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Collège de France, le savoir à portée de clic

En décembre 2015, l’historien Patrick Boucheron livrait sa « Leçon inaugurale » au Collège de France. Magistrale, nous faisant voyager dans le Moyen Age tout en soulignant la gravité du présent. Grâce au web, nous y avons accès comme à de nombreux cours : une plongée revigorante dans le savoir.

 

« Ce qui surviendra, nul ne le sait mais chacun comprend qu’il faudra pour le percevoir et l’accueillir, être calme, divers et exagérément libre ». Les derniers mots de l’historien Patrick Boucheron, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France le 17 décembre, donnaient le frisson.
collège3En charge de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle », le médiéviste nous replongeait dans les méandres du Moyen Age, dans l’histoire longue autant que déconcertante parce que faite de discontinuités et de complexités, loin des certitudes impatientes que certains voudraient nous imposer. « Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos, une halte pour reposer la conscience », déclarait-il. Avant de poursuivre, « tenter, braver, persister, nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise ? » Ce fût un moment d’apaisement que d’entendre de telles paroles en pleine actualité tourmentée. Un moment qui ne se conjugue pas au passé ! Grâce à Internet, son discours est encore accessible. Et il en est de même pour une majeure partie des cours donnés au Collège de France.

Mathématiques, physique, chimie, biologie, histoire, archéologie, linguistique, orientalisme, philosophie, sciences sociales, littérature… Dans tous les domaines, le savoir de ce haut lieu de la pensée nous est offert. En effet, les cours du Collège de France sont ouverts à tous, gratuitement, sans inscription préalable. Alors, il suffit de nous laisser embarquer pour se nourrir des connaissances de ces professeurs érudits, s’efforçant d’être compréhensibles par le plus grand nombre.  Mieux, plus de collège26000 de leurs cours ou séminaires peuvent être visionnés sur la toile. Et l’on se prête au jeu aisément, naviguant dans les propos d’Henry Laurens sur l’histoire contemporaine du monde arabe, ceux de Dominique Charpin sur la civilisation mésopotamienne ou d’Alain Supiot sur la justice sociale internationale. Le voyage est plein de surprises avec les interventions de professeurs invités nous faisant prendre sans cesse des chemins de traverse comme autant de hauteur et de recul sur l’actualité immédiate.

Ainsi, en surfant dans les cours de Pierre Rosanvallon sur l’histoire de la démocratie, on découvre l’obsession des chefs au XXe siècle au cours d’un exposé brillant d’Yves Cohen. Une hantise que l’on retrouve simultanément dans l’armée, l’industrie ou l’enseignement, en France, en Allemagne, en Russie comme aux États-Unis. On affine l’approche de cette réforme hiérarchique en écoutant Armand Hatchuel évoquer la figure d’Henri Fayol et sa théorie du chef d’entreprise à la fin du XIXe siècle. On puise encore dans les réflexions passionnantes du politologue Loïc Blondiaux sur « la démocratie à venir et à refaire ». Un réquisitoire sur l’impuissance de nos gouvernements qui n’affichent leur capacité d’action que sur les problèmes collège1de sécurité ou d’immigration, là où ils ont encore prise. En fait, quand l’État policier prospère sur le déclin de l’État social.

Alors, pas d’hésitation, il est hautement recommandé d’aller butiner dans cette caverne inestimable qu’est le Collège de France ! On en ressort ragaillardi et rassuré sur l’énergie déployée par tant de penseurs en action, soucieux de partager leur savoir. Amélie Meffre

En savoir plus :

Dans la dernière livraison du mensuel « Sciences Humaines » , l’historien Patrick Boucheron livre un entretien exclusif sous le titre « A quoi sert l’histoire ? ». Qualifié « d’historien de la respublica » par son compère Roger Chartier, « il est aussi un historien indiscipliné », soutient Martine Fournier en préambule à son article, « qui s’amuse à manier les anachronismes délibérés, et à subvertir les règles de la méthode historique ». Un grand érudit, amateur de littérature autant que d’histoire, directeur de la collection « L’univers historique » aux éditions du Seuil et membre du comité éditorial de la revue L’Histoire.
À signaler encore, sur les travées du Collège de France, l’original et émoustillant cours de littérature d’Antoine Compagnon, « Les chiffonniers littéraires : Baudelaire et les autres »… Enfin, à ne pas manquer le 17 mars, la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou, professeur de littérature francophone à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA)  et prix Renaudot 2006 pour ses Mémoires de porc-épic, sur le thème « Lettres noires, des ténèbres à la lumière » : une déambulation littéraire, artistique et historique sur « la négritude après Senghor, Césaire et Damas », une plongée dans la littérature d’Afrique noire francophone. Yonnel Liégeois

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Monsieur « Chocolat », esclave et clown

Livre, exposition et film : un triple hommage est enfin rendu à Rafael, l’ancien esclave noir devenu clown. « Monsieur Chocolat » ? La première grande star noire de la Belle Époque !

 

 

Personne mieux qu’Omar Sy ne pouvait ressusciter au cinéma Rafael, cet artiste tombé dans l’oubli ! D’abord parce qu’il crève l’écran et se glisse avec aisance dans un rôle à la fois très physique, comique et très sensible, ensuite, selon le réalisateur Roschdy Zem, parce que dans le cinéma français d’aujourd’hui trop peu d’acteurs chocolat_hd-1noirs sont suffisamment reconnus (« bankables »… ) pour qu’un producteur accepte de miser sur leur nom dans un rôle titre. Le film repose aussi bien sûr sur l’immense talent de James Thierrée, célèbre artiste de cirque tombé dans la marmite chaplinesque dès l’enfance puisque petit-fils du génial Charlot. Un film globalement réussi grâce à la qualité d’interprétation de tous les seconds rôles, une mise en scène dynamique et la beauté des images.

Le scénario, toutefois, a pris quelques libertés avec la réalité des faits tels que les a reconstitués Gérard Noiriel dans sa biographie « Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom ». Un livre de 600 pages, fruit d’un travail colossal de l’historien, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales et spécialiste de l’histoire de l’Immigration. « En janvier 2009, j’étais encore au tout début de mon enquête. J’ignorais à ce moment-là comment j’allais m’y prendre pour concilier les exigences de l’histoire et celles de la littérature », raconte l’auteur. Pari gagné : l’ouvrage est dense, bourré d’informations historiques toujours mises en perspective, à lire comme un bon roman policier ! Il n’a pas hésité, en plus du travail de fourmi inhérent à toute recherche historique, à se glisser dans la peau d’un enquêteur, à mi chemin entre le journaliste d’investigation et le détective, retrouvant même des descendants de témoins de l’époque et les propres arrière-petits-enfants de Chocolat dans le Morvan.
Fort d’une idée originale, inclure dans son livre des lettres virtuelles qu’il adresse à « Chocolat » l’interrogeant sur sa propre vie ou lui faisant part de ses doutes et de ses interrogations au fur et à mesure que le travail avance, ce qui donne « de la chair » à l’ensemble et le rend si vivant. Bien plus qu’une simple biographie de son héros, ce ChocolatLaVeritableHistoireOK.inddformidable ouvrage est une histoire vivante de la colonisation, un décryptage de la construction des préjugés et des fantasmes liés à la couleur de la peau. Lors de ses recherches, il parvint aussi à réunir une iconographie importante : journaux d’époque, documents officiels, photos et films, le tout faisant l’objet d’une riche exposition à la Maison des Métallos à Paris. Une photo témoigne notamment de la célébrité de Chocolat : son portrait, réalisé au sommet de sa gloire en 1902, par le célèbre photographe Duguy…. Ainsi que quatre films réalisés pour l’exposition Universelle de 1900 par Clément Maurice, l’un des opérateurs des Frères Lumière.

Gérard Noiriel s’est rendu à la Havane sur le lieu de naissance de ce fils d’esclave. « Par divers recoupements, j’ai pu établir qu’il avait vu le jour entre 1865 et 1868 ». L’enfant n’avait qu’un prénom, Rafael, il n’a jamais eu d’identité complète de son vivant : ce n’est qu’à sa mort, à Bordeaux, qu’un employé d’état civil lui attribuera le patronyme de Padilla. C’est sans doute aux alentours de dix ans que le garçonnet fut acheté par un marchand espagnol du nom de Castano pour la modique somme de 18 onces. Et embarquement pour Bilbao ! Quel déchirement pour ce gamin qui n’avait jamais quitté sa communauté ni son île. Il arrive dans le village de Sopuerta où les paysans n’avaient jamais vu un noir ! Au cœur de son enquête, Noiriel note que, « traité comme un animal au point de coucher dans l’étable, Rafael découvrit une existence qui était sans doute plus horrible encore que celle qu’il avait connue à Cuba » : il est maltraité par les sœurs de Castano, le pire des sévices qu’il eut à endurer étant une opération de « blanchiment », en fait un véritable étrillage. En effet, confirme l’historien, « nettoyer, blanchir le nègre, à cette époque la plupart des européens partageait ce fantasme…. Pour eux, la couleur noire était associée à la saleté, à la sauvagerie ». Cet épisode de « blanchiment du nègre » est présent dans le film, infligé ici par des policiers parisiens à une époque différente de sa vie.

Il décide de fuir cette inhumaine condition, il se fait embaucher dans les exploitations minières de Castro-Allen : un travail de forçat, certes, mais rémunéré, avec pour la première fois un goût de liberté… Il n’est pas à l’abri des plaisanteries sur sa couleur de peau, puisqu’il est le seul noir, mais il découvre une certaine camaraderie et solidarité ouvrières. Par la suite, il fera un peu tous les métiers : manœuvre, débardeur sur les quais puis porteur à la gare de Bilbao. C’est sans doute là que son destin bascule en mettant sur sa route en 1886 le clown p6_2hd__la_noce_site_f1.highres_-_copie-1anglais Tony Grice, arrivant à Bilbao avec sa famille. Il le prend à son service comme domestique de son épouse et homme à tout faire pour son spectacle, lui ouvrant ainsi la porte de la culture circassienne…. et de l’ascenseur social qui le mènera aux sommets de la gloire. Quelques marches à grimper pour y parvenir, Grice l’emmène avec lui à Paris et se produit sur la scène du Nouveau Cirque au 251 rue Saint-Honoré. Rafael, ébloui, découvre la capitale et lors d’une promenade aux Tuileries (selon ses propres confidences à Franc-Nohain dans l’ouvrage illustré « Les mémoires de Footit et Chocolat » daté de 1907), il est interpellé par Guignol, « Eh ! là-bas le chocolat, oui toi, le chocolat ». Les enfants s’esclaffèrent en répétant « chocolat, chocolat ! », le bouche à oreille parvint jusqu’au Nouveau Cirque : il était baptisé ! Progressivement, il est intégré aux différents spectacles. « En quelques années, sa situation avait changé. Il était devenu un membre à part entière de la communauté circassienne, le compagnon jovial que tout le monde connaissait et appréciait ».

Le tout-Paris se presse au Nouveau Cirque et la représentation triomphale du 2 octobre 1890 de « La Noce de Chocolat » se donne en présence du prince Henri d’Orléans qui vient de rentrer d’exil. Un mois plus tard, dans « A la cravache », il partage une scène avec un autre clown nommé Footit : seconde rencontre déterminante ! En effet celui-ci le trouve sous-employé chez Grice. Il a déjà une très bonne réputation et est adoubé dans les colonnes du prestigieux Journal des débats. Victime des préjugés de son époque, Footit est d’abord réticent à partager l’affiche avec un noir, mais finalement l’efficacité du duo Footit et Chocolat s’impose. C’est la px_img_0858_-_copienaissance du tandem qui perdure jusqu’à aujourd’hui : Le clown blanc et l’Auguste ! Coïncidence ou prédestination au rôle ? Omar Sy commença sa carrière par le célèbre duo comique « Omar et Fred »… Les succès s’enchaînent pour Footit et Chocolat, ils deviennent tous deux à la mode, Chocolat est la coqueluche des Parisiens, toutes classes sociales confondues.
Gérard Noiriel affirme même qu’il fut « plus populaire que Joséphine Baker, vingt ans plus tard ». On lui prête des conquêtes célèbres comme La Goulue et il fut immortalisé aussi bien par Toulouse-Lautrec que par …. Félix Potin, entrepreneur vedette de l’époque. Sa plus belle conquête ? Marie Hecquet qui partagea sa vie pour le meilleur et jusqu’au pire. Rafael ne devait pas manquer de séduction et de qualités humaines, ni elle de courage pour oser affronter le double préjugé, sexiste et raciste, de son époque. Elle fut mariée à 17 ans à Giovanni Grimaldi, dont elle eut deux enfants, qu’elle quitta pour Chocolat. Petit rappel de Gérard Noiriel, « à cette époque l’épouse infidèle risquait trois mois à deux ans de prison ». De plus, « elle était prête à affronter la réprobation collective dont étaient victimes, à l’époque, les (rares) femmes blanches qui vivaient avec des nègres ». Ils vécurent une dizaine d’années au 402 sur Saint-Honoré, Marie lui servant également de secrétaire. Le succès du duo fétiche Footit et Chocolat durera 10 ans, de 1895 à 1905. Peu à peu, la concurrence se fit plus sévère avec d’autres vedettes noires émergentes : boxeurs et danseurs de ragtime et cake-walk. Chocolat redescendit les marches de la gloire, ses débuts au théâtre dans « Moise » en décembre 1911 furent très critiqués, voire méprisés. En fait, la bonne société n’était pas prête à lui donner sa chance dans un autre registre : clown noir d’accord, mais comédien tout de même pas…

Cependant dès 1908, comme en témoigne une photo prise à l’hôpital Hérold, Chocolat vient chaque semaine égayer les enfants hospitalisés : précurseur du « Rire Médecin » et autres associations qui œuvrent dans ce sens (et pour l’une d’entre elles aujourd’hui en tant qu’intervenant bénévole, un certain Omar Sy, la boucle est bouclée). Peu à peu, l’argent vient à manquer et la santé défaille. En dépit d’une souscription du Figaro en p0_4-ico-per-9849-n3_r_-_copie_4-1sa faveur, Chocolat sombre dans la pauvreté, oublié de presque tous. Il meurt dans le dénuement près de sa chère Marie, à Bordeaux en 1917. Cette dernière, qu’il n’a jamais pu épouser faute de véritable état-civil, revendiquera avec fierté dans un courrier à la presse le droit de signer « veuve Chocolat ». Laissons le mot de la fin à Gérard Noiriel dans sa lettre à Chocolat du 25 Février 2015 : « Rafael, si tu revenais aujourd’hui à Paris, tu serais certainement très surpris, car tu passerais complètement inaperçu dans la rue. Tu a été un pionnier, tu as ouvert le chemin….. Cela dit, je ne voudrais pas que tu puisses croire que les discriminations ont disparu dans notre société. On ne rit plus des Noirs comme à ton époque. Mais les stéréotypes perdurent. Aujourd’hui, ils sont associés aux images de délinquance et de terrorisme dont nous sommes abreuvés quotidiennement ». Chantal Langeard

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Le MACVAL, l’art en cœur de ville

Inauguré en novembre 2005, le MACVAL s’est imposé depuis comme une institution incontournable. Musée d’art contemporain implanté en banlieue, à Vitry-sur-Seine, il s’emploie à mettre le meilleur de la création actuelle à la portée du plus grand nombre. A l’heure de son dixième anniversaire, visite guidée.

 

 

 

Lorsque vous apercevez la « Chaufferie avec cheminée » de Jean Dubuffet, vous touchez au but ! Depuis 1996 en effet, la gigantesque sculpture polychrome de 14 mètres de haut trône au milieu de la place de la mac1Libération à Vitry-sur-Seine pour annoncer à tous que se trouve là un lieu consacré à la création contemporaine. Contrastant singulièrement avec la monumentale sculpture, le bâtiment du musée aurait plutôt tendance à se fondre dans le paysage. Il impose une présence discrète, se mêlant au tissu urbain, non sans élégance.

Certains esprits chagrins, ou mal intentionnés, lui reprochent cette discrétion qui refuse la monumentalité. Il faut au contraire savoir gré à Jacques Ripault, l’architecte, d’avoir conçu un bâtiment non pas pour se faire plaisir, ce qui est trop souvent le cas, mais en pensant avant tout à ceux, artistes et visiteurs, pour qui il est construit : les salles du musée sont vastes, spacieuses ! Faites pour accueillir les œuvres les plus inouïes, idéales pour les déambulations, promenades et autres flâneries.
Avant d’entrer dans le musée proprement dit, il est bon et doux d’aller faire un tour dans le magnifique jardin, ouvert au public, vous y croiserez quelques œuvres aussi monumentales qu’énigmatiques. Puis, entrez dans le hall. Certains lieux parisiens dévolus à l’art contemporain cultivent avec une certaine perversité l’art subtil de l’intimidation. Le visiteur a l’impression d’y être un intrus, un gêneur. Rien de tel au MACVAL, le Musée d’Art Contemporain du Val de Marne. Dès le hall, on se sent dans un lieu ouvert, ouvert sur la ville et ouvert à tous. Et l’on sent en même temps un lieu original, doté d’une vraie singularité et, malgré sa jeunesse, riche déjà de ce

Co MACVAL. Christian Boltanski, "Monument".

Co MACVAL. Christian Boltanski, « Monument ».

qu’on peut appeler une histoire. Une histoire qui commence en 1982, quand le Conseil général du Val-de-Marne décide de créer le FDAC, le Fonds départemental d’art contemporain. Michel Germa, ancien résistant, ouvrier typographe et militant communiste qui présidait alors le Conseil général, a eu, dans cette initiative en faveur de la création contemporaine, une importance qu’on ne saurait exagérer. Il a impulsé une politique ambitieuse et, fort des conseils éclairés du critique d’art Raoul-Jean Moulin, le département s’est donc lancé à partir de 1982 dans une politique d’acquisition ambitieuse. Et, on peut le constater aujourd’hui, tout à fait judicieuse.

En 1990, la collection départementale avait atteint une importance telle que la décision fut prise de la création d’un musée. En 1997, Catherine Trautmann, alors ministre de la Culture, acceptait de soutenir le projet. En 2003 la première pierre était enfin posée. Le 15 novembre 2005, quand le musée fut inauguré, les émeutes en banlieue faisaient la une de tous les journaux. Une première exposition fut consacrée à l’un des plus importants peintres contemporains, Jacques Monory. Suivirent d’autres grandes expositions, comme celle consacrée en 2006 à Claude Lévêque ou celle, mémorable, conçue en 2010 par Christian Boltanski.
En 2007, le musée organisait sa première résidence d’artiste en invitant la jeune indienne Shilpa Gupta. En effet l’une des caractéristiques du MACVAL est d’être à la fois un musée, aujourd’hui riche d’environ 1200 œuvres, un site où se constitue et se conserve la mémoire de la création artistique des soixante dernières années, et un lieu ouvert sur la création en train de se faire. De nombreux musées d’art contemporain

Co MACVAL. Esther Ferrer

Co MACVAL. Esther Ferrer

hésitent à associer les artistes vivants à leur démarche. Au MACVAL, on pourrait dire que cette association est un credo et une évidence. En effet, non seulement des artistes vivants sont appelés régulièrement à venir présenter leurs œuvres et à concevoir eux-mêmes les expositions de leurs œuvres, mais on demande également à des artistes d’aujourd’hui d’intervenir dans la présentation des collections permanentes du musée.

Ce genre d’initiatives originales, le dynamisme remarquable de l’institution, une politique de médiation particulièrement ambitieuse et efficace pour s’adresser vraiment à tous et pour offrir à tous le meilleur : tout cela tient beaucoup à l’action de l’équipe du musée et de la conservatrice en chef des collections, Alexia Fabre. Un exemple de réussite atypique ? En 2011, était programmée une grande exposition intitulée « Itinéraire bis » sur le thème des vacances. Soixante-dix œuvres, appartenant toutes à la remarquable collection du musée, proposaient un regard pertinent ou impertinent, faussement convenu ou franchement décalé sur le thème des vacances. De la Libération à nos jours, les artistes n’ont cessé de s’interroger sur ce que Goldoni appelait « la manie de la villégiature ». Guinguettes des bords de Marne ou Tour de France cycliste, piscine et camping, châteaux de sable et amours de vacances : autant de thèmes abordés avec une naïveté feinte ou un humour parfois grinçant !
En cette année anniversaire, le MACVAL ne déroge pas à la règle. Avec « L’effet Vertigo », selon sa conservatrice, « le musée invite le public à interroger ce qui constitue sa relation à l’œuvre et à l’histoire, ce qui nourrit et oriente son regard, cette part de création, cet espace de la pensée qui appartiennent à chacun ». Les quelques 70 œuvres, toutes issues du fonds propre au musée, sont présentées dans un double mouvement qui implique rapprochement et éloignement. Un effet singulier, inspiré du procédé filmique inventé par Alfred Hitchcock en 1958 dans

Co MACVAL. Stéphane Thidet, "La crue".

Co MACVAL. Stéphane Thidet, « La crue ».

« Vertigo », « Sueurs froides » le titre français, afin d’évoquer le vertige que ressent Scottie (James Stewart) dans le fameux escalier de la tour ! Si l’artiste est inscrit dans l’histoire, l’histoire de l’art d’abord, il l’est encore plus dans celle qui est commune à chacun, l’Histoire humaine : celle des conquêtes, des accords de paix, des progrès technologiques, des avancées médicales, des idéaux politiques, des modes de gouvernance… « C’est donc le sujet de l’interprète qui est ici au cœur des œuvres et qui interpelle dans un même mouvement celui qui regarde et qui fait exister toute œuvre d’art », commente avec enthousiasme Alexia Fabre.

Avec près de 70 000 visiteurs par an en 2014, dont environ 65 % originaires du Val-de-Marne et 15 % de Parisiens, le MACVAL affiche une belle réussite. Voire une réussite remarquable, si l’on songe à la quantité de musées, galeries, lieux d’expositions offerts à l’appétit du public dans Paris intra-muros. Que l’on soit sujet au vertige ou non, amateur d’art éclairé ou pas, il semble donc avoir sonné le moment idéal, à l’heure de son dixième anniversaire, pour (re)découvrir ce musée singulier, étonnant et si attachant. Karim Haouadeg, critique à la revue Europe

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A lire ou relire, chapitre 3

Document, nouvelle, poésie ou roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. A la plage, à la campagne ou à la montagne, Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et rééditions en poche.

 

 

 

Autant qu’un grand écrivain, l’italien Erri de Luca fut et demeure un citoyen engagé. Pour preuve, le procès que lui intentent les autorités transalpines dans le conflit qui oppose la direction du TELT (Tunnel Euralpin Lyon-Turin) aux habitants du Val de Suse, cette petite vallée dont ils veulent préserver l’écosystème. Le romancier est accusé d’incitation au sabotage, il risque une peine d’un an à cinq ans de prison.

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

Lors de la première audience en mai 2015, à la demande du procureur du tribunal de Turin, Erri de Luca a pris soin d’énoncer l’étymologie du mot incriminé. « Si vous regardez dans le dictionnaire de la langue italienne, « sabotage » a plusieurs significations: causer des dommages significatifs, certes, mais également empêcher, gêner, faire obstacle… Je peux inciter à la lecture, à la limite à l’écriture, mais pas au sabotage », affirma l’alpiniste chevronné, de longue date défenseur de l’environnement.

Dans « La parole contraire », un pamphlet paru quelques mois plus tôt, il affirmait déjà son droit à utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. « Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens », écrivait-il à juste titre, concluant qu’il accepterait volontiers « une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire ». En marge de ces péripéties judiciaires, l’ancien ouvrier du bâtiment publie « Histoire d’Irène ». Comme à son habitude, un recueil de trois courtes nouvelles d’une élégance et d’une finesse d’écriture presque aphrodisiaques. Notamment la première qui donne son titre au livre… Le portrait d’une jeune rebelle, égarée sur une minuscule île grecque et complice des dauphins. Un hymne à la liberté, un éloge de la nature indomptée, une vague poétique entre le ressac de la mer et l’écume des mots.

lire8Une balade en versets nullement sataniques, selon Jean-Pierre Siméon pour qui, tel le titre de son dernier essai, « La poésie sauvera le monde »… Parce que la parole du poète est par nature rebelle à tous les ordres établis, il clame l’urgence pour chacun de laisser advenir dans la cacophonie ambiante l’insoumission du Verbe propice à l’éclosion de tous les possibles. L’animateur du Printemps des poètes, lui-même poète associé au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’affirme, persiste et signe, depuis des temps immémoriaux les poètes au sein de la cité « ont toujours fait entendre le diapason de la conscience humaine rendue à sa liberté insolvable, à son audace, à son exigence la plus haute ». Non point que l’auteur place l’acte poétique au-dessus de tout soupçon, juste parce que la poésie pose le mot hors tout carcan et conformisme, grammaticaux comme sociétaux, qu’elle donne à voir le réel sous des angles inattendus ! Jean-Pierre Siméon en est convaincu, et nous signons avec allégresse sa pétition de principe, la poésie est authentique chemin de libération pour qui se veut « être-au-monde », comme l’affirmait naguère le regretté Édouard Glissant, signataire de la « Philosophie de la relation, poésie en étendue ».
lire2Une « poésie en étendue » que Bruno Doucey et Anne Sylvestre mettent en œuvre de la plus belle des manières… Le premier nommé, fondateur et directeur des éditions du même nom, nous propose ainsi « Le carnet retrouvé de Monsieur Max », la chronique romancée des ultimes moments de vie de Max Jacob, de 1943 à Saint-Benoît-sur-Loire jusqu’à ces dernières heures de mars 1944 au camp de Drancy. Qui l’imagine annotant dans un petit carnet, au jour le jour, ses impressions et désillusions devant la folie du monde. Lui, le peintre et poète juif converti au catholicisme, pauvre « animal tragique » qui fredonne lorsqu’on l’immole, qui psalmodie lorsqu’on le châtie ! Qui choisit un carnet de couleur jaune, par humour juif, pour chanter envers et contre tout sa foi en l’homme, son amour de la Loire et de l’abbatiale érigée là où il se plaît à se nicher, « adossé au sacré, les mains ouvertes comme des bancs de sable couverts d’oiseaux blancs »… Un vrai « faux journal » mais authentique méditation poétique pour célébrer la mémoire d’un juste, ami de Picasso et de Cocteau. Une musique de l’alphabet, une suite mélodique que la chanteuse Anne Sylvestre décline allègrement autour de son joli « Coquelicot et autres mots que j’aime ». La grande dame des petites « fabulettes », dans le désordre alphabétique le plus absolu, prend plaisir à nous conter les souvenirs marquants de sa vie à travers une sélection de mots parfois fort inattendus.Tels « Réaupol-Sébastomur », « Tomber d’énue », « Brunante »… Une liste à la Prévert, de la bonté entre les lignes pour les gens de peu, des mots dont elle joue avec pudeur et qu’elle rafistole pour le plaisir de la langue et du cœur.

Et du cœur, Haydée Sabéran n’en a point manqué pour tenir la chronique de « Ceux qui passent », l’épopée moderne et tragique de cette foule de clandestins en déshérence à Calais et alentours, en hypothétique partance surtout pour une Angleterre mythifiée… lire7Un témoignage de première main, fruit d’une longue enquête, qui donne la parole à tous les protagonistes (migrants, passeurs, bénévoles de tout bord, douaniers), qui relève avec force convictions et précisions les attendus d’une page tragique de l’histoire contemporaine : la mort ou la survie de milliers d’hommes et de femmes qui fuient leurs terres d’origine, sous le carcan de la guerre ou de la misère, pour un ailleurs supposé meilleur ! Des humains réduits à l’état de fantômes, ou de cadavres le plus souvent, au journal télévisé ou dans les chroniques de nos gazettes, sous la plume de la journaliste ils ont un nom, ils sont porteurs d’une histoire. D’anonymes dont nos gouvernants se rejettent le fardeau, ils reconquièrent ici leur statut d’humains, trop humains. Un document poignant qui déjoue les analyses réductrices comme les résolutions factices, qui ouvre avec franchise à la réflexion, individuelle et collective. Entre désespoir et solidarité, rejet de l’autre ou fraternité.
De la réflexion, voire des réflexions, Michel Winock en suggère aussi à son lecteur avec sa biographie fort bien documentée de « François Mitterrand » ! L’historien démêle avec talent et rigueur les fils d’une personnalité complexe. « Monarque de gauche » ou figure emblématique d’une conscience républicaine que la pensée jacobine et droitière n’a eu de cesse de façonner ? Que le lecteur, au fil des pages, en vienne sérieusement à douter de la sincérité de ses convictions socialistes, pour Winock le fait est indéniable mais pourtant, « honni ou adulé, Mitterrand reste un grand homme politique du XXe siècle, suscitant des fidélités inconditionnelles et des rancœurs indélébiles ». Au final, « un homme insaisissable » dont le spécialiste de l’histoire de la République française brosse le portrait entre doutes et certitudes, traits de lumière et parts d’ombre, convictions et reniements. lire1Une page d’histoire en tout cas passionnante, au même titre que celle, pourtant bien différente, proposée par Laurent Lopez dans « La guerre des polices n’a pas eu lieu »… Un titre alléchant, en écho à une expression fort usitée depuis quelques décennies, pour nous plonger dans l’analyse des rapports complexes entre gendarmerie et police sous la Troisième République (1870-1914). Complexes certes, mais non antagonistes entre militaires pour les uns et agents de l’Intérieur pour les autres, affirme l’auteur au terme d’une enquête fouillée dans les archives. Fruit d’une recherche universitaire, certes d’une lecture studieuse, un ouvrage qui ne manque pourtant ni de piment ni de style. Une étude surtout qui a le mérite de décortiquer, au fil des pages et du temps, les missions régaliennes de deux corps d’État si souvent décriés et rassemblés depuis 2009 sous la même tutelle budgétaire du ministère de l’intérieur.

Et d’enquête policière, sous la plume d’Arnaldur Indridason, il en est bien sûr question dans ces fameuses « Nuits de Reykjavik » ! En fait, la première enquête enfin disponible en langue française de son héros récurrent, le commissaire Erlendur, alors qu’il a conquis de longue date notoriété et succès en terre gauloise… Toujours dans la traduction remarquable d’Eric Boury, l’écrivain nous entraîne dans les bas-fonds de la capitale islandaise où gît le cadavre d’un clochard. Tenace voire obstiné, le jeune flic ne croit pas à la thèse de l’accident et ne se résout pas au classement de l’affaire.lire3 Entre nuit et jour sans fin, plus que la résolution d’une énigme, Indridason nous entraîne autant à la découverte d’une ville aux particularismes étranges qu’à celle d’un personnage au caractère singulier qui s’affinera au fil de ses enquêtes. Un personnalité attachante, hantée par un lourd et terrible secret dont « Étranges rivages » lève une part de mystère. Une lecture envoûtante, au même titre que « Le toutamoi » d’Andrea Camilleri. Le merveilleux auteur sicilien à l’imagination fertile n’en finit plus de nous étonner, tant à travers ses romans noirs qu’avec cette histoire inattendue d’une jeune femme quelque peu perturbée. Entre crimes passionnels et dérèglements mentaux, Camilleri déserte un temps le commissariat de Montalbano son héros pour la cabine de plage de la belle Arianna. Pour notre plus grand plaisir.
Enquête policière ou journal de bord, dérive ou délire, roman à tiroirs ou poème polyphonique ? « Barcelona ! » de Grégoire Polet est tout cela à la fois, et bien plus encore… La chronique singulière d’une ville en pleine crise économique et politique, entre 2008 et 2012, à travers le destin croisé d’une vingtaine de personnages qui déambulent d’un quartier l’autre ! Une incroyable saga romanesque, qui tient son lecteur en haleine de la première à la dernière page, quand s’affrontent des vies aux ambitions contradictoires, quand gauche et droite plantent leurs banderilles en terre catalane en la personne de citoyens au caractère bien trempé, quand les « indignés » tiennent la place du haut des Ramblas tandis qu’en bord de mer les illusions des uns et des autres prennent l’eau. lire6Un magistral roman, à la double veine poétique et politique, d’un auteur belge à découvrir de toute urgence. Des lignes d’une puissante saveur, à l’identique des souvenirs de jeunesse que Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin et historien de la Résistance, nous livre dans « Les feux de Saint-Elme » : la découverte de son homosexualité dans les années trente. Comme le précise la quatrième de couverture, « un récit autobiographique à la fois émouvant et inattendu » de la part de ce grand amateur d’art. Yonnel Liégeois

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les citrons amers de Tolan

Deux peuples, deux êtres, l’un palestinien et l’autre israélienne d’origine bulgare, tout qui les sépare et un morceau de terre qui les unit, « La maison au citronnier » selon le titre du roman de Sandy Tolan… Un cri du cœur autant qu’une leçon d’histoire.

 

Jusqu’en 1948 et à ce qu’ils en soient chassés lors de la première guerre israélo-arabe, « La maison au citronnier » fut habitée par les Khairi. Qui dut l’abandonner dans la douleur et le chagrin, alors que s’y installent de nouveaux émigrants, la famille Eshkenazi. Inspiré de faits authentiques, le roman de Tolan raconte la rencontre de Bachir avec Dalia à l’heure où il retourne voir la maison de son enfance en cette année 1967. Jamais la jeune israélienne ne s’était vraiment préoccupée de l’identité des anciens propriétaires, la propagande gouvernementale affirmant constamment qu’ils avaient quitté les lieux de leur plein gré !

La grande force de ce livre ? De 1948 à aujourd’hui, mêler le romanesque à l’historique, ne jamais affabuler sur cette incroyable rencontre presque inimaginable entre les deux protagonistes ! Documents à l’appui, narrer avec émotion et talent l’amitié entre Bachir et Dalia autant que la déchirure profonde entre leurs deux peuples. Comme l’affirme l’auteur dans son avant-propos, « la maison dépeinte dans cet ouvrage existe réellement, de même que le citronnier qui se trouve dans la cour ». A Ramla précisément, entre Jérusalem et Tel-Aviv… Entre blocus économique et attentats meurtriers, atermoiements de la communauté tolaninternationale et luttes fratricides entre les forces palestiniennes, Tolan dépeint avec justesse la vie au quotidien d’un peuple soumis à l’arbitraire du pouvoir israélien. Au final, Dalia transformera la maison au citronnier en maison d’accueil pour orphelins, Bachir connaîtra la prison et l’exil au fil de son combat pour l’existence de son peuple.

Plus qu’un roman, Sandy Tolan place son lecteur au cœur du conflit qui oppose les deux nations, de la fin du protectorat anglais jusqu’à aujourd’hui. Disséquant les soubresauts qui agitent la région, d’intifada en répression, peignant une « fresque poignante des destins intriqués d’Israël et de la Palestine au XXème siècle ». Entre épopée romanesque et document historique d’une rigueur incontestée, un récit d’une grande force qui met en lumière atouts et obstacles à la fin d’un conflit interminable et au retour de la paix. Yonnel Liégeois

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Culture et comités d’entreprise

A l’heure où les comités d’entreprise fêtent leur 70ème anniversaire, une étude menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT livre ses résultats. Un premier bilan sur leurs initiatives culturelles qui incite à prendre en compte de nouvelles réalités.

 

 

Alors que l’on fête aujourd’hui les 70 ans des comités d’entreprise, quel rôle jouent-ils dans l’accès aux pratiques culturelles ? Telle est la question qui domine l’étude lancée en 2014 en Rhône-Alpes, financée par la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) et la Région. Une équipe de quinze personnes composée de chercheurs, la sociologue Sophie Béroud de l’université Lyon II et le géographe François Duchêne à l’ENTPE, d’étudiants et de syndicalistes, a élaboré une grille d’une centaine de questions. ce4Pour la soumettre aux élus de soixante-dix comités d’entreprise, cent-dix personnes au total… Non par un simple courrier mais par une rencontre en face à face, avec à chaque fois un chercheur ou étudiant et un syndicaliste.

L’étude a recensé les activités menées dans les 70 CE : 61 font de la billetterie pour les spectacles et le cinéma, 47 organisent un arbre de Noël, dont 39 avec un spectacle vivant, 28 proposent des visites d’exposition ou de musée, 30 ont des bibliothèques, 13 programment des concerts dans l’entreprise, 10 des expositions artistiques, 9 des rencontres avec des auteurs… Mais derrière ces chiffres, se cachent des réalités bien différentes. Ainsi, en ce qui concerne les bibliothèques, dans bien des cas elles sont peu fréquentées et leur fonds n’a rien de spécifique. La question du choix des livres comme des fournisseurs est rarement posée. Cécile David, de la Caisse mutuelle complémentaire et d’action sociale (CMCAS) de Valence, en direction des électriciens et gaziers, a participé à l’étude. Si elle cite le cas plutôt inhabituel du CE de la CAF de la Drôme, dont le local se trouve dans la bibliothèque, elle pense qu’une réflexion générale doit être menée. « À l’heure où la plupart des municipalités sont dotées de bibliothèques, il faut innover pour faire vivre celles des CE, en organisant des rencontres avec les auteurs par exemple ». Et Sophie Béroud d’expliquer que « si dans une entreprise de pointe, les jeunes élus ont créé une bibliothèque avec des jeux vidéo, le cas est exceptionnel. La plupart des nouveaux CE ne se posent pas la question d’en créer une ». Il n’empêche que les livres peuvent circuler. Thierry Achaintre, élu CGT qui a repris la direction du CE d’Euriware à Chambéry il y a un an, a mis en place un système d’échanges de livres, lié au réseau Circul’Livres. « Nous n’avons pas les moyens d’ouvrir une bibliothèque, les livres passent de main en main et ça fonctionne plutôt bien ».

Forcément, les moyens dont disposent les CE conditionnent les activités proposées. Ainsi, celui de ST-Microelectronics à Crolles (38), près de Grenoble, au budget d’un million d’euros, multiplie les activités : huit conférences par an sur des thèmes aussi divers que la laïcité ou le climat, accueil d’artistes de la région tous les deux mois, quatre spectacles par an organisés avec la commission culturelle de l’université, « ce qui permet de mélanger les publics étudiants et salariés », confie Henri Errico. ce1Outre un choix de 90 spectacles par an avec une billetterie à 5 euros ou un « pass famille », le CE, partie prenante de l’association « Les CE tissent la toile » et du festival de cinéma « Écran total« , sélectionne aussi des films une fois par mois avec la projection d’extraits. « Dans des entreprises de plus petite taille où se concentre le salariat d’exécution, la situation est tout autre : les élus manquent le plus souvent de moyens pour répondre à la fois à des demandes de redistribution sociale liée à la faiblesse des salaires et pour lancer des initiatives collectives », note l’étude.
Paradoxalement, le budget ne fait pas tout, le volontarisme des élus est déterminant. En un an, Thierry Achaintre a mis en place plusieurs activités sans que ça grève le budget du CE. Son secret ? S’appuyer sur le talent des salariés : expositions de peintures ou de photos, concert sur le parvis de l’entreprise pour la Fête de la musique avec deux groupes… « Les musiciens se sont produits gratuitement et chacun est venu avec à boire et à manger. Les gens étaient contents, on remet ça en juin ». Cette année encore, un voyage à Rome est programmé avec la visite du Vatican et de la chapelle Sixtine. L’élu bouillonne de projets, telle la projection de documentaires d’actualité suivie d’un débat avec le réalisateur. Si les salariés s’affirment plutôt partants, la direction rechigne à prêter une salle. Thierry songe encore à mettre en place un atelier d’écriture. L’objectif ? Permettre aux salariés de s’exprimer, après avoir connu une longue lutte au lendemain du rachat de l’entreprise par Capgeminy. Encore faut-il les convaincre…

Pour mesurer la diversité des offres, les auteurs de l’étude ont établi un indicateur d’activités culturelles. Avec un système de points pour différencier les activités, les plus répandues comme la billetterie, aux moins répandues comme l’organisation d’un concert dans l’entreprise… À partir de cet indice, les 70 CE se répartissent en quatre groupes : 27 % obtiennent entre 0 et 3 points, 31 % entre 4 et 7, 27 % entre 8 et 10, et 15 % entre 11 et 14. Ainsi, près de trois CE sur cinq ont un indicateur égal ou inférieur à la moyenne, ce qui montre que seul un nombre réduit de CE met en œuvre une palette diversifiée d’activités culturelles. « ce2Sur les six CE qui n’obtiennent qu’un seul point, figure un CE dont le budget culmine pourtant à 500 000 euros ! », souligne Sophie Béroud.

Après une première analyse, quantitative, une nouvelle phase s’ouvre maintenant avec une approche plus qualitative. Ainsi, quand l’enquête fait apparaître que dans 80 % des cas, la majorité des salariés résident à plus de 20 km, voire à plus de 50 km de leur lieu de travail, ne faut-il pas adapter les horaires des activités par exemple ? Surtout, constat unanime : les élus se sentent isolés. Comme le résume Josette Dumont, membre de TEC Roussillon, après sa rencontre avec les élues du CE de Calor à Vienne, « noyées dans l’urgence, elles sont écrasées par ce qu’elles portent et qu’elles sont seules à porter ». Besoin d’aide, de mise en commun des expériences, de mutualisation aussi des activités, voilà des pistes à travailler, en privilégiant les réseaux inter-CE. Réfléchir encore à la mise en place de plateformes, qui permettraient de mettre en contact les différents élus et les acteurs culturels.
Les rencontres organisées pour mener l’étude en Rhône-Alpes sont un premier pas qui a permis d’échanger les expériences et de donner des idées aux uns et aux autres. Un travail de longue haleine qui pourrait être mené dans d’autres régions. Amélie Meffre

 

Des comités à la loupe
L’étude menée en Rhône-Alpes a porté sur soixante-dix comités d’entreprise. Répartis sur l’ensemble du territoire (5 CE dans l’Ain, 4 en Ardèche, 7 dans la Drôme, 17 en Isère, 4 dans la Loire, 19 dans le Rhône, 12 en Savoie et 2 en Haute-Savoie) et à l’image des activités de la région (35 CE dans l’industrie et 21 dans le tertiaire)… Les établissements visités, des PME aux grandes entreprises, ont connu majoritairement des restructurations (60 % durant les deux dernières années) et des baisses d’effectifs (54 %). Une situation qui pèse forcément sur les activités. « Quand un CE est pris par un plan de sauvegarde de l’emploi, il est peu disponible pour innover dans des démarches culturelles », souligne Lise Bouveret, membre du Comité régional CGT.

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Toussaint, le libérateur d’Haïti

Le 7 avril 1803, s’éteignait Toussaint Louverture dans sa cellule du Fort de Joux. Haïtien d’origine et enseignant à l’université de Chicago, Daniel Desormeaux a publié les « Mémoires » du premier général noir de l’armée française. Une version bilingue, français-créole, enrichie de commentaires avisés qui éclairent d’un jour nouveau la personnalité complexe du libérateur d’Haïti.

 

 

« Le premier des Noirs au premier des Blancs », écrivait en 1802 François Dominique Toussaint à Bonaparte du fond de sa cellule du Fort de Joux, près de Besançon dans le Jura. Du premier au dernier jour de son emprisonnement avant que la mort ne le terrasse sur sa chaise le 7 avril 1803, il ne cessera de plaider sa cause, son honneur et sa loyauté à l’égard de la France, sollicitant lui-même auprès du gouvernement la tenue d’un procès afin que « par ce moyen, l’on voit mon innocence et tout ce que j’ai fait pour la République ». toussaint1Une requête qui restera lettre morte, la mémoire et les « Mémoires » du premier général noir de l’armée française sombrant progressivement dans l’oubli sous le poids de la neige et du froid glacial jurassiens.

Jusqu’à cette année 1853 où Joseph Saint-Rémy, un ancien avocat et historien haïtien exilé à Paris, publie les écrits de Toussaint retrouvés sur les rayons empoussiérés des Archives impériales. Quatre versions en fait, avec quelques variantes, du « compte » officiel de Toussaint sur son règne à Saint-Domingue, dont un manuscrit entièrement rédigé de sa main en un français-créole phonétique… « Je parcourus avidement et avec une attention religieuse ces longues pages toutes écrites de la main du Premier des Noirs », témoigne l’archiviste improvisé. « L’émotion que leur examen me causa se comprendra mieux qu’elle ne peut se décrire : le souvenir d’une si haute renommée courbée sous le poids de tant d’infortune jette l’âme dans un abîme de réflexions ». Las, « Saint-Rémy, n’a pas senti la nécessité de préserver le texte original », constate Daniel Desormeaux à la lecture de cette première édition, « il a cru bien faire en traduisant, tronquant, biffant le texte original de Toussaint pour lui donner un caractère plus littéraire ».
De l’avis du chercheur, il faut pourtant saluer cette initiative éditoriale en dépit de ses faiblesses. D’abord parce qu’elle sort de l’oubli une grande figure historique dont le général Leclerc, son vainqueur sur ordre du premier consul Bonaparte, affirmait à son ministre de la Marine « qu’aucune prison n’était trop sûre, ni trop à l’intérieur de la France pour le garder »… Ensuite, parce que chacun croyait au silence éternel du captif du Fort de Joux, Balzac lui-même déplorant en 1840 « qu’une fois pris, Toussaint est mort sans proférer une parole » tandis que « Napoléon, une fois sur son rocher, a babillé comme une pie »… Enfin, comme l’atteste Daniel Desormeaux dans sa préface à cette nouvelle édition, « tout au long du XIXème siècle et même jusqu’au XXème siècle, peu de gens envisagent d’écrire quoi que ce soit sur la vie de Toussaint sans glisser dans la moquerie haineuse et raciste ou dans le dithyrambe ».

Toussaint, dit Louverture en raison de ses faits d’armes : un héros, un mythe, une légende ? « Une figure à la personnalité complexe, aux multiples visages », soutient pour sa part l’enseignant qui, avant son exil au Canada puis aux États-Unis, reconnaît que sa jeunesse haïtienne fut baignée dans le souvenir de celui qui décréta l’indépendance de son île en 1801. « Ma fascination pour l’histoire écrite de Toussaint est une envie secrète de faire parler les statues de la liberté, ces gigantesques statues des héros de l’indépendance trônant au Champ de Mars de Port-au-Prince. Depuis l’enfance, elles soulevaient en moi un vague mélange de terreur sublime et de fantasme ». Sans rien renier bien sûr, dans cet acte mémoriel, de « la destinée inouïe d’hommes d’action comme Christophe, Dessalines, Pétion, Cappoix qui n’ont rien écrit, même si leurs exploits révolutionnaires ont fait parler d’eux, et cela depuis deux siècles, par maints historiens de grand talent »…
Le premier paradoxe ? L’homme qui assiste à l’abolition de l’esclavage sur tout le territoire de Saint-Domingue, proclamée par le commissaire de la République Sonthonax en septembre 1793, n’a jamais libéré de leurs obligations les « nègres » qui travaillaient sur ses propres habitations… Pour expliquer son attitude, il s’appuyait sur la rectitude morale dont il avait toujours fait preuve à leur égard. Second paradoxe, Toussaint est avant tout un militaire, pas un homme politique conscient ou imbu d’un quelconque projet prométhéen pour ses concitoyens. toussaint2« C’est un regard sur le personnage que je récuse », souligne avec force Daniel Desormeaux, « cela n’enlève rien au côté fascinant de l’homme ». Ainsi, au gré de ses échecs ou de ses avancées militaires, il n’hésitera pas à faire alliance avec les Anglais ou les Espagnols contre le gouvernement français, faisant preuve d’un bel opportunisme pour parvenir à ses fins. Car, contrairement à la caricature très vite colportée par ses adversaires, Toussaint est un « nègre » éclairé, qui a appris à lire et à écrire, qui sait écouter et réfléchir. « Au courant des événements qui se déroulaient en métropole, on peut dire à juste titre qu’il a baigné dans une certaine atmosphère intellectuelle ».

Faut-il pour autant le considérer comme l’un de ces « hommes de Lumière » qui embrasèrent le pavé parisien de leur pensée révolutionnaire, ou comme un despote parmi d’autres qui se décrète gouverneur à vie d’Haïti lors de la proclamation de la nouvelle Constitution républicaine en mai 1801 ? « Les deux à la fois, despote et homme éclairé », tranche avec humour l’universitaire, « parce qu’il ne faut jamais oublier qu’en Haïti l’idée de Nation se fonde sur celle du mérite, qu’il soit militaire ou autre, jamais sur celle de la République ! Au final, force est de constater que les contradictions de Toussaint sont à l’identique de celles d’un Robespierre ou d’un Saint-Just ».
Hors la part de légende, Daniel Desormeaux met l’accent, fondamental, sur les « Mémoires » de Toussaint. Un aspect capital, « parce que nous sommes issus d’une culture de tradition orale, parce qu’il fut le premier Noir à user de ce genre littéraire avant même le général Dumas, le père d’Alexandre ». D’où l’enjeu d’en « revenir au texte » pour comprendre sur le fond ce qui anime et guide les actes du natif de l’habitation Breda, pour mesurer l’antagonisme farouche, au final plus politique que racial, qui opposa Toussaint à Bonaparte… « L’idée d’empire émerge déjà et, face au conquérant anglais, pour le futur Napoléon il n’était point question de lâcher le confetti haïtien ! Et sur les mêmes bases d’ailleurs, il n’aura de cesse de destituer et de déporter tous les officiers noirs, de rétablir l’esclavage dès 1802 ». Ce n’est que le 1er janvier 1804 qu’est officiellement proclamée l’indépendance de Saint-Domingue, que naît Haïti !

« Las, depuis cette date, l’idée de citoyenneté n’a jamais été résolue dans le pays », reconnaît avec amertume Daniel Desormeaux, « une République se fonde sur l’agora, pas sur un champ de bataille où s’impose l’image du sauveur ou du père. Outre le poids de l’héritage colonial et culturel, on ne peut expliquer et comprendre autrement qu’aux espoirs suscités par « Papa » Toussaint succède dans le temps le régime de « Papa » Duvalier ». Propos recueillis par Yonnel Liegeois

 

L’héritage « noir »
Que retenir aujourd’hui de la figure emblématique de Toussaint Louverture ? Pour Daniel Desormeaux, la réponse ne fait aucun doute, « c’est un esprit ouvert qui a très tôt compris que son petit monde d’Haïti n’est rien sans relation aux autres ». Qu’ils soient anglais, espagnols ou français… Ensuite, cette conviction « qu’on ne peut s’afficher républicain sans s’ouvrir à d’autres valeurs, sans se vouloir et se penser à l’égal des autres en dépit des frontières sociales, culturelles ou linguistiques ». toussaint3Des propos que l’on peut appliquer à l’identique à un autre « nègre » de haute stature et contemporain de Toussaint, le Chevalier de Saint – George, grand révolutionnaire et musicien fréquemment surnommé le « Mozart noir »… Qui, au lendemain de sa libération après avoir été emprisonné par Robespierre et avoir risqué la guillotine, embarque pour Saint-Domingue qu’il accoste au printemps 1796 : il accompagne les commissaires de la République en charge de rétablir l’ordre dans la partie ouest de l’île sous le joug du mulâtre et tyran Rigaud. Une mission périlleuse qui se soldera par un échec.

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Jeanson et l’Algérie, le procès d’une guerre

Le 19 mars 1962, les Accords d’Evian signent la fin de la guerre d’Algérie. Deux ans plus tôt, en 1960, s’ouvrait à Paris le procès Jeanson. Du nom de ce philosophe et écrivain qui créa en 1957 le réseau des « porteurs de valises », en soutien aux combattants du FLN… Comparaissant devant un tribunal militaire, les « activistes anticolonialistes » sont condamnés à de lourdes peines.

 

 

 

En ces jours de septembre 1960, à l’heure de l’ouverture du « Procès Jeanson », la France se réveille sonnée et s’interroge: alors que de jeunes soldats du contingent meurent sur le sol algérien, d’autres Français armaient donc clandestinement le bras des rebelles ? La nouvelle, colportée par la presse dès le démantèlement du réseau, fait choc. En cette année là, les soubresauts franco-algériens, que l’on nomme encore actes de rébellion et de pacification, s’invitent donc de manière inattendue et brutale sur le sol métropolitain.
« A cette époque, le sentiment national est unanimement partagé, par le peuple comme par l’ensemble des groupes politiques : « l’Algérie, c’est la France », souligne l’historienne Raphaëlle Branche, auteure chez Armand Colin de « L’embuscade de Palestro, Algérie 1956 ». D’où l’émotion suscitée par l’affaire… Le 5 septembre, comparaissent donc vingt-trois accusés pour « atteinte à la sécurité extérieure de l’État », six Algériens et dix-huit métropolitains. alger1Ayant échappé au coup de filet de la DST (la Direction de la surveillance du territoire) et passant la main à l’emblématique Henri Curiel, Francis Jeanson est absent du banc des prévenus. Une tête de réseau, un chef de file qui est loin d’avoir le profil du banal terroriste ! Jeune philosophe et collaborateur de la revue des Temps Modernes au côté de Sartre, ancien des Forces françaises libres durant la Seconde guerre, il a déjà écrit articles et livres pour dénoncer ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée : l’iniquité du statut de 1947, le racisme, le colonialisme…

En 1955, il publie « L’Algérie hors la loi », un livre-choc qui devient rapidement « le bréviaire des anticolonialistes » selon la formule de l’historienne Marie-Pierre Ulloa. L’année qui suit sera celle de la rupture et du non-retour : en 1956, l’Assemblée Nationale vote à une large majorité les « pouvoirs spéciaux » au gouvernement socialiste de Guy Mollet, sont décidés le rappel sous les drapeaux des réservistes et le recours massif aux troupes du contingent. Paradoxalement, « paix en Algérie » demeure pourtant le seul mot d’ordre en bouche des autorités politique et militaire. Ultime contradiction aux yeux de Jeanson, la France s’obstine dans le fourvoiement historique, accordant au Maroc et à la Tunisie ce qu’elle refuse viscéralement à l’Algérie : l’indépendance. « En ces temps de la reconstruction, la France a conscience qu’elle ne peut conserver son Empire », explique Raphaëlle Branche. « Sans avoir véritablement de vision maghrébine de la question, le pays estime cependant qu’il lui faut garder un territoire : ce sera l’Algérie ». En raison de la différence de statut entre les trois entités (Protectorat pour le Maroc, autonomie interne pour la Tunisie, départements français pour l’Algérie), du niveau d’implication de la présence française faisant de l’Algérie une terre de colonisation et de peuplement…
« L’Algérie est donc terre de France pour tout le monde, y compris pour les communistes », poursuit l’historienne, « c’est en outre un territoire de gauche, à fort enracinement populaire ». Quoiqu’il en soit des motivations idéologiques du gouvernement d’alors, Francis Jeanson récuse cette analyse, au nom même des valeurs qui ont animé les combats de la Résistance et qui sont celles du pays des Droits de l’homme. Décision est prise de soutenir ALN et FLN (Armée et Front de Libération nationale) dans son combat de libération, de constituer ce fameux réseau des « porteurs de valises ».

Enseignants, techniciens de la radio-télé, artistes, journalistes, prêtres-ouvriers, essentiellement des intellectuels et des « gens de la bonne société », selon l’expression consacrée… Le réseau s’étoffe, il recrute progressivement autant à Paris qu’en province (à Lyon et Marseille, par exemple), il établit des ramifications avec l’étranger. Sa mission ? Recueillir chaque mois l’argent des Algériens de France, « l’impôt révolutionnaire », et le faire passer en Suisse. Une organisation calquée sur celle des réseaux de la Résistance que Jeanson a expérimentée en son temps, un cloisonnement entre les différents « porteurs de valises », l’anonymat entre chaque groupe responsable de son « magot » jusqu’à sa remise à l’équipe centralisatrice : à chaque fois, une opération clandestine à hauts risques au regard des sommes collectées d’un montant conséquent, environ 400 millions de francs par mois, soit plus de six millions d’euros selon les chiffres avancés par Gilbert Meynier dans son « Histoire intérieure du FLN » !
Une entreprise de plus en plus délicate au moment où le FLN décide en 1958 de déplacer le conflit sur le sol métropolitain, où les actions de police sont de plus en plus fréquentes et sanglantes, où l’opposition entre FLN et MNA, le Mouvement national algérien de Messali Hadj, devient de plus en plus meurtrière… Autre question, éthique et morale, que ne peuvent esquiver les membres du réseau : comment justifier le soutien à l’ALN, alors que là-bas de jeunes appelés du contingent tombent sous les assauts des « terroristes » ? alger3La réponse de Jeanson : l’indépendance de l’Algérie est inéluctable, ce n’est qu’une affaire de temps, il s’agit donc de porter témoignage. « Quoiqu’ils ne représentent qu’un courant ultra-minoritaire dans la société civile d’alors, ils ont surtout conscience d’incarner une autre idée de la France », souligne Raphaëlle Branche. « En choisissant le camp du FLN, Jeanson et les siens font le choix d’un avenir possible entre les deux nations, ils ne font pas le choix de la guerre. Ce sont des intellectuels lucides, face à une classe politique aveuglée par ses objectifs : intensifier la pacification et, après des décennies de colonisation, faire enfin l’Algérie dont on rêve ! Le procès Jeanson révèle aux yeux du grand public une autre lecture possible du conflit algérien », conclue l’universitaire et enseignante à la Sorbonne.

Malgré une défense assurée par de grands noms du barreau, malgré le soutien de personnalités de renom, tombe le verdict. Lourd : dix ans de prison pour quatorze membres du réseau, dont Francis Jeanson condamné par contumace. Deux ans plus tard, l’Histoire lui donne raison : l’Algérie proclame son indépendance le 5 juillet 1962 ! Yonnel Liégeois

En savoir plus
« Francis Jeanson. Un intellectuel en dissidence. De la résistance à la guerre d’Algérie », de Marie-Pierre Ulloa.
« Les porteurs de valise. La résistance française à la guerre d’Algérie », d’Hervé Hamon et Patrick Rotman.
« Les porteurs d’espoir », de Jacques Charby.

 

Document
L’emblématique embuscade
Palestro ? En ce 18 mai 1956, dans les montagnes à l’est d’Alger, une colonne de militaires français tombe dans une embuscade. Sur les 21 soldats engagés, un seul survit, d’aucuns sont atrocement mutilés selon la presse de l’époque . Un fait tragique qui bouleverse la métropole au lendemain de l’envoi du contingent sur le terrain des opérations, une « embuscade » conduite par des « terroristes » puisque la France se refuse encore à parler d’actions militaires sur le territoire algérien… alger2Un événement dont s’empare l’historienne Raphaëlle Branche pour instruire et analyser avec brio, par delà l’immédiateté de l’emblématique « Embuscade de Palestro », les fondements mêmes de l’insurrection algérienne et de la guerre qui s’en suivra.
Une enquête éclairante où l’historienne remonte le fil de la colonisation entre déplacement des populations indigènes et installation des fermes de colons, pacification et répression, jusqu’à cette année 1956 où le statut du conflit semble basculer de guerre civile en affrontement militaire… « Pourquoi le nom de Palestro, parmi d’autres embuscades, demeure-t-il à ce point gravé dans les mémoires ? », s’interroge Raphaëlle Branche. « D’abord, parce qu’il ravive le souvenir d’un premier massacre, celui de colons en 1871 et de la répression qui suivit, ensuite parce que la montagne est le lieu emblématique de la résistance. Celle des villageois et de jeunes Algériens qui, dans cette région, refusent la conscription et rejoignent tous le maquis ». Un document fort, une lecture passionnante.

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A lire ou relire, chapitre 2

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de Hérétiqueslivres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, ces « Hérétiques », roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain…
L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.
Et c’est encore dans un pays aux chaleurs tropicales, « Aux frontières de la soif », que nous entraîne la romancière haïtienne Kettly Mars. Au lendemain du séisme de janvier 2010, à l’heure où un fringant architecte et romancier à succès en mal d’inspiration abuse de fillettes réfugiées avec leur famille au bidonville de Canaan, livrées au plus offrant… Entre mal-être des uns et exploitation éhontée de la misère des autres, une quelconque rédemption est-elle possible ? Au-delà de l’intrigue amoureuse avec une journaliste japonaise, prétexte convenu au rachat du pédophile mondain, ce roman a surtout le mérite de nous décrire sans fioritures l’état avancé de délabrement d’un pays sous le joug de forces naturelles dévastatrices autant que d’élites ayant sombré dans un sinistre bataillondélitement des valeurs. Pauvreté matérielle des uns, misère morale des autres… Une double affirmation qui garde son sens à la lecture du « Bataillon créole » de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant. En cette année de célébration du centenaire de la grande guerre, il a choisi de nous conter le destin de ces antillais appelés à défendre le sol de la mère patrie… « Au pied de la statue du Soldat inconnu nègre, drapé en bleu horizon, un concours de désespérés attend ». Ils furent des milliers à s’enrôler pour aller combattre le Teuton dans la Somme ou la Marne, à Verdun ou dans les Dardanelles. Dans le concert des publications, sous couvert des « dires » de leur mère-épouse-sœur ou amante et des rares survivants de retour au pays de Grand-Anse, un regard foncièrement original et émouvant sur le traumatisme durable que produisit la « grande boucherie » jusque sous les tropiques.

Trois ans après « Le bloc », une plongée sans concession au cœur d’une France livrée aux assauts purulents d’un parti d’extrême-droite facilement identifiable, Jérôme Leroy poursuit sa descente aux enfers d’un pays à la démocratie minée par les officines à la solde d’un pouvoir occulte. « L’ange gardien » décrit avec minutie, sur un quart de siècle, ce délitement des services de l’État au profit d’une police parallèle, l’Unité. Son meilleur agent, Berthet, sait désormais trop de choses, il sait surtout qu’il est devenu gênant pour ses supérieurs, il doit être éliminé à son tour à l’heure où il se veut « ange gardien » de Kardiatou Diop, une jeune ministre noire et issue de quartiers populaires qui se lance dans la bataille électorale face à la présidente d’un parti extrémiste. Faire d’une icône de l’intégration une martyre, tel pourrait être le projet d’un pouvoir aux abois, plus prompt à renier ses idéaux qu’à tenir ses promesses de angecampagne… Leroy excelle, sous couvert d’œuvre romanesque, à décrire ce délitement d’une caste au pouvoir, quelle qu’en soit la couleur, enchaînée à des intérêts économiques et partisans, incapable de promouvoir ces valeurs héritées d’un temps où sens moral et combat politique marchaient de pair. La cause est noble, la démocratie en jeu, son « Ange gardien » à prendre d’urgence sous son aile…
Une lecture passionnante que d’aucuns poursuivront avec l’essai, fort bien documenté et singulièrement éclairant de Jacques de Saint Victor. « Un pouvoir invisible, les mafias et la société démocratique XIXe-XXIe siècle » nous décrit en effet la place grandissante que les prédateurs en col blanc ont acquis au fil du temps dans nos sociétés à la démocratie vacillante et au capitalisme flamboyant. Paradis fiscaux, marché de la drogue, blanchiment d’argent, scandales immobiliers, compromission des banques : tous les artifices sont bons aux criminels de métier, hommes politiques véreux, industriels et financiers sans scrupule pour déstabiliser l’ordre social et parasiter les rouages économiques… L’historien du droit et enseignant à l’université Paris VIII est catégorique, « l’esprit humain tarde à ouvrir les yeux sur une criminalité qui imprègne une société au point de la dominer ». Son propos est convaincant, il s’apparente à ces lanceurs d’alerte qui en appelle à la vigilance citoyenne et au sursaut démocratique. Outre le péril terroriste, au lendemain de la chute du Mur en 1989 et du 11 septembre, qui allait constituer pour beaucoup la principale menace extérieure pour le monde libre, Jacques de Saint Victor a l’insigne mérite de décrypter avec talent ce mal invisible qui ronge les états de l’intérieur. « Nous sommes arrivés à un tournant majeur dans l’histoire du capitalisme et de la démocratie qui met à mal nos illusions naïves ».

Au réveil citoyen auquel nous convie l’auteur précité, répond comme en écho le « Femme, réveille-toi ! » d’Olympe de Gouges. Sous ce titre femmeprovocateur, l’universitaire Martine Reid nous livre quelques textes forts de la pasionaria qui périt sur l’échafaud en 1793 pour la publication d’écrits jugés antirévolutionnaires par Robespierre. De sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits », le lecteur en retiendra surtout son combat sans faille, jusqu’à la mort, en faveur de l’égalité entre les sexes. Un propos qui n’a rien perdu de son actualité au regard de la place que nos sociétés à dominante masculine concèdent aux femmes, tant dans le monde du travail que dans les rouages sociaux, économiques et politiques. A croire que l’homme contemporain, paradoxalement, a peur de cette plus que moitié de l’humanité qu’il a qualifiée de faible, dès qu’il s’agit de partager responsabilités et compétences confisquées de longue date sur la base de fallacieux présupposés idéologiques et psychologiques… Un opuscule d’un prix léger mais au riche contenu, au même titre que les ouvrages de la collection « Petit éloge » signés d’auteurs reconnus, tels Eric Fottorino, Patrick Pécherot, Martin Winckler, et bien d’autres, qui nous livrent avec humour parfois, passion toujours, leur amour de la bicyclette, des coins de rue ou des séries télé…
D’une autre nature, les essais remarquablement instruits de Laetitia Van Eeckhout et Christophe Boltanski, « France plurielle » pour l’une et « Minerais de sang, les esclaves du monde moderne » pour l’autre. Une radiographie approfondie de cette supposée France « black-blanc-beur », minerail’énoncé de quelques vérités sur une République qui a failli à ses engagements d’intégration à l’égard de ses populations immigrées, un appel à la mobilisation  afin que notre pays cultive enfin la richesse de sa diversité. Et qu’il cesse par la même occasion de faire des enfants du Congo ou d’ailleurs des proies faciles du post-colonialisme. Usant et risquant leurs vies au fond des mines de cassitérite pour le seul bienfait de nos téléphones portables et téléviseurs… Une enquête périlleuse, des mines du Nord-Kivu aux tours de la Défense, sur les chemins viciés de la corruption politique, industrielle et financière.

En clôture de ce nouveau chapitre littéraire, trois livres s’imposent de par leur facture. Trois ouvrages écrits par des hommes de théâtre, trois plumes magnifiques dont le propos dépasse amplement l’étroitesse de la scène… D’abord les « Carnets d’artiste, 1956-2010 » du regretté Philippe Avron, fabuleux conteur et passeur d’histoires, compagnon de route de Jean Vilar. Une sélection de textes, picorés sur 50 ans d’écriture où affleure, entre succès et doutes, la profondeur d’esprit d’un artiste-citoyen à retrouver dans la plénitude de son art lors de la captation de « Montaigne, Shakespeare et moi », son ultime spectacle. « Géographie française » nous livre le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, Gabriel Garran, le futur metteur en scène et fondateur du Théâtre « La Commune » d’Aubervilliers puis créateur du TILF (Théâtre international de langue française) nous livre ses fragments de jeunesse Couv.En_fin_de_droits_pourlesitequi le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la vie, à la révolte et à la liberté de tout temps menacées et sans cesse à reconquérir.
Quant au breton Yvon le Men, poète et diseur de poèmes, c’est bien sûr en vers qu’il chante sa douleur et sa souffrance des temps modernes. Celles d’un homme dont la vie bascule lorsque Pôle Emploi lui annonce qu’il est radié du régime des intermittents du spectacle et qu’il se doit de rembourser des années d’indemnités. Le cri d’un homme au métier bafoué face à l’absurdité d’une administration sourde aux plaintes de milliers d’autres auxquels on prédit des contrôles renforcés… Le bon droit ne fait pas bon ménage dans les arcanes d’une bureaucratie aveugle et bornée. « En fin de droits » est en fait une originale « histoire en vers et contre tout », le cri d’un travailleur du Verbe qui sait ce que veut dire pauvreté et précarité pour les avoir expérimentées, des souvenirs qui lui remontent au cœur comme la marée. Naviguant entre émotion et dérision, illustré des dessins de PEF, un long poème à clamer seul face à l’adversité ou en brigade poétique, à la Prévert du groupe Octobre, devant toutes les usines à chômage. Yonnel Liégeois

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Anouk Grinberg et Rosa Luxembourg

Figure aussi lumineuse et attachante sur les planches comme à l’écran, la comédienne Anouk Grinberg témoigne de sa rencontre bouleversante avec les lettres de prison de Rosa Luxembourg, la révolutionnaire allemande. Au point d’en proposer une nouvelle traduction, « Rosa, la vie », aux éditions de l’Atelier.

 

 

Yonnel Liégeois – Comment s’est passée votre rencontre avec Rosa Luxembourg ?
Anouk Grinberg – Un jour, un ami m’a offert les « Lettres de prison » de Rosa Luxembourg dans une vieille édition, épuisée depuis longtemps. anoukJ’ai mis du temps à l’ouvrir… Parfois ce qu’on sait des gens fait obstacle à la rencontre, surtout quand ce qu’on sait relève plutôt d’idées reçues. En l’occurrence, j’avais dans ma mémoire l’image d’une femme le couteau entre les dents, Rosa la rouge, Rosa la sanguinaire… Images trimballées dans les livres d’histoire, histoire faussée. Bref, il m’a fallu du temps pour aller contre cet a priori, et lorsque j’ai enfin ouvert le livre quelque temps plus tard, j’ai été proprement sidérée par la force de ces textes : comment avait-elle pu écrire tout ça en prison ? D’où lui venait cet amour de la vie ? Ces textes donnent une sacrée envie de vivre. Ils réveillent des sensations atrophiées, comme notre capacité de joie, le plaisir d’être humain, vraiment humain, etc… !

Y.L. – À vous entendre, on a le sentiment que l’émotion est aussi vive qu’au premier jour : un choc, une révélation ?
A.G. – L’impression surtout de me retrouver devant un trésor, qui plus est, inconnu ! Ce n’est pas qu’elle fait la leçon, mais l’exemple est si sidérant d’humanité qu’il agit par contamination, ou tout du moins secoue. Pendant des années, j’ai lu ces lettres, juste pour moi… Jusqu’au jour où Hubert Nyssen (le regretté directeur des éditions Actes Sud, ndlr) m’a proposé d’en faire lecture à Arles. La réaction du public fut très forte. Je crois qu’il se produit avec ces textes quelque chose d’émouvant, l’expérience d’une communauté humaine retrouvée. Ces mots semblent énormes, ridicules par leur majesté, or c’est tout simple quand ça arrive, et ça fait tellement de bien qu’on a envie de pleurer. Alors, au retour d’Arles, j’ai repris le spectacle au Théâtre de l’Atelier. Les gens sont venus, nombreux, tous bords confondus : la gauche, l’extrême-gauche, la droite, les catholiques et les athées, les riches et les pas riches du tout ! D’ailleurs, la politique n’est pas la question (même si elle est là en filigrane). La question, c’est la vie, et Rosa l’empoigne de telles façons qu’on se dit : « Mais merde ! Qu’est-ce que j’attends ? ».

Y.L. – Vous avez signé aux éditions de l’Atelier une nouvelle traduction de textes choisis de Rosa Luxembourg. Passer de la lecture à la réécriture, un acte pas évident pour une comédienne ?
A.G. – L’initiative en revient à Bernard Stéphan, le directeur des éditions de l’Atelier qui, après avoir vu une représentation, me l’a suggéré : « N’auriez-vous pas envie de travailler à une nouvelle anthologie des lettres de prison de Rosa, plus libre des préoccupations et du langage militants ? » Oui, j’avais envie. Quant à la traduction, j’ai travaillé en binôme avec anouk1Laure Bernardi, une germaniste et traductrice de métier : c’était un travail passionnant sur tous les plans, un curieux et riche mariage entre érudition et intuition. Les critères de cette anthologie ? Proposer un portrait de Rosa Luxembourg qui montrerait plusieurs facettes : la femme gaie et celle qui tombe, la solaire et l’intelligente, la vaillante, la tendre, la femme libre, inentamée, qui ne fut jamais la proie de sa prison. Sa curiosité du monde était insatiable, mais elle n’était pas non plus en reste du côté des sentiments. Tout ce qui était humain avait pour elle de la valeur. Comment dire ? Chez elle, c’est vrai ! Elle ne pensait évidemment pas faire de l’art en écrivant ces lettres, mais je crois bien que c’est de la grande littérature, qui fait du bien. « Rosa, la vie », pour tout dire ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Anouk Grinberg débute sa carrière sur les planches, dès l’âge de 13 ans, sous la conduite de Jacques Lassalle. Depuis, elle alterne les rôles majeurs, tant à la scène qu’au cinéma, avec les plus grands metteurs en scène et réalisateurs.

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A lire ou relire, chapitre 1

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Il était peut-être un peu trop volumineux pour être glissé dans le sac à dos, il n’empêche, « La traversée des Alpes, essai d’histoire marchée », le récent ouvrage d’Antoine de Baecque, ravira tous les promeneurs et randonneurs ! Et bien plus encore… Le gamin du Vercors, devenu historien et éminent spécialiste du septième art, a nourri très tôt son amour de la marche autant que de la plume. lire1Aujourd’hui, il mêle ses deux passions pour nous conter par le menu une double aventure : celle de la naissance et du développement des sentiers de grande randonnée, celle de son expérience du GR5 durant 27 jours de marche, du lac Léman jusqu’à la méditerranée : 650km, 30 000m de dénivelés cumulés, 7 à 9h de marche quotidienne avec 17kg sur le dos ! Un effort soutenu, certes, en aucun cas un événement sportif selon la terminologie convenue.
En plus de 400 pages passionnantes, Antoine de Baecque nous conte l’histoire de ces sentiers qu’empruntent aujourd’hui par milliers promeneurs du dimanche ou randonneurs au long cours. Des voies tracées par les bergers, les colporteurs et contrebandiers, sinon par les armées napoléoniennes, voire les éléphants d’Hannibal… Une conquête populaire de la « montagne à vaches » au temps du Front Populaire face aux aristocrates anglais vainqueurs des prestigieux sommets, les « excursionnistes » contre les « ascensionnistes » ! Et de rendre hommage à ces précurseurs et hommes de l’ombre qui, sur leurs loisirs, balisèrent ces chemins à la peinture blanche et rouge, conçurent les premiers guides et créèrent refuges et gîtes d’étape pour accueillir les groupes de randonneurs. Une mission désormais entre les mains de la F.F.R.P., la Fédération française de la randonnée pédestre…
La marche*, triple symbole : le retour à la nature peut-être, la réappropriation de son corps « animal marchant » sans doute, le plaisir d’un temps libéré évidemment face au temps contraint de nos sociétés modernes. « On n’écrit bien qu’avec ses pieds », affirme le grand marcheur que fut Nietzche dans le prologue du « Gai savoir », Antoine de Baecque en fournit une belle preuve !

Nous ne quittons pas la montagne, les Dolomites cette fois, avec « Le tort du soldat » d’Erri De Luca. Face à la somme précédente, un petit livre, tout juste 89 pages, d’une puissance exceptionnelle cependant… lire2Le narrateur nous conte sa rencontre impromptue, dans une auberge autrichienne, avec un criminel de guerre nazi et sa fille qui dégustent une bière. Lui-aussi, traduisant alors quelques textes yiddish en italien entre deux escalades. Les signes hébraïques étalés sur la page alertent le vieil homme. Qui se croit démasqué, s’enfuit précipitamment et se tue dans un lacet au volant de sa voiture blanche… Un double récit conduit d’une plume d’orfèvre par l’écrivain napolitain où la langue, l’hébreu ancien, se révèle personnage principal.
La mission d’Erri De Luca, à la demande d’un éditeur italien traduire du yiddish quelques ouvrages d’Israel Joshua Singer, le devoir que s’assigne l’ancien nazi, trouver dans les textes kabbalistiques la raison de l’échec d’Hitler… En effet, pour lui, la défaite est le seul tort du soldat, la victoire aurait tout justifié au regard de l’histoire, aucun remords ni regret n’affleurent à sa conscience au cœur de cette quête démoniaque à démontrer que les textes juifs avaient prédit déjà la chute du Reich ! Si l’un a appris l’hébreu ancien par amour de la langue, l’autre s’en empare pour justifier l’injustifiable. L’un s’en est allé sur les traces des martyrs du ghetto de Varsovie, d’Auschwitz et de Birkenau, « un des lieux où l’irréparable avait été immense. Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier toilette ». L’autre, reconverti comme facteur et distribuant le courrier au Centre Wiesenthal, découvre les auteurs de la kaballe : Eléazar de Worms, Abraham Aboulafia, Moïse Cordovero. « Ce fut d’abord une curiosité, puis une étude, pour devenir finalement une obsession », témoigne sa fille dans le second récit au lendemain de l’accident, « tout était déjà expliqué par avance dans la kabbale ». L’égalité des deux valeurs numériques des termes hashoà (le nom juif de la destruction) avec haàretz hatovà (la terre sainte) « mettait en relation la naissance de l’État d’Israël et la destruction des juifs (…) Il croyait son obsession justifiée : la kabbale était le noyau ignoré du nazisme ».
Un livre bref, mais incisif et d’une densité bouleversante. L’hommage poignant à une langue ancienne qui se joue du passé comme du futur pour nous rendre présents des pans entiers de l’histoire puisque la littérature, selon Erri De Luca, se veut quête de sens et permet seule de « digérer les tragédies ».

Et nous demeurons encore sur les hauteurs, celles du château de « Sigmaringen » où nous introduit Pierre Assouline. Une plongée tragi-lire3comique dans cette petite France reconstituée sur les bords du Danube en 1944 autour du maréchal Pétain : Laval, les ministres de Vichy, une escouade de miliciens et quelques deux mille civils français qui ont suivi le mouvement. Majordome dévoué à la propriété des Hohenzollern réquisitionnée par le régime nazi à l’agonie, Julius Stein nous raconte par le menu le quotidien de ces hommes et femmes qui croient encore, pour d’aucuns, à la victoire prochaine… Roman historique finement ciselé, Assouline met en lumière surtout les querelles, disputes, haines et jalousies qui tenaillent ce microcosme politique imbu d’orgueil et de prétentions. Hormis Céline qui, comme à son habitude, n’est pas dupe et s’en moque, soignant comme il peut les malades et surtout préoccupé à trouver de la subsistance pour ses chats…
Plus au Nord, aux confins de la mer de Barents, les sommets de la Laponie sont encore enneigés tandis que la ville d’Hammerfest est Lire4le théâtre d’affrontements tragiques entre éleveurs de rennes et magnats de l’or noir : les uns tentent de préserver leurs coutumes ancestrales et leurs grands espaces d’élevage, les autres convoitent ces terres riches en ressources pétrolières. Après « Le dernier lapon » couronné de nombreux prix littéraires, Olivier Truc redonne vie à cet improbable couple de la police des rennes que forment Nina et Klemet dans « Le détroit du loup ». L’une est originaire de la ville, l’autre fils de Sami, l’illustre tribu laponne, les deux se doivent d’enquêter sur la mort suspecte d’un jeune éleveur. Plus qu’un roman noir superbement bien documenté, ce livre nous plonge avec chaleur et suspens au cœur même de ces contradictions qui bousculent l’avenir de nos sociétés : préserver des cultures ancestrales et des modes de vie à rebours de la modernité ou les sacrifier au nom d’une industrialisation à outrance et d’une rentabilité éhontée.

D’une écriture classique, « La vie en marge » de Dominique Barbéris, « Sous la ville rouge » de René Frégni et « La mémoire de l’air » de Caroline Lamarche nous content, chacun à leur façon, la vie chaotique de trois êtres aux destins contrariés. Le premier, en fuite et sans le sou, sème la mort dans son périple pour atteindre la frontière. Et survivre. Le mensonge, l’usurpation d’identité ne permettront point à Richard Embert d’échapper à une fin tragique. Un monde d’errance et de solitude qui est aussi le lot de Charlie Hasard, natif de Marseille. Son mode de survie, sa passion effrénée ? Écrire… Une fuite dans l’écriture qui l’éloigne de tout environnement social, hormis quelques fidèles amis, des rencontres de plus en plus espacées au fil des manuscrits retournés par les diverses maisons d’édition. Jusqu’au jour où… Un roman acerbe sur les mœurs littéraires, Lire5un éloge de l’écriture et de la lecture. Un éloge de la mémoire, aérienne ou pas, pour Caroline Lamarche dans l’histoire de cette femme qui, de bribes en bribes de souvenirs difficilement accouchés jusqu’à la révélation finale, tente de décrypter les soubresauts de son existence. Qui tente surtout de comprendre aujourd’hui pourquoi le corps impose ainsi le silence à l’esprit et à l’intelligence avant que la force et le désir de vivre n’empruntent le chemin de la rébellion. Un monologue poignant, – « seul le monologue peut traduire la vérité – qui oserait découvrir son secret à l’autre ? » affirme l’auteure, reprenant la phrase d’Unica Zürn en exergue de son ouvrage -, sur la difficulté à se reconstruire après bien des épreuves, un roman vrai et sans voyeurisme. Yonnel Liégeois
* A lire, dans le magazine Sciences Humaines (n°262, août-septembre 2014), le bel article de Martine Fournier « Marcher, un nouvel art de vivre ».

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Jaurès, icône éditoriale

Au lendemain des commémorations du 100ème anniversaire de son assassinat, le constat s’impose : Jean Jaurès est devenu une icône éditoriale. Outre la somme de Candar-Duclert et Le monde selon Jaurès de Bruno Fuligny, sont parus en quelques années de nombreux ouvrages sur ce personnage de haute stature. Tant pour ses engagements politiques et sociaux que pour son humanisme.

Dans sa préface générale à l’édition des œuvres de Jaurès, en ouverture du premier tome paru en 2009, Les années de jeunesse, 1859-1889, l’historienne et présidente de la Société d’études jaurésiennes (SEJ), Madeleine Rebérioux, l’affirme haut et clair. « Il est fini le temps où, seuls, des militants chevronnés questionnaient Jaurès. Autour de lui se pressent aujourd’hui des chercheurs venus de toutes les sciences humaines : l’histoire et la sociologie, la littérature et la lexicologie, la science politique ».
Mieux encore, selon l’éminente et regrettée spécialiste, au Maghreb comme en Amérique Latine, en Chine comme au Japon, ils sont de plus en plus nombreux à s’approprier la pensée de cet internationaliste convaincu ! D’où l’enjeu et l’intérêt de publier, appareil critique à l’appui, non pas les œuvres complètes de Jaurès qui conduiraient à d’immanquables redites et redondances, mais l’ensemble des textes majeurs et fondateurs d’une pensée en perpétuel mouvement… « Une œuvre dont la connaissance est devenue indispensable pour tout travail sérieux sur la naissance de la modernité, une œuvre qui fait désormais partie du patrimoine de la France et dont se réclament les travailleurs, les chômeurs, tous les dominés », poursuit Madeleine Rebérioux en son verbe coutumier qui mêlait, avec talent et force persuasion, érudition et convictions, « une œuvre qui appartient aussi aux ingénieurs, aux intellectuels, au monde politique. Et, pour finir, à toute l’humanité ».

Ce premier volume, qui couvre les années 1859 à 1889 (sept autres sont déjà parus, l’ensemble en comprendra dix-huit), nous emmène donc sur les pas d’un Jaurès enfant, issu d’un milieu bourgeois désargenté mais aux profondes racines paysannes. Le monde rural est pour lui première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie derrière Bergson ! Le jeune prof au lycée d’Albi l’affirme, c’est dès 1886 qu’il adhére de tout son esprit au collectivisme, pour les spécialistes le credo du futur tribun est à situer plutôt à l’heure de son soutien à la grève des mineurs de Carmaux. Peu importe, d’ailleurs, l’essentiel est surtout de déceler au fil des pages comment se construit, s’affine et se mûrit la pensée de Jaurès au fil du temps, des lectures et des engagements. S’il siège à la Chambre dès l’âge de 26 ans, c’est aussi un tout jeune leader politique qui essuie une défaite cuisante, son premier revers électoral quatre ans plus tard, en 1889 ! Avec des lieux qui balisent son parcours, des noms de villes qui s’enracineront durablement dans les mémoires ouvrières : Castres et Paris, Toulouse et Albi. À la découverte de ces écrits de jeunesse (allocutions de remise de prix, meetings électoraux, articles de presse, discours à la Chambre…), le lecteur éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à lire cette pensée en train de se faire, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact de son quotidien et des soubresauts de l’actualité sociale et politique.

Dont ce petit chef d’œuvre d’art épistolaire paru le 15 janvier 1888, sous le titre « Aux instituteurs et institutrices » : une leçon de pédagogie dont nos gouvernants feraient grand cas de s’inspirer pour redonner du sens et du souffle à leur réforme de l’enseignement ! Un article rempli d’optimisme sur la force de créativité des consciences enfantines, sur leur curiosité illimitée, leur intelligence prête à s’éveiller à « l’effort inouï de la pensée humaine »… Un article, parmi 1300 autres que l’on retrouvera dans cet incroyable et volumineux pavé, l’intégrale des articles de Jaurès publiés dans La Dépêche, de 1887 jusqu’à la veille de sa mort, en 1914 ! Plus qu’un gros bouquin au format imposant avec ses presque 1000 pages, un véritable trésor puisque nous est livré là un Jaurès dans l’intégralité de son parcours social, philosophique et politique. Un Jaurès dont la pensée chemine au plus près de l’instant, l’article de presse à lire le jour même, et pourtant un Jaurès qui marie verbe et plume avec un tel brio, une telle intelligence, une telle profondeur d’esprit et conscience politique que l’une et l’autre ne sont toujours pas périmés cent ans plus tard.

D’autres ouvrages, plus spécifiques mais tout autant jouissifs et pertinents, nous permettent aussi d’approfondir la personnalité de ce personnage à la stature unique, quoique à multiples facettes. Avocat et professeur à l’Institut d’Études politiques de Toulouse, Jean-Michel Ducomte nous offre ainsi le portrait d’un élu trop méconnu, Quand Jaurès administrait Toulouse : les interventions savoureuses du conseiller municipal, élu en 1890 mais démissionnaire trois ans plus tard au moment où il devient député du Tarn. À ne pas manquer ses déclarations, en juillet 1891, lors de la grève des employés des tramways et des omnibus toulousains… Rémy Pech, historien et ancien président de l’université de Toulouse-Le Mirail, nous invite, quant à lui, à partir à la rencontre du Jaurès paysan : un Jaurès trop souvent occulté, alors que lui-même se définissait comme un « paysan cultivé ». Des textes d’une rare acuité sur la désertification des campagnes, déjà, sur le dur métier de paysan où les producteurs de fruits et légumes d’aujourd’hui pourraient puiser à satiété pour illustrer la pertinence de leur combat… Enfin, Alain Boscus nous convie à mettre nos pas Sur les pas de Jaurès, la France de 1900, aux éditions Privat, pour suivre les infatigables pérégrinations militantes du leader socialiste : du Havre à Marseille, du Nord au Midi, entre congrès et grèves, débat sur la laïcité et affaire Dreyfus…

Une année Jaurès fertile en pépites éditoriales. Quand l’Histoire se marie avec une telle figure, on est encore loin du point final ! Yonnel Liégeois
À lire aussi : Jean Jaurès, le rêve et l’action, par Dominique Jamet (Éditions Bayard, 170 p., 17€). Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux (Éditions Perrin, 326 p., 21€50).

Jaurès et la question sociale

Spécialiste du sujet, auteur des deux volumes à paraître sur la question dans l’édition des Œuvres de Jean Jaurès chez Fayard, Alain Boscus l’affirme d’emblée, « Jaurès a entretenu des liens serrés avec les militants syndicalistes de son époque ».

L’universitaire et ancien élève de Rolande Trempé, le spécialiste de l’histoire ouvrière des XIXème et XXème siècles, écarte d’emblée tout contresens possible sur la personnalité de Jaurès. « Il n’est pas fils d’ouvrier, c’est un enfant de la campagne, issu d’un milieu bourgeois. Jamais Jaurès ne reniera ses racines, il n’empêche, il sera très tôt sensible à la question et à la condition ouvrières ». Dans Jean Jaurès : la CGT, le syndicalisme révolutionnaire et la question sociale (*), l’historien rappelle en préambule qu’à cette époque on parlait « des » questions sociales, pas encore de « la » question sociale … « En 1890, Jaurès s’affirme socialiste et il se met à approfondir ce thème devant l’inefficacité du travail parlementaire à faire évoluer par la loi la condition ouvrière. Ne nous y trompons pas, cependant, outre sa découverte des écrits de Marx, Jaurès nourrit d’abord sa pensée des hommes et femmes qu’il rencontre, des événements auxquels il prend part : les grèves et conflits, tant à Albi, Carmaux, Graulhet ou Toulouse… ».

Si la naissance de la CGT en 1895 passe inaperçue à ses yeux, il en va autrement au lendemain du congrès de l’organisation syndicale qui se tient à Montpellier en 1902 : à cette date, le syndicalisme sort de l’anonymat et Jaurès ne peut l’ignorer. De ce jour, il aura en permanence un regard rivé sur les trois forces en présence : le parti politique, le syndicat et le mouvement coopératif. « Quoique toujours en retenue face aux mouvements de violences et sur les modes d’affrontement entre ouvriers et patrons, Jaurès n’aura de cesse de chercher à comprendre. Très vite, il saisit que la violence ouvrière n’est en fait qu’une réponse, inappropriée et peut-être barbare certes, mais une réponse à une violence encore plus barbare, celle des patrons d’alors ».

Selon l’historien, Jaurès est avant tout un homme qui pense en marchant et en luttant. D’où cette forme de pensée propre à Jaurès, parfois déroutante pour le lecteur : une pensée toujours en mouvement et en questionnement, jamais bloquée dans les dogmes ou les idéologies… « Lorsqu’il use des mots génériques qui symbolisent la République, Jaurès est l’homme par excellence qui ne sépare jamais la théorie des faits, l’idée du concret. Parce qu’il ne nie jamais le poids des réalités sociales lorsqu’il parle de l’homme, il parle « vrai » et on peut dire sans se tromper qu’à sa façon il ajoute toujours l’adjectif au mot : la liberté vraie, l’égalité vraie, la justice vraie… Un homme pleinement conscient du poids des mots « classe » et « peuple ».

Jean Jaurès, pour Boscus ? Un homme et une pensée à redécouvrir d’urgence dans cette période trouble et troublée, tant pour le syndical que pour le politique, « un personnage digne de figurer dans le panthéon ouvrier et syndicaliste ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois
(*) Publié par l’Institut régional d’histoire sociale, le livre d’Alain Boscus (87 p., 20€) est disponible au siège de l’IRHS Midi-Pyrénées.

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Guédé, chevalier du « Mozart noir »

Journaliste au Canard Enchaîné et passionné de musique classique, Alain Guédé voue ses temps libres à réhabiliter la mémoire du Chevalier de Saint-George, le « Mozart noir » et « Nègre des Lumières » injustement ignoré des musicologues patentés. Au point de conter sa vie en un livre et un opéra, sous le signe de la liberté et de la dignité.

Yonnel Liégeois – Auteur déjà d’une biographie remarquée sur Saint-George, vous avez récidivé avec l’écriture d’un opéra qui narre la vie de ce fils d’esclave, musicien et compositeur. Vous êtes atteint de « Georgemania » ?
Alain Guédé – Non, pas vraiment ! Je voue une passion immodérée pour Mozart. Un penchant dont j’ai souvent discuté avec Henri Krasucki, l’ancien secrétaire général de la CGT… Cependant, encore imprégné de culture marxiste, j’ai toujours pensé que Mozart fut aussi le produit de la culture de son époque, qu’il avait subi les influences d’autres musiciens et compositeurs. Ainsi, lors de son troisième séjour à Paris en 1784, il s’est fortement imprégné du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne. Lors de mes recherches à l’occasion du guédé4bicentenaire, j’ai découvert ainsi en 1991 le Chevalier de Saint George, en susurrant et sifflotant ses partitions ! Jusqu’à l’écoute du premier enregistrement de ses musiques réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. La révélation, pour moi : une musique absolument magnifique, extrêmement expressive avec un sens de la ligne mélodique qui confinait au génie !

Y.L. – Une révélation musicale pour vous, au point d’entreprendre l’écriture de sa biographie ?
A.G. – Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite que je suivais pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour moi un choc terrible. Une profonde souillure, le symbole d’un terrible échec pour le mouvement guédé1antiraciste… Dès le lendemain, je décidai d’écrire : pour réhabiliter la mémoire du Chevalier de Saint-George d’abord, pour montrer ensuite qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! Un musicien, escrimeur, danseur, un révolutionnaire et citoyen engagé, une grande figure de son temps qui eut une vie et un itinéraire extraordinaires : un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents !

Y.L. – La création de l’opéra, « Le nègre des Lumières » : une étape, une consécration, l’apothéose ?
A.G. – Depuis l’année 2000, l’association que nous avons créée œuvre formidablement au rayonnement de la musique de Saint-George, désormais jouée et appréciée dans le monde entier. Las, les mœurs musicales font qu’un compositeur est unanimement reconnu dans le monde lyrique grâce à ses opéras. Or, de toutes ses œuvres, il ne nous reste que quelques airs des opéras de Saint George. D’où cette idée, qui me fut soufflée par le directeur de l’Opéra de Liège, d’écrire un livret sur sa vie, joué et chanté sur ses propres musiques ! Il n’est pas évident aujourd’hui de créer un opéra, cet art très populaire grâce à Verdi est imagesdevenu un genre ségrégatif. Or, la multiplication des concerts des œuvres de Saint George, tant en milieu scolaire qu’en banlieue ou dans les prisons, révèle combien sa musique et sa vie touchent un large public. Avec la création de cet opéra, nous renouons avec une longue tradition d’une culture libératrice, celle qui croit et affirme qu’un public populaire a droit lui-aussi à la beauté, à l’émotion. D’autant que cet opéra est porteur d’un formidable message de tolérance et d’humanisme. De belles valeurs que nous sommes fiers de partager avec Saint George, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !

Y.L. – Saint George hier, Obama aujourd’hui : la juxtaposition de ces deux noms fait-elle sens à vos yeux ?
A.G. – Cette Amérique que l’on dit raciste a acquis les droits de mon livre guédé3pour le cinéma, alors que la France s’y est toujours refusée ! Les USA ont fait un travail sur eux-mêmes bien avant la France des Droits de l’homme. La seule différence entre Obama et Saint Georges ? Le premier risque de décevoir son électorat, le second ne déçoit jamais son public ! Bien au contraire, il peut contribuer à l’éclosion d’un Obama à la française. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Natif du Mans en 1949, après des débuts journalistiques au « Maine Libre » et des études à Sciences Po, Alain Guédé intègre la rédaction du Canard Enchaîné en 1981. En 1999, il publie Monsieur de Saint George, le nègre des lumières puis crée en 2000 l’association « Le concert de Monsieur de Saint George » (22 rue des Archives, 75004 Paris. Tél. : 01.42.78.36.40).

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Les anarchistes : ni dieu ni maître, mais un dictionnaire !

Monumental « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français », le Maitron est maintenant prolongé d’un « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone ». Qui s’impose d’emblée comme outil de travail universitaire autant qu’invitation à découvrir les individus d’un mouvement anarchiste qui véhicule caricatures, idées reçues et préjugés. Quoi de commun entre Joseph Proudhon, Louise Michel, Jules Bonnot ou Léo Ferré…? Pas de réponse univoque à la fin de ces milliers de notices biographiques, un passionnant voyage intellectuel.

 

 

En 1967, en hommage à ses compagnons présents et disparus, Léo Ferré compose la complainte « Les Anarchistes ». Vision assurément poétique et sans doute mythologique de cette nébuleuse humaine, irréductible à toute définition politique trop précise tant les divergences, voire les oppositions, peuvent être considérables en son sein. Il peut même paraître a priori fort surprenant qu’un groupe somme toute historiquement assez réduit en nombre – en regard des millions de communistes ou de socialistes, par exemple – ait connu de telles disparités de visions du monde mais aussi une empreinte historique aussi forte en irriguant la pensée et l’action politiques de ces trois derniers siècles.

Ainsi, durant l’été 1887, un agent infiltré de la préfecture de Police rend-il compte de ces divisions au sujet de ce qu’il nomme l’« extrême gauche du parti révolutionnaire ». Il estime à environ 150 le nombre de groupuscules anarchistes actifs à Paris, divisés en anarchie1deux courants « qui n’ont aucune cohésion », unis cependant par des « aspirations idéales de suppression de toute autorité gouvernementale, politique, économique et philosophique ». Et si le policier considère que le mouvement libertaire est composé « d’autant d’anarchistes que de malfaiteurs », il relève, non sans un certain respect, qu’une cinquantaine de personnes « de tempérament » l’animent, dont Pierre Kropotkine et Élisée Reclus .

Inévitablement, ce Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone renforcera d’abord l’image d’éclatement de la constellation anarchiste puisque son exploration se fera par la lecture des milliers de notices sur plus de 500 pages. Celles-ci sont néanmoins introduites par des indispensables avant-propos et une courte chronologie, extrêmement utiles et qui font regretter au lecteur leur ampleur restreinte, même si ce n’est évidemment pas l’objet, ni le projet d’un dictionnaire. Il faudra donc aller lire dans d’autres ouvrages des développements analytiques plus conséquents . Et c’est bien l’un des mérites de ce livre que de donner envie d’en connaître plus sur ce qui unit philosophiquement et anarchie2culturellement ces femmes et ces hommes par-delà leurs différences intellectuelles, parfois profondes. Les portraits des anonymes de cette ambitieuse galerie rompent avec l’assimilation hâtive des anarchistes aux seuls assassins que furent Santo Caserio – le meurtrier du président Sadi Carnot en juin 1894 –, Émile Henry, Ravachol ou Jules Bonnot. À propos de ce dernier, il est dommage d’en être resté à une vision trop rapide et complaisante des faits commis par sa « bande » et de perpétuer une mythologie d’actes sanglants, en premier lieu désavoués par la grande majorité des anarchistes à la veille de la Première Guerre mondiale.

L’ouvrage prolonge les 43 volumes du Dictionnaire biographique sur le mouvement ouvrier, dont l’entreprise fut entamée puis longuement coordonnée par Jean Maitron. En effet, l’anarchisme puise ses origines dans les socialismes du XIXe siècle, avec pour figure éminente Pierre-Joseph Proudhon. À son sujet, comme des milliers d’autres hommes et femmes dans son cas, on s’aperçoit d’un engagement fort – quoique souvent problématique et parfois rejeté – dans la franc-maçonnerie. Ces liens attendent encore leur historien pour retracer, par-delà les trajectoires individuelles, la nature de ces rapports qui ne vont pas de soi, leurs influences réciproques, l’entrecroisement des réseaux de sociabilité qu’ils induisent et les conflits qui peuvent surgir lorsque, par exemple, le Grand Orient de France prête allégeance à tous les régimes qui se succèdent aux XIXe et XXe siècles alors que les anarchistes paraissent refuser obéissance à toute autorité autre qu’individuelle, qu’elle soit étatique ou anarchie3obédientielle. On attend donc que cet ouvrage, qui constitue autant un outil universitaire qu’une occasion de découverte pour le grand public, soit prolongé par un dictionnaire thématique pour mieux saisir l’histoire des idées et des pratiques du « végétarisme », de l’« écologisme », du « naturisme », du « libertarisme », de l’« autogestion » ou de l’« illégalisme », par exemple, qui se sont prolongés dans des partis politiques, syndicats ou mouvements associatifs jusqu’à aujourd’hui. On ne peut ainsi comprendre l’évolution radicale de la CFDT de ces dernières décennies ou l’émergence et les transformations du militantisme écologique constitué en parti sans remonter aux ferments anarchistes des deux siècles précédents.

Au total, ce « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone » offre un panorama inédit et indispensable. Espérons qu’il trouvera d’autres prolongements pour compléter les interstices du paysage foisonnant dessiné et mieux saisir toutes les implications du projet d’un géographe anarchiste comme Élisée Reclus désirant « la fusion de tous les peuples. Notre destinée c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations n’auront plus besoin d’être sous tutelle d’un gouvernement ou d’une autre nation ; c’est l’absence de gouvernement, c’est l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre ». Laurent Lopez

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Bretton Woods, des nations aux marchés

En juillet 1944, la conférence de Bretton Woods réunissant quarante cinq pays alliés accouchait d’un nouveau système monétaire international. L’aboutissement de deux ans de négociations acharnées entre les États-Unis et l’Angleterre. Retour sur un bras de fer, qui éclaire bien des difficultés d’aujourd’hui.

 

Quand, le 1er juillet 1944, s’ouvre la conférence de Bretton Woods, le sort de la guerre est déjà scellé. C’est l’après-guerre que l’on prépare. Si 44 pays alliés – et l’Union soviétique comme observateur – sont réunis au pied du Mont Washington dans le New Hampshire, c’est pour jeter les bases d’un monde nouveau. Plus sûr, plus juste, plus efficace. Un nouvel ordre économique international qui devait tout à la fois assurer la paix, permettre la reconstruction des économies dévastées par la guerre et retrouver le chemin de la croissance, de la prospérité et du progrès. Cette préoccupation est certes partagée de part et d’autre de l’Atlantique. Mais les États-Unis jouent un rôle déterminant dans sa promotion, avec un souci principal : ne pas dissocier maintien de la paix et liberté du commerce. Une philosophie que le secrétaire d’Etat américain, Cordell Hull, résuma en une phrase : « Là où les marchandises ne peuvent passer, les armées, elles, le peuvent »…
dollar1C’est dans ce cadre que s’inscrit Bretton Woods. On en connaît les résultats. Les accords permirent d’établir des règles communes en matière de change et d’équilibre de la balance des paiements, de mettre en place un système multilatéral de règlement des transactions internationales, de créer un fonds de réserve auquel les pays pouvaient avoir recours en cas de nécessité (le FMI) et une banque de reconstruction et de développement (BIRD). Ce fut aussi la mise en place du « Gold Exchange Standard » (étalon de change-or), qui fixait la valeur du dollar en or et qui définissait toutes les autres monnaies par rapport au billet vert. Un privilège d’autant plus exorbitant que l’administration américaine n’aura de cesse de faire jouer au dollar un rôle beaucoup plus important que prévu par les Accords. Avant que par défaut, on passe d’un système d’étalon de change-or à un système d’étalon-dollar.

C’est aussi ce qu’on appela la victoire du plan White présenté par les États-Unis, sur le plan Keynes présenté par l’Angleterre. Une présentation trompeuse puisque jamais les délégués n’eurent à choisir entre un plan Keynes et un plan White. Car Bretton Woods fut en vérité une mise en scène soigneusement orchestrée. Il y eut bien des discussions, parfois vives, des amendements aux textes proposés et des revirements de dernière minute. Mais l’essentiel était joué. Depuis 1942, les États-Unis et l’Angleterre négociaient en effet pied à pied et c’est un compromis anglo-américain qui fut présenté à la conférence.

John Maynard Keynes

John Maynard Keynes

Ce sont les Anglais qui tirèrent les premiers. Dès septembre 1941, Keynes livre une première version de son projet de réforme du système monétaire international. Son objectif principal ? Mettre en place un mécanisme expansionniste en procurant au monde les liquidités nécessaires pour favoriser la croissance. Le plan préconise la « multilatéralité » des échanges à l’échelle mondiale et propose des mécanismes visant à faciliter la réalisation de l’équilibre des balances des paiements. Keynes est en effet convaincu qu’une des raisons majeures des crises financières est le déséquilibre des échanges entre pays. L’idée n’est pas nouvelle. Mais le trait de génie de Keynes est d’inverser le raisonnement habituel qui veut que ce soit au pays débiteur, au pays endetté, de porter tout le fardeau et de trouver les moyens d’équilibrer sa dette. Il souligne au contraire qu’il faut accroître la responsabilité des pays créditeurs dans le nouveau système monétaire international. Tout l’art de Keynes consiste donc à trouver un système qui, sans dédouaner les pays débiteurs, persuade les pays créditeurs de prendre leur part dans le retour à l’équilibre en dépensant leurs excédents au sein de l’économie des pays débiteurs.

On mesure, à ce qui se passe aujourd’hui en Europe, l’audace d’une telle position.
Techniquement, Keynes propose la création d’une « chambre de compensation internationale », véritable préfiguration d’une banque centrale mondiale, et une monnaie de compte internationale, le « bancor » non convertible, ni en or ni en monnaie nationale. Il ajoute à ce dispositif un mécanisme qui vise à inciter tous les pays, déficitaires comme excédentaires, à ne pas trop s’éloigner de l’équilibre de leurs échanges. Un mélange de solidarité et de pénalités – pour les trop déficitaires comme pour les trop excédentaires –, dont Keynes espère qu’il amorcera une expansion régulière, équilibrée et juste, de l’économie mondiale. Enfin, il prend soin de préciser qu’un tel système ne peut fonctionner qu’avec « un contrôle des mouvements de capitaux [qui] devra être une caractéristique permanente du système d’après guerre ».

Harry Dexter White

Harry Dexter White

Côté américain, la démarche est plus classique. En juillet 1942, l’ébauche d’un plan de réforme du système monétaire international, préparée par le Trésor américain et signé Harry Dexter White, prévoit la mise en place d’un fonds de stabilisation sur la base de dépôts des pays membres – ce qui deviendra le FMI – et la création d’une banque de reconstruction qui deviendra la banque mondiale. Il met nettement l’accent sur la stabilisation du taux de change et l’abolition des pratiques restrictives en matière commerciale et ne se préoccupe guère des perspectives de long terme qui doivent être assurées par le retour au libre échange. Il propose aussi la création d’une unité de compte, baptisée « unitas », qui n’est en fait qu’un simple reçu pour l’or déposé au fonds de stabilisation. Elle disparaîtra dans les versions finales au profit du Gold Exchange Standard. Bref, le projet d’ordre mondial qu’il dessine promeut clairement le libre échange et la libre convertibilité des monnaies.

La confrontation des deux plans sera rude. Le projet initial de Keynes rencontre l’hostilité frontale des Américains. Quant à Keynes, il estime le plan White « rempli de bonnes intentions » mais juge les moyens d’action proposés « déplorables, ce qui le voue à l’échec ». Il n’en est pas moins prêt au compromis et sait déjà que celui-ci se fera majoritairement dans les termes américains. Il l’accepte a priori, tant il pense l’accord indispensable. Après sept versions, le plan White est officiellement transmis à l’Angleterre en février 1943. C’est le véritable début de la négociation de Bretton Woods.
Elle ne se fera qu’à sens unique. Keynes rédige en juin une synthèse des deux plans. Il y concède aux Américains le principe des souscriptions, la limitation de la responsabilité des créanciers, le fait qu’aucun pays ne peut être contraint de dévaluer ou de réévaluer la valeur-or de sa monnaie, la formule pour les quotas et les droits de vote au FMI et la forme générale du fonds de stabilisation… Entre le 15 septembre et le 9 octobre, les délégations se rencontrent neuf fois et règlent six des treize points de désaccords identifiés. Les autres seront négociés entre octobre 1943 et avril 1944. Pour faire court, Keynes ne parviendra à préserver que le contrôle des mouvements de capitaux et la liberté pour les États de mener la politique économique de leur choix à l’intérieur de leurs frontières…
dollar5L’accord final sera très proche du compromis d’avril. Il constitue pour Keynes un soulagement – il n’a jamais autant travaillé – et un immense paradoxe. Cet accord, il en est en effet l’artisan principal. Du début à la fin. Mais, dans le même temps, le texte est à ce point éloigné des intentions exprimées dans ses premières ébauches, tellement aux antipodes d’un nouvel ordre monétaire international qu’il voulait avant tout favorable au plein emploi, à la réduction des inégalités et à la croissance, qu’on peut s’interroger sur ce qu’il reste des principes au bout de tant de concessions… Keynes n’en conçut de l’amertume que sur le tard. Ainsi écrit-il dans une lettre datée du 13 mars 1946, quelques jours après la rencontre inaugurale du Conseil des gouverneurs du FMI et deux mois avant sa mort : « Les Américains n’ont aucune idée sur la manière de placer ces institutions dans une perspective d’intérêt international et leurs idées sont mauvaises dans presque toutes les directions. Ils sont pourtant complètement déterminés à imposer leurs convictions sans considération pour le reste d’entre nous. […] S’ils connaissaient la musique, passe encore, malheureusement ils ne la connaissent pas. »

A la lecture de ces quelques lignes, il est aisé de comprendre que les Accords de Bretton Woods fassent encore débat aujourd’hui. Présentés par les uns comme un formidable moment de coopération internationale pour réguler la finance mondiale, ils ne furent, pour les autres, que le moyen d’imposer une Pax Americana qui assura durablement l’hégémonie des États-Unis sur le reste du monde. Ils ne méritent sans doute ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Les règles établies alors, même si nous en avons vu les limites, étaient à coup sûr un progrès sur ce qui existait auparavant. Et si les Américains furent bien à la manœuvre et imposèrent leur calendrier ils ne le purent que parce que la négociation répondait à une préoccupation et à des aspirations communes. Reste que les dérives du système ne tardèrent pas à se faire jour. D’abord parce que le projet tel qu’il fut validé à Bretton Woods restera inachevé. Ainsi, la volonté de placer la stabilité et le développement des échanges économiques internationaux sous la responsabilité d’un ensemble d’institutions internationales qui, elles-mêmes, devaient relever de la responsabilité d’une organisation à vocation universelle, l’ONU, ne se concrétisera pas. Ensuite, parce que la guerre froide, qui coupera le monde en deux, affaiblira la volonté commune de bâtir un monde commun. Enfin, parce que le système révèlera très tôt ses faiblesses et que l’esprit des Accords sera rapidement perverti.
Mais, disons le, les Américains ne furent pas les seuls à dévoyer Bretton Woods. dollar6Ainsi la Grande-Bretagne fut-elle la première à porter un coup fatal au respect des accords en matière de contrôle des mouvements de capitaux en créant au cœur même de la City, une place dérégulée, l’Euromarket, où les capitaux étrangers et dépôts en dollars pouvaient, en toute liberté, se livrer à toutes sortes d’opérations profitables. L’Euromarket, qui dès son origine perturba l’ordre marchand imposé par Bretton Woods et qui aurait donc dû être cassée au plus vite, finit au contraire par l’emporter. Certes, le FMI défendit les contrôles de capitaux jusqu’au milieu des années 1970 et fit même des propositions pour les renforcer lors des diverses crises de change qui émaillèrent la période. Jusqu’à ce que l’administration américaine impose en 1976 une nouvelle rédaction de l’article 4.1 des statuts qui stipula alors que « l’objet essentiel du système monétaire international » était de fournir un cadre « qui facilite les échanges de biens, de services et de capitaux entre les pays »… La messe était dite et la bascule se fit de l’ordre des nations à l’ordre des marchés. Et cette fois-ci sans aucune négociation… Jean-François Jousselin

En savoir plus : Pour la genèse et les conséquences des accords de Bretton Woods, on se reportera au n°26 de la revue Interventions économiques, publié en 1994. Notamment à l’article de Christian Deblock et Bruno Hamel, « Bretton Woods et l’ordre économique international d’après guerre » qui en donne une vue synthétique et à celui de Gilles Dostaler, « Keynes et Bretton Woods » qui retrace l’élaboration du plan Keynes et les discussions anglo-américaines.

dollar2Keynes, le trouble-fête théorique
L’économiste britannique, qui domina les débats à Bretton Woods, fait figure de trouble-fête théorique. Lui qui affirmait, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, « On n’a jamais inventé au cours de l’histoire de système plus efficace que celui de l’étalon-or international pour dresser les intérêts des différentes nations les uns contre les autres », renverse toutes les priorités de la politique monétaire. Les bonnes cibles à viser ne sont plus l’équilibre de la balance des paiements et l’évolution des prix, mais le niveau du chômage et le taux d’investissement. L’acteur économique qui compte n’est plus le banquier central, mais l’entrepreneur qui fait des anticipations favorables de la demande, investit, lance des plans de production, embauche, et accroît la masse salariale. Les déterminants de la masse monétaire ne sont plus l’émission de monnaie par la banque centrale, mais la croissance des revenus. Et ce n’est pas l’épargne qui fait l’investissement, mais au contraire l’investissement qui crée l’épargne… Des positions qui vont à l’encontre de tous les dogmes de l’entre deux guerres : ceux de l’étalon or, de sa politique monétaire et de ses mécanismes d’ajustement. Et qui, quatre vingt ans plus tard, restent d’actualité. Pour accéder à une pensée qui fit souvent l’objet d’interprétations réductrices – y compris de la part de keynésiens –, recommandons la lecture d’un choix de textes écrits entre 1925 et 1937, « La pauvreté dans l’abondance« , qui en révèlent toute la richesse. Jean-François Jousselin

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