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Bussang, à l’heure électro-rock !

Se profilait à Bussang (88) un été exceptionnel autour de la figure d’Hamlet. En lieu et place, crise sanitaire oblige, un oratorio électro-rock du 29/08 au 06/09… Simon Delétang, le metteur en scène et directeur du Théâtre du Peuple a dû annuler la saison estivale. Une première depuis 1945 !

Jean-Philippe Joseph – Que pensez-vous du plan pour la culture présenté le 10 mai par Emmanuel Macron ?

Simon Delétang – La prolongation jusqu’à fin août 2021 des droits à l’indemnité chômage des intermittents était très attendue. C’était le minimum. Les comédiens que j’avais au téléphone étaient angoissés à l’idée que le festival puisse être annulé. Bussang, c’est trois mois d’engagement, et près de 500 heures sur les 507 nécessaires à l’ouverture de droits. Là où j’ai été consterné, en revanche, c’est quand j’ai entendu le président nous proposer d’aller faire de l’animation dans les quartiers cet été. C’est réduire la culture à un passe-temps…

J-P.J. – Et l’idée de commandes publiques?

S.D. – On y est plus habitué dans les arts plastiques, l’opéra, la création numérique. Si cela peut offrir aux jeunes artistes et techniciens privés de spectacles une visibilité, pourquoi pas?

J-P.J. – Le festival d’été, qui accueille environ 25000 spectateurs par an, devait se tenir du 1er août au 5 septembre. Comment avez-vous réagi ?

S.D. – Les pièces, Hamlet de Shakespeare et Hamlet-machine de Heiner Müller, ont été reportées à 2022. Ce que nous craignions le plus, c’était de ne pas pouvoir payer les salaires des 80 intermittents et saisonniers. Heureusement, mi-mai, notre dossier de demande d’activité partielle a été validé. Nous prendrons en charge les 16% restants du salaire net. Si nous avions fini l’année en déficit, nous n’aurions pas pu redémarrer l’an prochain.

J-P.J. – Comment est financé le festival?

S.D. – Bussang a une activité à l’année, autour d’une équipe de six permanents Mais les subventions ne couvrent pas l’activité de l’été. Sachant que nous prenons à nos frais le logement et la restauration de ceux qui travaillent sur le festival. Les productions sont financées par la billetterie. Nous attendions 350 000 euros de recettes et 100 000 euros de bar. Pour l’heure, nous maintenons les stages prévus cet automne, ainsi que Vie de Joseph Roulin, un spectacle adapté du texte de Pierre Michon. J’espère également pouvoir reprendre les marches itinérantes (un vœu exaucé, ndlr) à travers les Vosges, avec Lenz, de Georg Büchner.

J-P.J. – Quel impact l’annulation du festival aura-t-elle sur l’économie ?

S.D. – J’ai peur que les conséquences soient catastrophiques. C’est toute l’économie locale qui va être touchée. Je pense aux hébergeurs, à nos fournisseurs : le brasseur, le fromager, le charcutier. Une étude réalisée en 2012 montrait qu’un euro investi dans le festival d’été générait quatre euros de retombées pour le territoire. Bussang se situe dans une vallée qui a beaucoup souffert de la désindustrialisation. Elle ne s’en est jamais vraiment remise. Les métiers du bois font ce qu’ils peuvent, mais, depuis un an, sous l’effet du réchauffement climatique, les arbres subissent des attaques de parasites.

J-P.J. – La crise entraînera-t-elle de grands changements pour le tissu culturel ?

S.D. – C’est un peu tôt pour le dire. Nous sommes dans l’expectative. Le point positif du confinement est que les structures théâtrales du Grand Est ont été en lien comme jamais. L’initiative est venue d’Alexandra Tobelaim, la nouvelle directrice du Nest, à Thionville. Assez tôt, elle a lancé un appel pour qu’on réfléchisse ensemble à « l’après ». Nous avions une visioconférence par semaine. L’occasion de partager nos inquiétudes – certaines collectivités locales annoncent déjà des économies sur le budget culture l’an prochain –, d’échanger sur la manière dont on gérait le chômage partiel, dont on envisageait la réouverture, les répétitions à venir. Ce serait bien que cette solidarité survive au confinement. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Un oratorio électro-rock

Pour la première fois dans l’histoire de Bussang, le public sera placé côté forêt face aux portes ouvertes sur la belle et grande salle en bois des Vosges…Un point de vue inédit pour rappeler aux spectateurs la situation exceptionnelle que nous vivons (les bancs vides) et respecter les normes sanitaires en vigueur ! Et  d’offrir ainsi au public, du 29 août au 6 septembre (jeudi au dimanche – 17h00 et 19h00), un oratorio électro-rock « pour le plaisir de se retrouver malgré tout » : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, le texte de Stig Dagerman avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen pour la création musicale.

Un texte court et de grande beauté : un hymne à la vie, une ode à la liberté ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confie le directeur du Théâtre du Peuple. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ».

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Todd Haynes, le scandale du téflon

Dark Waters, le dernier film de l’Américain Todd Haynes, est sorti en DVD. À l’écran, le combat d’un avocat contre la firme internationale DuPont de Nemours et le téflon, un produit cancérigène. Un captivant thriller politico-judiciaire trop vite disparu des salles en raison du confinement.

 

Rien de vraiment nouveau mais du grand cinéma américain classique ! Dark Waters (Eaux sombres), le dernier film du cinéaste américain Todd Haynes – réalisateur de Loin du Paradis (2002), I’m Not There (2007), Carol (2015) – était à l’affiche depuis trois semaines quand le confinement a tiré le rideau. Sa sortie en DVD est donc l’occasion de (re)découvrir un thriller politico-judiciaire à la fois daté et très actuel.

L’argent

Le film retrace le combat de l’avocat idéaliste Robert Bilott contre la firme internationale DuPont de Nemours qui connaît un immense succès commercial grâce au téflon. Cette matière miracle qui rend les poêles à frire anti-adhésives s’est introduite dans à peu près toutes les batteries de cuisine américaines. La nocivité cancérigène du produit, la pollution mortelle qu’elle produit, elles, restent bien cachées. Quitte à devoir faire taire les vieux fermiers pouilleux de Virginie-Occidentale qui ne reconnaissent plus ni leur environnement – eaux pourries, exploitations contaminées – ni leurs bêtes devenues enragées avant de crever l’une après l’autre. Seulement, la firme a aussi proposé quantité d’emplois à une population locale modeste et qui n’a pas vu – ou préféré ne pas voir – le nombre grandissant de maladies, de décès, et de naissances d’enfants mal formés liés à l’implantation de l’usine…

L’enquête

L’enquête de Robert Bilott, incarné par un Mark Ruffalo, vieillissant et plus tenace que jamais, sert à remonter le fil et à dénoncer ce qui s’est révélé comme l’un des plus grands scandales sanitaires et écologiques de notre époque. Le récit se déploie selon la configuration classique d’un David contre Goliath, dans un système judiciaire américain cadenassé par le fric et le réseau des puissants. Cette mise en abîme révèle la solitude et l’usure face à l’ampleur d’une machine rendue presque invincible grâce à la docilité des populations précarisées. Adapté de faits réels, Dark Waters se situe quelque part entre le monumental Erin Brockovich de Steven Soderbergh et l’haletante enquête Spotlight de Tom McCarthy.

L’émotion

Le film détaille le travail de fourmi de l’avocat, l’évolution des actions en justice mais, également, les difficultés personnelles rencontrées. Bilott est emporté dans cette affaire parce qu’il est lui-même originaire de la zone sinistrée, parce qu’il va mettre en jeu sa carrière dans un grand cabinet d’avocats spécialisé dans la défense des industries chimiques… Son engagement personnel va se faire au prix de soucis de santé et de reproches familiaux amers. Une série de dates et d’intertitres ponctuent le récit, ils structurent autant un labyrinthe administratif complexe qu’une histoire de vie sinueuse. Les cartons finaux annonçant ce que des victimes ont obtenu indiquent un début de reconnaissance. Mais ce sont les scènes réelles, où les vrais protagonistes apparaissent à l’heure de l’épilogue, qui soulignent l’émotion contenue d’une histoire vraie.

Une histoire formidablement servie par un casting de choix : Mark Ruffalo, Anne Hathaway et Tim Robbins. Dominique Martinez

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Fellag, une bonne graine !

Dans une mise en scène de Michel Didym, du 16 au 29/08, Bruno Ricci interprète Comment réussir un bon petit couscous. Un texte de l’humoriste algérien Fellag, créé en 2008 sur la scène de Châteauvallon. Entre humour et ironie, un regard contrasté sur les relations entre Algériens et Français de souche !

 

Si l’habit ne fait pas le moine, comme chacun sait, il n’empêche que l’art culinaire est à l’humain ce qu’est la fourchette à la bouche : un signe de reconnaissance ! Pour preuve, l’Italien gratine ses macaronis, l’Anglais surcuit son rosbeef, l’Espagnol tartine ses tapas, le Polonais bisonne sa vodka, le Belge se fend la frite… Le couscous, quant à lui, est fierté nationale pour tout Maghrébin qui se respecte. Qu’il soit mouton, poulet ou poisson ! Sauf que depuis quelques années, sondage à la clef, il est devenu le plat préféré des Français.

C’est pourquoi Nasreddine, titulaire d’une maîtrise en céréales et d’un master en cuisson vapeur de semoule, s’improvise conférencier pour le bonheur des Gaulois : en tenue traditionnelle et fez rouge sur la tête, il s’évertue à leur enseigner Comment réussir un bon petit couscous, cette spécialité d’origine berbère. Précisant par  exemple que, disposée entre poulet et mouton, « la merguez est une invention des juifs d’Algérie, elle symbolise les peurs ancestrales des circoncisions ratées »… Chacun le sait aussi, la tchatche, le bagout, la parlouze ne sont pas spécificités marseillaises. Comme tout authentique méditerranéen, Nasreddine maîtrise l’art de la parole. Dont il va user et abuser, de digressions en digressions, pour le plus grand bonheur de son  auditoire ! Créé en 2008 sur la scène de Châteauvallon, au lendemain d’un combat épique contre la municipalité FN de Toulon, le texte de l’humoriste algérien Fellag n’a rien perdu de sa verve et de son humour caustique.

Au fil du temps, « le couscous ne serait-il donc pas devenu un concret signe d’affection des autochtones envers les maghrébins ? », s’interroge Nasreddine, le porte-parole de Fellag. Déroulant et détournant alors, sous couvert de métaphore culinaire et dans un grand éclat de rire, tous les clichés et poncifs qui lient depuis des générations « français de souche et souches françaises d’origine maghrébine », raillant et brocardant sans vergogne les uns comme les  autres : la « pigeot » du voisin, l’épicier du coin, le beauf pas très malin, les discours républicains…Un regard décalé sur l’histoire mouvementée de l’immigration comme de l’intégration, entre deux blagues parfois un peu usées, une leçon de « vivre ensemble » rafraîchissante, sans poncifs ni langue de bois.

Un théâtre de tréteaux joliment agrémenté de l’oud  du musicien Taha Alami, dans une mise en scène guillerette de Michel Didym. Avec un Bruno Ricci, le Rital d’origine, confondant de naturel devant son plat de semoule. Comme tout droit sorti de son « Djurdjurassique bled » ! Yonnel Liégeois

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Le Lavoir sauvé des eaux !

Le mardi 21 juillet, la Ville de Paris annonce qu’elle préempte le Lavoir moderne parisien. Un ancien lavoir décrit par Zola et aujourd’hui théâtre pour la jeune création, dans le quartier de la Goutte d’Or (18e arrondissement). Un article de notre confrère Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb, que Chantiers de culture se réjouit de publier.

 

La ville de Paris, le 21 juillet, a préempté l’immeuble de la Rué Léon dans le quartier de la Goutte d’or qui abrite le théâtre. Il avait été mis en vente pendant le confinement par son propriétaire, une holding luxembourgeoise. Le Lavoir Moderne Parisien, lieu de création dirigé par Julien Favart, va pourvoir ainsi poursuivre son travail de dénicheurs de talents.

La municipalité dirigée par Anne Hidalgo « s’engage pleinement aux côtés des acteurs culturels pour sauvegarder ce bâtiment historique et maintenir son ambition culturelle», selon le communiqué de la Ville de Paris, « elle proposera un projet ambitieux pour ce lieu devenu mythique de par les combats qui y sont rattachés». Une initiative portée par Christophe Girard, alors adjoint à la culture, Ian Brossat, adjoint au logement et Eric Lejoindre, maire PS du 18e. Décrit par Émile Zola dans son roman l’Assommoir, le mythique lavoir de la rue Léon, construit en 1870, fut exploité jusqu’en 1953. « La préemption permettra de sauvegarder ce bâtiment représentatif de l’architecture faubourienne. (…) Elle permettra également la réalisation à cette adresse de logements» en plus de la partie artistique, annonce la mairie.

Cet hiver, juste avant le confinement, Etienne A, la pièce de Florian Pâque et Nicolas Schmitt créée au Lavoir Moderne Parisien a créé le buzz, à tel point que la pièce est reprise dans le privé au Théâtre La Scala. C’est aussi dans ce théâtre que Lisa Guez a créé Les femmes de Barbe-Bleue qui a remporté depuis le prix Impatience 2019 et qui devait être programmé cet été au 73e Festival d’Avignon. Le Lavoir Moderne Parisien sert à cela : permettre à de jeunes compagnies de montrer leur spectacle. C’est une source créatrice.

Devenu théâtre en 1986, le LMP reste à ce jour l’unique théâtre du quartier de la Goutte d’Or. Il est géré par l’association Graines de soleil qui fonctionne avec deux salariés permanents et des intermittents, qui vont pouvoir souffler ! Tout comme son directeur, Julien Favart : il va pouvoir continuer « à dénicher des pépites », même s’il sait qu’il va falloir encore « se battre pour faire vivre l’équipe et convaincre tous les subventionneurs de la structure ».

La préemption du bâtiment par la ville de Paris est un premier pas. « Ce théâtre est un symbole de la lutte pour l’indépendance de la culture. Nous ouvrons aujourd’hui une nouvelle page, ambitieuse et sereine, de son histoire » écrivait sur son compte twitter Christophe Girard, l’ex-adjoint d’Anne Hidalgo. Le bâtiment sera rénové par un bailleur social qui en deviendra le propriétaire. La direction du LMP et la Ville de Paris doivent désormais se revoir pour évoquer le fonctionnement de l’association. Stéphane Capron

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Pascal Dessaint, la plume verte

Installé à Toulouse, l’écrivain naturaliste n’en oublie pas pour autant ses racines dunkerquoises. Dans L’horizon qui nous manque, l’auteur de « roman noir à tendance verte » trace le portrait d’individus et d’un monde laissés pour compte.

 

Jean-Philippe Joseph – Votre vingtième livre, paru chez Rivages, mêle un peu plus étroitement les thèmes environnemental et social…

Pascal Dessaint – Oui, il s’inscrit dans la suite du Chemin s’arrêtera là publié en 2015, qui traitait de la casse industrielle, des saccages de la mondialisation libérale, de tous ces gens jetés comme des malpropres une fois les usines fermées. J’ai grandi à Dunkerque dans une famille ouvrière. J’ai assisté à l’arrêt des Ateliers et Chantiers de France, à la fin des dockers… La fermeture des mines a ajouté au désarroi social. Ça me tourmente encore aujourd’hui, même si je vis depuis plus de vingt ans à Toulouse.

J-P.J. – Le lieu où se situe L’horizon qui nous manque existe-t-il vraiment ?

P.D. – Bien sûr, il s’agit d’une zone improbable, entre Grand-Fort-Philippe et Calais. Qui garde les traces des tragédies passées, celles de la Seconde guerre mondiale en particulier, et présentes, la crise des migrants. Là-bas, on trouve aussi les chasseurs parmi les plus détestables du pays, coupables de plusieurs massacres de phoques. Le livre s’est nourri de tout çà, de l’actualité et des faits divers. Il y a vraiment de quoi être consterné par la bassesse humaine, non ?

J-P.J. – Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?

P.D. – Comme un écrivain responsable, oui. Je porte un regard critique sur les choses, dans la tradition d’un Jean-Patrick Manchette, Didier Daenincks, Thierry Jonquet. Ils ont la fantaisie de l’auteur, mais aussi la volonté de montrer les désordres du monde. Je suis un auteur de roman noir, mais à tendance verte ! Les problématiques liées à l’environnement sont au cœur de mon travail. Sachant que je ne place pas l’homme en dehors de la nature. La liste des espèces qui s’éteignent n’en finit plus de s’allonger. La planète peut se passer de nous et elle se passera de nous un jour, j’en suis persuadé. Mais qui nettoiera toutes les merdes qu’on aura laissées ? [Il sourit]

J-P.J. – La conscience des enjeux environnementaux semble progresser dans la population et chez les politiques. Le pensez-vous aussi ?

P.D. – On n’est pas loin d’un point de bascule entre un monde où le meilleur est encore possible et un monde qui ressemblerait à quelque chose comme Mad Max. Le problème de l’écologie politique est qu’elle est trop souvent exprimée à travers des personnalités assez pénibles comme Jean-Vincent Placé ou François de Rugy qui ont démobilisé beaucoup de gens. Je peux d’autant moins avoir l’esprit partisan que j’ai foncièrement l’âme d’un militant de base. Je suis dans une action de défense du vivant, de la biodiversité. Je crois à la beauté. En révélant la beauté, on amène les gens à respecter l’environnement.

J-P.J. – Comment est née votre conscience écologique ?

P.D. – Enfant, j’ai eu la chance de rencontrer un ornithologue qui m’a permis d’assister aux plus belles scènes de nature qui soient en milieu hostile, des usines classées Seveso. C’était au début des années 1970, assez violentes sur le plan écologique. On se souciait peu des conséquences pour la Terre de la pollution industrielle. Tant qu’il y avait des usines et du travail, le reste, on s’en foutait. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus
Pascal Dessaint occupe une place à part dans le paysage du roman noir. Sensible aux questions environnementales, il écrit principalement sur les rapports complexes qu’entretient l’homme avec la nature. Il publie son premier livre chez Rivages en 1995, La vie n’est pas une punition. Suivront, chez le même éditeur, Loin des humains (inspiré d’AZF), Tu ne verras plus ou encore Les derniers jours d’un homme, qui revient sur le drame de Metaleurop.

Récemment paru, Vers la beauté, toujours ! L’auteur nous partage ses souvenirs de marches dans les Pyrénées. De la balade hors des sentiers battus jusqu’au périple en montagne… « Observateur malicieux, il partage, non sans humour, sa philosophie à la fois hédoniste et contemplative de la randonnée, ses rencontres inattendues au détour du chemin et son émerveillement devant une nature toujours belle et parfois rebelle ».

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Valletti, le rire et l’injure en Avignon

Un cycle de lectures a suppléé l’absence forcée du Festival d’Avignon. Qui s’achevait le jeudi 23 juillet avec deux pièces de Toutaristophane, auquel Serge Valletti s’est attelé durant des années. Six volumes à découvrir aux éditions de l’Atalante.

 

C’était jeudi dernier, dans le cloître du Palais des papes, la soirée de clôture du cycle de lectures intitulé « Le souffle d’Avignon » ouvert le 16 juillet. Une initiative lancée par Les Scènes d’Avignon, le groupement de cinq théâtres permanents et conventionnés de la ville : le théâtre du Balcon, celui des Carmes, du Chêne Noir, du Chien qui fume et le théâtre des Halles qui proposaient la découverte de divers textes d’auteurs contemporains.

Au cœur de la ville inanimée, belle endormie, passé la Cour d’honneur sans gradins, rendue à sa nudité initiale, on débouche en plein air sur un vaste demi-cercle de sièges prudemment espacés devant une scène en longueur. Puis il faut descendre quelques marches pour assister sur des fauteuils rouges, toutes distances gardées, à la réjouissante lecture, dirigée par Nadjette Boughalem, d’extraits de Las Piaffas, pièce que Serge Valletti, natif de Marseille, désormais citoyen d’Avignon, a composée d’après les Oiseaux d’Aristophane (né vers 450 avant J.-C.). Platon a pu dire que « les Muses, en cherchant un temple qui ne disparut jamais, trouvèrent l’âme d’Aristophane ». Serge Valletti a passé des années sur son Toutaristophane. Travail de Romain !

Las Piaffas donc. Grands sifflets très drôles, Mourad Boulhali et Omar Dhamane figurent les deux citoyens d’Athènes, las de payer des impôts, qui passent par les nuages pour fonder une cité idéale au royaume des créatures à plumes, lesquelles (Hadria Cheraga, Boris San-­Miguel, Véronique Couder, Ayse Baska, Djalem Assia, issus d’une troupe d’amateurs), toutes en noir, en postures de volatiles divers avec les cris qui vont avec, forment un chœur strident escorté par le musicien Denis Brailleur. Belle et bonne mise en jambe.

C’est le tour des Marseillais. Serge Valletti l’a tirée des Cavaliers. Voilà une grosse satire sur les mécontentements rassis des classes moyennes du bord de mer, en butte au clientélisme, aux pots-de-vin, à la prévarication, aux combines juteuses (Talleyrand, un expert, les nommait « douceurs diplomatiques »). Cela se donne autour d’un brelan d’as constitué par Philippe Caubère dans le rôle d’Artus Tartagueule, marchand ambulant de pieds-paquets, concurrent putatif de Rastaquouère (Bruno Raffaelli), intendant véreux de Madame Marseille, vivante allégorie dont la partition est livrée avec une grâce aiguë par Ariane Ascaride. Marius (Serge Barbuscia) et Olive (Laurent Montel) ouvrent le bal des invectives contre Rastaquouère, que Raffaelli dessine en formidable matamore débraillé qui va se livrer, avec Caubère, à une lutte homérique truffée de bravades poivrées, dans un concours d’imprécations tordantes avec l’accent, qui fait tout le sel d’une entreprise verbale sans peur et sans reproche, dont la vis comica infaillible peut faire chavirer les délicats à la bouche en cul-de-poule. Le Marseillais en moi est comblé. Et pas tout seul !

C’est d’une invention raffinée dans l’injure, le mot cru, la malédiction grandiose. Coluche, personnage aristophanesque, ne disait-il pas : « Toujours grossier, jamais vulgaire » ? Tiens, j’en connais une, qui me revient depuis l’école : « Qu’il te vienne la gale, les bras trop courts et le trou du cul plein d’abeilles ! » Tout est de cette verve dans la lecture guidée par l’auteur, à laquelle ont participé Charlotte Adrien, Gilbert Barba, Jean-Marie Cornille, Vanina Delannoy, Anthéa Sogno et la jeune Théodora Sogno-Caubère. Jean-Pierre Léonardini

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Léonora Miano, hommage à tonton Manu

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Léonora Miano. Née au Cameroun, partageant sa vie entre le Togo et la France, l’écrivaine rend un dernier hommage à Manu Dibango. Le musicien qui fit briller les lumières d’Afrique dans le monde entier.

À lire, commander ou télécharger : Léonora Miano est née en 1973 à Douala, au Cameroun. Ses œuvres majeures : une trilogie consacrée à l’Afrique, dont Contours du jour qui vient (Plon, prix Goncourt des Lycéens 2006). La Saison de l’ombre (Grasset, prix Femina 2013) et Rouge impératrice (Grasset, 2019).

  

Lomé, Togo

Tonton Manu,

C’est ainsi que je t’appelais. D’ailleurs, même si nous ne nous fréquentions pas, c’est ce que tu étais. Mon premier souvenir de toi me ramène à ma toute petite enfance. Mes parents reçoivent, dans notre maison du quartier Kumasi à Douala, un type à l’allure impressionnante. Un géant au crâne rasé et à la voix grave, dont le rire fait trembler la terre.

Quand tu seras parti, papa me tendra un 45 tours avec toi sur la pochette. Tu étais déjà si célèbre que l’on t’avait requis pour promouvoir un des nouveaux modèles de la marque Toyota. Cette chanson promotionnelle fut gravée sur un disque. Le Cameroun dansa au son de La Toyota Corolla est fantastique, exactement comme s’il s’était agi de n’importe lequel de tes tubes. Tu avais mis, dans ce morceau, la même exigence, la même créativité, la même chaleur, que dans tout ce que tu nous as offert.

Au fil des années, ton nom devint celui d’une divinité de la musique. Arrivant à Paris, les musiciens africains, de toutes origines, se mirent à ta recherche. Te côtoyer. Apprendre auprès de toi. Beaucoup devinrent des vedettes parce qu’ils avaient joué avec toi. Et l’Afrique abolit ta nationalité. Tu venais du Cameroun, mais tu étais à tous, et tu offrais le monde. Sans lever le poing ni faire de grands discours. Simplement en mêlant les musiques, en présentant tes orchestres dont les visages avaient toutes les couleurs. Tes choristes, d’où qu’elles viennent, apprirent à prononcer les mots du douala, cette langue à laquelle tu ne renonças pas. Ses rythmes, ses intonations, te donnaient cet accent unique. Dans toutes les langues, tu parlais celle-là.

Pourtant, quand tu souhaitas retrouver ton pays, lui apporter ta lumière, on voulut l’éteindre. Le public fut au rendez-vous, mais d’autres te mirent des bâtons dans les roues. Cette période prit des allures de film noir avec, au générique, toutes les crapules imaginables. Il fallut plier bagage, renoncer. La France sut t’accueillir à nouveau, te célébrer et te chérir. Tu t’es éteint en France, après soixante années d’une carrière incomparable.

Soixante ans à faire vibrer ton saxophone sur les scènes du monde. Tu as toujours été là, présence africaine lumineuse. Un jour, tu rejoindrais les étoiles, mais nous te souhaitions un voyage paisible. Nous n’attendions pas que ce virus te tue et dérobe nos adieux : frontières closes, rassemblements interdits, impossible de te rendre l’hommage mérité. Nous devions venir, et nous serions venus. Des quatre coins du monde. On se serait fait beaux. On aurait eu du style. On aurait dansé pour chasser le chagrin, t’ouvrir le passage vers l’autre vie. Il y a une danse pour cela, qui fait couler les larmes et apaise en même temps. Tu aimais que l’on danse.

Alors, on danse. Et on te remercie. Bon voyage, tonton Manu.

Léonora Miano

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Choi Kyu-sok, la Corée en bulles

Signée de Choi Kyu-sok, la BD Intraitable raconte la résistance d’une poignée de salariés coréens contre un puissant groupe français installé dans leur pays. De la réalité à la fiction, la lutte en bulles.

 

Au tournant des années 2000, le géant Carrefour tente de renforcer son positionnement en Asie. La Corée du Sud, qui reste fermée aux entreprises étrangères, représente un secteur stratégique pour l’enseigne. Afin de s’affirmer face à  la concurrence et accroître ses marges, elle décide de faire évoluer sa politique sociale : consigne est passée aux directeurs de magasins de se débarrasser de leurs personnels existants pour les remplacer par une armée d’intérimaires. Quitte à employer la manière forte et à s’asseoir sur le droit…

Éminent auteur de bande dessinée coréenne, Choi Kyu-sok tire avec la série Intraitable une fiction sociale haletante sur la tentative ratée de Carrefour de s’implanter dans son pays. Ce deuxième tome met en avant une poignée d’hommes qui vont s’opposer au management par la peur en créant un syndicat d’entreprise. Et réussir à gripper la machine à broyer les salariés. Au sein de cette entreprise rebaptisée « Fourmi », si tous les personnages sont fictifs, le récit s’appuie sur l’expérience des salariés. « L’auteur s’est beaucoup immergé dans les faits qu’il a romancés pour se protéger. Il a choisi un conflit qui s’est cristallisé sur les questions de management et qui dépasse le cadre local », commente l’éditeur Nicolas Finet, dont la maison a déjà  publié un certain nombre d’ouvrages d’enquête sur le pouvoir des multinationales (De quoi Total est-il la somme ?, en 2017).

Dans cette série, la BD met habilement en scène la mécanique de l’entreprise qui s’appuie sur son encadrement pour désolidariser les personnels de son enseigne : tentatives de soudoiement et d’intimidations, chantage affectif afin d’obliger les cadres à rendre la vie des salariés impossible et à les pousser à la démission. Un grain de sel va pourtant se glisser dans les rouages à la faveur d’une rencontre entre Gu Go-shin, un militant à la tête d’une petite agence en conseil aux travailleurs, et un jeune cadre aux convictions chevillées au corps. Un syndicat d’entreprise se monte à la stupéfaction des dirigeants. Il s’agit dès lors pour ces derniers d’user de tous les moyens pour tenter de briser la volonté des plus courageux et empêcher les personnels de rejoindre la jeune organisation. L’auteur rend compte avec brio des brimades entre les rayonnages, de la séparation sociale entre cadres et employés, des dilemmes moraux qui traversent les personnages.

Entre crainte d’être manipulé et peur de s’engager. certains choisiront de sortir du rang, au risque de tout perdre. Un pari gagnant ? La suite, attendue pour la rentrée (tome 3, à paraître le 17/09), le dira certainement. Cyrielle Blaire

Une « intraitable » chronique sociale

« Remarquable de maîtrise et de brio, Choi Kyu-sok continue de dépeindre avec finesse les rouages du système propre aux grandes entreprises et de brosser un portrait complexe et nuancé de la société coréenne contemporaine. Dans le second volume, il met en lumière, plus particulièrement, le rôle essentiel du syndicalisme coréen. La Corée est un pays avec une longue histoire d’action syndicale. Intraitable est une chronique sociale avec des résonances universelles ». Nicolas Finet, éditeur à Rue de l’échiquier

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Génolhac, la guerre des palettes

Dans les rues de Génolhac (30), charmant petit village cévenol de quelques huit cents âmes, l’humour n’est plus de mise depuis que certains habitants ont décoré leurs demeures d’originales palettes. Pas au goût de la nouvelle municipalité qui ordonne leur enlèvement… Un nouveau Clochemerle !

 

Dûment approuvé lors d’un conseil municipal tenu à huis-clos pour cause de confinement, l’arrêté est catégorique : propriétaires et locataires qui avaient trouvé bon de poser ces petits bouts de bois aux couleurs de leurs espoirs et de leurs imaginaires étaient priés de procéder à leur enlèvement avant le 1er juillet ! Sous peine d’amende… Une urgence absolue, semble-t-il, au regard du caractère pittoresque du village et du préjudice que pourraient causer ces modestes œuvres d’art. On pense aussitôt à  ce roman satirique devenu un classique de la littérature, le fameux  Clochemerle publié en 1934 sous la plume de Gabriel Chevalier, où une pissotière déchaînait les passions. Cela prêterait donc à rire.

Palette, ô ma palette !

La diligence mise à « régler le compte » de ces innocentes palettes étonne et inquiète. En effet, le petit village cévenol, sis au pied du mont Lozère, n’est pas épargné par les difficultés que traverse la population française. Après deux mois de confinement sans pouvoir travailler, les plus précaires de nos concitoyens sont dans la galère. Certains peinent à retrouver un emploi. Une partie des commerçants a dû fermer boutique ce printemps, mais beaucoup de charges n’ont pas été suspendues et la reprise est lente. Selon les plus récentes études, la France devrait détruire environ un million d’emploi d’ici à 2021. Combien dans les Cévennes ? Le confinement a aussi aggravé l’isolement des personnes seules, nombreuses dans les villages. Subsistent de profondes séquelles, qui ne semblent pas avoir ému les nouveaux élus ni alimenté leurs premières réflexions.

Une « grande affaire », donc, que ces jardinières colorées et palettes poétiques ! Quels motifs ont présidé à la décision d’enlèvement de ces objets décoratifs ? Sur les réseaux sociaux, « l’affaire » a fait tache d’huile, un élu s’est donc fendu d’une réponse. Il avance la sécurité, en voie publique, pour les jardinières suspendues (l’arrêté qui demande l’enlèvement fait exception des jardinières et des pots de fleurs). Il évoque ensuite le projet de classement du village à caractère médiéval que ces objets risquent de contrecarrer aux yeux des autorités. À la lecture, l’arrêté avance aussi d’autres considérants. Dont « l’effet sur le voisinage, les sites, les paysages », « les modifications de façades soumises à autorisation » … Une précision d’abord, le village n’est pas classé et il ne risque guère de le devenir, car il ne dispose point de monument foncièrement remarquable. Quant au Plan local d’urbanisme (PLU), il recommande simplement de veiller à respecter « l’harmonie » du lieu. Pas harmonieuses, les jardinières ? Qui décide de l’harmonie ? Enfin, l’arrêté fait mention « des modifications de façades soumises à autorisation » : les jardinières n’en font pas partie, à notre connaissance (ce serait nouveau).

Un arrêté contesté.

Les propriétaires et locataires concernés ont donc décidé de contester l’arrêté. Leur recours gracieux auprès du maire est resté sans réponse officielle ; une contestation hiérarchique a été adressée au Préfet du Gard… Comme le temps pressait et que la date butoir approchait, les citoyens ont procédé à leur enlèvement, mardi 30 juin.  La mort dans l’âme. Sous les regards étonnés des villageois et des visiteurs. L’occasion pour Pierre Buchberger, par qui la première palette est arrivée, d’expliquer la démarche. Cet ancien agriculteur bio, un précurseur en la matière dans les Cévennes, a pris sa retraite à Génolhac après avoir cédé l’exploitation à son fils. Depuis, il multiplie ses engagements en faveur de la permaculture, des circuits courts, du recyclage en tout genre… Les palettes entraient dans ce cadre : des jardinières recyclées constituant un refuge à la flore locale. « Ce sont les habitants qui ont choisi les maximes humoristiques, poétiques ou philosophiques qui les ont ornées. Parfois avec leurs enfants, ce qui a donné lieu à des moments de création et de pédagogie en famille : On n’arrête pas un peuple qui danse ; nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas brûlées ; Pour éduquer un enfant, il faut tout un village… Même le sous-préfet, en visite dans notre village, avait apprécié à titre personnel ces petites manifestations d’inventivité populaire et avait souhaité qu’on lui en confectionne une portant une phrase de Saint-Exupéry ».

Indignée, Talie, une habitante de la Grand’rue, a décidé d’apposer le panneau « À vendre » sur sa façade à la place de la palette fleurie où s’inscrivait « Soyez réalistes, demandez l’impossible ». « C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je vais quitter ce village où je vis depuis plus de quarante ans », confie-t-elle. « Le petit souffle de vie qui semblait souffler sur Génolhac depuis quelques années, grâce à des initiatives solidaires, artistiques… risque fort d’être étouffé ». Depuis des années, Talie anime une friperie, lieu d’échange et de rencontre très prisé des habitants comme des touristes.

Lui aussi choqué par l’arrêté du maire, Hervé Valat de Chapelin, ami des arts et de la culture, a ouvert sa propriété au cœur du village pour qu’on y dépose, visibles depuis la rue, les palettes proscrites. Un autre artiste, Olivier Calderon, propose d’y organiser une initiative marquante où plasticiens et citoyens viendraient réaliser des œuvres à partir de palettes : il ne reste plus qu’à décider d’une date !

Pourquoi tant de haine ?

Parmi les habitants, l’incompréhension domine. Pourquoi cet acharnement ? Apparemment, il ne date pas d’hier. D’aucuns se souviennent que les élus du précédent conseil municipal avaient reçu d’un ancien collègue, l’actuel maire aujourd’hui, un courriel accusateur. C’était l’an dernier. Le message se félicitait de plantations réalisées en pied de façade. Mais il raillait aussitôt « une nouvelle variété » de plantes qui venait d’éclore : « le palettier ». « Je ne connaissais pas cette plante mais on en voit de plus en plus sur les façades. Quelle est cette espèce colorée sans goût, avec des expressions ineptes autant les unes que les autres ? Que dire (…) de cette plante peinte aux couleurs de la Roumanie, avec les inscriptions Liberté-Égalité-Fraternité », ironisait-il… Le courriel concluait : « Je pense, Mesdames et Messieurs les élus, qu’il faudrait réagir et ne pas laisser faire n’importe quoi, avant d’être la risée de l’arrondissement ».

On comprend mieux pourquoi le dialogue, toujours préférable aux oukases d’où qu’ils viennent, soit aujourd’hui dans l’impasse. Quel avenir pour la démocratie locale ? Décidément, à Génolhac comme ailleurs, le monde d’après ne s’annonce pas mieux que celui d’avant : quand le pire s’améliore, il empire encore… Mieux vaut en rire, n’est-ce pas, monsieur le Maire ! Marie-Claire Lamoure

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Culture, le flou d’un plan de relance

Vague et sans ambition pour l’avenir, le « plan culture » d’Emmanuel Macron inquiète autant les intermittents du spectacle que le silence qui l’a précédé. Comme d’autres salariés et privés d’emploi, ils refusent d’être précarisés. État des lieux

 

Qu’auraient été nos jours confinés en l’absence des artistes ? Sans l’Orchestre de Radio France « à la maison », le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visioconférence ou bien encore les très virales Goguettes… Et sans France.tv qui a renoué pour l’occasion avec la culture : documentaires, théâtre, cinéma… Las ! Pendant tout ce temps, les tournages étaient à l’arrêt, les salles de répétition et de spectacle fermées, les festivals annulés, des projets abandonnés… En raison du risque sanitaire, le spectacle fut l’un des premiers secteurs mis à l’arrêt, il comptera parmi les derniers à retrouver des conditions d’activité normales. D’où l’inquiétude à propos de la reprise puisque – et c’est une lapalissade –, afin de créer, tout artiste doit pouvoir vivre.

Depuis que les salles furent contraintes de fermer leurs portes début mars, les syndicats, en particulier la CGT spectacle, n’ont cessé d’alerter sur la situation précaire des auteurs et des intermittents, des techniciens et des artistes. Outre la tenue régulière de manifestations, ils ont contribué à la signature d’une pétition par plus de 200 000 personnes, ils ont participé à l’écriture de « propositions pour la continuité des droits à l’assurance-chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle ». Celles-ci ont été transmises à l’Élysée, faute de réponse du ministère de la Culture. Ajoutant leurs voix à celle de la CGT, des collectifs ont été créés, des tribunes publiées, la colère du comédien Samuel Churin – une figure historique de la lutte des intermittents – diffusée sur YouTube… Mais, tel qu’en lui-même, Emmanuel Macron, président de la République, ne sortira du bois que lorsque les stars s’en mêleront.

Droits sociaux incertains pour la reprise

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends. L’État continuera de les accompagner, protégera les plus fragiles, soutiendra la création», twitte le chef de l’État le 2 mai suite à la tribune publiée dans Le Monde signée par près de trois cents personnalités : Jeanne Balibar et Catherine Deneuve, Jean Dujardin et Omar Sy… : « Comment feront les intermittents pour pouvoir continuer à acheter à manger après la prolongation [de la durée des droits à l’allocation chômage jusqu’au 30 juin 2020, ndlr] qui a été décidée ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce système ? » Dédaignant une fois de plus la place des syndicats, Emmanuel Macron s’entretient le 6 mai avec douze artistes avant de dévoiler son « plan pour la culture ». Il annonce que les droits des intermittents du spectacle seront « prolongés d’une année » au-delà des six mois où leur activité aura été « impossible ou très dégradée », soit jusqu’à fin août 2021.

Ce qui introduit incertitudes et oublis : vu le contexte, peu d’intermittents parviendront à travailler les 507 heures requises sur douze mois pour obtenir l’assurance-chômage (ARE). D’où la revendication CGT d’un report d’un an de toutes les dates anniversaires qui interviendraient avant la date butoir du 31 août 2021. Par exemple, quelqu’un qui a ses droits à l’assurance-chômage ouverts jusqu’en janvier 2021 pourrait les voir prolonger jusqu’en janvier 2022. Si le projet de texte élaboré début juin par le gouvernement semble répondre à cette demande, il oublie encore du monde : les femmes de retour de congé maternité, les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence, ceux qui sont en rupture de droits… « Je redoute qu’il ne leur soit proposé qu’une indemnité forfaitaire de 1000 euros », s’inquiète Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, « c’est le cas pour les auteurs, une aumône ! ».

Du chômage et des luttes

Dès le mois de mars, le syndicat a bataillé pour que les intermittents bénéficient de l’activité partielle comme leurs collègues permanents. De grandes entreprises privées, tel Disney, ont ainsi fini par s’y résoudre quand, en dépit de la demande du gouvernement, des institutions subventionnées comme l’Opéra de Bordeaux ont refusé. « De toute façon, même si on obtient des avancées sur l’assurance-chômage pour les intermittents », précise le syndicaliste, « dans les métiers de la culture, des tas de gens ne sont pas à ce régime ». Ce sont les CDD et ils n’ont pas eu droit à l’activité partielle. « Nous mènerons des luttes pour que tous ceux qui devaient bosser sur les festivals en bénéficient », prévient-il.

La mise à l’arrêt du spectacle impacte aussi les activités connexes. « Comment feront tous ceux dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu : travailleurs engagés en extra (restauration, hôtellerie, nettoyage, commerce), tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ? », interrogeait aussi la tribune des personnalités. En cas de maintien de la « réforme » de l’assurance-chômage, le durcissement des règles d’indemnisation les mènera au RSA. Alors, en amont des discussions avec le ministère du Travail, la CGT « fait monter la pression ». Fédérations du commerce et du spectacle, union des syndicats de l’intérim, comité des privés d’emploi et précaires, à l’instar de divers collectifs, dont celui des saisonniers CGT, ont multiplié les initiatives, telle la pétition pour l’abandon de la réforme ou l’organisation de manifestations inopinées…

Relance… Quelle relance ?

Les intermittents du spectacle sont au croisement de deux sujets, l’assurance-chômage avec leur régime spécifique et la culture puisqu’ils la font vivre au quotidien. Selon le site du ministère, le secteur contribue pour 2,2% au PIB du pays. Pourtant, bien que celui-ci soit probablement sinistré pour longtemps, les annonces présidentielles concernant sa relance se révèlent pingres, vagues et sans ambitions. Les intermittents sont ainsi incités à mener des actions dans les écoles. « Une tartufferie ! », s’agace Denis Gravouil. « Les artistes et techniciens le font déjà, une augmentation de leurs interventions ne fera pas la maille en volume d’emplois ». Autre chose serait une politique sur le long terme visant à développer l’éducation artistique et culturelle avec des enseignants spécialisés.

Le cinéma va bénéficier d’un fonds d’indemnisation temporaire pour les séries et tournages annulés, le nouveau Centre national de la musique d’une dotation de 50 millions d’euros. Un grand programme de commandes publiques est aussi prévu pour les plasticiens, le spectacle vivant, les métiers d’art… sans précision quant à l’enveloppe allouée. « Du saupoudrage quand il faudrait des milliards, un budget triennal et une loi de programmation pour relancer le secteur », juge le syndicaliste. La crise sanitaire pourrait accentuer en effet le phénomène de concentration qui, depuis une dizaine d’années, mine la diversité du tissu culturel et l’emploi (Fimalac pour les Zénith, Live Nation pour la production de festivals, de concerts ou d’artistes…) en raison de l’amoindrissement des politiques publiques.

Autre point important : la mise à contribution des Google, Amazon et autres Netflix. « La transposition de la directive européenne sur les droits d’auteur s’impose comme une priorité », souligne Denis Gravouil. Ce serait une première avancée concrète : de la valeur créée par la diffusion des œuvres sur Internet, la directive en prévoit le partage avec les auteurs et les artistes. Christine Morel

Roselyne Bachelot, rue de Valois

La main sur le cœur, Roselyne Bachelot l’avait promis et juré sur toutes les ondes et les écrans : la politique, plus jamais ! La native de Nevers, ancienne ministre de la santé de Nicolas Sarkosy et fringante égérie des Grosses têtes, prend donc la direction de la « maudite » rue de Valois, comme la qualifie le quotidien Le Monde : depuis 1995, la douzième locataire du ministère de la Culture !

À l’annonce de sa nomination, la férue d’opéra et coqueluche des média confie qu’elle sera « la ministre des artistes et des territoires ». Une déclaration qui réjouira le chef du gouvernement, ajoutant vouloir « approfondir les liens avec les élus locaux, les acteurs économiques » et « décloisonner le public et le privé ». Des propos qui ont plu à Jean-Marc Dumontet, l’influent producteur et ami des époux Macron, propriétaire de six théâtres à Paris et en province ! « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… », déclarait Jean Vilar quelques décennies plus tôt, « le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Yonnel Liégeois

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Mona Ozouf, ode à la mémoire !

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Mona Ozouf. Philosophe et historienne, la spécialiste de la Révolution française explique comment l’évocation du passé parvient à éclairer le présent. Beauté et joie de la mémoire.

à lire, acheter ou télécharger : Mona Ozouf a publié une trentaine de livres. Son Dictionnaire critique de la Révolution française, avec Francois Furet, Les mots des femmes et Composition française ont atteint un très vaste public. Son dernier ouvrage : L’autre George, à la rencontre de George Eliot (parution en poche Folio, fin septembre 2020).

 

Chers tous,

Ma boîte mail déborde. Pour aujourd’hui, ce sera donc, pardonnez -moi, une réponse collective : chacun reconnaîtra son bien.

En temps ordinaire, vous et moi tissons la toile de nos jours avec trois fils : présent, passé, futur. Mais celui-ci brusquement nous manque. L’an dernier, à pareille époque, par ce beau temps miraculeux, vous m’auriez demandé : quels projets pour juillet, pour août ? Où çà, et avec qui ? Questions devenues oiseuses : y aura-t-il seulement un été ?

Puisque nul ne sait ce que demain nous réserve, vous vous ingéniez à meubler l’aujourd’hui avec les images des jardins où vous avez trouvé refuge. De jour en jour ma collection s’enrichit, le muguet de Catherine, la glycine d’Anne-Marie, les pensées de Sylvie, le lilas blanc de Natacha. Toutes des femmes, lectrices de Colette, filles de Sido : pas un homme ne songe à donner des nouvelles de son cactus rose. Une exception, mon fils, avec son bouquet champêtre échevelé.

Mais soyons équitables, car vous, mes vieux copains, n’êtes pas en reste de cadeaux : la visite quotidienne de Dominique, qui lit et dit si bien la prose comme la poésie, et me promène de Hugo à Perec, de Stéphane Zweig à Jean-Claude Grunberg ; les vidéos pour réfléchir, pour rire, pour s’attendrir. Comme cet irrésistible envoi d’Olivier : un Abel bouclé de deux ans et demi feuillette Pour rendre la vie plus légère, pointe un doigt impérieux sur la page, et conte à sa manière l’histoire qu’elle recèle : à l’en croire, celle d’un dragon qui l’aurait avalé tout cru.

Vos courriers font sourire le présent. Mais c’est pourtant le passé qui vous submerge. Du temps vous est rendu, avec la tentation de lire à rebours la phrase de la vie. Toi, ma fille, qui as rouvert les vieux albums de photos de la famille. Vous, mes amis, qui me dites, contre vos attentes, préférer à la découverte de nouveaux livres les retrouvailles avec ceux que vous avez longuement fréquentés. Et vous, silhouettes qui resurgissez d’autrefois. Parfois de la haute enfance, sur fond d’une plage bretonne d’avant-guerre ; parfois des lointaines hypokhâgnes où j’ai enseigné : Françoise, qui aujourd’hui me confectionnez des masques ; Sylvie, qui m’avez raconté comment voyageait dans les familles la parole philosophique : vous pensiez avec Platon que nul n’est méchant volontairement. Votre père vous affirmait que les hommes à l’évidence veulent le mal, crois-en ma vieille expérience. Vous lui rétorquiez que Platon était aussi vieux que lui, et s’ensuivait une violente mais noble dispute.

Merci à tous pour cette brassée de souvenirs. Souvent déchirants quand ils parlent des jours heureux. Mais précieux pour vérifier ce que Rousseau disait de Saint-Preux : « Si vous lui ôtez la mémoire, il n’aura plus d’amour ».

Gardez bien la mémoire et l’amour, et faites attention à vous,

Mona Ozouf

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Christian Chavagneux et la dette publique

Docteur en économie et citoyen de Montreuil (93), Christian Chavagneux est éditorialiste au mensuel Alternatives économiques. Dans le bimensuel Le Montreuillois, il avance des pistes de réflexion autour de la dette publique. Au lendemain de la crise sanitaire.

 

Je vais vous donner un peu le vertige. Comme quand on regarde les étoiles et que l’on pense à notre petite place dans l’univers. C’est sympa les étoiles mais là, pardon, je vais vite revenir sur terre. Je suis un journaliste économique, et dans mon métier on aime bien les chiffres. Alors en voici un : à la fin 2019, avant même le début de la pandémie, la dette publique de notre pays s’élevait à 2380 milliards d’euros. Oui, des milliers de milliards. Pour vous donner un ordre d’idées, c’est à peu près l’équivalent de toute la richesse produite par la France en un an !

Et ce n’est pas fini. Vous vous doutez bien qu’avec tout ce qu’on dépense pour faire face à l’épidémie, le chiffre va encore grimper, au moins vers les 2900 milliards. Mais comment on va faire pour payer tout ça ? Je voulais en avoir le cœur net. Alors j’ai mené l’enquête. Et là, sidéré, je suis arrivé à cette conclusion. La réponse est : aucun problème !

C’EST GRATUIT !

Pas facile de se déplacer en ce moment. Mais il m’a fallu aller en Allemagne. Virtuellement, je vous rassure. Christine Lagarde, vous vous souvenez ? Notre ancienne ministre de l’Économie (sans commentaires…). Maintenant, elle est la patronne de la Banque centrale européenne (BCE), située à Francfort. Dans la jungle économique, les banques centrales sont des bêtes un peu particulières parce qu’elles ont un privilège incroyable : elles ont le droit de créer autant d’argent qu’elles veulent ! T’as besoin de 1000 € ? Si la BCE le décide, ton compte est crédité dans la seconde, comme ça. Bon, elle n’a jamais utilisé ce pouvoir pour distribuer de l’argent aux gens, faut pas rêver. Mais j’ai découvert qu’elle l’a fait pour financer la dette des pays européens. Juste avant la crise, elle finançait déjà 20% de notre dette en France. Et, dès le mois de mars, elle a dit qu’elle allait créer encore plus d’argent – 1000 milliards ! – pour le faire encore plus.

Et ça, ça nous facilite vraiment la vie. On dépense, on emprunte, la banque centrale nous donne l’argent, pas besoin de se demander si les fameux marchés financiers nous font confiance ou pas! En plus, les taux d’intérêt sont à zéro. Bref, si vous avez bien suivi, c’est de la dette gratuite et que l’on case comme on veut : c’est pas beau ça ? Enfin, gratuite, gratuite, vous pourriez me rétorquer qu’à un moment, il va bien falloir rembourser le capital ! Mon enquête m’a alors révélé un autre secret : pas besoin de rembourser, du tout. La banque centrale s’est engagée à financer la dette pendant très longtemps. Dès que l’on doit rembourser, elle nous reprête l’argent pour le faire. En résumé, pour une partie non négligeable de notre dette, on ne rembourse jamais et ça ne nous coûte rien. Ça va mieux, non ?

ET LE RESTE DE LA DETTE ?

Certes, j’entends déjà certains d’entre vous me dire : « OK, merci de votre optimisme, cher enquêteur, mais ce n’est qu’une partie de la dette. Le reste, il faudra vraiment le rembourser ! » Euhhh, même pas… Les banques, les compagnies d’assurances, les fonds de pension, etc., tous ceux qui acceptent de financer notre dette disposent depuis quelques années d’un paquet d’argent comme ils n’en ont jamais eu. Et ils ont confiance dans la France et sa capacité à payer. Bref, quand arrive le moment où on doit rembourser, ils font comme la banque centrale, ils nous reprêtent le tout sans problème. En fait, on ne rembourse jamais, c’est ça, la clé ! Et comme en plus les taux d’intérêt sont à zéro, on a une sorte de dette à très long terme et gratuite… Ça détend, non ?

Quand j’ai raconté tout ça à ma fille pour voir si elle comprenait quelque chose, elle m’a dit oui – en même temps, c’est ma fille ! – mais elle m’a tout de suite taclé : « C’est bien joli tout ça, mais ces gens qui nous prêtent, si un jour ils ne veulent plus le faire, t’as quand même intérêt à ce qu’elle ne soit pas trop forte, ta dette ! » Bien vu ma fille, bien vu. Compte tenu du fait qu’avec la pandémie on va dépenser encore plus et s’endetter encore plus, la seule solution pour s’en sortir pour maîtriser tout ça, ce serait… d’avoir davantage de recettes fiscales. Et là, je sens que tous les lecteurs et lectrices qui me trouvaient sympa jusque-là commencent à me regarder de travers : il veut augmenter les impôts ! Pas faux, mais rassurez-vous, pas ceux de tout le monde

QUI DEVRAIT PAYER UN PEU PLUS ?

La pandémie touche de nombreux secteurs de l’économie, on le voit dans notre vie quotidienne : plus de restos, de petits cafés, de cinémas (Méliès, je te le dis, tu me manques), de spectacles, etc. Mais d’autres bénéficient de la crise : les télécoms, l’informatique, les entreprises du numérique, etc. Est-ce qu’ils ne devraient pas contribuer à sauver les premiers ? Pendant les guerres, les États ont régulièrement donné la priorité à un accroissement des impôts sur les plus riches pour financer les conflits. Pendant que les pauvres sont au front, la conscription des plus fortunés prend la forme d’un impôt plus élevé. Quand les caissières, les transporteurs, les petits commerçants, les éboueurs, etc., sans même parler des personnels de santé, ont tenu leur place pour faire fonctionner l’économie, les plus riches devraient prendre leur part, non ? Et là, bien sûr, on tombe sur un problème très énervant – et il y a longtemps que, perso, il m’énerve, du coup j’ai écrit un livre dessus. Je suis comme ça moi, dès qu’un sujet m’énerve, il faut que j’écrive. Ce problème, c’est les paradis fiscaux. On estime que la France perd chaque année de 80 à 100 milliards de recettes du fait des comportements de parasites fiscaux des entreprises et des plus aisés. Une sacrée somme. Il faut maîtriser nos déficits ? Haro sur les tricheurs ! Voilà, amies et amis de Montreuil [et d’ailleurs, ndlr], j’espère que vous avez passé un bon moment avec cette enquête. Ok, je vous ai parlé de questions économiques et ce n’est pas toujours drôle. Mais reconnaissez-le, si ce n’est pas facile pour tout le monde d’être prisonnier du virus, je vous ai apporté une bonne nouvelle ! Pas de quoi… Christian Chavagneux

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Débatteur à l’émission « On n’arrête pas l’éco » sur France Inter et chroniqueur livres sur BFM Business, Christian Chavagneux a publié de nombreux ouvrages : Les dernières heures du libéralisme, la mort d’une idéologie (Perrin, 2007) ; L’économie politique internationale (Repères, La Découverte, nouvelle édition 2010) ; Une brève histoire des crises financières, des tulipes aux subprimes (La Découverte, 2011); avec le dessinateur James, Les aventuriers de la finance perdue (Casterman, 2016) ; avec Ronen Palan, Les paradis fiscaux (Repères, La Découverte, 4e édition, 2017) ; avec Marieke Louis, Le pouvoir des multinationales (PUF, 2018) et en 2020, Les plus belles histoires de l’escroquerie (Le Seuil).

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Florent Guéguen, l’aide aux plus démunis

Directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité, Florent Guéguen analyse la situation des sans-abri depuis le début de pandémie du coronavirus. Il craint une aggravation de la précarité chez les plus modestes.

 

Jean-Philippe Joseph – Votre fédération vient en aide aux plus démunis. Dans quelle situation se trouvent les sans-abri depuis le début de la pandémie ?

Florent Guéguen – C’est une population très vulnérable et exposée aux conséquences du virus. La raison essentielle tient à un état de santé fragile sous l’effet de maladies chroniques, d’addictions… S’ajoutent les conditions de vie dans les hébergements collectifs où les risques d’essor de l’épidémie sont importants. Les campements, bidonvilles et foyers de travailleurs migrants sont aussi des lieux sensibles, avec des problèmes d’accès à l’eau, de promiscuité, de suroccupation, un défaut d’aide alimentaire… Les risques ont été multipliés avec le confinement.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

F.G. – Un grand nombre d’accueils de jour a fermé. Ces services permettent de se laver, de laver ses affaires, de recueillir des informations sur les lieux ouverts, sur les points d’eau, parfois d’avoir à manger. Ils fonctionnent en grande partie avec des bénévoles. Or, au moment où les mesures de confinement ont été prises, beaucoup se sont retirés du fait de leur âge avancé ou parce que les locaux n’étaient plus adaptés à l’accueil du public. La première séquence du confinement a été très dure. L’aide directe aux sans-abri a diminué. Elle s’est reconstituée peu à peu grâce aux solidarités locales. Les réseaux associatifs ont pu se réorganiser, mutualiser leurs moyens, des services ont réouverts.

J.P.-J. – Dans quelles conditions travaillaient les salariés de ces structures ?

F.G. – L’État a donné la priorité aux soignants. C’est légitime, mais le matériel manquait aussi pour les structures sociales. À mi-avril, de nombreux centres d’hébergement fonctionnaient sans matériel de protection (masques, gel, gants, blouses…). Des salariés s’inquiétaient de leurs conditions de travail, mais le système a tenu grâce à leur dévouement. Les associations essaient de s’en sortir par le système D. C’est un point de dysfonctionnement et d’achoppement majeur avec les pouvoirs publics. Ça met tout le monde en difficulté : les hébergés, les bénévoles, les salariés, les associations employeuses qui ont une obligation de sécurité et de santé au travail.

J.P.-J. – A-t-on une idée du nombre de sans-abri malades du Covid-19 ?

F.G. – Début avril, le ministère du Logement parlait d’un millier de personnes hébergées. L’épidémie a vite progressé. À la demande des associations, l’exécutif a prolongé la trêve hivernale de deux mois, jusqu’au 31 mai. Cela a permis de maintenir les centres hivernaux et les dispositifs ouverts, et aussi de reculer la reprise des expulsions locatives. L’autre mesure positive fut la réquisition de 9000 chambres d’hôtels. Mais il aurait fallu en réquisitionner des dizaines de milliers pour confiner tout le monde. Dans ce contexte de crise sanitaire, l’hôtel est la meilleure solution si l’on veut éviter la propagation du coronavirus en milieux collectifs.

J.P.-J. – Que pensez-vous de l’ouverture de gymnases, comme à Paris ?

F.G. – Les gymnases posent deux problèmes. D’abord, la promiscuité. Certains gymnases accueillaient jusqu’à quatre-vingts personnes sur des lits de camp. C’est une sorte de négation du confinement. Ensuite, les gymnases offrent peu de sanitaires, et il n’y a en général que quelques douches… sachant que la vapeur d’eau est facteur de propagation. Cela dit, ils ont le mérite d’exister. À condition que les gens soient rapidement réorientés vers d’autres solutions, notamment les hôtels.

J.P.-J. – Quelles furent les difficultés des travailleurs sociaux pour faire appliquer les mesures d’hygiène et de confinement ?

F.G. – Parvenir à l’objectif d’un confinement de l’ensemble de la population à la rue est difficile. Il y a des personnes qui ne pouvaient pas demeurer enfermées, qui avaient besoin de se déplacer pour s’approvisionner en produits divers. Cela a amené les centres d’hébergement à assouplir leurs règles. Certains qui ne toléraient pas la consommation d’alcool dans leurs locaux ont fait des exceptions. D’autres achetaient même de l’alcool et des cigarettes pour que les personnes n’aient pas besoin de sortir. Le confinement a eu aussi des effets négatifs sur l’aide alimentaire. Des centres de distribution ont fermé, et faire la manche est devenu plus difficile, les passants ayant quasiment déserté les rues.

J.P.-J. – La création de 15 millions d’euros de chèques-services par le gouvernement fut donc une bonne idée…

F.G. – Oui, car ces chèques permettaient d’acheter de quoi manger, des produits pour les bébés, etc. Sauf que l’enveloppe est insuffisante et qu’il n’y a pas que les SDF. Il y a aussi les familles modestes qui bénéficient en temps normal de tarifs sociaux à la cantine. Ces dépenses alimentaires non prévues pèsent sur leur pouvoir d’achat.

J.P.-J. – L’aide d’urgence aux familles les plus démunies, annoncée par le gouvernement le 15 avril, répond-elle à la situation ?

F.G. – Le montant est décevant : 10 euros par personne bénéficiaire du RSA ou de l’allocation spécifique de solidarité (ASS), pour toute la période de confinement, soit deux mois, ça représente 2,0 euros par jour. C’est très faible. Et puis, que fait-on pour les 18-25 ans qui ne sont pas éligibles aux minima sociaux ? Pour les personnes âgées au minimum vieillesse, les bénéficiaires de l’allocation adulte handicapé ? Le plan de relance mis en place pour les entreprises est clair. Il se fait à coups de dizaines de milliards d’euros. On a beaucoup plus de mal à voir se dessiner le plan de soutien aux plus pauvres. Qui sont aussi ceux dont le pouvoir d’achat s’est le plus dégradé depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

En savoir plus

1995 : DEA en sciences politiques obtenu à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

2008 : Conseiller auprès du maire de Paris, en charge de la lutte contre l’exclusion et la protection de l’enfance.

2012 : Co-porte-parole du Collectif des associations unies pour une nouvelle politique du logement des personnes sans-abri et mal logées.

2012 : Nommé directeur général de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), qui réunit 850 associations de lutte contre l’exclusion.

2016 : La Fnars change de nom pour devenir la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), forte de 870 associations et organismes.

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Covid, regards rétrospectifs sur l’après !

Le covid-19 plonge la communauté humaine divisée en un désarroi  universel. Qui a des antécédents flagrants dans l’imaginaire… Penseurs, écrivains et cinéastes en ont déjà témoigné.

 

Depuis Ponce Pilate, on ne s’est jamais autant lavé les mains… À part ça, c’est à toute heure que l’effroi, distillé par d’intarissables canaux, s’insinue en chacun, où qu’il se trouve sur la planète infectée, le pire étant qu’on s’habitue aux annonces aléatoires les plus baroques, fussent-elles aussitôt démenties ou mises au conditionnel. En France, n’a-t-on pas entendu suggérer que le défilé du 14 juillet, vieux rite républicain mangé au mythe, pourrait ne pas être uniquement martial ? Après les armées de terre, de ciel et de mer, après la Légion au pas compté, les gendarmes, les pompiers et la police, serait enrôlée la cohorte des médecins, infirmiers, aides-soignants, suivis des éboueurs et des caissières de Carrefour, tous personnels qui sauvent l’honneur du pays au risque de leur vie au cœur du désastre. Ne pas oublier les fossoyeurs en fin de cortège ! Le covid-19 a déchiré l’espace-temps d’un coup de hachoir. Ci-gît dans les limbes la société d’avant. Ah ! Boire une bière au soleil à la terrasse d’un café en plaisantant avec les amis… Un monde vieux, masqué, sans avenir, sinon celui d’une surveillance généralisée, avec survol de drones mouchards et téléphones mobiles espions. Le Big Brother d’Orwell multiplié par cent. Une ère vide, d’un prosaïsme encore plus terrifiant, sans joie, dans des villes désertes la nuit sans âme qui vive. J’exagère ? A peine.

Rien ne rassure de ce que répandent les informations sur les écrans. Les médecins, consultables à merci dans les journaux télévisés, pas d’accord entre eux, font part de leurs doutes quant à l’essence inexplicable du virus. Un seul émerge, rendu au rang d’icône, le professeur Raoult de Marseille, dont le portrait géant a supplanté, sur un haut mur de la Corniche, face à la mer, l’effigie de Zinédine Zidane. À la Ciotat, on fabrique des bougies parfumées à l’image de Saint Raoult et dans « la vieille cité phocéenne » – comme dit la presse locale – on redécouvre l’industrie savonnière en produisant un « savant de Marseille » avec sa silhouette en relief. Sur les chaînes privées, les blouses blanches étatsuniennes sont plus que jamais de rigueur dans le style « amour et bistouri » (Greys’Anatomy, Urgences, The Resident). Au secours, docteur House ! Nous pouvons au moins, par skype, pratiquer par vidéo-consultation, face à notre toubib, l’anamnèse ; ce bien beau mot précieux signifiant l’autobiographie de nos antécédents médicaux de patients virtuels anxieux.

Les chercheurs cherchent mais n’ont encore rien trouvé. D’une puissance militaro-industrielle à l’autre, on se renvoie la balle toxique. La Chine ment-elle ? Dans ses campagnes, ne décèle-t-on pas une promiscuité coupable avec des animaux bizarres ? Le pangolin, tiens, dont, paraît-il, sont friands les ressortissants de « l’empire du Milieu » (l’expression remonte au XIXème siècle, lorsque les Anglais signèrent avec l’empereur Xianfeng le traité mettant fin aux guerres de l’opium). Certes, la Chine n’est plus un empire, en dépit du fait que son dirigeant suprême, Xi Ping, est élu à vie. Les Chinois goûtent la viande du pangolin en préservant ses écailles à des fins thérapeutiques traditionnelles, notamment pour un genre de Viagra archaïque. Le pangolin, braconné à outrance, serait près de l’extinction. Va-t-on la souhaiter ? On se rappelle soudain ce film de 1962, Mondo Cane (chien de monde), fabriqué par l’italien Gualtiero Jacopetti, lequel, en une suite de brefs documentaires, donnait à ricaner devant des pratiques culturelles exotiques censées aberrantes, sous l’effet d’un voyeurisme ethnocentriste délirant. Trump au front de taureau persiste dans le déni, supprime en éructant l’allocation des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé. Ses partisans, la bave aux lèvres, klaxonnent en faveur de la reprise du travail, quand les pauvres tombent par milliers. En Pologne, le parti calotin met à profit le virus pour prêcher l’arrêt immédiat de l’interruption de grossesse. En Inde, des populations de miséreux affamés se traînent dans des égouts à ciel ouvert en guettant leur fin massive inéluctable. On prévoit que la famine va toucher 250 millions d’êtres humains…

Et l’on scrute à satiété ces images où des espèces de scaphandriers, revêtus des pieds à la tête d’une armure de plastique, se penchent sur des corps en réanimation au bord de l’apnée éternelle. Un seul mot vient aussitôt à l’esprit : science-fiction, surtout qu’au moment où l’on en est de la pandémie, se pose avec acuité la question d’un futur immédiat, quand bien même nous n’en sommes qu’au début de la catastrophe annoncée. Nous voici donc sommés d’envisager sur le champ « le monde d’après ».

La science-fiction n’est-elle pas véritablement issue du XIXème siècle, dans l’élan né de l’idée de progrès, fût-ce au prix de l’exploitation infernale d’innombrables multitudes ouvrières – soit l’invention du prolétariat – accompagnée de l’expansion coloniale ? L’Allemand Leibniz (1646-1716), qui fut à la fois philosophe, mathématicien et philologue, avait auparavant décrété que « le temps présent est gros de l’avenir ». Hegel puis Marx s’en souvinrent. Au plus fort de l’ère scientiste, Jules Verne apparut comme l’incontestable messie populaire d’un avenir gros des plus surprenantes aventures. Quelques titres des Voyages extraordinaires de cet écrivain si prolifique suffisent à ranimer la flamme de son souvenir d’anticipateur émérite : Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre, Autour de la Lune, la Maison à vapeur, etc. On cite moins souvent son roman Sans dessus dessous, de 1889, six ans avant sa mort : il y met facétieusement en doute sa foi en les expériences imaginaires de techniques destinées à domestiquer la non-indifférente nature, dont on voit de nos jours qu’elle se rebelle avec violence. Il y va fort. Les membres de l’équipe internationale des artilleurs du Gun-Club de Baltimore, des mathématiciens, se sont mis en tête, à l’aide d’un canon monstrueux (la Grosse Bertha de 14-18 semblerait à côté une minable pétoire) d’expédier un méga-projectile destiné à redresser l’axe de rotation de la Terre, afin de le rendre perpendiculaire à l’écliptique, lequel, il faut le préciser, n’est autre que le grand cercle représentant la projection, sur la sphère céleste, de la trajectoire annuelle apparente du Soleil sur la Terre. Vaste programme, conçu dans le but de rendre possible l’extraction du charbon des zones arctiques. Une grossière erreur de calcul met fin à ce projet fou qui, par suite de l’aplatissement de la Terre aux pôles, aurait eu pour conséquences, entre autres menus inconvénients, d’assécher totalement l’Atlantique Nord et la Méditerranée, ainsi que d’élever l’archipel des Açores à la hauteur de l’Himalaya.

Entre l’utopie et la science-fiction, il est une sorte de cousinage maudit, lequel se résout dans la dystopie, qui a généralement trait, de nos jours, à la déshumanisation par la science. L’utopie – le mot vient du titre de l’ouvrage de l’érudit anglais Thomas More qui fut décapité en 1535 – tend à l’invention d’une société idéale où les hommes vivraient en harmonie suivant des lois justes, grâce à une organisation sociale dûment adaptée. On sait le rôle de l’utopie dans l’histoire des révolutions. Lénine, par exemple, qui disait « Il faut rêver », lisait la Cité du Soleil, du moine dominicain Tommaso Campanella (1568-1639), lequel prônait une république philosophique héritée de Platon, égalitaire, socialisante, où la polygamie obéirait à des critères astrologiques et où les sodomites marcheraient la tête en bas… Plus tard, Charles Fourier, en qui Marx et Engels virent une figure du « socialisme critico-utopique », théoricien de « l’attraction passionnée » (impulsion fournie par la nature avant toute réflexion) aura la faveur d’André Breton, qui composera son Ode à Charles Fourier. N’est-ce pas face aux échecs irrémédiables de la pensée utopique, mise en demeure devant la réalité brute de la cité politique à transformer, que s’engendre la dystopie ? Ils sont légion, ceux qui la pratiquent à l’heure du néo-libéralisme hégémonique, du transhumanisme agissant et autres joyeusetés. N’y a-t-il pas, notamment, Michel Houellebecq et Boualem Sansal, grand dénonciateur de la menace islamiste ?

Quant à la science-fiction proprement dite, en son « âge d’or » aux États-Unis, qui va de 1938 à 1949, riche d’auteurs devenus classiques (Ray Bradbury, Clifford D. Simak, A.E. Van Vogt, L. Sprague de Camp…) comme chez ses continuateurs, elle ne rayonne pas d’optimisme, car on ne peut transporter ailleurs, fût- ce sur une planète lointaine, que de l’humanité en état perpétuel de péché terrestre. Le film somptueux de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968, année utopique – le romancier et futurologue britannique Arthur C. Clarke a contribué au scénario – constitue sans conteste l’apogée littéral du genre. Dans le feu d’artifice d’effets spéciaux grandioses escortés par le poème symphonique aux accents tellement prophétiques d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, ce chef-d’œuvre cinématographique expose et épuise, en somme, tous les thèmes de rigueur : l’évolution de la technologie, l’intelligence artificielle, la perspective d‘une vie extra- terrestre. Passons, en glissant, sur le module du Space Opera, du type Star Wars, de George Lucas et sur Mad Max, western postapocalyptique de l’australien George Miller, prétextes à de juteuses franchises commerciales, quelles que puissent être leurs vertus spectaculaires. Le film de Kubrick, lui, constitue bel et bien une odyssée de l’espèce. À son début surgit une horde de singes anthropoïdes. Ils découvrent avec stupeur un monolithe noir tombé du ciel. Enigme compacte, sujette à pas mal d’interprétations. Allez savoir. A chacun sa vérité hypothétique. Pierre philosophale originelle ?, bloc minéral d’essence prométhéenne ?, fragment géométriquement découpé de la pierre noire de la Mecque ? En 2001, justement, les tours du World Trace Center n’étaient-elles pas anéanties au nom d’Allah ?

Le poète Fernando Pessoa a défini l’homme comme « un singe avec une montre ». Il n’a pourtant pu voir le film de Franklin Schaffner sorti en 1968, encore, la Planète des singes, d’après un roman de Pierre Boulle. Astronaute, le capitaine Taylor amerrit sur une planète aux mains de singes évolués. Ils ont réduit en esclavage des humains arriérés. Sous la protection de deux chimpanzés amicaux, Taylor, poursuivi par Zaïus, un orang-outan cruel qui est ministre des sciences, découvre les vestiges d’une civilisation humaine avancée… Au championnat des dystopies, la palme revient au roman de l’anglais Aldous Huxley, le Meilleur des mondes (1931) qui dépeint une société où les castes inférieures sont fécondées in vitro, en série (comme les Ford T), tandis que les membres des castes supérieures, les Alpha, sont grands, beaux, intelligents. Huxley remet ça en 1948 avec Temps futurs. En 2108, après la 3ème guerre mondiale qui a pris fin depuis plus d’un siècle, un chercheur en botanique venu de la Nouvelle-Zélande miraculeusement épargnée, découvre, dans Los Angeles atomisée, une société dominée par un clergé vêtu de peaux de bêtes vouant un culte au démon Bélial, autrement dit le seigneur des mouches, lequel se retrouve dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches (1954), dont Brook fit un film neuf ans plus tard ; où l’on voit sur une île un groupe d’adolescents naufragés passer de la barbarie à la tyrannie. Au chapitre de l’espoir relatif, on inscrit Malevil (1972) roman de Robert Merle : six survivants, dans un château, s’efforcent de recréer l’humanité avec les maigres moyens du bord, après une explosion, supposée atomique, survenue le dimanche de Pâques 1977 !

Que sera notre « monde d’après » le covid-19 ? Chi lo sa ? Sans nul doute le théâtre d’âpres luttes, à imaginer en tous sens, sous le sceau du « principe espérance ». Jean-Pierre Léonardini

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Nancy Huston, une terre d’écriture

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Nancy Huston. Née à Calgary au Canada, vivant à Paris, elle est l’auteure de nombreux romans et essais. Une oeuvre couronnée par divers prix littéraires.

à lire, commander ou télécharger : Instruments des ténèbres (prix Goncourt des lycéens et prix du livre Inter), L’empreinte de l’ange (grand prix des lectrices de Elle), Lignes de faille (prix Femina).

 

« La tentation est grande de mettre sa propre pensée en berne en se disant qu’elle ne vaut plus rien par rapport à ce qui se passe dans le monde. Et une telle attitude est plus que dangereuse ». C’est Jean Morisset qui m’a écrit cela hier, mon vieil ami québécois poète géographe octogénaire, et ça m’a un peu sauvée, car ça décrit exactement ce que je fais en ce moment: je mets ma pensée en berne. Berne, c’est la capitale du pays où je me trouve. Comme beaucoup de grands-parents d’abord enchantés à l’idée de se rendre utiles lors de la fermeture des écoles et haltes-garderies, j’ai été interdite de présence auprès de ma petite-fille en tant que vieille personne fragile. Premier choc. Du coup, le dimanche 15 mars, suivant les conseils pour ne pas dire les ordres de mon Président, je suis allée voter et puis, suivant les conseils pour ne pas dire les ordres de ma fille, attrapant ordi et valise, je me suis réfugiée chez le Peintre, mon compagnon suisse. Et en arrivant dans sa maison (mon deuxième chez-moi depuis sept ans déjà), deuxième choc : brutalement, en moi, l’écriture s’est tue.

Que terminer mon roman en cours puisse ne plus me sembler une tâche urgente dans le contexte de la pandémie et du confinement – rien de plus normal. Mais… les voix ! ces voix qui s’égosillent dans ma tête en permanence, échafaudant discussions, sketchs, opéras, engueulades, délires et thèses d’État… où étaient-elles passées ? Silence radio. Quinze jours durant, je n’ai fait qu’écrire des courriels, dévorer des informations au sujet du virus et de sa gestion dans le monde, parler au téléphone ou par Skype avec mes proches.

Absence de vie sociale à part, notre quotidien, au Peintre et à moi-même, ressemblait de façon presque pénible à ce qu’il est en temps normal. Que l’écart violent entre l’état du monde et ce quotidien agréable crée en moi un malaise, une gêne, voire un vertige, passe encore… mais pourquoi cette paralysie scripturale ? Et soudain, grâce à la lettre de Jean, je l’ai compris : c’est que, sans le vouloir, sans le prévoir, en mettant ma pensée « en Berne », c’est-à-dire en changeant de pays, en me mettant hors-sol, je m’étais éjectée de l’écriture. Car si l’écriture se fait dans la solitude, elle ne se fait pas dans le vide. Comme toute forme de création, elle est enracinée. Elle ne jaillit pas d’un esprit nomade, hors famille, hors ethnie, libre de toute attache, dégagé de la gangue de l’Histoire. Les jours ont passé, le confinement s’est précisé, renforcé, prolongé, les frontières se sont fermées, les TGV ont été supprimés. Désormais je ne peux plus rejoindre ma « vraie vie » qu’en voiture, or je n’ai pas de voiture. Et, stupéfaite, je découvre que, même quand je suis en déplacement – que ce soit au bout du monde ou dans mon pays natal –, c’est en France que j’écris. Les pays existent. Et si la frontière entre deux pays mitoyens et francophones comme la France et la Suisse romande peut sembler « symbolique » et poreuse quand tout va bien, ce n’est pas anodin de quitter l’un pour l’autre en temps de crise.

Paris est ma ville depuis près d’un demi-siècle, or cette ville vit un drame et je ne suis pas là à son chevet, je l’ai abandonnée. J’ai beau suivre de près ce qui se passe en France, je ne partage pas dans mon corps le calvaire des Français, ne respire pas le même air qu’eux. Soudain je vois que mon sol à moi, ce qui me permet d’exister, d’écrire et de respirer, ce n’est ni « la Langue française » ni « la Littérature » ni même « l’Écriture » (ainsi que le prétendent souvent des romantiques post-chrétiens en mal d’absolu), non, mon sol, à moi, Canadienne dont la jeunesse s’éparpilla entre trois pays et une dizaine de villes différentes, c’est la France. Mon sol c’est l’histoire de ma vie telle qu’elle s’est tissée jour après jour à même l’Histoire française, avec ses gouvernements successifs, son mouvement des femmes, ses grèves et manifs, ses émeutes et attentats, son monde de l’édition, ses écoles, hôpitaux, librairies, théâtres, radios et télévisions, forêts et festivals… Tout cela, qui est infini et qui est français, m’a faite ce que je suis comme adulte et, l’ayant quitté, m’étant mise en quelque sorte hors-sol, je n’ai plus rien à dire.

Le Peintre a grandi dans cette campagne fribourgeoise et la connaît par cœur. Signe de la fin de l’hiver : en passant devant une ferme hier matin, nous avons assisté à l’ouverture des étables. Une dizaine de veaux âgés de deux à trois mois ont été lâchés à l’air libre pour la première fois et se sont mis à courir, à folâtrer, à faire des cabrioles dans le champ. On aurait pu croire que chacun se livrait à cette manifestation de joie physique de façon spontanée. Mais non : il y avait clairement un chef que les autres suivaient et imitaient ; ils cabriolaient à sa suite et dans la même direction que lui. Tous sont revenus au même moment boire à l’auge devant l’étable, et puis se sont mis à cabrioler, comme un seul veau, dans une autre direction. Et je me suis dit que, bien plus qu’on ne voulait l’admettre, nous autres humains fonctionnions nous aussi par tropisme collectif. Il suffit de voir comment s’habillent les députés de l’Assemblée nationale, comment applaudissent les spectateurs au festival des Vieilles Charrues, comment s’égaille un groupe de gamins poursuivis par la police.

Espoir pour ces Chroniques anachroniques qui, le temps de cette quarantaine, tiendront lieu de sol sous les pieds d’une Hors-Sol. En explorant quelques implications et réverbérations de ce fragment de sagesse traditionnelle bantu : je suis parce que nous sommes. Nancy Huston

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