlesque » : devoir plaider, en compagnie de votre scénariste Jean-Claude Carrière, pour recouvrer vos droits sur vos propres œuvres ?

Pierre Étaix – Las, mon ami, comme vous le suggérez, un drôle de gag… Sauf que là, nous ne sommes plus au cinéma, mais au tribunal !  Depuis plus de dix ans déjà, mes films réalisés avec Jean-Claude Carrière sont invisibles du grand public et interdits de diffusion. En salle comme à la télé… La cause ? En 2004, nous avons signé un contrat avec Gavroche Productions, une société qui se disait productrice de courts-métrages et devint ainsi cessionnaire à titre exclusif et pour le monde entier des droits sur nos cinq films. Qui, depuis lors, n’a rien fait pour rénover les pellicules ou tenter de distribuer les films. Pire encore, j’ai découvert ensuite que la dite société n’a jamais produit ni distribué de films, une « société fantôme » en quelque sorte ! Je ne suis pas juriste, je suis un clown, je faisais entière confiance à ma précédente avocate, la sœur du patron de la société ! Tous ces problèmes juridiques me dépassent, un véritable imbroglio qui me peine beaucoup. En fait, cette société se présente telle une coquille vide, avec cependant un joli contrat à l’intérieur qui peut rapporter gros à ma mort : d’où ce sentiment désagréable qui m’habite, vous en conviendrez !

Y.L. – Et jusqu’à maintenant, vous n’êtes donc pas parvenu à récupérer vos droits ?

P.E. – Non, en dépit de nombreux courriers adressés à cette société. Trois ans après la fameuse signature du contrat, rien n’avait toujours été entrepris pour restaurer « Yoyo », par exemple. En quelques mois pourtant, Jean-Claude Carrière et moi-même avons obtenu ce qui s’avérait impossible pour Gavroche Productions : la rénovation du film par la fondation Groupama Gan ! Ce qui n’eut pas l’heur de plaire en d’autres lieux… Lors d’un procès en référé en juillet 2007, nous avons même été déboutés de nos demandes et condamnés aux dépens… D’où l’assignation de ce jour, sur le fond, pour recouvrer nos droits sur les cinq longs métrages. Mon seul grand bonheur, pour l’instant ? Avoir assisté la même etaix3année à la projection de « Yoyo », restauré, au Festival de Cannes et à la Cinémathèque de Paris.

Y.L. – Ce qui surprend et étonne, à vous fréquenter, c’est ce sens inné de la dérision, voire de l’auto – dérision, que vous avez su préserver en votre for intérieur en dépit de ces soucis majeurs… Seriez-vous donc « génétiquement » formaté pour le rire ?

P.E. – Non, pas du tout, mais le rire fut toujours pour moi cœur de vie. Même quand je rêvai de faire de la musique, ou que je me suis pris de passion pour le dessin. Le choc ? À l’âge de cinq ans, quand je suis allé au cirque pour la première fois, je fus fasciné par les clowns. Je me souviens encore de l’émotion qui m’a envahi devant cet homme tout blanc en habit de paillettes ! Alors, j’ai dit à mon grand-père en sortant : c’est ça que je veux faire ! Or, j’habitais en province, à Roanne, je n’étais pas un enfant de la balle : presque mission impossible, donc ! Pourtant, de ce jour, je n’ai jamais changé d’avis, je n’ai jamais cessé de répéter que c’est le métier que je voulais faire ! Même si je me suis dispersé en plein d’activités… En 1953, j’arrive à Paris suite à un courrier envoyé à Jacques Tati. Je l’avais entendu à la radio, disant qu’il regrettait ne pas savoir dessiner et affirmant qu’il était prêt à aider des jeunes. J’ai sauté sur l’occasion ! À l’époque je faisais des décors à Roanne, je travaillai avec un maître verrier et je pratiquai le théâtre amateur. Sur ma lettre, je racontai tout ça à Tati, lui disant surtout que le « comique » était primordial pour moi et combien j’avais d’admiration pour « Les vacances de monsieur Hulot ».

Y.L. – Et Tati vous a cru et embauché ?

P.E. – Mais je ne le sollicitai pas pour ça, je venais juste lui demander conseil sur le numéro de clown que je désirai monter avec un ami, comédien amateur ! Son travail de comique me fascinait. Je n’avais pas du tout, mais vraiment pas du tout, l’idée de faire du cinéma. Lors de l’entretien, il m’a demandé de lui montrer mes dessins. Les ayant regardés, il m’a assuré que je ne pourrai jamais faire de cirque. « C’est fermé, c’est rond et vous ne pourrez jamais rentrer dedans, il faut être du métier. Par contre, je prépare un film et je trouve que dans votre coup de crayon, vous avez le sens du rythme et du gag. Si vous en êtes d’accord, je vous engage dans l’équipe pour chercher des gags ». C’est ainsi que j’ai fait durant quelques mois les aller-retour Paris-Roanne, jusqu’à mon installation définitive à la capitale en 1954. Comme il me fallait subvenir aux besoins de ma famille, j’ai eu la chance d’être embauché par Hachette : illustrer, sous forme de BD, quelques manuels d’apprentissage de la langue française ! Le gag ?  Il y a quelque temps, je rencontrai la grande comédienne japonaise Michiko Nishiwaki qui m’affirme, avec un grand sourire et son accent « tipic », que etaix4c’est avec moi qu’elle eut le grand bonheur d’apprendre le français ! Je ne connaissais rien au cinéma, Tati s’en moquait, mon boulot consistait à coucher sur le papier l’équivalent visuel d’une idée. Pour en susciter d’autres…

Y.L. – D’où votre désir, après la sortie de « Mon oncle », de passer vous-même à la réalisation ?

P.E. – Pas du tout, après quatre ans de collaboration avec Tati, j’ai repris le chemin du music-hall et du cirque… En compagnie de Nino, un grand clown avec lequel j’ai beaucoup appris sur le travail de scène ! Ce qui me passionnait, c’était le contact quotidien avec le public, entendre son rire monter de la salle… Le sens du comique se cultive, grâce à l’observation, mais il ne s’enseigne pas, il s’apprend sur le tas. Sur scène, il faut oser, ne pas craindre le ridicule, seule la vulgarité me fait peur. Quand le public réagit, c’est merveilleux : Coluche et Desproges, hier, maniaient à la perfection ce sens du rire qui est l’art populaire par excellence, Patrick Robine aujourd’hui… C’est un métier exigeant, qui s’appuie sur la tradition et implique la transmission. D’où ma volonté de créer, avec Annie Fratellini, l’école nationale de cirque. C’est en 1961, un jour où je ne parvenais pas à poser une idée sur scène, que je décidai de la fixer sur pellicule.

Y.L. – Et de réaliser alors pas moins de sept films, en une décennie ?

P.E. – D’abord deux courts-métrages dont « Heureux anniversaire », Oscar à Hollywood en 1963, puis cinq longs métrages, dont « Yoyo » en 1965… Dès que j’ai mis le doigt dans l’engrenage du cinéma, j’ai vraiment pris un plaisir fou. Jusqu’à ma découverte tardive etaix1de l’univers de Buster Keaton… Un maître qui m’émeut profondément, venu lui – aussi du music-hall et du cirque, comme Chaplin : deux univers différents mais tout aussi formidables !

Y.L. – Comment expliquez-vous que « Yoyo » demeure ainsi indémodable et inimitable ?

P.E. – Je n’ai pas de réponse, ce n’est vraiment pas par fausse modestie que je suis incapable de porter un jugement sur mon propre travail ! Ce dont je suis sûr, par contre, c’est que nous ne pourrons jamais regretter Keaton et Chaplin, Langdon, Lloyd, Laurel et Hardy : ils sont aussi présents qu’au premier jour et ils ne demandent qu’à revenir sur les écrans. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Étaix en quelques dates

1928 : Naissance à Roanne

1954 : Assistant de Jacques Tati

1963 : Prix Louis Delluc pour « Le soupirant » et Oscar à Hollywood pour « Heureux anniversaire »

1965 : Grand prix au Festival de Venise pour « Yoyo »

1969 : Grand prix du cinéma français pour « Le grand amour »

1970 : Comédien dans « Les clowns » de Federico Fellini

2011 : Oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre

2013 : Grand Prix de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques)

2015 : Trophée d’honneur Henri-Langlois « pour l’ensemble de sa carrière »

Écran noir

Woddy Allen, David Lynch, Matthieu Kassovitch… Les plus grands noms du cinéma, jusqu’aux plus discrets, se comptaient parmi les quelques vingt mille signataires de la pétition « Pour la ressortie des films de Pierre Etaix »… Tous l’exigeaient : il faut sortir de l’imbroglio juridique qui prive les auteurs de leurs etaix5droits et interdit la diffusion de leur œuvre. CNC (Centre national de la cinématographie) et SACD (Société des auteurs compositeurs dramatiques) soutenaient Pierre Étaix et Jean-Claude Carrière : leurs films appartiennent au patrimoine culturel français, il fallait qu’ils retrouvent au plus vite leur public. Procès gagné en 2009 !

Ils ont dit :

« Étaix ? Ce petit bonhomme est un génie » (Jerry Lewis)

« Clown timide, trop timide pour se mettre en colère » (Serge Toubiana)

« Étaix ? Quand il ne pleure pas, il lui arrive d’être très gai. Il attend la fin du monde comme nous tous, il ne voudrait pas rater ça. C’est un terrestre extra. S’il n’existait pas, il s’inventerait » (Jean-Claude Carrière)

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L’Algérie, entre deux chaises

Appelé en Algérie en 1960, Marcel Yanelli a tenu des carnets durant quatorze mois où il livre ses doutes de jeune communiste et son quotidien, entre longue attente et tristes opérations. Un témoignage rare pour lever un peu plus le voile sur une guerre taboue. Avec, en éclairage sur les dernières décennies, l’originale « Chaise » de Marwane el Massini.

 

J’ai mal à l’Algérie…

Débarqué le 22 février 1960 en Algérie, Marcel Yanelli est vite plongé dans l’horreur d’une guerre qui ne dit pas son nom. Le 6 mars, le voilà confronté aux tortures et aux pillages des villages, effrayé par le consentement de ces jeunes Français à commettre de tels actes. « Les Algériens pardonneront-ils un jour ? Pourquoi tant de sang ? Un irresponsable a parlé de finir la guerre en tuant tout… ». Chaque jour ou presque, durant quatorze mois, Marcel a couché ses impressions dans des carnets qu’il a finalement décidé de publier tels quels. Pour témoigner et avouer « J’ai mal à l’Algérie de mes vingt ans. Carnets d’un appelé, 1960-1961 », pour sortir sa génération du « silence de la honte ». Bien que jeune communiste (il sera animateur du P.C.F. en Côte-d’Or et en Bourgogne durant vingt-cinq ans), opposé à la guerre, il n’a pas choisi de déserter mais de se retrouver au milieu des appelés pour faire son « travail de militant de la paix en Algérie ».

Marcel Yanelli raconte au jour le jour « sa » guerre d’Algérie, le sadisme qui se déploie sans limite, orchestré par une hiérarchie militaire qui a alors tous les pouvoirs. Le 17 novembre 1961, « à l’aube, nous envahissons les tentes des nomades. Des hommes réussissent à se sauver, mais huit en tout sont pris. Les femmes yanellirassemblées, tentes fouillées, brûlées, des troupeaux entiers sont emmenés. Je ne prends rien. […], j’ai mal de tremper là-dedans ». Il dit encore son désarroi devant les actes commis par ses camarades de chambrée qu’il tente de raisonner après les rapines effectuées lors des raids. « Les gars dans la piaule se montrent leurs trophées : du tissu, des colliers, du café, etc. C’est du vol ! ». Ou après des viols, parfois encouragés par les supérieurs…

On suit le quotidien de Marcel. Ponctué par les nombreuses lettres échangées avec sa famille, ses copains et Simone, son premier amour. On découvre ses réflexions après la lecture de Georges Politzer, Dimitrov ou Cocteau, avec l’impatience de la jeunesse qui voudrait avoir déjà tout dévoré. Au fil des pages, on suit ses longs jours d’attente et les opérations où la violence se déchaîne. Pointe souvent le tourment du jeune appelé face à la détresse des femmes et des enfants, à la torture des prisonniers qu’il compare à des résistants, à l’image des maquisards français quelques années plus tôt. Un jeune appelé qui culpabilise aussi quand il est exempté pour raison de santé avec la peur de passer pour un tire-au-flanc, nageant en pleine confusion. « Même si cette guerre va contre mes idées, il m’a coûté de participer et de ne pas participer à cette guerre ».

Au final, « J’ai mal à l’Algérie de mes vingt ans » est un témoignage rare. Un document qui nous plonge au cœur d’une guerre qui aura traumatisé nombre de jeunes Français, longtemps restés silencieux, et qui n’en finit pas de ressurgir. Amélie Meffre

 

… toujours assis sur ma chaise !

Trois décennies après la fin du conflit algérien, assis sur sa « Chaise », un vieil homme soliloque au pied de son immeuble dans la banlieue algéroise. Il en a vu, il en a connu des événements plus ou moins héroïques, ou tragiques, lui l’ancien des maquis… Qui en a tiré, professeur à la retraite, une originale philosophie personnelle au fil des soubresauts de son existence et de ses lectures, qu’il distille à l’envie. « Ammi Ali, comme tout le monde l’appelait et que j’appellerai également le cheikh ou le combattant, était la-chaiseaimé et respecté de tous. Depuis bien des années, je le rencontrais presque chaque matin, sinon le soir, en revenant du travail ». Jusqu’à ce sinistre jour où seule sa tête, tranchée, occupe la place, « posée sur la chaise cassée ».

« Sur la chaise, chroniques d’un quartier d’Alger au mitan des années 90 », surgies de la plume acerbe de Marwane el Massini, se présente comme un original témoignage sur l’Algérie d’aujourd’hui. Mêlant l’humour à l’ironie, se remémorant les grandes dates constitutives du pays jusqu’à cette décennie sanglante avec la montée de l’intégrisme que le pouvoir en place aura favorisé d’une certaine manière. Par clientélisme, par facilité, par confiscation des richesses de l’État au profit d’une classe de nantis…

Un témoignage fort, sans langue de bois, des leçons d’histoire et d’espoir pour un peuple qui aspire toujours à prendre son avenir en main. Yonnel Liégeois

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De Visconti à Van Hove, « Les damnés » entrent en scène

Sous la houlette du metteur en scène flamand Ivo van Hove, les personnages surgis du scénario du film de Luchino Visconti, « Les damnés », sont criants de vérité. Surtout d’actualité, face à la montée des extrémismes qui embrasent la planète. Une pièce d’une puissance exceptionnelle, magistralement interprétée par la troupe de la Comédie Française.

 

Un cercueil, deux cercueils, trois… Et la liste s’allonge des victimes de la bête immonde qui assoit son emprise sur la famille Von Essenbech et son empire industriel ! Adaptés du scénario du film réalisé en 1969 par le grand Luchino Visconti, magnifiquement incarnés par la troupe du Français, « Les damnés » ont embrasé en juillet la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, envoûté le public du festival par ses fulgurances et ses images rdchoc. Aujourd’hui, ils investissent les planches de la Comédie Française. Non comme les fantômes d’une histoire qui hanterait nos consciences, plutôt comme les revenants d’un temps que l’on croyait pourtant révolu, celui d’une barbarie en devenir.

Le pari était risqué pour le flamand Ivo Van Hove, féru des coups d’éclat ! Comment oser toucher à une icône du cinéma italien, à un chef d’œuvre du cinéma international ? Visconti et ses « Damnés », un film à l’esthétique flamboyante et aux ressorts, tant politiques que psychologiques, foudroyants contre les élites intellectuelles et industrieuses compromises dans l’instauration du régime nazi… Le metteur en scène évite l’écueil majeur, transposer sur les planches les images du film. Ici, point de brassards rouges à la manche, point de croix gammées ni de drapeaux nazis, ils sont ailleurs. En fond de scène, sur écran vidéo où sont imagées par intermittence les heures sombres de l’Allemagne d’alors : la prise du pouvoir par Hitler, l’incendie du Reichstag, le camp d’extermination de Dachau. Sur le plateau, la mise à mort peut commencer, une table de banquet est dressée, plutôt une table des sacrifices à la vaisselle étincelante. Des cercueils aussi, pour l’heure vides, qui attirent l’œil interrogatif du spectateur.

 

Sont-ils des suppôts convaincus du national-socialisme, le patriarche des aciéries Von Essenbech et consorts, épouses et fils héritiers, de sinistres complices ou de tristes victimes ?

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Ld – Jan Versweyveld

L’un et l’autre justement, contexte encore plus glaçant… Ils sont cultivés, friands de grande musique et des arts, savourent la finesse du langage et apprécient les bonnes manières. Des « gens de la haute », selon les clichés convenus, à qui ne manquent ni intelligence ni connaissances… La soirée s’annonce festive et joyeuse, le maître de la tribu célèbre son anniversaire et s’apprête à révéler au clan le nom de son successeur. Soudain, assiettes et verres volent en éclats en ce terrible mois de février 1933, les convenances aussi, la radio annonce la prise du pouvoir par Hitler.

Que penser, que dire, que faire ? Si d’aucuns honnissent les usurpateurs sans foi ni loi tandis que certains leur tendent ouvertement la main, si les uns refusent la soumission sans condition tandis que d’autres se réjouissent des événements, tous s’interrogent : qu’adviendra-t-il demain de leur rang, de leur pouvoir, de leur empire, de leur fortune ? De compromissions en trahisons, de mensonges en faux-semblants, entre vices et vertus, amours sincères et glauques débauches, c’est tout un monde qui se déchire et se fissure. D’un côté de la scène, les acteurs de l’histoire, la grande et la petite, s’apprêtent et ecrevêtent leurs costumes pour le meilleur ou le pire, de l’autre les cercueils se referment sur des visages épouvantés de leurs propres désillusions ou incompréhensions.

 

Comme Visconti qui, avec « Les damnés », n’a pas fait un film sur le nazisme mais sur le renversement possible des valeurs dans toute société, avec des images fortes Ivo Van Hove montre lui-aussi « combien le monde peut devenir barbare au nom de simples intérêts financiers ». Pour sauver son empire industriel, faire fructifier son argent, la riche famille Von Essenbeck est prête à tout. Hors toute morale, dans la perversité absolue, au prix des pires trahisons dans le clan familial, jusqu’à la mort… Une vision apocalyptique des rapports sociaux, qui interpelle chacun, quand soif de pouvoir, manipulation et cupidité  transforment l’homme en rapace pour ses

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Ld – Jan Verswevyeld

semblables, quand la haine de l’autre embrume toute lucidité et clairvoyance. Par fanatisme, par ignorance, par bassesse d’esprit.

« Réveillez-vous, réveillons-nous », semble crier Van Hove du fond des coulisses ! A l’heure où populismes et extrémismes de toute nature embrasent la planète, le metteur en scène nous jette en pleine face les horreurs et monstruosités dont le genre humain est capable. Non par culpabilité, avant tout par lucidité pour que nous ne puissions pas prétendre et dire, hier comme aujourd’hui, « nous ne savions pas ». En Avignon, les bruits de la ville résonnaient par delà les murs, le chant des oiseaux aussi. Le vaste plateau dévoilait toute sa puissance, le monde était là grandeur nature. Public entravé dans les gradins, impuissante pour l’heure mais rassemblée par la magie du théâtre, la foule devenait peuple, communauté fraternelle. Capable d’affirmer, au sortir de la représentation, plus jamais çà !

 

Qu’en sera-t-il à Paris, Place du Palais Royal ? La même force de conviction et de persuasion circulera-t-elle de la scène à la salle ? Il n’y a aucune raison d’en douter, tant l’osmose entre paroles, images et musiques se révélait parfaite. Avec une troupe du Français au sommet de son art, un spectacle d’une rare beauté au cœur de l’horreur absolue, un rappel urgent à l’Histoire. Yonnel Liégeois

 

Ld - Jan Versweyveld

Ld – Jan Versweyveld

« C’est au spectateur de faire ou non le parallèle entre l’Allemagne des années 40 et l’Europe de 2016, mais aujourd’hui le compromis avec les idées populistes est inquiétant ».

Yvo van Hove

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Dieppe, un envol d’érables !

Jusqu’au 18 septembre, Dieppe accueille la 19ème édition de son Festival international de cerf-volant. La plus grande manifestation du genre au monde. Avec la présence de 38 délégations étrangères, dont celle du Canada invitée d’honneur, et le thème des « Arts premiers » comme source d’inspiration fédératrice.

 

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Rouge vêtus, couleur de leur emblématique feuille d’érable, entre galets et pavés, les canadiens ouvrent la parade en ce dimanche ensoleillé ! Déjà, hauts dans le ciel estival, des dizaines de cerfs-volants se jouent des brises marines. De toutes tailles, de toutes formes, un ballet de couleurs au gré du vent… En clôture de défilé, les cerfs-volistes Maori, nus pieds et en costumes traditionnels, captivent la foule massée le long du parcours. Tant par leur « haka » légendaire que par leurs « oiseaux » ornés de coquillages et de plumes. Du peuple Cri du Grand Nord canadien à celui de Nouvelle-Zélande, deux points communs : dieppe1la beauté des cerfs-volants traditionnels et leurs richesses culturelles !

 

L’un vient de Montréal, l’autre de Québec, la capitale de la Belle province, Normand Girard et Réjean Bideau forment une paire à l’accent chaleureux ! Le premier construit ses propres engins, le second les dessine et les colore. À l’occasion de Dieppe 2016, ils volent pour le peuple Inuit avec de beaux portraits sur leurs toiles ou de symboliques « lunettes de soleil », faites en ivoire et inventées il y a plus de 2000 ans pour se protéger de la réverbération des vastes étendues glacées. D’authentiques tableaux rejean-bibeaulivrés au grand air… Leur bonheur commun ? « Le plaisir de construire et d’imager des formes », confessent-ils de concert, « garder notre esprit d’enfant parce que la pratique du cerf-volant invite au partage et au dialogue, à lever la tête du quotidien pour regarder le ciel ».

Leur compatriote Dominique Normand n’en pense pas moins, elle qui expose ses tableaux sous la tente du festival. Depuis de nombreuses années déjà, la plasticienne partage le quotidien du peuple Cri implanté en Baie James. « Cette région est ma terre adoptive, je m’y sens comme si j’y avais toujours vécu. Depuis plusieurs années, j’ai tissé des liens serrés et trouvé une grande famille au cœur des communautés Cris. Pour moi, l’appel du Nord se fait de plus en plus insistant et irrésistible.  De Mistissini à Chisasibi, à travers peinture, films ou ateliers artistiques, j’aspire à mettre en lumière l’amour que je ressens pour ces terres sauvages ». De traversées en raquettes des terres ancestrales à la descente en un mois de la rivière Eastmain dieppe4avec un groupe de jeunes Cris pour sensibiliser la population canadienne aux dangers de l’exploitation des mines d’uranium, l’artiste ne cesse de s’imprégner de la sagesse et des mœurs de ces peuples autochtones et d’en nourrir son œuvre, « comme l’odeur de fumée sur une peau fraîchement tannée ».

 

De coups de maître en premières mondiales, le festival haut-normand n’en est pas à son premier essai ! D’autant qu’entre le Canada et Dieppe, c’est une longue histoire, surtout une histoire de cœur… C’est ici, sur les pelouses-mêmes du front de mer, qu’en 1942 se déroula le raid des alliés, la fameuse « Opération Jubilée ». Cinq cents ans plus tôt, les marins normands partaient pour les eaux poissonneuses de Terre-Neuve alors qu’au XVIIième siècle Dieppe devenait l’un des premiers ports d’embarquement des colons pour la « Nouvelle-France ». Une histoire si forte d’ailleurs, qu’en souvenir du débarquement allié, une ville du Nouveau-Brunswick prendra le nom de Dieppe et en 2001, fort de l’appui français, naîtra le premier festival en Acadie, yann-pelcat-cerfs-volants-2012-691« L’international du cerf-volant » devenant l’un des plus importants rassemblements en Amérique du Nord !

C’est encore ici que le géant « O-Dako » (plus de 14m de long, exclusivement construit en papier et bambou), l’un des Trésors Nationaux du Japon, fut autorisé pour la première fois en 1998 à quitter la terre du Soleil Levant ! Avec une équipe complète en provenance de la ville de Yokaichi pour le faire s’envoler avec l’aide des cerfs-volistes internationaux participant au festival, 100 personnes au total pour plus d’une tonne de traction : sur le dos du mastodonte, les fameux « nagaifuda », originales cartes de vœux dont la mission est de porter au ciel ces milliers de messages intimes afin qu’ils soient exaucés… En 2000, le festival révélait à un public ébahi les traditions Maya de la région de Sumpango, au Guatemala. Chaque année, à la fête de la Toussaint, la population construit et fait voler dans les cimetières des cerfs-volants géants. Ainsi, les âmes dieppe-capitale-cerf-volant_2des défunts qui n’auraient pas réussi à rejoindre le ciel peuvent s’accrocher aux lignes pour y parvenir !

En 2006, Dieppe fait revivre les cerfs-volants maoris, interdits par les colons et disparus depuis des décennies. Il n’existait plus que deux modèles enfouis dans des musées, les techniques de fabrication étant transmises oralement. Grâce à la recherche et à la mémoire des anciens, la délégation maorie pouvait alors présenter une série de cerfs-volants végétaux, spécialement reconstruite pour l’occasion. Et que dire alors des peuples indiens Kuna et Wayu, venus du fin fond de l’Amazonie en 2008 ou de la troupe royale thaïlandaise en 2010 : plus de 700 ans auparavant, les rois avaient coutume d’engager leur propre engin dans les combats de cerfs-volants (couper la ficelle de l’adversaire en plein vol) qui se déroulent encore aujourd’hui en face du palais yann-pelcat-cerfs-volants-2012-88royal !

Le cerf-volant ? Plus qu’un loisir, un art, une culture, une spiritualité… Une communion entre l’homme et la nature, entre éther et terre, l’union de la rose et du réséda, la fraternité entre celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas ! Un monde où l’humain reprend des couleurs, où la différence (de formes, de tailles, un fil-deux fils ou quatre fils…) devient richesse à contempler, à partager. Qu’il soit traditionnel, artistique, historique ou sportif, le cerf-volant devient langage universel où n’existe plus qu’« Un ciel, un monde », selon le mot de passe international des cerfs-volistes ! A Dieppe plus qu’ailleurs : biennal et gratuit, le premier festival au monde qui réunit autant de pays (38 cette année, dont le Ghana pour la première fois), 3_christian-boreyd’amateurs éclairés ou néophytes, de visiteurs petits et grands sur ses huit hectares de pelouses, les plus grandes d’Europe. Comme un écrin cerné d’une muraille de falaises, un théâtre antique entre la ville et la mer baigné de cette lumière magique propre à la Côte d’Albâtre qui inspira tant de peintres, écrivains et poètes !

 

Comme Claudio Capelli, l’italien de l’étape dieppoise… Natif de Cesena, voisin du grand Fellini qu’il croisa en ami, Claudio le « ragazzo » découvre le cerf-volant du haut de son enfance. Le vrai choc, la vraie rencontre avec les objets volants, elle se produit en 78 à New York, au Central Park : la vision de quelques cerfs-volants d’une incroyable beauté dans le ciel américain. Alors, le plasticien formé aux claudioBeaux-Arts de Ravenne déserte de plus en plus la galerie pour l’envol de tableaux dans l’espace aérien ! Comme support de sa peinture, il choisit les « Edo » et « Rokkaku » d’origine japonaise. « Le vrai défi, pour moi ? Que le spectateur soit en capacité de lire un tableau à 30 ou 150m de hauteur. Avec cette inversion du regard, cette sensation presque métaphysique, quand c’est désormais le tableau qui vous regarde de là-haut ! ». Hors les cimaises du musée, il projette ainsi ses portraits ou visages imaginaires au gré des vents. Plus fort encore, il crée en 1981 à Cervia le « Festival Internazionale degli Aquiloni », rendez-vous prisé des artistes à l’air libre.

Plus discrète et moins volubile que son compère transalpin, Thérèse Uguen est une thereseauthentique orfèvre de la toile ! Une petite main qui semble véritablement tisser les cerfs-volants surgis de son imagination créatrice, résistants aux bourrasques bretonnes et pourtant d’apparence si fragile. Éducatrice spécialisée de formation, elle s’initie au cerf-volant en 1988. Tant pour ses loisirs que comme activité proposée aux enfants de par son métier… De fil en aiguille, de bouts de papier en tiges de bambou, elle crée son univers très personnel. Sans idée préconçue, où la légèreté des formes semble épouser le vent comme par magie. Avec le bonheur de faire valser ses créatures partout, entre les buildings de Singapour comme dans le ciel de Pontivy ou de Morlaix.

Oyez, oyez bonnes gens, osez vous envoler pour Dieppe : à la rencontre des peuples du monde, à la découverte de la belle ouvrage. Le bonheur n’est pas que dans le pré, levez les yeux, il peut aussi se nicher dans les cieux ! Yonnel Liégeois

En savoir plus :

dieppe2Trois revues se partagent l’actualité cervolistique :

Vol Passion : le magazine de la Fédération française de vol libre.

Le Lucane : la revue trimestrielle du Cerf-Volant Club de France. 13 rue du Courtil Jamet, 35190 Québriac. Avec articles de fond, actualités, plans de fabrication et agenda.

Le NCB : Le nouveau cervoliste belge, revue trimestrielle. Même sommaire.

 

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Quand le Front popu s’expose…

En cette année du 80ème anniversaire du Front populaire, les expositions fleurissent un peu partout. Pour célébrer cette date marquante de l’histoire de France, symbole de droits nouveaux conquis par une classe ouvrière en grève générale ! De l’unité syndicale retrouvée à l’union politique espérée contre le fascisme, plasticiens et photographes témoignent.

 

 

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Grève générale du 12/02/36. Collection MHV

L’exposition qui se tient à l’Hôtel de ville de Paris porte bien son nom : « Le Front populaire en photographie » ! Y sont présentées les œuvres des plus grands photographes de l’époque, aux noms pas encore célébrés à titre d’icônes de leur art : Capa, Cartier-Bresson, Doisneau, Ronis, Seymour dit Chim, Stein… Qui côtoient des faiseurs d’images, autodidactes ou amateurs de grand talent, tels France Demay ou Pierre Jamet. Au total, ce ne sont pas moins de vingt-deux photographes dont les clichés sont ainsi exposés. Qui nous permettent de remonter le temps, des années 1934-1935 à celle, fatidique, de 1939 entre guerre d’Espagne et second conflit mondial.

Commémoration de la Commune en mai 36. Au centre, Thorez et Blum. Collection MHV

En ce temps-là, le trio Capa-Doisneau-Ronis sillonne déjà la capitale, leur jeunesse inconnue pour tout viatique et l’appareil photo en bandoulière, pour illustrer journaux et magazines. L’avènement du Front populaire les trouvera à pied d’œuvre pour immortaliser occupations d’usines, grève générale, bals musette et premiers départs en congés ! D’une image l’autre, c’est en fait un immense élan populaire qui s’affiche, où les plus besogneux de la population française retrouvent sourire et sens de la fête le temps d’un printemps inattendu et d’un bel été inespéré. Tous les clichés sont là, au vrai sens du terme : les bords de seine, les vacances à la mer, le départ en tandem pour un pique-nique ensoleillé… Avant que l’avenir ne s’assombrisse à l’heure de Guernica, avant que les parades nazies ne se transforment en sinistres défilés militaires. Une déambulation à travers plus de 400 œuvres qui donne à voir et à comprendre, entre archives et extraits sonores de l’époque, une tranche d’histoire lourde de sens pour le temps présent.

 

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Premiers congés payés, Bords de Seine, 1936. Henri Cartier-Bresson/ Magnum Photos

Dans le cadre de son festival « Normandie Impressionniste », la région ne pouvait pas ne pas célébrer à sa façon 36 et les bains de mer ! Dans un cadre fabuleux, un écrin majestueux, « les plus belles ruines de France » selon le bon mot de Victor Hugo : l’abbaye de Jumièges. L’ancien logis abbatial accueille les œuvres de quatre photographes : Henri Cartier-Bresson, Harry Gruyaert,  Guy Le Querrec et Martin Parr. Seul le premier nommé, en fait, fait explicitement référence au Front popu avec des images qui couvrent la période 36-38, les trois autres s’éclatant dans le temps… D’où le titre, plus généraliste, de cette exposition superbement agencée : « Portrait de la France en vacances, 1936-1986 ».

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Camping Argeles-sur-Mer, 1976. Guy Le Querrec / Magnum Photos

Un label justifié par les propos du sociologue Jean Viard qui signe la préface du catalogue. « La France vota les congés payés en 1925 sans jamais les appliquer, puis donc en 36. Les vraies « grandes vacances » démarrent après 1945 ». Et d’ajouter, non sans humour, « les révolutionnaires n’en voulaient pas de crainte que le peuple se plaise en société capitaliste, les capitalistes n’en voulaient pas tant ils craignaient que le peuple arrête de travailler. En 1936, tout le monde se retrouva d’accord car il n’y avait pas d’autres moyens d’arrêter les grèves et les occupations d’usines que d’envoyer les grévistes… en vacances ! ». Plus sérieusement, il conclue son propos en rappelant qu’aujourd’hui plus de 25% des Français ne partent jamais en vacances, « le travail de 36 n’est donc pas achevé même s’il n’y a plus de Ministère du temps libre ».

 

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« 1936 », par Gérard Guyomard. Acrylique sur bâche, 160-200cm, 2016

Plus originaux, d’aucuns se sont vraiment faits une toile pour célébrer l’événement à leur façon ! A la demande de la compagnie Trigano et de la revue « Art absolument », 36 plasticiens (peintres, dessinateurs et photographes) furent conviés à créer une œuvre sur une toile de tente recyclée d’un même format… Un clin d’œil osé à ce temps des premiers congés payés, à cette avancée sociale et culturelle relative aux loisirs et aux vacances. Une exposition itinérante dont le parcours s’achèvera à la prochaine Fête de l’Humanité, le 10 septembre, au cours de laquelle les 36 œuvres seront vendues aux enchères au profit du Secours Populaire et de l’Avenir Social pour permettre à des enfants de partir en vacances.

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« Nationale 7, la route du soleil », par Emmanuelle Renard. Huile sur toile, 160-200cm, 2016

Dans la préface du précieux catalogue, l’historien d’art Renaud Faroux note combien la période du Front populaire fut un temps béni de la rencontre inédite entre le peuple, les intellectuels et les artistes. Dans moult domaines : la photographie, la peinture, le cinéma, la chanson, l’éducation populaire. Des noms restent toujours foncièrement attachés à cette époque : Renoir et Duvivier, Fernand Léger et Picasso, Prévert et Malraux, Jean Cassou et Jean Zay. Enfin, l’art semble s’être réconcilié avec la cité !

 

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Photographie Pierre Jamet. Collection Pierre Jamet-Corinne Jamet.

Au Musée de l’Histoire Vivante de Montreuil, en son bel écrin du Parc Montreau, l’exposition « 1936 nouvelles images, nouveaux regards sur le Front populaire » explose de richesses insoupçonnées. Une apothéose à ce mouvement de commémoration ! En un espace restreint mais formidablement bien mis en scène, le Front popu s’étale sous toutes ses facettes : le politique avec Thorez et Blum, le syndical avec Frachon et Jouhaux, la culture et les loisirs avec Jean Zay et Léo Lagrange, le sport et les auberges de jeunesse, les droits des femmes et la question coloniale…

Comme le rappelle à juste titre Eric Lafon, le directeur scientifique du musée de Montreuil et l’un des commissaires de l’exposition, s’est vraiment constituée une « mémoire » visuelle du Front populaire à travers images, affiches, insignes, drapeaux… L’expo, dans se regards diversifiés, donne vraiment visage à ces hommes et femmes anonymes qui firent ainsi l’histoire. Des visages de joie au bord de l’eau, des visages de douleur plus tard pour les réfugiés espagnols. En filigrane aussi, se dessine le quotidien des habitants de la banlieue, de Montreuil en particulier avec sa communauté italienne, grâce à un original fond photographique. Auquel fait écho l’accueil de l’événement à l’étranger, en Algérie plus particulièrement. Une approche renouvelée de l’événement pour décliner avec talent le récit d’une histoire vivante. Pour donner à penser et réfléchir aux générations futures. Yonnel Liégeois.

 

A lire : « L’avenir nous appartient ! Une histoire du Front populaire », par Michel Margairaz et Danielle Tartakowsky (Ed. Larousse). « Le Front populaire des photographes », par Françoise Denoyelle, François Cuel et Jean-Louis Vibert-Guigue (Ed. Terre bleue). « Un parfum de bonheur », texte Didier Daeninckx et photographies France Demay (Ed. Gallimard). « La grande illusion », par Pascal Ory (CNRS éditions).

A consulter : www.autourdu1ermai.fr , www.cinearchives.org , www.adoc-photos.com , www.pierrejamet-photos.com , www.mediatheque-patrimoine-culture.gouv.fr .

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Poggioli et le Front populaire

80 ans après le Front populaire, les fruits de la pression engrangés en 1936 irriguent toujours notre quotidien. L’historien Morgan Poggioli revient sur cette épopée inédite, symbole de l’émancipation de la classe ouvrière.

 

 

 Eva Emeyriat – Que reste-t-il de l’héritage du Front populaire ?

Morgan Poggioli – Cet héritage est important. Citons d’abord les conventions collectives, qui, bien qu’existantes depuis 1919,  n’ont revêtu de caractère obligatoire qu’à partir  de 1936. Il y a aussi la réduction du temps de travail, ramenée de 48 à 40 heures : le début d’un long processus qui aboutira à la semaine de 39 h en 1982, puis aux 35 h en 2000… Conséquence ? Les loisirs émergent ! C’est aussi le moment où le week-end est «inventé », le samedi étant libéré. Les congés payés sont généralisés à tous alors qu’auparavant seuls certains secteurs, tels les fonctionnaires, en bénéficiaient.

E.E – L’un de vos ouvrages* évoque le rôle des femmes dans le Front populaire, nombre d’entre elles figurent sur les photos d’archives …

M.P. – Les femmes représentent déjà plus de 30 % de la main d’œuvre. Mais les photos  sont parfois trompeuses. Hormis les secteurs (textile, magasins…) où les femmes sont majoritaires et occupent vraiment leur lieu de travail, ailleurs, on les repère plus à l’extérieur, quand elles viennent ravitailler leur compagnon. Le Front populaire revêt un aspect émancipateur indiscutable et les révèlent en tant qu’actrices sociales. Toutefois, l’organisation des grèves morgan1reste  très « genrée », avec les hommes « forts » à l’entrée et les femmes souvent  reléguées à la cuisine…

E.E. – Qu’est-ce que le Front populaire a changé pour elles?

M.P. – En droit du travail, les femmes obtiennent comme les hommes  les 40 heures,  les congés payés…Et faute d’avoir obtenu le droit de vote politique, elles pourront élire les délégués ouvriers mais aussi être élues. C’est une accession à la citoyenneté « sociale », obtenue avant la citoyenneté politique. Les acquis salariaux sont plus sujets à controverse. Les accords de Matignon vont certes octroyer les hausses les plus fortes (15 %) aux salaires les plus bas : les femmes, qui sont les moins payées, vont en bénéficier. Mais les conventions collectives ont un effet pervers en légalisant les inégalités salariales entre hommes et femmes. Reste que les acquis de 1936 ont pesé pour aboutir au droit de vote des femmes en 1945. Le Front Populaire est d’ailleurs un élément fondateur de la prise de conscience de leur poids dans la société. Plus d’un demi-million d’entre elles adhère alors à la CGT sur un total de 4 millions d’adhérents.

E.E. – Quel rôle a joué la CGT dans l’histoire du Front populaire ?

M.P. –  Elle en a été le moteur, de son origine jusqu’à sa victoire le 3 mai 1936, puis lors de la négociation des accords de Matignon. Avant 1936, et depuis 1922, il existait deux CGT, la CGT, proche des socialistes,  et la CGTU, associée aux communistes. C’est au congrès de Toulouse en mars 1936, que la réunification a lieu. Un processus unitaire déclenché par l’idée qu’il faut s’unir face au fascisme. La violente manifestation des ligues d’extrême droite, le 6 février 1934, a laissé des traces. La riposte antifasciste organisée le 12 février 1934 par la CGT et à laquelle participe la CGTU, communistes et socialistes, est un succès. La clé essentielle  de la victoire  du Front populaire fut d’ailleurs le rassemblement de forces sociales et politiques de gauche (communistes, socialistes, radicaux). Dès lors, une matrice républicaine, axée sur la défense de la République et de ses libertés, est créée avec l’idée que la morgan3crise politique est la conséquence de la crise économique et sociale, et qu’il faut régler cette dernière pour faire reculer la menace fasciste.

E.E. – Les usines sont occupées dès la victoire du Front populaire. Quelle est la réaction de la CGT ?

M.P. – Elle est dépassée (rires) ! Les ouvriers font grève. Comme dans de nombreux cas il n’y avait  pas de syndicat dans leur usine, ils vont ensuite chercher la CGT pour s’organiser puis adhérer. Le patronat, qui a toujours combattu la CGT, est acculé, il demande au gouvernement de réunir les syndicats pour négocier. Les accords de Matignon, première négociation interprofessionnelle nationale de l’histoire, sont donc signés à la demande du patronat qui lâchera sur tout, même les 15 jours de congés payés qui ne figuraient pourtant pas au programme du Front populaire ! C’était, en revanche, une revendication de la CGT qui a été gagnée ici grâce aux fruits de la pression des grèves.

E.E. – Pourquoi a-t-on parlé de grèves joyeuses ?

M.P. – Edith Piaf, Mistinguett viennent chanter, la CGT récolte des millions de francs en guise de soutien…. Cet élan est l’affirmation d’une dignité populaire, les ouvriers savaient qu’ils avaient déjà gagné ! Ils ne font d’ailleurs pas grève contre le gouvernement mais pour dire « on a voté pour vous, il faut appliquer votre programme »… Il y a eu évidemment d’importantes grèves avant que les négociations aient lieu, mais une bonne partie d’entre elles sont  intervenues après les accords de Matignon. Pour faire pression sur leur mise en œuvre rapide. Les 12 000 usines occupées et les deux millions de grévistes, ce fut courant juin, alors que les morgan2accords sont signés avant, dans la nuit du 7 au 8. Ces grèves furent donc celles de la victoire, voilà pourquoi elles furent si festives.

E.E. – Dans quelle situation se trouve alors le pays ?

M.P. – La France est entrée en crise en 1931, après les États-Unis et l’Allemagne. Son impact y est moins brutal mais il reste sévère, il est plus durable. La production chute, les usines ferment,  un million de chômeurs sont dans la misère … Le climat  est marqué par les affaires de corruption sur lesquelles surfent les ligues d’extrême droite. Le fascisme est au pouvoir en Italie, Hitler l’est en Allemagne depuis 1933, c’est un moment d’intense crispation. La guerre d’Espagne éclate par la suite en juillet 1936, révélant les dissensions au sein du Front populaire entre antifascistes et pacifistes.

E.E. – Chômage, crise migratoire, montée de l’extrême droite… D’aucuns établissent un parallèle entre les années 30 et la situation actuelle, qu’en pensez-vous ? 

M.P. – L’on pourrait aussi citer la fuite des capitaux, à laquelle sera confrontée le Front populaire, et les Panama Papers… Le parallèle est certes tentant, mais pas pertinent. Nous vivons une toute autre époque, avec une mondialisation exacerbée. Syndicalement, le paysage est aujourd’hui bien plus fragmenté, la gauche au pouvoir n’a rien à voir avec celle de 1936… Quant aux mouvements sociaux, le climat est bien plus tendu. En 1936, le collectif a été le moteur de la victoire. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, l’individualisme et les divisions prévalent, y compris dans les mobilisations contre la loi travail. Propos recueillis par Eva Emeyriat

*« A travail égal, salaire égal ? La CGT et les femmes au temps du Front populaire » (Éditions Universitaires de Dijon, 142 p., 18€). « La CGT, du Front populaire à Vichy » : chronique sociale nourrie de la fréquentation d’archives peu consultées, l’ouvrage apporte une connaissance nouvelle de la vie syndicale au temps du Front populaire (Éditions de l’IHS-CGT, 253 p., 15€).

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Les comités d’entreprise, quelle histoire !

A l’occasion du  70ème anniversaire de la création des Comités d’entreprise, les éditions du 1er Mai publient « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise ». Un très bel ouvrage qui fouille savamment l’histoire, comme la réalité actuelle. Entretien avec Jean-Michel Leterrier.

 

 

Amélie Meffre – Vous signez la partie historique, fort riche et documentée, de « Voyage au pays des CE ». On parcourt leur gestation, leur naissance comme leur envol, notamment du point de vue de leurs activités culturelles. Vous en avez été un témoin direct tout au long de votre carrière. Quand vous entrez à 16 ans comme métallo à la Socrat, quelles étaient les activités du CE ?

Jean-Michel Leterrier – La boîte comptait 400 salariés mais il n’y avait pas de CE, ni même de syndicat. On a monté avec quatre collègues une section syndicale et, en 1974, on a créé le comité d’entreprise. J’en suis devenu secrétaire, j’avais 22 ans ! Je n’étais jamais allé au théâtre, rarement au cinéma et je lisais peu. C’est là que mon rapport à la culture se réalise. Un jour, je suis invité à assister à « Iphigénie Hôtel » ban_voyage_au_pays_des_CEde Michel Vinaver, une pièce montée par Antoine Vitez. J’y vais et je n’y comprends rien, mais c’est une révélation. On m’avait caché quelque chose : le théâtre ! Je me sentais humilié.

 

A.M. – Parallèlement, vous poursuivez des cours du soir et vous devenez secrétaire général du syndicat de la Métallurgie CGT de plusieurs arrondissements parisiens. Comment ça se passe ?

J-M.L. – Quand j’entre comme manœuvre à la Socrat, je suis des cours du soir, dix ans durant. Je passe un CAP, un BEP et un diplôme de technicien supérieur. Puis, j’arrête tout à 26 ans, les cours au CNAM et mes responsabilités syndicales, pour devenir animateur au Centre d’animation culturel de Corbeil (91). Chargé des relations avec les CE, j’avais envie de faire découvrir à mes collègues de la Snecma ou d’IBM un monde qu’ils ne connaissaient pas. J’allais leur parler de la danseuse Maguy Marin ou de la chanteuse Anna Prucnal. Ensuite, je me suis rapproché de l’Union départementale CGT de l’Essonne et c’est lors d’un congrès de l’UD que j’ai rencontré Marius Bertou, responsable de la Commission culturelle confédérale.

 

A.M. –  Il vous suggère de devenir le responsable culturel du comité d’entreprise de Renault Billancourt ?

J.M.-L. – Oui, on est en 1981. Avec Jack Lang, au ministère de la Culture, qui lance des conventions avec les CE, suite au rapport de Pierre Belleville « Pour la culture dans l’entreprise ». Je propose un projet avec le compositeur Nicolas Frize, qui est accepté. Ça donne « Paroles de voitures » avec une première phase d’enregistrement des sons de Billancourt, leur montage avec les réactions des ouvriers. Celles-ci vont donner lieu à la mise en cause des nuisances sonores dont ils sont victimes, mais cela va bien au-delà : les colosses qui travaillent aux presses témoignent des répercutions ce1sur leur sexualité que provoquent leurs mains déformées… Viendra ensuite le temps de la création électroacoustique, qui nécessitera la collaboration d’une soixantaine d’ouvriers pour assurer les chœurs. Fin 1984, trois concerts sont organisés dans les forges de Billancourt, ouverts au public : 3000 personnes y assistent !

 

A.M. – Responsable à l’association Travail et Culture et des affaires culturelles de la ville de Bobigny (93), vous prenez la suite de Marius Bertou à la CGT en 1991. En quoi consiste votre travail ?

J.M.-L. – A faire connaître aux camarades des Unions locales et départementales de la CGT la politique culturelle que porte la confédération. D’abord rendre la culture accessible à tous par des mesures tarifaires, permettre ensuite la rencontre avec les créateurs sur la base d’un compagnonnage… On crée alors des missions départementales : dans le Vaucluse autour du festival d’Avignon, dans les Alpes Maritimes avec le festival de Cannes ou encore en Gironde avec le festival d’Uzeste… On met aussi en place une cinquantaine de résidences d’artistes.

 

A.M. – « Si vous attendez la fin des luttes pour vous intéresser à la culture, vous ne vous y intéresserez jamais, alors qu’elle peut vous aider. » La réplique de Paul Puaux, collaborateur de Jean Vilar en Avignon, aux métallos qui lui signifiaient que les revendications sociales passaient avant le théâtre, résonne toujours sacrément, non ?

J.M.-L. – Dans le syndicalisme, trop souvent la culture est considérée comme un but et non comme un moyen. Une conception erronée qui pèse et freine la rencontre du monde du travail avec celui des arts. Propos recueillis par Amélie Meffre

 

CE, un héritage contrasté

Préfacé par Jean Auroux, le ministre du Travail du premier gouvernement Mitterrand en 1981, superbement illustré de photos d’archives et de nombreux documents inédits, « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise » raconte avec talent, par le texte et l’image, une histoire bien trop souvent ignorée des salariés, encore plus du grand public. Celle d’une structure originale, issue des combats de la Résistance et des utopies du CNR : l’Ordonnance de février 1945 puis la Loi de mai 1946 offrent aux salariés, outre les dispositions économiques, le pouvoir d’investir le champ social et culturel dans et hors l’entreprise… Comme le rappellent à juste titre les deux auteurs, Patrick Gobert et Jean-Michel Leterrier, il faudra cependant quelques années pour que « les CE trouvent leurs marques, se dégagent d’un siècle de paternalisme et affirment leur propre singularité ». Avec de belles réussites sociales et culturelles, expos-concerts-création de bibliothèques-représentations théâtrales-ateliers amateurs, dont l’ouvrage nous délecte avec gourmandise !

En ce début de XXIème siècle, l’image en est pourtant quelque peu brouillée, l’héritage contrasté… Outre les gouvernements successifs qui n’ont eu de cesse de rogner les pouvoirs des CE et le temps de délégation de leurs élus, crise économique-bas salaires et précarité de l’emploi contrarient durablement leurs objectifs. De contestataires supposés de l’ordre économique au cœur de l’entreprise, forts des 11 milliards d’euros qu’ils gèrent globalement au niveau national, ils sont devenus bien souvent de simples prestataires de services : cantine, sapin de Noël, chèque-cadeau, billetterie de spectacles. A la merci, ou à la solde, des rapaces de l’industrie des loisirs ou du tourisme, des marchands de foie gras ou autres colis gastronomiques… Que peut-on lire, en exergue des pages internes de couverture du livre ? « Si on supprimait l’arbre de Noël, on aurait une manifestation dans le local du CE ! », affirme l’un, « notre rôle n’est pas tant de redistribuer de l’argent que de faire participer les salariés à des ce3activités », soutient l’autre. Le parfait résumé d’un héritage contrasté. 

Les faits sont têtus : hormis ceux qu’il est convenu d’appeler « gros CE » (SNCF, EDF-GDF, métallurgie, Air France, agroalimentaire…)  qui proposent, ou pourraient proposer, une politique culturelle et sociale un peu plus innovante, force est de reconnaître que seules les convictions d’élus motivés parviennent encore à mettre en œuvre les intuitions premières ! Parfois même contre ou dans l’indifférence du syndicat qui, progressivement, a déserté le terrain en déléguant ses responsabilités à de supposés « spécialistes ». L’étude, menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT, est emblématique à ce sujet. Et le film qui en est tiré, disponible d’ici peu à la projection, certainement tout autant…

Sans parler de ces milliers de petites entreprises, comptant moins de 50 salariés, ne disposant pas de CE : à quand une revendication syndicale, clamée haut et fort, exigeant le droit pour tous à bénéficier d’un comité d’entreprise ? Y.L.

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Hector Guimard, l’amour de l’art

Fleuron de l’Art nouveau en France, architecte et décorateur, Hector Guimard est célèbre pour ses stations de métro. C’est sans compter sur une œuvre majeure de plus d’une cinquantaine de villas, hôtels particuliers et immeubles. Ainsi que moult sépultures, meubles et objets.

 

 

Ils sont venus, ils sont tous là par cette journée de printemps grisâtre… Historiens et hectorérudits de tous poils, spécialistes de l’Art nouveau, architectes, conservateurs ou simples amateurs passionnés se retrouvent dans un salon particulier de Chez Maxim’s pour l’assemblée générale annuelle du Cercle Guimard. En ce jour, un projet très important leur tient à cœur, voté à l’unanimité  par l’assemblée : la création d’un centre à la gloire de l’illustre personnage.

L’association contribue à promouvoir et réhabiliter ce génie mal connu, non seulement du grand public mais aussi des élites culturelles. Elle informe et commente les ventes de meubles et objets attribués à  Guimard, parfois à tort… Ce jour-là, l’assemblée exprime de sérieux doutes sur une bibliothèque vendue 125 000€ chez Sotheby’s… Sur demande, le Cercle Guimard donne des avis d’expert non rémunérés, elle organise depuis peu de sympathiques visites guidées dans les quartiers d’Auteuil et de Passy à Paris où se concentrent la plupart des réalisations du maître survivantes en Ile de France. Des particuliers l’alertent régulièrement sur des 800px-Hermanville_bluette_diguedégradations de lieux ou décorations ou, pire, sur des risques de démolition ! L’association mène un certain nombre de combats obtenant récemment, avec le soutien de la DRAC de Basse-Normandie, l’inscription de la Villa La Sapinière à Hermanville-sur-Mer, commune du Calvados où se situe également la jolie Villa La Bluette classée en totalité en 2005, à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques.

Fils d’une lingère et d’un orthopédiste, Hector Guimard naît à Lyon le 8 mars 1867, mais c’est à Paris qu’il suit un double cursus d’études. A l’École nationale supérieure des arts décoratifs tout d’abord, à l’École nationale supérieure des beaux-arts ensuite où il sera initié aux théories d’Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc : rejet de la planéité et de la symétrie. Cependant, c’est après la découverte à Bruxelles de l’hôtel Tassel de Victor Horta qu’il trouve son style propre, dans une Hotel_mezzara_1911,_04fusion entre ces deux influences. Il enveloppe les structures géométriques du gros œuvre par un style linéaire « en coup de fouet ». « Le style Guimard s’impose d’abord par une rigueur et une audace peu communes. La courbe n’épouse pas le destin de la tige », commente Jean-Pierre Lyonnet dans son ouvrage « Guimard perdu, histoire d’une méprise ». Et de poursuivre, « contrainte par la pesanteur, elle s’en défait, d’un geste vif, insaisissable et infléchi, qui la rapproche plus volontiers de la calligraphie…. Elle ne s’achève jamais là où on l’attend ».

En 1895, quasiment inconnu, il n’a que vingt huit ans lorsqu’une certaine madame Fournier, propriétaire d’un terrain dans le XVIème arrondissement de Paris, lui Hector-GUIMARD-Architecte-1897--3436demande d’y édifier un immeuble de rapport. Éprise d’insolite, elle lui laisse carte blanche. Ce sera le superbe Castel Béranger, rue Jean de la Fontaine. Guimard y mélange les matériaux avec un goût très sûr : pierre brute, meulière et briques de différentes tonalités, certaines vernissées. Sur les différentes façades de l’immeuble (qui comportera trente-six appartements en loyer modéré !), alternent échauguettes et bow-windows autorisés depuis 1893. La fonte est présente partout, balcons-balustrades-hippocampes décoratifs, offrant ainsi avec sa couleur verdâtre un contraste saisissant avec la brique. Le hall d’entrée de l’immeuble est une œuvre d’art à lui tout seul. Guimard assure aussi la décoration intérieure, papiers peints compris, conçoit certains meubles et luminaires. Il s’y installe en 1897 Guimard Castel B ext 27 - copieet le peintre Paul Signac fera partie des locataires. A peine est-il achevé que le Castel Béranger est primé en 1898 au concours de la plus belle façade de la ville de Paris organisé par la municipalité. C’est la gloire, en dépit de quelques réactions frileuses du grand public qui affuble parfois l’immeuble d’un surnom, « Le dérangé… ».

Les commandes affluent dès 1899 avec la villa La Bluette, puis la Villa Canivet ainsi que le début du chantier de la Villa Henriette. Ayant emporté l’appel d’offres de la Compagnie du métropolitain parisien, en janvier 1900 il commence la réalisation des gares et édicules du métro qu’il poursuivra jusqu’en 1913. A l’avant-garde de la standardisation industrielle, il conçoit 800px-Paris_-_60_Rue_Fontaine_-1des éléments de construction modulables. Toutes les formes l’intéressent, comme en témoignent la magnifique salle de spectacle Humbert de Romans hélas détruite, la synagogue de la rue Pavée ou les entrepôts Nozal. Guimard n’hésite pas à se définir comme un « architecte d’art ». « J’aime l’architecture et si je l’aime, c’est parce qu’elle comprend, dans son essence, dans sa formule, dans sa fonction, et dans toutes ses manifestations, tous les autres arts sans exception », affirme-t-il.

Ses plus belles réalisations se concentrent en une quinzaine d’années d’activité créatrice intense. En  1938, suite à son mariage avec une artiste peintre d’origine juive américaine, Guimard part à New York, pressentant l’imminence du conflit. Il s’y éteint en 1942, à l’âge de 75 ans. ob_5746b4_imgp7663-hotel-mezzara-21-fevrier-20Le mot d’ordre de l’après-guerre en France ? La reconstruction qui rime hélas avec la démolition parfois aveugle. De fait, de son œuvre bâtie de 53 projets aboutis (hors métro)  entre 1888 et 1930, deux furent victimes de la guerre, vingt-et-un de la main destructrice de l’homme. Pour des raisons diversement navrantes : maladresse, ignorance ou, le plus souvent, spéculation immobilière.  Au point qu’Hector Guimard tombe totalement dans l’oubli, il faut attendre les années 1970 pour que d’aucuns s’émeuvent de ce patrimoine sacrifié sur l’autel d’une pseudo-modernité et s’attellent à sauver ce qui reste.

Le cas du Castel Henriette à Sèvres, particulièrement surprenant par la complexité Castel Henriette_CP Style HG 6 - copiedes volumes, est révélateur. Abandonné après la seconde guerre mondiale, il survit un certain temps grâce à l’intérêt de quelques cinéastes (Roger Vadim y tourne La Ronde en 1964), mais il est promis à la démolition en 1969. « Une campagne de presse a tenté de surseoir la décision, en vain. André Malraux, le ministre qui venait de sauver la villa Savoye de Le Corbusier, ne comprit pas l’intérêt d’une telle démarche et les bulldozers entrèrent en action », se souvient Jean-Pierre Lyonnet. « Deux aux plus tard s’ouvrait au musée des Arts décoratifs la première exposition consacrée en France à Hector Guimard. On pouvait y admirer les reliquats du Castel Henriette échappés de la destruction, soudainement sacralisés ». Douloureusement symbolique aussi, la destruction quelque mois après de la Guimardière, cette villa qu’il destinait à son usage personnel dans la forêt de Vaucresson et qui fut son ultime création en 1930…

Le Castel Béranger a failli subir le même sort pour être finalement vendu en copropriété. A deux pas de là, parmi les rescapés de la pelleteuse se trouve également H0046-L00266670l’élégant et discret hôtel Mezzara. Construit en 1910 pour un riche industriel vénitien qui fabriquait des dentelles, il est d’une conception particulière avec une vaste salle de réception (genre de show room avant l’heure) et de nombreuses  pièces donnant sur une coursive à l’étage, le tout baigné par le puits de lumière d’une verrière. Le bâtiment, longtemps propriété de l’Éducation Nationale qui y logeait les pensionnaires du lycée Jean Zay, fut très bien entretenu et conserve, fait unique, une salle à manger entièrement meublée et décorée par Guimard. En 2015, l’hôtel Mezzara est cédé à l’administration des Domaines et le Cercle Guimard voit là une opportunité, pour éviter sa vente, d’en faire le siège d’un centre dédié à son œuvre et à l’Art nouveau plus généralement. Après un avis favorable rendu par le  Conseil de Paris le 31 mars, une réunion a eu lieu  le 8 avril avec le Ministère de la Culture et la préfecture. Le dossier Guimard___M_tro_Les_cand_labresest désormais entre les mains de l’État… Espérons que ce dernier fera appel à projet, auquel cas le Cercle Guimard ne manquerait pas de faire acte de candidature.

S’il mérite sans aucun doute ce lieu en hommage à son œuvre tant sur le plan architectural que mobilier ou décoratif, par son travail des matériaux et sa collaboration avec les divers corps de métiers (fondeur, ferronnier, verrier, ébéniste ou céramiste), assurément Guimard a gagné son ticket pour une place d’honneur sur ce site : nul mieux que lui ne symbolise à ce point la synthèse du travail et du patrimoine culturel ! Chantal Langeard

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Alain Bézu, entre « Deux Rives »

Vient de paraître, aux éditions Points de vues, « Deux rives pour un théâtre ». Un bel ouvrage coécrit par le dramaturge Joseph Danan et l’historien Marco Consolini, qui retrace tout à la fois l’histoire d’un lieu, d’une compagnie et d’un homme. Celle du metteur en scène Alain Bézu, un authentique normand qui fonda en 1971 à Rouen le « T2R », le Théâtre des Deux Rives. Portrait pleine page.

 

 

Grand, maigre, la voix douce et l’œil aux aguets… Derrière une bonhomie apparente, l’homme avance masqué, pétri de solides convictions. Un vrai normand, cet Alain Bézu, un authentique enfant du terroir, du pays de Bray plus précisément…

Robert Achibared, l’ancien directeur du Théâtre et des Spectacles au ministère de la Culture qui signe la préface de « Deux rives pour un théâtre », ne s’y trompe point en précisant d’emblée que l’implantation 2-rives_couverture_1géographique est essentielle à Bézu. « Comme Sarrazin à Toulouse ou Planchon à Villeurbanne, il inscrit son action en Haute-Normandie, entre Rouen, Quevilly et Elboeuf… Qui implique d’abord une connaissance intime de son public et une relation suivie avec lui ». De son père, instituteur, Alain Bézu hérite d’un bien précieux : une admiration pour le théâtre de Jean Vilar. Dès l’enfance et la classe de sixième, en compagnie du papa qui organise les expéditions, il prend le car. Aller et retour Paris, place du Trocadéro et le théâtre de Chaillot. Et les yeux du metteur en scène pétillent plus qu’à l’ordinaire à l’évocation de cette mythologie familiale : le récit des parents narrant la représentation du Cid sous les traits de Gérard Philipe en la cour du Palais de justice de Rouen en 1954 ! « Magique, inoubliable, de nombreux Rouennais en parlent encore ». Le théâtre donc, pour le gamin Bézu ? « Une petite musique entendue dès l’enfance, qui depuis n’a jamais cessé » pour l’homme toujours aussi amoureux du vers cornélien, fier d’avoir mis le feu aux planches en terre normande à défaut d’avoir conduit Jeanne au bûcher…

« On ne badine pas avec l’amour », « Ruy Blas », « Le prince de Hambourg » : autant de textes gravés sur vinyle par Gérard Philipe, la mascotte du TNP, que le jeune Bézu connaît alors par cœur. Des résonances de longue portée puisque sa première mise en scène, au théâtre Gorky de Petit-Quevilly en 1971, sera justement la pièce de Musset… Entre-temps, il suit le Conservatoire à Rouen puis, en mai 68, il s’en va chanter Brel à la porte des usines en grève. Son rêve ? Monter à Paris… Les copains de chambrée et d’armée, aussi activistes et gauchistes que lui, tiennent un autre discours, lui inculquent une autre instruction que militaire : faire du théâtre là où l’on « naît », pour le plus grand nombre. Sans renoncer devant les difficultés, toujours avec l’exigence de la qualité. L’aventure est lancée, dans l’esprit des grands pionniers de la décentralisation, Alain Bézu crée sa compagnie « Le Théâtre des 2 Rives ». Qui monte « 14-18 », une chronique des années de guerre jouée aussi avec un énorme succès au théâtre de L’Odéon en 1981. Une date emblématique, puisque le Conseil général d’alors vote l’attribution et la rénovation d’un lieu pour héberger à demeure la bande à Bézu : l’ancien amphithéâtre de la faculté de médecine devient Centre dramatique régional de Haute Normandie en 1985.

Les raisons du succès de la « petite entreprise » culturelle d’Alain Bézu ? D’abord sa soif d’apprendre encore et bezutoujours, « même s’il ne dissimule pas ce qu’il doit à Vilar, à Vitez ou à Dort » précise encore Achibared, il ne cesse de lire revues, ouvrages théoriques et pièces de théâtre. Ensuite, note son compère de scène Jacques Kraemer, « certaines préfèrent travailler en solitaire, d’autres peuvent apprécier et souhaiter le dialogue et la dynamique dialectique qui en résulte ». Tel est le cas pour le fondateur des Deux Rives avec son acolyte Joseph Danan, autant conseiller littéraire qu’auteur de nombreuses œuvres théâtrales. « Danan devint à Bézu ce que Giraudoux fut à Jouvet, Koltès à Cherreau : l’auteur auquel il revint le plus souvent ».

Natif du Havre, Olivier Saladin, l’ancien de la bande aux Deschiens, fit ses débuts sur les planches sous les auspices des Deux Rives. En 1975, très précisément, lorsqu’il s’inscrit à des cours dispensés par Bézu et d’autres au Centre Max-Dormoy du Grand Quevilly… « On travaillait beaucoup l’improvisation, une recherche qui nous demandait de puiser en nous-mêmes, dans cette mémoire dite affective ». Que retient-il de cette époque, sous la baguette de tels maîtres ? « J’ai appris la rigueur, l’humilité, à être un acteur au service de l’auteur, d’une œuvre, d’un projet artistique. A servir, avant de se servir ». Sans envisager d’en faire son métier, Saladin s’inscrit d’ailleurs à l’AFPA pour une formation de carreleur, envisageant de travailler dans le bâtiment ! C’est en 1981 qu’il débute sa carrière de comédien professionnel, lorsqu’il est engagé avec d’autres élèves pour jouer Arlequin dans « La surprise de l’amour » de Marivaux. « C’était un spectacle où nous étions payés et, grâce à l’intermittence, j’ai pu sauter le pas ».  Un témoignage à l’identique, celui de Vincent Berger, un autre gamin de 19 ans qui, bac en poche, rejoint la bande à Bézu dans « Le barbier de Séville » puis « Jacques le fataliste »… « La fidélité qu’Alain a pour ses acteurs permettait expérience et donc vocabulaire communs, complicité et donc confiance. Tout cela facilitait en cercle vertueux la souplesse, la diligence, les possibilités d’exploration et d’approfondissement du travail ».

Fidélité, le grand mot est lâché ! Fidèle au service public et pas vraiment homme à l’esprit carriériste, Alain Bézu a toujours décliné les offres du théâtre privé. Il se reconnaît volontariste, obstiné mais pas borné. Obsédé surtout bezu3par ce public qu’il faut reconquérir à chaque création depuis qu’a disparu la figure emblématique des années 60 du « militant spectateur ». Alors, avec l’équipe des Deux Rives, il n’aura de cesse de tisser des liens avec les écoles et les comités d’entreprise. « Nous bénéficions à Rouen d’un public éduqué, acquis à une esthétique et à un parcours. Certes, les temps ont changé, les esprits ont évolué. Hier, le théâtre se devait de produire du sens, d’imposer presque un regard unilatéral au spectateur. Il était de bon ton de passer les classiques à la relecture de la modernité. Aujourd’hui, la représentation se veut plus ouverte, laissant le public à son propre questionnement ». Et Bézu sait de quoi il parle. En 78, il signait sa première mise en scène de « L’illusion comique », l’une des pièces de jeunesse de son compatriote Corneille. Un énorme succès dont toute la presse se fait l’écho, au lendemain des représentations parisiennes au Théâtre de la Cité Internationale… Autre temps, autre regard : une œuvre qu’il recrée en 2006, un an avant la remise des clefs à ses successeurs, lors du quadricentenaire de la naissance du Maître ! En 2014, c’est la consécration pour celui qui n’en chercha aucune, sinon la reconnaissance de ses pairs, son rêve devient réalité : en partenariat avec celui de La Foudre du Petit-Quevilly, le Théâtre des Deux Rives est labellisé Centre dramatique national de Normandie-Rouen sous la direction de Davis Bobée.

Fort de nombreuses contributions (Mylène Berthaume, Claude Juin, Catherine Delattres, Didier Mahieu…), illustré de moult documents d’archives et de superbes photographies de plateau, « Deux rives pour un théâtre » a surtout le grand mérite de braquer les projecteurs, loin des flonflons parisiens, sur une expérience en province riche d’enseignements. Tout en brossant, à plusieurs voix et pleine page, le portrait d’un créateur pétri de convictions en faveur de la décentralisation et de la culture en région. Yonnel Liégeois

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Durpaire et Boudjellal, un dessein de Présidente

Ouvrage graphique d’anticipation, « La Présidente » de François Durpaire et Farid Boudjellal se projette dans une France déchirée qui vient d’élire Marine Le Pen à sa tête. Un récit âpre et percutant.

 

 

Dimanche 7 mai 2017, 20 heures. C’est une déflagration. Marine Le Pen est élue huitième cheffe de l’État de la marine1Vème République au terme d’un duel de second tour gagné sur… François Hollande !

Partant d’un récit minutieux, retraçant la création du Front national pour l’unité française, dont Jean-Marie Le Pen prendra la tête en 1973 jusqu’à l’accession de sa fille au pouvoir, l’historien François Durpaire s’appuie, et c’est la grande force de l’ouvrage « La Présidente« , sur une étude précise du programme actuel du FN pour imaginer la suite. Et ce, en noir et blanc, parti pris du dessinateur Farid Boudjellal qui croque le récit d’un trait délicat et lumineux. Marine Le Pen compose son gouvernement avec l’aide de Louis Aliot et de Florian Philippot : le « centriste » Gérard Longuet devient Premier ministre, Nadine Morano ministre de la famille, afin de lancer une grande politique nataliste de nature à contrer l’immigration, l’emmerdeuse (sic) Marion Maréchal Le Pen est affectée au ministère de l’École.

Tous les pouvoirs sont concentrés à l’Élysée et les premières mesures s’égrènent : surveillance massive des citoyens au travers de la création d’une police du net, entrée en vigueur de la préférence nationale, fichage des enfants maghrébins, sortie de l’Euro, expulsions massives de clandestins… Sur le plan international, la France marine2quitte l’OTAN, et trouve en Vladimir Poutine un allié privilégié. En quelques semaines, le pays se déchire profondément sur fond de violences policières et de grèves massives. L’album est paru la veille des attentats de novembre 2015.

Depuis, la réalité a précédé en partie la fiction, se dit-on, en voyant Marine Le Pen décréter l’état d’urgence. Mais dans la fiction, le destin de la nation bascule à nouveau lorsque le Bloc Identitaire, jugeant la politique présidentielle trop tiède, plonge le pays dans une situation sans précédent. Une pastille rouge est apposée sur la couverture du livre, « vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas » ! Eva Emeyriat

 

 

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Le Bénin, à la croisée des chemins

Le 6 mars 2016, se déroule au Bénin le premier tour de l’élection présidentielle. 33 candidats briguent les suffrages de la population. Seuls cinq d’entre eux peuvent prétendre accéder au second tour, tous banquiers ou hommes d’affaires, anciennes figures de la vie politique béninoise ou d’instances internationales. Un pays, l’un des plus petits et des plus pauvres d’Afrique, à un tournant de son histoire.

 

 

Au revoir Cotonou, sa lagune, ses taxi-motos par milliers viciant l’air marin… À la veille des obsèques nationales de Mathieu Kérékou, l’ancien chef d’état béninois, retour en France dont l’ex Dahomey fut colonie jusqu’en carte1960. En ces jours de décembre 2015, la perspective de la future élection présidentielle échauffe déjà tous les esprits, attise convoitises et rancœurs, secrète alliances et complots, nourrit espoirs et promesses de tous les roitelets en puissance. Le seul vainqueur pour l’heure, avant l’échéance du premier tour de scrutin reporté au 6 mars ? L’argent, le franc CFA, qui coule à flots dans tous les meetings politiques, de la capitale Porto-Novo aux villages les plus reculés du Nord-Ouest, qui fait et défait les partis politiques à l’idéologie variable selon le type d’élections… « Inch’Allah », professent les électeurs de confession musulmane, « Que Dieu nous bénisse, alléluia », chantent cathos et évangélistes tandis que la majorité de la population, animiste, s’en va consulter le prêtre vaudou ! Les uns les autres, demain à n’en pas douter, vaqueront au quotidien précaire d’une économie informelle et continueront à vivre pour la majorité avec à peine 40 euros mensuels.

Le Bénin, état corrompu ? Pas plus que nos démocraties occidentales, loin s’en faut, inutile d’alimenter les clichés sur les potentats africains qui n’ont rien à envier à nos dynasties politiciennes, culture et histoire singulières invitent à plus de modestie quand il s’agit de porter notre regard sur ces pays classés sous le label « Françafrique »… Le « Yovo », le surnom par lequel l’autochtone interpelle avec humour le « blanc » dans la rue ou à l’échoppe de quartier, a laissé ses traces. Ses marques surtout, jusqu’à aujourd’hui : le candidat franco-béninois Lionel Zinsou, puissant banquier d’affaires et Premier ministre du président sortant Boni Yayi, n’est-il pas accusé d’être parachuté par le gouvernement français ? Vincent Bolloré, patron du port de Cotonou et partisan d’une ligne de chemin de fer transafricaine, n’est-il pas le premier pilier de la fragile économie béninoise ? Des affirmations qui invitent à la réflexion…
Contrairement à ce que prétend et osa déclarer publiquement un ancien président français à propos du continent DSC01388africain, le Bénin est fort d’une longue et riche histoire. Du sud au Nord du pays, se dressent encore les palais des anciens rois du Dahomey et de leurs vassaux. De nos jours, Béhanzin, le roi d’Abomey, demeure l’une des grandes figures respectées de l’histoire du pays : n’est-ce pas sa dynastie, et lui, qui fit de son royaume l’un des plus puissants de l’Afrique de l’Ouest ? Culture de tradition orale, architecture et sculpture : griots et colporteurs d’histoire, artisans et artistes béninois du plus lointain passé ont façonné le territoire de leur génie couleur ocre, ils n’ont aucunement à rougir de leur talent face à leurs homologues muséifiés d’outre-Atlantique…

Brassage de populations, multitude d’ethnies et de langues, diversité de religions : contrairement aux apparences, le Bénin, riche de ses quelques onze millions d’habitants, est un pays métissé où seul le développement contrasté entre le Nord désargenté et le Sud à la prospérité plus affirmée peut engendrer clivages et tensions. L’ancien royaume du Dahomey, aux frontières délimitées à l’est par les puissants Niger et Nigeria et à l’ouest par les turbulents Burkina Faso et Togo, jouit en tout cas d’une stabilité politique rare sur le continent. Qui dénote dans un paysage économique aux teintes plutôt sombres, faute de richesses naturelles telles que le pétrole… À l’image d’autres pays africains, la Chine et ses émissaires aux yeux bridés sillonnent la capitale et les campagnes, offrent capitaux et avenir au soleil radieux contre terres cultivables et licences industrielles.
La libéralisation à marche forcée aux lendemains du long intermède « marxiste-léniniste » du feu président Kérékou, ici comme ailleurs, produit ses effets mortifères : baisse des cours mondiaux du coton qui assure plus DSC_0071de 75% des recettes à l’exportation et les revenus de près de 60% de la population, faiblesse d’exportation de la noix de cajou et de la pêche artisanale à la crevette… 75% de la population n’a pas accès à l’électricité et l’eau potable, hormis le réseau des gros bourgs et villes, est encore un trésor qu’il faut aller puiser en terre ! Les séismes islamistes qui frappent le Niger et le Nigeria nuisent encore un peu plus au développement des échanges commerciaux après le contrôle strict ou la fermeture des frontières avec ces deux pays. Il n’empêche, le flux incessant des poids lourds sur des pistes défoncées symbolise jusqu’à l’outrance, voire l’apocalypse au nombre de carcasses désarticulées sur les bas-côtés, combien le Bénin, avec son riche port de Cotonou, s’est imposé comme un pays de transit incontournable pour ses voisins limitrophes.

Les conséquences majeures dans cette course effrénée à la rentabilité ? Un taux de chômage explosif, une jeunesse qualifiée sans avenir, une économie souterraine florissante… Chacun, devant son pas de porte, aligne son petit étal alimentaire, chacun crée sa petite entreprise d’essence clandestine et trafiquée en provenance DSC_0340du Nigeria, chacun développe son petit commerce à la criée au bord des routes et pistes… Il faut bien survivre à défaut de vivre, la misère ne sévit pas au Bénin, la pauvreté oui ! Avec ses corollaires, dramatiques : un système éducatif et de santé en plein marasme, la valse d’ONG multiples et variées au volant de quatre-quatre rutilants ! Souvent au carrefour d’un village, un immense panneau datant déjà et annonçant le démarrage de tel ou tel projet soutenu par divers organismes : seule la pancarte, délavée par le temps et solide sur ses fondations, attire l’œil du passant !
Une vie de galère à la ville, une vie de forçat au champ… Des journées harassantes pour le citadin dans une cohue ébouriffante et un taux de pollution alarmant, des cultures de subsistance pour le paysan, des distances hallucinantes pour la femme et l’enfant se rendant au marché avec, à l’aller comme au retour, quelques trente ou quarante kilos de marchandises sur la tête à vendre, échanger, troquer. En Afrique, d’une case à l’autre et tout au long des sentiers escarpés, le dicton se vérifie, la femme est vraiment l’avenir de l’homme ! Envers et malgré tout, le peuple béninois s’affiche accueillant, souriant, entreprenant. Dans cette course à la débrouille pour gagner son CSC_1051assiette de mil ou de manioc quotidien, il ne manque pas de bras et de cœurs solidaires pour assurer le développement du pays autrement.

Des structures de micro-crédit en faveur des paysans aux associations de bénévoles en prévention du sida, des voix multiples en faveur du respect et de la défense de l’environnement aux coopératives vivrières, le Bénin est riche de potentiels en tout secteur. Dont un qui n’attend qu’un puissant coup de pouce gouvernemental pour libérer sa créativité : le tourisme intelligent et responsable ! Du sud au nord, de la cité lacustre de Cotonou au pays des Tata-Somba, de l’emblématique Ouidah avec sa porte du Non-Retour symbole de l’histoire de l’esclavage au magnifique parc national et animalier de la Pendjari, des bords de mer houleux de l’Atlantique à la chaîne accidentée des plateaux de l’Atakora, le pays regorge de fabuleux trésors naturels dont les guides locaux au sourire communicatif s’enorgueillissent de dévoiler les mystères au « yovo » définitivement ensorcelé ! Un pays encore sauvegardé d’un tourisme de masse, qui autorise le dialogue en toute SDC11535sérénité avec les populations locales, du pêcheur côtier remontant ses traditionnels filets à l’éleveur Peul de vaches aux majestueuses cornes, le recueillement sur les lieux sacrés de tribus millénaires comme l’initiation aux secrets vaudou hors tout folklore organisé… Le Bénin est une perle échouée sur la côte Atlantique, il s’offre en toute générosité au regard de celles et ceux qui acceptent de remiser clichés et préjugés !
Avec une solidarité transfrontalière qui ne se dément jamais… Active, la communauté béninoise en France n’oublie pas le frère ou la sœur, de sang ou de cœur, demeurés au pays. Par exemple, l’association franco-béninoise Sollab, « Solidarité Laboratoires », qui n’attend que bénévoles et fonds pour démultiplier actions et projets : équiper les centre de santé, dans les bourgs et villages les plus reculés de la savane ou de la brousse, d’outils d’analyses médicales. Un enjeu de santé primordial pour les populations qui n’ont ni les moyens ni le temps de se rendre à l’hôpital le plus proche, une question de survie pour les mamans et leurs bébés : comment se soigner et guérir lorsque la fièvre jaune frappe sans pouvoir être démasquée, comment accoucher en toute sérénité lorsque font défaut les outils élémentaires pour une simple DSC_0677analyse de sang ? De Paouignan dans la région des Collines au quartier Tokpota de Porto Novo, d’Alassane Chabi-Gara en région parisienne à Olivier Koukponou à Cotonou, le virus de la solidarité se propage pour le bien-être et la santé de tous !

Le Bénin ? À l’image de son drapeau national aux trois couleurs, une authentique terre de contrastes aux valeurs à sauvegarder : vert comme l’espoir d’un développement au bénéfice de tous, soleil comme un avenir prometteur pour chacun, rouge comme le sang des enfants à protéger et à éduquer… Le Bénin n’écrira certainement pas la dernière page de son livre d’histoire le 6 mars, il est crucial cependant pour les autochtones de la bien tourner ! Yonnel Liégeois. Photos de Claude, Séverine et Sylviane.

 

En savoir plus
Pour voyager : le guide du Petit Futé consacré au Bénin. L’agence Allibert organise des CSC_1143séjours attrayants, mêlant marche et découverte en profondeur du pays. Hors des circuits touristiques convenus.
À lire : les auteurs béninois Florent Couao-Zotti pour La traque de la musaraigne et son recueil de nouvelles Retour de tombe, Arnold Sènou pour Ainsi va l’hattéria. Ken Bugul, sénégalaise mais béninoise par alliance, pour Le baobab fou et Riwan ou le chemin de sable qui reçut le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1999… Tous les ouvrages (roman, poésie) de l’écrivain franco-béninois Barnabé Laye : son dernier recueil poétique Fragments d’errances (Acoria éditions) vient d’être couronné du Prix Aimé Césaire 2016, Prix de la Société des Poètes Français.

À visiter : l’ensemble des palais royaux de l’ancien Dahomey, la cité lacustre, le village souterrain d’Agongointo, les parcs nationaux, la fondation Zinsou qui s’affiche comme le seul musée d’Afrique occidentale consacré à l’art moderne.
SDC11435À parcourir : La route des esclaves à Ouidah qui, sur quatre kilomètres de la Place des Enchères à la Porte du Non-Retour, raconte sans chaînes aux pieds le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leur terre au temps de la traite négrière. Un lieu de mémoire, à respecter autant que l’île de Gorée au Sénégal.
À découvrir : la savoureuse cuisine locale (igname, fromage peul, poisson) et ses boissons typiques (le vin de palme et la bière de mil). Les temples et rites vaudou, dont le Bénin est la terre d’élection : loin des fantasmagories occidentales, un art de vivre et une philosophie autant qu’une religion.

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Thérèse Clerc, comme une eau… de vie !

Thérèse Clerc, disparue le 16 février dans sa maison de Montreuil en Seine-Saint Denis (93), n’était pas une sainte, elle était beaucoup mieux : une femme engagée, gaie et pugnace. Qui a lutté pendant quarante ans et a porté à bout de bras de nombreux projets.

 

 

 

Thérèse Clerc, une femme extraordinaire dans l’ordinaire d’une vie, vécut deux existences, l’une et l’autre bien différentes mais aussi bien remplies : la première, très sage quand elle se marie à 20 ans, fort ignorante et vierge évidemment comme il se doit à l’époque… Elle aura 4 enfants en 10 ans. C’est une femme au foyer dans les conditions ordinaires du Paris des années 50 : eau sur le palier, WC communs et lavage des couches dans une Therese-Clerc-In-Memoriam-2grosse lessiveuse qu’elle descend vider dans la cour. Sous la lessiveuse, pourtant, couve un tempérament qui ne supporte pas l’injustice, et notamment celle faite aux femmes.
Thérèse Clerc ne se satisfait pas des réponses des prêtres-ouvriers qui ne dénoncent que l’exploitation des hommes au travail, comprenant à demi-mot que la femme est bien la prolétaire de l’homme. Elle refuse la soumission que lui préconise le vieux curé de la paroisse. L’ouragan de 68 dispersera les dernières timidités de la jeune bourgeoise, lectrice et vendeuse de « Témoignage chrétien », l’hebdo des « Cathos de gauche ».

Dès lors, elle sera de tous les combats humanistes et féministes. Elle milite pour le Mouvement de la Paix, le P.S.U. et s’investit à fond au M.L.A.C, le Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception fondé en 1973. Dans une ivresse de liberté nouvelle, elle est alors divorcée et travaille comme vendeuse. La belle Thérèse découvre les joies de l’engagement collectif, le goût du débat d’idées et les plaisirs du corps. Plaisirs qui riment alors trop souvent pour les femmes avec angoisse de la grossesse, douleurs et risque d’avortement. En juin 2008, à la veille de recevoir des mains de Michèle Perrot, l’historienne du féminisme, sa médaille de Chevalière de la Légion d’honneur en présence de Simone Veil, elle évoque cette période avec Jacky Durand pour un portrait capture_decran_2014-09-25_a_09.49.22_1dans le quotidien Libération. « … J’allais aux réunions à Jussieu. C’est la première fois que j’entendais le mot « patriarcat ». On parlait aussi des avortements clandestins qui étaient à l’époque la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 50 ans. Elles subissaient l’aiguille à tricoter, le curetage à vif, parfois la septicémie ». Elle pratiquera de nombreuses interruptions de grossesses clandestines chez elle, dans son appartement de Montreuil, « on se formait les unes les autres… ».

Thérèse n’arrête pas là son combat, ou plutôt ses combats : elle fonde à Montreuil « La Maison des Femmes », qui ouvre ses portes en 2000. Une maison destinée à toutes celles qui sont notamment victimes de violence, y compris la douleur permanente consécutive à l’excision ou l’infibulation… Quelques semaines avant sa mort, la maison a été rebaptisée à son nom. En sa présence.

Entretemps, cette joyeuse « grand-mère indigne » de 14 petits-enfants découvre une situation qui la scandalise : celle de nombreuses femmes âgées qui survivent à peine avec une retraite minuscule, rançon de salaires faibles et de carrières professionnelles souvent en pointillé à cause des maternités… Qui, de plus, souffrent souvent d’un isolement social. Elle veut les aider et, avec deux amies, elle lance un projet très innovant. Avec quelques idées fortes : mieux vieillir ensemble mais surtout vieillir libres, autonomes, solidaires et citoyennes ! Voilà notre infatigable combattante qui enfourche un nouveau cheval de bataille nommé « Babayagas », du nom imagesdes sorcières des vieilles légendes russes… La chevauchée sera très longue, près d’une quinzaine d’années, pour sauter enfin les obstacles du financement du projet. La « Maison des Babayagas », utopie réaliste s’il en est, sera inaugurée en fanfare le 28 février 2013. Avec, comme refrain pour toute ligne de vie, « Vivre vieux, c’est bien. Vivre bien, c’est mieux ! ». Satisfaite, malgré la tristesse d’une dissension dans le groupe fondateur, Thérèse continue sa vie de femme libre, assumant ses amours saphiques devant la caméra de Sébastien Lifshitz pour « Les invisibles », un documentaire consacré aux homosexuels nés entre les deux guerres.

C’est une sacrée femme, une « flamme forte » qui s’est éteinte à 88 ans. Qui aurait pu adouber cette maxime à sa propre vie : « Vivre et aimer librement, vieillir et mourir debout ». Chantal Langeard

A lire : « Thérèse Clerc, Antigone aux cheveux blancs  » par Danielle Michel-Chich. La biographie de l’initiatrice de la « maison des Babayagas », inaugurée à Montreuil (93) en février 2013.

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